‹ Histoire Universelle (volume 4)Chapitre 39 sur 46 · RARE · texte numérisé non relu

RARE

&£ ss

RALLRRARRRA

An RE=A

« {l'est beau ile régner, disent quelques-uns ; d'autres disent: Il est difficile de régner. Les premiers peuvent prouver ainsi leur opinion : la dignité d’empereur élève un prince au-dessus du reste des hommes ; son pouvoir ést absolu, les récompenses et les châtiments sont dans sa main; non-seulement il possède toutes les richesses de l’empire, mais il se sent à son gré des forces et de l’habileté de ses sujets. Quel désir ne peut-il satisfaire ? quelle entreprise n’accomplit-il pas ? « Ceux qui pensent autrement raisonnent de la sorte : Si le prince manque de respect envers le Souverain du ciel, il arrive des prodiges et des malheurs. 8’il offense les esprits, il en est parfois puni de mort. S'il veut se procurer quelque satisfaction, comme de tirer de loin des objets rares et précieux, de faire de vastes parcs, de beaux étangs, des constructions étendues, il est contraint de charger le peuple d'impôts ou de corvées, au détriment de l’agricalture. De là la cherté, la famine, et le peuple gémit, murmure, succombe. Si le prince refuse de remédier au mal, il est considéré comme un tyran né pour la ruine des peuples...

« C’est une tâche plus rude encore que de bien choisir les individus que l’on doit mettre ên place, et d'occuper chacun en proportion de sa capacité. Discerner parmi les différentes habiletés celle qui l'emporte, parmi des personnes ayant la même habileté celles qui sont les meilleures, c’est chose difficile, et nécessaire pourtant à qui veut bien régner.» Taï-sung licencia trois mille femmes qui étaient attachées

au service de l’impératrice Soun-clé, princesse dont on célèbre encore les vertus et l'amour conjugal. Elle tempérait l'impé-

CHINE. — TRRIZIÈME DYNASTIE. 427

tuosité de l’empereur, et ne voulut pas souffrir qu'il donnât des fonctions à ses parents au préjudice de personnages plus dignes; enfin elle élevait les enfants de son mari, de quelque femme qu’ils fussent nés. Taï-sung, irrité contre le ministre Uei-tcheng, parce qu'il était trop hardi à lui opposer les sentences des anciens, voulait le destituer, quand l’impératrice se présenta devant lui en brillante parure, et lui dit, lorsqu'il la contemplait avec surprise : J'ai voulu vous présenter avec la plus grande pompe mes félicitations, parce que vous possédez le trésor le plus précieux qu'un monarque puisse désirer, un colao (ministre) qui ose contredire son prince, et ne craint pas de perdre sa faveur par su juste fermeté ; qui, au risque de ses propres emylois, ne trahit ni la vérilé ni sa conscience. L'empereur la comprit, se ravisa et la remercia. Elle écrivit un livre sur la manière de se comporter dans l’appartement des femmes ; à sa lecture, l’empereur s'écria : Vorlà des règles qui devraient étre observées dans toute lu durée des siècles !

Étant tombée malade, elle refusa d’avoir recours aux enchantements des Tao-ssé, et, après avoir donné de sages conseils à son mari ainsi qu’au prince héréditaire, elle rendit le dernier soupir. L'empereur lui érigea un mausolée plus splendide que celui de son père ; mais, le colao l’en ayant blâmé, il le fit démolir. Ce colao survécut peu, et l’empereur lui-même écrivit son éloge, qu’il fit graver sur son tombeau; puis, se tournant vers les courtisans, il leur dit : Z{ y a trois sortes de miroirs : l'un sert aux femmes pour se parer; l’autre consiste dans les livres anciens, où on lit comment naquirent, grandirent et déchürent les empires; le troisième, ce sont les hommes par les conseils desquels on apprend ce qu'il faut faire ou éviter. Ce miroir, je l’'eus dans mon colao, et, pour mon malheur, je l'ai l'ai perdu, sans qu'il me reste l'espuir d'en trouver un qui l'égale.

Comme on lui conseillait de réprimer quelques troubles avec sévérité, il préféra envoyer sur les lieux pour connaître les désirs des mécontents, disant : Zi n’y & pas de roi sans royaume, et les peuples font les royaumes. Fouler les peuples pour rassusier l'avidité du souveruin, c'est comme 51 l'on taillait sa propre chair pour assouvir son ventre ; celui-ci se saiisfait, mais le corps dépérit. lès désastres d’un pays proviennent plus souvent de malaises intérieurs que de guerres élrangères. Le monarque qui opprime son peuple le pousse à murmurer ; les murmures conduisent a la sédition, et de celle-ci résultent de grands maux pour les sujels et pour le roi.

Introduction christianisme

Le sage Kung-you-tou, précepteur de ses fils, lui ayant fait ses doléances sur le peu de profit que le prince héréditaire, orgueilleux et négligent, tirait de ses leçons, Taï-sung lui dit : Ne laissez pas connaitre à mon fils que rous m'avez dit un seul mot à ce sujet, car il vous prendrail en haine, et profiterait encore moins de vos ins{ructions. Quelques jours après, s'étant rendu dans la salle où les princes prenaient leur leçon, il voulut que le maître continuât de parler assis, tandis que luimême et ses fils l'écoutaient debout; puis il se félicita d’avoir un professeur d’un si grand savoir, et lui fit don d'une livre d'or, avec cent pièces d’éloffes de soie.

Ce monarque illustre finit ses jours à cinquante-trois ans, après en avoir régné vingt-trois. A la nouvelle de sa mort, les ambassadeurs étrangers manifestèrent l’affliction qu'ils ressentaient, les uns en coupant leurs cheveux, les autres en se piquant le visage ; plusieurs se firent couler du sang de l'oreille auprès du cercueil qui renfermait ses dépouilles. Deux Tartares demandèrent à se tuer sur sa tombe; mais ils en furent empêchés en vertu des ordres laissés par le défunt. Quatorze rois firent placer leurs images en pierre près de son tombeau, comme un hommage posthume.

Le règne de Taï-sung est aussi mémorable, en ce que le christianisme fut alors connu pour la première fois à la Chine. En l’année 635 arriva à Tchang-ngan le prêtre nestorien O-lo-pen du Ta-tsin, c'est-à-dire de l'empire romain. L'empereur envoya au-devant de lui les principaux dignitaires, qui l’amenèrent au palais; il fit traduire les livres saints, et, persuadé qu'ils contenaient une doctrine vraie et salutaire, il décrgta

qu'un temple serait élevé à la nouvelle religion dans la capi-

tale, ct desservi par vingt el un prêtres. Le fait est attesté par un monument érigé en 781 à Si-ngan-fou, dans lequel la doctrine chrétienne se trouve exposée sommairement, avec cette indication, que les missionnaires vinrent en 636 à la cour de Taï-sung, qui publia un édit en faveur du christianisme, et que Kao-sung fit construire des églises dans toutes les villes. Vou-héou persécuta le christianisme ; mais les monarques ses successeurs le protégèrent, et Kuo-tsée-y était loujours accompagné à la guerre par un prêtre chrétien (1).

(4) L'inscription tout entière se trouve dans le supplément à la Bibliothèque orientale d'Herbelot, fait par le jésuite Visdelou, p. 375. Il suffira d'en citer

ici quelques fragments :

CHINS. — TREIZIÈÉME DYNASTIE. 499

Quand les missionnaires découvrirent ce monument, en 1625, quelques-uns crièrent à l’imposture, sans réfléchir que dans un pays où les traditions historiques et les anciens monuments

« Éloge de l’admirable religion qui a cours dans le royaume du Milieu, composé par King-seng, honze du temple de Ta-{sin, et gravé sur la pierre.

« Celui qui, perpétuellement vrai, solitaire, premier du premier et sans origine, profondément intelligent, vide, dernier du dernier, existant par excellence, tient l’axe mystique, convertit (le néant et l'être) par l’action, confère, par la dignité primitive, l'excellence à tous les saints, n'est-il nas le corps excellent de notre seule unité triple, vrai Seigneur sans origine : O lo ho?

« Il forma une croix pour déterminer les quatre parties ; il fondit le souffle pretnier-né et engendra deux matières. Le vide ténébreux fut changé, et le ciel et la terre apparurent découverts. Le soleil et la lune accomplirent leurs révohitions, et furent le jour et la nuit. Par son Jabeur, il exécuta dix mille choses ; roais, en formant les premiers hommes, il les gratifia d’une intime concorde; il ordonna qu'ils veillassent à la sûreté d’une mer de conversions. Leur parfaite nature primitive était non vide ct non pleine ; leur cœur simple et pur. Dans l’origine, il n'avait ni désirs ni appétits; mais après que So/han (Satan ) eut semé le mensonge en appliquant son fard, il sovilla ce qui était pur.

« 1] inséra l'égalité de grandeur au milieu de ce vrai, et hrisa l'identité, obscare dans l’intérieur de ce faux. Par suite, trois cent soixante-cinq sectes, se prétant mutuellement appui, formèrent une chaîne et tendirent à l’envi des filets de lois. Les unes indiquèrent les créatures pour déposer le vénérable ; les autres vidèrent l'être pour les submerger tou: deux ; celles-ci sacrifièrent en priant pour extorquer la félicité; celles-là firent pompe du bien pour abaser les hommes. L'examen et l'attention travaillèrent en travai lant ; l'affection pour le bienfcit, étant en esclavage, fut esclave. Toujours flottants, ils ne réussirent à rien, et le bouilli se changea en rôti. ls épaissirent les ténèbres, perdirent la vue ; longtemps égarés, ils ne revenaient pas. Alors notre unité triple participa son corps à l’admirablement honorable Mizx-ho (Messie.)

« Celui-ci, se recueillant, cacha la majesté vénérable, se présenta aux hommes sous aspect d’homme. Le ciel, dans le ravissement de sa naissance, proclama la joie; une femme produisit le saint dans le Ta-{sin; une constellation admirable annonça ke fortuné.…

« L'empereur Taï-sung illustra la Chine, ouvrit la révolution, gouverna saintement les hommes. O-lo-pen, de vertu admirable, né dans le Ta-{sin, observa les nuées azurées et apporia les vraies Écritures ; il fit attention aux règles des vents pour traverser le dificile et le périlleux. La neuvième année du Tchingkuan, il arriva à Tchang-ngang; l'empereur ordonna à un ministre d'aller en grand cortége dans le faubourg occidental, et lorsqu'il aurait rencontré l'étranger, de l’amener au palais. 11 traduisit les Écritures dans la salle des livres. La porte inaccessible entendit la doctrine, et fut saisie de droite unité. Il ordonna spécialement de la publier. L'année douzième de Tching-kuan, le septième mois en autorane, il fit un édit de cette teneur :

« La doctrine n’a pas de nom déterminé: le saint n’a pas de substance déterminées ; il institue les religions selon les pays, et il passe tous les hommes en foule dans sa barque. O-lo-pen. du royaume de Ta-{sin, et de grande vertu, prit les Écritures et les images, et vint les offrir dans la cour suprême. L'esprit de cette religion est mystérieux, excellent, pacifique. Son vénérable premier-né produit en le contemplant le parfait et établit le nécessaire... que les préposés

430 NETVIÈME ÉPOQUE. :

sont l’objet d'une inspection sérieuse, où les étrangers sont surveillés avec tant de jalousie, il aurait été impossible de livrer à l'impression une inscription supposée de dix-huit cents mots. La pierre sur laquelle elle est gravée existe réellement ; elle a été tirée par des ouvriers chinois des fondements d'une maison particulière, et placée, par ordre de l’autorité publique, dans un temple voisin, consacré aux idoles, dans la province de Chen-si. Sa nature est d’ailleurs telle qu'un Européen n'aurait pu la contrefaire ni imiter le style des écrivains d’alors, en faisant allusion à des usages peu connus, à des circonstances locales, à des dates indiquées à l’aide des figures mystérieuses de l'astrologie chinoise, au point d’écarter tout sujet d’objection même par des gens disposés à en trouver. Dira-t-on qu'elle fut l'œuvre d’un lettré chinois, gagné par les jésuites ? mais les côtés de l’inscription sont couverts de mots syriaques en beau caractère stranghel; il aurait donc fallu que cet imposteur sût aussi cette langue, et veillât à ce que quatre-vingts lignes d’une écriture si peu connue fussent copiées exactement. Ajoutez à cela qu'avant les extraits publiés par les Assemans, on connaissait très-peu les noms donnés dans cette inscription aux prêtres syriens; il faudrait donc suppuser un homme très-versé dans ces antiquités, et en même temps grand artisan de fraude, pour abuser ce peuple rempli de pénétration. Et tout cela, dans quel but? pour démontrer ce qui était déjà constaté d’ailleurs, à savoir, que, dans les septième et huitième siècles, des prêtres syriens avaient élevé quelques églises à Si-ngan-fou. Du reste, la doctrine exposée dans cette inscription n’est pas même un christianisme pur et évident, mais on ne sait quel mélange d’opinions de différentes sectes, si bien que les savants ne les jugent pas étrangères aux doctrines chinoises; car ils trouvent qu'elles ont du rapport avec celles de Lao-tsée, auxquelles est toujours restée attachée la dynastie des Tang, d’après la persuasion, dans laquelle elle fut entretenue par les bonzes, de sa parenté avec la famille de ce philosophe.

Ouchi, jeune fille d’une grande beauté, d’un esprit cultivé par une éducation virile , à l'humeur joviale, fut placée, grâce

construisent de swite, dans l’Y-#ien de la cité impériale, un temple du royaume de Ta-tsin, et y placent vingt et un bunzes.

« La vertu des vénérables Tchéou s'étant éteinte, le char hlen (Lao-tsée) passa en Occilent; la sagesse ba grands Tang s'élant éclaircie, le vent mervoilleux souflla dans l'Orient.

à ces divers avantages, auprès de Tai-tsung pour consoler son veuvage. Kao-sung la connut dans cette position, et s’éprit d’elle; mais, après la mort de l'empereur, elle fut, commeles . autres reines, enfermée dans un monastère de bonzesses attachées au tombeau du monarque et vouées à une continence perpétuelle. A la fio du deuil triennal, le nouveau souverain vint là rendre hommage à la mémoire paternelle et brûler des parfums devant le livre sur lequel Taï-sung avait écrit ses Souvenirs pour bien gouverner. Les veuves assistèrent à cette cérémonie, et Ou-chi, par ses larmes et des gémissements désespérés, attira l'attention de l’empereur, qui la fit sortir du couvent et la plaça auprès de l’impératrice; mais, experte en artifices, elle sut bientôt, par une docilité apparente, par des refus ‘opportuns, en exagérant les persécutions dont elle se plaignait , l’amener à répudier l’impératrice, dont elle prit la place-sous le nom de Van-héou. Alors elle devint l'arbitre des conseils de son époux, assistait aux audiences cachée derrière un rideau, dictait les décisions et punissait ceux qui s'étaient opposés à son élévation. Elle avait fait renfermer dans un palais écarté l’impératrice et une des reines déposées: mais Kao-sung étant allé une fois les consoler, Van-héou, prise de jalousie, leur fit couper les pieds et les mains ;, bientôt après, elles furent décapitées. Saisie alors de la frénésie du crime, elle substitua son propre fils au prince héréditaire, qu’elle finit même par exiler à la suite de quelques soupçons. Elle persécuta mortellement tous les grands, et, chose inouïe, elle offrit elle-même le sacrifice solennel au Tien. Après avoir dirigé à son gré durant trente-quatre ans le faible Kao-sung, elle se maintint impératrice lorsqu'il eut cessé de vivre, et, devenue plus libre, elle réprima plus rigoureusement encore ceux qui ne pouvaient supporter tant d'indignités. Elle persécata les chrétiens, qui déjà s'étaient propagés, et fit élever deux temples, d'après les conseils du bonze Hoaïi-y, son favori, l’un au Ciel, l’autre à la grande Lumière, auxquels travaillèrent chaque jour dix mille hommes.

Ce bonze comptait jusqu’à mille jeunes disciples; mais un censeur les ayant accusés de mauvaises mœurs, ils furent exilés; quant au bone, il ne lui fut infligé d’autre châtiment que celui de lui faire teindre de sang de bœuf une statue de deux cents pieds de hauteur, placée dans le temple de la Lumière. Peu après, par jalousie contre un médecin, il mit le feu à ce temple ; de là l'incendie gagna le palais et la salle du trône,

432 | NECVIÈME ÉPOQUE.

qu'il réduisit en cendres. L'impératrice imputa ce désastre au basard ; on apaisa le courroux céleste, et le bonze fut chargé de la reconstruction du temple détruit, dans lequel il plaça, avec douze idoles de dix pieds chacune, de grandes tables de cuivre, où se lisait un sommaire de tout ce qui se trouvait dans l’empire; mais, devenu suspect à l’impératrice, il fut battu par ses ordres de telle sorte qu'il en mourut.

Getle femme rusée mit en œuvre tous les moyens pour supplanter la famille des Tang; mais, lorsqu'elle vit la résistance que le peuple, les Turcs et les Thibétains opposaient à ses projets, elle rappela à la cour son fils Tchung-sung, qu'elle avait banni. Elle le tint assez longtemps privé de toute autorité, mais enfin les mécontents, unis à l’armée, égorgèrent dans un soulévement les favoris de l’impératrice, qui remit le sceau impérial et obtint de se choisir une retraite.

Tchung-sung fut un prince plus que médiocre, asservi à sa femme Ueï-chi, sans laquelle il ne décidait rien, et dont les dames vendaient les emplois, faisaient remise des châtiments, rédigcaient des ordres auxquels l’empereur apposait son sceau les yeux fermés. L’ambitieuse impératrice ne tarda point à prendre en mépris son esclave; elle fit choix d’un amant, et quand son mari conçut la pensée de briser sa chaîne, elle l’empoisonna. Son projet était de gouverner comme régente, mais les princes l’égorgèrent.

Juan-tsung, appelé aussi Ming-hoang-ti ou empereur illuminé, relcva sa famille dégradée, et corrigea les abus; ayant trouvé que, sur 200,000 soldats, 50,000 à peine étaient exercés au maniement des armes, il punit sévèrement les officiers. À limitation des monuments érigés à la gloire de Confucius, il voulut que des salles fussent élevées dans toutes les villes eu l'honneur de Taï-kung, le guerrier le plus illustre. Le luxe excessif de la cour fut refréné ; il secourut ses sujets dans le besoin, réforma le code en ravivant les inslitutions utiles, abattit plusieurs temples de Fo, et renvoya dans leur£ foyers douze mille bonzes, en disant : Nos ateux pensaient que, s'il y a dans l'empire un homme qui ne travaille pas. une femme qui ne file pas, quelqu'un, assurément y souffre du froid et de la faim.

La Chine commençait alors à voir s'élever de redoutables ennemis dans les Thibétains (Tou-fan). Devenus puissants au temps de l’impératrice Vou-héou, ils avaient occupé beaucoup de pays de l’Asie centrale, en se rapprochant des montagnes du

Céleste Empire, auquel ils enlevèrent même quatre gouvernements militaires de la frontière; puis s’étant étendus au cœur de l’Asie, et soutenus par des auxiliaires arabes, ils s’emparèrent de Fergana, sur la rive du Syr supérieur. Le roi de ce pays, secondé par les gouverneurs occidentaux de la Chine, réduisit les Thibétains à demander la paix. Cet heureux succès, qui releva pour un instant le crédit des Chinois en Occident, amena la soumission des Sogdianes et de plusieurs chefs arabes; mais le nouvel empire des Arabes grandissait en Perse à leur détriment, puis s’éleva celui des Abassides dans le Khorassan et sur les bords de l’Oxus. Les Thibétains , sans être découragés , revinrent à la charge, et les Kitans commençaient à jeter au milieu de l’Asie les fondements d'un puissant empire.

Les Chinois marchèrent contre les Kitans, les Thibétains et les Arabes, sous la conduite du héros Kao-sian-tchi, qui poursuivit les ennemis sur un espace de soixante-dix lieues sans s'arrêter; mais ceux-ci, s'étant réunis et recevant même des secours des princes vassaux mécontents de l'avidité du héros chinois, l’attaquèrent et le défirent. D'autres armées chinoises eurent encore la chance contraire, bien qu’elles réparassent ensuite leurs revers

Juan-tsung fonda Pacadémie des Han-lin, composée des quarante docteurs les plus renommés de l’empire. Le roi des Thibétains lui ayant fait demander les livres canoniques des Chinois, un lettré s’opposa à ce qu'ils lui fussent envoyés, en disant : Si les Tou-fan, ennemis jurés de notre nation, lisent une fois nos livres, leur intelligence s'ouvrira, ils acquerront nos sciences, et, avec celles, la prévoyance et l'habileté; ils deriendront insolents et redoutables pour nous ; ils apprendront l'art de nous vaincre, et peut-être de nous subjuguer. Que Votre Majesté ne donne pas à nos ennemis des flèches pour nous percer !

Mais un autre soutint, dans des vues plus larges, qu'il fallait satisfaire à leurs désirs, soit afin de ne pas se les aliéner, soit pour qu'ils pussent s'initier à la grande doctrine et en devenir meilleurs. AA! puissions-nous faire, s'écria-t-il, semblable don à tous les barbares ! La terre serait peuplée de sages, et nous ne serions pas contraints aussi souvent de rassembler des armées pour réprimer l'insolence et la rapacilé d’injusles agresseurs. Si les sciences rendent quelques peuples plus artificieux, plus rusés et plus méchants, elles apprennent au plus grand nombre à vivre honnétement, à praliquer la sagesse el la vertu.

Juan-tsung, qui avait si bien commencé son règne, s’aban-

BP

donna ensuite aux voluptés; épris d’une femme, il répudia l’impératrice, et se confia entièrement à Ngan-:lou-chan, Turc réfugié qui, de simple soldat, avait été élevé au commandement des armées et au gouvernement des provinces au nord du fleuve Vang. Ce parvenu aspira bientôt à se rendre indépendant, et, quand l’occasion lui parut mère, il feignit d’être appelé par l’empereur pour le délivrer de la tyrannie de ses ministres ; ayant passé le Vang sous ce prétexte, il s'était emparé du nord-ouest de la Chine avant que personne songeât à l'arrêter, Juan-tsung , réveillé tardivement , trouva beaucoup de ses sujets disposés à verser leur sang pour lui; mais, malgré toute la valeur déployée par les impériaux , le nombre l'emporta, et Ngan-lou-chan se rendit maître de la capitale, où il se déclara empereur.

Juan-tsung, découragé et repentant, remit le sceau impérial à son fils Sou-tsung, qui, par son courage personnel, recouvrant la confiance du peuple et des princes vassaux, parvint à disperser les rebelles. Son triomphe fut assuré par la mort de Ngao-lou-chan, qui périt de la main d’un de ses serviteurs, ou de celle de son fils. Une fois affermi sur le trône, Sou-stung se laissa corrompre comme avait fait son père, et abandonna tout aux intrigues de ses femmes et de ses eunuques. Les Perses et les Arabes, qui faisaient beaucoup de commerce à Cantos, y excitèrent des troubles, et, après avoir saccagé les magasins, incendié les boutiques, ils se rembarquèrent.

Sou-tsung et son père favorisèrent le christianisme, peut-être même ils l'embrassèrent: mais, comme les lettrés le confondent souvent avec le bouddhisme, il est difficile de distinguer duquel les historiens entendent parles.

Ce même Harouu-al-Raschild, qui expédiait des présents à Charlemagne, envoyait aussi à la Chine trois ambassadeurs. Bien que les premiers Arabes venus à la cour du fils du Giel, eussent refusé de s'agenouiller devant lui et de battre du front la terre pour lui rendre hommage, en disanf que de ‘telles adorations n'étaient dues qu'à Dieu, ils se soumirent ensuite à cette cérémonie humiliante.

Durant les derniers troubles, les Thibétains n'avaient pas cessé de faire la guerre. Un ministre de Té-tsung lui représenta donc la nécessité de se liguer contre eux avec les Ouïgours, en accordant au kacan la main d'une princesse chinoise. Des grands de l’empire furent aussi envoyés au roi de Nautchao, à différents princes de l'Inde et au calife des Arabes,

pour les entrainer à Ja guerre contre re peuple farouche, également hostile et menaçant pour tous. Les Ouigours furent les premiers à marcher contre eux, maisils essuyérent une défaite ; les Thibétains multiplièrent leurs incursions dans le Chen:si, enlevèrent aux Chinois la Boukharie, et se rendirent de jour en jour plus redoutables,

Vou-tsung chassa les Turcs et les Thibétains qui avaient envahi les frontières; il établit un usage qui s’est conservé jusqu'à nos jours : tous les cinq ou sept ans, les mandarins devaient envoyer à l’empereur la confession sincère de leurs fautes et implorer son pardon. On peut se figurer combien ces aveux étaient véridiques.

Sectateur des Tao-ssé, il se montra également hostile aux chrétiens et aux bouddhistes, qui s'étaient emprunté réciproquement des idées et des cérémonies ; il ordonna en conséquence d'abattre les nombrenx temples de Fo, à l’exception de deux à Siang-ngan et à Lo-yang, et d’un seul dans les autres villes. Quant au christianisme et au magisme (Ta-fxin et Mouhoub), il exigea que leurs prêtres sortissent des cloîtres pour rentrer dans leurs foyers, et pour ôtre assujettis aux mémes charges que les autres habitants; "eux qui étaient étrangers furent chassés hors des frontières.

Le catalogue qui fut alors rédigé donna quatre mille six cent soixante temples ou couvents autorisés par le gouverne- -ment, quarante mille érigés par des particuliers, plus de deux cent soixante mille cinq cents moines bouddhistes, et environ trois mille, tant chrétiens que mages. Ces derniers se répan-

daient surtout dans le pays au sud et au nord de l’Oxus, et dans

le voisinage de la Perse.

Des disputes de religion et les intrigues des eunuques remplissent l’histoire des temps subséquents, ce qui fait dire à un voyageur arabs : « La Chine se trouva alors dans la condi- « tion où fut l'empire d'Alexandre après la mort de Darius, e quand les princes auxquels il avait distribué les pays enlevés « aux Perses, étublirent autant de royaumes. Chaque seigneur « de la Chine s’alliait avec un autre pour faire la guerre à « quelques-uns d’entre eux, avec ou sans la permission de « l'empereur. Dès que le fort l’avait emporté sur le faible et « s’était rendu maître de la province, il la mettait au pillage, « en enlevait tout ce qu'il y trouvait, et taillait en pièces les « sujets de son ennemi. Une semblable cruauté est permise

Relations extérieures.

« par les lois de leur religion, à tel point qu'ils vendent de la « chair humaine sur les marchés (1). »

Enfin Schiou-nen, chef de bandes, contraignit l’empereur Chao-tsung à transférer sa résidence de Schen-si dans l’Honan, Où il le fit mourir, en lui substituant son fils Chao-suentsung, qu'il déposa deux ans après. Avec celui-ci finit la race des Tang, à laquelle Schou-nen fit succéder la sienne, sous le nom de Liang. Il ne posséda pas néanmoins tout l'empire, mais seulement lHo-nan et le Schan-tung, le reste étant occupé par divers princes indépendants et par des envahisseurs limitrophes. Le vaillant Li-ké-yung, ennemi généreux et solide appui des Tang, qui dominait dans le Schan-si avec le titre de roi de Tsin, devait être le fondateur de ja quinzième dynastie (2).

Sous les Tang, la Chine continua ses relations avec les pays du dehors. Durant le règne de Juan-tsung, des ambassadeurs et des missions vinrent fréquemment de l'Inde. Quelques princes étrangers réclamèrent aussi, postérieurement à l’année 743, des secours du Céleste Empire contre les Arabes et les Thibétains. Ils l’obtinrent; mais les Chinois furent vaincus par les Arabes, contre lesquels ils luttèrent plusieurs fois encore avec des chances diverses.

Les Turcs et les rois de la Sogdiane, de Kachemire et autres États d’un ordre inférieur, eurent aussi des relations d'amitié ou d'alliance avec la Chine. En l’année 742, des marchands venus du sud par mer apportèrent des dons précieux, tels que des perles de feu, des fleurs d'or, des pierreries, des dents d’éléphant, des étoffes d’une grande valeur, de la part du roi des Lions, c’est-à-dire de Sérendib.

En 721, une éclipse ayant été mal calculée, l’empereur appela le bonze Y-hang, qui enseigna une astronomie devenue classique. Il commença à mesurer l'empire et à déterminer la position des principales villes, faisant au besoin des sphères, des gnomons, des astrolabes, des quarts de cercle et autres instruments d'observation. Deux compagnies d’arpenteurs,

(t) L'anthropophagie n'est pas en usage en Chine dans les temps ordinaires ; mais. durant les disettes, fréquentes dans un pays si populeux, on y a parfois recours. Il est souvent mention aussi de ces repas sauvages dans les guerres civiles; c'est une suite de la famine qui les accompagne d'ordinaire, on d'un genre de vengeance pour lequel les Chinoïs et les Malais ont une grande propession

(2) Ici rous cessous d'être guidé par Klaproth, dont le secours nous a permis d’éclaircir et de corriger les relaliozs des jésuites, de même que celles de Staun-

ton, de Grosier, de Beaumont, etc.

expédiées par lui du nord au midi, durent noter, jour par jour, la hauteur méridienne du soleil, avec un gnomon de huit pieds, ainsi que la hauteur de l'étoile polaire; il trouva qu’à la distance de trois mille six cent quatre-vingt-huit {i, l’ombre diffère d'un pied cinq pouces et quelques lignes, et l'élévation de l'étoile polaire de six degrés et demi. La distance entre deux points opposés du nord au midi ayant été scrupuleusement observée, cette ligne devint la basc de la triangulation. D'autres s’occupérent de noter la durée précise des nuits et des jours dans des pays étrangers, et d'y observer les étoiles invisibles dans l'empire.

Peut-être Y-hang profita-t-il de la science des Indiens ; ce qui expliquerait les rapports qu’elle offre avec celle des Arabes. li fit aussi une machine dont la force motrice était l’eau, et qui représentait les révolutions des astres; il imagina des statues qui battaient les heures et les quarts.

Ce savant étant mort avant d'avoir mis la dernière main à un cours d'astronomie qu’il méditait, l’empereur chargea une commission de coordonner les travaux qu'il avait laissés et de les publier. Kou-tan, astronome indien, fit valoir alors que beaucoup de connaissances étaient empruntées soit à l'Occident, soit à des ouvrages indiens qu'il avait traduits du sanskrit, dès l’année 718. D'après ce qu'on en sait, il enseignait, selon ces traductions, que les mouvements célestes pouvaient se calculer par quatre points : le nœud ascendant et le nœud descendant pour les éclipses ; le cycle de vingt-huit ans solaires pour les intercalations, etun autre pour les équations de la lune.

La triangulation faite par Y-hang nous’'apprend que la Chine avait alors une étendue de 9,310 li de l'est à l'ouest (26 degrés et demi) et de 10,918 (31 degrés) du midi au nord. Cet espace était divisé en quinze provinces, administrées par 17,686 mandarins principaux et 57,416 mandarins secondaires. D'après le recensement fait en 722, le pays comptait 7,861,236 familles, donnant 45,431,265 individus. Ce- nombre s'était accru dix-sept années plus tard, jusqu’à 52,884,418 âmes et 9,619,234 familles, sans compter les princes, les grands, les mandarins et les personnes à leur service, ni les lettrés, les bonzes, les esclaves, tous exempts de l'impôt. Les longues guerres civiles décimèrent cette population dans les années qui suivirent. En l’année 780, le fisc percevait 30,898,000 taëls (231,735,000 fr.) en argent, et en grains 2,157,000 mesures de 120 liv. chacune.

Hommes illustres.

438 s NEUVIÈME ÉPOQUE.

En 811, l’empereur ayant réuni les grands du royaume pour traiter des affaires publiques, l'un d'eux s’exprima ainsi : «a L'empereur entretient au delà de huit cent mille hommes de « guerre; les marchands, les bonzes de Fo, les Tao-ssé et « autres qui ne cultivent pas la terre s'élèvent à plus du double « des agriculteurs; trois habitants seulement sur dix gagnent « leur vie à la sueur de leur front, et doivent nourrir les autres. « Les mandarins civils qui jouissent d’un traitement, ne sont « pas moins de dix mille, Beaucoup de bourgades sont deve- « nues des villes de troisième ordre. Anciennement, tout man- « darin de premier ordre recevait par mois (1) mille mesures « de blé et de riz, et trois mille onces d'argent (22,500 fr.); « aujourd'hui on en assigne jusqu’à neuf mille aux grands du « premier ordre ; pour les autres, la moyenne est de mille. »

Sous le règne de Suan-tsung vécurent Tou-fou et Li-taï-pé, qui tracèrent les règles que suit encore la poésie chinoise, toujours dans l'enfance.

Sous Hien-tsuug florissait Pé-kou-y, qui, après. avoir rempli différentes charges, se retira sur ses terres avec quatre personnes ; un bonze instruit en botanique: deux lettrés, poëtes; un joyeux compagnon, qui le récréait par ses récits et ses plaisanteries, Vivant avec eux dans une paisible indolence, il se proclamait docteur de l’aimable ivresse. Beaucoup envièrent cette solitude, dont la tempérance n'était pas la première vertu, et l’empereur lui-même appela Pé-kou-y, qui échangea son genre de vie contre des richesses; promu aux fonctions de président du tribunal criminel, il se montra rigide observateur dela justice, disant : Je suis comme l'arbre tan-kuer, droit, lisse, inflexible. On peut me briser, non me faire vlier. 11 a laissé des ouvrages qui le rendent immortel parmi ses compatriotes.

La célébrité fut aussi le partage d’Han-you, qui, nommé jeune encore censur général de l'empire, crut de son devoir de réformer les abus partout où ils se montraient; voyant donc que les eunuques avaient installé dans le palais même un marché, afin de vendre à haut prix aux courtisans et aux femmes, il exhorta l’empereur à supprimer cette pratique inconvenante. Les eunuques conçurent tant de haine contre lui qu'ils le firent envoyer comme gouverneur dans une ville éloignée, de troisième ordre; mais il s'y comporta de telle

(1) N faut probahlement lire par an.

sorte que les pères, dans leurs vœux de bonheur pour leurs fils, s’écriaient : Puissiez-vous ressembler à Han-you ! Rappelé à la cour, il fut adjoint au ministère; là, exposant loyalement ce qui lui paraissait le mieux, non ce qui plaisait aux ministres, il fut écarté des affaires comme inhabile, et chargé de l’éducation des fils de l'empereur. Durant une disette qui se fit sentir cruellement à cette époque, un mandarin annonça au monarque que l’on conservait, dans un miao de la ville de Fung-siang-tou, un doigt de Fo, qui, toutes les fois qu'on l’exposait, amenait l'abondance et détournait toutes les calamités. L'empereur envoie chercher cette relique, qui est exposée, vénérée, sans qu'un seul lettré ose s'opposer à une semblable superstition. Han-you seul élève la voix : il remontre au souverain les maux causés par l'introduction du culte de Fo, dont les sectateurs substituaient des .pratiques extérieures à des vertus réelles ; il l’exhorte en conséquence à déposer la relique au tribunal des rites, pour être réduite en cendres. Peu s’en fallut que cette hardiesse ne coûtât la vie à Han-you, qui, par grâce spéciale, fut envoyé pour gouverner une petite ville. Là il composa un ouvrage dans lequel il exposait la tradition constante des doctrines chinoises, jusqu'à Meng-tseu , et les cultes superstitieux qui s'étaient introduits successivement dans le pays. Quand l’empereur en eut pris connaissance, il placa le philosophe à la tête du collége impérial, où il fit praspérer les lettres et ceux qui les cultivaient.

Choisi ensuite par le nouvel empereur Mou-tsung pour son ministre de la guerre, il partit avec des pleins pouvoirs pour réprimer les rébellions sans cesse renaissantes au sein de l’empire. Il se rendit sur les lieux sans autre escorte que la suite attribuée à sa charge; au moyen de la seule persuasion, il apaisa les révoltés, pardonna aux coupables, et obtint un pacifique triomphe.

Page 1