‹ Histoire Universelle (volume 4)Chapitre 33 sur 46 · CHAPITRE XXI CHINE : DYNASTIES IV, V ET Yi · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI CHINE : DYNASTIES IV, V ET Yi

Après Confucius (479 av. J.-C.), les discordes continuèrent entre les différents États, et s'envenimérent encore à tel point que cette période fut appelée Tssen-kué, le règne de la guerre. Comme on croyait que l’autorité suprême était attachée fatalement à la possession des neuf vases d’airain sur lesquels You avait fait dessiner les neuf provinces de l'empire chinois, les différents feudataires s’efforcaient à l’envi de s'en rendre mattres; or, pour anéantir cet élément de discordes renaissantes, Hieng-uang, qui régnait encore de nom, les fit jeter au plus profond d’un lac.

Au milieu de ces petits princes rivaux, commença à grandir celui de Tsin, qui en subjugua plusieurs l’un après l'autre, et repoussa les agressions des Tartares; puis, se voyant assez fort pour renverser la dynastie usée des Tchéou, il offrit le sacri- … fice solennel au Seigneur suprême, ce qui équivalait à se déclarer roi. Ceux qui voulurent s'opposer à son élévation furent domptés; Nan-uang, prince régnant, lui céda les trente-cinq villes qui lui restaient, et implora sa clémence. La faction qui chercha à soutenir Tung-tchéou-kioun, fils du souverain dépossédé, fut abattue, et Tchao-siang commença la nouvelle #9 AR nr dynastie des Tsin.

Ce prince, qui avait profité si habilement de la division des grands feudataires pour monter au premier rang, mourut avant d’avoir consolidé son autorité. Mais son fils Chuang-siang uang défit ceux qui s'obstinaient encore à lutter, et dont les jalousies mutuelles causèrent la perte; car Chi-uang-ti, son successeur,

Vers

acheva de les exterminer, et soumit une étendue de pays égale à la. moitié de la Chine actuelle.

Alors, pour garantir ses États des incursions des Tartares Mantchous, il construisit la fameuse muraille, ou plutôt il réunit toutes les portions qu'avaient élevées différents seigneurs pour la défense de lcurs frontières. La gloire qui peut lui revenir de ce grand travail se trouve obscurcie par la persés ution qu’il suscita aux lettrés. Préoccupé de la pensée de renouveler la face de l'empire, il reconnut, d'une part, que les lettrés formaient le pivot de la constitution; de l’autre, que les feudataires ne se résigneraient jamais à la centralisation du pouvoir tant qu'ils pourraient alléguer l’histoire, et qu'en prouvant par elle leur ancienne domination, ils prétendraient dominer de nouveau. {fl envoya donc des commissaires dans les différentes contrées du royaume pour rechercher et brûler tous les livres, excepté ceux de médecine et d'agriculture: on peut juger combien un ordre pareil dut affecter péuiblement un peuple aussi attaché au passé. Les doctes ne purent l’endurer en silence, ce qui leur valut une persécution où il en périt un grand nombre.

Cet acte a suffi pour aires au roi la malédiction de tous les historiens. Si pourtant Chi-uang-ti était un tyran, itne manquait pas d’habileté ; il maintint la paix, rétablit l'ordre dans l'empire, publia des lois nouvelles, ft faire desarcs detriomphe, des routes, des canaux : ce sont là des améliorations matérielles dont il n’y a rien à craindre quand l'intelligence est comprimée.

Au lieu de partager l’empire entre ses fils, il n'avait rien négligé pour en assurer l’unité; mais, quand il eut fermé les yeux, Eoul-chi, le puiné, fit révolter plusieurs provinces, empoisonna s0n frère ainé, et vit bientôt lui-même les provinces se soulever contre son autorité; Liou-pang, soldat de fortune, s'étant mis à la tête des mécontents, assaillit Yng, le dernier roi, qui se résigna à lui abandonner les sceaux. Monté

sur le trône, le vainqueur prit le norm de Kao-tsou, avec le titre

d’empereur, et devint le chef de la cinquième dynastie. Liou-pang, après avoir lutté cinq ans contre le férace Yangyou, se vit salué par tout le pays du titre d'empereur eleré et augus'e. 1] donna à sa dynastie le nom de Han, qui était celui de son pays natal, en y ajautant occidenta/, parce qu'il fit sa résidence à Ho-nan-fou, puis à Si-ngan-fau. Cet empereur ft construire, pour arriver à la première de ces villes, une route

suspendue sur des escarpements et des vallons, assez large toutefois pour le passage de quatre chevaux de front, bordée de parapets, avec des hôtelleries de distance en distance. Cent mille ouvriers y furent employés comme des machines vivantes obéissant à un signe de leurs maîtres.

Une fois affermi sur le trône, il s’abandonna à une douce mollesse, jusqu’au moment où la voix sévère des censeurs réveilla son génie guerrier. I se mit alors à visiter le pays, à réprimer les rebelles et les ennemis; mais il ne put se garantir des Hiong-nou qu'en recherchant leur alliance et en donnant sa fille en mariage à leur roi Mété : « Jamais plus grande honte, e« dit un historien chinois, ne fut infligée à l'empire du Milieu, « qui, depuis ce temps, perdit son honneur el sa dignité. »

L'agriculture et les arts refleurirent avec la sécurité et sous ke protection du trône. Bien que Liou-pang, comme il arrive lors d'un nouveau règne, changeâl les institutions de la dynastie précédente, il n’effaça point les proscriptions contre les lettrés, qui, par ce motif, disaient du mal de ce prince, entouré seulement d'hommes de guerre; afin de les apaiser, il fit venir de toutes les provinces les plus instruits, pour en former le collége impérial, dont il se servit comme d un conseil, et les éleva aux dignités. Parmi ces lettrés, Lou-kia, qui était parvenu aux plus hauts emplois près de l’empereur, lui parlait sans cesse des anciens livres. Un jour ce prince, ennuyé de son insistance, lui dit : J'ai conquis l’empire sur mon cheval, et je suis devenu votre maître sens Le Chouw-king. À quoi bon vos livres ? Lou-kia lui répondit : Oui, vous avez conquis l'empire sans livres; mais pouvez-vous le gouverner sans livres? Le prince qui sait employer l'épée et le pinceau peut-être assuré de régner longtemps. Si les princes de Tsin eussent imilé les anciens exemples, seriezvous assis sur le !rêm ? Depuis ce moment, Liou-pang eut meilleure opinion des ouvrages écrits, et lui-même composa des vers, parmi lesquels se trouvent ceux-ci, qui sont adressés à Péi, lieu de sa naissance :

« O mes amis, quel contentement de revoir sa patrie après « une longue absence !’Les charmes de la gloire et de la gran- « deur, le ütre même d’empereur n’ont rien d'aussi séduisant ; « ils ne peuvent éteindre l'amour du lieu natal. Montrons-nous « reconnaissanis envers la terre qui nous reçut enfants et qui « nous à nourris. Ma patrie chérie, berceau de ma fortune, tu « m'auras après ma mort. Que mon tonrbeau atteste l’affection

« que je te portais. Je veux que tu sois à jamais affranchie de « tout impôt. »

Un jour que les principaux fonctionnaires étaient réunis pour une fête, il leur demanda : À quoi suis-je redevable, selon vous, de m'être élevé à La plus haute des dignités ? Et comme tous répondaient, par flattcrie, qu'il en était redevable à ses vertus : Non, reprit-il, maïs à ce que j'ai su reconnaitre Paptitude &verse de ceux en qui j'ai mis ma confiance, et les employer à ce qu'ils savaient faire le mieux.

I fit faire un recueil des règles les plus propres à bien gouverner, et composer des traités sur l’art de la guerre, sur la musique réduite à des règles précises, sur les usages et les cérémonies. Lorsqu'ils furent terminés, il les fit écrire en rouge, et présenter à l'assemblée des grands, où chacun les signa ; après les avoir revêtus de son sceau, il les enferma dans une cassette doublée en fer, et les plaça dans la salle des ancêtres, afin que l’on y recourût chaque fois que ses successeurs s’écarteraient du droit chemin.

Huéi-ti, son fils et son successeur, se livra aveuglément à la direction de sa mère, femme ambitieuse et avide de vengeances sanguinaires, qui tenla d’empoisonner le prince de Tsi, frère du prince régnant ; la femme même de Huëi-ti souffrit de sa part des traitements atroces et honteux. L'empereur étant mort sans postérité, elle acheta un enfant d’une paysanne qui fut étranglée aussitôt par son ordre; puis, le faisant passer pour l'héritier légitime de son fils, elle régna comme sa tutrice, lorsqu'il eut été reconnu sousle nom de Liéou-hou. Dès qu’elle cessa de le trouver assez docile, elle découvrit la fraude qui lui avait valu le trône, et se soutint quelque temps à l’aide de ses parents, qu’elle avait tirés du néant pour les revêtir des plus hauts emplois; mais, comme elle croyait voir sans cesse devant elle les spectres de ceux qu'elle avait fait périr, la terreur abrégea ses jours. |

Ven-ti, second fils de Liou-pang, appelé au trône, débuta par cette proclamation, qui annonçait un bon règne : « Toute « chose se renouvelle au printemps; les arbres et les champs « revêtent un aspect nouveau ; les anihaux semblent revivre ; « tout respire et annonce l’allégresse. 11 y a certainement pare mi mon peuple desinfirmes, des vieillards et d’autres mal- « heureux. Si moi, qui suis leur perce et leur mère, je ne songe « pas à les secourir, je manque à mon devoir. Je veux que tout « mandarin, dans son district, recherche les personnes qui

« méritent mon attention et pourvoie à leurs besoins. Si les « vieillards n'ont pas de soie pour se couvrir, des aliments « pour leur nourriture, et souffrent la faim et le froid, pour- « rai-je prétendre à leur affection et à leur soumission ? Qu'il « soit donné aux vieillards de quatre-vingts ans, et même à « ceux qui sont moins âgés, une quantité suffisante de grain, « de viande, de vin, et à ceux qui ont dépassé cet âge, de la «a soie et du coton pour se vêtir. Je veux en outre que le crime « des fils ne retombe pas sur les père et mère, ni sur la fa- « mille. »

Quand ce décret fut promulgué, les vieillards s'écrièrent à Penvi : Voilà le règne de la vertu ! En effet, Ven-ti fit le bonbeur du peuple. I abolit l'impôt du sel et moitié des autres ; il permit que l’on batttt monnaie ailleurs que dans la capitale, et la fit faire ronde, avec un trou carré au milieu, pour en faciliter le transport. Il favorisa l'agriculture en labourant de ses propres mains, en faisant cultiver dans ses jardins des

müûniers et élever des vers à soie. Il ne voulut ni faire usage de plats d’or et d'argent, ni permettre que ses femmes portassent des étoffes de couleurs variées et brodées. Comme on proposait de lui construire un cabinet qui lui aurait coûté tent taëls, il répondit : Avec cette somme j'entretiendrais dir familles. Tant que je fus prince de Tai, je ne me souciai point de pareils raffinements. Aujourd'hui que je suis empereur el père du peuple, pourquoi dissiperais-je l'argent aussi inutilement ?

11 arrêtait sa voiture pour recevoir les pétitions qu'on lui présentait ; il écoutait volontiers les représentations des sages, et, comme la loi défendait de censurer le gouvernement, il publia cet édit mémorable : « Du temps de nos anciens empereurs, on « exposait à la cour, d’une part, une bannière sur laquelle « chacun pouvait écrire et proposer librement les projets qu'il « croyait bons et utiles; de l’autre, une table où chacun poua vait noter les erreurs du gouvernement et ce qu’il y trouvait

« àredire. C'était là une manière de faciliter les remontfances :

« et de se procurer de bons avis. Je trouve aujourd'hui que la e loi dt un crime de parler en mal du gouvernement ; c’est « le moyen non-seulement de nous priver des connaissances « que nous pouvons tirer des sages éloignés, mais encore de « fermer la bouche aux officiers de notre cour. Comment le « prince sera-t-il instruit dorénavant de ses erreurs et de ses « défauts ?

« Cette loi a un autre inconvénient. Sous prétexte que les

300 NECVIÈME ÉPOQTE.

« peuples ont fait des protestations publiques et solennelles de « fidélité et de respect au prince, si quelqu'un semble les dé- « mentir par ses remontrances, il est considéré comme rebelle. « Lesdiscoursles plus innocents, s'ils déplaisent aux magistrats, « passent pour des murmures séditieux contre le gouverne- « ment. Le peuple se trouve ainsi, dans sa simplicité et son « ignorance, coupable d’un crime capital quand il y songe le u moins; c’est ce que je ne saurais souffrir, etc. »

Citons encore cette autre déclaration de Ven-ti ; elle est digne de servir de modèle : « Voici la quatorzième année de mon « règne, et plus je gouverne. plus je sens combien peu j'en « suis capable, et j'en ai honte. Bien que je n'aie jamais man- « qué d'accomplir les cérémonies rituelles à l'égard du Set- « gneur suprême et de mes aïeux, je sais que nos anciens et «a sages rois ne visaient en cela à aucune récompense, et ne de- « mandaient pas ce qu’on appelle bonbeur; ils étaient telle- « ment exempts de tout intérêt personnel qu'ils laissaient ea « oubli leurs plus proches parents, pour élever même du néant “ ceux en qui ils trouvaient du savoir et une vertu éminente, et « qu’ils préféraient les prudents conseils d'autrui à leurs pro- « pres inclinations. Beau et sage désintéressement ! Aujour- « d'hui, je suis informé que plusieurs de mes officiers ordon- « nent des prières pour obtenir non la prospérité de mes peu- « ples, mais la mienne propre. Si je tolérais que ces fonction- « naires, peuwsoigneux de leur devoir et peu zélés pour le bien «commun, songeassent uniquement à la félicité privée d’un « prince aussi peu vertueux que je le suis, ce serait une grande « faute de ina part. J'ordonne, en conséquence, que mes off- « ciers, sans prendre tant de soin de faire pour moi des priè- « res officielles, mettent toute leur attention à bien remplir « leur propre devoir. »

Les règnes féodaux, qui appuyaient leurs prétentions sur les souvenirs conservés dans les annales, étaient finis: celles-ci a’inspiraient donc plus de crainte, comme au temps où la destruction en fut ordonnée par Chi-uang-ti. Non content de lever la défense qui les proscrivait, Ven-ti en favorisa la reproduction, et les lettrés survivants employèrent tous leurs efforts à retrouver ce qui avait échappé aux flammes. Ils tirèrent des tombeaux, des grottes, des décombres, les livres et les inscriptions qu’on y avait cachés. Le vieux Fou-seng notamment, qui déjà, avant la persécution, passait pour un des lettrés les plus distingués, s'était réfugié à la campagne, et avait enfoui,

au plus épais des murs de sa maisonnette, un exemplaire du Chou-king et d'autres livres très-importants, ce qui permit de rétablir les annales de cet ancien empire. Cette tâche fut grandement secondée par deux inventions nouvelles, la confection du papier avec des tiges de bambou macérées, et la composition de cette encre si vantée parmi nous.

La renommée des vertus de Ven-ti détermina plusieurs peuples voisins à se soumettre à lui, comme firent les provinces de Kuang-tung et de Kuang-si; mais les tartares de race turque recommencèrent la guerre, et il dut s’apprêèter à les repousser. Alors son ministre rédigea et mit sous ses yeux un mémoire conçu en ces termes : «Quand les ennemis menacent, « il faut songer à trois choses : fortifier les frontières, les gar- « nir de troupes disciplinées, y établir des arsenaux avec des « armes à touie épreuve. Nous Lisons dans les livres que cnm- « battre sans de bonnes armes, c'est se livrer à l’ennemi, et « que les généraux qui commandent avec de mauvais soldats « sont assurés d’une défaite. Les vufficiers sans expérience ex- «a posent le prince à sa ruine ; le prince qui choisit des officiers « indignes met ses États en danger. Il importe beaucoup de « connaître l’ennemi, ses forces, son pays. Les Tartares font « la guerre tout autrement que nous. Ils grimpent sur des « montagnes escarpées, et s’en précipitent avec impétuosité ; « ils traversent des torrents et des fleuves à la nage, bondisa sent à travers les précipices, franchissent à cheval des gor- « ges étroites, manient habilement l'arc et les flèches, en por- « Lant des coups assurés. Ils attaquent, se dispersent, se refor. « ment avec une facilité admirable. Dans les défilés et dans u tout espace resserré, ils auront toujours l'avantage ; mais au « large, dans les lieux où les chars pourront manœuvrer, notre « cavalerie l’emportera sur eux. Leurs arcs sont moins forts « que les nôtres, leurs lances moins longues, leurs armures « moins solides, et, en bataille rangée, ils ne soutiendraient pas « le choc de nos escadrons. Ils ne savent pas non plus comme « nous mettre pied à terre, se battre à l'épée, manier la pique, « soutenir l'attaque, ouvrir les bataillons. Nos forces sont donc «aux leurs comme cinq est à trois. »

I poursuit en proposant d’enrôler les Tartares sujets de l'empire, de les exercer à la tactique chinoise, et de les placer sur les frontières. L'empire dut à cet expédient d’être mis à l’abri des incursions de l’ennemi.

Ce ministre était A-f..u, et Ven-ti le recommanda, comme le

seul qui pôt sauver l’État, à son fils Yao-king-ti, qui lui succéda. Ce prince, bien que doux et bienveillant, vit se soulever tous les grands, qui ne cessaient d'aspirer à l'indépendance. Parmi les fils de ces seigneurs, qui, conformément à l'usage, étaient élevés à la cour, le prince héréditaire affectionnait particulièrement celui de On, et jouait souvent avec lui aux échecs; mais un jour, s'étant pris de paroles avec lui, il lui lança l'échiquier à la tête et le tua. Le père jura de s'en venger et s'entendit avec les autres princes tributaires pour faire une révolution ; l’habileté d’A-fou suftit à peine pour étouffer l'incendie.

Wou-ti (ou Yao-wou-ti), son successeur, voulait rendre à l'empire son éclat à l’intérieur et ‘sa force au dehors; ayant donc convoqué les sages, il les consulta sur les conquêtes qu'il méditait; mais Jong-king s'exprima en ces termes: La vertu des monarques embrasse leurs royaumes comme une chaîne dont les anneaux se tiennent l'un l’autre. Un prince doit commencer par réformer les abus, comme un musicien accorde son instrument avant d'en jouer. On dit proverbialement que le poisson vaut mieux dans le filet que dans l’eau; c'est-à-dire qu'il ne suffit pas de spéculer sur les choses du gouvernement, mais qu'il faut agèr. Confucius recueillit la doctrine des anciens sages, et c'est celle qu'ilfaut suivre, non celle des docteurs d’aujourd'hui, qui courent uniquement après ce qui est nouveau. Votre Majesté ferait bien d’ordonner qu’on s'en tint à ce qu'enseigne Confucius.

Docile à ce conseil, l’empereur renonça à ses pensées de guerre, et se tint au courant des besoins de son peuple. Un incendie ayant réduit dix mille familles à une telle misère que des parents mangèrent leurs enfants, un mandarin ouvrit, pour les secourir, les greniers publics, sans attendre les ordres impériaux. Cet acte, si extraordinaire en Chine, loin d'attirer le châtiment sur son auteur, lui valut des louanges de Wou-ti. Le même mandarin exécutait ponctuellement les décrets du fils du ciel quand ils se trouvaient conformes à la raison et à la justice ; il s’y opposait lorsqu'ils leur étaient contraires, en disant : C’est un crime de le pousser à une injustice par basse condescendance ; notre devoir est de l'empécher de souiller sa renommée.

Wou:ti fit revoir et corriger les livres canoniques, attira à sa cour les sages, qui furent aussi protégés par d’autres princes

CHINE. 393 de Tsin, et purent librement faire connaître les abus, et proposer des réformes (4).

Le plus bel ornement de sa cour fut le grand historien Sséma-tsian, auteur des Mémoires historiques (Sséki) dont nous avons déjà fait mention.

Wou:ti se laissa cependant abuser par les Tao-ssé, qui, s’écartant de la doctrine de Lao-tseu, se livraient à de bizarres spéculations, et cherchaient le breuvage de l’immortalité; c'était en vain que les sectateurs de Confucius s’efforçaient de les démasquer. L'un d'eux, ayant pris la coupe qu'ils offraient à l'empereur, en avala le contenu. Le monarque, irrité de son audace, le condamna à mourir sur l'heure; mais le lettré lui dit : St l'efficacité de cette liqueur est réelle, l'ordre que vous avez donné sera vain; sinon je vous aurai détrompé par ma mort. Wou-ti lui pardonna, mais ne revint pas de son engouement, et les Tao-ssé continuèrent à lui faire illusion par leurs prestiges; il apprit pourtant à Îles connaître sur la fin de sa vie, et les exila.

La cinquième dynastie marque une époque brillante pour la Chine, qui, cessant de rester confinée au fond de l’Orient, sans commerce avec les étrangers et sans influence à l'extérieur, se mit en rapport avec ses voisins. Tantôt alliée, tantôt ennemie, elle devint le centre des opérations commerciales, le foyer de la politique et le modèle de Ja civilisation. Tout en exerçant son action sur l'extrême Asie, elle étendit ses conquêtes, et parvint à dominer deux fois sur la mer Caspienne, au milieu de

pays dont, sans les auteurs chinois, l’histoire nous serait restée .

inconnue.

Les Hiout-chi ou Scythes, nation de race blonde, avaient fondé, un siècle et demi avant J.-C., diverses principautés dans l'Inde, d'où ils furent ensuite chassés par Vicramaditia, événement à partir duquel commenca l'ère de ce roi glorieux; mais ils firent de fréquentes incursions dans ce pays, dont ils se rappelaient les richesses, jusqu'au moment où, l'ayant conquis de nouveau vers le temps de Jésus-Christ, ils en tuèrent les rois, et y dominèrent en maîtres durant près de deux siècles. Ce sont probablement les mêmes dont parlent les annales chinoises sous le nom de Youé-tchi, comme puissants alors à l'occident du Schen-si et près des montagnes célestes; peutêtre aussi sont-ils identiques avec les Gètes ou Goths d'Eu-

(1) Voyez ses harangnes dans l’appendice du t. TIT, p. 463.

56 av. J.-C.

rope. Ils se donnaient à eux-mêmes le nom de Hiong-nou, et les Chinois appelaient Hing-Kou les Tartares, dont les inoursions agissaient sur la Chine comme les invasions des barbares sur l’Europe.

Les premiers empereurs de la dynastie des Han cherchèrent à se les rendre bienveillants par des présents et des concessions, allant jusqu’à donner leurs filles en mariage à leurs chefs. Sousle règne de Wou-ti, quelques Hiong-nouqui s'étaient soumis à la Chine racsntèrent à ce prince que leurs competripies avaient fait la guerre aux Youé-i, et que le roi des Hiong-nou s'était fait une coupe du crâue de leur roi. Peutêtre ces Hiong-nou sont-ils les mêmes qui tombèrent ensuite sur l'empire romains. Les Youé-ti furent aussi en guerre avec les Parthes postérieurement à l’année. 127 avant J.-C.; puis d’autres Scythes occupèrent, à la môme époque, Bactres, la Sogdiane, et détruisirent le royaume grec de la Bactriane.

Wou:ti, voyant les Youé-ti mécontents, songes à se servir d'eux pour détruire les barbares. Tchang-kiang, qu’il leur esvoya comme ambassadeur, se mit en route avec quelques officiers pour aller les trouver dans la contrée située au nord de l'Oxus, où ils s'étaient retirés. Les Hiong-nou, ayant été informés du voyage de Tchang-kiang et de son but, lui barrèrent le chemin, et le retinrent prisonnier durant dix années. Il réussit enfin à s'échapper avec ses compagnons, et gagna ke Tawan, d'où il se rendit parmi les Youé-ti; mais il ne put les amener à quitter un pays riche et abondant, pour retourner dans les déserts de la Tartarie guerroyer contre les Hiong-nou.

Tchang-kiang, qui avait échoué dans sa mission, se dirigea vers sa patrie par les montagnes du Thibet; mais il tomba de nouveau entre les mains des Hiong-nou, qui le gardèrent longtemps captif; il leur échappa encore et rentra en Chine, après une absence de treize ans, avec un seul de ses compagnons, : sur cent qui étaient partis avec lui. Ce voyage procura aux Chinois la connaissance de plusieurs pays et de différentes nations de l'Inde, et leur apprit la route qu'il fallait suivre pour s’y rendre à travers la chaîne du Thibet ; mais la barbarie des peuples intermédiaires, qui égorgeaient les agents expédiés pour faire des traités de commerce, s’opposa constamment à des relations suivies et même à des voyages d’une contrée à l'autre.

Ces mouvements vers l’Occident furent accélérés par l’expédition de Wou-ti, qui envoya contre les Hiong-nou Ho-kiou-

ping, avec trois cent milke hommes. Quatre victoires qu’il remporta repoussèrent leur at/e droite loin de la grande muraille, car le pays qu'ils habitaient pouvait toujours être considéré comme un campement. Cette expédition fut la première qui étendit les frontières chinoises vers l'Ouest; beaucoup de familles se transportèrent de ce côté, et les postes militaires y furent échelonnés en avançant toujours.

Wou-ti, ayant pris goût aux conquêtes, entra en vainqueur dans les royaumes de Pégu, de Siam, de Cambodje, de Bengale. Se flotte alla soumettre les côtes orientales de la Chine, gouvernées par un chef indépendant, et ses navires, dont le pont était distribué en appartements, enlevèrent toute la population de Canton, qui demeura quelque temps désert.

Comme la puissance des princes tributaires, dont quelquesuns dominaient sur mille /$ et plusieurs villes, paraissait excessive, il fut statué que le fils aîné hériterait seulement de la moitié des biens, et que le reste serait partagé entre ses frères.

Après d'autres régna Suen-ti. Élevé dans la prison où sa mère avait été enfermée par Wou-ti, il apprit à aimer la justice, et lui-même examinait les réclamations de ses sujets; il fit recueillir en un code les lois rendues par ses prédécesseurs, abrogeant celles qui étaient inopportunes, et recommanda la douceur dans leur application. Un rapport d'un de ses ministres nous informe pourtant que, dans une seule année, deux cent vingt-deux individus périrent par le crime de leurs femmes ou de leurs frères. Ce princg eut aussi, contre les Hiong- nou et autres Tartares turcs, plusieurs guerres dont il sortit à son honneur. Il soumit, soit par sa réputation de vertu, soit par la force, toutes les tribus jusqu'à la mer Caspienne, et construisit, pour éterniser la mémoire de ses exploits, le magnilique pavilion de Ki-lin. Il fit reviser les King ou livres canoniques, et déterminer la meilleure édition ; il favorisa aussi tous les genres d'études.

Ping-ti monta sur le trône à l’âge de neuf ans, la première année de l'ère vulgaire. L'empire fut gouverné sous son nom par Uang-mang, ambitieux rusé, qui, aspirant au rang suprême, accrut le nombre de ses créatures en multipliant les principautés. Sous prétexte de leur faire donner une éducation convenable, il réunit tous les enfants mâles du sang impérial, dont il se trouva deux cent mille; puis il osa commettre le forfait le plus horrible aux yeux des Chinois en violant les tombeaus, pour en retirer les richesses ensovelies avec les ca-

6 av. J.-C,

ip

davres; enfin il empoisonna Pempereur, dont il prit le titre, et offrit le sacrifice à l’Être suprême; il extermina par centaines les opposants, tandis qu'il élevait les descendants de Confucius au plus haut rang, qui finit par être héréditaire parmi eux.

Les peuples sujets ou alliés se crurent déliés, par son usurpation, des obligations contractées envers la dynastie des Han; ce qui obligea Wang-mang à toujours avoir les armes à la main, et par suite à surcharger le peuple. Le nombre des partisans de la dynastie dépouillée s’en accrut, et le moment vint où ils assaillirent l’usurpateur, qui fut vaincu et haché en morceaux.

Après de grands désordres et des tyrannies éphémères, le trône échut à Kuang-wou-ti, de la dynastie des Han oriestaur, ainsi appelés parce qu’il transféra la cour de Si-ngan-fou à Honan-fou. Après avoir, par une amnistie, rétabli le calme à l'intérieur, ce prince put disperser les Ung-meï (sourcils rouges), bandes ou plutôt armées de brigands qui s'étaient recrutés pendant les derniers troubles, et qui preuaient leur nom de la couleur dont ils se teignaient. Son affabilité et son énergie contribuèrent à maintenir dans ses États la justice et la paix. Sous son règne et sous celui de son successeur Ming-ti, les relations avec les peuples d'Occident se renouèrent , el l'empire recouvra ses anciennes frontières.

Ce dernier prince, instruit dans toute la science des philosophes, institua dans son palais une académie pour les fils des princes barbares et des gouverneurs des provinces conquises. I employa cent mille hoinmes pour élever une digue contre les irruptions du fleuve Jaune; mais il suffit que l'idôlâtrie de Fo se soit propagée sous son règne, pour que les lettres aient flétri sa mémoire. Ils s’opposèrent, sous son fils Chang-ti, à la superstition nouvelle, et Wou-ti, en acceptant ce culte étranger, avait détruit tout le bien dont on lui était redevable. Ces paroles ayant été rapportées aux censeurs de l’empire comme une injure envers un des plus grands princes de la famille des Han, l’accusé se disculpa ainsi: C'est une calomnie de mes ennemis de prélendre que je veuille m'ériger en réprobateur des princes augustes. J'ai parlé du gouvernement de Wou-ti comme en parle l'histoire. L'histoire est la leçon des princes et de la postérité ; elle est faite pour les instruire, el pour empécher qu'ils ne tombent dans les fautes de leurs prédécessrurs. Seraitceun crime que de rappeler ce qu'elle trouve répréhensible? Les actions des princes, bonnes ou mauvaises, ne peuvent demeurer

celees, tous les yeux étant firés sur eux. Quand ils se comportent mal, sera-ce un tort de les blémer ? Si je mérite la mort pour m'être fié à rapporter ce qui est écrit, l’on doit commencer par proscrire l'histoire el son tribunal, que personne ne saurait fuir. Elle enregistrera le irailement subi par moi pour avoir repris des actions blèmées par elle, et il en résullera une tache pour l'empereur qui m'aura puni.

L'empereur lui sut gré de sa loyauté. Bien qu’il favorisât les Tao-ssé, il ne négligeait pas la doctrine de Confucius ni ceux qui la suivaient. Il chargea les lettrés d’examiner les concordances, et d'expliquer les variantes des cinq livres canoniques ; le résultat de leur travail produisit le Commentaire explicalif.

L'enfance d'Ho-ti laissa le champ libre aux intrigues de ses ministres et de sa mère. Néanmoins les Hiong-nou continuaient à inquiéter l'empire; Pou-nou, qui régnait sur eux avec cruauté, tramait la mort de son frère aîné, quand celui-ci échappa au péril par la fuite, et se mit à la tête de huit hordes de cette nation. Proclamé par elles tchen-you, il se retira sur les confins de la Chine, où il fonda le royaume des Hiong-nou méridionaux, qui s’associèrent aux Chinois pour faire la guerre aux septentrionaux.

Pan-tchao, général d'Ho-ti, non moins vaillant guerrier que politique habile, ne vit pas de meilleur moyen contre les Hiongnou que d'établir le système fédératif au sein de l’Asie centrale. Grâce à celte organisation, il triompha des Hiong-nou septentrionaux, soumit la petite Bukharie, et subjugua plus de cinquante principautés, dont il envoya les héritiers présomptifs à la cour pour y servir d'otages. Ayant poussé jusqu’à la mer Caspienne, il voulait la traverser et attaquer l’empire romain ; mais les Parthes lui persuadèrent que deux années lui suffraient à peine pour ce voyage, ce qui Île décida à revenir sur ses pas. Avant de s'éloigner, il dit au général qui devait lui suc-

céder comme gouverneur du pays : Les Chinois dispersés dans

ces contrées sont, pour la plupart, des exilés, déportés pour

leurs méfaits. Les naturels ressemblent à des bêles féroces diffi-

ciles à apprivoiser. Vous êtes vif el impétueux ; souvenez-vous qu'il n'est pas aisé de prendre le poisson dans l'eau claire, ct

qu'on n'obtient guère lu paix en lirant trop le frein. Voulez-vous

vous faire respecter, montrez-vous affable, indulgent, généreux. Dissimulez les choses de peu d'importance; cunlentez-vous en tout d'un: exactitude convenable à la nature de ces peuples;

excuses les fautes peu graves, el ne prenez pas souci de ces mimuties qui fatigueraient les hommes sans les rendre meilleurs.

Ho-ti fut le premier qui accorda aux eunuques de hautes dignités, et cette faveur devint la source de longues misères, à cause de la violente opposition qu'elle suscita de la part des lettrés. L’impératrice, sa femme, est citée comme un modèle de savoir et de modestie; parwi les nombreux présents qui lui furent offerts à l’occasion de son mariage, elle ne voulut accepter que du papier et des pinceaux.

Après Ho-ti, les régences se succèdent jusqu’à Choun-ti, qui remporta plusieurs victoires ; ayant reçu une trèsgrosse perle, il la renvoya en disant qu’il ne devait pas s’occuper d’un vain luxe quand le peuple mourait de faim. Quelques districts s'étant révoltés, au lieu de faire marcher contre eux une armée, il leur dépêcha un ministre, qui dit aux rebelles : La cupidité et la cruauté des mandarins vous ont fait prendre les armes, el c'est sur eux que tombe la faute de votre insurrection ; mais esl-ce une action louable que de se récolter conire son prince? Ilne désire que la paix et labonhkeur de ses peuples ; ceux qui les maltraitent le trompent. Je viens, envoyé par lui, pour vous gouverner. Si vous déposez les armes, je vous promets que chacun conservera son rang, et qu’il vous sera fourni à tous de quoi vivre contents au sein de votre famille.

Bel exeinple chez un roi que de reconnaître ses torts. Choun-ti établit encore que nul ne serail promu à vne magistrature avant l'âge de quarante ans révolus; mais les années sont-elles la mesure exacte de l’expérience ?

Les eunuques et les lettrés continuèrent à se disputer le pouvoir, jusqu'au moment où les premiers rendirent l’académie suspecte, en présentant l’union des gens instruits comme un danger pour l'autorité. — Cette union, en effet, est l’obstacle le plus puissant contre la tyrannie. Les doctes furent donc bannis de la cour, et les plus illustres envoyés devant les tribunaux, tandis que l’empereur aspirail au tre d'ami des sciences en faisant graver sur quarante-six tables de marbre, en trois sortes de caractères, les cinq livres classiques.

La peste ayant désolé l'empire pendant onze ans, un T'ao-ssé, nommé Chang-kio, trouva contre elle un remède assuré dans une certaine eau qu'il préparait avec des paroles mystérieuses. Le mal était grave, le remède étrange ; Chang-kio obtint done facilement confiance. Suivi par une foule d’empiriques, il les

disciplina, et se trouva bientôt à la tête d'un fort parti. Le bruit se répandit alors que le ciel bleu, c'est-à-dire la dynastie des Han, touchait à son déclin, et qu'il ferait place au cel jaune. Ses projets étant à moitié découverts, il vit sa perte certaine s’il ne payait d'audace, et cria aux armes. Cinquante mille hommes se levérent à sa voix, qui adoptérent le bonnet jaune pour signe distinctif, et qu'il envoya ravager le pays.

Il se trouva favorisé dans ses expéditions par le soulèvement de plusieurs ambitieux, qui entreprirent de partager la Chine en plusieurs principautés; mais la prudence et la valeur du général Tsao-tsa0 réprimèrent les bonnets jaunes, et le plus grand nombre se range: sous ses drapeaux ; profitant ensuite de la guerre civile, il acquit un vaste territoire, et se trouva en état de délivrer l'empereur Hien-ti, que les grands tenaient prisonnier dass sa propre cour. Choisi par ce prinve pour son premier ministre, 1} apaisa les factions ; mais on le vit bientôt prendre le bonnet aux douze pendants, orné de cinquante-trois pierres précieuses, attribut distinctif du momarque, et se faire portier sur un char à l'essieu doré, peint de cinq couleurs, et trainé par six chevaux. Il n’aurait pas tardé à s'emparer de même du sceau impérial, si la mort ne l'avait arrêté dans ses projels ambitieux. Son principal mérite était de savoir reeunnuaître la capacité de chacun, et de l'employer en conséquence.

Son œuvre fut consommés par son fils Tsao-pi, qui ravit la couronne à Hien-ti. et commença la dynastie des Ueï. La dynastie déchue, comme on le sait, avait étendu les frontières de l'empire jusqu’à la mer Caspienne ; la nouvelle ne posséda que la moitié septentrionale de la Chine, le reste se trouvant dwisé eatre les familles de Hou et Héou-han ou Han postérieurs-: la première résidait à Nankin, dans le midi; l’autre à Chisg-tou, dans le nord. Les dissepsions se maltiplièrent dans l'empire, ainsi partagé en trois, jusqu'au moment où s'éteignit la famille des Hou, après avoir eu quatre rois en cinquanteneuf aus,

Tsao-pi, considéré comme un usuxpateur par les partisans de l’ancienne famille impériale, soutint la guerre eontre ses .deux compétiteurs, et montra du courage dans les cormbats ainsi que dans les revers. Arrivé au terme de sa vie, il dit : ” Quand un homme est parvenu à cinquante ans, il na peut se plaindre que le ciel iui accorde une courte existence; je la purs, mi, d’aulurt invins que j'en ai soicunie. Après avoir recom-

mandé son fils Héou-chou au sage Kuo-téang, il ajouta : S’i refuse vos conseils, déposez-le, et régnes à sa place. Puis, s’adressant à son fils : Quelque léger que te paraisse un péché, ne de commets pas ; quelque mince que le semble une vertu, ne la néglige pas : seule, la vertu mérite que nous la suivions. J'en ai eu si peu que je ne puis le servir de modèle ; mais sois atlentif aux ronseils de Kuo-téang, qui sera pour loi un second père.

Le règne d’Héou-chou se passa au milieu des guerres civiles et de l'anarchie. il combattit le roi des Ueï, dont le général Song-chao, enhardi par la victoire, leva l’étendard de la révolte, se mit à la tête de l'État, et dirigea une attaque redoutable contre Héou-ti. Ce prince, n'osant marcher contre lui et craignant une mort glorieuse, se livra bassement au vainqueur, qui le laissa vivre obscur et méprisé. Son fils, ne pouvant réveiller son courage, ni plier lui-même son âme à la servitude, se retira dans la salle des ancûtres, où il se donna la mort avec sa femme. Avec lui finit la dynastie des Han, et le fils de Song-chao commença celle des Tsin.

Les Han eurent continuellement à lutter avec les Tartares. La guerre finissait souvent à l'avantage de ces hordes, qui envahissaient, assujettissaient la Chine en partie ou entièrement, comme le firent tour à tour les Hiong-nou, les Turli, les To-po, les Juan-Juan, les Kitat, les You-tchi, les Mongols, les Mantchoux; plus souvent les Chinois avaient le dessus, et, après avoir repoussé les barbares, ils les poursuivaient par delà les déserts. Alors le gain d’une bataille leur donnait des régions immenses, toujours ouvertes au premier conquérant venu; les habitants de ces deux lignes de villes qui tacent le chemin de la Perse à la Chine, à travers la Tartarie, payaient aux vainqueurs le tribut qui, d'ordinaire, était perçu par les Tartares. En outre, quand les hordes de ces farouches guerriers se trouvaient dissipées, l'empereur pouvait expédier des garnisons jusqu'aux frontières les plus éloignées.

Les Chinois consolidaient de la sorte une puissance que la division les empêcha ensuite de conserver, et ils acquéraient la connaissance de pays jusqu'alors ignorés. Leur expédition sur la mer Caspienne semble avoir eu pour objet de rendre libre par cette mer le commerce entre eux et les Romains.

D’après les récits des Parthes, les Chinois se figurérent l'empire romain comme un pays merveilleux, avec des princes très-puissants, une capitale immense, et des habitants dont

le savoir égalait la vertu. Comme jamais, dans leurs excursions, ils n’avaient rencontré que des peuples moins civilisés qu'eux, ils honorèrent cet empire du nom de Ta-tsin, grande Chine, et supposèrent que tout ce qui se trouvait de beau et de bon dans les autres pays venait de là. « On y bat {disent leurs livres) des monnaies d’or et d’argent. Ils trafiquent par mer avec la Perse et l'Inde, en gagnant dix pour un; cependant ils sont loyaux et justes, et n'ont pas deux prix pour les marchandises. Le blé est à bon marché, et il y circule des capitaux immenses. Quand des ambassadeurs étrangers arrivent aux frontières, ils trouvent des voitures aux frais de l'État, et, arrivés dans la capitale, il leur est fourni de l’or pour subvenir à leurs dépenses. Ils désireraient tirer de nous la soie crue, parce qu'ils savent tisser très-finement et teindre parfaitement; mais les Ases ne veulent pas y consentir, afin de conserver le bénéfice que leur rapporte la main-d'œuvre. »

Les Ases ne sont peut-être que les Hepthalites. Catussus, leur roi, s'étant adressé à la cour du roi de Perse Chosroës, dans le but de mettre obstacle au commerce des soies, les Sogdiens, afin de leur donner un débouché, déterminèrent les Turbiens à communiquer directement avec les Romains.

Il était naturel, en effet, que les Romains désirassent traiter sans intermédiaire avec les peuples dont ils recevaient la soie; mais les Parthes voulaient se réserver ce trafic. Un seul ambassadeur, envoyé par An-toun (Antonin), roi de Ta-tsin, arriva à la cour de Huan-ti, après avoir voyagé par mer et traversé le Djy-nan, qui est le Tonkin moderne. Les présents qu'il apporta n'avaient pas une grande valeur : c’étaicnt des cornes de rhinocéros, des dents d’éléphant, des écailles de tortue; aussi l’on pensa que les ambassadeurs avaient gardé pour eux les objets les plus précieux.

Ces relations amicales de l'Occident avec l'Orient furent probablement troublées par les discordes de la nouvelle dynastie et par l'accroissement de la puissance des Perses.

À l’époque où nous nous trouvons, quelques innovations dans les doctrines méritent de fixer l'attention. Le fondateur de la septième dynastie, accomplissant en Chine l’œuvre que Pécole alexandrine tentait dans l'empire romain, épura le culte, én montrant que les Hou-ti, c’est-à-dire les cinq premiers empereurs, auxquels on offrit des sacrifices, n’étaient que les cinq éléments des choses; il résolut donc, pour déraciner l'erreur, de détruire les lieux qui leur étaient spé-

cialement consacrés : ce qui fut fait. Il réforma et recueilli les lois, augmenta le traitement des mandarins, pour qu'ils fussent moins tentés de prévariquer, et renouvela la cérémonie dans laquelle l'empereur conduisait la charrue.

Vers cette époque, une secte des Tao-ssé s’imagina que l'homme était d'autant plus parfait qu'il vivait dans une plus grande inaction, et ses adeptes s’interdisaient parfois jusqu'à l'usage des sens. Hi-kang s'étant uni à six autres philosophes, qui avec lui furent appelés les sept sages de Bambou, enseigna ue le vide est le principe de toutes choses. Il tournait en dérision les cérémonies, les lois, les king, mettant la félicité suprême dans la satisfaction du eorps et l'indifférence pour les événements de ce monde. Yven--tsi, au moment où il jouait aux échecs, apprend la mort de sa mère; il se fait apporter deux bouteilles de vin, les vide et continue sa partie. Liéou-ling ordonne aux gens de sa suite, dans le cas où cet accident qu'on appelle la mort lui arriverait en voyageant dans son char, de le déposer sur la terre et de poursuivre leur chemin. Le prince de Ueï honora ces sectaires de ses persécutions.

Pan-oeï pan, sœur du célèbre général Pan-chao et de l’historien Pan-kou, fut instruite dans tout ce que l'on savait de son temps, et rivalisa de science avec ses frères. Mariée à quatorze ans à un jeune mandarin, elle s'appliqua aux soins domestiques, comme doit le faire urie femme, ne leur dérobant que peu d’instants pour les donner aux lettres; mais, devenue veuve, elle se retira auprès de Pan-kou pour se livrer entièrement à l'étude. Ce lettré, en qualité d’historiographe impérial, s’occupait de reviser et de continuer les Aunales de Ssé-ma-tsian ; il composait cn outre certaines /nstru:{ions sur l'astronomie et les Huit modèles. Sa sœur lui fut d'un grand secours pour préparer les matériaux de ses ouvrages, pour les choisir et lea coordonner, ce dont il la récompensa en la citant sans cesse avec éloge. Lorsqu'il tomba dans la disgrâce, cofhme ami de Téou-hian, pour aller mourir dans une prison, elle fut chargée de continuer l'œuvre de son frère ; on lui fournit à cet effet tous les livres dont elle eut besoin, en lui assignant un traitement; elle put ainsi la terminer et la publier; son Livre des Han fut principalement applaudi. L'empereur la donna ensuite pour maitresse de poésie, d'éloquence et d'histoire, à la jeune princesse destinée à être impératrioe ; à cetie occasion, elle composa un traité sur les devoirs de la

femme. «C’est à nous, dit-elle (1), qu'’appartient le dernier «rang dans l'espèce humaine, résertées que nous sommes « pour les plus humbles fonctions. Anciennement, quand « naissait une fille, on la déposait sur un haiïllon, et l'on pas- « sait rois jours sans lui donner la moindre attention. Le troi- « sième jour, on visitait l’'accouchée, et l'on prenait soin de « l'enfant ; entrant ensuite dans la salle des aïeux, le père avec « la petite fille sur les bras, les amis avec des tuiles et des « briques à la main, demeuraient quelque temps silencieux « devant les effigies de leurs ancêtres, et leur offraient, l’un « l'enfant, les autres les matériaux qu’ils tenaient.

« Si les jeunes filles se connaissent, elles ne se laisseront pas “aller à l’'orgueil; elles resteront soumises à leur place, et, « convaincues de ne pouvoir rien sans Île secours d’autrui, «elles s’appliqueront à leurs devoirs sans trouver aucune « tâche pénible.

« Lorsqu'une femme est entrée dans une nouvelle famille, « de nouveaux devoirs lui sont imposés, qui consistent moins à « faire ce qu'on réclame d’elle qu'à prévenir ce qu’on pourrait « exiger. Voulez-vous que votre mari vous respecte, respectez- « le sans restriction. Voulez-vous qu'il vous honore et vous « aime constamment, veillez toujours sur vous-même pour « ne pas lui laisser apercevoir vos défauts, et pour vous en « corriger. :

« Quatre qualités rendent une femme aimable : la vertu, les « paroles, l’eriéri-wr, les actes. La vertu doit être solide, en- « tière, constante, sans nuage; elle ne doit avoir rien de fa- « rouche, de rebutant, de rude, ni de puéril et de minutieux. e Que les paroles de la femme soient honnêtes, douces, mesu- « rées ; il ne faut être ni muette ni babillarde. Qu'elle ne dise « rien de trivial et de bas, mais qu’elle ne mette aucune af- « fectation dans son langage. Si son instruction est telle qu’elle « puisse discourir sur les lettres, qu'eile ne fasse pas étalage a d’érudition, car rien ne déplaif comme la femme qui cite à « chaque instant l'histoire ou les livres sacrés, les poëtes et « la littérature ; mais on l’estime si elle est instruite, si elle « ne tient pas de discours futiles, si elle parle des lettres « et des sciences avec brièveté, et par pure condescendance e pour ceux qui l'interrogent.

(1) Le père \myot a publié une longue dissertation sur c tte Lettre el la traduction des Sepé ur/icles, titre de l'ouvrage dont 1.ous détachons ici quelques maximes. (Mém. sur Lez CAînois, t. III, p. 365 et suiv.)

« La beauté rend assurément une femme aimable ; mais elle « ne dépend pas de nous. On est pourtant assez belle pour son « mari, quand on a toujours la voix et le regard doux, le vête- « ment et la personne propres, la parure choisie et bien dis- « posée, le discours et le maintien modestes.

« Que la femme ne sc livre qu’à des actions honnètes et dé- « centes, pour la satisfaction de son mari et le bon exemple de « ses enfants et de ses serviteurs. Qu'elle fasse tout en son «temps, sans pourtant se rendre esclave du moment, sans « précipitation ni paresse, attentive sans inquiétude, gracieusc « sans affectation.

« En passant de la maison paternelle dans celle de son mari, « elle perd tout, jusqu’à son nom; tout ce qu’elle porte, tout « ce qu'elle est, sa personne même, deviennent la propriété « de celui qui lui est donné pour époux. Toutes ses vertus « doivent tendre vers lui; elle ne doit chercher à plaire qu’à «lui seul : vivant ou mort, il doit seul posséder son cœur. « C’est pour cela que le Livre des lois pour les femmes dit : Si «une d'elles a un mari selon son cœur, c'est pour toute la rie; si « elle l’a à contre-cœur, c'est pour toute la vie. Dans le premier « cas, elle est bienheureuse, et pour toujours; dans le second « cas, elle est à plaindre, car son malheur ne finira qu’avec la « vie. |

« Celle qui aime sun mari, et se voit payée de retour, obéit «sans effort, tant parce que c’est son penchant, que parce « qu'elle est assurée d’être approuvée de celui à qui elle plaît. « Une obéissance absolue envers son mari, son beau-père et sa « belle-mère peut seule préserver de tout blâme une femme « fidèle d'ailleurs à toutes ses obligations. Que la femme dans « la maison soit absolument une ombre, un simple écho; « l'ombre n’a d'autre forme apparente que celle que lui donne « le corps, et l’écho ne dit que ce qu'on lui fait dire.

« Que la femme de bon sens, et qui désire vivre tranquille, « commence par se rendre supérieure aux ennuis inséparables « de sa condition, en restant convaincue que, quoi qu'elle « fasse, elle aura toujours quelque chose à souffrir de ceux « avec qui elle vit. Qu'elle se persuade que sa tranquillité au « dedans et sa réputation au dehors dépendent uniquement de « l'estime qu'elle aura su se concilier de la part des pèreet mère, « des frères et sœurs de son mari. Et l'obtenir cst la chose la « plus simple : qu’elle ne contrarie jamais les autres; qu'elle « prenne ses propres contrariétés en patience; qu’elle ne ré-

Page 1