‹ Histoire Universelle (volume 4)Chapitre 26 sur 46 · TI · texte numérisé non relu

TI

suffrage commun, les seigneurs des pays dominés par le feu roi élurent à sa place Charles (4), qui se trouva afnsi à la tête de l'État le plus puissant de l’Europe.

Ici commence une série de guerres auxquelles Charlemagne dut de monter au rang élevé que la postérité ne lui a pas contesté. Didier, roi des Lombards, avait espéré, à la mort de Pépin, pouvoir réparer les pertes qu’il avait essuyées sous ce monarque; mais, quand l'expédition d'Aquitaine lui eut donné à connaître que Charles ne le cédait point à son père en vigueur et en habileté, il songea à s’en rapprocher. I lui fit donc proposer la main de sa fille Désirée ou Hermengarde, ct lui demanda celle de sa sœur Gisla pour son fils et collègue Adelchis; mais le pape Étienne If vit de mauvais œil un arrangement qui pouvait mettre en danger les intérêts temporels du saint-siége et ceux de l'Italie. Il écrivit donc à Charles en termes très-énergiques, pour qu'il ne donnât point le scandale de répudier Imiltrude, issue d'une famille noble parmi les Francs, pour choisir une autre femme dans une race détestée de Dieu et infectée de lèpre; d’ailleurs, ajoutait-il, il ne pouvait accorder à un prince qui ne régnait que par son bon plaisir cette sœur qu'il avait refusée à l’empereur grec.

Bertrade , qui envisageait ce double mariage sous un tout autre aspect, se rendit elle-même en Italie pour le conclure; à Rome, elle conféra avec le pape, à qui elle fit céder par Didier quelques-unes des villes qu’il lui avait enlevées ; du reste, quoique l'union projetée entre Gisla et Adelchis ne paraisse pas s'être réalisée, elle repassa les Alpes en emmenant Hermengarde : infortunée jeune fille, qui expia par les douleurs et l’humiliation la courte jouissance de s'être assise auprès du plus grand roi.

(1) « Les historiens français glissent légèrement sur cette action de Charle- : magne, conîme si c'était la moindre des choses que d'avoir usurpé sur ses neveux un royaume qui, par loules les lois divines et humuines, leur était légitimement dû. » MURATORI, ad ann. 771.

Nous ne connaissons point de loi divine qui oblige à donner aux fils le royaume du père. S’il en existait alors une humaine, l'historien aurait dû la citer; mais nous n’en avons jamais oui parler, ni d’autres non plus. Nous voyons, au contraire, le droit des seigneurs à élire le roi toujours maintenu jusque-là. 11 est pourtant d’un nsage assez commun d'introduire ici les mots usurpation, hérédité, se rapportant à des idées tout à fait modernes. « Charles, dit Sismondi, avec autant d’avidité et d’ivjustice qu’aurait pu le faire un de ses prédécesseurs, dépouilla sa femme et ses fils ( de Carloman) de leur héritage, les força de s'enfuir en Italie, etc. »

Les principales familles qui s’étalént attribué l'élection des consuls, successeuts des décurions, et souvent thême celle des prélats, avaient acquis dans la Romägne beaucotp d'influence sur les autres classes, par les emplois, pat la richesse, par la force, et prétendaient intervenir dans l'élection des papes. Depuis que les pontifes étaient deveñus princes, Ki chaire de saint Pierre excitait l’arnbition de ces familles, qui recouraient même à la violence pour l’occuper. A la mort de Paul, successeur d'Étieshe IT, quatre frères d’ane famille patricienne, dont l’un était le duc Toton de Népi, rémmirent leurs bandes æmées {scholæ) et firent proclamer de force l’un d'eux, nommé Constantin, qui était encore laïque; ils contraignirent George, évêque de Palestrine, à lui donner les ordres, ét, l'ayant installé au Vatican, ils lui firent jurer fidélité par le peuple romain.

L'intrus chercha à se mettre dans fes bonnes grâces de Pépin, qui vivait eneore ; mais, occupé des guérres d'Aquitaine, il ne put s'inquiéter de l’Italie. Cependant les Romains supportaient aveté peine le nouveat chef imposé à la chrétienté. Le primicier Christophe, ainsi que son fils Sergius, dignitaire de l’Église, s’enfuirent, sous prétexte d'aller se fairé moines, chez les Lombards de la basse Hahé, dont ils réclamèrent lés secours pour chasser Constantin du siége qu’il avait indtment ‘occupé.

Théodice, duc de Spolète, saisit cette occasion, et, du consentement de Didier, il fit partir une troupe de soldats, sous k conduite d'an certain Valdibert, qui s'était fait fort de livrer la ville à ses compatriotes. En effet, Romé est prise; Toton, qui était accouru pour repousser l'attaque, périt, et Passivus, son autre frère, tombe prisonnier avec le pape. Au milieu da désordre de l'mvasion étrangère, Valdibert entraîne un prétre hors du monastère, et se met à crier: Wive le pape Philippe! c'est saint Pierre qui l’a élu. |

Le primicier Christophe, pénétrant les intentions des Lombards, s'adresse à un grand nombre de Romains, qu'il excite contre le nouvel élu, qu'on dépose, et Étienne III de Reggio, dans la Grande Grèce, est nommé selon les formes eanoniques. Un concile assemblé dans la basilique de Saint- Jean de Latran déclara Constantin déchu ; privé de là vue, il se présenta devant les Pères réunis, implorant leur pitié et avouant sa faute, ce qui ne l’empécha point d’être baitu de verges. Les actes de son pontificat furent abrogés par le concile, qui le con darnna à faire pénitenee durant toute sa vie : en oùtré, il dé-

Papes.

clara que jamais aucun séculier ne serait promu évêque ou pape, et qu'aucun individu, laïque ou militaire, n’assisterait à l’élection ; que personne même, tant qu’elle durerait, ne viendrait à Rome des places de la Toscane et de la Calabre, et qu'on n'y entrerait pas avec des armes ou des bâtons. Valdibert, convaincu de machinations, eut aussi les yeux crevés.

Alors Christophe et Sergius furent envoyés à Didier par le pape, pour réclamer les biens et les revenus appartenant au saint-siége (4). Didier les berça de belles paroles, disant qu'il irait en personne arranger le différend ; mais, tout en caressant, il épiait le moment de porter un coup assuré. Le camérier Paul Axarte, gagné par lui, inspira de la défiance au pape contre Sergius et Christophe, et lui conseilla de s’en défaire. Ces derniers, qui avaient pressenti le danger, levèrent des troupes et mirent la ville en état de défense, si bien que Didier, lorsqu'il parut devant les sept collines, rencontra une résistance à laquelle il ne s'était pas attendu. La force ayant échoué, il eut de nouveau recours à la ruse. Le pape fut invité à se rendre en son camp pour s'entendre avec lui sur les droits et les avantages dus à l'Église; mais, lorsque Etienne III se trouva hors des murs, Axarte souleva Rome contre Sergius et Christophe, et déjà la lutte s’engageait quand le pape revint et s’interposa pour calmer les esprits.

Didier, toujours déloyal, invita le pontife à une nouvelle conférence dans Saint-Pierre, qui se trouvait alors en dehors des murs. Lorsque le pape fut venu, Didier fit fermer les portes et le retint prisonnier, en l’obligeant d'envoyer ordre à Christophe et à Sergius de déposer les armes et de venir le joindre, ou de se retirer dans un couvent.

Ils voulurent d’abord rester à leur poste et sous les armes; mais, abandonnés par leurs partisans, ils sortirent pour aller vers le pape, qui, rendu à la liberté, les laissa tous deux dans l'église afin que, la nuit venue, ils pussent rentrer dans Rome sans danger; mais Didier, violant la sainteté de l’asile, les en arracha et leur fit crever les yeux (2).

(1) Pro exigendis a rege Desiderio justiliis beati Petri. Anasr., Vila Stephani 111, p. 178. C'est-à-dire les revenus des biens ecclésiastiques situés dans le royaume lombard et dans les villes occupées par Didier.

(1) Le fait est exposé différemment dans une lettre d'Étienne 111 à Bertrade (CEnni,.1, 267). Le détestable Christopbe, y est-il dit, et son méchant fils Sergius, avaient ourdi une trame avec Toddon, envoyé de Charlemagne, pour donner la mort au pontife; mais Dieu le sauva, grâce au secours de Didier.

Satisfait de s’être vengé sur ces deux hommes, ses ennemis, Didier s’en alla sans avoir rien restitué. Le pape ne pouvait espérer d'appui de la part du roi des Francs, gendre du roi lombard; mais la discorde ne tarda point à se mettre entre les deux princes. Charles, qui ne comptait pas au nombre de ses vertus la constance en amour, s’ennuya bientôt d'Hermengarde, et la renvoya à son père pour épouser Idegarde, princesse suève. Cet affront ulcéra Didier, et, comme la veuve de Carloman s'était retirée à sa cour avec ses deux fils, pour échapper aux embûches qu’elle redoutait de la part de son beau-frère, il proclama les droits des deux orphelins à l’hérilage paternel, et requit le pape de les oindre rois des Francs.

Adrien [er, fils de Théodule, duc de Rome, avait succédé à Etienne III ; lent à prendre un parti, mais doué d’une forte persévérance, il vit qu’il n’appartenait pas au pape délire le roi d’une nation libre, ni d’attiser la guerre civile; il répondit donc qu’il voulait, comme pontife, vivre en paix avec tous les chrétiens, et que, du reste, il ne pouvait avoir une grande confiance dans un prince qui avait violé toutes les promesses failes à son prédécesseur. Didier, furieux, se mit en marche pour réaliser ses desseins par la force ; il occupa d'autres villes de la Pentapole, bloqua Ravenne, et.marcha sur Rome en dévaslant les campagnes.

Adrien, après de vains efforts pour détourner l'orage , imita Zacharie en s'adressant à Charlemagne pour qu’il vint protéger l'Église, dont il était le défenseur officiel. Charles essaya par ses ambassadeurs d'amener Didier à renoncer à ses usurpations. Sur son refus, il fit ses préparatifs de guerre ; ayant fixé à ses vassaux Genève pour lieu de rendez-vous, il leur exposa l’état du pontife, les tentatives faites par Didier pour allumer la guerre civile en France, et l’expédition fut résolue d’une voix unanime.

Appelés au Vatican, ils refusèrent de s’y rendre, prirent les armes et chassèrent de Rome le pontife; puis, ayant été abandonnés, ils s'étaient réfugiés dans Saint-Pierre, où le pape les avait défendus avec effort contre la multitude, qui demandait leur sang ; mais, comme il voulait les faire rentrer dans la ville pour assurer leur salut, ils furent pris et aveuglés sans son consentement et à son insu. — Cette version est préférée par Muratori et par le plus grand nombre; mais Cenni, Pagi et Lecointe ont supposé que cette lettre avait été extorquée au pape par Didier, ou qu’elle avait été falsifiée dans sa chancellerie. En effet, une autre lettre (Cexmi, 1, 274), ainsi que les biographes d’Étienne et d’Adrien, rapportent cet événement de la manière que nous avons adoptée comme la plus vraisemblable.

962 NEUVIÈMR ÉPOQUE.

Elle ne devait pas étrædifficile contre un pays divisé entre différents possesseurs, où les Grecs n'avaient que des prétentions, sans force ni volonté pour les soutenir; où les papes appelaient les Francs; où les Lombards, sans accord entre eux, avaient en outre à se défendre contre la haine des Italiens, adversaires implacables des conquérants.

- I peut sembler aux écrivains qui, dix siècles plus tard, racontent tranquillement les vicissitudes de cette époque, que leurs pères eurent tort de ne pas se soumettre entièrement aux Lombards, ce qui aurait donné à l'Italie cette unité à laquelle la France et l'Angleterre, grâce à la domination des barbares, ont dà de devenir fortes et respectées. En admettant même

que ceux qui raisonnent ainsi devinent ce qui serait arrivé,,

quelle justice pourrait imposer à un peuple de ne pas chercher à s'affranchir d’une oppression cruelle, dans le seul espoir qu’elle deviendra le germe d’un bonheur à venir pour une postérité éloignée ?

Mais ce bonheur était-il possible? Si les Lombards éteignaient en Italie les restes de la civilisation romaine, comment aurait-on vu jaillir de son sol cette lumière qui plus tard rayonna sur toute l’Europe? Si ce pouvoir modérateur que s’arrogea alors l'Eglise, même dans les choses temporelles, n'avait pas dominé sur le droit politique inhabile et farouche de ces temps, les autres nations et l'Italie elle-même auraientelles pu conquérir leur nationalité ?

Nous nous sentons peu disposé à fermer les yeux sur ce qui

a été, pour rechercher ce qui aurait pu être; mais que celui qui s'arrête aux misères successives de la Péninsule, amenées par des événements terribles, par des infamies et des violences inscrites dans le livre de la colère de Dieu comme une expiation ou une préparation, veuille se reporter à cette époque ; il verra qu'en empêchant l'Italie de tomber sous le joug des barbares, puis en la faisant le centre de l'empire renouvelé, les aneiennes institutions ef les meilleures traditions de l’intelligerice s'y conservèrent, et qu'après s'être perfectionnées, elles lui valurent bientôt commerce, science, civilisation, liberté, la gloire enfin d’avoir été l’institutrice et le modèle des autres nations. Or cet âge glorieux aurait-il été possible sous la domination une, farouche et avilissante des étrangers ?

Mais, si l'Italie n'est pas une, faut-il absolument en chercher la cause dans ces temps et dans cette domination anéantie? N'avait-elle pas été une sous le Goth Théodoric? et cependant

cette unité ne se maintiht pas. Aurait-elle survécu au morcellement que la féodalité apporta ensuite partout ? aurait-elle résisté aux amours homicides des étrangers, lorsque, au quinzème siècle, Français, Allemands, Espagnols, Hongrois, Suisses, Turcs, vinrent assouvir leur ambition ct leur avidité sur cette malheureuse contrée, tandis que dans Rome retentissait inutilement le cri de guerre de Jules IL pour expulser les barbares ? |

Ainsi, sans rendre un peuple responsable des conséquences éloignées et incertaines de sa conduite, nous croyons, quant à nous, que, par le droit éternel de la conservation, l’État romain, menacé de tomber sous la servitude étrangère, a pu légitimement défendre son indépendance en s'appuyant sur qui la lui garantissait; en outre, jamais les Lombards n'étaient entrés dans la voie qui pouvait les amener à réunir l’Italie entière, Bien que convertis à la foi romaine, l’ambition d’étendre sur de nouveaux pays, sans autre droit que celui de la conquête, les déprédations qu'ils faisaient subir à la Lombardie, les mit en lutte avec le pontife; or, comme les Romains voyaient dans le pape leur représentant, le défenseur de leurs droits, le seul qui sût èonsoler les opprimés et obliger les oppresseurs à la justice, la haine devait s’accroitre, chez tous les Ilaliens, contre une nation qui répondait par des menaces et par les armes aux prières et aux conseils que le pape lui adressait. Dans cette lutte, le clergé, répandu partout pour adoucir les maux qui sont le partage du vaincu, considérait comme siens les affronts faits à son chef, et habituait les fidèles à en ressentir la blessure, comrhe les membres souffrent des coups portés à la tête.

En France, le pouvoir royal s’affermit par l’association des ” barbares avec le clergé, et forma ainsi le noyau autour duquel les temps et les événements condensèrent les autres éléments sociaux jusqu'à constituer la puissance nationale. En Italie, au contraire, la force ayant fait divorce avec l'opinion, le pouvoir politique avec l'autorité ecclésiastique, comment aurait-il été possible de rapprocher les vaincus des vainqueurs?

Les rois francs, plus ambitieux et plus énergiques, soumirent différents princes par l'intrigue, par la guerre, par le crime; mais, chez les Lombards subsistèrent toujours les ducs, petits souverains dans leurs domaines, qui, bien loin de laisser exercer au roi cette autorité absolue, seule capable d’assurer le succès d’expéditions entreprises en commun, le considérè-

264 NEUVIÈME ÉPOQUE. ; rent toujours non-seulement comme le premier parmi ses égaux, mais encore comme leur créature.

Ajoutez à cela que Charles, par l’énergie prépondérante de son caractère, entrainait l’armée et les chefs à décréter dans les assemblées ce qui était dans sa volonté, à agir sur le champ de bataille avec la confiance aveugle de gens qui ne font qu’obéir au commandement. Didier, au contraire, à son avénement au trône, s'était trouvé contrarié par la faction de Rachis, qu'il avait étouffée, mais non éteinte ; les différents ducs, employant leurs forces à leur gré, lui refusaient secours, et s’entendaient même avèc ses ennemis. Il devait donc, par le inanque de moyens suffisants et par la crainte d’être trahi, se tenir sur la défensive ; or, tandis que la politique lui conseillait de ne pas attendre dans ses foyers un ennemi qu’il avait provoqué, et de s’allier avec les Saxons, de même race que sa nation, il dut recourir à la ruse, et manœuvrer selon que l’exigeaient, d’un côté, les attaques du dehors, et, de l’autre, les machinations de l’intérieur. .

Charles, dans une position toute différente, comprit, comme tous les grands hommes, ce que réclamait son temps. Au lieu de lutter avec les prêtres, alors tout-puissants, il se fortifia en s’emparant de toutes les forces motrices de la société, eten les dirigeant vers son but. Il s’avançait donc à cette heure avec un dessein réfléchi et arrêté, non plus comme Pépin, pour humilier les Lombards et laisser subsister leur domination, mais résolu à les exterminer, puisqu'ils ne savaient pas demeurer tranquilles.

Tandis que nous avons vu les Goths tomber, puis se relever, et faire presque déplorer leur chute, parce qu’elle fut noble et généreuse, il y eut faiblesse et lâcheté dans celle des Lombards, dont les rois juraient et se parjuraient, avaient toujours le dessous à la guerre, acceptaient le trône aux conditions dictées par un souverain étranger ; ou bien, comme des enfants indociles, ils se relevaient arrogants dès que s’était éloigné celui devant lequel ils avaient courbé la tête.

Cette fois encore, la conquête de l'Italie coûta très-peu de sang à Charles, parce qu'il n’eut à la disputer qu’aux partisans peu dévoués de Didier et de son vaillant fils Adelchis, qu'il avait associé au trône. Ce dernier avait si bien fortifié les défilés des Alpes, que les seigneursfrancs commençaient à murmurer du retard qu’ils éprouvaient, plus disposés, comme le fut toujours cette nation, à périr dans des attaques instantanées qu'à

ü CHARLEMAGNE. 265

vaincre par la persévérance. Charles lui-même n'était pas éloigné d£ renoncer à son entreprise, quand un déserteur, d’autres disent un diacre, nommé Martin, lui indiqua un passage n0n gardé, à travers des rochers inaccessibles. Une poignée de Francs, sous la conduite du duc Bernard, fils naturel de Charles Martel, ayant gravi la montagne, prit à revers les Lombards, qui, saisis d’une terreur panique, ou enlacés peut-être par la trahison, abandonnèrent leurs positions imprenables, et s'enfuirent sans oser regarder une fois l'ennemi en face. Adelchis se renferma dans Vérone, Didier dans Pavie, avec la famille de Carloman et Hunald, le duc fugitif des Aquitains.

Charles, joyeux de ce succès inespéré, planta sa lance sur le sol de l’Italie ; avant que l’ennemi fût revenu de sa consternation, il assiégea ces deux villes, dont il se rendit maître au moyen des intelligences qu'il s'était ménagées. Adelchis parvint à s’enfuir à Constantinople; Didier, tombé dans les mains de son redoutable ennemi, fat conduit en France avec Ansa, sa femme, et renfermé dans le monastère de Corbie, où il finit ses jours; Hunald fut lapidé par le peuple en fureur. On ignore quel fut le sort de la famille de Carloman, dont il n’est pas fait la moindre mention.

Pendant que Pavie résistait encore, Charles s’était rendu à Rome, où il reçut les honneurs accordés précédemment au représentant de l’empereur. Nobles et magistrats allèrent audevant de lui avec la bannière jusqu’à trente milles de distance ; on voyait se déployer, le long de la voie Flaminia, les écoles ou communautés nationales des Grecs, des Lombards, des Saxons et d’autres de toute nation; car chacun avait son quartier et se régissait d’après ses institutions, au milieu de cette Rome accoutumée jadis à les absorber toutes; de nombreuses troupes d'enfants, avec des palmes et des branches d’olivier, chantaient des hymnes de triomphe en l'honneur de celui qui venait au nom du Seigneur.

Charles, qu’on accueillait non comme un roi étranger, mais comme patrice, déposa l’habit des Francs et revêtit la tunique longue et la chlamide romaine; à peine eut-il aperçu de loin la croix qu’il descendit de cheval et se rendit à pied au Vatican, où il monta en baisant chacune des marches du perron, en haut duquel l’attendait le pape Adrien, qui l’embrassa; ils se dirigèrent ensuite vers l'autel: l’un à côté de l’autre, le roi tenant la droite. Comme il demanda à entrer dans Rome, le pontife prit d'abord quelque ombrage de cet hôte armé; mais,

Charles en Italie, TIà.

qe avril.

Fin des |

Lombards.

268 NEUVIÈME ÉPOQEE.

rassuré bientôt par ses promesses, il l'y introduisit en lui prodiguant les bonneurs les plus solennels. Charles assista aux touchantes cérémonies de la semaine sainte; puis il confirma et accrut la donation de Pépin. L'acte souscrit par Charles et les évêques, abbés, ducs et comtes de sa suite fut placé sur le tombeau de saint Pierre, sous l'Évangile que l’on avait coutume de baiser.

C'est ainsi que finissait le règne des Lombards après une durée de plus de trois siècles, dans le cours desquels ils ne parvinrent jamais à se faire aimer, et ne produisirent pas un

seul grand homme, comme on en vit naître chez les autres

barbares. Leur nom survécut pourtant, car Charles s’intitula roi des Lombards (1). Bien que sa première descente ne fût pas exempte des maux que la guerre entraine d'ordinaire à sa suite (2), il refréna promptement ses guerriers dans leurs excès. Comme il ne venait point avec une nation nouvelle, il n'eut pas besoin de dépouiller les anciens propriétaires ; il se borna à mettre dans Pavie une garnison franque, conférant des fiefs vacants à plusieurs nobles de ses vassaux, et confirmant dans la possession des autres et dans leurs dignités les seigneurs qu'il en trouva investis, à la charge de lui jurer fidélité.

Cette main robuste qui les tenait en bride ne tarda guère à peser aux seigneurs lombards. Arigise, duc de Bénévent, gendre de Didier, et toutefois d'accord avec le pape contre lui, organisa un complot pour secouer le joug avec Hildebrand, duc de Spolète, Rotgaud, duc de Frioul, Réginald, duc de Chiusi, et Adelchis, qui, réfugié à Constantinople, songeail, comme tout roi déchu, à remonter sur le trône. Le pape Adrien, dont l'œil était ouvert sur les intérêts de son ami et de son protecteur, en avertit Charles, qui, avant que les conjurés eussent pu réunir leurs forces, se mit à la tête d'une bande de volontaires (car la saison était trop avancée pour convoquer l’armée féodale), envahit le Frioul, défit le duc,

(4) Quelques-uns ajoutent qu'il se fit couronner par l’srchevêque de Milan, mais il n’est pas probable que les rois lombards fussent inaugurés en recevant la couronne; on leur mettait une lance à la main, et Paul Diacre raconte qu’un coucou vint se poser sur celle d’Hildebrand. 11 n’est même jamais parlé du couronnement des Carlovingiens, et le premier souvenir certain de cæt acte ne va pas plus loin que l’an 888, quand Béranger fut couronné dans Pavie.

(2) « La désolation fut si grande dans çes jours, que les uns ayant été hachés

le glaive, d’autres ayant péri de faim, d’autres ayant été dévorés par des féroces, il restait à peine un petit nombre d'habitants dans les boargs et dans les villes, » Chronique du prêtre André, ap. Munartoni.

FIN DES LOMBARDS. a67

qui fut tué, et mit à sa place le Franc Marquard, puis Hunric (Hunrok), dont les descendants conservèrent ee duché jusqu'en 924.

Les autres rebelles furent également soumis, et, dans le but de prévenir les révoltes, Charles changea l'administration et la juridiction, qui eurent pour base le fief à la manière franque. Les ducs abolis, leurs juridictions furent divisées en districts présidés par des comtes, et subdivisés, comme précédemment, sous la direction de gastalds et de scultets. Le pouvoir du comte s’étendait sur tout le canton, moins sur les personnes dépendant immédiatement du roi ; il conduisait les habitants à la guerre, et les convoquait aux assemblées. Les décisions des comtes paraissaient-elles injustes, la plainte était portée devant le comte palatin, résidant probablement à Pavie, lequel décidait comme représentant du roi. Il était envoyé en outre, de temps à autre, des missi dominici, pour redresser les torts et s'informer de l’état du pays.

Comme il arrive dans toute conquête, ce qu'il y avait de bon et de meilleur fut le partage des seigneurs francs, si bien qu’il ne resta du royaume lombard que le nom et la législation ; encore celle-ci fut-lle modifiée par les capitulaires de Charlemagne. : | :

Le duché de Bénévent, refuge des Lombards qui ne purent se résigner à la domination frauque, resta indépendant. Le duc Arigise se fit oindre par son évique,’et, prenant sceptre et couronne avec le litre de prince de la nouvelle Lombardie, qui survivait à l’ancienne, il chercha à s'emparer tour à tour de quelqu'une des places pontificales de son voisinage.

Charles s'ennuya enfin des entreprises de ce duc; passent done les Alpes pour la quatrième fois, il s'avança menaçani contre Arigise, qui s’empressa, par voie d’ambassadeurs, de faire acte de soumission et de se mettre à son entière discré, tion; mais Charles, qui se méfiait de ses protestations, conti- -nua sa marche, et le duc se réfugia à Salerne, où 1l obtint ensuite la paix, en recevant, à titre de fief, son duché, diminué de six villes, qui furent attribuées à l’Église. Dès ce moment il se déclara vassal du roi des Francs, auquel il s’engages à payer un tribut annuel de sept mille sous d’or, et livra douze otages, parmi lesquels se trouvait son propre fils Grimoald. Mais ni promesses ni otages ne refrénèrent Arigiss ; jl envoya demander à Constantin V, ou plutôt à Irène, sa mère, le duché de Naples, la dignité de patrice de la Sicile et une

Royaume d'Italie,

armée, promettant de reconnaître la souveraineté de l’empereur, de se faire raser la barbe et d'adopter le costume grec. Irritée contre Charles (sans doute parce qu'il avait refusé, malgré sa promesse, Rotrude à Constantin), Irène agréa la proposition, et Adelchis, roi détrôné des Lombards, se rendit sur la frontière de Bénévent pour animer les esprits et diriger le soulèvement ; mais, Arigise étant mort sur ces entrefaites, Charlemagne conféra le duché à Grimoald, son fils, à la seule condition de démanteler Salerne et Acarenza, d'inscrire le nom du roi des Francs en tête de ses actes et sur ses monnaies, et de faire couper la barbe de ses Lombards. Adelchis néanmoins ne voulut pas renoncer à son entreprise, et, suivi de Théodose, patrice de Sicile, il débarqua de nouveau sur ces côtes ; mais, attaqué par Grimoald, fidèle à Charles, il tomba dans la bataille, et avec lui périt la dernière espérance des Lombards.

Pour consolider le nouvel ordre de choses, Charles amena en Italie Pépin, son fils, âgé de six ans, lui donna l'investiture de ce royaume, et le fit sacrer par le pape Adrien, en lui assignant Pavie pour résidence. Le royaume d'Italie occupait donc la partie supérieure de la péninsule jadis dominée par les Lombards, et qui seulement alors prit le nom de Lombardie. Le pays des Sabins, qui avait appartenu au duché de Spolète, fut assigné aux papes, outre la donation de Pépin. Ces contrées conservèrent leurs institutions propres, comme sous les empereurs grecs, et le gouvernement municipal dans les cités administrées par des décurions sous l’autorité de leur chef ou du duc.

Plusieurs familles consulaires et sénatoriales ou patriciennes subsistaient enccre à Rome, où elles avaient beaucoup d'influence sur le gouvernement, bien que les papes nommassent les ducs et les autres magistrats. Les lettres du pape Adrien montrent qu'il dirigeait et surveillait le gouvernement temporel, même dans des pays non soumis à l’autorité du santsiége, par suite de cette confusion des pouvoirs dont nous avons parlé plus haut.

Les évêques de Ravenne, lorsque le siége du gouvernement impérial était dans cette ville, avaient tenté de s'affranchir de l'autorité du pape en matière ecclésiastique; alors, aspirant comme lui à une domination temporelle, ils demandérent à Charles de conférer à ce siége la Marche d’Ancône; bien qu’il n’accédât point à leur désir, son refus ne fut pas de

nature à les faire renoncer à toute prétention. Tant que vécut Charles, l'archevêque de Ravenne eut sous sa juridiction, outre la cité même, Faenza, Forli, Forlimpopoli, Césène, Comacchio, Imola, Bologne et d’autres villes, en nourrissant la pensée d'étendre son autorité sur toute la Pentapole (1). Afin d'appuyer ses prétentions, il appauvrit son église, en flattant les rois francs, au point de leur permettre de transporter à Aix-la-Chapelle et ailleurs les ornements les plus remarquables des temples de Ravenne.

Les empereurs de Constantinople conservaient encore, dans la basse Italie, Gaëte, Otrante, Amalfi, Naples, Sorrente, plus la Sicile, la Corse et la Sardaigne. Naples était gouvernée par un maître de la cavalerie, la Sicile par un patrice, fonctions qui furent conférées par les Grecs jusqu’à la fin du dixième siècle ; mais, comme ces populations se trouvaient continuellement en hostilité avec les Lombards des deux duchés méridionaux, les Grecs ne surent les conserver qu’en étendant leurs priviléges, ce qui amena leur émancipation absolue.

Dans d’autres villes maritimes germait aussi, sous le nom de l'empire grec, la liberté, qui convient à des peuples habitués à la mer, et peu disposés dès lors à s'arranger d'un gouvernement despotique. Déjà Grégoire le Grand se plaignait des pirateries exercées contre les sujets de l’empire par les Pisans, dont la puissance s’accrut ensuite dans le neuvième siècle. La superbe Gênes, assise au pied de montagnes stériles, battue par une mer peu poissonneuse, et contrainte à demander à la navigation des moyens d'existence, pourvoyait déjà, au commencement du neuvième siècle, à sa propre sûreté ; elle était régie par un gouvernement simple, propre à défendre les franchises du peuple, à Paffectionner à la patrie, et à lui donner le goût des affaires publiques.

Venise arriva plus promptement à la grandeur; elle donna la première l'exemple d’un gouvernement régulier aux nations modernes, et vécut longtemps presque exempte de troubles intérieurs, et même sans une guerre civile. Elle finit solitaire et épuisée, en laissant néanmoins un regret affectueux chez les peuples mêmes qui lui furent asservis, tandis que les orgueilleux cherchent à lui ravir jusqu’à la pitié, ce dernier droit du malheur, en essayant de la diffamer, comme le libertin qui livre à la risée la femme dont il a fait le déshonneur.

(1) Cod. Carol. Ep. Adriani, 53, 54.

Italie méridionale.

RPiaues

Venise.

Âvant l'invasion des barbares, le pays des Vénètes comptait cinquante villes, et s’étendait de la Pannonie à l’Adda, du PO aux Alpes Rhétiques et Juliennes. Ces villes, exposées les premières aux incursions des septentrionaux, perdirent leur prospérité; puis Attila réduisit en cendres Aquilée, Concordia, Oderzo, Altino, Padoue. Les peaples de l’Euganée et de la Vénétie, qui s’enfuyaient devant le Fléau de Dieu, se réfugièrent dans l'ile de Rivo Alto {Réalto) et dans les îlots circonvoisms. L'ouragan passé, beaucoup d’entre eux préférèrent cet asile à leur patrie désolée. Les réfugiés, comme il arrive d’ordinaire dans les émigrations, étaient ceux qui jouissaient de plus d'aisance’; ils cherchèrent à sc procurer les commodités de la vie, en même temps qu'ils s’adonnèrent aux seules industries possibles sur ces bords, au commerce, à la pêche, à l’extraction du sel, au transport de tout ce qui descendait des fleuves d'Italie ou devait les remonter, afin de suppléer aux blés que ne leur fournissaient plus des champs abandonnés.

À la chute de l’empire romain, puis à la venue des Goths, et plus que jamais peut-être à l’arrivée des Lombards, de nouveaux émigrés accoururent dans les îles pour se soustraire à la servitude. Il était naturel que les premiers ne fissent pas participer ces nouveaux hôtes à tous les droits civils et politiques ; ce fut ainsi qu’une noblesse sc trouva formée non par le droit du sang ou de la conquête, mais en vertu d’un droit de propriété des plus légitimes. Alors que l’Empire n'existait plus qu’à Constantinople, l'éloignement affaiblit les tiens qui lui rattachaient encore ces peuples ; il serait difficile de dire au juste en quoi consistait leur dépendance, depuis les successeurs de Zénon ; peut-être se bornait-elle à l'hommage, ce qui leur donnait le droit de se défendre contre leurs voisins, et leur valait le privilége de commercer avec l’Orient. Toutes les nations conservent le caractère de leur origine ; or, de même que Rome fut guerrière, Sparte austère, Athènes pleine d’urbanité, Florence turbulente, les Italiens conservèrent dans Venise le souvenir de leur civilisation primitive ; ils se livrèrent peu aux armes, beaucoup au négoce, et se régirent municipalement, comme ils le faisaient sur la terre ferme.

Héraclée fut le premier siége du gouvernement, lequel s’étendait sur les Îles et la lisière de terre ferme qui va de Grado à Capo-d’Argine. Il s’y tenait des assemblées populaires qui traitaient des intérèts communs, et nommaient des magistrats annuels et un iribun pour chacune des tles; c’est ainsi que la

liberté s’y établissait sans ces luttes sanglantes regardées par quelques-uns comme la condition nécessaire de la régénération italienne.

Déjà, Au temps de Théodoric, Cassiodore parlait des Vénitiens comme de marins actifs parcourant la mer et les fleuves : « Semblables à des oiseaux aquatiques, vous avez disséminé «a vos demeures sur la face de la mer. Vos efforts ont réuni « des terres séparées, opposé des digues à l'impétuosité des « flots; la pêche suffit à votre nourriture, et le pauvre est « traité comme le riche ; les habitations sont uniformes ; chez « vous point de distance entre les conditions, point de jalousie « entre citoyens. Vos salines vous tiennent lieu de champs (1).»

La première année de l'invasion lombarde, le patriarche d’Aquilée, qui était parvenu à l’apogée durant le schisme des Trois Chapitres, abandonna sa ville détruite pour se transporter à Grado, et, dans l’espace d’un siècle, il fut imité par la plupart de ses suffragants; il vint s’en établir un à Caprola, un autre à Héraclée, sur la côte, à l'embouchure de la Piave, un troisième dans l’île de Torcello, un quatrième sur le rivage de Médoaco, un éhfin à Équilo. Or, plus le joug lombard devenait insupportable aux Italiens et surtout au clergé, plus s'accroissait la population des tranquilles lagunes.

Les Esclavons qui avaient occupé la Dalmatie, adonnés au brigandage et ne trouvant pas de butin à faire dans une contrée tant de fois mise aü pillage, se livrèrent à la piraterie. Les Vénitiens durent alors s'opposer à leurs attaques, et ils réunirent la valeur à l’industrie (2). Lorsqu'ils aidèrent l’exarque à recouvrer Ravenne sur Luitprand, Orso, qui remporta cette victoire, en conçut de l'orgueil et affecta la tyrannie, ce qui amena une réforme dans le gouvernement. L'administration, remise d’abord à un seul tribun, fut ensuite confiée à dix, à douze , à sept; enfin les nobles, le peuple et le clergé réunis élurent un seul chef, dont l’autorité, s'étendant sur tous, püt

refréner l'ambition etles violences. Paoluccio Anafesto d’Héraclée, ayant été revêtu du pouvoir, non par suite d'une usurpation {yrannique, mais par l’amour d’une liberté moins tumultueuse, commença la série des doges, magistrature suprême, tempérée néanmoins de manière qu'aucun d'eux ne pût arriver

(1) Variarum, XII, 24.

(2) DannoLo, Chron., V, 7.

à un pouvoir despotique. Ils étaient alors nommés à vie parle peuple, qui conservait les comices et le droit d'élection.

Lorsque Charlemagne eut renouvelé l'empire d'Occident, il fit avec Constantinople une paix qui déterminait les limites du royaume italique, dans lesquelles il comprenait l’Istrie, la Liburnie et la Dalmatie. En conséquence, les doges de Venise et de Zara auraient dù prêter hommage à Charles; mais l'empereur Nicéphore, violant ce traité, envoya des troupes pour recouvrer la Dalmatie ; une trêve fut aussitôt rompue que conclue par Paul, duc de Zara et de Céphalonie, qui occupa les ports de la Dalmatie, puis vint jeter l'ancre au milieu des flots où Venise commençait à s’accroître, et fit aussi une tentative sur Comacchio. Repoussé par les Francs, il chercha à entamer des négociations avec Pépin; mais elles furent contrariées par les frères Obelerio et Beato, doges de Venise, dans la crainte que la cession de la république ne fût le prix du traité.

Paul, se voyant entouré d'embûches, ramena sa flotte à Céphalonie, et les Vénitiens demeurèrent exposés à la vengeance de Pépin, irrité contre eux parce qu’ils lui répondirent quand il réclama le serment d’obéissance : Nous ne voulons étre sujets (Sotho) que de l'empereur romain; parce qu'ils lui refusèrent secours dans son expédition de Dalmatie, et que leurs persécutions contraignirent le patriarche de Grado de transférer son siége à Pola.

Pépin, ayant donc tourné ses armes contre eux, prit les îles de Grado, Héraclée, Chioggia, Palestrine, Équilo, Malamocco; le doge alors, pour sauver Olivolo, Torcello et Caprola, promit de lui payer un tribut annuel.

Les Vénitiens, l’accusant de lâcheté ou de trahison, expulsérent Obelerio, qui passa en Orient avec toute sa famille.

Des discordes intérieures facilitèrent à Pépin la conquête de Chioggia et de Palestrine, d’où il jeta un pont de barques jusqu'à Malamocco, siége du gouvernement. Sur la proposilion d’Angelo Participazio, toute la population se transporla à Rialto, et l’amiral Victor d'Héraclée laissa les bâtiments ennemis s'engager dans les bas-fonds des lagunes; puis, quand la marée basse les empêcha de se mouvoir, les Vénitiens les assaillirent avec les dards et le feu, si bien qu'ils eurent beaucoup de peine, au retour de la marée, à se réfugier dans le port de Ravenne (4). .

(4) Nous parlerons ailleurs des traditions populaires relatives à Charlemagne.

Cette victoire dédommagea Venise des pertes éprouvées. Angelo Partecipazio, placé à la tête du peuple qu'il avait sauvé, transféra le siége du gouvernement à Rialto, et fit construire une muraille pour défendre l'entrée de la lagune. A l’abri de ce rempart, Chioggia, Malamocco, Palestrine, Héraclée, relevées de leurs ruines, formèrent une couronne autour du palais du doge avec une soixantaine d’ilots réunis par des ponts; c'était comme un symbole de l’unité morale dont le pays attendait sa force. Ce groupe d'îles reçut le nom de l’ancienne patrie, et fut appelé Venise. Peu de temps après, deux citoyens, qui avaient fait le voyage d'Alexandrie, réussirent à lui soustraire le corps de saint Marc, en le cachant sous de la chair de

porc, afin qu'elle ne fût pas visitée par les douaniers musul-

mans, et le transportèrent dans leur patrie. Ce saint, dès ce moment, devint le patron dela république vénitienne. Une commune et un saint, tels sont les éléments dont les Italiens composèrent toujours leur liberté.

La flotte de Pépin n’obtint pas plus de succès contre la Dalmatie, et cette province resta aux Grecs. Les hostilités et les négociations se succédèrent jusqu’au moment où le patrice Arsaphe reçut à Aix-la-Chapelle, de la main de Charlemagne, le traité de paix qui cédait aux Grecs la ville de Venise, ainsi que celles de Trau, Zara et Spalatro. C’était pour l’empire grec

une acquisition purement nominale, tandis que ces villes se

trouvaient ainsi délivrées des inquiétudes sans cesse renaissantes que leur causaient les prétentions des Francs.

Quant à celles qui regardent l'Italie, personne ne les a recueillies. La chronique vénitienne de Martin de Canale traite longuement de l'expédition de Charlemagne contre Venise ; il est question de son arrivée à Malamocco, dont tous les habitants se sauvèrent à Rialto. Harcelés sans relâche par les Francs, ils en vinrent un jour aux mains avec eux, et leur laissèrent une grande quantité de pains; ce qui fit reconnattre à Charlemagne qu’il ne les réduirait pas par la famine. Une femme, feignant La trahison, lui amena des gens qui, moyennant une grosse somme, construisirent un pont flottant où pourrait passer l’armée ; mais ils le construisirent de telle manière que la cavalerie des Francs fut engloutie. Alors Charles, découragé, demanda à voir le doge, et entra avec lui dans Venise. Pendant le trajet, comme le navire était arrivé À l'endroit où l’eau est la plus profonde, il y lança de toute la force de son bras un long glaive, en disant - « Comme cette arme que je viens de jeter dans la mer ne reparaitra plus, de même que personne au monde n’ait désormais le pouvoir de nuire à Venise ; et si quelqu'un le tente, que la colère de Dieu l'atteigne, comme elle s’est appesantie sur moi et sur les miens. » nn

Page 1