CHAPITRE II
OKMâl». 1096-1100 (1).
Quand lesévéques et les chevaliers se séparèrent^ le pape Urbain et Fieam TErmite continuèrent à exciter les peuples à la défivraoœ du saint sépulcre. On ne faisait que parler de la terre siÎBte ; cbacon s'apprêtait à combattre et à mourir pour cette canse sacrée. La mauvaise récolte de cette année parut une nouvelle injonction du ciel, et quiconque habitait un pays désolé par la fiunine ou par des bandes de brigands se mettait en chemin^ confiant dans la charité des barons ; le vilain s'arrachait avec empressement aux rudes travaux de la glèbe ; les femmes vendaient leurs bijoux pour subvenir aux dépenses de leurs maris ^ de leurs frères; ceux qui n'avaient rien en propre dérobaient le bien d'autrui ; les débiteurs se bfttaient de prendre la
(1) GmLàiME , éféqoeé« Tyr, CTetto DH fer lYmieot. AflORn», GesUFrëiÊeormme»pu§tumtimm Hienuaiemé FocLQOK DE CaARTEEft , Chorlrts.
ALBEim>*Aix« Idem,
AnicE CoiNÈifE, Histoire f ainsi que celle de plusieurs Arabes.
Do MàoxR le premier, dans VBtprit des croisades, enTistgea ces exfMSdi- Uoaa so«8 ua aolre point de vas qus celui de la moquerie, et coamie digues d^ua grand intérêt. 11 coasoUa lieaiiooop de docameaU, mtm s'arrêta h la pr^
nUère croisade.
WiLCEif, conservateur de la bibliothèque du roi de Prusse, reconnut la nécessité de confronter les liistorieas latins arec ceux de rorient, et tira de eel tnnai de grandes kuaières ea ce qni concerne les croisades.
MicoAUD, i^tant anx traraiu précédents l'étude de documents nouveaux, nous a donné Pbistoire la plus complète de ces expéditions, bien que son ouvrage soit trop académique, et qu'il contienne plus d'un préjugé.
Rammi en a aussi traité dans VBisloire des Hohenstavjfen, et Hurla dans •ella d'/nanoeiil ///.
HnnsH a adroasé à l'Anidéinle française ua Hémtâi e sur Piti^hieHee des croisades.
H. Prat, dans Pierre VBrmite^ ou la première croisade, Paris, 1840, tend à méconnaître renlhousiasme de cette expédiUon.
L'Acadéfrie des ineoriplions et MIes-lettres USX imprimer ea ce unoment In eoUeeUoa des historiens latias , grées et •rientanx des croisades. Las premiers sont revus par MM. Le Bas et Beugnot. Les ouvrages grecs consioteat en fragments de Nic^bore Brienne, d'Anne Comnèoe, de Nicétas, de Jean Phocas , de Zooans et autres, au nombre desquels il en est quelques-uns d'inédits , commt Attaiiile. Les écrivnias orieatim sont tradoits par M. Beinand.
ONZlilCE toOQVt.
croix y attendu que dès lors les intérêts cessaient de courir^ et que le créancier ne pouvait plus agir contre leur personne; les malfaiteurs quittaient leur repaire» en sûreté désormais à Tombredela croix. Des bourgs entiers, des provinces se levaient en masse avec femmes, enfants, vieillards, si bien que les curés et les évéques étaient obligés de les suivre pour ne pas rester pasteurs sans troupeau; avec eux partaient tous ceux à qui la paix proclamée en* levait l'occasion d'exercer leur valeur.
L'Asie, terre nouvelle pour les croisés, offre en perspective aux imaginations et aux d^irs ambitieux des richesses, des royaumes , des dignités. Le laïque qui abandonne la cour du roi , la bannière du feudataire , le ch&teau de ses pères , y va chercher des aventures et des fiefs. Le moine quitte sa cellule , le prêtre sa cure ou l'école pour courir aux diocèses, qui, réunis à l'Église dont ils ont été détachés, offriront des prébendes et des évéchés. Chacun se rappelait les exemples récents d'aventuriers qui avaient dû une grande fortune à leur épée, comme les Normands dans la Fouille, Guillaume le Bâtard en Angleterre, Henri de Bourgc^ne en Portugal. En efTet , aucun roi ne prit part à la première expédition , mais des gens qui aspiraient à conquérir des royaumes.
Cependant le sentiment qui animait la plupart des croisés était réellement un élan pieux , l'entraînement du fanatisme, si on veut l'appeler ainsi. Celui qui prend ma croix est digne de moi, se répétaient-ils les uns aux autres , et ils laissaient bien-être, parents^ amis, cet ensemble d'affections qu'embrasse le nom de patrie, pour aller délivrer le grand sépulcre. Des religieuses sortent de leur tranquille retraite pour s'exposer aux dangers^ au milieu d'une multitude sans frein. Ermites vieillis dans les cavernes, artisans aguerris aux rudes travaux de Tatelier, vont en foule acquérir les indulgences promises par le pape. Des croix sanglantes sont imprimées sur des membres délicats ou brunis par le soleil. Les barons vendent leurs terres à des voisins moins dévots, si même ils n'en font point présent aux églises. Ils veulent courir où les appellent des prodiges , où les pousse l'ombre de Charlemagne , qui s'est montrée à Aix-la-Chapelle pour les encourager à délivrer la terresainte que des chiens outragent, où le Christ est mort, où ils mourront eux-mêmes avec joie. Mélange bizarre de nations^ de sexes, d'âges, de vêtements : la prostitution à côté de l'austérité cénobitique , la férocité auprès de la mansuétude , le faste en face de la misère, le son des trompettes se mariant aux dévotes psalmodies et aux cris de Dieu le veut! Dieu le veut, donc il pourvoira; ainsi la prudence^ la précaution seraient couardise et in^
PRSiniAB GEOISÀDE.
£oe de peu de foi. Ils ignorent le chemin, et pourtant ils ne se mettent pas ea peine de chercher un guide^ répétant avec Salomon : Lutamierellesn^ont pas de rai, et pourtant elles vont ensemble par bandes; ou bien avec l'Évangile : Maudit celui qui porte en voffage une besace et du pain! maudit celui qui met lamain à la charrue et regarde derrière lui !
Le concile de Clermont avait fixé le jour du départ à la féte de FAscension suivante ; c'était le moment où, d'ordinaire , on entrepr^iaitles expéditions en sortant du champ de mai. L'hiver se passa en préparatifs et encouragements réciproques ; puis , à peine le printemps eut-il paru que , ne sachant plus maîtriser leur impatience^ les croisés se mirent en marche de toutes parts. Ils s'en allaient par milliers ^ sans ordre ^ sans provisions, sans direction, 0Ù cherchant Jérusalem , opposant à tous les calculs de la prévoyance humaine leur confiance en des miracles infaillibles, à toute raison le cri de : Dieu le veut ! Animés d'une volonté unique, ils accouraient de la turbulente Allemagne, de l'Angleterre divisée, de la factieuse Italie. L'habitant du pays de Galles abandonnait ses forêts giboyeuses ; l'Écossais, ses compatriotes en haillons; le Dands . ses longs banquets ; le Norvégien, ses poissons crus (4 ) ; les Espagnols eux-mêmes oubliaient les Sarrasins qui foulaient leur soL pour aller les chercher outre-mer. Quelques-uns ferrent les pieds des bœufs, chargent sur des chariots les enfants et les vieillards, et se mettent en chemin par files désordonnées, précédés par nne croix , et répétant à voix basse le Vexilla régis; puis , à chaque bicoque qui s'offre de loin à leurs regards , ils s'informent si c'est là Jérusalem.
Le pape avait sagement cherché à modérer cette ardeur en enjoignant de laisser partir seulement ceux que leur sexe et leur ftge en rendaient capables : les vieillards, les malades, les enfants, devaient contribuer à l'expédition par des aumônes et des prières; les femmes, ne se mettre en route qu'accompagnées de leurs maris ou de leurs firères;les moines et les ecclésiastiques, attendre le consentement des prélats; les laïques eux-mêmes, être munis de la licence et de la bénédiction de leurs évêques ; mais qui pourrait arrêter un torrent à moitié de la pente des Alpes?
Pierre, à la tête de tous , persuadé , dans son zèle aveugle, dans son indomptable volonté, qu'un choc impétueux , secondé par des prières , suffirait pour vuncre quelque ennemi que ce fût, partit de France avec une foule innombrable, ayant pour capi*
(OGOILLIOMK Dfi MALBftSVftf •
ta'me Gavibifir sMê Avoir, hoinfli6 dénué d'expéneoce et qii n'était paa obéi.
Cette armée , qui toujours alla grossissant jusqu'au nombre de cent mille , poursuivait sa route en subsistant d'aumônes y qui ne lui manquèrent pas tant qu'elle eût à traverser TAlIemagne; mais, arrivée au Danube et en Moravie^ elle rencontra les Hongrois et les Bulgares disposés à défendre leurs récentes patries contre ce torrent dévastateur. Quand cette tourbe indisciplinée se mit en devoir d'obtenir des vivres par la force , les gens du pays s'enfermèrent dans les villes avec les provisions de toute nature^ pu tombèrent sur les croisés y qui , dépourvus d'armes, affamés et en désordre y furent taillés en pièces.
Pierre atteignit Gonstantinople avec un petit nombre d'hommes exténués ; Alexis Gomnène lui fit un accueil bienveillant^ et l'invita à s'arrêter jusqu'à Tarrivée des chevaliers.
Le prêtre Gottschalk avait réuni de son côté environ vingt nulle croisés ; qui ^ ayant pénétré avec non moins de désordre dans la Hongrie , y furent massacrés d'une manière perfide. Une tourbe pire encore se rassembla sous le prêtre Volkmar et le comte Ëmicon^aux bords du Rhin et de la Moselle^ et s'avança en dévastant tout sur son passage ; comme il lui paraissait juste qu'une guerre entreprise pour venger les outrages faits au Fils de Dieu commençât par le châtiment de ceux qui l'avaient crucifié, ils égorgèrent tous les jui& sur lesquels ils purent mettre la main le long de ces deux fleuves, malgré les efforts des évéques pour les sauver. Devenus furieux par le sang et le butin dont ils s'étaient gorgés , ils se mirent à la recherche des Sarrasins, prenant pour guide une oie et une chèvre qu'ils suivaient par monts et par vaux, selon que l'instinct les poussait; mais, les Bulgares et les Hongrois, contre lesquels ils s'apprêtaient à exercer les mêmes vio^ lences, leur donnèrent si rudement la chasse que bien peu arrivèrent à Ckmstantinople.
Ces difCérents débris, auxquels se joignirent des Pisans, des Vénitiens , des Génois , formèrent bientôt un total de cent mille hommes. Dociles d'abord par le souvenir des maux souflerts, l'opulence delà ville impériale ne tarda point à réveiller chez eux la soif du butin ; Alexis se trouva donc heureux de pouvoir les faire embarquer et transporter sur l'autre rive du Bosphore. Là , campés autour du golfe de Nicomédie, ils parcouraient les environs, qu'ils ravageaient en commettant des excès à révolter la nature. Non contents de cela, on les voyait combattre les uns contre les autres par cupidité, par jalousie de nation, par haine
PBWliU fllOiaàlKE.
twMi^ ; pins, (H lyMlqi» bande de Tarot iy6i»tt à les asattUir, Hs iooibtîeflt en foole sous leur cimeterre*
Lee muattlmani eemmenoèrent ekisi à mépmer ceux qui les mîent fait tranblert et les Grées, à les avoir en horreur. Les croisés eux-mêmes perdirent la confiance qu'ils avaient en Taseistance du ciel , lorsqu'ils ne virent ni colonne de fieu les précéder^ ni nranoe tonÂer pour les repattre y ni chérubins pour exterminer leurs ennemis. Lescroisés qui échappèrent à la mort se dispersèrent, les nos songeant à regagner au fkas vite leur patrie , d'autres s'acbeomiBt soUtaires vers Jérusalem. Quant k Pierre, qui n'était plus ni révéré ni cm^ après avoir déclamé en vain contre cette tourbe d'assassins et de brigands i il se retira obscurément à Constntinopie^ et ne figura plus dans une expédition dont il avait été par sa pmie le principal moteur.
L'extermination de trois cent mille croisés ne découragea point ceux qui , mieux avisés^ avaient fait pour cette entreprise les préparatib nécessaires sous la direction de vaiUaats capitaines.
Ds se divisèrent en trois corps ; le*premier était l'armée du Nord^ composée de dix mille chevaliers et de quatre-vingt mille hommes à pied ^ Flamands et Lorrains ( Osirêsiens); ils gagnèrent Gonstanttnople par le Danube. A leur léte se trouvait Godefroy de Bouillon^ duc de la basse Lorraine^ dont Taieul avait épousé Béatrix d'Esté > mère de la comtesse Mathilde de ToscMie. Dans le conflit entre l'Élise et l'Empire, Godefroy > en loyal vaasai , avait obéi au ban de Henri IV ; portant l'étendard impérkl contre les partisans du pape, que prot^eait la bannière de Mathilde» il Tarbora sur les remparts de Rome , après avoir tué avec la hampe Rodolphe ^Uroi des prêtres. C'était en expiation da l'appui dionné au schisme et è l'antipape Anadet qu'il s'était croisé y et quatre-vingt mille fantassins et dix miUe chevaux éuûeot réunis sous ses ordres. Avec lui se trouvaient ses frères Eustacbe de Boulogne et Baudouin , m autre Baudouin de Bourg, leur cousin , et un troisième^ oomte de ^naut; Garoier^ comte de Gray; Gob6o de Montaigu^ Gérard de Cherisy^ Renaud et Pierre de Toul» Bugues de Saint-Paul et beaucoup d'autres cucore.
Le second corps y ou rsrmée du centre, était ccMnpesé de Neustriens y c'est^-dire de Français , de Normands et de Bourguignons \ Hs étaient œmnandés par iiugues de Vermandois , frère du roi de France, par^Étidine» oomte 4e Blois et de Chartres^ et par Robert de Normandie, fils de Guillaume le Conquérant, qui avait donné sa province en gage à son frère pour avoir de l'argent.
lis deseendifent en Italie ^ et pâssèreni lliivér dans là Fouille^ où le Normand Bohéniond^ prince de Tarente et fils de Robert Guiscardy laissant le siège d'Amalfi^ prit la croix; il fot imité par Richard, prince de Saleme, et par le plus célèbre de tous, cité comme le modèle des chevaliers, Tancrède, qui^ après être resté longtemps inactif en voyant combien les maximes du monde sont en opposition avec les maximes de l'Évangile, se laissa entraîner par le cri des croisades.
Le troisième corps, composé de Romains, de Gaulois^ de Goths, c'est-à-dire d'Aquitains^ de Provençaux, de Toulousains^ plus civilisés que braves et loyaux, était commandé par Raymond, comte de Toulouse, qui avait combattu avec le Cid contre les Maures d'Espagne, et par le prélat guerrier Adhémar, évêque du Puy et légat du pape; ib entrèrent en Dalmatie par les Alpes et le Prioul.
C'étaient les preux les plus renommés par leurs faits d'armes ^ et ils commandaient à des hommes aguerris, habitués à la disci* pline, bien équipés, pourvus de guides et de vivres. A leur approche, l'empereur grec fut pris de frayeur; Anne Comnène , sa fille , nous révèle la terreur que lui inspirait « cette race de bar- « bares habitant à TOccident jusqu'aux colonnes d'Hercule, qui, « levés en masse serrée, s'ouvrent violemment un passage vers a TAsie. b A peine l'exemple d'Homère lui donne-t-il le courage de répéter les noms rudes de gens qui «n'entendaient pas le grec, a et, quand on les priait dans cette langue de ne pas maltraiter ff des hommes de la même religion , répondaient à coups de a flèches. Us sont armés de la zangra^ arc barbare inventé par le cr démon pour la perte de l'homme , et fait diversement ; en c effet , pour le bander, il faut s'asseoir, appuyer les deux pieds a sur le bois, et tirer la corde à deux mains ; puis il sortait d^in a tube attaché à cette corde des flèches qui traversaient les bouc cliers , les statues de bronze, les murailles de la ville (1). i»
Alexis, qui pourtant avait provoqué l'expédition, entrava la marche des guerriers d'Occident, tout en déployant la ruse pour ne pas encourir leur inimitié; or il aurait dû, sentant combien elle lui était nécessaire , la seconder de tout son pouvoir, et chercher à s'en faire le chef afin de consolider son trône et d'acquérir une gloire immortelle. Il refusa des vivres aux croisés, qui se mirent à ravager le pays tant qu'ils n'en eurent pas en abondance; afin d'avoir un otage, il arrêta Hugues, comte.de Yermandois, qui
(i) AleXiaiUt eli. x.
PBBiniRE CROISADE.
avait fait naufrage; mais Godefroy dévasta la Thrace jusqu'à ce qu'il eût promis de relâcher son prisonnier, ce qu'il ne fit pourtant qu'après avoir oUigé Hugues à lui jurer obéissance et fidélité.
Ciomme sa prétention était d'obtenir de Godefroy le même serment^ on fut au moment d'en venir à une bataille. Bohémond y qui n'était pas venu par motif religieux^ mais par ambition^ et qui^ ayant combattu les Comnène à Durazzo (l), avait vu l'empire trembler devant trois cents guerriers , insistait pour assaillir les Grecs et pour les chasser ; mais Godefroy , loin d'y consentir^ alla jusqu'à promettre à Alexis de lui restituer tout ce qu'il reprendrait du territoire de l'ancien empire sur l'ennemi. Ce monarque néannK>ins fit tant par ses caresses accompagnées d'astuce^ qu'il arracha àux princes d'Occident le sermentde fidélité , malgré tout le dégoût qu'ils éprouvaient de cette politique rusée et de l'étalage menaçant sous lequel l'empereur déguisait son impuissance. Bohémond, qui persistait à lui refuser l'hommage^ étant entré dans une salle du palais , s'était écrié ^ à l'aspect des richesses dont elle était remplie : Si ces divinités étaient à moi y j'aurais bientôt conquis villes et royaumes. Peu de temps après, tous ces trésors furent envoyés dans sa tente; lui-même alors prêta le serment > mais sans intention de le tenir.
Les richesses^ les raffinements efféminés, les artifices dont on entourait les croisés faisaient réellement de ce séjour un jardin d'Armide ; aussi l'irréprochable Tancrède s'éloigna avec dépit, sans vouloir jurer rien, et suivi d'un petitnombre de compagnons.
Enfin Alexis fit transporter au delà du Bosphore les guerriers de la croix, qui traversèrent la Bithynie en recueillant les débris dispersés des armées de Pierre, de Gottschalk et d'Émicon. Leur nombre s'éleva bientôt à cent mille cavaliers armés de pied en cap, et à trois cent mille fantassins complètement équipés; mais, en y joignant la tourbe des femmes, des enfants, des vieillards, des moines et des gens de service, ils n'étaient pas en tout moins de six cent mille.
Cette masse n'obéissait pas à un seul capitaine. Chaque nation, avec des armes , des bannières et une discipline diverses, avait des chefs distincts, et chacune combattait d'après le système militaire qu'elle connaissait le mieux. Les machines de guerre étaient construites par les Génois et les Pisans , dont les flottes, après avoir passé les croisés outre^mer, entretenaient l'abondance dans leur camp.
(i)Voy. t IX, di. VII.
IIWT. UNI Y, T. X. ^
OMZliME ÂPOQUB.
Torct. Le grand empire seldjoucide, fondé par Togroul-Bek et afTermi ]09s P^^ Djélaleddin (Malek-Schah), s'était démembré à la mort de ce dernier. Des soudans et des émirs seldjoucides siégeaient à Alep^ à Damas» à Antiocbe, à Mossoul, en Perse même, où régnait Barkiaroki fikdu grand Djélaleddin. Dans la Syrie propre» à Toccident de la chaîne du Liban et du Garmel» et que les croisés» d'après la prononciation grecque, appelèrent Soria» un autre empire s'était formé par les soins des Turcs Ortocides, auxquels Malek-Schah lOM. gygjj; ai)andonné Jérusalem; mais Âl-Mostali, neuvième kalife fatimited'Égypte» les avait chassés de la Palestine et de la ville
Le plus puissant des ^Idjoucides était alors Soliman, fils de Koutoulnnsb» qui avait succombé dans une bataille contre Alp- Arslan (1064) (1). Soliman s'apprêtait à faire la guerre aux fils du vainqueur» quandle kalife lui persuada de conquérir plutôtles provinces appartenant à l'empire romain» d'Erzeroum à Constant!nople. Bientôt la cavalerie légère des Turcs s'élança jusque dans la Phrygie et sur les rives de THellespont. Soliman , dont l'assis** tance fut réclamée par les Grecs eux-mêmes au milieu de leurs discordes» eut alors l'entrée de l'Asie Mineure bu Anatolie ; il s'en rendit maître» enlevant ainsi à l'empire grec toutes ses possessions asiatiques de terre ferme» et s'étendant depuis Laodicée en Syrie jusqu'au Bosphore de Thrace» et depuis les sources de l'Euphrate jusqu'à la mer Adriatique. Ce fut la perte la plus grave que rËglise eût éprouvée depuis les premières conquêtes des musulmans ; tout ce qui restait dans cette contrée des richesses vantées et de la docte civilisation de l'ancienne Lydie disparut avec le christianisme.
Le Soudan établit sa résidence à Nicée» capitale de la Bithynie» à cent milles de Constantinople, Les ^lises furent profanées» les prêtres outragés; pour exerper la religion chrétienne» il fallut payer un tribut» et des milliers d'hommes furent, les uns circoncis» les autres réduits à la condition d'eunuques.
Antioche» sitiiée au milieu d'une délicieuse plaine de la Cœlé- Syrie» résista longtemps. Cette villa comptait deux cent mille habitants syriens» arméniens» arabes» égyptiens et grecs» avec une garnison de sept mille cavaliers et de vingt mille hommes à pied ; mais enfin la trahison ouvrit ses portes à Soliman, à qui se soumirent aussi Laodicée et toutes les villes de moindre importance jusqu'aux limites du territoire d'Alep. Ainsi l'Asie Mineure, la
(OVoy. t. IX,cU.xxi.
sainte.
PREMliUE CROISADE.
Cilide et TArménie formèrent un État composé de territoires enlevés aux Romains, et qui, par ce motif, fut appelé Roum, puis reçut le nom de royaume de Konieh (Iconium).
A Soliman, surnommé le Champion sacré à cause de ses victcrires sur les chrétiens, avait succédé son fils Kilidje-Arslan (épée ^îSSe?* du lion). Élevé au milieu des troubles civils, il avait été retenu assez longtemps prisonnier dans une forteresse du Khorassan par ordre de Malek-Schah. Ce guerrier intrépide, assailli par les croisés^ réunit les forces de l'islamisme dans Nicée, ville située sur un lac, entourée de larges fossés et de doubles murailles hérissées de trois cents soixante-dix tours. Les croisés, au nombre de cent mille cavaliers et de cent cinquante mille fantassins, en formèrent le siège ; comme les pierres leur manquaient pour compléter la palissades, ils y suppléaient avec les os de leurs frères d'armes tombés sous le fer des Turcs.
Nicée allait succomber sous leurs efforts, quand ils virent Té- ^inuL tendard d'Alexis flotter sur ses remparts ; comme le corbeau cherchant sa pâture sur les traces du lion, il était venu à leur suite et avait traité isolément avec les Turcs, arrachant ainsi aux Latins le fruit du sang versé.
Après avoir exhalé le courroux que fit naître en eux cette déloyauté nouvelle, et s'être procuré quelque repos, les croisés se remirent en route ; mais la perfidie des guides grecs, la soif, la difficulté des chemins, les attaques incessantes de deux cent mille guerriers commandés par Kilidje-Arslan, rendent extrêmement pénible leur marche à travers la Phrygie et la Syrie. Les chevaux périssent de fatigue 3 les chevaliers sont réduits à marcher à pied avec leur pesante armure, ou à monter sur des ânes, sur des bœufs, tandis que Ton charge des bagages sur des béliers, des chèvres, des porcs, des chiens ménàe.
A peine se voient-ils hors de ces rudes fatigues , et plusieurs villes ont-elles ouvert leurs' portes aux soldats du Christ, que la discorde éclate dans tous les rangs pour le partage de conquêtes qui nesont pas encore assurées. Baudoin, frère de Godefroy, plein de cupidité mondaine, s'empara d'Édesse à la êtte de cent chevaliers à peine, mais secondé par les chrétiens qui habitaient cette ville ; ne s'occupant plus dès lors de Jérusalem, il fonda la première principauté chrétienne indépendante, qui embrassait toute la Mésopotamie et les plus riches provinces de Tancienne Assyrie.
Les autres croisés poursuivaient leur entreprise, mais malheureusement en négligeant d'établir des colonies, de fortifier les vilieg dont ils s'emparaient, afin de couvrir leurs derrière? et
ONZIÈME iPOOTTE.
(l'assurer leurs communications avec POccident. Après avoir gravi le Taurus avec de cruelles fatigues, ils découvrirent la riante Sy- Antioche. rie et Antioche, jadis la métropole de cent cinquante-trois évé- ^ chésy dont Tenceinte renfermait trois cent cinquante églises et quatre cent cinquante tours. Les guerriers latins l'assiégèrent; mais bientôt ils eurent à lutter contre la famine et la rigueur de Thiver; toute communication avec la mer leur était coupée , et, de soixante-dix mille chevaux avec lesquels ils étaient arrivés, ils se virent réduits à deux mille. Une épidémie terrible vint accroître tant de maux, et les chrétiens découragés se retiraient çà et là, tandis que ceux qui restaient associaient à ces misères les voluptés les plus indignes de soldats du Christ; les lois étaient impuissantes à réprimer l'ivresse et la débauche.
Sur ces entrefaites, le soudan d'Égypte ayant envoyé offrir le libre passage pour Jérusalem à quiconque voudrait s'y rendre sans armes, ses propositions furent refusées. Le farouche Bohémond fit embrocher et rôtir plusieurs Turcs, en répandant le bruit que les princes mangeaient ainsi les espions de l'ennemi, afin d'épouvanter ceux qui se glissaient fréquemment dans le camp..
Une flotte qui arriva d'Italie avec des machines et des vivres apporta quelque soulagement aux souffrances des guerriers chrétiens; ils reprirent courage, et, secondés par un renégat nommé sjnia. Pyrrhus, ils parvinrent enfin à arborer la croi^ sur les tours de la reine de l'Oronte.
Mais à peine y sont-ils entrés qu'ils se trouvent assiégés par d'innombrables bandes de Sarrasins sous la conduite de Keirboga, Soudan de Mossoul, auquel s'étaient réunis ceux de Nicée, d'Alep, de Damas, le gouverneur de Jérusalem» vingt-huit émirs de Perse, de Syrie, de Palestine et trois cent mille hommes. Alors les chrétiens, manquant de tout, exténués par les fatigues précédemment souffertes, perdirent tout à fait courage. Alexis, qui s'était mis en marche pour leur venir en aide, rebroussa chemin, et déjà les assiégés étaient entrés en pourparlers avec Kerboga pour lui rendre la place, à la condition qu'ils pourraient se retirer sains et saufs. UMiote Dans ces circonstances critiques, un Lombard qui s'était eadormi durant la nuit dans une église d'Antioche, eut une vision : il lui sembla voir le Christ, courroucé contre les croisés, se laisser toucher par les prières de sa mère et leur promettre la victoire s'ils revenaient à la vertu. Puis l'apôtre saint André, apparaissant à un prêtre de Marseille nommé Pierre Barthélémy, lui indiquait le lieu où se trouvait enterrée la lance dont Jésus-Christ avait été percé. On courut creuser à l'endroit désigné, avec une anxiété
qu'on ne peut se figurer; enfin la relique miraculeuse frappa les regards, et soudain éclatèrent les applaudissements et les sanglots du peuple, qui a toujours besoin de croire à quelqu'un et à quelque chose. Le cri de Dieu le veut ! retentit avec non moins de confiance que naguère; après une nuit passée en prières, en actes de contrition, les croisés précédés par la sainte lance se prédpitent sur Fennemi en douze détachements, en souvenir des douze apôtres. Des légions d'anges et de saints combattent pour ^^^^ eux, et lesaident à exterminer les musulmans. Alors l'abondance reparut avec la confiance, et des richesses inouies furent le partage des chrétiens, qui laissèrent aux circoncis le désordre et répouvante. La victoire parut si prodigieuse que trois cents musulmans se convertirent, et allèrent proclamant dans les villes de Syrie le Dieu des chrétiens.
n aurait fallu profiter de cette ardeur pour marcher sur Jérusalem ; mais la prudence suggéra de différer pour s'approvisionner et pour attendre des renforts; ce fut un malheur. L'épidémie décima les chrétiens , sans épargner l'évéque Adhémar. Dans une des expéditions tentées alors, ils furent réduits, dit le chroniqueur, à se repattre nou'seulement de la chair des Turcs, mais (te celle des chiens même. Bohémond, qui, après avoir aspiré vainement à s'emparer de Constantinople, s'en était consolé en se faisant prince' d'Antioche, troublait le camp par son ambitim; ne se souciant plus de l'expédition parce que ses projets avaient eu le résultat désiré , il cherchait à en dégoûter les croisés eux-mêmes , qui se dispersaient de côté et d'autre pour aller visiter leurs compagnons d'arnaes fixés dans les villes soumises.
A la saison nouvelle , Tancrède , Raymond de Toulouse, Robert ioh. de Normandie s'arrachèrent à ce repos imprudent pour s'avancer ; sur Jérusalem ; les autres les suivaient tout en prenant sur la routa quelques villes, dont chacune devenait une pomme de discorde entre les princes, qui prétendaient en restét maîtres. Comme il avait été convenu qu'^es appartiendraient à celui qui le premier y planterait sa bannière, c'était à qui s'élancerait en avant des autres, monterait le premier sur la brèche^ et l'emporterait sur ses compétiteurs.
En traversant le territoire de Bérythe, de Tyr, de Sidon, les croisés reçurent des vivres des musulmans, afin qu'ils épargnassent les jardins ; l'émir de Ptolémaîs promit sous*serment de leur rendre la place lorsqu'ils se seraient emparés de Jérusalem. Ils étabUrent àLidda, où saint Georges avait subi le martyre, un
r . ONlrtME ÉPOQTO.
évéque et des prêtres; Tancrède aii)ora la croix sur les murs de Bethléem à Fheare où le Christ y était né.
Quand les guerriers de la croix se réunirent pour altor mettre le siège devant la cité sainte ^ ils reconnurent que plus de deux cent mille personnes avaient péri. Beaucoup avai^t quitté rOrient pour retourner dans leur patrie^ ou s'étaient arrêtés dans les différentes villes , si tÂen qu'il ne marcha pas {dus de cinquante mille hommes sur Jérusalem. A mesure qu^ils s'en approchent, l'ancien enthousiasme se ranime y les inimitiés se taisent; lorsque des hauteurs d'Emmaos ils aperçoivent la ville des prophètes et du ^^^^^^^ Jérusalem , Jérusalem! vole dans les rangs ^ de
bouche en bouche ; tous se jettent à genoux pour remercier Dieu, ou se prosternent pour baiser la terre foulée peut-être par les pieds des patriarches ou par ceux du Rédempteur. Chacun implore le pardon , chacun pleure ses péchés ^ chacun répète le cri de Dieu leveut(i)\
Le siège commença aussitôt . bien que les Latins n'eussent en tout que vingt mille hommes de pied et quinze cents chevaux , tandis que Jérusalem était défendue par soixante mille guerriers commandés par l'émir Iftikar au nom du kalife fatimite d'Égypte. Ici commencent les exploits chantés par le poète italien. A la résistance de l'ennemi se joignirent les horribles souffrances de la soif; la flotte génoise^ qui apportaitdes vivres, fut en grande partie prise et brûlée; l'argent manqua pour payer les ouvriers employés aux travaux du siège; le bois vint aussi à manquer, mais non le courage. Les barons eux-mêmes mirent la main aux tranchées et aux mines. Lorsqu'elles furent terminées, les assiègei^nts firent en procession le lourde la ville sainte ,jDomme Josué à Jéricho, visitant les lieux les plus mémorables du voisinage, et chacun implorant le pardon de ses fautes pour être digne d'entrer dans la ville sainte. Tancrède et Raymond, ennemis irréconciliables, s'embrassèrent et se pardoni^rent mutuellement à la vue de la montagne de la Rédemption.
loM. L'assaut général fut donné après cette pieuse cérémonie, et les croisés s'emparèrent de Jérusalem un vendredi, à trois heures après midi, heure à laquelle Jésus-ChrîM avait expiré sur le Calvaire. Toutes les horreurs d'une ville prise d'assaut vinrent souiller ce tqomphe, et soixante-dix miUe personnes, tant juifs que mu-
(1) Wou-' rapporte, dans le Recueil de chants populaires et des poésies allemandes ( Stuttgard, 1840, p. 5), un poëme où est exprimé le senlimeat éprouTé par les fidèles à leur arrivée dans la terre sainte.
PABMIÀiB OAOISIBE.
mkoÊBB, fureot massacrées , à bien que les cbréliens marekaient dms le sang jusqu*à la cheville; mais à peine ces furieax arrifaieoi-ils au saint sépulcre^ que les armes tombaient de leurs mains , et , prosternés à terre , ils se frappaient la poitrine en versant des larmes de tendresse et de repentir.
Quiconque arait plaeé une croii^ une bannière, on éeu ou tout antre signe sur un palais ou sur une tour, en était considéré comme le maître , et nul n'aurait osé y pénétrer, tandis qu'on mutait le reste au pillage. Les rtcbesses oooqnses furent partagées entre les vainqueurs, sauf une large portion pour les pauvres, les or* phelins et les églises. Le généreux Tancrède , qui s'était en vain opposé au massacre, planta sa bannière sur la mosquée d'Omar, où il trouva d'immenses trésors , dont vingt candélabres d'or, cent vioigt d'argent , une lampe magnifique et beauçonp â*autres orne* ments d'un grand prix , qu'il distribua libéralement.
Jérusalem , nettoyée de cadavres, changea de religion et d'état; pins les Francs, reconnaissant la nécessité de consolider leur domination , résolurent de relever le trône de David et d'y asseoir «D roi. Leur choix unanime tomba sur Godefroy, qui, dans le codoi^.roi. cours de l'expédition , s'était signalé par une valeur prodigieuse* Il jura sur le aamt sépulcre de respecter l'honneur et la justice; mai» il refusa de eeindre la couronne royale où Jésus-Christ en. avait porté une d'épines.
Autant toute la dirétienté fut transportée de joie à la nouvelle de cette conquête glorieuse , autant les musulmans s'en affligé^ reoL Partout ils ordonnèrent des jeûnes en signe de deuil pénitent, ei HodaCfer Abouverdy se lamentait en ces termes :
« Nos larmes se sont mêlées à notre sang , et pas une partie « de noos-mémes n'efit restée intacte aux nouveaux coups de « l'ennemi.
- c Oh! malheur, si les larmes viennent rem^dacer les armes c alors que la guerre répatKi son incendie et sa fureur 1
« Gomment la paupière pourra-t-elle jamais voiler l'œil quand c des revers pareils au nôtre réveillarai^t celui qui dormirait s profondément?
< En Syrie, vos frères ne possèdent plus que le dos de leurs s dromadaires ou les entrailles des vautours pour se reposer.
« Les Francs les traitent comme de vils esclaves , et vous resc tez dans une luoUe insouciance , comme des gens tout à fait en « sûretél
c Que de sang déjà versé 1 que de femmes réduites à n'avoir c pour couvrir leurs diarmes autre chose que leurs bracelets !
ONZIÈME EPOQUE
a Et les cheiks des Arabes , les héros de la Perse, pourraient se a résigner tranquillement à tant de honte !
d Si le sentiment de la religion ne les émeut pas, que le soin a de leur propre honneur les touche, et Tamour de ce qu'ils ont 0 de plus cher au monde. »
Les musuhnans sentaient combien il était difficile de réparer une si grande perte. Que pouvait tenter le calife de Bagdad réduit à la condition de pontife désarmé? Le royaume des Seldjoucides dans le Roum se trouvait morcelé; des disc(^es intestines occupaient le schah de Perse, peu soucieux d'ailleurs de venir en aide aux émirs de Syrie, qui s'étaient soustraits à son autorité* Ces émirs, confondus par les désastres dont ils avaient eu à souffrir, se trouvaient réduits à défendre isolément leur territoire étroit contre les efforts partiels de quelques héros croisés. U ne restait d'espoir que dans le soudan du Caire; aussi les musulmans, oubliant que c'était un fatimite hérétique, accoururent en foule do la Syrie , de Damas , de Bagdad , à Ascalon , où se rassemblait son armée sous les ordres du vizir Afdal.
1099. Godefroy eut la plus grande peine à décider les crmsés à livrer de nouveaux combats pour s'opposer à ces forces immenses. Le bois de la vraie croix fut exposé aux regards; la voix longtemps -silencieuse de Pierre l'Ermite se fit entendre de nouveau , et vingt mille braves vinrent offrir la bataille entre Ascalon et Jofqpé à Batauiedc tout cc pcuplc d'Asic et d'Afrique. Le discipline l'emporta sur le it^aîSl nombre; cette armée innombrable fut mise en complète déroute, et les dépouilles du camp ennemi approvisionnèrent les soldats de vivres , les seigneurs d'armes et de chevaux , l'agriculture de bestiaux. Les discordes qui se ranimèrent entre les princes chrétiens les empêchèrent de s'emparer d'autres places.
JçXfiçit Ij^ pjçpièyç croisade. Les chevaliers , qui, durant quatre années, en avaient enduré les glorieuses fatigues aspiraient au moment de revoir leur patrie et de goûter le repos en savourant la louange due à leurs exploits. Ils se virent reçus en triomphe dans leurs châteaux, où ils rapportaient les palmes sacrées, les dépouilles opimes et les précieuses reliques ; ceux qui cherchaient en vain parmi les croisés de retour des proches dont ils avaient à pleurer l'absence^ se ccmsolaient par la pensée d'avoir un martyr dans leur famille.
Pierre l'Ermite finit obscurément ses jours dans le couvent de Huy sur la Meuse. Eustache recueillit l'héritage de ses frères Godefroy et Baudouin , à qui des royaimies étaient échus en Pa-
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lestîne; Robert, comte de Flandre^ revit ses Ëtats; le duc de Normandie 9 qui s'arrêta en Italie, séduit par les charmes de Sibylle, fille du comte de Ck)nversano, perdit Toccasion de monter sur le trône d'Angleterre ; fait ensuite prisonnier par son frère à son retour, il languit vingt-huit ans dans la captivité, c'est-à-dire jusqu'à sa mort.
Six millions d'Européens avaient pris, dit-on, la croix (1). Or ^ois cents chevaliers à peine restèrent avec Godefroy, quelquesuns à Tripoli avec Raymond , à Édèsse avec Baudouin, à Antioche avec Bohémond; dix mille environ revinrent en Europe. — Qu'étaient devenus tous les autres? leurs ossements jonchaient la route qui des extrémités de l'Europe conduit à Jérusalem, attendant qu'une autre voix les convoque à la sainte cité.
Le récit de leurs misères, mêlé à celui de leurs exploits , loin d'abattre les courages, excita beaucoup de chrétiens à les imiter. La France , l'Italie , l'Allemagne fournirent de nouvelles levées de preux qui se dirigèrent vers la Palestine , soit pour visiter les lieux saints, soit pour aider à rafTermissement du royaume chrétien, soit pour acquérir de la gloire, des États, des indulgences. Les pèlerins s'embarquaient généralement en mars pour revenir en septembre; en partant ils entonnaient le Vent Creator. Les Italiens avaient été d'un grand secours à l'expédition : deux cents navires vénitiens se croisaient en 1009, soixante-dix galères génoises en 1104, et plus encore en 1108.
Plus de deux cent mille croisés renouvelèrent sous les murs de Gonstantinople les dévastations des premiers; on alla jusqu'à lancer contre eux les lions impériaux. Ils s'éloignèrent de cette capitale, harcelés sans relftche parKilidje-Arslan, qui avait transféré sa résidence de Nicée à Iconium. Raymond faisait passer dans les rangs , aux jours de combat , la lance miraculeuse de Longin ; Anselme, archevêque de Milan, avait apporté un bras de samt Ambroise , avec lequel il donnait la bénédiction aux combattants; ils furent cependant défaits, et quelques-uns seulement arrivèrent, par faibles détachements, à Jérusiedem; un plus petit nombre encore revit l'Europe à la suite des comtes de Savoie , de Poitiers, de Nevers et du duc de Bavière.
(1) Elle était de drap on ôe soie : après TaToir fait bénir, on la cousait sor répaole on sur le derant du easqne. Les Francs la portaient rouge, les Flamands verte, les Anglais blanclie. Dans la croisade contre les Albigeois et les Maures, on Paltacbait sur la poitrine ; elle était mi-partie blanche et ronge dans la croisade contre Mainfroi; rouge quand on combattait les Slaves, atec un globe andeisoof . An retour de la croisade, on la portait derrière le dos on sovpendiie au cou.
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omkta itoovt.