FÊTES DES VILLES
aux flambeaux où semblèrent se renouveler les prodiges de la magie. La chasse donnée^ en 1333^ dans le Golisée, fut tristement mémorable. Dans celte chasse figurèrent Cecco délia Valle, avec l'habit miparti blanc et noir^ portant pour devise , Je svis Énée pour Lavinie, par allusiôn à celle qu'il aimait, et qui se nommait ainsi ; Mezsu) Stallo, vétu de deuil à cause de la mort de sa femme : Je vis inconsolable; un fils des seigneurs de Polenta y en surcot rouge et noir : Si je me noie dans le sang, quelle douce mort ! un autre, en jaune : Garde:s^ous de la folie d'amour ; un autre ^ qui avait adopté le gris cendré : Je brûle sous la cendre; un Gonti^ vêtu de drap d'argent : Ma foi n'est pas moins blanche; Cappocio , dont l'habit était rose pâle : Je suis Vesclave de la Romaine Lucrèce y en signe de son amour pour la chasteté ; un autre, dont le costume était en damier noir et blanc : Fou pour une femme; un autre, vert de mer et jaune : Qui navigue par amour perd l'esprit; un jeune StuUi , vêtu de blanc y avec les attaches et le panache rouges : Je suis apaisé à demi ; un autre^ bleu céleste , qui avait sur son écusson un chien enchaîné : La foi me tient et maintient; m autre, aux couleurs sombres^ braies blanches et soubreveste noire , ayant sur son casque une colombe avec un rameau d'olivier au bec : T apporte toujours la victoire; un autre habillé de vert pâle : Xeus vive espérance ^ mais elle se meurt déjà. Nous passons sous silence les autres devises et couleurs. A mesure que les noms des acteurs sortaient de l'urne^ ils descendaient dans l'arène , et, après avoir salué les dames , tirant le glaive^ ils donnaient la chasse aux taureaux, au milieu des applaudissements des spectateurs. Mais la fôte se termina d'une manière déplorable, car dix-huit d'entre eux succombèrent dans leur lutte contre ces animaux en fureur; ainsi à ce spectacle sanglant succéda un grand deuil, quand la foule se transporta à Saint-Jean de Latran pour assister aux funérailles des victimes (1).
Lorsque les habitants des villes eurent recouvré leur liberté, ils voulurent avoir leurs jeux publics, qui pour la plupart furent des simulacres de guerre et des exercices de force. Le champ clos et le cirque étaient, à Milan, les lieux où ils se réunissaient par bandes pour se livrer à la course, à la lutte; à Vérone , c'était le Gampo Fiore;à Vicénce,le champ de Mars; à Padoue, le Pré de la vallée; àLucques, le pré où l'on célèbre encore par des courses le 14 septembre. A Pise, le jeu du pont rappelait
(i) LuDOTico BoMcoNTE MoMiLDBScHu inno/ei, ap. Refi\ It. Script., Xll»
ONZIÈME ËPOOUK.
Cinzica, dont le courage, dîsait-on, avait défendu sa patrie surprise par les Sarrasins (1). La ville se divisait alors en deux partis, celui du Bourg et celui de Sainte- Marie ; puis, s'avançant de côtés opposés sur le pont d'Arao, et armés de bâtons, ils donnaient les uns sur les autres avec uhe véritable fureur, jusqu'au moment où la victoire se décidait pour l'une des factions : c'était trop pour un jeu , trop peu pour une bataille , comme le dit Pierre Léopold. Nous avons vu à Ravenne des divertissements de ce genre se convertir en sanglantes tragédies (2). A Sienne^ on fêtait saint George, représenté par un homme d'armes qui, s'avançant contre un dragon, le combattait vigoureusement jusqu'au moment où sa victoire était annoncée par les applaudissements de la foule. Les Siennois célébraient fréquemment , dans la Lice et dans le Champ, des fêtes dont on peut voir un reste dans les courses qu'on y fait aux mois de juillet et d'août, sur des chevaux diversement armoriés. Les habitants de Sienne avaient, dans fart du pugilat, autant de réputation que les Anglais aujourd'hui ; ceux de Prato étaient renommés pour le calcium (3), et les Florentins pour le jeu du ballon avec le brassard. Dans le quartier Carbonara, à Naples, on Uvrait souvent, par récréation , des combats à mort, même au temps de Pétrarque, qui chercha en vain, par Tautoritéde son langage, à faire exécuter les prescriptions méconnues des conciles.
Ainsi, tandis que les nobles avaient leurs fêtes aristocratiques, le peuple , obligé d'en payer les frais, voulait avoir les siennes, dont la religion était souvent Toccasion, même quand elles faisaient contraste avec elle. En Lorraine, on brûlait, à la mi-carême , les paillasses des tilles de joie (4). A Lyon, on faisait courir un cheval fou, c'est-à-dire un cheval en carton monté par un cavalier aussi en carton , ayant le diadème en tête. Un homme se cachait dans le cheval, et le faisait courir, sauter, gambader, au milieu des éclats de rire , des sifflets et des imprécations de la populace. A Rouen, l'oison bridé, chamarré de rubans, était mené par deux officiers de l'abbaye de Saint-Ouen, au son des instruments et des chants joyeux , au Grand-Moulin ; là, on le présentait au corps
(1) Voy. vol. IX.
(2) Voy. vol. VIII.
(3) Sorte de jeu que les andeos appelaient «pA^omocAie, et qui s'est coiMervé dans la Toscane. Il consiste en un gros ballon que les joueurs tâchent de s'dter les uns aux antres.
(4) C'eslencore dans plpsieurs pays, notamment à Brcscla, Tépoque d'une sorte de bacchanale, où Ton brûle des mannequins dlTenement accoutrés.