‹ Histoire Universelle (volume 4)Chapitre 42 sur 46 · LES CARAVANES · texte numérisé non relu

LES CARAVANES

Les caravanes destinées à traverser des régions désertes ou peu sûres sont formées par différents propriétaires de chameaux, qui s’obligent, en société , à transporter d'un lieu à un autre, et à leurs risques et périls, les marchandises qu’on leur confie. Quand la caravane est complète, les chefs élisent parmi eux un chefk ou commandant, qui dirige les mouvements, ordonne les campem: nts, maintient le bon ordre, veille à la sûreté commune, commanie en maitre, et, à l'occasion, doit être le premier à tenir tête à l'ennemi. Le prix pour les marchandises et pour les voyageurs est réglé à tant par chameau. 1] varie selon les saisons ou selon les circonstances de guerre, en raison du nombre de soldats qu'il est nécrssaire de payer pour escorte, et des dons que l'on doit faire en route aux tribus errantes, selon les régions à traverser. Les chefs sont à cheval, et marchent à la tète de la caravane, qu'ils précèdent quelquefois pour explorer le pays et voir s’il y a des campements suspects. Lorsqu'ils en aperçoivent, s’its se croient supérieurs en furces, ils s’avancent sur eux; mais, s’il y a quelque danger, ils rejoignent la caravane, pour préparer du mieux possible des moyens de defense. Les soldats, armés de fusils, sont d'ordinaire à pied, et ne seloignent jamais du convoi. Quand on doit camper, le Cheik plante en terre une bannière autour de laquelle tous viennent “dresser leurs tentes, en les disposant circulairement; les balles et les -Caisses de marchandises, placées à l'extérieur les unes sur les autres, forment une espèce de retranchement. Dès que le camp est assis, un envoie les chameaux pâturer, en les faisant accompagner par quelques ‘fusiliers et par des serviteurs; à la nuit, on les fait rentrer dans l'intérieur du camp.

Avant le lever du soleil, on plie toutes les tentes, et, aussitôt la première prière (namaz) faite, le cheik donne l’ordre du départ. Tous ‘alors s’acheminent sans s'écarter. Les cavaliers et ceux qui n’ont point de marchandises peuvent seuls marcher en avant à leur gré. D’ordinaire, les personnes libres de tout empè-hement vont de conserve, et, après avoir fait quelques milles, mettent pied à terre pour attendre La

“caravane et faire collation, ou seulement pour avoir le plaisir de fu-

mer à leur aise une pipe et de boire une tasse de café que l’on prépare à l'instant, en ramassant quelques arbustes auxquels on met le feu. Quand la caravane est arrivée, on remonte à cheval, et on la précède de nouveau jusqu'au lieu de campement. Autant que possible, on le choisit de préférence où d’autres caravanes se sont arrêtées, précaution très-importante, parce qu'on y trouve toujours assez de fumier de chevaux et de chameaux pour allumer le feu et préparer les aliments; on s’en sert surtout pour cuire le pain. On pétrit un peu de farine ; puis on enlève la cendre du feu, et l'on place sur le sol ardent la pâte, que l’on recauvre d'une plaque de cuivre chaude; elle cuit ainsi sans brûler. Ce pain est très-mauvais, mais La faim le fait trouver bon, et les Arabes s’en contentent, ainsi que les Tartares. Les voyageurs aisés portent toujours avec eux leur provision de biscuit. Les Arabes n’allument de feu que pour torréfier et faire le café, et pour cuire le pain. Ces deux opérations se répètent chaque jour, parce que leur pain est beaucoup plus. mauvais rassis que frais. On n’y ajoute d’autres aliments que des dattes, des figues, des raisins secs et du fromage renfermé dans des peaux d'agneau.

Il n’y a d'ordinaire, dans toutes les régions de l'Asie, et particulièrement dans l’Arabie, ni routes, ni mème de ponts sur Îles fleuves ou torrents qui coulent loin des villes. Les relations de ville à ville se maintiennent au moyen de chameliers qui ne partent point à jour fixe, attendu qu’ils ne peuvent aller que par caravane. Personne ne voyage seul, vu les dangers Quxquels on serait exposé. Il faut attendre que plusieurs voyageurs ou marchands veuillent aller au même endroit, ou profiter du passage de quelque grand personnage, d’un gouverneur, par exemple (packa ou aga), qui d'ordinaire prend le convoi sous sa protection. 11 y a cependant des caravanes qui ont un jour fixe pour leur départ. Une des principales est celle qui part chaque année de Constantinople pour Damas, et se rend de cette ville à la Mecque. Elle y arrive quelques jours avant la fête Fawen-al-Nahhr, ou, comme disent les Turcs, Kurban beyram, qui tombe le dixième jour du mois dulagia. Une caravane semblable part du Maroc, traverse la Mauritanie et la Libye, pour se joindre à celle des Égyptiens, qui se réunit au Caire, pour gagner la Mecque par la voie de Suez. Il part de la Perse une autre grande caravane, qui, grossissant à son passage par Bagdad et Bassora, se dirige vers le mème point; plusieurs viennent de la Nubie et de l’intérieur de l’Afrique en passant la mer Rouge ; d'autres amënent les pelerins musulmans des régions de l’Hindoustan, et arrivent en Arabie du côté de l’Oman, en traversant le golfe Persique.

Outre ces grandes caravanes, composées de pèlerins dévots, auxquels se réunissent néanmoins en grande quantité des voyageurs et des marchands, il part du Caire chaque année deux ou trois caravanes pour la Nubie, huit ou dix pour la Lybie et la Barbarie, trente ou trentecinq pour Gaza et la Syrie. 11 sort tous les quinze jcurs de Damas six

caravanes se dirigeant sur Bassora, Bagdad, Alep, l'Égypte, DE HIST. UNIV. — T. VIN.

et la Mésopotamie, Bagdad voit chaque mois se mettre en marche quelques petites caravancs de chameaux, d’ânes, de mulets, au nombre de six cents environ, qui se répandent dans le Kurdistan, l'Arménie, la Syrie, la Caramanie, la Natolie, et qui poussent jusqu’à Ispahan et Constantinople. Cette dernière reste en voyage plus de quatre mois. On a vu quelquefois arriver à Brusa des caravanes dont les bêtes de somme, presque tous chameaux, s’élevaient au nombre de cinq mille. Les propriétaires de celles qui viennent de l’Arabie par la voie de Damas et d'Alep vendent leurs chameaux, ne se réservaat ordinairement que le nombre absolument nécessaire au transport du peu de marchandises qu'ils trouvent pour leur retour, à moins que leur arrivée ne coïneide avec le prochain départ des pèlerins pour la Mecque. ù

Les caravanes ne passent pas toujours la nuit en plein air ; hatelants de chaleur et de soif, abattus par la fatigue, parfois après avoir traversé une mer de sable que le vent agite et bouleverse, parcouru ume région déserte, sans arbre, sans culture, sans lieu de relâche et de rafraichissement, les voyageurs ont la satisfaction de se trouver réunis dans ua de ces grands édifices, £an ou £a, et aussi hervan, que les Persans et les Tures appellent kercan séraï, et auxquels on donne vulgairement le nom de caravansérails. Ces édifices sont, après les mosquées, les plus somptueux que l’on voie dans les pays musulmass. Construits par des personnes pieuses, et quelquefois aussi par les gouvernements, ils sont toujours ouverts ; les voyafturs et les caravanes y entrent librement, sans demander permission, y séjournent tant qu’il teur plait, et s’en vont sans rien payer. Cette institution est due au principe de morale religieuse qui oblige tous les musulmans à exercer Thospitahté envers le pélerin ou le voyageur, à quelque nation qu’il apgartienne et quel que soit son culte. En vertu de ce principe, il y a des kan dans tous les lieux habités, et parfois dans les campagnes où l’on présame que les voyageurs pourront être contraints de s'arrôter.

Dans les vies, le nombre des caravansérails est en proportion du commerce «et des marchandises qui doivent y passer. Tous sont bâtis sur des routes frégeentées, à vingtou vingt-cinq milles l’un de l'antre, et, autant que possible, dans le voisinage d'eaux limpides ou dè soarces. Daas cette espèce d’hôtellerie, il n’y a point de meubles; le voyageur est obhgé d'apporter son lit et ce qu'il faut pour sa cuisine. Dans tous, séanmoins, on peut avoir de la paille et de l'orge pour les cheveaux, du pain, du riz, du lait, de la viande, des fruits, pour les hommes, à un prix modique et tarifé. Le voyageur ne trouve que dans certains districts de l'Arabie, c'est-à-dire chez les peuples les plos hos- Pitaliers &a monde, des établissements où ilest logé et nourri sans avoir la moindre chose à payer. On rencontre, surtout dans le Téhama et dans les Etats de l'insan de Sana, c'est-à-dire dans l’Yémen, de ces établissements pieux, qui portent le nom de simséré ou mansal. Le voyageur 7 est traité, lorsqu'il veut s'en contentr, selon l'usage du

NOTES 4ADBITIONNELLES. A6

paye, et coli qui a traversé ces benreunes comiaées a souvent éprouvé | combien état généreuse l'hospitalité arabe. k faut toutefois que les Européens portent leur vin ave eux. Voici comment s'exprime le Danais Mécbube, an parlant du willage de Ménégré, per lequel il paesa en traversant le Téhama : « Ménégré desint remasquable pour neue, en «ee que nous y rencanirâmes le premier managi. C'est ane maison « dans laquelle. les wyagouxs soné reçus gratuitement; la salle cu ca « bane dans lnqnalle ds sont logés est meublée d'en sérir (sorte de « mége); à leur est donné de hiecher, du pain de millet chaud, des lait « & charneen, de bousre et de café. Quand le maître: ds cet établisse- « ment bienésisnt fut informé qu'il était arrivé quelques hôtes qure- ‘« péens, il acsourut aussitôt pour voir si ses serviteurs: nous tesitniont « hions ; s nous Qissions restés plus longiemes, à voulast faine tuer us « moutox 11 nous fit cuire de pain de froment, quy est save dans cette: « proninca, et apperter du lait &: vache quand il vit que eeles de cha e molle 2e naus plaisait pas à cause de sn viscosité. Nos: serviteurs « arabes nous détournèrent d’offrir un cadeau au maître de cette mai « son. de eraime de le ficher; man un de ses gous vint à nous «sans être va, et acecpta lx petite récompense que noue lui dom : « nâÂmeS. » :

On trouve aussi dans la Syric:et dans l’irnck de eus établissements: hospitalwrs. D y a à Ehong, ville de Syrie sur FOronte, appelée -Shoghe pes quelques-ans, en très-beau caravansérail dans lequel les voyageurs, sens ancane distinction, sont reçus et nourris gratuitement une jour-nés entière.

Les caxavaæsérails ont à peu près la même forme. [is sont eunstrnits en carré, avec une grande cour au milieu, et parfois avec deus cours, autour desquelles sent les écuries, et au-dessus, des chembres; au mÿlieu est une petila mosquée ou une simple chapelle pour les prières. On y: antre par uae grande porte, que l'os ferme durant ln nait Les chambres forment uæ carré de doute à quinze pieds, om les: donne à choisir, et toujours sans distinction, au premier arrivant. Les écuries reçoivent ln lemière par de petites femêtwes très-élevées; les chamrires ne sont éclainéss d'ordinaire que par la perte d'entnée. En her, le plus grande partis des voyageurs se placent dans. lesécuries, qui sont très-propres , pour y être plus chaudement que dans les chambres, et aussi. pour veiller sur leurs chevaux et chameaux, Les servitouss dim caravanes restent toujours auprès des bêtes et des mapchandises qui leur sont confiées. Le long du mur de ces écuries règne une espève: ds lit de camp de cinq ou six pieds de large, sur lequel les voyageurs s'étendent en face de leurs chevaux; il y a dans les cours un plancher pareil, qui, dans l'été, sert au même usage que celui de l'écurie. Dans la belle saison, ilest rane que les. canevanes se: pendent dans un caravansérail ; elles préfèrent camper quand elles n'ont point à craindre les voleurs,

La garde de. es, vastes et majestueux édifoes est eonfiée à: des pete sonnes responsables de taut vol de marchandises, de cherauxs eh es

bêtes de somme. Le gardien habite à côté de la porte, et doit entreteair quelqu'un pour balayer ; il remet à l’arrivant la clef de sa chambre, et une natte si on la lui demande. Dans ces cellules gratuites, jl n°y a, comme nous l'avons dit, que les quatre murs, et le voyageur doit apporter avec lui tout ce qui peut lui rendre le séjour commode. C'est ce qui fait qué les Orientaux mettent à leur bagage de route la plus grande simplicité, et lui donnent la forme la plus portative. Celui d’un voyageur à qui rien ne manque consiste en tapis ou une natte, un matelas, une couverture, deux casseroles avec leur couvercle, s’emboîtant l’une dans l’autre, six assiettes, une cafetière, une salière-poivrière en boïs, deux tasses à café sans anses dans une peau, une table ronde en cuir qui s'attache à la selle du cheval, quelques petites outres ou sacs de cuir pour l'huile, le beurre fondu, l'eau, et l’eau-de-vie s'il n’est pas musulman; enfin une pipe, un briquet, une tasse de coco, du riz, des raisins secs, des dattes, du fromage, et surtout du café eùû grains, avec la brüloire et le moulin.

Les négociants et les voyageurs européens ne s'arrangent pas facile- - ment de tant de simplicité, ce qui rend leurs voyages très-dispendieux, et par suite très-rares; mais les Asiatiques, mème les plus riches, ne font nulle difficuité de passer une partie de leur vie de cette manière, sur les routes de Constantinople à Damas, d’Ispahan à Pékin, du Caire à Maroc, et de cette ville à Tombouctou et aux régions intérieures du Soudan. Les voyages constituent leur éducation et leur science. Dire qu'un individu est négociant, c'est indiquer un voyageur. Ils ont aussi l'avantage d'acheter les marchandises au lieu de produire, de se les procurer à meilleur marché, de veiller à leur sùreté durant le voyage , et d’oblenir mème des rabais sur les droits de péage muitiplies ; enfin ils apprennent à connaître les poids et les mesures, dont la grande diversité complique tant les affaires commerciales. Chaque ville a ses poids propres, portant souvent le mème nom, mais d’une valeur differente.

Grâce au système des caravanes, les voyages dans l’Orient sont peu dispendieux. Les frais de transport sont extrèmement faibles; la nourriture des bêtes de somme ne coûte presque rien, puisqu'elles paissent sans rétribution dans les champs incultes auprès desquels s’arrète la caravane, et ne mangent dans les caravan+érails que de la paille et de l'orge, qui partout est à très:bon marché ; le logement est toujours gratuit.

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