CHAPITRE XX
On peut dire en résumé que Charlemagne resplendit dans lout ce qu'exécuta son siècle ; siècle où manque peut-être l’unité et la puissance, mais dont il est, à vrai dire, l’âme et la tête. C'était d’Aix-la-Chapelle, ou des palais voisins de Metz et de Thionville, que l’impulsion était donnée à toute l’Europe. Les barbares le désiraient pour allié, et redoutaient de l'avoir pour ennemi; Îles princes européens Île vénéraient comme le chef de la chrétienté, et 1l était respecté des musulmans. De la cabane du Sorabe comme du palais de Byzance, des lagunes vénitiennes comme des fertiles vallées de Bassora, on adressait des hommages au grand Charles.
La fortune lui donna d’être le quatrième, dans l’ordre des temps, d’une race d'hommes politiques et guerriers; mais la passion des grandes choses lui fut toute personnelle, ainsi que la vigueur de caractère qui rend capable de les exécuter. Dans un siècle d’ignorance, il comprit combien l'instruction était efficace pour protéger les restes de la civilisation romaine et les germes de la nouvelle. Soldat et conquérant, il aima la paix ct le clergé; barbare, il révéra la sagesse romaine et en recueillit les débris; savant, il ne dédaigna point les langues illettrées du Nord ; religieux, il mesura et contintles droits des
ecclésiastiques, sut les respecter sans servilité, les tenir en bride sans arrogance.
Tudesque d’origine, de langage, d’habitudes, d'’inclinations, en toutes choses, excepté dans l’ambition de renouveler le nom romain, il ne se montra que deux fois à Rome, et à la prière des papes, avec la chlamyde et les brodequins à la mode latine ; il portait d’ailleurs le costume des Francs (1) : chemise et chausses de toile de lin, tunique serrée par une ceinture de soie, des bandes roulées autour des jambes, des sandales aux pieds, en hiver un justaucorps en peau de loutre, et toujours le sayon à la manière vénète, avec l'épée à garde et à pommeau d’or ou d'argent, enrichi de pierreries, les jours de grandes solennités ou quand il donnait audience aux ambassadeurs. Dans ces occasions, il se montrait avec une tunique brodée d'or, des sandales ornées de pierres précieuses, un sayon clos : par un fermoir d’or et un diadème tout en or et en pierreries. Dansles temps ordinaires, ses vêtements différaient peu de ceux du commun des Francs. Voulant même un jour faire honte à ses officiers de leur luxe excessif, il profita d’un moment où tous venaient d'acheter à des marchands qui s'étaient rendus à Pavie des fourrures fines dont ils faisaient étalage, et les invita à l’accompagner à la chasse. Surpris par un orage terrible,
-tous cherchèrent un abri dans une grande salle, où ils se ser-
(1) « Les avciens Francs portaient, en cérémonie, des brodequins dorés extérieurement, avec des courroies longues de trois coudées; des bindes en plusieurs morcæaux qui leur entouraient les jambes; par-dessus. des chausses ou caleçons de lin de la mème coulenr, mais d’un travail varié et précieux. Sur ce vêtement, trois longues courraies étaient serrées en forme de croix par devant et par derrière. Puis ils portaient une chemise de toile très-fine, une bandoulière qui soutenait l'épée, bien enveloppée d'abord dans le fourreau, ensuite dans une courroie, enfin dans une toile très-blanche qui était cirée. Elle était renforcée au milieu de petites croix en relief; par là ile croyaient donner plus facilement la mort aux païens. 1ls endossaient par-dessus le tout ur manteau blanc ou bleu clair, à quatre pans, doublé et taillé de manière que, mis sur les épaules, il tombait devant et derrière jusqu'aux pieds, tandis que des côtés il descendait à peine jusqu'aux gewoux. Ils portaient dans la main droite un bâton de pommier aux nœuds symétriques, droit, redoutable, avec pomme d'or ou d'argent ciselé.
« Mais vivant au milieu des Gaulois, et les voyant vètus de couleurs vives et gaies, ils déposèrent, par amour de la nouveauté, leur habillement accoutumé, et adoptèrent celui de ces peuples. L'empereur ne s'y opposa point, le trouvant commode pour la guerre ; mais, comme il vit les Frisons abuser de cette indulgence, et vendre des manteaux aussi courts qu'ils étaient longs autrefois, il ordonna de n'acheter que de longs et larges manteaux : À quoi sont bons ces manteaux >? Au lil, je ne puis m'en couvrir ; à cheval, ils ne me défendent ni de la pluie ni du vent, et quand je satisfais la nature, j'ai les jambes gelées. » (Moine de Saint-Gall.)
rèrent autour de la cheminée , trempés et dégouttants d’eau sous leurs belles pelisses, qui furent gâtées. Alors Charlemagne, leur-montrant en riant sa peau d'agneau : Elle me coûte deux sous, leur dit-il, ef elle mu garenti mieux que les vôtres, gui valent un trésor.
. Dans cette extrême simplicité, 1l apparaissait majestueux et plus qu'humain : les traditions fabuleuses en font foi. « Ogier le Danois (raconte le moine de Saint-Gall), naguère grand du royaume franc, s'était réfugié chez le roi Didier. Quand ils apprirent que le redoutable monarque descendait en Lombardie, ils montèrent sur une haute tour, pour voir de loin et de toutes parts. Bientôt ils aperçurent des machines de guerre en aussi grand nombre que celles qui étaient dans les armées de Xerxès et de César. Didier demanda à Ogier : Charles est-il avec celte grunde armée? — Non, répondit celui-ci. Puis, voyant une masse innombrable desoldats recrutés dans toutes les parties du vaste empire franc, le roi lombard dit à Ogier : A coup sûr, Charles s’avance triomphant au milieu de cette fuule, — Non, répondit l’autre, et il ne parattre pas de silôt. — Et que ferons-nous donc, reprit Didier inquiet, s’il vient avec un plus grand nombre de guerriers ? — Vous verres ce qu’il estlorsqu'il arrivera, répliqua Ogier ; mais ce qu'il fera de nous, je l’ignore. Tandis qu'ils discouraient ainsi, se montra le corps des gardes, qui jamais ne connut le repos. A cette vue le Lombard, pris de terreur, s'écria : Certainement voilà Charles celle fois. — Non, répondit Ogier ; non, pas encore. Puis on voit venir à la suite les évêques, les abhés, les clercs de la chapelle royale et les comtes; alors Didier, ne pouvant plus supporter la lumière du jour, ni affronter la mort, s’écrie en sanglotant : Descenduns ; cachons-nous dans les entrailles de La terre, loin de l’uspect et de la colère d’un ennemi si terrible. Ogier, qui connaît par expérience la puissance et la force de Charlemagne, lui dit en tremblant : Quand vous verrez les moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le P6 et le Tésin baltre les murailles de leurs flots noircis par le fer, alors vous pourrez croire que Charles arrive.
« I n'avait pas fini ces paroles que l’on commença à distinguer, au couchant, comme une nuée ténébreuse soulevée par ‘le vent Borée, qui convertit le jour le plus éclatant en ombres horribles ; mais comme l’empereur s’approchaïit, la splendeur de ses armés envoya sur les gens renfermés dans la ville une lueur plus sombre que la nuit la plus profonde. Alors apparut
Charles lui-même, homme de fer, la tête couverte d’un casque de fer, des gantelets de fer aux mains, le ventre garni de fer, une cuirasse de fer sur des épaules de marbre, dans la main gauche une grosse lance de fer qu'il brandissait dans l'air, la droite appuyée sur sa redoutable épée. L'extérieur des cuisses, que les autres, pour monter plus facilement à cheval, dégarnaissent à parür des courroies, lui, l'avait enveloppé de limes de fer. On ne voyait que du fer sur son bouclier; $on cheval avait la force et la couleur du fer. Tous ceux qui précédaient le monarque, tous ceux qui le suivaient, tout le gros de l'armée avaient des armes semblables aux siennes. Le fer couvrait les champs et les routes; les pointes de fer étincelaient au saleil. Ce fer, si fort, était porté par un peuple plus fort encore. Cette masse de fer répandit l’épouvante dans les rues de la ville : Que de fer, hélus ! que de fer ! futle cri confus de tous les citoyens. La solidité des murailles et la vigueur des jeunes gens s’ébranlèrent de terreur à la vue du fer, et le fer confondit le jugement des vieillards. Ce que moi, pauvre écrivain balbutiaut et édenté, j'ai tenté de dépeindre dans une longue description, Ogier le vit, et il dit à Didier : Voici celui que vous cherchez avec tant d'angoisse, et, en parlant ainsi, il tomba comme un corps mort (1). »
D'autres faits sont encore rapportés au sujet de la majesté de Charlemagne; ainsi les ambassadeurs de Constantinople passèrent, pour se rendre à son audience, par quatre salles, et s’inclinèrent successivement devant les grands, qu'ils prenaient pour l’empereur; mais ils restèrent frappés d’étonnement lorsqu'ils aperçurent dans la cinquième Charlemagne magnifiquement vêtu, plus majestueux encore par son aspect que par la richesse des pierreries dont son manteau était semé.
Les envoyés d’Haroun-al-Raschid, ayant vu défiler devant eux toute l'armée de Charlemagne, enrichie des dépouilles des Huns (les Avares), et les évêques, le clergé dans la majesté de leur costume, s’écrièrent que, jusqu'à ce jour, ils avaient rencontré des hommes d'argile, et qu’ils eu voyaient d'or pour la première fois.
Charlemagne, comme chef de la chrétienté, avait demandé À çe grand roi de l’Orient sûreté etlibre passage pour les pèlerins qui se rendaient en terre sainte; Haroun lui envoya les clefs du saint sépulcre, en lui disant de le regarder comme étant
(1) De Factis Caroli Magni.
sous sa souveraineté (1). Il lui fit conduire en même temps un éléphant, qui fut pour les Francs un objet de grand étonnement.
Ces ambassadeurs rencontrèrent à Porto- Venere l’empereur, qui revenait d'Italie après son couronnement, accompagné des envoyés d'Ibrahim-ben-Aglab, émir de Kairouan, qui s'était rendu indépendant de la cour de Bagdad; ces envoyés, outre les reliques de saint Cyprien, avaient fait hommage à Charlemagne d’un lion de la Marmarique et d’un oursnumide; l’empereur leur donna du froment en retour : — spectacle étrange de voir l’Italre envoyer des secours contre la famine dans un pays qui avait été son grenier durant des siècles !
Charlemagne conduisit les ambassadeurs perses d'Italie en France, leur montrant le pays et ce qu'il avait de curieux; il leur donna le spectacle d'une chasse aux buffles, et un de ces animaux aurait fait courir un grand danger à l’empereur, sur lequel il s'était élancé furieux, si un seigneur-ne l'eùût frappé à mort.
Il reçut encore une autre ambassade d’Haroun, qui lui fit offrir des manteaux de soie, des étoffes précieuses, toutes sortes de parfums, et, ce qui causa plus de surprise, une grande tente en toile de lin extrêmement fine, avec tous ses compartiments et ses cordes de couleurs vives, ainsi qu’une horloge indiquant les heures au moyen de balles de bronze qui tombaient sur une cymbale. Douze portes s'ouvraient alternativement sur le cadran, et douze cavaliers venaient les fermer quand s’était accomplie la révolution des heures. L'envoyé d’Haroun lui dit: Grande est la puissance, maïs la renommée la rend plus immense encore. Perses, Mèdes. Indiens, Élamites, nous tous en Orient nous le craignons autant que notre maître. Que te dirai-je des Grecs? ils te redoutent plus que les flottes de la mer lonienne.
Nous ignorons si la seule sympathie des grandes âmes attirait Haroun vers Charlemagne, ou si quelque motif politique le détermina à un hommage étrange de la part de cette nation dédaigneuse, enorgueillie par des victoires récentes; peut-être voulait-il l’'amener à faire la guerre aux Arabes d’Espagne, haïs comme hérétiques et craints comme menaçants pour l’Afrique.
(1) Utillius (Caroli) potestati adscriberetur concessit. Écixnann. Plus
tard les chroniques y ajoutèrent la souveraineté de Jérusalem et de toute la terre sga'nte,
À cette immense grandeur de Charlemagne, les imaginations ajoutèrent de nouveaux embellissements; aussi, de ce mélange de héros germanique, d'empereur romain et de bon et docile croyant, que nous trouvons dans l’histoire, il se forma, dans les traditions répandues à son sujet, un type nuancé sans cesse de nouvelles couleurs, à mesure que le génie du moyen âge se déployait par la chevalerie et les croisades. Alors on fit descendre les Francs d’Hector, Charlemagne de Constantin le Grand; il fut représenté vainqueur des Sarrasins, pèlerin et conquérant à Jérusalem, allant à la recherche des reliques, disputant sur la théologie. On assembla sur lui, en un mot, tout ce qui constituait un héros doué de toutes les vertus du temps, embrassant les éléments des trois civilisations, latine, germanique et chrétienne. Chaque monastère, comme les universités les plus célèbres, voulut l'avoir pour fondateur; on lui attribua les lois qui appartenaient à l'ancienne race germanique et celles qui, après lui, amenèrent la nouvelle civilisation.
La chevalerie trouva en lui son instituteur, et ses premiers modèles dans les palatins ou paladins, dont chacun devint le héros d'une épopée (4); on supposa qu'il avait fait la première croisade, repoussé les Maures de Paris et de la France. Selon les sagas allemandes, il dirige contre les Hongrois une expédi; tion durant laquelle ses barons, le croyant mort, pressent Hildegarde, sa femme, de choisir un autre époux; elle promet de le désigner sous trois jeurs; mais un ange en porte l'avis à €harlemagne et lui amène un cheval miraculeux, sur lequel il arrive à Aix-la-Chapelle au milieu des fêtes du mariage, et va ‘ s'asseoir sur le trône où sont inaugurés les rois. Dans |” Espagne, au contraire, c'est aux Sarrasins qu’il fait la guerre; le messager est le démon, qui, transformé en cheval, porte Charlemagne jusque dans la cour du palais, où il avait fait de joie le signe du chrétien; le malin en est tellement épouvanté qu'il le jette à bas, et le laisse tout meurtri de sa chute.
Pétrarque entendit raconter à Aix-la-Chapelle que Charlemagne s'était épris d’une jeune femme, au point d’oublier, pour lui faire sa cour, et son royaume et lui-même. Celle qu'il aimait tomba malade et mourut; mais ses paladins espérèrent en vain qu’il recouvrerait sa raison et son activité, car il montrait la même ardeur pour le cadavre, bien qu'il se putréfiat
(1) Voyez la note E, à la fin du volume.
déjà. Turpin, archevêque de Reims, en conclut que la magie devait produire cet effet; après avoir examiné la morte, il lui trouva dans la bouche un anneau, et, dès qu'il l’en eut retiré, l'enchantement cessa. Charlemagne fit ensevelir ces restes fétides; mais toute son affection se reporta sur Turpin, qui avait mis cet anneau à son doigt, jusqu'au moment où le prélat eut jeté ce talisman dans un lac profond, voisin de la ville. Le roi se prit alors d'un goût très-vif pour ce lac, ce qui valut à Aix- Ja-Chapelle de tenir toujours le premier rang dans ses pensées, et c’est là qu'il voulut vivre et mourir.
On répète encore dans cette ville cent choses merveilleuses sur le grand empereur, et l’on montre dans la cathédrale l’énorme Cor de chasse fait d'une dent d’éléphant, qui lui fut donné par Aboul-Abbas. Dans l’abbaye de Rancevaux, on conserve les masses d'armes de Roland et d'Olivier, avec des bâtons de la grosseur d’un bras ordinaire, ayant au bout un fort anneau pour y attacher une chaîne ou une corde solide, qui, roulée autour du poignet, les empêche d'échapper à la main. A l’autre extrémité, sont trois chaînes avec une boule métallique, ronde dans Pun, oblonge dans l’autre et rayée comme un melon; elle pèse huit livres (4). Il n’est pas d’armure qui puisse résister à un pareil instrument manié par une main robuste. | Les légendes pieuses, à leur tour, célèbrent les vertus de Charlemagne, sa dévotion, sa charité, sa tempérance, et racontent les miracles qu'il fit. L'histoire écarte ces éléments absurdes: mais il lui reste encore assez à admirer dans cet homme réclamé , dit Sismondi, par l’Église comme un saint, par les Français comme leur grand roi, par les Allemands comme leur compatriote, par les Italiens comme leur empereur, et qui se trouve à la tête de toutes les histoires modernes, comme Napoléon sera à la tête des histoires futures,
Charlemagne se proposa de rétablir le pouvoir impérial par une administration savante qui le rendait présent partout, et au moyen d’une armée dont l’action permanente assurait l'exécution de ses ordres. L'empire qu'il reçut dans sa jeunesse était fondé sur les armes, et à peine lui fut-il donné de les déposer durant sa longue carrière. Peut-être mérite-t-il le reproche d’avoir quelquefois voulu la guerre, qui chez lui était devenue une passion, et de l’avoir faite de manière à rendre la
(1) Dane, Histoire de la milice française.
paix impossible; cette passion, ce fut le cours des événements qui la développa.
Ce ne fut donc pas l'ambition qui le porta à guerroyer contre toute l’Europe, et il serait injuste de le confondre avec ces conquérantis exécrables, quoique admirés, qui moissonnent les vies par milliers sans aucun sentiment de la dignité humaine ; il ne faut pas non plus confondre ses guerres avec celles dont furent accompagnées les invasions précédentes. Il vit que du Nord et du Midi s’avançaient des peuplades contre celles qui s'étaient établies sur le sol de l’empire romain, et il conçut le projet de réunir les dernières pour les opposer aux premières. Il fut obligé, d’un côté, de soumettre les populations romaines qui luttaient encore contre les barbares, et, de l'autre, les tribus germaniques imparfaitement élablies, comme les Lombargs d'Italie. Lorsqu'il les a réunies sous le sceptre frane, il les dirige contre cette double invasion : guerre essentiellement défensive, motivée par des intérêts de territoire, de race et de religion, L'intérêt de territoire se manifeste surtout dans les expéditions contre les peuples de la rive droite du Rhin; en effet les Saxons et les Danois étaient Germains, et peut-être même les Saxons n'étaient-ils que des Francs . qui n'avaient point quitté la Germanie. Les guerres contre les peuplades qui erraient au delà de l’Elbe et du Danube, les Avares et les Slaves, représentent des intérêts à la fois de terntoire et de race; celles qu'il fit aux Arabes étaient nécessaires au triple point de vue du territoire, de la race et de la religion. De défensive qu’elle était d'abord, la guerre devint offensive : il transporta la lutte sur le territoire des peuples qui voulaient envahir le sien, et il s’efforça de soumettre les races étrangères et d'’extirper les croyances hostiles. Il est vrai qu'à la mort de ce grand homme l'unité s'évanouit, l'empire se fractionne; mais on n’est pas fondé à dire pour cela que les efforts du conquérant ont été perdus : les grandes invasions cessèrent; l'empire se scinda, mais pour former des États particuliers qui servirent de barrière partout où le danger se présentait. C'est depuis cette époque que l’on trouve des limites politiques, des États régis par un ordre plus ou moins complet, mais ayant des conditjons de durée : alors commencent les royaumes de Lorraine, de Germanie, d'Italie, des deux Bourgognes, de Navarre; l'invasion s'arrête, etse réduit à des expéditions maritimes, funestes sans doute, mais locales et bien différentes de celles qui entrainaient des peuples entiers.
Quoi qu'il en soit, Charlemagne fit la guerre toute sa vie, et la fortune, en favorisant son courage, lui donna pour les armes une passion qui absorba toutes les autres. Il crut devoir tout sacrifier à la puissance militaire; ce fut comme général qu’il envisagea tous les obstacles, dont il triompha avec la promptitude du grand capitaine.
Charlemagne ne tint aucun compte de la différence des choses; comme dans une bataille, il faut vaincre la résistance de l'ennemi par la rapidité, ou par une temporisation prudente, ou par la résolution et &es forces supérieures , il crut qu'il devait aussi, dans les autres actions de la vie, briser tous les obstacles; de même il voulait fonder et obtenir subitement ce qu'il s'était proposé de fonder et d'obtenir.
Dominé par ces idées, il foula aux pieds les droits de son siècle, se permit quelquefois des usurpations brutales, et rendit sanguinaire l'œuvre de la civilisation; mais dans ses actes apparaît un vaste dessein, celui de réunir tous les peuples chrétiens, résultat qu’on ne pouvait obtenir que par la force et la répression des nouveaux envahisseurs, afin que la civilisation pôt désormais se développer sans ces guerres continuelles qui avaient agité l’âge précédent. Cette unité des pations chrétiennes était aussi le but de sa politique, vers lequel il dirigeait encore les lettres, bien qu’il s’aperçût luimême que l'effet ne répondait point à son zèle, et qu'il entendît des plaintes décourageantes.
Reconnaissant qu'il s’accomplissait une révolution dans les idées et les mœurs de son temps, il ne songea pointà s’y opposer par une politique mesquine, en se cramponnant au passé; il voulut la diriger et se mettre à sa tête. Les Gaulois et les Francs allaient se fondant les uns avec les autres dans le pays qu'il gouvernait, et il entreprit d'accélérer, de consommer l'œuvre de la force et du temps. La réforme de la législation, dans la pensée de faire disparaître ce qu’elle avait de confus et de remédier à son insuffisance, lui fournit encore un moyen d'obtenir l'unité. Son système militaire fut celui de l’ancienne Rome : se servir de chaque conquête pour en faire une nouvelle. Son but fut celui de la Rome moderne : fonder une vaste hiérarchie, Gont tous les fils vinssent aboutir à son sceptre. Dès lors il justifiait la dime et le baptème de sang. Son administration seule resta germanique. Un pas de plus, et la grande œuvre de l’union politique aurait été accomplie. Déjà les nations germaniques avaient perdu leurs princes nationaux, et
dépendaient immédiatement de la puissance du roi des Francs ; il ne restait plus qu’à établir entre elles l’uniformité des lois et des institutions sociales, pour les fondre en un seul peuple, et il tenta de le faire (1). Il projeta, en effet, de promulguer une loi unique ; mais les temps l’empêchèrent de réaliser son dessein, et il dut laisser subsister la diversité des codes.
Il avait pris pour modèle de l’unité politique, afin d’y parvenir lui-même et de la faire apprécier par les autres, l’unité de l’Église, qui marchait en avant de la civilisation, et accoutumait les différents peuples à une obéissance uniforme : nouveau motif qui devait porter à s'entendre les pouvoirs ecclésiastique et civil, dont l’harmonie fut très-favorable à l’adoucissement des mœurs populaires et à la consolidation de l’autorité politique.
1 appela donc le clergé à prendre une part essentielle au gouvernement, et attacha les sujets au prince par un lien différent de celui de la conquête, qui, seul jusqu'alors, avait pesé sur les États de l’Europe ; il voulut répandre aussi parmi les barbares cette religion qui civilisait et adoucissait. Pressé de terminer cette tâche, il employa parfois l’épée, moins avec la fureur d’un barbare qu'avec le courroux d’un homme puissant, irrité des obstacles qui l’empêchent de marcher vers le bien. Le ciel nous préserve de vouloir disculper Charlemagne du massacre des Saxons! mais les hommes extraordinaires vont plus vite que leur siècle ; ils suivent des routes non frayées, et suffisent à des efforts dans lesquels d'autres succombent; on ne saurait donc leur appliquer la mesure commune, et le mal qu’ils causent doit souvent être impulé moins à eux qu'aux choses qui les entourent. Charlemagne répandit à flots le sang des Saxons; mais il les instruisit, les façonna, de manière qu’ils purent bientôt s'élever puissants parmi les Germains. Le christianisme lui offrit le moyen d’expier ses conquêtes sanglantes en imposant aux vaincus les bienfaits de la civilisation qui, répandue parmi les Saxons et les Bavarois, arrêta mieux que l’épée les invasions du Nord.
Sobre dans sa nourriture, buvant et dormant peu, il se levait de nuit pour travailler, et se faisait lire, durant son dîner, des ouvrages d’histoire et la Cité de Dicu. Il ne s’entourait pas de ces courtisans qui le plus souvent flattent le prince pour opprimer impunément le peuple, mais des personnes dévouées
(1) Prisrer, Histoire des Allemands.
au bien des masses, et des dispensateurs de la bienfaisance souveraine. Il fut constant et chaleureux dans ses amitiés, bienveillant envers les hommes instruits, et l’on ne saurait lui imputer d'actes de rigueur durant la paix. Observateur des pratiques religieuses, il chantait lui-même au lutrin dans le chœur, dirigeant les chantres de la voix et de le main. Éginhard fait sur lui cette réflexion, qu'il s'était rendu quatre fois en pèlerinage au tombeau des saints apôtres, tandis qu'Haroun-al-Raschid avait fait huit fois le voyage de la Mecque.
Des habitudes et des vices de barbares se mêlaient chez lui aux vertus du grand homme. Il respecta peu la dignité du mariage, et il épousa la fille de Didier lorsqu'il avait déjà une femme franque; puis il la répudia pour épouser Hildegarde, issue d’une très-illustre famille suève. Il eut d’elle Charles(779), Pépin (776), et Louis (778) ; Rotrude (773), Berthe (7173), Gisèle ou Gisla (781) et trois autres enfants, morts en bas âge. Fastrade, de race franque, lui donna deux filles ; il n’en eet qu'une d’Himiltrude, sa concubine. Après la mort de Fastrade, il épousa Luitgarde, d'une famille germaine, qui fut stérile ; il eut en outre quatre concubines : Mathalgarde ; Gersuinthe, Sexonne ; Régine et Adalinde. Cela ne l’empécha poiat de rechercher encore d’autres femmes, et l’une d'elles, Amalberge, qui se rompit un bras en résistant à ses violences, fut honorée comme une sainte. Le moine Vétin, ravi en extase, vit Charles dans le purgatoire, martyrisé par un vautour pour son impudicité. Blâme comme louanges, c’est toujours le langage de son siècle.
Des chagrins domestiques répandirent de l’amertume sur ses triomphes. Il perdit Rodrude, sa fille aînée, puis d’autres enfants, et il les pleura jusqu’à paraître faible à ceux qui voient de la faiblesse à regretter des personnes qui paraissaient des-
” tinées à verser des larmes sur notre tombe. Ses autres filles ne
le consolèrent pas par leur conduite ; mais ce fut en partie sa faute, car son amour paternel excessif l'empêcha de se séparer d’elles, outre qu’il fomenta leurs désordres par son mauvais exemple et son indulgence irréfléchie (4).
Prévoyant que pas un de ses fils ne sufbrait à soutenir le poids d’un tel sceptre, d'aulant plus qu'il les voyait déja en
(1) Un passage mal interprété d’Éginhard l’a fait accuser à l'égard de ses filles d'un horrible méfait, que Voltaire appelle une fsibissse.
assez mauvaise intelligence, il songea au moyen d'assurer la paix. La politique de sa race, d'accord avec ses affections paternelles, lui conseilla de partager entre les trois princes les trois nations franque, lombarde et romaine. Il avait déjà assigné à Louis l’Aquitaine, à Pépin l'Italie, à Charles l’Austrasie et la Neustrie, accrue des pays situés entre la Saône et le Rhône. Pépin le Bossu, son fils naturel, se voyant exclu de ce partage, forma un complot avec plusieurs seigneurs; mais un prêtre lombard le dénonça, et il fut condamné à n:ort dans une assemblée; son père commua sa peine en celle de la reclusion dans un cloître. Le roi d'Italie mourut (810, 7 juin), et fut bientôt suivi au tombeau par son frère Charles (844, 4 décembre), qui s'était signalé par plusieurs victoires contre les hommes du Nord. La représentation n'étant point d'un usage établi, Bernard, fils de Pépin, ne pouvait prétendre à la couronne paternelle ; Charlemagne le fit cependant reconnaître comme roi d'Italie, sous la régence de Wala, tant il semblait avoir à cœur de diviser ce royaume, qu'il s'était efforcé toute sa vie de ramener à l'unité.
Mais ces pariages ne devaient porter aucun préjudice à l'unité impériale, et il résolut d'anticiper sa succession, en s’associant au trône Louis d'Aquitaine, le seul fils qui lui restt. Ayant convoqué les grands et les évêques à Aix-la-Chapelle, il conduisit son fils à l’autel sur lequel la couronne était déposée ; après avoir prié quelque temps, il se retourna vers l’assemblée, et s'adressa à Louis en ces termes : Le rang euquel Dieu ‘élève l’oblige à respecter de plus en plus sa puissance. En devsnant empereur, tu deviens le défenseur de l'Église, et tu dois la protéger contre les impies el les méchants. Tu as des frères, des sœurs et des parents d'un âge tendre, que lu dois aimer et soutenir. Honore les évêques comme des pères, aime les peuples comme tes enfants; ne crains pas d'employer contre les méchants et les sédi/ieux l'autorité qui l'est confiée. Que ls monastères et les pauvres aient en loi un protecteur. Choisis des juges el des gouverneurs ayant la crainte de Dieu, el qui ne se laissent pas corrompre par des dons. Quand un homme a été éleré en dignité, ne l’en dépouille pas légèrement, et conserveoi sans lache devant Dieu et devant les hommes.
Louis se leva, prit lui-même la couronne de dessus l'autel et la mit sur sa tête. Les deux empereurs s'’embrassèrent alors, non sans verser des larmes, et toute l'assemblée émue était partagée cutre l'espoir ct la crainte.
Mort de Charlemagne
Charlemagne survécut peu à cet acte solennel. ]l se plaisait à goûter le repos dans Aïx-la-Chapelle, après une vie si remplie, et il soutenait ses forces en les réparant par l'exercice et par le bain. Il se sentit un jour atteint du frisson cn sortant de Peau; mais, n’ajoutant aucune foi à la médecine, ou considtrant l'exercice et la sobriété comme les meilleurs remèdes, il ne prit aucune précaution. Le mal s’accrut cependant, ct le conduisit au tombeau le 27 janvicr 814, à l'âge de soixantedouze ans. Les études sacrées furent l'occupation de ses dernières années, et il passa le jour qui précéda sa mort à cor-
‘ riger les Évangiles, avec des Grecs et des Syriens. Il fut déposé
dans le tombeau avec un Évangile en or sur les genoux, assis sur une chaire d’or, une épée en or au côté, revêtu des insignes impériaux, et par dessous un cilice qu'il avait usage de porter. Au dessus de sa tête, on suspendit sa couronne, qui renfermait un morceau du bois de la vraie croix, et devant lui, son sceptre avec son bouclier d'or, consacrés par le pape Léon (1).
Dans son testament il ne disposa point de la couronne impériale, sachant bien qu’elle ne pouvait être conférée que par le pontife; car, dans le droit public d'alors, c'était au protégé à élire le protecteur. Il ne dit rien non plus de la possession de Rorpe, tant il regardait cette ville comme le domaine véritable des pontifes. Outre les libéralités nombreuses que contenait l'acte de sa dernière volonté, 11 voulut que les deux tiers de ce qu’il possédait en objets précieux fussent distribués en-
tre les vingt et-une villes métropolitaines de ses États (2); que
sa bibliothèque fût vendue au profit des pauvres, mais que l’on conservät les orncments de sa chapelle. Il donna à Saint-Pierre de Rome une table d'argent, sur laquelle était tracée une des-
(1) Sub hoc condilorio situm est corpus Caroli Magni atque orthodozi imperatoris, qui regnum Francorum nobiliter ampliavit et per annos XLVII feliciler rexil. Decessil sepluagenarius anno ab Incarnatione Domini DCCCXIV, indictione VII, quinto calend. februarii.
Ce fut ainsi que le trouva, dit-on, l'empereur Othon en l'an 1001. Frédéric Barberousse ke fit canoniser par l’antipape Pascal. C'est peut-être de cette époque que date le tombeau révéré encore aujourd’hui comme étant celui de Charlemagne. Il a été ouvert avec de grandes précautions en 1844, et l’on y a trouvé des ossements d'une dimension colossale, car le fémur n'avait pas moins de cinquante-deux centimètres ; {ls étaient enveloppés dans deux draps à ramage-, fabriqués dans l'empire d'Orieut.
(2) Rome, Ravenne, Milan, Cividal dans le Frioul, Grado, Cologne, Mayence, Giuvara ou Salzhourg, Trèves, Sens, Besançon, Lyon, Rouen, Reims, Arles, Vienne, la métropole de la Tarantaise, Embrun, Bordeaux, Tours, Bourges.
cription de Constantinople ; une autre à l’évêque de Ravenne, où était gravé un dessin de Rome; il en laissa une troisième, où l’on voyait la carte générale du monde, et une en or, à par-
tager entre ses héritiers et les pauvres, qui en recueillirent sans doute peu de chose.