CHAPITRE III
■OTAUMKS CHRÉTIENS ET HAHOMÉTANS EN OEIENT. — LES ÀStASfiTO.
Les chefs des croisés agirent en P^stine comme les barbares qui envahirent le midi de TEurope. Chacun d'eux occupa un territoire et s'en forma une pr'mcipauté. A c6té du royaume de Jé^ rosalem se formèrent donc d'autres États. Bobémond se réserva Antioche, Baudouin Ëdesse sur les deux rives de TEuphrate; Tancrède fonda la principauté de Galilée et de Tibériade. Raymond de Toulouse s'installa à Antarade en Phénicie , dont il changea le nom en celui de Torlose, puis mourut en assiégeant Tripoli (1), qui devint comté de son fils Bertrand. Plus tard d'autres seigneurs s'établirent à Joppé^ à Ascalon^ sur la côte, à Krak. (Pe^ra), au bord du désert, à Tyr, Gésarée, Naplouse, Bérythe^ Djibeleh^ Héraclée , Makab et ailleurs ; ils étaient tenus au tribut de vasselage envers le roi de Jérusalem. Les seigneuries d'Édesse et d'Antioche^ comme fondées les premières, restèrent indépendantes. Le mélange d'étrangers de tout pays, différents de langage , d'habitudes^ de vêtements, devait donner un aspect singulier h la colonie chrétienne, qui ne se composait pas de gens vulgaires, mais de dévots ardents et d'intrépides guerriers ayant pour maxime invariable de ne jamais se retirer devant l'ennemi, de ne jamais accorder de trêve anx infidèles.
Godefroy voulut établir Tordre dans son- nouveau royaume en lui donnant des lois; niais, comme il avait à gouverner un ramas de toutes les nations d'Europe et d'Asie, il ne pouvait y transporter la législation d'un pays plutôt que celle d'un autre, surtout dans un temps où chacun attachait un grand prix au drdt de conserver la sienne. Or, a par le conseil des princes et des barons, a et des plus sages homes que il lors pot aveir, sages homes à a eoiquerre et à saveir des gens des divorces terres qui là estoient a les uages de leurs terres ; et tôt quanque ciaux que il ot esleu « à ce faire en porent saveir ne aprendre, il mirent et firent mètre a en escrit, et aporterent cel escrit devant le duc Godefroi; et il
(1) Les bistorieus arabes rncoutent qu^il existait à Tripoli uoe très-riobe bibliotiièque contenant, selon les «os, trois millioBs de volumes, et cent miUe seloa les plus raisonnables. Elle fut brûlée, cofflue ne se oomitosaDt que 4'éfli* piétés mahométanes.
&OYATJMES CUÉTUMS £11 O&ÎEirr.
« «sembla le patriarche et les aatres avant dis, et lùr monstra c et &t lire devant eaus cel escrit ; et après par leur conseill et c par leur acort il concueilli de eiaos escrito ce qae bon lui sembla^ € et en fist assises et usages que Ton deust tenir et maintenir et f oser on roîaome de Jérusalem (i). » 11 forma de la sorte un f code inthnlé les Assiseê de Jérusalem , le premier qui ait été c rédigé selon Tesprit de la féodalité (2).
Le royaume y est déclaré indivisible et héréditaire , même dans la ligne féminine; à défaut d'héritiers^ le haut clergé et lea vassaux immédiats de la couronne sont appelés à élire le chef de l'État. Le roi doit jurer de maintenir la constitution avant de recevoir l^ommage des vassaux et d'être couronné par le patriarche.
Le royaume était divisé en baronnies , dont une formait les
(1) Cbap. I*', p. sa. — Jean d*lbeNn, comte de Joppé, rédigea par écrit lea Assises poatérieorement à l'an 1232» et avant 1239. U y joignit une sorte de code de procédure, composé par un nommé Philippe de Navarre, habitant dans lUede Cbypre, où les assises avaient été introduites en 1192. Elles furent Béme en vigueur dans fempire byzantin lorsqu'il eut été conquis par les Latins, Km le naai de liber consHeiudinum imperii RomaniM. En 14^21, les VéniticDs en firent faire une révision par le gouverneur de Négrepont; puis, devenus maîtres de Chypre, ils en firent faire une traduction en italien , qui fut ensuite Imprimée. Le manuscrit original fut conservé dans la bibliothèque de SmtrMare, d^oè les Autrichiens rentevèrent après la conquête. Biais le gouvefMMst fran^aiseii avait fait prendre, avant la révolution, une copie trèseiade par Jacques Morelli. L^Académie des inscriptioDs et belles-lettres a ordonné la publication de tous les hislotiens des croisades, en deux séries : nio- ■nments législatifs et monuments historiques. En tète ont paru les Assises de Jérusalem^ publiées par le comte Beugnot ( Paris, 1841, in-fol. de LxxxTii-(i65 pages, conprenaBt les Assises de la kmttecour). Après avoir exposi^, dans une une savanle préface, l'histoire de la législation française en Orient et Torigine des institutions féodales, il fait connaître rorgani^alion politique et juridique donnée par Godefroy à Jérusalem ; il résume ensuite les vicissitudes des assises jusqu^an ' moment où elles sont remises en lumière par les jurisconsultes do treizième siècle .Vient après le texte de cinq ouvrages dont se composent les Assises de le haute cour; à savoir : le Uvre de Godejroy le Tort, dont il ne reste que doQi fragments ;leZ,irre de Jean d'ibelin, abrégé des principes généraux du droit féodal d^outre-roer;le Livre de Philippe de IS^avarre^ le plus ancien de tous et en aisrz mauvais ordre ; la Cltf des assises de la haute cour de Jérusalem et de Chypre, sommaire des diapitresda Uvre de Jean d'IbeKn ; le Litre au roi, à*m autew ineonnu,qut donne le texte précis des assises, au lieu de faire une dissertation comme les autres. Compilé à ce qu'il semble, entre 1271 et 1291, il expose les limites de la puissance royale, les devoirs des barons , les fonctions des grands officiers de la couronne ; fl indique comment it faut lenh' une armée en campagne. U traite ensuite des successions et de la transmission des fiefs avec nae darté inusitée de la part des autres jurisconsuiteft. Le texte suivi dans «etle traduction française est celui de Tédition Beugnot.
(2) Assises signifie tout à la fois les deux cours de justice et les décisions ou règkmeDts émasés d'eUes.
ONZIÈME ÉPOQUE
domaines de la couronne. Chacune d'elles y ayant droit de monnayage et de justice^ passait comme l'État aux héritiers mâles ou femelles^ sauf que la femme était tenue de choisir un mari ou un champion. Le roi pouvait inféoder des portions de sa baronnie à des titulaires, qui ne devenaient pas vassaux immédiats^ mais sous-vassaux seulement. Six cent soixante-six chevaliers étaient astreints par vasselage au service militaire, deux cents autres à Tripoli, chacun d'eux accompagné de quatre archers à cheval. Les églises et les villes fournissaient cinq mille cent soixante quinze sergents; d'où suit que l'armée entière ne dépassait pas onze mille hommes.
Les comtes et les barons étaient tenus de servir leur suzerain soit sur le champ de bataille , soit dans les conseils; le vassal devait défendre ou venger son supérieur de toute injure, ainsi que l'honneur de sa fenune y de sa fille , de sa sœur ; le suivre dans ses expéditions, se donner pour lui en otage, s'il tombait aux mains de l'ennemi. Ainsi le roi, les sujets, les vassaux et vavas* seurs se trouvaient liés par une promesse réciproque de fidélité et de vengeance. Dans cette aristocratie , le roi n'exerçait que le pouvoir militaire -y la souveraineté résidait dans la haute cour, où se traitaient les causes des hommes éminents et des barons , sans l'accord desquels l'assise ne pouvait se faire. La cour basse, ou cour des bourgeois , présidée par le vicomte et composée des jurés de la ville, prononçait sur les affaires réelles et personnelles des citoyens, ainsi que sur leurs procès criminels.
Le sénéchal, premier officier de la couronne, indépendamment de l'administration des domaines royaux et des fiefs qui en dépendaient, avait sous lui les baillis royaux , prélats et.barons, appelés à juger les sujets non justiciables du vicomte et les chrétiens indigènes qui conservèrent leurs coutumes ; après lui venait le connétable, qui avait pour vicaire un maréchal.
Les individus seuls qui portent les armes , comme toujours dans le système féodal, ont des .droits en partage. Les vilains sont la propriété du maître , et l'on évalue le dommage qu'ils souffrent, dans une telle proportion qu'un cheval de bataille est estimé le double d'un vilain; cependant on voit que trente communes étaient déjà instituées dans ces contrées , et les villes où résidait un vicomte jouissaient de beaucoup de privilèges.
L'Eglise fut organisée à la manière de celles d'Occident; elle resta indépendante du gouvernement laïque, sans être obligée de fournir au recrutement des troupes du roi , mais seulement à donner des subsides dans les cas urgents.
ROTAUmS GHRiTTBNS EH ORIENT.
Ce code 9 où furent tran^rtées les dispositions les plus sages des coutumes italiennes et du drgit canonique, prouve qu'un grand nombre de doctrines légales s'étaient conservées , puisqu'il se trouva dans une armée quelqu'un pour les compiler. Modèle de liberté au milieu de la servitude barbare, on y voit le consentement de tous les associés indiqué comme condition première des lois, outre qu'il offre le premier exemple de deux tribunaux, l'un subordonné à l'autre. Il semblait que l'humanité reprit ses droits devant le tombeau de l'Homme-Dieu. Cette législation servit donc de modèle à l'Asie et à l'Europe , et les pèlerins purent apprendre à se réunir en communes pour résister à la tyrannie de leurs seigneurs.
a Les assises , usages , coutumes , estoient escrites chascune par a soi de grant letres tornées; et la première Jetre dou commen- « cément estoit enluminée d'or, et totes les rubriches estoient « escrites, chascune par soi vermeilles... et les apeloit on les « lelres dou sépulcre y por ce que elles estoient ou sépulcre en une « grant huche. Et quant aucune fois avenoit que aucun débat « estoit en la court d'aucune assise ou usage, par quoi il covenoit a que Ton veist Tescrit, l'on ovroit la huche où estoient celles « letres au mains devant neuf persones. Par estovoir covenoit que a le rei i fust, ou aucun de ses haus homes en leuc de lui , et
deux de ces homes liges et le patriarche ou le prior dou se- « pulcre en leuc de lui , et deus chanoines et le visconte de Jeru- « salem, et deux jurés de la court des borgeis : et ensi estoient a les dites assises, et usages et costumes faites et gardées
Tout juge et chevalier se considérait comme obligé de savoir ce code par cœur; il fut conservé de souvenir lorsque les musulmans, ayant repris Jérusalem , détruisirent l'original.
Sa perte fit acquérir un grand poids à l'opinion des barons; mais, comme il en résultaH de la confusion, Amaury ordonna qu'il fût mis par écrit , malgré l'opposition des barons et des hauts avocats, dont l'importance avait à y perdre. Ceux qui l'écrivirent le firent pour l'usage de leur famille ou pour un petit nombre de privilégiés, auxquels ils enseignèrent à plaider dans les causes même les plus injustes, et à soutenir les réclamations les plus iniques, en mettant l'âme derrière la porte j si Dieu lui refuse son pardon.
Godefroy est représenté unanimement comme un seigneur par- oo4crro7. fait, réunissant la prudence, la douceur, le courage, la magna-
(1) Assises^ ch. IV.
OMZliME ÉPOQUE.
nimitéet cette humble dévotion qui distingue les croisés des autres héros. Les chroniques rapporte{^t qu^à Antioche il pourfendit un géant du front à l'aine; il refusa^ comme on sait, de revêtir les insignes royaux aux lieux où Jésus-Christ avait souffert tant d'humiliations. Des émirs qui vinrent le visiter le trouvèrent assis sur une paillasse toute semblable à celle des soldats; comme ils lui demandèrent quelque échantillon de sa vigueur^ il abattit net la téte d'un chameau.
0 se montra toujours extrêmement docile envers llËglise y ftme véritable de cette expédition ; il reçut , ainsi que ses deux successeurs^ l'investiture du souverain pontife. Daimbert, archevêque dePise, élevé au patriarcat de Jérusalem, prétendit que cette ville devait appartenir à l'Église, au nom de laquelle les croisés avaient pris les armes; Godefroy promit de l'abandonner aussitôt qu'il en aurait conquis une autre , ou bien s'il mourait sans enfants.
Sa domination s'étendait sur une vingtaine de bourgades défendues par trois cents chevaliers et deux mille fantassins; mais la contrée était bien loin de jouir de la prospérité artificielle que lui avait procurée, dans les temps anciens > le labeur infatigable des Hébreux. La culture qu'ils y avaient rapportée après la captivité de Babylone avait succombé sous la double dévastation de Titus et d'Adrien ; puis les dominations qui s'étaient succédé avec tant de rapidité n'avaient pas laissé le temps à des travaux bien entendus de recouvrir de vignes et d'oliviers les roches arides d'alentour. Il n'y avait de cultivé que les rives du lac de Génézareth et celles du Jourdain , quelques vallées et le voisinage de la mer.
Afin d'attacher les colons chrétiens à leur patrie nouvelle, la propriété des terres occupées par eux durant un an et un jour leur fut assurée ; mais ils en étaient privés s'ils en restaient absents pendant le même espace de temps.
Les attaques continuelles qui troublent la récente colonie française à Alger peuvent donner une idée de celles qui bouleversaient à chaque instant les établissements chrétiens en Palestine. Sans cesse en lutte avec les Arabes, les Turcs, les Égyptiens répandus dans les campagnes, embusqués dans des châteaux forts, menaçants autour et au milieu du pays conquis, les croisés devaient se tenir constamment en alerte , entreprendre de nouvelles conquêtes pour assurer la possession des prefnières, soumettre d'autres pays à leur domination , forcer des émirs à leur payer tribut.
Cette poignée de preux se trouvait recrutée par de nouveaux croisés accourus de l'Europe, d'où venaient sans cesse une, foule
ROTAUlCEd GHBÉTfllîS MM ORIENT.
de dévots, des barons, des évéques, pour visiter U terre sainte. De retour dans leur patrie, ils célébraient, les louanges du pieux Godefroy, cpit savait maintenir paisible et respectée la singulière colonie de chrétiens qui lui obéissaient. Il revenait d'une expédi- hm. tioQ quand Témir de Césarée lui oiTrit des fruits pour se rafratchir; ^ il accepta un cédrat^ et peu d'instants après il rendit le dernier soufMr.
L'ambitieux patriarche Daimbert prétendit alors lui succéder; Baudoin, mais les guerriers, voulant un chef guerrier, élurent Baudouin. Le nouveau roi de Jérusalem n'était plus un croisé pieux et humble, mais un esprit ambitieux , animé du désir de surpasser en faste ses compatriotes et de rivaliser avec les princes de l'Orient. Dans son duché d'Édesse, il tenait une cour splendide, et chaque fois qu'il se mettait en chemin, il faisait porter devant lui un bouclier d'or déforme grecque., où était représenté un aigle. Il laissait croître sa barbe à l'asiatique» portait des vêtements traînants» voulait qu'on lui lit des salutations profondes, mangeait à terre sur des tapis , et entrait dans les villes précédé de deux cavaliers qui sonnaient de la trompette (i).
II céda Édesse à Baudouin du Bourg» son cousin» et, par ses victoires , imposa silence aux prétentions de l'archevêque» qui se résigna à le reconnaître à Bethléem, en lui donnant l'épée pour défendre la justice, la foi et la sainte Église; l'anneau, qui si' gnifie loyauté; la couronne, qui exprime dignité; le sceptre, pour punir et protéger; le globe , qui veut dire les terres du royaume (2).
(I)GCIBBBT, VIII,36.
(3) Les céréoioiiies du couromieiiient des roU de Jérusalem méritent d'être coonues :
» Quant le patriarche corone le roi, la procession lui ^ient à rencontre à la porte dou moslier ; et le patriarche, ou le prélat qui le doit coroner, li dit plu- •onorisone sur la teste; et il est i genoills, et les oflicians li sont de coste. Et puis le roi se liere, et jure au patriarche un tel seirement : « Je, tel, par divine « souffrance à coroner rei de Jérusalem , promet à tei mon seignor tel, patriarche «de Jérusalem, et à tes siiccessors canoniaument entrant, desus le tesmoin de « Dieu le tôt puissant et de tote rYglise, et des prelai et de mes barons qui « eeviron moi «ont» que je, de cest jor en arant, serai ton feel aideor et defen- ■ deor de ta persone contre toi homes vivant el reiaume de Jérusalem. Les pos- « sessions et les franchises de la sainte Yglise de Jérusalem ma mère, et de totes « les Yglises apartenant à li principaument, les qiieles pos^^essions et franchises « dles ont acostumé à avoir Jadis, et tens de beneiirés reis mes devanciers, et « qu^elles acquerront justement en avant, en mon tens maintendrai à elles ; et « défendrai les canoniques et les anciens privilèges et les deueis luis, et les justi- « ses de ciaifk et les ancienes costumes et franchises; garderai et maintendrai les « penones eccle^iaates en leur franchises, as veves et as orfenins justise ferai ; « lei pr^vilegiet daa beneuréa reis mes deTanciera et les âsaises dou royaume, et
Mais Tancrède refusa de lui rendre hommage et de lui céder la Galilée 9 comme le roi le désirait. Il se rendit à Antioche pour gouverner cette ville en l'absence de Bobémond, fait prisonnier
« don rei Amaiiri, et dou rei Bandoyn son fiz» et les tndemies costames et as- « sises dou royanme de Jerosalem garderai; et tôt le peuple crestien don di « roiaume^ seloo les costumes ancienes et aprovéez de ce meisme roiaumey et « selouc les assises des dotant dis rois en lor dreis en lor justises garderai, si « Gome roi crestien et feil de Dieu le doit faire en son roiaume*; et totes les autres « choses dessus dites garderai feaument. Eus! m'ait Dieu et ces saintes Étan- « gilet de Dieu. Et qnant le dorant dit rei a ce fait, le patriarche le lioTre en piés et le prend par la main destre, et li promet en ceste manière : « Je t'aiderai, lacorone mise en ton chief justement, à maintenir et à défendre, sauf m'ordre, » se il est d'ordre, et c'il est àutre « la sainte YgUse de Rome. » Et ces choses dites, il le doit baisier en fei, et crier quanqoe il peut *• « Entre toz qui estes as- « semblés, seignors prelaz et maistre barons, chevaliers et homes liges, bor- « geis et tote autre manière de peuple, qui ci estes assemblés ; nos somes si « por coroner tel à rei de Jérusalem, et Tolons que toz nos dites se il est dreit « hier dou roiaume de Jérusalem.» Etce deit dire par trois feis; et l'on respont : OU, Et maintenant le commencent Te Deum laudamus, et s'en entrent « dedenz le cuer o ces barons, qui portent sa corone et la pome, et le seneschan qui porte le sceptre, et le conestable qui porte le gonfaoon. Et le rei est vestu come diaque, la teste descoTcrte. Et l'on a un faudestueil défaut Tautier, et là s*appuie le rd en affections trusque à tant que le Te Deum soit chanté. Et quant il est chanté, le patriarche ou le prélat qui doit coroner vient ,et li dit plusiors orisons desuz la teste. Et puis quant il a ce dit, le rei s'en tait seir sur son siège, et Von commence la messe. Et quant on a dit Tepietle et la séquence, deus prelas Tienent au roi , et le meinent trasque au faudesteuil par devant l'autier. Et là li dit celui qui le doit coroner, « Beneissons, » et puis prent le cryme et Tomt par dessus le toup, disant ce qui est usé de dire et orisons et psaumes, et li met l'anel au doit, qui seneflerei ; et après le ceint l'épée, qui senefie justice à défendre, la fol et sainte YgUse; et après la corone, qui senefie la digneté, et après le septre, por chasUer et défendre; et après la poume, qui senefie la terre dou reaume ; dissant toz jors ce qui est usé en sainte Yglise: Et puis quant tôt ce est fait, le prélat qui le corone et toz les autres dient en latin par trois fois : « Vive le roi en bone prospérité ! » Et puis le rei baise tous les prélats, et s'en Ta seir en son siège et deux prelaz le deestrent ; et l'on chante reyan^Ue et le parfait de la messe. Et ou sacrement le roi oste sa corone, et quant tote la messe est dite, le rei Tient devant Tautier, et se comenie. Et après le prélat prent le gonfanondou conestable et le beoeitde Taigue beneite, et le met en la main don rei : et le rei le livre au conestable, et s'oi retome. Et quant il est coroné en Jérusalem , si coroné on mostier dou sépulcre, et Tait au temple Domini , et là euffre sa corone sur Tautier ou fut offert Nostre Sei gnor à saint SymeoUfCt puis s'en entre au temple Salomon, qui est la maison des templiers. Et là sont mises les tables, et il s'asiet au mangier, et les borgeis de Jérusalem serrent ceijor les tables, car ce est le servise qu'ils doivent au rei. Et quant il est coronés à sur, il Tait au chastelsur le cheval que l'on li mena devant covert, et le mareschal par devant Ini sur le cheval don conestable portant le gonfanon, et toz les autres à pié ; et le conestable vait à pié devant le cheval don rei arreant la gesnt : le rei manie la corone sur la teste. Le seneschal doit servir le rei de ozces mès, et le maréchal doit tenir le gonfaiion devant le roi tant corne U sera
ROTAinCES CHRéTIJUfâ SN ORIENT. 49
par les Turcs, malheur qui privait le royaume d'une épée redoutable.
Afin de s'assurer les secours des villes italiennes^ Baudouin convint de leur accorder mi quartier en propre dans chacune des villes conquises, et un tiers du butin. Avec leur aide, il s'empara d'Arsouf, deCésarée (1)^ de Saint-Jean d'Acre, de Tripoli, de Bérythe; les dépouilles étaient toujours partagées avec Dieu, et le cri de Vive le Christ/ le Christ règne, le Christ commande! jetait l'effroi parmi les Turcs et les Égyptiens.
Parmi les chrétiens venus pour seciHider leurs frères dans la Palestine, nous mentionnerons spécialement ces Norvégiens dont nous avons suivie dans le siècle précédent, les courses aventureuses. A la première croisade était vénu Svend ou Suénon , fils du roi de Danemark, avec un renfort des siens ; mais ils furent taillés en pièces par les Turcs^ et lui-môme périt avec Florine, qui l'accompagnait dans les combats. Les Scandinaves qui regagnèrent la Baltique après avoir pris part à cette expédition racontèrent leurs pieuses impressions, et peignirent le beai^ ciel de la Palestine , les richesses de Constantinople ; ils dirent combien les Normands, qui voulaient consacrer leurs bras à la défense de l'empire, étaient bien accueillis et généreusement payés.
lies fils de Magnus III, remplis de courage malgré leur grande jeunesse, venaient de monter sur le trône ; Sigurd , le second , qui n'avait pas plus de quinze ans, se rendit volontiers aux instances de ceux qui le pressaient de les mener gagner des indulgences, de la gloire et de Targent. Des hauts barons ( Rikis-menn ), un grand nombre de feudataires( Lendir^menn) , des soldats et une foule d'individus appartenant à la classe des honmies libres et des paysans partirent des ports de laNorvége sur soixante vautours de mer ; comme la saison était déjà avancée, ils passèrent l'hiver en Angleterre, où régnait un prince de leur race, Henri II, premier fils de Guillaume le Conquérant (2).
k lable; ^ pois doit prendre le cheval dou conesUble, et le coneflUble celui don lei tôt easi co?ert ; et le mareschal li vait devant, portant le gonfanon trusque en sa herberge, car il est son home, et li doit faire homage. » ( Assises, p. 29, 30, 31, eh. VII .)
(1) Les Génois firent alors Tacquisition de la sainte coupe, moyennant une grosse somme d'argent , dans la persuasion qu'elle était d'émeraude et faisait partie des présents apportés à Salomon par la reine de Saba. Il est reconnu que cette coupe est tout simplement de Terre. Guillaume Embriaco, amiral de ccKo expédition, a dans Gènes un renom populaire.
(2) Celte expédition est racontée par Snorre, qui, dans son ffeimskrïngla^ entremêle son récit de morceaux lyriques.
niST. tMY. — T. X. 4
CrolMf
norvégiens.
mniiioB Éfoocs.
Ils remirent à la voile au printemps , et , après avoir touché les côtes de Prangia, ils arrivèrent en automne au pays de Saint-Jao ques, où ils hivernèrent encore. Là un comte de la Galice s'obligea d'entretenir pour leur commodité des marchés bien fournis ; mais bientôt les provisions du pays furent épuisées, et Sigurd se préparait à donner de la pâture aux loups , ce qui fit que le comte s'enfuit, abandonnant son territoire au sacrilège et à l'incendie. iiM. Ayant repris la mer à la saison nouvelle , les Norvégiens rencontrent sur les côtes lusitaniennes la flotte arabe qui venait en aide aux émirs d'Évora et de Lisbonne contre Alphonse Henri , comte de Portugal : excellente occasion pour exercer leur valeur^ leur dévotion et leur rapacité ; ils s'élancent donc sur les vaisseaux musulmans, et les dispersent. Après cet exploit, ils aident Alphonse à prendre Cintra, dont ils massacrent tous les habitants pour la repeupler de chrétiens ; Lisbonne à son tour les rassasie de carnage et de butin.
En s'éloignant^ ils s'ouvrent une route sanglante au détroit de Gibraltar; puis^- longeant les côtes de Barbarie, ils abordent à Formentara, nid de pirates africains. Gomme les habitants se sont réfugiés dans une vaste caverne dont ils ont fortifié l'entrée ^ Si^ gurd gravit au sommet de la montagne qui la domine; de là il fait descendre avec des cordes deux navires pleins d'hommes qui portent la guerre maritime jusque dans les flancs du mont , s'enfoncent dans les lieux inaccessibles au jour, y répandent l'incendie, et font périr tous les musulmans.
Ils remportent de nouvelles victoires, et font un grand butin dans Iviça et Minorque; puis ils vont passer l'hiver en Sicile , où ils trouvent la race normande dans tout son éclat. Le duc Roger traite magnifiquement ses hôtes , et sert de sa main Sigurd, qui en retour lesaluedu titre de roi. Ils font voile ensuite pour la Palestine, abordent à Ptolémaïs, et se mettent en marche pour Jérusalem. L'affluence de pèlerins dans la ville sainte n'empêcha point l'attention de se porter sur ces Norvégiens à la peau blanche, à la blonde chevelure, dont les armes et les vêtements témoignaient par leur richesse de nombreux triomphes. Le roi Baudouin alla à la rencontre de Sigurd , l'accompagna dans un pèlerinage qu*il fit sur les bords du Jourdain, et lui donna, entre autres reliques, un morceau de la vraie croix. Sigurd promit en retour de fonder, s*il le pouvait, un archevêché en Norvège, de payer et de faire payer aux siens les dîmes ecclésiastiques , et d'être toute sa vie le champion de la foi.
Il aida ensuite Baudouin à se rendre maitre de Sidon, et^ bien
ROYAUiaSS CHRÉTISlfS BK ORIENT.
qall eût droit, selon l'asage , à la moitié de la ville conquise , il y renonça en faveur du roi de Jérusalem.
LesNonégiens^ lorsdeleur retour, s'arrêtèrent quelque temps dans nie de Chypre ; ils abordèrent au cap Sigée, puis la Propontide vit leurs voiles de soie se déployer jusque sous les murs de GoDstaniinople. Alexis Gomnène, avec toute la courtoisie de la peur , les ili entrer par la porte d^, et les conduisit au palais de Hacherna, à travers les mes couvertes de tapis de soie. Comam* ffes, dit Sigurd à ses compagnons, ^uirctou im maintiên yrave, et ne nous numlrtmê étonnée de rien. Mon cheval aura des fer» d'or; sirtm d'eux vient à se détacher en ehemin, qu^auemde vous ne le ramasse.
Alexis répandit devant lui des monceaux d'argent, dit le poète historien ; mais Sigurd l'abandonna à ses compagnons, et n'accepta que deux anneaux. Puis, comme l'empereur lui donnait le choix entre un présent de six talents ou des jeux qui en coûtaient autant, il préféra ces derniers ; et les Scandinaves admirèrent dans ^hippodrome les sculptures, les féux^ les chants et les courses.
Beaucoup des compagnons de Sigurd avaientpéri dans ievoyage, d'antres prirent du service dans le corps des Varangues, si bien qu'il s'apprêtait à s'en retourner presque seul ; il fit donc présent de ses soixante vs^sseaux à Alexis, qui en retour lui donna des che^ vaux et des guides, avec lesquels il revint paria Bulgarie, la Pannonieet l'Allemagne, jusqu'à la frontière du Danemark. Là ^ un bâtiment suffit pour transporter dans sa patrie le iameux pèlerin de Jérusalem ( Jorsalafara ) , avec sa suite peu nombreuse. Le chant d'Eyner, quiretraçaitk» merveilles de cette expédition, /a plus florieuse dont il ait jamais été fait mmiiondans tous les siè* elesy fut longtemps célèbre sur les bords de la Baltique :
m Les hauts faits des héros n'exigent des scaldesqpe des livres c véridtques .
« Le puissant roi de Norvège voit en mer, et les vents glacés « du nord poussèrent ses voiles km des rives Scandinaves.
f Jérusalem était son noble bot; la fureur des ten^pêtes ne le « détourna point.
« B fendit les mars d'Orient, et déposa sur .^s rivages de « FAsie ses guerriers, qui ftarent accueillis avec grande allégresse.
a Qui vit sur la terre un héros plus illustre ? Il voulut ; sa vo- « lonté ferme eut un effet, et il lava sa noble sueor dans les ondes c du Jourdain.
« n battit et renversa les mursde Sidon. Le fracas de cet assaut c retentit encore au loin.
ONKliMB ÉPOOUE.
« Le sang coule à torrents, les glaives s'en abreuvent, mille a preux tombent; mais le plus fort reste debout, la victoire est à « lui. j»
L'empereur Alexis , allié toujours perfide, intriguait pour obtenir la principauté d'Antioche , insinuant aux infidèles de ne pas rendre la liberté à Bohémond; mab ce prince la recouvra malgré ses efforts, et Tancrède lui restitua ses États, conservés et accrus. Le prince normand chercha alors à effacer la honte de sa captivité ; mais ses expéditions furent des plus malheureuses, et ses meilleurs chevaliers tombèrent au pouvoir des Turcs. Que fait alors Bohémond? il fait courir le bruit de sa mort, et, couché dans un cercueil, il traverse le territoire ennemi, les flottes grecques , et arrive à Rome. Le pontife fit grande féte au martyr, au héros, et lui donna l'étendard de saint Pierre , avec l'autorisation de lever en Europe une armée pour réparer ses pertes.
11 se rend dans la France , qui n'était remplie que du récit de ses prouesses, obtient la main d'une fille du roi Philippe,^ prêche la croisade au milieu des fêtes et des tournois. Après avoir regagné Bari avec quelques chevaliers français et espagnols, il débarque en Grèce, et met le siège devant Durazzo afin de punir le déloyal Comnène; mais les maladies déciment son armée, déjà peu nombreuse; beaucoup désertent sa bannière pour se rendre sans armes à Sion en simples pèlerins , et il est réduit à faire une paix honteuse, iiov^. Tancrède défendait Antioche contre les Turcs avec des prodiges de valeur. Baudouin du Bourg, qui avait été fait prisonnier par les Turcs , revenait si pauvre à Édesse que son beau-père dut racheter sa barbe , qu'il avait donnée en gage pour la solde de ses troupes; puis, un différend s'étant élevé entre lui et Tancrède, tous deux, par une égale imprudence , réclamèrent l'assistance des Sarrasins. De son cMé, le roi de Jérusalem, se trouvant aussi dans une extrême disette d'argent , s'adressa à Daimbert pour qu'il lui en fournit sur les aumônes des fidèles; le refus du patriarche ranima leurs anciennes inimitiés, qui ne s'attiédirent qu'à la mort de ce dernier. Les Génois et les Pisans continuaient, il est vrai , de fournir des secours en armes et en argent, mais en songeant toujours plus à faire du butin et des bénéfices qu'à mener à bonne fin les expéditions et à consolider les conquêtes. Telle était la situation critique de la terre sainte Jusqu'à la mort de Tancrède, qui fut une perte irréparable pour lescnHsés.
ROYAUMES GHnÉTI£Nâ EN ORI£NT, 53
Enhardis par cet état de choses, les Tores de Mossoul, de Damas , de Mésopotamie, prennent les armes , et pénètrent dans la GaHIée avec trente mille hommes bien autrement redoutables que les Égyptiens. La grosse cloche de Jérusalem annonça Papproche de l'emiemi^ qui n'osa point attendre les chrétiens^ et se retira en raTageant la campagne; d'un autre cdté^ la sécheresse et les sauterelles empiraient leur sort , et des tremblements de terre renversaient Samosate et Antioche.
Bandouin racheta par sa générosité, lorsqu'il fut roi, l'ambition qu'il avait montrée comme prince ; il accrut la population de Jérusalem en y accueillant quiconque était persécuté ailleurs, et sut se maintenir durant dix-huit années de règne, au milieu de tant d'ennemis extérieurs et de discordes intestines^ sans moyens suffisants pour entretenir une armée occupée à des guerres continuelles. Afin de subvenir à ce premier besoin , il envahit les biens du clei^é; puis il demanda en mariage Adélaïde , veuve de Roger I*^, comte de Sicile , laquelle v^nt avec une grande quantité de vivres , d'argent^ d'armes , de chevaux. II répousa; mais, deux ans après ^ étant tombé malade, il lui avoua qn'ft avait une autre femme , répudiée sans le consentemeni de l'Église^ et qu'il avait fait voeu de la reprendre. Adé* laide 9 irritée d*un tel outrage, retourna en Sicile , où elle excita une grande indignation contre lui^ et détourna d'envoyer des secours au nouveau royaume.
Ce n'était donc pas à tort qu'il avait le clergé pour adversaire ; mais les nneurs des autres croisés n'éiaient guère plus édifiantes ; et non» en avons la preuve dans la peinture qu'en faisait le concile tenu à Naplouse en 1120. Les menaces réitérées contre la sodomie indiquent combien cette dépravation était étendue; comme la bigamie, dans ces pays lointains et parmi des gens de nations diverses , se reproduisait fréquemment, il fut décidé que la partie trompée pourrait chasser le coupable et contracter un nouveau mariage. Le mari qui soupçonne sa femme doit se rendre chez le séducteur, et, en présence de témoins, lui interdire sa maison; s'il le trouve ensuite avec elle, il devra l'amener, sans lui faire aucun mal, devant la justice ecclésiastique, qui le soumettra à l'épreuve du feu ; mais, s'il attente à sa personne, il perdra tout droit contre lui. L'adultère convaincu est chassé du pays, la femme mise à mort , si le mari ne loi fait pas grâce. L'individu qui viole une Sarrasine est condanmé à la castration , et la femme devient la propriété du fisc; au Bsc reviennent aussi les Arabes qui prennent l'habit de chrétien.
ONZIÈME ÉPOQUE
A la téte de deux cent seize chevaliers et de quatre mille soldats seulement , Baudouin s'avança contre TÉgypte , qui est sans boulevard quand la Syrie ne lui appartient pas ; mais il mourut en revenant de cette expédition , après avoir désigné pour son successeur Baudouin du Bourg.
Baadooto II. Sous cc pnnce , le royaume de Jérusalem atteignit à son apo-
gée. Il réunit à la couronne Ântioche, dont il repoussa les Turcs qui l'assiégeaient; mais, en allant secourir Édesse^ il tomba dads une embuscade que lui avait tendue Balak,Turc Ortocide, Soudan d'Alep, Cinquante Arméniens formèrent un ^ complot pour sa délivrance; mais au moment où , à travers d'incroyar bles dangers^ ils allaient atteindre le but , ils furent découverts, assaillis > et périrent jusqu'au dernier.
La régence fut alors confiée à Eustache Grenier^ seigneur de Gésarée et de Sidon^ qui à sa mort fut remplacé par Guillaume de Buris, seigneur de Tibériade; grâce aux miracles^ au jeûne ordonné^ auquel les animaux même furent soumis, au lait de Marie, à la vue de la croix portée à la tête de Tarmée, les chrétiens restèrent vainqueurs» Les Vénitiens, qui, pour ne pas troubler leur commerce avec les États orientaux, avaient pris jusquelà peu de part aux expéditions des croisés, conçurent alors de la jalousie <je l'agrandissement des Génois. Sous prétexte de dévotion, ils firent partir une flotte qui, ayant rencontré celle de Gènes au moment où elle revenait chargée des dépouilles du Levant, l'attaqua et la pilla; puis, comme compensation de cet acte de piraterie exercée contre des frères, elle détruisit la flotte égyptienne. ,
Traité d'Acre. Lcs Vénitious, ayant débarqué en Syrie avec le doge Dominique Michel , . promirent aux croisés de les aider, à la condition qu'il leur serait accordé dans toutes les villes une rue, une ^lise, un bain et un four en propriété , exempts de toutes charges et avec juridiction propre; plus, un tiers de la ville prise avec leur concours; mais quelle serait cette ville? Dans le doute, ils la firent tirer au sort par un enfant, et Tyr fut désignée.
'^'"^î'îl!^^'^' \\\\ef qui obéissait au calife du Caire, ne conservait
plus que le souvenir de son ancienne splendeur. ÊUe fut attaquée par terre et par mer; mais le doge, voyant l'armée manifester de l'hésitation parcequ'elle craignaitque la flotte ne l'abandonnât, débarque, dépose voiles et cordages sur la plage, distribue cent mille ducats aux combattants, et déclare qu'il est prêt à monter sur la brèche avec ses marins , sans autres armes que leurs rames. Alors l'émulation change tout soldat en hé-
ROTAUMES GflaéTI£NS BN ORIENT.
ros , et la ville est emportée. La couronne de Baudouin prison* nier fut offerte au doge; mais il la refusa, et ramena à Venise sa flotte victorieuse. Ainsi ^ en une seule campagne » la république de Saint-Marc avait acquis plus de puissance et de butin que les Pisans et les Génois en tant d'ann^; de plus^ elle tira vengeance^ en route, de l'empereur grec, en saccageant Rhodes^ Chios, SamoS; Mitylène^ Andros^ et en démantelant Modon^ dont la jeunesse fut emmenée en captivité.
Alors les colonies chrétiennes parurent affermies; le comté d'Édesse^ comprenant des villes importantes, s'étendait sur les deux rives de TEuphrate et sur le versant du Taurus ; la principauté d'Antioche se déployait y le long de la mer, du golfe dissus jusqu'à Laodicée , de Tarse à Alep , du Taurus à Ëmèse et aux ruines de Palmyre. Le comté de Tripoli était protégé d'un c6té par le Liban » de l'autre par la mer de Phénicie. Le royaume de Jérusalem allait du fleuve Adonis jusqu'à Ascalon et au désert d'Arabie. L'Arménie était aussi devenue dans ses montagnes un royaume chrétien , et les Géorgiens montraient cette ancienne valeur qui , dans la suite , arrêta les forces persanes et tartares.
Baudouin finit par s'entendre avec ses ennemis pour sa rançon; mais, au lieu de la payer, il fit la guerre aux musulmans. Leurs principaux souverains étaient, sand parler de l'Espagne, les califes ommiades de Bagdad , les fatimites du Caire , le sou^ dan de Damas, les émirs de Mossoul et d'Alep et les Ortocides sur l'Euphrate. Les premiers étaient asservis aux Seldjoucides , qui dominaient sous leur nom. Les fatimites d'Égypte, outre qu'ils commandaient à un peuple qui jamais ne fut en renom de vaillance , avaient beaucoup souffert de leurs nombreuses pertes en Palestine , où ils ne possédaient plus qu'Ascalon.
Les Turcs étaient plus à redouter; leurs forces se trouvaient intactes , et , comme ils avaient la connaissance pratique dçs lieux^ ils venaient, non avec des armées r^ulières, mais par bandes, assaillir leurs ennemis dans leur fuite, les harceler durant les marches^ leur tendre des embuscades. Ils n'avaient point de plan de guerre suivi , à cause des discordes de leurs chefs; mais leurs attaques étaient incessantes^ sans qu'il fût jamais possible de les arrêter; car, attirées par le butin, des hordes toujours nouvelles arrivaient à chaque instant du Khorassan^ du Tigre , du Caucase, pour remplacer ceux que la guerre avait exterminés.
Les soudans de Mossoul sur le Tigre se laissaient gouverner
ÔNZIÈME ÉPOOUE.
1118. ministres (i) , dont un nommé Omadeddin-Zenghi (San--
guin)y s'étant rendu indépendant, obtint la Mésopotamie et la Syrie du Soudan de Bagdad, auquel il persuada qu'il était important de réunir sous une seule main les petits États entre le Tigre et la Méditerranée. Zenghi^ aussi vaillant qu'habile^ vainquit plusieurs fois les musulmans^ et contraignit les rois de Jérusalem à subir des conventions désavantageuses.
AsMstiftf. Nous nous arrêterons un peu sur la secte des Assassins , qui
fut pour les chrétiens un adversaire formidable dans la Pales- • tine (2). Parmi les différentes sectes qui déchirèrent l'islamisme ^ et chez lesquelles la politique et la personnalité se mêlaient tou* jours au dogme , nous avons vu celle d'Abdallah devenir Tune des plus puissantes (3). Au lieu de combattre ouvertement le califat > Abdallah se voila de mystère, et institua une société secrète qui ^ enseignant des doctrines hétérodoxes^ se proposait d'abattre Ommiades et Abassides , pour soutenir les droits de Mohammed^ fils d'Ismaîl, issu par Fatime du sang du prophète. Ses partisans réussirent à tirer de prison Obéidallah , qu'ils croyaient descendant d'Ismaïly et rélevèrent sur le trêne de Maadie, puis sur celui du Caire^ soumettant ainsi TÉgypteaux Fatimites.
Par reconnaissance , les Fatimites favorisèrent les sectaires d'Abdallah^ qui purent tenir régulièrement les lundis et les mercredis leurs assemblées de la sagesse, présidées par le missionnaire stê-^ prême; on construisit exprès pour eux un vaste palais , avec des livres^ des instruments de mathématiques^ des professeurs et des esclaves^ outre un revenu de deux cent cinquante-sept mille sequins pour les dépenses et l'enseignement. Chacun y avait libre acxès, et y trouvait tout ce qu'il fallait pour écrire; les femmes même y étaient admises .dans des galeries séparées.
Les adeptes avaient neuf degrés à franchir pour atteindre à la science sublime. Dans le premier, le plus long et le plus pénible , on inspirait au néophyte une confiance illimitée dans le missionnaire suprême et l'amour de la doctrine ,sans pourtant la lui communiquer tant qu'il n^avait pas juré de faire et de croire tout ce qui lui serait commandé.
(1) Alabek, Ce nom ivient de ala, père, ci bey^ seigneur; îi se donnait. «a gouverneur des fils dn roi et aussi au premier ministre. Les empereurs ottomans emploient, dans le même sens le mol lala,
(2) Falconet, Dissertations sur les Assassins. Mémoires de l'Académie, t. XVII. — Et surtout :
De HAMMEiiy Origine f puissance et chute des Assassins .
(3) Voy. t. IX, ch. XX.
LBS ASSAS3INS.
Il entrait alors dans le second degré ^ où on lui insinuait la foi aux imams^ comme seuls successeurs légitimes du prophète et dépositaires du véritable enseignement. Dans le troisième y on Pinstruisait de tout ce qui était relatif au chiffre $ept^ nombre mystique et sacré des cieux^ des planètes^ des terres^ des mers, des -bons conseils, des couleurs, des métaux, ainsi que des imams (!)•
Dans le quatrième degré , on lui enseignait que dès le commracement sept législateurs j>ar/an/« furent envoyés de Dieu, • chacun d'eux perfectionnant la doctrine du précédent; qu'il vint ensuite sept aides appelés muets, parce quMIs ne se révélèrent pas publiquement. Les premiers furent Adam, Noé, Abraham, Moïse, le Christ, Mahomet, et Ismaîl, fils de Djafer ; leurs aides muets, Seth, Sem, Ismaèl , fils d'Agar, Aaron, Siméon, Ali, et Mohammed, fils dlsmaîl.
Dans le degré suivant, on apprenait que chaque prophète avait instruit douze apôtres pour propager sa doctrine. Dans le sixième d^pré, on conunençait à exposer les dogmes de la secte , principalement la nécessité de subordonner la législation religieuse positive à la philosophie générale , la foi au raisonnement. Quand l'adepte en était bien convaincu, il passait au septième , dans lequel on lui découvrait la doctrine de l'unité , perfectionnée par les œuvres des sages. Dans le huitième , il revenait sur la religion positive , aux doctrines de laquelle l'enseignement précédent avait enlevé tonte base; dès lors, on pouvait lui démontrer avec sécurité qu'cm n'avait besoin ni de Dieu ni des prophètes ; que la moralité des actions et les récompenses dans une autre vie étaient des songes, n se trouvait ainsi préparé à s'élever au suprême degré, où , convaincu de leur symbole , Rien n'est vrai, tout est permis, l'adepte devenait un aveugle instrument dans la main des chefs, qui l'employaient à leur gré.
Ces sectaires, qui du Caire s'étaient répandus au loin , durent leur plus grand accroissement à Hassan-ben-Sabbah. Né dans le Khorassan et élevé avec soin, il n'avait pu obtenir dans la cour de Malek-Schah les hauts emplois qu'il croyait mériter, ce qui l'avait jeté dans les rangs des fatîmites. Entré dans l'école ismaélite, il se fit bientôt un nombreux cortège, et se mit à prêcher pour son compte. Les honneurs qui lui furent accordés à la cour de Mostanser-BilIah, calife du Caire , excitèrent l'envie , si bien qu'il fut
(l)Aly, Hasan, Hosein, Seinolabadin, Mohammed-aï- Bakir, Djafer Sadik, Iimaïl.
ONZIÂME EPOOtJE.
mis sur un vaisseau, avec ordre d'aller ailleurs. Soudain une tempête furieuse se déchaîna sur la mer, et tous^ passagers et matelots, se croyaient perdus; seul Hassan resta impassible , disant : Noire seigneur nCa promis quil ne nCarriverait poirU de mal. Aussi, quand la tempête fut calmée . tous ceux qui naviguaient avec lui , considérant leur salut comme l'effet d'un miracle, delOM. vinrent ses prosélytes. Il parcourut la Perse en prêchant, puis occupa sur la frontière montagneuse de l'Irak et du DUem le fort d'Alamout, ou nid du vautour. Dans les premiers temps, il ne manifesta d'autre intention que d'accroître les États du calife du • Caire; mais ensuite il songea à se rendre lui-même puissant, et , dans ce but, à organiser d'une manière plus compacte la secte ismaélite. En conséquence, aux deux classes des maîtres (daai) et des prosélytes ( réfik) il en ajouta une troisième, qui dut ignorer les secrets, mais obéir aveuglément. Les sectaires qui en firent partie furent appelés fédawiés, c'est-à-dire ceux qui se dévouent. Le grand maître , avec le titre de Sire ou Vieux de la Montagne (scheik'Ol'gebel ), ne devait pas être un prince héréditaire , mais le chef d'une confrérie. Après lui venaient les grands prieurs (daai kébir), ses lieutenants dans les provinces deGebal, de Kuistan et de Syrie , sur lesquelles il étendit sa domination ; ils avaient sous leur dépendance les daats et les réfiks de différents grades ; enfin les fédawiés ou fidèles, vêtus de blanc , avec des bonnets, des bottines et des ceintures rouges, se tenaient autour du grand matlre, prêts à le défendre ou it le venger. Il parait qu'il y avait aussi quelques aspirants (/os^tcA).
Au centre des États du Sire de la Montagne s'étendaient de vastes jardins offrant à profusion les délices les plus enviées de l'Orient, arbres, fleurs, vergers aux fruits exquis, kiosques éclatants d'or et de soie, tapis magnifiques, couches moelleuses, et dans ce splendide séjour les jeunes filles les plus attrayantes. On y transportait le jeune homme destiné à devenir /^c^ait?!^, après l'avoir enivré à l'aide de boissons opiacées ; à son réveil, il se trouvait entouré de tous les enchantements im^inables , au point de se croire au milieu du voluptueux paradis promis par le prophète. Dès qu'il avait épuisé ses forces et ses désirs au sein de cette extase enivrante , on l'assoupissait de nouveau par le même moyen , et, lorsqu'il rouvrait les yeux , il se retrouvait au lieu où d'abord il s'étaitjendormi; le Sire de la Montagne, alors à ses côtés, l'assurait qu'il ne l'avait pas quitté un seul instant, occupé de lui faire goûter par avance les joies du paradis, afin qu'il connût les délices réservées à ceux qui donnaient leur vie pour obéir à leur chef.
LB8 ÀSBÂSSOfS.
Ainsi s'exaliût au plus haut degré cette religion de Tobéis* since, déjà professée par les musulmans envers leurs supérieurs; l'honneur, les tourments, la vie n'étaient rien pour eux dès qu'il s'agissait d'eiécuter un ordre du Vieux de la Montagne , et ils toaieiit les autres où se donnaient la mort avec la même indifTérence. Quand Djélaleddin envoya un ambassadeur à Hassan pour qu'il eùi à lui rendre hommage , celui-ci dit à un de ses fidèles : TÊte-toi;k un autre : Jettes par la fenêtre, et ils obéirent sans réplique. Ils sont soixanie^ix mi//e ^ ajouta-t-il, également prêts à obéir à mon premier signe.
Henri de Champagne, passant sur le territoire des Ismaélites^ alla visiter leur souverain , qui l'accueillit avec honneur. Sur chacune d^ tours dont le château était couronné se tenaient deux blanes sentinelle > le Sire fit signe à deux d'entre eux, et ils tombèrent brisés aux pieds du comte épouvanté, à qui le Vieux de la Montagne disait froidement : Pour peu que vous le désiriez^ à un autre signe de moi vous allez les voir tous à terre. Lorsque son hôte prit congé de lui , il lui entendit prononcer ces mots : Si vous Qfvez quelque ennemi ^ faites-le-moi savoir, et il ne vous tourmentera plus.
£n effet, le Vieux de la Montagne tirait parti de cette obéissance aveugle dans l'intérêt de son ambition et de ses vengeances, ou de celles des autres, envoyant ses séides égorger quiconque lui portait ombrage. Ce fut ainsi que le nom d'Assassins ( Hatchischins ), que se donnaient ces fanatiques , dérivé peut-être de celui de leur chef, peut-être aussi de haschisch (1), nom du narcotique avec lequel on les enivrait, finit par signifier brigands et meurtriers.
Une fois que le Vieux-de la Montagne avait désigné la victime, ses fidèles partaient et continuaient leur route sans se lasser jamais, quelte que fût la longueur du chemin, jusqu'à ce qu'ils l'eussent atteinte; alors ils s'insinuaient au près d'elle, soit comme serviteurs, soit comme derviches, médecins, astrologues ou joailliers; puis, à la première occasion, ils frappaient au cœur celui qu'on leur avait marqué, et se perçaieot aussitôt du même poignard. L'un d'eux se déguise en cadi , et vit durant sept mois près de Farkr-eddin-Rhazi, qui avait maudit les Ismaélites ; enfin il le renverse à ses pieds, et, le poignard sur la gorge, l'oblige à révoquer l'anathème. Conrad de Montferrat, marquis de Tyr, avait eu des démêlés avec le Vieux de Montagne y deux Assassins se finit baptiser, et restent six mois près de lui, en feignant de ne
(0 OmmMs imékca.
ONZIÈME ÉPOQUE
songer qu'à prier Dieu; mais à peine trouvent-ils Toccasion favo* rable quils le frappent^ et Tun (feux s'enfuit dans une église, où Ton apporte le prince demi-mort; Vlsmaélite se fraye alors [Missage jusqu'à lui, et le perce de nouveaux coups sous lesquels il rend le dernier soupir. Les deux meurtriers subissent ensuite les supplices les plus atroces sans laisser exhaler une plainte.
Les califes de Perse s'efforcèrent en vain de réprimer ces fanatiques; la force^ la ruse, le poignard firent disparaître ceux qui osèrent le tenter. Le calife Sandgiar se proposait de les anéantir, quand il trouva sous son traversin un stylet fraîchement aiguisé; peu après, une lettre de Hassan lui parvenait avec ces mots : On pouvait ie plonger dans le cceur ce qui fut placé près de ta tête.
Le nom de Vieux de la Montagne devint donc formidable, et la renommée en fit un être surnaturel. Il ne périssait pa« un personnage illustre qu'on n'imputât sa mort au fer ou aux poisons des Assassins. Leur intervention se manifesta dans presque toutes les révolutions si fréquentes alors chez les Turcs, qu'ils haïssaient comme hérétiques. Plusieurs princes s'adressèrent à leur chef pour assouvir leurs vengeances particulières. La plupart des émirs de Syrie, au temps dont nous parlons, périrent de mort violente. Nisam-al-Molouk, l'illustre vizir de trois sultans seldjoucides, fut une des premières victimes des Assassins. Cent vingt-quatre Fédawiés vinrent successivement pour tuer nous ne savons quel sultan; Philippe-Auguste n'osait plus se montrer qu'entouré de gardes, par crainte de ces hommes, dont les coups portaient jus-* qu'au fond de l'Europe.
Lorsque le roi saint Louis eut été vaincu en Égypte, des ambassadeurs du Vieux de la Montagne vinrent le trouver à Saint- Jean d'Acre pour le sommer de payer tribut, à l'exemple de l'empereur d'Allemagne^ du roi de Hongrie^ du aoudan du Caire et d*autres princes. Louis leur donna audience en présence des templiers et des hospitaliers, ordres respectés même des Assassins, et il leur répondit en enjoignant à leur prince, sous menace de châtiment^ d'envoyer des présents au roi de France et de lui faire hommage. Le Vieux de la Montagne lui adressa alors, en adoucissant beaucoup son langage, des dons, parmi lesquels était un jeu d'échecs, un éléphant de cristal de roche, plus une chemise et un anneau en signe de l'amitié qui devait unir les souverains. Le roi lui fit parvenir en retour des vases d'or et d'argent, des étoffes d'écarlate et de soie, dont il chargea le moine Ivon. Ce religieux put ainsi voir la cour du Vieux de la Montagne, la terreur qu'il inspirait à ses sujets et le morne silence qui régnait au-