‹ Histoire universelle (volume 5)Chapitre 33 sur 86 · SECONDE CROISADE · texte numérisé non relu

SECONDE CROISADE

SECONDE GROUÀBS. il47-1149.

pira après douze ans de règne au même lieu où le Christ était restoscité. Avec lui cesse la splendeur de ce royaume militant^ et fétoiie de la Perse revient rayonner en face de la croix.

Foulques d'Anjou^ gendre de Baudouin, qui avait déjà tend les rênes de FËtat^ fut alors appelé au trône ; mais les discordes intestines étaient trop violentes pour qu^m prince faible et sexagénaire pût réussir à les apaiser. Cependant son règne fut signalé ptr la prise de Gésarée. A sa mort^ causée par une chute de cheval, il eut pour successeur Baudouin III , enfant de treize ans, sous lequel se multiplièrent lés partis qui se disputèrent le pouvoir, eomme il arrive sous un règne dénué de force.

Omadeddin Zenghl, Soudan d'Iconium, dont la puissance s'étendait de Mossoul aux frontières de Damas , profita de ces désordres pour assaillir Édesse , boulevard du royaume de Jérusalem. JosseliD de Courtenay, qui en était seigneur, combattit les musulmans tant que ses forces le lui permirent; mais de graves blessures , occasionnées par la chute d'une tour, le condamnaient au repos; néanmoins , informé que le soudan approchait, et que son fils ne montrait pas assez de résolution et d'énergie , il se fit mettre sur une litière , et s'avança au'devant de l'ennemi , heureux , en expinmt, de Tavoir vu fuir encore une fois. Son fik, du même oom qoe lui , mais d'un tout autre caractère , se laissa abuser par Zenghi , qui attaqua la ville d'Édesse, la prit d'assaut, et, après d^îSJe. l'avoir livrée au pillage, y fit de nouveau proclamer du haut des minarets Allah et le prophète.

Les musulmans furent aussi fiers de cette conquête que les chrétiens en éprouvèrent d'abattement. Le nom de Zenghi fut répété avec terreur en Europe , tandis qu'il était proclamé par les siens dans les prières publiques et chanté par les poètes. A peine eut-il fermé les yeux , que la ville mal gardée retomba au pouvoir des soldats de la croix; mais Noureddin , son fils , jura de ne pas rentrer dans sa capitale qu'il n'eût exterminé les chrétiens. Il reprît Édesse, où il réduisit en esclavage seize mille habitants qui avaient survécu au massacre. Quelques mendiants seulement habitèrent désormais les ruines de la cité reine , dont soixante villages formaient la couronne, et qui^ comme un édifice céleste construit sur la terre , surpassait en magnificence les villes les plus vantées de l'Asie {i}.

Cette expédition inaugura sous d'heureux auspices le règne de

(t) Élégie en sept cbants, composée par Nanès le Beao, patriardM «nnéBicn àtÂe&se, pour consoler ses conêitoyem.

ONZIÈME ÈBùQVt.

Noureddin , que les poètes et les imans saluaient déjà du titre de chef de rislamisme. Les chrétiens^ au contraire^ étaient découragés par des pronostics sinistres^ ou plus réellement par la conviction que la prise d'Ëdesse devait entraîner celle de Jérusalem. L*évéque de Gabal^ traversant donc la mer, alla trouver à Viterbe le souverain pontife^ auquel il exposa les désastres et les dangers de la Palestine; on commença donc à parler d'une nouvelle croisade, et bientôt Tappel aux armes fut répété par Bernard, abbé de Glairvaux.

lot Beratrt. ^ religieux , Tun des personnages les plus éminents du moyen sMMiu. ' 4ge^ fut Tàme de la société chrétienne au douzième siècle. Né au château de Fontaine près de Dijon , il sacrifia le rang et les richesses que lui promettait sa naissance , et les plaisirs auxquels le portait son penchant, à la résolution d'être uniquement l'homme de Dieu. Occupé dès sa jeunesse du grand mystère de la vie , il se demandait souvent à lui-même : Bernard ^ à quelle fin es-tu venu? il s'attacha donc à combattre les inclinations des sens et des égarements d'un cœur aimant (1). Afin de se fortifier pour les luttes à venir, il se retira avec quelques autres jeunes gentilshommes, ses compatriotes, dans l'abbaye de Ctteaux , où leur exemple ne tarda point à en attirer beaucoup d'autres (S). Leur nombre paraissant trop considérable, Bernard en détacha une colonie , avec la- 1115. . quelle, âgé seulement de vingt-cinq ans, il alla fonder un ordre nouveau à Clairveaux, sur les rives de l'Aube , lieu d'un aspect si triste qu'on le désignait sous le nom de Val d'Absinthe. Les prosélytes accoururent en foule auprès de lui , à tel point que les femmes et mères suppliaient leurs maris et leurs fils de ne pas aller entendre la voix irrésistible du chaleureux prédicateur.

Sa théologie dérivait de celle de saint Augustin , avec les mêmes idées sur l'amour et la grftce , avec le même anéantissement de l'homme devant Dieu; mais il ajoutait à cela le progrès apporté par le changement des temps. Il ne voulait pas que l'on eût pour but unique de fuir le monde dans les couvents, mais qu'on y dierchàt la force nécessaire pour le combattre et le guider. Que l'homme, disait-il , reste pénétré de son néant en face de Dieu, mais qu'il se croie puissant sur la nature et la société ; il est exilé , mais actif ;

(1) Personne ne lira ses lettres et celles de ses amis et discioles sans y aperee* voir ane grande disposiUon à ramour, penchant qalb n'étouffèrent pas, mais qu'ils dirigèrent vers la vertu et vers les choses du ciel.

(2) On y vit arrifer presque en même temps un prince d'Autriche, nommé Othoo, une suite de gentilshommes. Cesconfersions en masse ne.sont pas un des phénomènes lté moins remarquables du moyen Age.

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il doit se diriger sans cesse vers le ciel^ mais en prenant à tâche d'améliorer la route.

Celui qui a dit : Laboravi sustinens , n^apprauve pas les vains loisirs de la contemplation, répétait-il souvent; persuadé que l'activité était le principe du salut ^ il ne réduisait pas les moines à une inertie solitaire , mais il les engageait à s^appliquer aux lettres , à ragriculture, à défricher des terrains stérilès, à conserver et à multiplier les monuments du génie humain. Un contemporain nous décrit cette « vallée profonde entre des montagnes éleVées a et d'épaisses forêts ^ que l'on voit ^ en descendant des hauteurs^ a semée d'agriculteurs se livrant au labeur assigné à chacun « d'eux. Le silence de la nuit y règne en plein jour^ interrompu

8 seulement par le choc des bêches et par le chant des pieux ou* c vriers. Le voyageur en est tellement ému que personne n'osec rait s'entretenir de choses profanes. »

Les ennemis de saint Bernard lui reprochaient de s'adonner à des études profanes , à des travaux de curiosité , à composer des chansons pour récréer le peuple^ torts que nous recueillons comme autant de titres de louanges. Il connaissait si profondément la Bible qu'il se figurait dans ses méditations en avoir les pages sous ses yeux. D'une extrême rigueur envers lui-même y c'était , [dos encore par l'exemple que par le précepte qu'il poussait à la pratique d'une règle austère^ de la prédication et de tous les autres travaux du sacerdoce.

« Il parlait aux paysans^ dit un chroniqueur contemporain^ a comme s'il eût toujours vécu à la campagne , aux autres classes

9 comme s'il eût consumé sa vie à en étudier les habitudes; c docte avec les doctes^ simple avec les simples^ prodigue de « préceptes de sainteté et de perfection avec les personnes d'es- « prit, il se mettait à la portée de tous pour gagner des âmes au « Christ. Dieu l'avait doué pour calmer et persuader; il lui avait a enseigné quand et comment il devait parler, consoler ou supc plier, exhorter ou corriger, comme on peut encore s'en assurer ff en partie en lisant ses écrits, mais non pas aussi bien que ceux a qui l'entendirent ; car tant de grâce était répandue sur ses lèvres, a il y avait tant de feu et de véhémence dans son langage,, que sa a plume, quelque habile qu'elle fût, n'en a pu conserver toute la « douceur et toute la chaleur. Le miel et le lait coulaient de sa « langue , et pourtant la loi de feu était* dans sa bouche. Aussî^

< quand il parlait aux Allemands , bien qu'ils n'entendissent pas c son langage^ ils demeucaient plus touchés du son de ses paroles

< que lorsque les plus habiles interprètes leur en avaient expliqué

pVZrtHS iPOQUE.

a le sen$9 et ils maDifestaient leur émotion en se friqppaDt la « poitrine et en fondant en larmes (i ). »

Du fond de la solitude ^ à laquelle il revenait toujours pour s'inspirer^ il veillait sur toute la chrétienté; puis, sortant de 8a retraite , aussi robuste de volonté que faible de santé , il toonait contre les désordres de TÉglise et les vices du clergé , protégeant les faibles et les malheureux , assistant aux conciles, donnant une règle aux templiers , gourmandant les évéques qui négligeaient leur troupeau pour les affaires du siècle ; il intervenait dans les différends entre les rois et les ecclésiastiques, accusait les princes devant le pape, et reprochait à celui-ci des faiblesses préjudiciables à rindépendapce de TÉglise; il donnait des conseils, tant spirituels que temporels, aux prélats les plus éminents et aux plus grands princes, qui les réclamaient de toutes parts, parce qu'ils étaient pleins de confiance en. son génie et en ses vertus. Plusieurs Églises désirèrent vivement l'avoir pour évéque , et il refusa. Il refusa de môme la papauté, dont il disposa deux fois à son gré ; il était ainsi plus glorieux et plus grand dans sa simplicité et dans son humilité. Absorbé dans ses pensées, il )ui arrivait de boire de l'huile pour de l'eau, et il côtoyait le lac de Constance sans s'apercevoir même de ses admirables beautés* On lui attribuait aussi des miracles ; mais quel plus grand miracle que cette puissance exercée par un moine sur son époque? Il entreprit des voyages nombreux et pénibles pour combattre l'erreur et prêcher la paix. Lorsqu'il traversa les Alpes, a les pâtres qui conduisaient a les troupeaux et les habitants de la campagne descendaient des a hauteurs pour se trouver sur son passage* A peine l'apercea vaient-ils de loin qu'ils élévaient la voix pour lui demander sa a bénédiction; puis, se retirant dans leurs grottes, ils se félici* a taient l'un l'autre de l'avoir vu , et se sentaient comblés de joie a de ce qu'il avait étendu la main sur eux pour les bénir (3). o

(1) Gibbon s^exprime ainsi en parlant de saint Bernard : « Les pliilosophes de notre siècle ont )eté trop indistinctemeat le dédain et le ridicule sur ces bëros spirituels. Les plus obscurs mdme parmi eux eqrent quelque éfiergie... L*actiTité, réloquence, l'habileté dans le style élcTèrent saint Bernard bien au-dessus de ses conferoporains. Ses compositions ne manquent ni d'esprit ni de cbaleur, et il montre qu'il a conserfé de la raison et de l'humanité autantlque le lui per^ mettait son caractère de saint, » Ohap. lix. Un lifre tout récent, qui n*est rien moins que chrétien, dit en parlant de Tabbé de Cklrvaux : Àucum komme, au moyen dge^ n*a fait dephis grandes choses et d'une façon plus origiiwie. Nouvelle Encyclopédie. Voyez, sur l'éloquence de saint Bernard, la Revue Jran^ çaise, novembre 1838. On annonce une Vie de saint Bernard composée par Tauteur de la Vie de sainte Élisaheth,

(3)ABNAcn deBonnbval.

SECONDE c|U)nsAPE. 1147-il49. 330

Il écrit an roi de France, et aussitôt l'arméd de ce monarque sort de la Champagne ^ qu'elle avait envahie. Quand deux papes sont élus à la fois , il fait cesser le schisme , et un mot de lui sufBt pour que le roi d'Angleterre accepte Innocent II. Ce pontife traverse la France, TAUemagne, Tltalie, et va s'asseoir sur le trône, sans autre protection que celle du simple abbé. Incorruptible aux séductions du monde qui le vénérait, à peine lui 4vait-il intimé ses décrets qu'il rentrait dans le silence. Combien v(ms éte$ heu^ reux, disait-il à ses moines, dons voire tranquille repos/ Je $uis comme V oiseau débile et sçns plumes ^ to^ours hor^ du nid, exposé aux orages , comm^ un homme ivre au milieu des agitations et des ténèbres, oit toutes les lumières de ma raison s'éteignent et s'évanouissent,

Bernard , à quelle fin es-tu venu î se demandait-il i cet esprit puissant sentait que sa mission était de réunir r£urope dans TÉglise. pour la pousser contre les infidèles; dans cette pensée, il prêcha la croisade. Le trône de France était alors occupé par Louis VII, dit le Jeune. Ce prince avait accru la prérogative royale en réprimant les barons en même temps qu'il établissait Tordre dans le royaume , grâce aux conseils de l'abbé Suger, élève de saint Bernard. Durant la guerre contre Thibaut, comte de Champagne, le roi avait fait incendier à Vitry une église dans laquelle s'étaient réfugiées treize cents personnes , qui y périrent. Saint Bernard lui nu. en adressa des reproches sévères, et, pour expier sa faute, Louis VII fit vceu de porter la guerre en terre s^nte,

Eqgène III apprQ^va cette résolution , et la bulle qu'il publia était conçue en ces termes : « Nous qui veillons avec une sollici- « tude paternelle sur l'Église et sur vous, nous accordons à ceux « qui se consacreront à cette glorieuse entreprise les privilèges ( conférés par notre prédécesseur Urbain aux soldats de la croix. « Noms voulons aussi que leurs femmes , leurs enfants, leurs biens, a leurs possessions, soient sous la sauvegarde de l'Église, des ar* « chevêques, évêques et autres prélats; qu'ils soient exempts de 0 toute poursuite judiciaire à l'égard de leurs biens, jusqu'à leur « retour ou jusqu'à ce qu'on ait reçu nouvelle certaipe de leur a mort. Nous voqloqs, en outre, que les soldats de JésMs-Christ a s'abstiennent de porter des vêtements précieux; de prendre un a soin excessif de leur personne et d'emmener avec eux des chiens 0 de chasse^ des faucons et tout ce qui peut amollir l'âme des a soldat^*; les avertissant , au nom du Seigneur, qu'ils ne doivent

s'occuper que de leurs chevaux de bataille, de leurs armes et a de ce qui sert à combattre les infidèles. La guerre sainte ré-

ONZliME ÉPO0U£.

a dame tcms leurs efforts et remploi de toutes leurs facultés ; 'ceux- « là donc qui entreprendront le saint voyage avec un cœur droit tf et pur, s'ils ont des dettes , n'en payeront pas les intérêts , et € s'ils se trouvaient engagés usurairçment^ nous les dispensons de a leur obligation en vertu de notre autorité apostolique. Si les a seigneurs dont ils dépendent ne veulent ou ne peuvent leur prêter c Targent nécessaire , ils peuvent engager leurs terres et possesa sions à des personnes ecclésiastiques ou autres. A l'exemple a aussi de notre prédécesseur, en vertu de l'autorité de Dieu et a du bienheureux Pierre , prince des Apôtres , nous accordons aba solution et rémission de leurs péchés et promettons la vie éter* et nelle à tous ceux qui auront entrepris et mené à bonne fin le a saint pèlerinage , ou seront morts au service de Jésus-Christ, a après avoir confessé leurs péchés d'un cœur contrit et humilié. »

D'après la mission qu'il reçut du pape , Bernard se mit à an* noncer la pieuse entreprise et les indulgences promises. Bien que l'abbé Suger s'opposât à une résolution qu'il trouvait contraire aux intérêts du royaume , un parlement fut convoqué a Yézelay en Bourgogne. Louis VII y parut entouré de toute la pompe royale, au milieu d'une affluence énorme^ sur une colline aux portes de la ville. A ses côtés était Bernard, dont la simplicité monacale contrastait avec le faste des seigneurs et chevaliers. Il 6t part à l'assemblée des nouvelles funestes arrivées de Palestine , ajoutant que le Dieu du délavait commencé àperdre une portion de sa terre (1); qu'il fallait donc courir à sa défense ; que Dieu même a dit : a Ceux et qui veulent me 'suivre doivent prendre ma croix. » Malheur donc à ceux dont l'épée ne se teindrait pas de sang ! Telle fut l'effet de sa parole que tous demandèrent la croix , et celles que l'abbé de Clairvaux avait préparées ne suffisant pas, il déchira sa tunique pour en faire d'autres; ceux qui ne purent obtenir de dernières en firent avec quelque partie de leur vêtement. Louis la reçut le premier, agenouillé aux pieds du moine , puis Ëléonore de Guienne et lès principaux seigneurs du royaume, qui furent suivis d'une foule innombrable. L'affluence empêchait que Fon pût voir les miracles opérés en grande quantité par Bernard; mais le plus insigne, comme le plus certain, fut cette ardeur unanime pour l'expéditioA sainte, cr à tel point que les villes et les bourgs « étaient changés en solitudes , et qu'on ne trouvait partout que « des veuves et des orphelins dont les maris et les pères étaient « vivants. »

(1) Saint Bcrnarb, Sp. 322.

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