‹ Histoire Universelle (volume 4)Chapitre 40 sur 46 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

TBIBET.

Nous avons eu plusieurs fois l’occasion de mentionner le Japon et le Thibet, dont les peuples jouèrent un grand rôle dans les événements de l'Asie orientale et moyenne; nous réservant de parler ailleurs du Japon, nous ne nous occuperons ici que du Thibet. .

Le Thibet s'étend du un septentrional de l'Himalaya jusqu’à l'ouest de la Chine, au sud du Turkestan chinois, et à l'ouest du Turkestan indépendant, sur une longueur de plus de six cents lieues de l’ouest à l’est, et de deux cents du midi au nord. C'est un pays de montagnes et de plateaux très-élevés, où l’homme habite plus haut qu’en aucun autre lieu (4), et dans lequel les hivers sont très-rigoureux, bien qu'il se trouve sur la limite de la zone torride (28°). Les premiers renseignements sur cette contrée nous furent donnés par le Vénitien Marco Polo, et l’on n’en eut pas d’autres jusqu'aux missionnaires.

Antoine Adrada, jésuite portugais, visita le Thibet en 1694: deux autres jésuites, l’un français, l’autre allemand, virent ce pays quarante ans plus tard. En 4772, le père Horace della Penna y fonda une mission catholique, et donna une Courte notic: du Thibet, publiée à Rome en 1761 par le père de Giorgi qui, dans son Alphabetum Thibetanum, étale une érudition indigeste. Pallas en a donné une description en 1777; quelques années plus tard, les Anglais envoyèrent au grand lama une ambassade à la tête de laquelle était Samuel Turner, auteur d'une description intéressante du Thibet.

La population de ces contrées se compose d'éléments divers ; autant qu’on peut le savoir de pays si éloignés, les Boutiens, les Mawares et les Néwares furent chassés des hauteurs de

(1) La ville de Daba est à quatre mille sept cent quatre-vingt-seire mètres au dessus du niveau de la mer, c’est-à-dire à la même hauteur que la cime de mont Blanc.

l'Himalaya et du Népaul par des tribus indiennes ; les Thibélains proprement dits sont venus du côté opposé:

Il paraît, d’après les livres chinois, que les Kiang, nom qu’ils donnent aux Thibétains, occupaient la lisière occidentale de la Chine avant même que les colonies qui peuplèrent l’Empire Céleste y descendissent des monts Kuen-loun; ils menaient une vie errante avec leurs nombreux troupeaux, sans gouvernement et sans autre loi que celle de la force. Quant aux Thibétains eux-mêmes, ils croient descendre d’une espèce de sin-

ges, et le centre du pays est encore appelé aujourd’hui le pays des singes ; ils se disent, à cause de cette prétendue origine, leë premiers-nés du genre humain (1).

Comme ils n'ont connu l'alphabet que dans le septième siècle de notre ère, ils ne s'appuient, pour ce qui est des anciens temps, que sur des traditions. L'abrégé de leurs livres historiques, publié par Horace della Penna (2), est un ouvrage aride, de chronologie fausse, et qui, le plus souvent, ne donne que le nom des rois. Prasrimp et Prasrinm y sont indiqués comme les ancêtres de celte nation ; son premier roi aurait été Gniatrtzeng, fils de la femnife de Makkiaba, roi de l’Inde : il fut exposé dans son enfance, recueilli par un paysan ; puis il se réfugia dans le Thibet, où il introduisit l'agriculture. Les Thibétains, vivant séparément par tribus, ne se formèrent jamais en grande nation ; or le mal que l’on se donnerait à rechercher quelles furent leurs vicissitudes ne serait compensé ni par l'intérêt, ni par le profit qu'on y trouverait. Au nombre de leurs tribus illustres furent celles des Tou-fan, habitant le Thibet oriental, dont le chef Houti, qui se prétendait issu des empereur chinois, réunit sous son autorité plusieurs hordes de cette contrée. Ses descendants occupaient, vers la moitié du sixième siècle, le pays montueux au sud du Schen-si ; ils devinrent puissants durant la domination agitée de Goeï, et prirent le titre de Tzan-pou, c'est-à-dire nés de l'esprit du ciel. Ils résidaient pour la plupart sur les bords du Losa-tchuan près Lhassa, et, bien qu'il s’y trouvât quelques villes, ils préféraient habiter sous des tentes dans les environs.

D'autres hordes erraient à cent cinquante milles de ce campement, au delà d’un lac appelé la mer Noire, se nourrissant

(1) Hanouman, prince des singes, qui vint au secours de Rama, selon la mythologie indienne, pourrait fort bien ne signifier autre chose qu'un prince du Thibet.

(2) Dans l'4/phabetum thibetanum du P. Georgi: Rome, 1762,

de laitage, de chair bœuf et de grains torréfiés. Des fourrures et des étoffés de laine formaient leurs vêtements; ceux qui mouraîtent étaient ensevelis avec les chevaux et les bœufs égorgés sur leur tombe. Ils se servaient, en guise.d’écriture, de morceaux de bois entaillés et de cordelettes nouées, pour aider la mémoire (4). Chaque année, ils prêtaient serment à leur roi, enimmolantdes chiens et des singes, et faisaient tous lestrois ans un sacrifice plus solennel d'hommes, de chevaux, d'ânes et de bœufs. Ils comptaient l’année par Ja récolte du grain.

Lo-zan-pou Yé-zung-lung introduisit le bouddhisme dans le Thibet, et pouvait mettre sur pied plusieurs centaines de mille hommes, avec lesquels il vainquit divers peuples de l'Asie intérieure et les rois de l'Inde moyenne. Il envoya cependant une ambassade à l’empereur de la Chine, Taï-sung, pour lui offrir d'être son vassal, en lui demandant pour femme une princesse du sang royal ; mais, n'ayant pu obtenir ce qui avait été accordé à plusieurs princes turcs, il s’avança avec un gros de troupes sur les frontières de la Chine, et parvint ainsi au mariage désiré.

Lou-tung-zan, régent durant la minorité de Ki-li-fa-bou, son successeur, triompha des peuples voisins et acquit une telle puissance que l’empereur de la Chine en prit ombrage; mais ce ministre habile sut dissiper ses craintes et dirigea ses armes contre l'Asie du milieu. A sa mort, la régence passa à sen fils Kin-ling ; alors l’empereur de la Chine se déclara l'ennemi des Thibétains, et occupa les quatre districts militaires de l’Asie centrale; mais les Thibétains parvinrent à s’en emparer et à inettre en déroute cent quarante mille Chinois envoyés sur leur territoire; puis, dans les années qui suivirent, ils occupèrent plusieurs districts de la Chine occidentale ; alliés avec les Arabes, ils continuèrent à inquiéter le reste du pays, et finirent, comme nous l'avons raconté, par se rendre

‘maîtres de la capitale même de la Chine. En mémoire de la

paix, qui fut conclue un démi-siècle après, un monument fut érigé à Lhassa ; le monument subsiste encore, mais la paix ne fut pas de longue durée. Cependant, les Thibétains se trouvant épuisés par leurs discordes intérieures et par leurs guerres avec les Turcs, leur zan-pou se soumit à la Chine. Les annales de ce pays ne parlent plus d'eux jusqu’à l’époque où Kou-sou-lo, descendant des anciens zan-pou, proposa à l’em-

(1) KLapnorg, dpergu das pounles de l'Asie moyenne.

TAIBET. ‘43 pereur d’attaquer de concert le roi Hia, dont l’agrandissement avait porté le dernier eoup aux Thibétains. Ce prince avait pour ministre un bonre astucieux et cruel qui, désireux de rendre à ce pays son ancienne puissance, déclara la guerre à la Chine, mais échoua dans son entreprise. Son successeur, s'tant aliéné ses sujets, vit des rébellions éclater de toutes parts; le Thibet, morcelé entre des princes hostiles les uns aux autres, reconnut la suprématie de la Chine, qui se trouva délivrée des attaques de ces voisins incomtinodes. 1125.

D'autres tribus des Youé-tchi, en guerre avec les Hiong- 126 ap. 1.-C. nou, furent vaincues et dispersées. Les empereurs Han sollicitèérent l'alliance des Thibétains, ennemis comme eux des Hiong-nou; mais ils préférèrent porter leurs armes daus les epulenies contrées de la Perse et du Sind, et se rendirent puissants dans la Transoxiane jusqu’au quinzième siècle; alors ils se trouvèrent hors d'état de lutter contre la force croissante des Sassanides et contre les invasions des Juan-juan.

Leur religion était un mélange d’idolâtrie et de réminiseences nationales. Les Las', génies bienfaisants, d’une belle et noble alature, au visage menaçant, sont divisés en neuf chœurs. Parmi les génies malfaisants, un des principaux est Gongor, qui cependant protége le monde, la religion et la loi. Djamjang, dieu de la sagesse, habitant dans la lune, enssigna aux dieux qu'ii était nécessaire, pour donner naissance à l’homme, qu’un dieu et une déesse prissent la forme de singes. Gné-zéden, le cinquième des anciens souverains du monde, naquit d’une tumeur de Zédent, c’est-à-dire le Très-Beau, et d’une de ses cuisses il engendra un fils. Zangan-dara-éké, autrefois reine, et devenue une déesse qu'on invoque dans les périls, est représentée avec trois yeux : un au front, uu dans la paume de la main, le troisième sous la plante du pied.

Une reine, venue de J’Inde pour se marier au Thibet, avait apporté avec elle une petite statue de Sakia, c’est-à-dire de Bouddha, et quelques livres. Le zan-pou Yé-zung-lung-dzan, dont il a déjà fait mention, en ayant ouï parler un siècle et «s. demi plus tard, envuya dans l’Inde Tuomi-sambuoda, son premier ministre, pour se procurer à ce sujet des renseignements plus exacts; cælui-ci, à son retour, introduisit deux espèces de caractères pour écrire la langue du pays.

C’est là un premier bienfait apporté par le bouddhisme à la civilisation. Aucun autre pays ne lui fut autant redevable que le Thibet, où, ne trouvant ni lettrés ni brahmines pour le com-

battre, il se répandit rapidement. Il enseigna surtout des maximes morales à des gens dénués de toute culture, et substitua à des princes guerriers des chefs contemplateurs non avides de conquérir, mais d'atteindre la perfection au moyen del'anéantissement extatique. L'écriture et la vieille civilisation de l’Inde furent importées alors dans le Thibet, d’où quelques rêveurs du siècle passé les prétendirent originaires, voulant que toute culture intellectuelle fût descendue de ces hautes cimes pour se répandre dans le reste du monde.

Quelques religieux, envoyés dans l'Inde par Tri-sung-téou, en rapportèrent le Kandjiour, c'est-à-dire, le grand corps de la doctrine de Sakia, en cent huit volumes: il le fit traduire, et construisit des #ias ou temples, pour en recevoir le dépôt (1). Etcomme, selon les bouddhistes, ainsi que nous l’avons dit, il suffit, pour rendre les prières efficaces, de les mettre en mouvement, soit en les récitant, soit en les écrivant, ou de toute manière que ce soit, ces livres sont renfermés dans des roues qui tournent sans cesse par l'impulsion de l’eau. Leur nombre détermine celui des lampes allumées dans les grandes solennités, et des grains du chapelet que les bonzes roulent entre leurs doigts.

Les grands, mécontents de la faveur accordée par le roi à la nouvelle doctrine, enlevèrent autant de livres qu'ils le purent, ainsi que la statue de Sakia, et convertirent un temple en boucherie; mais de graves désastres suivirent ce sacrilége, jusqu'au moment où le roi, pour apaiser le dieu offensé, appela de l’Inde le grand prêtre Urkien, qui, par des œuvres expiatoires, fit cesser le fléau.

Refoulés par les persécutions, les bouddhistes eux-mêmes vinrent s'établir dans le Thibet, et Boddisatva, incarnation divine de degré inférieur, y funda le premier couvent dans Samia, à trois journées de Lhassa. D’autres sectateurs de Fo vinrent à la suite; mais, isolés de leur centre et vivant au milieu d’une nation grossière, ils devinrent incultes eux-mêmes. Dans le cours du onzième siècle, un bonze passa de la Chine au Thibel pour y substituer la grande doctrine à la petite, c’est-à-

(1) Le Kandjtour, ou encyclopédie religieuse des Thibétains, forme deux cent trente-deux volumes ; la version mongole ne peut se vendre en Chine sans la permission de l’empereur : le prix en est de 6666 livres. Une copie de l'original a été envoyée à la Bibliothèque impériale de Paris, il y a quelques années ; elle se compose de cent volumes in-folio et a été imprimée sur papier da pays.

dire la théologie philosophique à la mythologie légendaire ; mais, confondu par un bouddhiste, il dut s’en aller sans laisser autre chose pour souvenir, à ceux qui avaient cru en lui, qu’une de ses bottes. ‘

Les Thibétains continuèrent donc leur orthodoxie grossière, sans même aller s’instruire dans l’île de Ceylan, où le bouddhisme se conservait pur des mélanges qui s’y étaient introduits à la Chine.

Comme ils avaient tiré leur croyance d’une source différente, ils ne reconnaissaient pas Ja suprématie du Bouddha chinois; mais, quelque temps après l’époque dont nous parlons, les Mongols ayant envahi la Chine, et menaçant de là jusqu’à l'Égypte et la Silésie, le bouddha qui siégeait près des nouveaux empereurs participa de leur puissance, ce qui lui valut un éclat inusité et le rang de roi. Le hasard voulut que le bouddha de ce temps, Kang-ka-djambo, fût Thibétain; de vastes domaines lui furent, en conséquence, assignés dans cette patrie, et il reçut le nom de Lama, qui, danscettc langue, signifie prétre.

Devenu alors prince, et son antorité grandissant de plus en plus avec la faveur des Mongols, il établit plus solidement la hiérarchie. Jusqu’à cette époque, chaque couvent du Thibet avait eu à sa tête un grand lama, et tous ces lamas, par une succession non interrompue, remontaient jusqu’au patriarche Urkien. Alors seulement fut établi un chef suprême, incarnation de Bouddha. Immédiatement après lui vinrent cinq grands lamas, personnification des fils de Bouddha; puis cinq lamas boddisatvas, c’est-à-dire fils de ces fils incarnés. Les premiers forment le conseil du lama suprême, et à sa mort ils choisissent son successeur dans une espèce de conclave. Les lamas secondaires sont Aistribués dans les provinces suivant les besoins, ainsi que leurs vicaires (gybons).

Le dernier degré de la hiérarchie est occupé par les £égnien, enfants des deux sexes, voués par leurs parents à la vie religieuse, qui font, à neuf ans, profession des cinq prétextes bouddhistes et vivent en communauté ou isolément. Les £etzuel accomplissent les dix préceptes de perfection et peuvent, à vingt ans, devenir profés (kélong) par des vœux solennels. Quelques-uns, parmi ceux-ci, sont simples moines (/raba) ; d’autres, prieurs (/ama), et vivent d’offrandes spontanées. Toute femme, en se présentant devant un lama, doit, si elle ne veut passer pour séductrice, s'empâter le visage de sucre rouge et de restes d’infusion de thé.

Hiérarchic bouddhiste.

446 NEUVIÈNE ÉPOQUE.

- 1l y a, en outre, des docteurs dans les sciences magiques et divinatoires (nga-ramba), qui peuvent se marier et dépendent aussi de certains chefs; chaque monastère a son tchok-long, ou docteur en magie, au costume effrayant, qui devine l'avenir et rend des oracles.

Alors fut compilée l’immense collection des livres sacrés des Thibétains, qui coûta trois mille onces d’or ; elle contient les œuvres de Bouddha et de ses disciples, leurs vies et celles des patriarches, les actes des concile, en un mot, toute leur littérature canonique.

Les Ming, qui succédèrent aux Mongols en Chine, ne e persécutèrent pas le bouddhisme, qui redevint ensuite triomphant avec les Mantchoux; sous la domination de ce peuple fut rédigé le Dictionnaire polyglotte, que l'on pourrait appeler la Somme de cette religivn, el dans lequel toutes les dénominations mythologiques et expressions philosophiques relatives à Bouddha sont reproduites en cinq langues : sanskrite, chinoise, mantchoue, mongole et thibétaine,

Du Thibet le bouddhisme se propagea dans la Mongolie, où le lama Sakya-pandita enseigna aussi l'alphabet syriaque, qu'il avait appris des Turcs Ouigours, et ceux des nestoriens.: Cela servit à adoùcir les Mongols, et leur donna une littérature; car divers ouvrages religieux furent traduits du sanskrit et du thibétain dans leur idiome.

Du moment où le lama suprême eut acquis de la puissance même dans l'ordre temporel, son rang fut ambitionné,; or le lama d’un grand monastère de Brikun, s'étant avancé à main armée contre celui de Séchia, il s'empara de la principauté, malgré l'investiture impériale donnée # l'autre. Le lama dépossédé eut donc recours à la Chine, qui, étant intervenue, divisa le Thibet partie entre différents princes qui lui étaient dévoués, partie entre les deux compétiteurs ; dès lors, le lama suprême se trouva réduit à la ville de Séchia et à ses alentours, avec des titres purement honoraires.

Tandis que les deux poutifes continuaient à se faire la guerre, un prince thibétain survint, et les soumit tous deux, puis fut lui-même assujetti par les Gengiskanides. Le chef de la religion cessa ainsi d’être roi.

A la fin du seizième siècle, un chef, nommé Altan, fit des croyances religieuses un instrument à son ambition ; après s'être emparé de vive force du pays où domine le lamisme, il invita le lama suprême à se rendre dans ses États. L'incarnu-

tion divine accéda à ses vœux, et de grands miracles accompaguérent son voyage : entre autres, quand le prince et lc pontife vinrent à se rencontrer, ils se reconnurent comme des gens qui, par l'effet de la métempsycose, s’étaient déjà trouvés en présence dans une vie antérieure. Altan se rappelait avoir été Koubilaï, descendant de Gengiskan, l’homme auquel avait obéi le plus grand nombre de sujets; le lama se souvenait des honneurs dont il avait été comblé par lui trois siècles auparavant, quand il vivait dans la personne du lama Pegsapa, descendant de celui qui enscigna aux Mongols l’art d'écrire.

Des amis de si ancienne date s’entendirent facilement pour détruire certains restes de barbarie ; puis ils se séparèrent en parfait accord, après s’être donné réciproquement, l’un le titre d’immense et suprême scrptré, l’autre, de prêtre Océan (Dalai-lama), titre conservé par ses successeurs.

Mais l'unité de cette suprématie fut morcelée par les deux sectes du bonnet rouge et du bonnet jaune. Les lamas de la première dominent dans le Boutan, grand plateau au milieu des monts Himalaya, et ils rejettent l’autorité du dalaï-lama. Le Thibet est partagé entre trois lamas du bounet jaune : le dalaï, dont le palais et la pagode sont dans le Potala, peu distant de Lhassa, et qui, insouciant de sa suprématie, laisse, par une molle apathie sacerdotale, un lieutenant laïque gouverner unc portion du terriloire ; celui de zang, résidant à Té-choulumbou, maître d’un: autre partie du pays, et le Taranot-lama, prince d’une portion de la Tartarie, ayant son siége à Karka, près de la frontière russe. Tous trois représentent une incarnation de Bouddha. La fayeur de l’empereur de la Chine donna, en 1792, la prépondérance au bonuet jaune.

Aujourd'hui, le grand lama dépend de l’Empire du Milieu, et il reçoit du tribunal des cérémonies la permission de s’intituler supréme, à la condition d'ajouter et sugrt très-ohéissant. Les quatre mille hommes que l’empereur de la Chine entretient auprès du grand lama, sous prétexte de l’honorer, iui répondent de sa dépendance absolue. Tombe-t-il dans la disgrâce de l'empereur, on l'appelle à la cour, où il est reçu avec des démonstrations solennelles, et le fils de Tien pousse la condescendance jusqu’à le faire soigner par ses propres médecins ; puis, au bout de quelques jours, la gazette officielle annonce que le dieu Bouddha a changé de deineure et s'apprête à renaître chez les Thibétains.

Cette nation est aujourd'hui douce, affable ; les hommes sont mous, et leur physionomie tient de celle des Mongols. Les femmes, au teint brun et les joues colorées d’un vif incarnat, surpassent les hommes en vigueur; elles ont plusieurs maris, se livrent au commerce et à l’agriculture, et la naissance d’une fille est un sujet de fête dans les familles.

Les dons les plus usités dans le Thibet sont les foulards. Les riches en font échange entre eux; les fiancés s’en donnent réciproquement, et l’on en offre au lama. Le salut consiste à ôter son chapeau, à croiser les bras sur la poitrine, et à avancer la langue en pointe.

L'idiome des Thibétains, abondant cn monosyllabes, manque de particules ct d’inflexions, comme celui des Chinois, ce qui rend leurs écrits très-obscurs. Les ouvrages religieux sont rédigés dans un langage sacré, qui se rapproche du sanskrit. a

Anciennement les Thibétains mangeaient leurs père et mère, quand ils avaient cessé de vivre; aujourd’hui ils leur rapprochent la tête des genoux et leur mettent les mains entre les jambes ; après cette opération, ils les revêtent de leurs habits accoutumés, et les suspendent dans un sac ou dans une corbeille; alors les parents viennent pousser des gémissements, le lama réciter des prières, et chacun apporte, selon ses facultés, du beurre dans le temple, pour le faire fondre devant les images sacrées. Moitié du mobilier du défunt revient au sanctuaire ; l’autre moitié est vendue pour acheter du thé aux lamas et payer les obsèques. Le cadavre est ensuite porté aux disséqueurs, qui l’attachent à une colonne et coupent les chairs en morceaux, qu'ils jettent aux chiens, ainsi que les os, broyés dans un mortier avec de la farine. D’autres fois ils les laissent suspendus pour être mangés par Îles vautours, et jettent dans l’eau ceux des pauvres. Les religieux sont brûlés (1).

La médecine a pour agent principal la superstition des prières, avec les enchantements des lamas et des moines. Dans les cas les moins graves, les malades, après avoir été frottés de beurre, sont exposés au soleil; quand il est voilé par les nua-

(1) Rubruquie trouva ces usages au. treirième siècle ; mais ils sont trèsanciens et signalés dans d'autres pays. Strabon dit que, dans la Bactriane, les vieillards et les malades désespérés étaient abandonnés à certains chiens. Cicéron rapporte que, chez les Hyrcaniens, la sépulture la plus noble est celle qui consiste à être dévoré pur des chiens. (Q. Tusc., 1, 45.) Justin en racoate antant des Parthes, et cet usage subsiste encore parmi les Kalmoucks.

THIBÉT. 449

ges, ou les couvre de feuilles de papier, et on leur fait une fumigation de feuilles de sapin.

Le père Hyacinthe, étant ambassadeur à Pékin, vit un de leurs banquets de cérémonie. Iis se placèrent par rang d'âge autour de plusieurs tables longues et basses, couchés sur des coussins de bourre. Après avoir goûté d’un mets de farine d'orge (san-pa) avec du beurre, bu du vin, de la bière et du thé, dans lequel ils ne mettent point de sucre, mais du sel et du beurre, ils ôtèrent leurs chapeaux pour dire des prières, puis revinrent au zan-pa, au thé et au vin; on servit ensuite à chaque convive une écuelle d'orge et de riz assaisonnés avec du beurre et du sucre ; on récita une autre prière, et l’on se remit à manger de ce potage avec les doigts et à boire du vin. Cela fait, tous se levèrent pour se promener dans la cour; revenus ensuite à table, ils trouvèrent pour régal des émincés de chair crue assaissonnée avec du sel, du poivre et de l'ail, accompagnés de grands plats de viande de bœuf, crue aussi. Après avoir prié encore, chacun tira un couteau de sa ceinture pour couper la viande, et la mangea avec les petits morceaux de chair salée ; le vin coula de nouveau, puis la promenade suivit. Lorsqu'on se fut remis à table pour recommencer à boire, on apporta pour troisième service un baquet de fouba, c’est-à-dire un mastic de pâte et de viande hachée. Une autre prière fut récitée, et les convives s’arméèrent, pour manger, de ces petits bâtons qui, chez eux comme en Chine, remplacent nos fourchettes. Vinrent enfin des espèces de pâtisseries, qui furent enveloppées dans des nappes pour être envoyées chez les convives. Quand ce repas, qui avait duré une demijournée, fut ainsi terminé, on retourna se promener, et l’on pria de nouveau; puis chacun se mit à boire, à chanter, à danser jusqu’au souper, qui ressembla au diner, sans se prolonger autant.

Leurs fêtes religieuses tiennent de celles des Indiens. Au commencement de chaque année, au mois de février, ils ont trois jours de réjouissances durant lesquels on échange des présents; puis quinze jours sont consacrés, dans Lhassa, à des solennités religieuses, en mémoire du triomphe du bouddhisme. Le dalaï-lama donne alors un festin avec des danses guerrières et des jeux sur la corde. Tous les lamas des environs vont au-devant de leur chef suprême, pour lui offrir des dons qu'ils portent sur leur tête. Vers la fin de ces fêtes, un .bomme du peuple, travesti en démon, se présente à un prè-

tre qui figure le dalaï-lame, et tai dit : Ce que nous voyens par les cinq sources de l'intelligence n'est pas illusoire ; œuoune dectrine n’est exemple d'erreur. Le prêtre le réfute; puis, à titre d'épreuve décisive, il le défie de s'en rapporter aux dés. Le feint dalaï-lama jette le sien partrois fois -et amène immanqueblement six ; le démon a toujours as. Ainsi vaincu, il s'enfakt. Alors prêtres et peuple lui lancent des coups.et ke poursuivent jusqu'à une grotte, où il se réfagie pour se restaurer avec des mets apprêtés : c’est de cette manière que in doctrine du nés se trouve consacrée.

Gette époque s’est montrée à nous féconde en grands événements. Une puissance nouvelle s'élève, dans l'Orient, sur les ruines de l'ancien empire perse, de l’ancienne Syrie, de l'antique Égypte. Un empire nouveau se forme des débris ou de la fusion des différents royaumes d’Austrasie, de Neustrie, de Bourgogne, de Lombardie, et il grandit jusqu'à représenter l'union de tout l'Occident. Une puissance se constitue, qui, réunissant l’épée au bâton pastoral, doit survivre, dans sa faiblesse, à toutes les autres, qui l’invoquent ou la menacent.

L'empire de Byzance prouve combien l'administration romaine l’emporte sur les désordres des gouvernements barbares : car, épuisé de bras, d'argent, de courage, de patriotisme ; divisé par des hérésies, fléau de l'humanité et du bon sens ; heurté par des ennemis vigoureux, il se soutient encore, comme un édifice bien fondé que le temps a miné. Il peut même, lersqu'une maig capable saisit les rênes du gouvernement, faire seniir que la civilisation équivaut à la force. On lit ainsi, dans les fables cabalistiques, qu'après la mort de Salomon son cadavre resta debout une année entière; tandis que les démons, qu'il avait contraints, par art magique, de travailler au temple, le croyant encore vivant, continuaient leur tâche. Enfin un ver rongea le bâton sur lequel il s'appuyait; alors il s'afhaissa, et les esprits, reconnaissant qu'il avait cessé de vivre, reprirent leur liberté.

Les vicissitudes de la civilisation chinoise, & différente de la nôtre, sont-elles tout à fait dépourvues d'enseignement? Nous ne le croyons pas; dans la vide monotonie de leur morale compassée, toujours rebatitue sans être jamafs observée, nous avons trouvé plusieurs choses qu'il ne serait pas inutile de répéter, même à des pays dont les institutions sont de beaucoup plus libérales, comme jadis on se servait de fables pour instruire, piquer ou corriger les homses. On peut itrou-

ver de l’exagération dans l’exemple de ces lettrés, de ces ministres qui, précédés de leur cercueil, vont faire entendre la vérité à l'empereur; mais l’un d’eux a écrit ces mots: La ruinr des dynasties de Tsin et de Soui est venue de ce qu’au lieu de se borner, comme les anciens, à une surveillance générale, la seule qui convienne à un souverain, ils prétendirent gouverner chaque chose immédiatement et par eux-mémes (1). N'est-ce pas là une des causes de ruine les plus générales pour les monarchies ?

Nous avons rapporté les injures prodiguées aux bonzes et au culte de Fo; mais il faut se rappeler que nous puisions uniquement dans les ouvrages des lettrés, ennemis déclarés d'une religion qui ruinait leur docte matérialisme et, qui plus est, leur puissance ofticielle. Qui peut dire sous quel aspect différent se présenteront ces récits, quand la guerre, ce terrible instrument de civilisation, aura brisé les barrières dans lesquelles cette nation aux langes de soie traine sa longue enfance. Peut-être ce jour-là n’est pas loin de nous.

Quel étonnement n’excite pas cette nation des Arabes! Ils sont divisés dans leur presqu'île native en mille républiques ennemies, chacune avec ses dieux distincts, et leur histoire est un désert où les seuls jalons sont des batailles. Un seul lien les unissait, la croyance où ils étaient de descendre tous d'Abraham. Ce lien, Mahomet le fortifie. Il enseigne une religion sans mystères, un culte sans sacerdoce, une charité limitée aux croyants ; il impose des privations, promet des jouissances, et proclame que celui-là seul est noble à qui l'or coule de la bouche et de la main, ou qui frappe par la parole, comme avec la flèche et l’épée; il convertit enfin les anciennes rivalités en émulation de fierté et de valeur.

Quand les tribus ont cessé d’être ennemies, elles ne peuvent plus se livrer naturellement au pillage des caravanes ; alors les Arabes s’élancent de la péninsule avec une volonté forte, un caractère ardent, soutenus par le sentiment personnel du devoir et du mérite, qui les rend bien supérieurs à la mollesse assyrienne, à la corruption byzantine, à la nonchalance des grandes métropoles de l’Asie. Dévots comme des moines, batailleurs comme des héros, ils prient et massacrent, jeûnent et saccagent, s’identifient en Dieu par l'inspiration, et se vautrent dans la fange des voluptés; ils ne se proposent d’autre

(1) Du Harpe, Compilation d'ouvrages faits sous Les Ming.

ÉPILOGUE. 453 but, dans leurs expéditions, que d'étendre le royaume de Dieu, et, pensant que tout homme est destiné à contribuer à cette tâche, ils ne s'inquiètent pas du rôle qui revient à chacun, capitame ou soldat, calife ou iman. De là, ce dévouement absolu des premiers vicaires du prophète, qui ne mêlent à leurs actions aucune ambition privée, aucune jalousie, aucune rivalité. Simples dans leurs habitudes, ardents dans leur foi, les compagnons du prophète vivent encore, et trente-six mille cités sont réduites à l’obéissance, quatre mille temples du Christ ou du Feu renversés, et quatorze cents mosquées s'élèvent triomphantes.

Les peuples de l’Asie et de l’Afrique, accoutumés de longue main au despotisme, ne s’effrayent pas de ce nouveau joug. Les sujets de l’empire avaient oublié l’honneur national, sans acquérir la majesté du peuple romain; ils n’opposèrent donc pas à une domination immorale cette résistance vigoureuse qui aurait dù la repousser. Cependant les Égyptiens et les Syriens, bien qu'affaiblis et efféminés sous les successeurs d’Alexandre et sous les Romains, déployèrent parfois un courage audacieux; 1l n’y eut que les Espagnols qui se défendirent en héros. :

L'Islam, fondé sur une idée vraie et sublime de la Divinité, sans mystères qui pussent dépasser la raison humaine ou lui répugner ; posant pour premières vertus la libéralité, la magnanimité, le courage héroïque; affranchi des luttes du sacerdoce et de la souveraineté, enseignant des préceptes assez en rapport avec la corruption de la nature humaine, avait de grandes chances de succès, et il est étonnant qu'il n'ait pas conquis le monde. Mais, tandis qu'il prêchait l'amour et l’humilité, il insinuait l’orgueil et l’arrogance, qui sont des germes de destruction. Bientôt sur l'héroïsme dévot se greffe la soif du pillage et du pouvoir; l’égoïisme revient, et le calife se sépare de l’iman, le successeur du prophète, du roi des croyants. Cependant ce schisme n'empêche pas que l’Église et l’État restent concentrés dans un seul chef pour consolider la tyrannie, en étouffant toute liberté, soit d'action ou de pensée. |

Les dissensions intérieures firent verser plus de sang qu'il n’en coula dans les luttes contre ceux qui repoussaient la religion du prophète, Nous avons gémi sur le sort des victimes humaines sacrifiées aux idoles; néanmoins, s’il était possible d’en déterminer le nombre, peut-être n'égalerait-il pas, dans

toute l'antiquité et chez tous les peuples, celui des malheureux qu’on massacra pour répandre le théisme d’un prophète qui n’offrit que l’extermination pour sighe de sa mission divine.

Cette invasion des Arabes peut être considérée comme une autre migration venue du Midi; mais.elle fut si meurtrière et si désastreuse que, tomparativement, celle des Septentrionaux passerait facilement pour une colonie pacifique. Aux hommes du Nord échappèrent beaucoup d'éléments de civilisation qui, avec le temps, finirent par dompter les barbares euxmêmes ; en effet, courbant bientôt leur front superbe sous la religion des vaincus, et adorant ce qu'ils avaient brûlé d’abord, ils étendirent les liens de fraternité, et acceptèrent les fruits de la civilisation antérieure. L’Arabe, au contraire, renverse tout sur son chemin; des monceaux de têtes coupées font foi de sa farouche intolérance, qui ne sait proposer que deux partis : obéir, ou être esclave. 11 détruit tout ce qui reste debout, change l'esprit, la civilisation, les croyances ; partout il implante le despotisme, au lieu que les fils du Notd apportent les idées d’une liberté incomue à tous les peuples anciens.

Le christianisme trépandait Parmour parmi les fiers Septentrionaux ; il éténdait à Fhumanité entière les droits dont la sagesse pratique des Romains avait fait le privilége d’une seule classe, proclamait sur la terre les véritables franchises, la dignité de l’homme en tant qu'homme, et ouvrait la route à de sûrs et infaillibles progrès ; l'islam, au contraire, vient repousser Îles sociétés vers le passé, établir au milieu d'elle l'immobilité. Son fatalisme résigné peut bien s’éveiller parfois à la voix d’un grand prince, et obtenir uti avancemient matériel dans les arts et les sciences, mais il retombe bientôt dans l’inertie, et fait ce qui a été fait; c'est ainsi que, chaque année, cent mille croyants courent en pèlerinage ä la Mecque, et se pressent dahs l’étroite vallée d’Ahraft k Mozdalifeh, parce que le prophète se rendit dans cette ville il y a douse siècles.

Le plus grand éloge du christianisme comme doctrine solate (comme reèligion, la cortiparaison serait encore plus absurde qu'impie) consiste à montrer les effets produits par lislamisme. Aux lieux où arrivent les apôtres de l'Évangile, le sang besse de couler, et l’extermination de frère à frère s'atrôtu; des institutions civiles, des enseignements, uhe

hiérarchie, attestent la religion du progrès. L’islamisme arracha un moment l’Arabie au morcellement patriarchal, pour la lancer d’abord dans des guerres acharnées, ensuite pour la laisser retomber dans la barbarie inculte et stationnaire des premiers temps. Au dehors, il réduit en déserts les pays Les plus florissants, et tandis que la Croix peuple de villes les rives du Rhin et de l'Oder, le cimeterre du musulman détruit celles de l'Asie. Les dispositions fanatiques des premiers apôtres arabes, jointes à leur constitution nationale et à celle qui prend pour base leur évangile sanguinaire, font de l’orgueil, du dédain, de la haine réciproque, de la soif de la vengeance, autant d'éléments de la vie sociale. Nous voyons jusqu'à l’époque actuelle, dans les plus belles coutrées de l’Asie, sur les plages les plus riantes de l’Europe, se perpétuer La plupart de ces anciens désordres dont Le Christ a délivré les sociétés : la piraterie, les harems, l'esclavage des conscientes, le despotiame sans frein, qui prend pour premier but s4 conservation, et se fait l’arbitre absolu de la vie, de l’honneur, des biens des sujets. Aujourd’hui encore, les pe- Llais de Constantinople, d’ispahan, d’Alesxandrie, reçoivent pour ornements des têtes et des oreilles coupées. Aujourd'hui encore, c’est une maxime reçue que le Grand iSeigneur peut commettre sept meurtres par jour, le grand viair six, et ainsi de suite, en décroissant, jusqu'au simple vizir, qui peut faire tomber une tête par jour, sans forme de jugement. Aujourd’hui encore, comme au temps de Darius, un satrape de Perse faït enterrer la tête en bas des hommes vivants, et se eomplaît à se promener entre deux rangées de ces infortunés, dont Les jambes s’agitent dans des convulsions de l'agonie; il songe à élever une grande tour, dont les hommes vivants seront les matériaux (1). Si Mahomet et Méhémet-Ali entreprennent de réformer leur nation, ils ne le peuvent qu'en violant tguse les préceptes du Coran.

Il est impossible de s’arrôter sur cette partie de l'histoirg sans réfléchir à ee qui serait arrivé si les Arabes enssent embrassé l’Évangile avec la même ardeur dont ils s'enfammèrent pour l'Islam. Que de guerres épargnées, que de pays appelés à la civilisation, qui aujourd'hui sont dépeuplés, ou soumis à l’esclavage le plus avilissant |

Ne désespérons pas néanmoins ; le christianisme jsttera

. (1) Voir les lettres de Texier, écrites en 1840.

aussi ses semences parmi eux : « Souviens-toi du voyageur qui, « passant auprès d’une ville ensevelie sous les ruines, s’écria : « Peut-il se faire que Dieu ressuscite les habitants de cette cité « détruite? Dieu le fit mourir, et, lorsqu'il fut resté cent ans « dans cet état, il le ressuscita et lui demanda : Combien de a temps es-tu demeuré ici? — Un jour ou quelques heures, ré- « pondit le voyageur. Et le Seigneur ajouta : Vois {a nourriture « et ta boisson, elles sont encore entières; regarde ta monture, «elle est consumée. Nous avons accompli celte merveille afin « que ton exemple instruise les humains. Observe comment nous «réunirons et recouvrirons de chair les os de ton cheval. En « voyant ce prodige, le voyageur s’écria : Je reconnais mainte- « nant que la puissance de Dieu est infinie. » (Coran, soura 2.)

La décadence uniforme de l'empire grec de Constantinople et les triomphes bruyants des musulmans sont bien loin d’exciter cet intérêt qui nous appelle à contempler, en Europe, ce développement progressif dans lequel apparaît moins la fatalité des événements que l’effort de chaque homme et de la s0ciété entière pour se dégager de la matière. Cependant l’invasion n’est pas encore terminée ; les Slaves d’une part, les Arabes de l’autre, les Normands, d’un troisième côté, restreignent ou modifient la civilisation. La barbarie domine encore; mais elle sent le besoin de l’ordre, elle commence à se connaître ellemême, ce qui est un premier acheminement vers le progrès. Le roi barbare assassine, mais il en éprouve du remords et cherche à l’apaiser par des œuvres pies, qui attestent du moins le pouvoir de la conscience. Les princes détrônés, au lieu d’être immolés sur l’autel de la Victoire, sont renfermés dans des monastères ; une voix s'élève et fait ce que ne faisaient pas les prêtres de l’ancienne Rome : elle intercède pour l’opprimé, et si elle est impuissante, elle gémit avec lui et proteste contre l’oppresseur. L'égoïsme empêche encore la société de se constituer, mais il y a des prêtres et des sénateurs qui rappellent la Rome antique avec sa merveilleuse administration ; il y a une Église par laquelle la Rome moderne fait plier la force matérielle devant la loi morale, et offre l'exemple d'institutions nouvelles. Celui qui saura réunir ces trois éléments pour en former un grand édifice deviendra le bienfaiteur du genre bumain. Telle fut la tâche entreprise par Charlemagne.

A la même époque s’accomplissent deux révolutions dans des pays très-éloignés l’un de l’autre. Le fils de Charles Martel renyerse les Mérovingiens, et les califes ommiades sont pré-

cipités du trône de Damas ; alors se fondent les deux dynasties des Abassides et des Carlovingiens, qui agiteront longtemps l'Orient et l'Occident. Charlemagne et les autres rois de l’Europe montrent une valeur chevaleresque, l’amour de la gloire, le désir d'arriver par la guerre à consolider la paix. Ils respectent le droit, n’en tenant pas compte quelquefois, mais sans le fouler aux pieds, et on les voit portés à restaurer les lois et læ société. Les Arabes sont poussés en avant par un apostolat guerrier, par la soif des conquêtes, par une fièvre de destruction. La gloire des armes dure plus longtemps chez ceux-ci ; ebez ceux-là s'accroît la civilisation, qui finira par briser le glaive des envabisseurs. Ces deux empires se décomposent également en plusieurs califats et en plusieurs royaumes indépendants. On peut donc, dès à présent, prévoir les luttes qui suivront, et qui donneront naissance à des pouvoirs territoriaux et héréditaires, destinés à anéantir l'autorité suprême.

La grandeur des Carlovingiens, puis leur affaiblissement, amènent aussi l'élévation temporelle du chef spirituel du christianisme, tandis qu'avec les Abassides, le chef de la foi musulmane se trouve renfermé dans les limites du sanctuaire; il récite la prière du vendredi, et convoque ceux qui sont appelés à résoudre avec lui quelque question théologique, mais l'islamisme manque de ce centre de vie et d'action qui fit la grande puissance du christianisme.

C'est un des préjugés historiques les plus vulgaires, que d’appeler le dixiëèmesiècle un âge de fer, et de le supposer uneépoque d’ignorance profonde et de civilisation infime, comme si quelque chose de mieux n’eût commencé à éclore que postérieurement à l’an 1000. Les hommes qui méditent sur les faits et ne se résignent pas à accepter des sentences toutes faites trouveront, au contraire, que le bouleversement de la société et l’ignorance la plus intense se rencontrent dans le huitième siècle, quand n'apparaît encore dans aucun pays une organisation Capable d'embrasser les diverses populations. La vieille littérature est déchue, et la nouvelle n’a pas encore pris son essor. Ce qui est ancien se dissout, et ce qui naît n’a point encore de stabilité ; gouvernements, magistratures, propriétés, tout se ressent de l’impuissance d’enfants qui font beaucoup, mais sans diriger leurs actions vers un but et sans savoir arriver à un resultat. Charlemagne, en accordant aux gens de lettres une protection inusitée parmi les rois barbares, combat l'ignorance; en propageant, comme Mahomet, sa religion avec le

glaive, il élargit le cercle de la civilisation. HN tendait à ramener l'Occident à l'unité, au moyen d’une administration uniforme, d’une politique commune, et en substituant une législation générale à des coutumes locales. La restauration de Pempire fat une réalisation de ce dessein, bien que ni lai, ni les papes, ni aucun contemporain, n’en vissent elairement Fétendue ni les conséquences ; maïs par cette tentative, appuyée sar le seul élément vital qui subsistét encore, l’auttorité de Église, il mit un terme à la domination dissolvante, destractrice de la barbarie, et ouvrit la route de l'avenir.

Sous l’umité souveraine qui venait de se former ou du moms de se préparer, on apercevait les germes de cette indépendance héréditaire, qui est le caractère de la féodalité. En effet, les domaines et les dignités passaient auparavant de nrain en main, sans ordre ou sans fixité; Charlemagne leur donna de la stabtlité, soit en refrénant l’invasion au dehors, soit en disposant à l'intérieur cette chaîne de dépendances mutuelles. R consolidait ainsi le terrain dans lequel les races germaniques, entées sar le tronc romain, devaient jeter racine pour produire l’Europe moderne. Le progrès, jusqu'alors resté imperceptible par la nécessité dans laquelle se trouvait la société de se relever de son abattement, se montre désormais plus évident.

Nous avions attribué au caractère personnel de Charlemagne la part principale dans ses grandes actions ; la décadenee rapide de son œuvre, sous ses fils dégénérés, en fournit la preuve évidente. Mais c’est aller trop loïn que de dire qu’avec lui tomba tout ce qu’il avait fait : après Jui subsiste la grande unité de la chrétienté, qui empêche lPEurope de s’affæisser tout à fait dans le morcellement des fiefs, et lui permet d'opposer un accord vigoureux à la barbarie qui ls menace au nord et au midi. Un nombre toujours croissant de littérateurs, au milieu des plus grands désastres, prouve que l’impülsion n’a pas cessé avec la main qui la donna. La gloire de Charlemagne survivta comme un reproche pour ses lâches deseendanits, et comme un exemple pour exciter Ia valetr à des exploits grands et généreux. L'Italie, arrachée par lui à la servitude de l'étranger, va s’élancer dans cette brillante carrière où elle devancera de beaucoup les autres nations.

Page 1