‹ Histoire universelle (volume 5)Chapitre 30 sur 86 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

liCEIIDES, NOUVELLES, ROMàllS.

tl4

ONZIÈME ÉPOQUE

Les faits contemporains en fournissaient d'ordinaire le sujet : c'étaient des entreprises héroïques , des actes de générosité , des plaisanteries, et l'on peut s'en faire une idée en lisant les Cento iVovelle antiche j l'une des choses les plus délicieuses de la langue italienne. Souvent aussi (ce qui était une conséquence des mœurs du temps) ces récits dégénéraient en obscénités, comme on le voit dans le Décaméron et dans les autres anciens recueils de contes , en quelque pays que ce soit. D'autres fois , il s'y mêlait des traditions sacrées et monacales, cette source nouvelle , comme nous l'avons dit , de la littérature moderne ; alors Marie en était le sujet habituel^ comme les femmes servaient de texte aux nouvelles profanes. Nous n'avons pas cru chose oiseuse 'de citer quelques légendes, telles qu*elles étaient débitées ou par des jongleurs pour amuser, ou par des personnes dévotes dans une intention pieuse (4).

Saint Bavon, ermite de Gand , rencontra un individu qu'il avait vendu quand il était dans le siècle. Désespéré au souvenir d'un si grand crime , il va à lui en disant : C'est moi qui t'ai lié; bats^moi, mets-moi en prison j aux fers. L'autre refuse; puis enfin, vaincu par les instances du saint, il le lie, lui rase la téte, lui serre les pieds avec une corde , et le conduit à la geôle publique. — Celui qui entendait un pareil récit comprenait que l'esclavage était un mal^, et compatissait aux souffrances qu'il entraînait. Quel plaisir et quelle consolation surtout pour les serfs!

Saint Martin, étant soldat, lavait son esclave et mangeait avec lui. Il jette la moitié de son manteau à un pauvre qu'il voit nu au cœur de Phiver, et, la même nuit, Jésus-Christ lui apparaît vélu de cette moitié de manteau. Saint Vandrille , abbé de Fontenelle, voyant devant la porte du palais de Dagohert une carriole renversée, et les assistants se moquer du pauvre qui en était tombé, met pied à terre pour l'aider à se relever, et , bien qu'il se salisse de fange au milieu des huées de la populace parisienne, il accomplit son œuvre charitable. Parfois ce sont des voleurs qui ne trouvent plus la porte pour sortir; ou bien des saints opposant des sermons aux armes de ceux qui les assaillent; des vierges dont la vertu outragée est vengée par une lèpre affreuse qui couvre les coupables; des ermites auxquels est révélée la damnation de l'oppresseur.

Les Lombards, ayant fait prisonnier un diacre près de Nocera, voulaient l'égorger; mais le prêtre Santulus obtint qu'ils le lui

(I) Voy. t. vif, p. 503.

LÉGSNDESj nOUYELLES^ ROMANS.

donnassent en garde, offrant d'en répondre sur sa téte. A peine eul-il vu les Lombards endormis qu'il contraignit le diacre à s'enfuir, puis s'offrit volontairement aux ennemis , qui le condamnèrent à nwrtj mais le bourreau resta le bras levé sang pouvoir frapper, jusqu'à ce que le saint lui-même lui eût rendu le mouvement, après lui avoir fait jurer de ne s'en servir jamais pour donner la mort à un chrétien. Alors les Lombards lui offrirent à l'envi des bœu& et des chevaux, fruits de leur pillage ; mais il dit : Si vous voulez me faire un don, livrez-moi les esclaves que vous avez faiiSy et je prierai Dieu pour vous. Et ils les renvoyèrent tous avec lui (1). Une autre fois l'abbé Soranus donne aux prisonniers faits par les Lombards les vivres qui se trouvent dans le couvent, et jusqu'aux légumes du jardin j puis , n'ayant pas d'argent pour rassasier la cupidité des vainqueurs , il est massacré. La compassion inspirée par les souffrances de ces hommes pieux devait sans doute tourner à l'avantage des malheureux.

Un dragon vomi par Tenfer infestait les environs de Rouen ; saint Romain, évêque de cette ville , sort pour aller le combattre, revêtu des ornements pontificaux , accompagné seulement d'un condamné à mort, auquel il avait promis la liberté. Mais, à l'aspect du monstre, le criminel prend la fuite; le prélat, au contraire, lui passe son élole au cou , et le force à suivre docilement jusqu'au moment où les exorcismes le firent disparaître au milieu de Tallégresse universelle. On figurait ainsi le génie du mal vaincu et dompté; mais le symbole obtenait créance comme une réalité. En souvenir de saint Romain , le chapitre de Rouen faisait grftce chaque année à un condamné à la peine capitale '.'droit précieux au milieu de tant d'abus de la force.

Un pauvre venait-il demandant l'aumône à la porte , la légende racontait que Jésus-Christ avait quelquefois pris cette forme , et honoré de sa présence la table hospitalière de Grégoire le Grand. Un pèlerin demandait-il à être hébergé dans le chenil ou dans l'écurie, on se rappelait Alexis, fils de princes , vivant inconnu sous un escalier de la maison paternelle, et recevant un grossier morceau de pain des serviteurs de ses parents.

Quelquefois l'expression défectueuse des arts ou des symboles mal interprétés donnaient naissance à des légendes. On représentait saint Nicolas de Mira avec trois catéchumènes près de lui , plongés dans la cuve baptismale; mais, pour exprimer leur infériorité , ils étaient figurés plus petits que le saint. Le vulgaire

(I) BoLLAND, 11 avril.

ONZlicinB ÉfOQUK.

vit en eux trois enfants qu'un rite impie avait fait plonger dans une chaudière bouillante , et que ses prières avaient ressuscités* Le pourceau placé aux pieds de saint Antoine pour signifier Fen* nemi infernal dont il avait triomphé , fournit carrière aux imaginations qui s'exercèrent à interpréter dans un sens vulgaire ce qui était symbolique (1).

Ce penchant de notre nature chamelle à rechercher le pire^ même après avoir vu le mieux 1^ est symbolisé , dans les légendes^ par le diable , génie de la matière et de la laideur, prenant des aspects divers selon les appétits de cdui qu'il tente , et provoquant les uns à la luxure, l^autres au doute, ceux-ci à l'avaricei ceux-là à la vaine gloire.

Victorin de Naples se retire dans un désert, où il passe un an à jeûner et à prier Dieu continuellement. L'ancien ennemi de tout bien en conçoit de l'envie, selon son habitude^ il prend donc h forme d'une jeune fille ^ qui se rend à la grotte de l'ermite y et, feignant de s*étre égarée, s'écrie en gémissant : Ah! malheureuse que je suis\ perdue dans la forêt et par les ténèbres/ Hélas/ seeours^moi^ qui que tu saiSy habiianl de ce lieuaù Un'ya que bois et ciel. Ah! sauve-moi des sangliers grondants^ et je repariirai dès l'aube. Je ne réclame pas un gile pour longtemps; tu ne m'auras pour hôte qu'une seule nuit. Il me suffirait bien de rester à couvert sous ton auvent , si mon sexe débile ne s'en alarmait , et si je n'étais épouvantée par les rugissements des ours qui pas-' sent. EntendS'tu comme les loups hurlent ? Préte-moi assistance^ tandis qu'il en est temps. Si j'échappe au danger ^ ce sera grdce à toi; mais^ si je péris, ce sera par ta faute. Est-il un obstacle dont l'esprit de ruse et d'impiété ne triomphe par ses artifices? Yiotorin, pris de compassion, ouvre enfin la porte de sa cellule » introduit la jeune fille , la fait asseoir d*un côté et se place de l'autre. Une heure s'était à peine écoulée que, par le mouvement continuel qu'elle se donnait , elle toucha l'homme de Dieu avec la pointe du pied, et l'embrasa d'une flamme pernicieuse (2).

C'est ainsi que l'âge qui avait succédé à celui des abstractions métaphysiques personnifiait la pensée et la volonté. D'autres récits retracent les généreux sacrifices delà beauté , ses triomphes sur elle-même et sur ceux qui s'éprennent de ses charjones. Ursule

(1) Alfbed Maobt, Essais sur les légendes picMes du moyen âge, ou «mmen de cequ*elles renferment de merveilleuxt diaprés Us connaissances que fournissent de nos jours Farchéologie , la théologie f la philosophie et ia physiologie wiédicale;PsT\B, 1843.

(2) BoLLAKD., S janvier.

LÉGENDES, NOUViELLES, ROMANS.

est envoyée de la Bretagne^ sa patrie , en compagnie de onze mille vierges , à (k)man , prince germain et idolâtre , pour devenir sa femme; mais elle les détermine toutes à consacrer comme elle leur vii^ntté à Tépoux céleste. Elles s'en vont ^ guidant ellesmêmes la flotte jusqu'à Cologne et à Bftle^ d'où elles se rendent en pèlerinage au tombeau des saints apôtres. Le pape Cyriaque leur donne le baptême; elles retournent ensuite à Cologne, où Ursule amène son fiancé, à embrasser la vraie foi par le spectacle de tant de vertu. Enfin les Goths assiègent cette ville, et la troupe des onze mille vierges, massacrées en défendant leur pudeur contre les barbares , devient au ciel un chœur de bienheureuses.

Agnès , jeune Romaine d*une grande beauté y avait embrassé le christianisme et fait vœu de chasteté. Le fils du comte Sempronîus^ qui la vit, s'éprit d'elle ; mais^ ni prières ni dons ne pouvant la séduire, il en mourait d'amour. 'Sa mère, ayant appris la cause de son mal, commanda à Agnès de se rendre aux désirs du jeune homme ; mais , comme elle s'y refusa avec fermeté , elle la fit exposer nue dans un lieu de prostitution. Alors, ô prodige ! sa chevelure, s'allongeant tout à coup, fournit un voile à sa pudeur, et son amant, qui veut porter la main sur elle, tombe mort à ses pieds. Sempronius, partagé entre le courroux et la douleur, accuse la jeune fille de magie ; mais elle s'adresse au ciel , et en obtient la résurrection du pécheur. Le père et le fils , repentants , se convertissent; cependant les prêtres païens poursuivent le procès commencé contre Agnès, qui va rejoindre le chœur des vierges saintes (1).

Beaucoup de ces narrations ont pour objet d'exciter à la piété. En Angleterre, Imma est laissé pour mort sur le champ de bataille, et Tunna, son frère, abbé d'un monastère, dit souvent la messe pour le salut de son ftme. Cependant le jeune homme n'était pas mort; guéri par les soins de l'ennemi, il avait été emmené en esclavage; mais souvent à l'heui^e de tierce, précisément à l'instant de la messe fraternelle , ses fers tombent brisés d'eux-mêmes, et son maître est contraint par ce prodige de lui rendre la liberté. Le récit de ce miracle fut cause que l'on multiplia les sacrifices pour les pauvres défunts (2).

Une belle religieuse ne passait jamais devant une image de la Vierge , qui se trouvait dans un corridor, sans lui dire Ave* Elle

(1) Celte histoire est écrite par saint Ambroiae. Bolland., 21 ianvier.

(2) BèoB ( IV, Hist., 22 ) aTait ouï raconter le fait de qaelqQ'an qui connaissait le captif ainsi délivré.

ONZIEICE ÉPOQUE.

fut tentée du démon ^ qui lui fit croire qu'elle serait bien mieux dans le monde, où , jeune et pleine d'attraits comme elle était , les plaisirs et les honneurs l'entoureraient ; il lui persuada donc de se laisser enlever par le chapelain, qui lui donne rendez-vous pour le soir'près de la porte du couvent. La religieuse quitte sa cellule à Theure indiquée ; mais , en traversant la galerie , elle dit son Ave habituel, et une dame d^un aspect grave se présenté soudain à la porte, et l'empêche de sortir. Le lendepiain, même tentative, môme prière, même obstacle. Le chapelain s'en plaignit, en conseillant à la religieuse de ne pas dire VAve^ et de tourner le dos. Elle le fit, et put s'enfuir; mais les Ave précédents ne furent pas perdus. La sainte Vierge couvrit sa honte en prenant sa forme ; tant que la coupable resta dehors , elle continua à ranger pour elle la sacristie, à sonner les cloches, à allumer les cierges , à chanter au chœur. Après avoir passé dix ans dans le monde , la fugitive , prise de remords, abandonne son complice , et forme la résolution de rentrer dans son couvent pour y faire pénitence. Elle part, et s'arrête un soir à peu de distance du monastère; puis, ayant reçu l'hospitalité dans une maison, elle s'informe d'une religieuse qui s'est enfuie il y a quelques années. Personne n'a connaissance du fait; on lui dit, au contraire, que celle qu'elle désigne est un modèle de chasteté , et qu'elle fait des miracles. Elle passe la nuit en prières, et, bien agitée, elle gagne au matin la porte du couvent. Qui étes-vous? lui demande-t-on de l'intérieur lorsqu'elle eut sonné, — Une pécheresse qui vient faire pénitence ; alors elle fit confession de se5 péchés. — Et moi y reprit la portière, je suis Marie, que (u as longtemps honorée, et qui, en récompense, ai caché ton opprobre. Elle lui raconta le fait, lui rendit ses habits, et la religieuse reprit ses occupations accoutumées. Personne n'aurait même rien su de ce qui s'était passé si elle-même ne l'eût déclaré; ce qui fit que les religieuses Testimèrent bien davantage.

Un moine peignit, sur les murs d'un cloître, la Vierge admirablement belle, et le diable à ses pieds, d'une laideur difforme; ce dernier lui apparut pour se plaindre et le menacer de sa yengeance si, le jour même, il ne lui donnait une autre figure. Le lendemain, quand le diable vint examiner les changements opérés, il le trouva monté sur son échafaudage pour le faire encore plus affreux. Puisque tu veux que nous soyons ennemis y , nous allons voir comment lu sauteras d*ici; et il renversa l'estrade. Le peintre invoqua la Vierge, qui étendit son bras pour le soutenir, et le déposa tout doucement à terre. Alors le malin , changeant de

LltoENDBSy NOCrVBLIiBS, ROUANS.

il9

bdtleries, lui inspira de l'amour pour une jeune veuve; les amants étant convenus de s'enfuir ensemble, lenooine ajouta à sa faute celle d'emporter le trésor de l'abbaye. Les fugitifs furent poursuivis et atteiïits; on laissa la veuve en liberté , mais le moine fut mis en prison. Le diable lui apparût ^ en insultant à son malheur ; il lui promit toutefois^ s'il voulait le faire beau, de le tirer d'embarras. Le pécheur y consentit^ et aussitôt ses chaînes jtombèrent^ pois il alla dormir dans sa cellule , où les religieux le trouvèrent le matin, comme si rien ne fût arrivé, vaquant à ses occupations. Arrêté de nouveau, il fut remis au cachot; mais que rencontrèrent-ils à sa place dans la cellule? le diable lui-même, qui , cédant aux exorcismes, prit la fuite , et saisit par son capuce l'abbé , qu'il emporta en l'air. Heureusement qu'amaigri par la pénitence Tabbé glissa tout nu hors de sa robe. Le diable passa ainsi pour avoir conunis le vol, et le moine tint la promesse qu'il lui avait faite.

Un homme récitait constamment le chapelet; mais il fut frappé de mort subite, et le diable l'emporta en enfer. La sainte Vierge, D'entendant pas monter le rosaire habituel , s'enquit de ce qui s'était passé , et l'ayant appris : Est-il possible, dit-elle, que mm fUi aU permis qu'il en fût ainsi dun de mes serviteurs les plus iéUsP Elle s'apprête, en conséquence, à aller lui en demander raison. Donnez-moi , ;dit-elle, ma robe d'azur et mon manteau rose; puis elle se rend à la c^ur céleste. Le Seigneur appelle Satan, et le gourmande; il s'excuse en alléguant que celui qu'il a emporté n'a pas récité autant de rosaires qu'on le dit. Alors la Vierge de s'écrier : Eh bien I que tous les rosaires qu'il a récités soient (Utachés à la file jusqu'à sa ceinture^ et qu'on m'en donne le premier grain; ce fut par ce moyen qu'elle l'attira du fond de Tablme jusqu'au paradis.

Dans le val de Chiavenna, un rocher que la terre ne soutenait plus se renversa sur une de ces grottes d'où Ton tire le marbre serpentin, enfermant sous sa masse un des ouvriers. Après qu'on eut employé inutilement tous les efforts humains pour le délivrer, chacun le pleura comme mort. Un an après, l'exploitation de la carrière ayant été reprise, on fut bien surpris de le retrouver vivant; il raconta que chaque jour, un seul excepté, une. colombe était venue lui apporter une nourriture délicieuse. On. sut alors que sa femme avait fait célébrer tous les jours une messe, à l'exception d'un seul, où elle en avait été empêchée par une inondation (i). Les nombreux miracles en faveur des âmes du purgatoire appartiennent à ce genre de légendes.

(0 Saint PiuAi DAMinf.

ONZliMS ÉPOQUE.

Voici un récit qui s'adresse à notre siècle^ si fier de sa tolérance ; il a été écrit en français, à l'époque od fut fondée l'inquisition^ par un dominicain irlandais qui savait en outre lelatin^ le grec et Tarabe. Un sage voyageait en Orient, monté sur une mule qui portait aussi ses provisions. Un juif qui allait à pied fit route avec lui. Ils se mirent à causer ensemble, et le sage demanda à l'autre quelle était sa religion. — a Elle consiste à croire en notre Dieu, qui nous récompensera, mes frères et moi, pour avoir dépouillé et tué ceux qui n'ont pas le même Dieu que nous. — La mienne, au contraire/» répliqualesage, « m'ordonne d'aider non-seulement mes amis, mais tous les hommes, et de prendre ma part de tout le mal qui arrive. — Pourquoi donc, o repartit le juif, a n'agis-ta pas comme tu parles? Tu as bien [mangé , tu es plein de vigueur, et te voilà à cheval, tandis que je vais à pied, moi qui suis épuisé de faim et de fatigue, d Le sage descendit de cheval, fit boire et manger son compagnon, et lui céda sa monture; mais le juif, à peine à cheval, pique des deux et laisse là son bienfaiteur étonné. Le sage bénit le Seigneur, et poursuit sa route ; mais un peu plus loin , il rencontre le juif tombé de cheval et les membres brisés. U le relève et le porte dans sa propre maison, où l'autre expira dans ses bras. Le roi du pays, ayant appris cet acte de miséricorde, nomma le sage son premier conseiller (I).

Ce moyen ftge, que nous nous figurons sous des traits farouches, trouva dans le christianisme une récompense pour chaque vertu, et plaça la miséricorde à côté du méfait. Un acte de justice vaudra à Trajan les prières du pape Grégoire, qui auront assez d'effi* cacité pour l'arracher à Tenfer. Judas lui-même obtiendra quelques instants de relâche dans l'éternel châtiment réservé à sa trahison.

A plus forte raison montrait-on la voie du repentir ouverte à ceux qui n'avaient pas encore fourni cette carrière d'épreuves et d'expiation; aussi voit-on souvent revenir, dans les récits de cette époque, des scènes de larrons célèbres et de féroces bandits convertis par la parole d'un homme pieux, et devenus de grands saints, la grâce aidant. Il n'y avait pas dans le monde antique de régénération pour la pécheresse; si le dégoût, la fatigue, le dépit, la honte lui faisaient quitter le mauvais chemin, personne n'était là pour encourager son repentir, pour la faire respecter. Le christianisme montra la Madeleine, à qui de nombreux péchés avaient

(1) Ce récit a été la par M. J. Y. Leclerc à la séuice générale de riattitat, 1S47.

été remis parée qu'elle avuH beaucoup aimé; sur ce type se multipKèreot les récits concernant des femmes à qui leur repentir tîttt été compté autant et plus que rinnocence. Marie TÉgyptienne, s'arrachant aux débauches d'Alexandrie, va consumer ses diarroes et son existence mortelle au fond des déserts* Durant la persécution^ Afra, courtisane à Augusta (Augsbourg), recueillie dans sa demeure révèque Narcisse et le diacre Félix. Cette charité pieuse lui obtenant miséricorde, la misérable prostituée devient amte du moment où die est instruite que la pénitence lui réserve le pardon, au lieu du mépris qu'on lui avait jusqu'alors prodigné au milieu des caresses. Notre siècle retracerait à ce sujet la lotte d'une résolution vertueuse contre une habitude coupable; le moyen Age exprimait dramatiquement cette pensée dans une tiseu^n entre révéque convertisseur et le démon en personne.

Saint Hacaire, ayant abandonné femme et enfants, fut conduit par l'ange Raphaël dans une grotte habitée par deux lionceaux que leur mère avait délaissés. Lorsqu'il y eut vécu plusieurs années, le diable, jaloux de sa pureté, le séduisit sous les traits d'une femme ; bientôt Macaire reconnut Terreur grave dans laquelle il était tombé. Les lions, qui d'abord l'avaient quitté, retinrent, et creusèrent une fosse. Il comprit l'intention et s'y étendit; alors les lions le recouvrirent de terre en gémissant, et ne laissèrent passer que la téte et les bras. Il vécut ainsi trois années des herbes auxquelles ses mains pouvaient atteindre ; puis les lions revinrent et le découvrirent.

Le démon joue, comme on voit, un grand rdle dans ces cornpositions ; mais a il n'est pas toujours aussi laid qu'on le dépeint. » Parfois on le trouve serviable, et parfois il échoue dans ses artifices; vaincu souvent, il est n^ême réduit à faire pénitence. Nous passons sous silence les magiciens, les alchimistes ayant un diable familier renfermé dans un anneau, dans un flacon (i). Tantôt saint Loup tient Satan prisonnier une nuit entière dans la eniche à l'eau où il s'était blotti pour que le saint l'avalât; tantôt saint Antoine lui crache au visage, après s'être fait servir par lui. Onlevoitencore déçudans les pactes que certains hommes font avec lui pour lui vendre leur âme, à l'aide de stipulations ^droites ; ainsi Nostradamus lui a promis son corps, à la condition qu'il n'aura été enseveli ni dans l'église ni en dehors de l'église ; en conséquence, il ordonne de le placer dans un trou du mur.

. (1) Voy. d-dessoas, ciiap. XVII, Sciences occultes. Nous rappdleroM le dMp. IX de VBssai sur Us mœurs , de Voltaire, ceux qui pourraient noua WâiBer de nous èire arrêtés sur ces légendes.

ONZlilCE iPOQTTE.

Ce que Von s'attendrait le moins à trouver dans ces siècles proclamés barbares et inhumains, c'est la pitié s'étendant jusqu'aux animaux. Bassano de Lodi donne asile, dans son manteau épiscopal, à un faon poursuivi par des chasseurs. La bienheûreuse Véronique de Binasco soignait les poules malades. Un ermrte restait les bras levés, absorbé dans la contemplation ; une hirondelle vint déposer ses oeufs dans le creux de sa main, et lorsqu'il revint à lui, il n'eut garde de la mouvoir, pour ne pas déranger la couvée.

Saint Hélénus se fait porter par un crocodile, sainte Marthe est servie par le dragon, saint Florentin a pour compagnon un ours qui l'aide à garder les moutons au pâturage. Saint Macaire d'Alexandrie, étant en méditation dans sa cellule, entend frapper à la porte ; il ouvre, et voit une hyène lui apportant son petit qui est aveugle. Le saint prie et le guérit ; alors l'hyène lui donne sa mamelle, et s'en va tranquillement. Le lendemain, elle revient apportant une peau d'agneau; mais le saint la gronde d'avoir endommagé la propriété des pauvres , et il n'accepte son présent qu'après avoir reçu d'elle promesse, par signe, qu'elle ne fera plus tort aux pauvres.

Oringie allait de Florence à Lucques, quand un levraut (cet animal, comme on sait, craint jusqu'à l'ombre de l'homme ) vient soudain à sa rencontre et lui fait fête; il la caresse, courbe la tête dans son giron, comme un jeune chien dans la main de celui qui l'a nourri; Oringie, tout étonnée, lui dit : Pourquoi ne fuis-tupas, pauvre levraut? Si j'allais te prendre? je le pourrais bien si je le voulais. Oh! tu te fies à moi, parce que je suis aussi fugitive et tremblante.

De même le bienheureux Albert, ermite de Sienne , rencontra un jour un lièvre qui, au lieu de fuir, se laissa prendre sans s'effaroucher. Ses compagnons voulaient le tuer : Gardez-vous-en, mes frères, leur dit-il ; pourquoi lui faire du mal, puisqu'il nenous en a causé aucun^ quand au contraire il est venu à nous de son plein gré? et il le laissa aller. Une autre fois il revint, poursuivi par des chasseurs, se réfugier auprès de l'homme de Dieu, qui le cacha dans sa manche jusqu'à ce qu'ils fussent passés, puis lui rendit la liberté (i).

Il n'est pas jusqu'aux proverbes vulgaires qui ne fassent connaître telle ou telle sainte, parce qu'elle a donné à manger à des serpents et à des dragons ; or chacun comprend à quel point

(1) BollÂmd., 7, to et 13 janyier.

XÉGKNDIS^ NOUVELLES^ ROMANS.

ces récits^ consignésdans les seuls livres qu'on \tiy devaientagir sur la société. D s'y mêlait aussi des exemples de constance inébranlabie^ de généreuse opposition. L'évèque Adhélard se refuse inviociblement à prêter hommage à la femme qui a succédé à Hermengarde^ répudiée par Charlemagne. Herminold, au lieu d'accueillir^ comme d'autres abbés^ Henri V excommunié, lorsqu'il se présente à son monastère, au son des cloches et au chant des moines, ferme la porte à son approche, et, se plaçant devant le seuil, lui dit avec simplicité : Sire empereur, si je ne vous savais excommunié j je vous recevrais avec les honneurs qui vous sont

Lorsque je veux connaître une nation, je descends parmi la foule pour écouter ses récits et ses chansons. Les g^ns frivoles seront donc les seuls qui puissent nous accuser de frivolité pour avoir recueilli quelques-uns de ces récits. Les légendes sont d'autant plus intéressantes que lé^ beaux-arts y ont puîsé autant de sujets que dans la Bible, et beaucoup plus que dans l'histoire. Parfois elles prennent les dimensions d'un roman. Tel est le Bar^ laam et Josaphat de Jean Damascène, dont l'origine orientale est attestée par de graves autorités , ainsi que celle de la légende symbolique des Sept dormants. Il ne faut pas chercher dans ces compositions des événements bruyants, mais de pieuses et douces vertus, avec le spectacle de la vie intime ; elles n'offrent parfois que les sentiments de pieux solitaires, déjeunes filles en lutte avec le monde ou avec leur famille, de pèlerins flottant entre la vertu et le péché ; aussi, quoique les narrations manquent souvent d'ordre et de vérité, on y reconnaît un grand pas fait vers ce qui distingue la littérature moderne de l'ancienne, l'étude de l'homme intérieur, l'attention à suivre pas à pas la naissance et le développement d'une passion, jusqu'à ce qu'elle triomphe ou soit domptée. C'est de là que vinrent à une autre époque ces romans dans lesquels on se plut à fouler aux pieds ce qu'ont de plus sacré la société, le mariage, la sainteté de la famille, l'amour des enfants, le respect de soi-même et celui du malheur. Et l'on vit se jeter avidement sur cette pâture malfaisante ceux qui laissaient tomber leur orgueilleuse compassion sur le siècle des pieuses légendes.

La dévotion n'inspirait pas seule les récits de ce temps ; le sentiment de la patrie, la fidélité en amour, l'exécration des meurtres fraternels, dominaient souvent dans les contes et nouvelles. Déjà, en parlant des troubadours, nous avons mentionné des aveuli) BoLLAND., 2 et 8 jaayier.

dus[{).

OlfZliMB ipooui*

tures qui peut-être ne sont que des fabliaux imaginés et racontés par eux. Ainsi se répétait de bouche en bouche l'aventure romanesque de Guillaume Tell; Thistoire attendrissante deGinevra Almieri , ensevelie vivante , et ramenée du tombeau par son amant à une existence nouvelle; la fin tragique d*Imelda Lambertazzî^ de Juliette et Romeo j de Tinfortunée Pia de Sienne j de Françoise de Rimini^ de Pierre Baliardo... Ce sont là des inventions des siècles d'ignorance, et cependant les modernes n'ont pas, à beaucoup près, atteint au pathétique de ces situations. Les esprits les plus élevés s'estiment heureux d'y recourir, et les trois poètes les plus énergiques de notre époque sont allés chercher, pour sujets de leurs tableaux, le docteur Faust, le don Juan, le Goetz de Berlichingen.

Les croisés empruntèrent à l'Orient beaucoup d'historiettes négligées par les indigènes, et qui parmi nous fournirent un aliment au génie, mieux peut-être que n'aurait fait un poème nouveau. Nous sommes disposé à croire que les Mille et unenuUs passèrent en Europe à cette époque. L'analyse du Schah-Naméh et de VAn* iar nous amène à penser que plusieurs des faits célébrés ensuite dans les romans de chevalerie ont pu y être puisés, de manière à donner à la littérature occidentale une direction nouvelle.

Le Livre des sept conseillers de l'Indien Sendebad, recueil de récits faits au jeune roi par sa mère et son précepteur, fut traduit en langue persane, puis en arabe, et ensuite en grec. Quelqu'un probablement l'apporta en France lors de la première croisade; un moine de l'abbaye de Hauteselve l'imita en latin, et cette imitation fut traduite en français au commencement du treizième siècle par Herbert Leclerc, sous le titre de Dolopathos, où Roman des sept sages. L'apologue est vraisemblablement né dans llnde^ où la croyance à la métempsycose faisait prêter aux actes desbétes une plus grande attention, et rendait moins absurde l'idée de leur attribuer la raison et la parole. Ce fut là, en effet, que fut composé le plus ancien livre de fables ; il est intitulé Kalila et Dimna, nom de deux renards qui figurent dans le premier apologue, ou Pantcha tantra^ c'est-à-dire les cinq sections. On l'attribue au brahmine Bilpaî, nom collectif comme celui d'Ésope. C'est une espèce* d'apologue épique en deux parties, destiné à enseigner aux rois l'art de bien gouverner. Dans la première, un renard rusé, dévoré d'envie et d'ambition, abuse de la crédulité du lion , roi des animaux, et à force de calomnies l'irrite contre un bœuf^ son premier ministre, à tel point qu'il le tue. Dans la seconde, le lion, qui s'est aperçu de son erreur, se défie du renard , et ayant aperça

Page 1