SECONDE CROISADE
Un jour que le saint disait la messe à Spire ^ il sinterrompt tout à coup, et , se tournant vers les assistants, se met à prêcher h croisade. Il dépeint le jour du jugement dernier, où résonnera la trompette céleste, où le Christ , apparaissant avec sa croix , reprochera à l'empereur d'Allemagne tout le bien qu'il lui a prodigué , en lui demandant ce quil a fait pour lui en retour. Profondément touché, Conrad s'écria : Je sais combien je suis redevable à Jésus-Christ, et je jure aller oà U veut que j'aille; et, malgré les agitations de l'empire, il prit la croix. Son exemple entraîna uo grand nombre de seigneurs d'Allemagne et d'Italie (1), des évêques , des gens de tous rangs et de toutes professions : Frédéric d'Hohenstaufen, qui devait devenir ensuite si fameux dans les guerres d'Italie; Yladislas, duc de Bohême; Othon de Frissingen et bien d'autres, qui firent alors trêve à leurs guerres privées. Il en vint aussi beaucoup de Flandre et d'Angleterre , et l'on envoyait uae quenouille et des fuseaux à ceux qui tardaient de prendre la croix. Il se forma de la sorte une armée de deux cent mille hommes, au milieu de laquelle on voyait de belles dames et de brillants troubadours, ainsi qu'un escadron d'amazones, conunandées par une guerrière qu'on appelait la Dame aux jambes d'or^ à cause du luxe de son équipement. Roger de Sicile avait oRert des vivres et des vaisseaux ; mais, par malheur, sa proposition fut refusée, peutêtre parce qu'il sembla plus digne de la valeur des croisés d'avoir de plus grands obstacles à affronter.
Bernard n'obéissait pas cependant à l'impulsion d'un zèle aveugle comme Pierre l'Ermite; car il ne permit à aucun de ses moines de passer la mer. Il écrivit au pape pour qu'il refusât son autorisation à l'abbé de Morimondo, qui voulait emmener avec lui plusieurs religieux milanais, en disant que les armées de la croix ont besoin de chevaliers qui combattent, non de moines ^ qiti ne sont bons qu'à psalmodier et à gémir.
Lorsque le moine Rodolphe, qui parcourait l'Allemagne en répétant la parole du saint, excitait les populations à préluder à la croisade par le massacre des juifs , Bernard accourut pour s'opposer aux conseils de ce furieux, et pour sauver ces témoins vivants des promesses du Christ.
(1) Les hwlorieiis des croisades Dominent, parmi les prindes italiens, Amédée, duc de Turin, et GuiUaume, marquis de Montferrat. Sigonius ajoute Guido ou Gny, comte de Biandrale; Fiamma, MarUn delaTorre, d'une stature gigantesque, qoi fut fait prisonnier et martyrisé. Maurisio raconte les brillants faits d'armes «TEiielin le Bègue, deRomano, qui avait le commandement général des Lombards, et rerîDt dans sa patrie couvert de gloire.
MisT. tmv. — T. X. 16
ONZIÈME ÉPOOUB.
Déjâ^ dans cette seconde expédition, Tenthonsiasme apparaît moins ardent, mais la discipline est meilleure. La féodalité, qni s'était organisée plus fortement, fournit le moyen de régler et de contenir cette multitude, sîbien qu'elle traversa fAnemagne et Fa France sans causer d'autres dommages que ceux qui sont inséparables de toute armée. Les chiens et les faucons, avec lesquels les premiers croisés s'étaient mis en marche , furent prohibés cette fois, ainsi que le luxe vain ou embarrassant qu'on voyait d'habitude dans tes habitations seigneuriales; on se munit de vivres et du matériel nécessaire pour jeter des ponts, aplanir les chemins, abattre les bois. Une caisse commune fut formée des offrandes de ceux qui ne pouvaient prendre les armes, et Louis Vïl fit des emprunts aux «Juifs, en même temps qu'il leva des contributions sur le clergé, ce qui ftit imité par les autres Souverains.
Conrad se mit lé premier en marche avec soixante-dix mîBe cavaliers portant la cuirasse, sans compter la cavalerie légère, les fantassins, les femmes et la foule qui suivait sans ordre. Lorsque cette armée fut arrivée en Thrace, l'empereur Manuel Comnène, vacillant dans sà politique, effrayé des excès commis par les premiers croisés, se figura que ceux-ci projetaient de renverser son empire^ d'accord avec Roger de Sicile, qui venait de l'attaquer. Il eut donc recours à la ruse pour les détruire, ne leur fournissant pas de Vivres, letr^ faisant fermer les portes des villes, et descendre du haut de murailles les provisions nécessaires dans des paniers, à mesure que le prix y était déposé : marché dans lequel on cherchait à se tromper de^ deux parts , les uns mêlant de la chaux dans la farhie, et les autres payant en fausse monnaie; puis, des guides trompeurs égaraient les détachements, et quiconque s'éloignait des rangs ou restait en arrière était tué par les gens du pays.
Si la longanimité allemande endura patiemment ces affronts, 11 n'en ftit pas de même des Français, qui survinrent peu après avec l'oriflamme. L'empereur leur avait envoyé des ambassadeurs, qui avaient parlé au roi le genou en terre , et lui-même accueiUit magnifiquement Louis; mais en même temps il entretenait des intelligences avec le sultan d'Icbnium, pour l'informer de tous les mouvements des croisés, dans l'intention de les prendre entre eux deux , t afin qu'une défaite d'étemelle mémoire éloignât leurs « descendants des terres de l'empire (i). »
A ces griefs se joignaient des querelles de cérémonial. D'un
(I) NicÉTAs, Comnènc, ï, 16.
SBGONDB GItOISABÏ. 4147-4149.
côté, Conrad^ comme empereur (fOecident, ne voulut s'aboucher arec Manuel qu*à ciel ouvert et à cheval. Lquis^ d'autre part, ne daigna pas prononcer un mot ^ parce qu'on lui avait assigné im tabouret à cAté do trône impérial. Les querelles sans cesse renaissantes en vinrent à ce point , que les FVançais eurent un instant fidée d'oecupcff Constaotinople, et de détruire un empire qui mit le double tort de ne savoir pas conserver les choses anciennes dde s'opposer aux idées nouvelles; ce))endant ta majorité suivit Favisdes plus doux, qui répétaient quils étaient venus pour expier leurs péchés^ non pas pour punir ceux des autres.
Sur ees entrefaites^ arriva la nouvelle que Conrad^ parti en mot, avait été attiré par des guides perfides dans d'étroits déliés^ d'ob» après une sanglanle défaite , il avait eu beaucoup de peine k t^mMt avec sept mille hommes. Il rejoignit le roi de France à Nicée^ accompagné des débris de son armée , et^ après ftvoff prévenu des dangers qui le menaçaient, il regagna Constantinople, Rougissant ^ lui empereur, de paraître marcher à la saitc d*oo roi. A peine les Français eurent-ils passé le Méandre qnt, assaillis par les Turcs, ils éprouvèrent une perte considérable, et Louis VO lui-même fut en danger de la vie. Il n'était pas si difficile de résister à l'ennemi qu'à la disette , à la peste^ aux embûches des Grecs , contre lesquelles la valeur ne pouvait rien; aussi beaucoup , slnd^ant de ce que la miséricorde divine laissait périr sans assistance tant d'illustres chevaliers , renièrent , de désespoir, ^ ms^^ le Dieu qui les abandonnait. Louis, s'étant embarqué à Attalie ponr Antioche;i traita avec le gouvernement grec afin de pouvoir y conduire son infanterie par terre; mais les Grecs la vendirent aox Turcs, et la plupart périrent par la famine; il ne s'en sauva qu'un petit nombre.
Louis n'avait donc plus à Antioche qu^m quart de Tarmée avec lâqnelle il était arrivé en Orient; il n'en commença pas moins à donner dans cette ville des fêtes et des tournois splendides^ en lliooneur surtout d'Éléonore de Guienne, sa femme ^ nièce de Raymond de Poitiers, prmce d'Antioche. Cette princesse, fort instruite pour son temps , d'humeur légère et galante , ne respirait que faste et plaisirs , à tel point que , pour satisfaire ce goût passionné^ elle aurait volontiers abandonné le roi ^ qui fut obligé de l'emmener de force.
U arriva avec elle à Jérusalem en même temps que Conrad , » om. qui était débarqué à Ptolémaïs. Les deux monarques oublièrent sur le tombeau du Christ les questions d'étiquette et les fatigues endurées, pour se confondre dans un même sentiment de dévotion,