‹ Histoire Universelle (volume 4)Chapitre 44 sur 46 · LA CHRONIQUE DE TURPIN · texte numérisé non relu

LA CHRONIQUE DE TURPIN

Une chronique attribuée communément à un écrivain du commen- ‘sement du douzième siècle a été publiée sous le nom de Turpin, archevèque de Reims, mort en 800, g’est-à-dire quatorze ans avant Charlemagne, On peut consulter à ce sujet :

De Vita Caroli Magni el Rolandi historia, Joanni Turpino archiepiscopo Remensi vulgotributa,ad fidemcodicis vetustioris emendata, et observationibus nhiologis illusirata a Sesasruno Cumri; Florence, 1822. |

Quel qu'en fût l’auteur, il s’appuya certainement sur des traditions et des chants qui avaient cours de son temps, et lui-même dit d'un fait qu'il rapporte : Canitur in cantilena usque in hodiernum diem, cap. 13. Mais il remplit son ouvrage d'idées plus conformes à son époque qu’à celle de Charlemagne ; il parle des croisades, du pèlerinage à Saint-Jacques de Galice, de la puissance sacerdotale, etc. Cette chronique a donc un double intérêt, en révélant, sauf le changement des noms, les idées du douzième siècle, et en donnant l’origine de tous ces récits amplifiés, embellis, défigurés même par le caprice des romanciers, et surtout par la brillante imagination de l’Arioste. Nous croyons done qu’on ne nous saura pas mauvais gré d'en donnerici une analyse succin£te,

Après avoir conquis l’Anglie, la Gaule, la Lerraine, la Bourgogne, l'Italie, la Bretagne et des villes sans nombre d’une mer à l’autre, Char- . les, fatigué de tant de guerres, résolut de se reposer ; mais, comme il restait les yeux fixés au ciel, il aperçut tout à coup une bande d’étoiles qui se dirigeaient de la mer de Frise à travers la Germanie et l'Italie, la France et l’Aquitaine, la Gascogne, la Navarre, l'Espagne, vers la Galicie, où était caché le corps du bienheureux saint Jacques. Charles contemplail ee spectacle depuis plusieurs nuits, quand le saint apôtre lui apparut, se plaignant qu'après tant de conquêtes il n’eût pas songé à délivrer la Galiee des Sarrasins. Dieu, lui annonça-t-il, l’avait choisi pour cette entreprise, et le chemin étoilé signifiait précisément l’armée qu’il devait conduire à cette expédition pour exterminer la racæ infidèle et rendre ce voyage sùr pour les pèlerins.

Charles se met done en marche et assiége Pampelune ; mais, après trois mois de siége, elle ne cédait pas encore, quand les prières du roi tirent crouler les murailles. L'archevèque Turpin eut beaucoup à faire pour baptiser les Sarrasins, qui cherchaient à sauver leur vie de cette manière. D’autres villes furent emportées à l’aide du même miracle ou par la force, et quatre, ayant été maudites par Charles, restèrent pour toujours vides d'habitants.

‘ Les idoles furent abattues partout, à l'exception du Salamnéad, fait par Mahomet lui-même avec un art magique si puissant qu’une légion

de démons empêchait qu’il fût jamais brisé. Tout chrétien qui s’en approchait était en péril de la vie, el si un oiseau se posait dessus il tombait mort. ll représentait un géant, une clef à la main, el il était dit que, lorsque le géant laisserait tomber cette clef, on pourrait croire que celui qui devait soumettre l'Espagne à la loi du Christ avait vu le jour. La clef tomba en effet, et les Sarrasins furent mis en fuite.

Charles, après avoir honoré saint Jacques, regagna la France, faisant construire plusieurs églises et fondant des abbayes; mais à peine fut-il de retour qu’Agolant, roi d’Afrique, conquit l'Espagne, d'où il chassa les garnisons de Charles et extirpa la religion chrétienne. Charles revint donc avec des troupes nombreuses et avec Milon d’Angiéria. Tandis qu’il était campé près de Bayonne, un soldat nommé Romaric mourut, après avoir ordonné à un de ses parents de vendre son cheval et d’en distribuer le prix, partie aux prêtres, partie aux pauvres. Le parent dissipa cet argent à faire bonne chere et à mener joyeuse vie. Or après trente jours le mort lui apparut, et lui annonça que, pour n'avoir pas eu de prières, il était resté jusque-là en purgatoire ; que désormais Dieu lui avait pardonné, que le depositaire infidèle serait dès le lendemain plongé dans l'enfer, en punition de son infidélité. Le lendemain le parent épouvanté fut, en présence de tous et au milieu d’apparitions terribles, emporté par les démons, pour apprendre à chacun à ne pas frauder les défunts des aumônes commandées.

Agolant envoya un cartel à Charles, pour lui proposer le combat de vingt contre vingt, de quarante contre quarante, de cent contre cent, de mille contre mille, ou bien de deux cuntre deux, d’un contre un ; mais les siens eurent le dessous. Le troisième jour, Agolant, ayant consuité les sorts, reconnu que Charles avait les astres contraires ; il l’envoya, en conséquence, defier en bataille rangée. Dans la soirée qui précéda le combat, les chrétiens préparèrent leurs armes, et, quelquesuns ayant planté leurs lances en terre, il arriva que le lendemain matin ils y trouvèrent des feuilles. Les soldats, étonnes, les coupèrent par le pied ; mais aussitôt d'autres troncs sortirent des racines.

La journée fut terrible ; quarante mille chrétiens tomberent sous le fer enneini, entre autres Milon et ceux dont les lances avaient donaé des feuilies en signe. de martyre. Charles eut son cheval tué sous lui; alors, se trouvant à pied avec trois mille chrétiens, il tira Joyeuse, sa redoutable épée, et pourfendit plusieurs Sarrasins. La nuit sépara les combattants ; mais le lendemain, quatre marquis étant arrivés d’italie, Agolant batit en retraite, et Charles reprit le chemin de la Gaule.

Agolant fit de nouveaux préparatifs de guerre, et, s'étant allié avec des rois d'Alexandrie, de Bougie, d’Algarve, de Barbarie, d'Arabie et autres, il prit Agen ; ensuite 11 envoya dire à Charles que, s’il venait le trouver dans des dispositivns pacifiques, il lu: donnerait beaucoup d'er, soixante chevaux, et son amitie : c'était un piége pour s'emparer de sa personne. Mais Charles, ayant fait embusquer à peu de distance deux œille soldats, s’approcha de la ville avec soixante guerriers seulement: puis, les laissant dehors, il entra déguisé, sans lance et le bouclier ren-

versé sur le dos, selon l’usage des hérauts d'armes ; ayant été conduit deyant Agolant, il lui dit que Charles venait avec soixante guerriers seulement, et qu’il sortit avec le même nombre, pour aller à sa rencontre. Pendant ce temps il observa bien le visage d’Agolant, examina les lieux les plus faibles des murailles et les forces de la ville; puis il se retira parmi les siens, et, regagnant la Gaule, il rassembla des troupes. Bientôt il revint et il assiégea Agen, et la serra tellement qu’il finit par la prendre. Agolant se réfugia à Santona, et de là à Pampelune, toujours poursuivi Charles réunit la fleur de la noblesse franque, déclara libres tous les serfs qui le suivraient de l’autre côté des Pyrénées, ouvrit les prisons, vêtit ceux qui étaient nus, enrichit les pauvres, pardonna à ses ennemis, arma des chevaliers, et, s'étant fait donner l’absolution par Turpin, il se mit en marche. Agolant, effrayé , demanda une trève durant laquelle il se présenta devant Charles, et eut avec lui une discussion sur la religion, qui se termina, comme d'ordinaire, par laisser chacun plus tenace dansson opinion ; mais, l’épreuve de la bataille ayant été contraire au monarque sarrasin, il promit de recevoir le baptème, lui et les siens.

S'étant rendu auprès de Charles, il le trouva dinant, entouré de plusieurs tables bien servies, où les uns siégeaient en costume militaire, d'autres avec l’habit monacal, ceux-ci en blanc comme chanoines, ceuxlà vêtus en clercs; il s’informa du rang et de la condition de chacun. Agolant remarqua dans un coin douze pauvres assis à terre, dans un habillement misérable, qui, sans table ni serviette, se nourrissaient de quelques restes, et il demanda qui ils étaient : Ce sont, répondit Charles, les gens de Dieu, les messagers de Jésus-Christ, au nombre de douze comme les apôtres, qui sont ici nourris chaque jour. — Comment! reprit Agolant, fes gens sont assis autour de ta table, heureux, bien vétus, repus largement, et les gens de Dieu sont misérables et meurent de faim? Ta loi est fausse; je refuse le baptéme, et demain nous combattrons.

On en vint aux mains le lendemain, et le carnage fut tel que le sang arrivait à mi-jambe aux Francs vainqueurs.

Nous passons d’autres victoires et divers prodiges ; mais enfin arriva de Syrie un géant de vingt coudées, ayant nom Ferragus, de la race de Goliath, envoyé par le sultan de Babylone avec yingt mille Turcs. Il défia les chrétiens, et, Ogier le Danois s'étant avancé contre lui, il le prit sous son bras et l’emporta dans son château. Il en fit autant de Renaud d’Aubépine, de Constantin, empereur romain, du comte Olivier, Alors Roland, fils de Milon, s'étant présenté pour se mesurer avec lui, lutta d’une manière admirable avec cet adversaire monstrueux ; après avoir employé l'épée, ils combattirent à coups de poings, de bâtons, de pierres ; mais jamais Roland ne parvint à entamer la peau de Ferragus. Las tous deux, ils s’assirent et se mirent à discourir. Ferragus raconta alors au guerrier franc que toute sa personne était enchantée, à l’exception de l’ombilic. Roland, en retour, lui exposa sa foi et se mit en devoir de le convertir. Ici se trouve une discussion de théologiens bien

plus que d'hommes de guerre; mais le cathéchisme produisant peu d’effet sur le mécréant, les deux champions en revinrent à leurs premiers arguments, ceux du glaive. La bataille fut rude, et Roland allait succomber, s’il n’eût invoqué la sainte Vierge. A'ors, se relevant soudain, il perça Ferragus au nombril, et celai-ci se mit à crier en appeant Mahomet à son aide. Les Sarrasins, accourus à sa voix, l’'emportèrent dans le château; mais les chrétiens, prompts à les assaillir, s’emparèrent de la place et tuèrent le géant blessé par Roland.

Charles réussit enfin à purger l'Espagne des infidèles, et la distribua entre les siens. Il rétablit les évèques dans leurs siéges, puis il réunit un toncie à Compostelle, fit consacrer par Turpin la basilique de Saint- Jacques, et voulut que tout individu, possédant une maison en Espagne ou en Galice, payät à ce bienheureux quatre deniers par an, moyennant quoi ä serait libre de toute autre redevance.

Le roi Charles avait le teint brun, et était beau de sa personne ; mais il avait le visage fier. Sa taille était de huit pieds, de la mesure des siens, .qui étaient tres-longs. Il avait les épaules larges, les reins bien pris, te ventre convenable, les bras gros, ainsi que les jambes. les jointures très-belles. Il était très-fort dans la bataille et soldat terrible. Ses yeux brillaient comme des escarboucles, comme ceux d’un lion. Ses sourcils étaient longs, et ceux sur qui il fixait ses yeux, quand il était en colère, tremblaient de frayeur. Sa ceinture avait huit palmes de largeur, sans les courroies qui en descendaient. A diner, il mangeait peu de pain, mais le quart d'un mouton ou deux poules, ou une oïie, ou les côtes d’un porc, ou un paon, ou une grue, ou un lièvre entier. 11 buvait peu de vin, et le trempait d’eau. D’un seul coup de son épée il tranchait en deux, de la tète aux pieds, un soldat armé, avec son cheval. 1l redres- Bait avec ses mains quatre fers de cheval, et levait de terre jusqu'à hauteur de sa tète nn soldat armé de toutes pièces, debout sur la paume de #a main. Lorsqu'il tenait sa cour en Espagne, surtout les jours de Noël, de Pâques, de Pentecôte et de Saint-Jacques, il se montrait avec le sceptre et la couronne royale, et l’on portait l'épée nue devant son tribunal. Durant la nuit, cent vingt preux se tenaient continuellement autour de * son lit pour le garder. Quarante faisaient la première veille, c’est-à-dire éix à la tête, dix aux pieds, dix d’un côté, dix de l’autre, avec l'épée nue dans la main droite et un flambeau.a]lumé dans la gauche. Quarante. autres faisaient de même la seconde veille; puis les quarante derniers la troisième jusqu'au jour; les autres dormaient,

Nous ne rapporterons pas ici plusieurs autres exploits glorieux du grand monarque : comment, par exemple, Galafron, émir de Toède, décora dans son palais, du baudrier militaire, le jeune Charles, alors +xilé; comment celui-ci, par amour pour ce mème Galafron, tua dans une bataille Braimar, grand et orgueilleux roi des Sarrasins, ennemi de l'émir ; comment il acquit par sa loyauté différentes villes et châteaux, et les assujettit à la foi de Jésus-Christ; comment il fonda beaucoup d’abbayes dans le monde, exhuma nombre de reliques et de corps de saints, qu'il enchâssa dans l’or et l'argent; comment il fut inaugaré em-

pereur.de Rome, et s'en alla visiter le saint sépulere, FAPPORA le bois de la croix, et dota eusuite plusieurs églises.

Après avoir conquis toute l'Espagne en l’honneur de Dieu et de saint Jacques, Charles, revenant en France, campa près de Pampetutre. Il y avait alors à Saragosse deux rois maures, Marsile et Belvigand, envoyés de Perse par l'émir de Babylone, et qui feignaient de rester volontiers sous la dépendance de Chariemagne. Ce prince leurordenna, par l’intermédiaire de Ganelon, de se faire chrétiens et de lui payer & tribut. Rs lui expédièrent done trente chevaux chargés d’or «et d'argent, avec soixante autres pour ses soldats, portant du win, et, de plus, mille belles Sarrasines. Mais ils offrirent en secret à Ganelon vingt chevaux chargés d'or, d'argent, de vêtements précieux, s'il teur Kvraît l'armée de Charles. Le traitre accepta le traité, et, à son retour, remit à Charles les dons qui lui étaient offerts, en lui disant que le roi Marsike voiaît se faire chrétien, et qu'il se rendrait pour cela en Framce. Chartes æ prépara donc à regagner tranquillement ses États. À son retour, il voulut, d'après le perfide conseil de Ganelon, que Roland et Olivier, avec les plus braves et vingt mille chrétiens, formassent l’annière-garde à Roncevaurx.

Ces ordres furent exécutés ; mais le vin et les fermmes reces en don avaient coûté la vie à beaucoup; puis Marsike et Belvigand, sortant de leurs embuscades, se jetèrenten grand nombre sur d’arrière-garde. Bien que les Francs fissent des prodiges de valeur, resserrés-et dominés datss un passage, H en fut fait an horrible carnage : les uns furent percés de coups, tes autres écorchés, ou pendus, ou #rälés; tous perirent, à l'exception de Baudouin, de Théderic, de Roland, de Turpin et de Ganelon. Les deux premiers, s'étant jetés dans les beis, purentéchapper. Roland, . voyant le grand nombre des ennemis, fit retentér à Roncevaux son terrible cor d'ivuire, aux sons duquel se rallièrent à grand’peine æutour de lui une centaine de chrétiens. H se fit indiquer par en prisonmerle roi Marsile, et, s’élançant contre tui, il pourfend&it d’an coup mm Sarrasn et son cheval, si hien que moitié tomba à droite, moitié à ganche. À ce spectacle, les Sarrasins prirent la fuite, et Roland les poersarïvit en tes massacra mt ; il tua même Marsile.

Mais ses cent compagnons awaient péri, et lui-même avaït tont le corps

‘brisé. Cependant Charles, ne sachant rien de cette trahison, contræuaît sa rout:. Roland, blessé et inqaiet, atteignit an rocher de marbre qui * s'ékvait dans le pré de Roncevaux. Tirant alors du fourreau Burandal, sa redoutable épée, qui ne se serait brisée pear aucun coæp, il s'écria, en la temant à deux mains: « © très-belle épée, épée toujours taisante, « de losgueur et de largeur convenables, de furte trempe, très-blanche « par ta poirnée d'ivoire, très-resplendissante par ta croix d’or, ornée « de très-brillantes lettres sculptées du grand nom de Bieu, A et ñ, re- « doutable par ta pointe aiguë, entourée de la vertu de Dieu, ‘quel « usage sera-t-il fait désormais de ta verta? Qui désormais te possé- « dera? En quelles mains tomberas-taŸ Celui qui t'aura ne sera pas « vaincu ; Ses ennemis ne l’effrayeront pas; mais il sera toujours dé-

« fendu par Dieu, toujours entouré de l'assistance divine. Par toi les « Sarrasins seront détruits ; par toi tombera la race perfide ; par toi scra « exaltée la loi du Christ, et la louange et la gloire de Dieu seront célé- « brées dans le monde entier. Que de fois j'ai vengé par toi le sang du « Christ! Par toi combien j'ai détruit de Juifs et de Sarrasins ! »

Après ces lamentations, craignant’que son épée ne tombât dans les mains des Sarrasins, il en frappa le rocher de marbre, et, répétant le coup par trois fois, il essaya de la briser, mais en vain. Il fendit même en deux parts cette masse solide, depuis le haut jusqu'en bas, sans que le fil de la lame fût seulement émoussé.

Roland se mit à sonner de son cor, quiretentit comme letonnerre, pour rallier auprès de lui les quelques chrétiens qui s'étaient réfugiés dans les bois par crainte des Sarrasins, ou pour rappeler les autrés, qui déjà avaient passé les défilés, afin qu’ils fussent présents à ses funérailles, reçussent son épée et son cheval, puis continuassent de poursuivre les Sarrasins. Telle fut la force avec laquelle Roland, en ce moment suprême, souffla dans sa trompe d'ivoire, qu'elle éclata par le milieu, et que luimême se rompit les veines et les nerfs du cou. Le son en fut porté par l'ange jusqu'aux oreilles de Charles, qui se trouvait campé dans une vallée vers la Gascogne, à quatre milles loin de Roland. Le roi voulait courir aussitôt à son secours ; maisil en fut dissuadé par Ganelon, qui, connaissant trop bien les souffrances qu’endurait le guerrier, dit à Charles que Roland avait coutume, pourles moindres choses, de sonner du cor toute la journée ; qu’il n’avait pas besoin d’aide pour le moment, etqu’il sonnait sans doute en chassant dans les forêts. O trahison à comparer à celle de Judas! Le malheureux Roland gisait sur l’herbe, aspirant après une goutte d’eau pour apaiser sa suif ardente. Il fit signe à Baudouin, qui survint en ce moment, de lui en procurer ; mais il en chercha de tous côtés sans en trouver, etvoyant Roland près d’expirer, il le bénit ; puis, dans la crainte de tomber entre les mains des Sarrasins, il monta - sur son cheval, et il s'élança du côté de l’armée de Charles.

À peine fut-il parti que Théderic arriva etse mit à verser des larmes sur le vaillant guerrier, qu’il exhortait en même temps à faire sa profession de foi. Roland s’était confessé ce jour-là même de ses péchés, et avait reçu l’eucharistie. Il commença donc sa confession en disant tout ce qu’il avait fait et souffert pour propager la foi du Christ, et priant Dieu de le délivrer de la mort éternelle ; il dit qu'il était grand pécheur; mais, connaissant l'immense miséricorde de Dieu, qui pardonna aux Ninivites,. à la femme aduitère, à Pierre, au larron, il se confiait dans l’espoir d'obtenir aussi pardon et de passer à une vie meilleure.

Se frappant alors avec les deux mains le sein et le cœur, il commença à faire des actes de foi, accompagnés de gémissements et de larmes, et à faire sur sa poitrine et sur tous ses membres le signe de la croix. Enfin, étendant ses mains vers le Seigneur, et le priant de pardonner à tous les chrétiens tués dans cette guerre par les Sarrasins, et de les admettre au royaume des cieux, il expira. Son âme fut recueillie par les anges, et portée par eux dans l’éternelle gloire des saints martyrs.

Turpin, qui, ce jour-là, célébrait la messe des morts en présence de Charles, ravi soudain en extase, entendit les chœurs célestes chanter, et vit l’archange Michel conduire l’âme de Roland au ciel, avec celles de beaucoup d’autres chrétiens; il vit aussi une horrible phalange emporter Marsile dans le royaume de l'enfer. Comme Turpin, après la messe, racontait sa vision à Charles, arriva Baudouin sur le cheval de Roland : il annonça ce dont il avait été témoin, et dit qu'il avait laissé le guerrier expirant auprès du grand rocher. De grands cris et des gémissements s’élevèrent dans toute l’armée, à une aussi triste nouvelle, et les soldats revinrent sur leurs pas. Charles, le premier, trouva Roland étendu sans vie, bras en croix sur sa poitrine. Se jetant sur lui, il se mit à pleurer avec des sanglots, des soupirs et des gémissements infinis, s'égratignant le visage, arrachant sa barbe et ses cheveux sans pouvoir proférer un mot. Enfin il laissa échapper mille lamentations, en invoquant la mort, pour ne pas être séparé de lui. Après tant de larmes inutiles, il campa dans ce lieu avec son armée, embauma avec de la myrrhe et de l’aloès le corps du héros ; toute la nuit on célébra de magnifiques obsèques au milieu du deuil, des chants funèbres, des prières, et d’une infinité de flambeaux et de feux allumés dans les bois.

Le matin, tous se transportèrent en armes sur le lieu de la bataille, dans Ronceveaux, où gisaient ceux qui avaient combattu, et ils les trouvèrent ou sans vie ou près d’éxpirer. Olivier était étendu mort sur la terre, en forme de croix, étroitement lié avec des cordes à quatre pieux enfoncés dans le sol, écorché depuis le cou jusqu'aux ongles des pieds et des mains avec des couteaux très-aigus, percé de toutes parts de lances, de flèches et d’épées , et tout broyé de coup de masses. Le deuil, la pâleur, les gémissements, les cris de douleur, remplissaient le bois et la vallée ; car chacun déplorait en versant des larmes la perte de celui qui était l’ami commun. Le roi jura le Tout-Puissant de poursuivre les païens, et se mit à l’instant même sur leurs traces avec toute sa troupe.

Le soleil s’arrèta immdbile, en prolongeant ce jour presque autant que trois journées. Charles trouva les mécréants, qui mangeaient étendus sur les bords de l’Ébre, dans le voisinage de Sarragosse. 11 en tua quatre mille, et retourna avec ses troupes dans Roncevaux; ayant fait transporter les morts, les blessés et les malades à l'endroit où gisait Roland, il se mit àrechercher si Ganelon avait véritablement trahi, comme l’affirmaient plusieurs desescompagnons d’armes. Pour s’en éclaircir, il assigna le champ de bataille à deux ehampions, c’est-à-dire Pinabel pour Ganelon, et Théderic pour son propre compte, afin qu’ils se battissent à la vue detous, et qu’on vit la fausseté du fait. Théderic ayant tué subitement Pinabel, et la trahison de Gannelon étant dès lors évidente, Charles commanda que celui-ci fût lié à quatre chevaux ardents : l’un fut poussé vers l’orient, l’autre vers l’occident, un troisième vers le midi, le derpier vers le nord, et chacun d’eux emporta un quartier du traître.

Cependant les pieux offices ne cessaient pas pour les morts et les blessés : ceux-ci étaient transportés sur les épaules; le corps de ceux-là

étaient embaumés avec de la myrrhe par leurs amis ; à défaut d’aropates, quelques-uns employaient le sel, et enterraient les cadavres en pleurant, ou les conduisaient en Franec.

Les cimetières d'Arles et de Bordeaux donnèrent la sépulture aux preux, et Charles fit de grandes largesses pour que l’on continuât à dire des messes pour leurs âmes. Turpin accompagna Charles jusqu’à Vienne, où il demeura presque mourant des coups qu’il avait reçus ; tandis que le roi, de retour à Paris, réunit en eoncile, dans Saint-Denis, les évéques et les prélats, remercia Dieu de ce qu’il lui avait donné la force de subjuguer les infidèles, conféra à cette église la juridiction sur toute la France, ajoutant à cela de grands priviléges, de grands dons, avec l'obligation pour tout propriétaire de payer quatre deniers par an pour la construction de l’église, et Ron libres les serfs qui les payeraient volontairement.

Il pria ensuite sur le corps du saint, pour le salut de ceux qui concourraient de bon cœur à l’œuvre pieuse, et de ceux qui avaient péri en Espagne pour conquérir la couronne du martyr. Durant la nuit, saint Denis apparut au roi en songe, lui annonçant qu'il avait obtenu pardon pour quiconque irait, à son exemple, eombattre les Sarrasins, et guérison de leurs blessures pour ceux qui contribueraient de leurs deniers à l'érection de l’église. Quand cela fut su, on courut en foule à l’offerte et ceux qui s'exécutaient spontanément étaient appelés Francs de Saint- Denis, parce que, selon le roi, ils étaient affranehis de toute servitude. De là vint que la terre de l'Église changea son nom de Gaule en celui de France, c’est-à-dire libre du servage d'autres nations.

Alors Charlemagne, s'étant rendu à Aix-la-Chapelle, fit disposer dans un palais des bains tièdes; il décora d’or et d’argent la basilique de Notre-Dame, élevée en cet endroit, et lui fit don de vases et d’ornements; il y fit représenter l’Ancien et le Nouveau Testament, et fit peindre aussi le palais voisin.

Un jour que Turpin récitait dans Vienne le psaume Deus in adjutorium, il fut ravi en extase ; il vit des soldats innombrables et horribles passer devant lui, se dirigeant vers la Lorraine. Quand tous furent passés, Turpin demanda à l’un d’eux, noir comme un Éthiopien, qui fermaitla marche, où ils se dirigeaient ; il apprit de lui qu’its se rendaient À Aix-la-Chapelle pour assister à la mort de Charlemagne, et pour emporter son âme dans les abîmes. Turpin le conjura par le nom du Christ de venir à lui lorsqu'il retournerait. Et, avant que le psaume fût terminé, voilà que les démons repassent par milliers dans le même ordre que précédemment. Le dernier lui raconta alors que Michel avait mis dans la balance toutes les pierres et tout le bois des églises bâties par Charles, que les bonnes œuvres l'avaient emporté aïnsi sur les mauvaises, ce qui fit que son Âme leur avait été enlevée.

Tarpin apprit que Charles était mort ce jour-là même, rt que, par l'intercession du bienheureux saint Jacques, en l'honneur duquel il avait élevé tant d’églises, il avait été admis au ciel. Dans les six jours qui précédèrent son trépas, le soleil et la lune s’obscurcirent ; le nom

du roi Chartes, inscrit dans Sainte-Marie d’Aix-la-Chapelle, s’effaca de lui-même; le partique qui s'élevait entre cette basilique et le palais s'écroula ; le pont de bois qu'il avait fait construire, en six ans, avec beaucoup de travail, brüla. Comme Charles se rendait d'un lieu à un autre, le jour s'assombrit tout à coup, et une grande flamme Jui passa de droite à gauche devant les yeux : effrayé de ce prodige, il tomba de cheval. |

L est à croire que le pieux monarque a reeu la couronne de ces martyrs avec lesquels il endura tant de fatigues. Son exemple prouve que celui qui bâtit des églises se prépare le royaume de Dieu, qu’il est comme Charles arraché aux griffes redoutables de l'esprit de l'abime, et qu'avec l'intercession des saints en l'honneur desquels il éleva des basiliques, il est plcé au nombre des élus.

Tout le monde connaît plus ou moins les différentes traditions introduites dans les poëmes de chevalerie relativement à ce héros; mais on en trouve une entièrement neuve dans un poëme hollandais du treizième siècle, intitulé Helgast et Charlemagne, et publié récemment par Hoffman de Fallersleben, dans les Horæ belgicæ. Charles fait le voleur de grand chemin. Une nuit ilest réveillé par la voix d’un ange, qui lui dit : « Lève-toi, noble Charles; Dieu te l’ordonne par ma bous che; prends tes vètements et tes armes, et va voler cette nuit, ou tu ses mort. — Quel songe étrange! » s'écrie l'empereur, et il se rendort; mais l'ange revient à la charge, et, le réveillant avec plus de force, lui commande de se lever pour aller voler.

« Mai voler! » répond Charles; « mais il n’existe pas sur la terre ou « comte ou roi plus riche que moi. De Cologne à Rome tout appartient « à l’empereur; je règne sur les rives du Danube, sur la Galice et sur « l'Espagne. Qu'ai-je done fait, malheureux, pour que Dieu me com- « mande de voler?»

ll essaye de se rendormir encore; mais l'ange ne lui laisse pas de trève ; si bien que Charlemagne s'écrie, désespéré : « Soit, je ferai « comme Dieu l’ordonne ; je me ferai voleur, dussé-je être pendu par. « la gorge! »

S'étant levé et vêtu, il prend ses armes, toujours à sa portée auprès de son lit, passe à travers ses gens qui dorment, descend à l'écurie, selle un cheval et se dirige vers la forèt, désolé de cet ordre fatal. Tout en chevauchant, il se rappelle qu’il avait banni pour une faute légère le chevalier Helgast, et {len éprouve du regret. Enfin il se met à attendre sur la route les voyageurs, respectant le pèlerin et le marchand, mais dévalisant sans pitié évèques, chanoines et abbés.

Touten rèvant, Charles s’enfonce dans la forêt, jusqu’au moment où il aperçoit un chevalier vêtu de noir, portant un écu noir, et montant un cheval également noir. Ce guerrier l’arrête, et lui dit : « Qui es-tu ? «a Où vas-tu ? Comment s'appelle ton père ? » Charles reprendavyec fierté : « Jamais personne ne m'a contraint à faire une chose contre ma vo- « lonté.Je ne te dirai pas qui je suis ; mais nous combattrons l’un « contre l’autre, et le vainqueur dictera ses conditions au vaincu. » Le

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