CHAPITRE X
MYEETISSEMEim.
Puisque nous avons abordé celte matière , nous poursuivrons ^^S^ ta exposant les autres divertissements de nos pères , ces détails n'étant pas superflus pour retracer au vif cette époque^ la plus théâtrale et la plus pittoresque qu'il y ait^ soit pour les mœurs y soit pour les événements.
A l'occasion des tournois^ des cours d*amour ou de quelque circonstance heureuse , il était d'usage d'ouvrir cour plénière, solennité lors de laquelle quelqùe riche seigneur, ou les communes^ appelaient le peuple tout entier à prendre part à leurs plaisirs. Nous en avons vu chez les Perses une très-ancienne , quand Assuérus traita pendant sept jours tout le peuple de Sose^ depuis le plus grand jusqu'au plus petit , dans le vestibule de ses jardins et dans les bosquets^ ornés avec un faste royal , chacun pouvant prendre les mets qui lui plaisaient, a II < n'y avait personne pour forcer à boire ^ mais un des grands c était préposé à chaque table , afin que chacun se servit ce qui f lui était agréable (1). »
La même chose avait lieu dans les cours plénières^ dont les préparatifs se faisaient avec une pompe incroyable ; ihy accourait des chanteurs 9 des joueurs d'instruments , des saltimbanques, des charlatans y des danseurs de corde, des bouffons, qui recevaient le vêtement, la nourriture et de Targent. Des tables étaient dressées, dans les cours et sur les gazons, pour quiconque se présentait , et on ne laissait partir ni baron ni seignëur sans qu'il eût reçu des présents proportionnés à son rang. Aux noces de Boniface, père de la célèbre comtesse Mathilde, les banquets continuèrent trois mois durant; nombre de ducs , au dire de Donizzone, s'y rendirent, avec leurs chevaux ferrés d'argent; on tirait le vin dans des puits , avec un seau suspendu à une chaîne d'or , et Ton voyait bien d'autres magnificences. Lorsque Can de la Scala eut recouvré Vérone, il fit publier une cour pléoière pour un mois, et, dans la ville seule, on compta cinq mille chevaux étrangers. En 1253, il en fut tenu une à Milan, près
(1) Livre d*£€ther, I, ^8.
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de la porte de Verceil, par «ertaînes compagnies de nobles et de bourgeois dont ladevise était blanche et rouge^ et qui firent élever un grand nombre de pavillons et de berceaux de feuillages, où chacun trouvait une table abondammefit servie. Tous les jours, les citoyens de trois quartiers de la ville venaient là faire chère lie; mais^ afin que les autres eussent leur part de plaisir, des tables étaient dre^es d^ns les rues et les places, où Ton trouvait à boire et à manger.
Bonamente AUprando, qui a laissé une cbromque de Mantoue ea vers grossiers (i), décrit en détail la cour plénière tenue par les seigneurs de Gonzague à l'occasion de leiu* triple mariage : grand nombre de seigneurs vinrent de toutes parts, chacun apportant en don des habits de velours ou de drap^ de petit-gris et d'écarlate, doublés les uns d'agneau, les autres de renard ou de lapin, ou bien de vair avec des boutons d'argent ^ on n'en compta pas moins de trois cent trente-huit > qui tous furent distribuées à des bouffons et à des magistrats. Ceux-ci donnaient des coupes d'argent, Ceux-là des cuillers, d'autres, des bassins, ce qui en tout atteignit le poids de deux cent cinquante marcs. Un seigneur ofTrit des tailloirs et des gobelets de bois assez grands pour suffire à . toute la cour. La communauté des marchands fit cadeau de cent mille ducats ; beaucoup apportèrent de la viande et de la volaille, quelques-uns amenèrent de magnifiques destriers.
Les Gonzague, de leur côté, firent plusieurs dons, entre autres vingt-huit chevaux d'une valeur de deux mille deux cents ducats; les dépenses en foin^ avoine, vivres s'élevèrent à cinquante- deux mille livres. Vingt-cinq chevaliers de la haute noblesse furent habillés, et la féfce dura huit jours en tournois, joutes, exercices guerriers, bals et concerts; il y eut jusqu'à quatre cents musiciens et bouffons, qui s'en allèrent gratifiés de vêtements et d'argent.
Le même chroniqueur nous parle aussi des fêtes qui, vingt ans après, se firent à la môme courpourle mariage de la fille de Galéas Yisconti avec Lionnel, fils du roi d'Angleterre. Cent couverts furent disposés dans la grande salle pour les convives les plus illustres; les autres mangeaient dans les autres appartements, et telle était la quantité d'instruments qui jouaient qu'on n'entendait rien autre chose. Les services étaient apportés à cheval et accompagnés de cadeaux : le premier service se composait de cochons de lait dorés, avec deux léopards richement garnis et douze paires de limiers; le second, de lièvres et de brochets dorés, que suivaient
(I) DanslesAntiq. ilal., t. V,
sapMretéeléyrieny oioéftd'itfBeiitet desoie, etde sixautoun; le ifoiflîème, de Teaa et de truites^ avec le présent de six brode» qukis («OvMn) bordés de velours, à boucles dorées et cordons de soie noire. Au quatrième, vinrent des perdrix » des cailles , dw ombrée dorés, avec douse éperviers aux grelots d'argent, et dôme paires de chioislNraquesi. Pourcinq«ièineservice, on donna des canards, des carpes, avec douie fiuicoos, le chaperon brodé de perles. Au sixième, il y eut delà viande de boeuf, dea chapons aMaiaooDésà TaUetdes esturgeons, avec douxe harnais pour joutes.
Le septième fut de veau, de chapons au citron et de tanches, avec dooae lances et autant de selles dorées. Au huitième, on apporta des anguilles, de la viande de bœuf hachée et pétrie au fironiage et au sucre, avec douze équipages de guerre, riches el complets, en tout point. Au neuvième, parurent des viandes des poolets, des poissons en gélatine, avec douze pièces de brocart d'or et autant en soie de couleur. Au dixième, ce furent des conques de gelée savoureuse et de grosses lamproies, avec le don de deux tonneaux de vin, de six bassins et d'autant de mortiers en argent doté. Le onzièoèe service consista en chevreaux, oisons et agooes, avec le présent de six coursiers caparaçonnés, autant de lances, targes et casques d'acier, dont un garni de très-belles perles. Le douzièmeconsista en lièvres et chevreuils à la sauce et en poisson sucré, avec six destriers, six lances et six casques. Le treizième, en viande de bœuf et de cerf assaisonnée au sucre et au citron, en tanches et autres poissons, avec six palefrois richement enharnaehés. Le quatorzième, en tanches et en poulets, avec six destriers de joute. Le quinzième, en choux, en haricots et en langues salées, avec un capuce et un pourpoint ouvragés à compartiraents, et doublés d'heroùne. Le seizième fut de lapins, de paons, de eiêomsy d'anguilles assaisonnées au cédrat, avec un large bassin d'argent, un ornement de rubis et de diamants, une perle d'an graadprix et <piatre ceinture&d'argent doré. Le dix-septième, de jonchées et de fromages, avec le don de douze bœufs. Les fruits arrivèrent au dessert ; puis vinrent les vins, et cent cinquante chevaux pour donner aux barons et aux chevaliers, avec divers ol^ets d'habillement et de bijouterie. Les bourfons eurent pour leur part cent cinquante habits; après beaucoup de tournois et de jeux, chacun se retira content.
Dans les temps d'existence isolée, oii les distractions brillantes étaient rares, on recherchait avec avidité ces occasions d'étaler son luxe et d'acquérir de la renonunée. On y songeait une an-
ONZIEME iPOQUE.
née d'avance, et l'on dépensait dans un jour ce qui, dans les sociétés raffin^s^ se distille jour par Jour en plaisirs habituels. Aujourd'hui un homme riche a tous les jours dix couverts à sa table honorablement servie ; il va au théâtre le soir, fréquente les bals^les réunions, tandis que le châtelain d'alors, vivant solitaire dans son manoir, dépensait une fois pour toutes des sommes énormes; il y avait chez lui plus d'apparence et moins de réalité, plus de pompe et moins de bien-être.
Repat. Ceux qui n'observent pas seulement le c6té frivole des cho* ses auront remarqué, dans l'importance attribuée à l'acte de boire et de manger ensemble, uu des sentiments communs de l'espèce humaine. Les Grecs disaient que la table esiVentremeHeuse de l'amitiéy et la divine Hébé versait à la ronde le nectar à leurs divinités. Chez les Romains, il ne se faisait ni traités, ni accords^ ni fêtes, ni cérémonies sans repas (4). Les Germains discutaient aux banquets les questions de paix et de guerre ; le nom de convive du roi était, chez plusieurs nations barbares^ un titre d'honneur et un signe distinctif de la condition d'homme libre. Aujourd'hui encore, on regarde comme une politesse d'inviter à dîner les gens qui souvent feraient chez eux un meilleur repas, et comme un honneur d'être assis à table à cêté du prince. Cela n'est pas moins vrai à la table du pontife qu'à celles de Tamerlan et d'Attila; de même qu'aux banquets politiques de France, d'Angleterre, de Suisse s'épanchent des sentiments généreux ou turbulents, sous la tente du Bédouin comme dans la hutte du Cacique, le breuvage et la nourriture sont le premier gage de l'hospitalité.
Il semble qu'il y ait toujours eu quelque chose d'expressif et de religieux dans les réunions d'hommes qui venaiént autour de la même table pour les funérailles et les fêtes : Achille invitait Priam à partager son repas; des tables se dressaient auprès des bûchers d'Hector et de Patrocle; les chrétiens se réunistsaient aux agapes^ et nous donnons des repas de famille aux grandes solennités. Ce sentiment général fut ensuite consacré par la religion, lorsqu'elle convia les chrétiens à la communion , autour d'une même table.
Les banquets du moyen âge étaient des solennités à la fois populaires et aristocratiques. Un repas magnifique fut donné à Milan par Galéas Yisconti dans la cour de l'Arengo, à l'endroit où s'élève aujourd'hui le palais archiducal. Corio rapporte que « l'on « présenta d'abord à chacun des convives, pour se laver les
(I) Yoy. t. IV.