CHAPITRE XIV
LES JDIFS (2).
oNziivi: éfoque/
Après la prise de Jérusalem pajc Titus, les juife «e répandireat dans le monde ^ exposés à de continuelUes trUnilatioQS* Dojovtien les accabla d'impdts et d'opprobres ; une fois leurs malteu* reuses tentatives avortées sous Nerva^ Tr^jan et Adrîea» ils durent chercher un refuge dans les {MX}vinces gauloises et espa^ioles. Constantin les persécuta; Julien les prot^ea, par esprit d'opposition, ainsi que la famille de Thépdosey qui alla jusqu'à câtablir leurs synagogues, au grand scandale des chrétiens et malgré les plaintes de saint Âmbroise et de saint Augustin. A peine cessaient-ils d'être persécutés qu'ils devenaient eux-mêmes persécuteurs; il n'était pas même rare qu'ils convertissent des pays entiers, comme il arriva dans les fies de Chypre^ de Gi^e et de Minorque, au cinquième siècle.
Quand les Goths se furent établk en Italie, Théodoric se fil le protecteur des juifs, blâmant le sénat romain d'avoir laissé brûler leurs synagogues dans Borne, prenant leur parti contre les ecclésiastiques de Milan, qui voulaient occuper celle de cetta ville, et contre les Génois, qui attentaient à leurs privilège^ P4r reconnaissance de ces services, ils favorisèrent les Goths contre les Grecs, et défendirent Naples contre Bélisaire ; mais le code Justinien vint enlever toute sécurité à ceux qui ne voulurent point abjurer leurs croyances. De là vinrent peut-être les souIèveoieDts du faux messie Julien, en 530, et celui de Césarée, en 555, qui bieotôt furent étoufTés dans le sang. Un juif, de la tribu de Bei^amia, se trouva assez riche au temps d'Héraclius pour lui fournir Tai^gept nécessaire à l'entretien de son armée et de sa cour ; mais cet empereur conçut tant d'envie d*une si grande c^lence qu'il ne la lui pardonna point, même au prix du baptême, et qu'il lecbi^ de Jérusalem avec tous ceux de ses coreligionnaires qui y étaient revenus.
La querelle des iconoclastes, dont on Jes croyait les instigateurs, leur valut en beaucoup 4'endroits les mauvais traitements des catholiques , sans qu'ils gagnassent pour cela d'échapper aux persécutions de Léon llsaurien.
Mahomet, qui d'abord s'en était servi, se mit ensuite à leur faire la guerre par les malédictions , par les armes, par le massacre ; pfiis, les Italifes les traitmiit comme les autres vaincus.
ARTuun Beucnot, Im Juifi cTOccldenC; ou Heefierches sur Vital mil commerce^ la litlératuii^ dn M^élt^ en Frmeef m Espuftt^f vn ilaHe, pendant la durée du moyen âge; Paris, 1824.
Capi>efi4;cb , HUMre j^t^taopMqne iks Wffi depuis les Hackabées Jusqu'à nos Jours ; Paris, 1S38,
LES JUIFS
Us avaient en Perse plusieurs écoles florissantes où fut compilé , au cinquième siècle, le Talmud de Babylone; celles du Poundebila, deSora, deferoutz Schibbour, de Thibériade, conservèrent les doctrines qui périssaient dans le reste du monde. Les princes delà captivité étaient revêtus du titre de rois, mais ils .«avaient peu d'autorité. Une violente persécution, suscitée par les mages, et qui dura soixante- treize ans, les dispersa dans diverses contrées; puis ils tombèrent dans le mépris par suite des dissensions que firent naître entre eux les Jbérésies, par exemples cellé des Séburéens ou Sceptiques , qui récusaient Tinfaillibilité du Talmud. Kobad, de même que le grand Chosroès , les prit en haine; lorsque l'islamisme eut grandi, ils se virent chassés de la Mésopotamie, ainsi que de la Perse. Ézéchias, qui vivait en 1039, esf. regardé comme le dernier prince de la captivité.
Le Talmud était destiné à conserver les traditions et le caractère de la nation juive pour le jour où elle recouvrerait son indépendance; en conséquence, il mit des obstacles au mélange des Israélites avec les autres nations, leur recommandant de ne pas acquérir de terres, d'exercer le commerce avec leurs frères dispersés partout ; en un mot, de ne se nationaliser nulle part. Disséminé en tous pays sans jamais se fondre avec les habitants, les juifs se dirigèrent alors vers l'Europe. Les lois des Visigoths les trailaient, en Espagne, avec une grande dureté; ils furent chassés, en 672, par le roi Wamba, obligés de se réfugier dans la Septimanie et dans la Gascogne. Le dix-septième concile de Tolède décrète qu'ils seront réduits en servitude , renfermés dans des quartiers séparés, dépouillés de tous privilèges, et que l'on confisquera leurs biens. Quant à ceux qui apostasiaîent après avoir reçu le baptême, il était enjoint aux évêques de leur enlever leurs enfants, pour les élever et les marier chrétiennement. De pareilles rigueurs furent bien plus nuisibles que les déportemenls de Rodrigue; car les juifs virent arriver les Arabes, leurs frères, avec un sentiment de sympathie et d'espérance ; peut-être les appelèrent-ils ; ro^isîl est certain qu'ils les aidèrent à occuper la Péninsule. Israël et Ismaël parurent se réconcilier ; beaucoup de juifs vinrent se fixer en Espagne, et il est difficile, dans ce que rapporte l'histoire, de les distinguer des sectateurs de Mahomet. Lorsqu'en 723, la nouvelle de f apparition d'un Messie en fit courir un grand nombre en Syrie, les Maures occupèrent leurs biens, sans troubler en rien ceux qui étaient demeurés.
Hs n'étaient pas d'accord sur les croyances religieuses, et" la haine du peuple leur fit éprouver quelques persécutions parti-
ONZIÈME ÉPOQUE
culières ; mais l'Espagne put être regardée comme leur nouvelle patrie ; car ils s'y trouvaient plus nombreux et plus puissants que partout ailleurs, et, dans les impôts où la composition pour racheter un meurtre, Us étaient assimilés aux chrétiens.
Moséh, un de leurs plus célèbres rabbins, ayant été pris par des corsaires^ fut racheté par les juifs de Cordoue^ qui le mirent, comme premier maître, à la tête de leur école ; d'autres cherchèrent un asile en Espagne^ à mesure qu'ils se trouvaient persécutés ailleurs. Ils enseignaient, outre la Bible, les diverses sciences, et Averroès avoue que la médecine est extrêmement redevable à la famille juive d'Aben Zoar. Le juif renégat Samuel, fils de Juda, qui écrivit l'histoire des Israélites, était aussi Espagnol; il montre que Dieu les condamna à un esclavage pérpétuel pour s'être révoltés contre la loi, ce qui leur valut d'être persécuté par toutes les nations, et que le Seigneur commanda à Mahomet de leur faire la guerre jusqu'à ce qu'ils eussent embrassé l'islam.
Ils aidèrent à compléter les Tables Alphonsines^ et se faisaient volontiers douaniers, exacteurs, trésoriers^ outre qu'ils se livraient à la banque et à l'usure.
Après l'an 1400, ils commencèrent à être persécutés, ce qui fit que beaucoup abjurèrent. Ces renégats furent appelés Maranes par leurs anciens coreligionnaires (1); enfin ils furent bannis par Ferdinand le Catholique, et soixante- dix mille familles emportèrent leur or et leur industrie en Italie, en Afrique, dans le Levant. Quatre-vingt mille individus restèrent en Portugal, en conservant une académie à Lisbonne ; mais, dix ans après, tous durent quitter aussi cet asile.
Nous en trouvons peu dans la Gaule ; cependant, au commencement du sixième siècle, saint Césaire d'Arles est accusé par eux d'entretenir des intelligences avec les Francs qui assiégeaient cette ville ; mais l'accusation finit par retomber sur leur tête. Quand le pays fut devenu chrétien, on publia des édits contre eux, et ils ne purent se montrer dans Paris du jeudi saint à Pâques; les évêques et les c<Hiciles leur opposaient des accusations multipliées, et le peuple de plus absurdes encore. Charlemagne choisit pourtant un juif pour son ambassadeur près d'Haroun-al-Raschid; Louis le Débonnaire leur accorda le privilège d'acheter et de vendre des esclaves ; il leur refusa le jugement de Dieu et les épreuves du fer et de l'eau; mais il leur donna un magistrat spécial pour rendre la justice et les protéger, ce qui leur in^wa
(1) De maran atha, aoattième. " 'Z
LES JUIFS
tant de hardiesse que Tévêque Agobard lui adressa un opuscule DeinsoleniiaJudœomm. Charles le Chauve eut pour médecin UD juif du nom de Sédécias. Beaucoup d'entre eux s'occupaient de trafic ; en efTet^ du neuvième au dixième siècle^ ils furent, avec les Italiens^ les négociants les plus industrieux de Tépoque. A Marseille^ ils avaient la ferme des droits d'entrée^ et faisaient DD commerce d'esclave très-actif.
Os se trouvaient en très-grand nombre dans le Languedoc, où ib étaient même propriétaires de biens-fonds et remplissaient des emplois civils (1); lesévéques cependant faisaient les plus grands efforts pour les convertir, au point d'employer la rigueur. Aucan q)probrene leur était épargné. Le vendredi saint, ils devaient envoyer l'un d'eux à la porte de la cathédrale de Toulouse pour y receveur un soufflet de chacun de ceux qui entraient; le pieux duc Adéman frappa un malheureux juif avec son gantelet de fer, de loit. telle façon qu'il lui brisa la tête. A Béziers, le dimanche des Rameaux, l'évéque excitait le peuple, du haut de la chaire, à jeter des pierres aux juifs, et cette lapidation se prolongeait jusqu'à Pâques.
C'est là mi faible échantillon des humiliations auxquelles les juifs étaient soumis par la haine populaire et cléricale. Le bruit courait, en effets qu'ils achetaient les enfants de ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient payer la capitation, et les vendaient aux barbares; ou bi^ ils étaient accusés d'attirer les enfants dans leurs demeures pour les crucifier, les manger, les immoler dans des sacrifices impies, comme aussi d'attirer les jeunes filles pour trafiquer de leurs charmes. L'histoire des douzième et treizième siècles est remplie de rapts, de meurtres d'enfants conomis par des joi&, qui font servir les cadavres à la confection des médicaments ou à des opérations magiques.
Il n'arrivait pas une catastrophe , un malheur, qui ne leur fût attribué. Quand les Seldjoucides détruisirent le saint sépulcre, on prétendit qu'ils avaient été excités par les juifs d'Orléans, desquels ils auraient appris que les chrétiens s'apprêtaient à leur foire la guerre. Le roi de France fit brûler un nommé Robert, soupçonné d'avoir rempli le rôle de messager; les autres, voués à l'exécration, furent chassés de la yille, noyés ou tués, et quelques-uns se donnèrent eux-mêmes la mort. Les évéques défendir^t toutes relations avec eux; dès lors plusieurs se décidèrent à se faire baptiser pour obtenir la tranquillité.
(1) Bist. du Languedoc, U, 517; 111, 531 , 121.
ONZIÈME ÉPOQUE
En Vm 1006, le jour du vendredi saint, Rome est ébranlée par un tremblement de terre. Un juif révèle alors au ponUfe qu'à ce moment même ceux de sa nation profèrent des blasphèmesr sur un crucifix; on fait leur procès, beaucoup sont décapités ^ et la terre cesse de trembler. On disait, en outre, qu'ils se réunissaient pour égorger, le jour de P&ques, un nouveau-né chrétien ; qulls mangeaient ses chairs et buvaient son sang. Cette opinion était â généralement répandue qu'elle asurvécujusqu^ nos jours, etque nous avons vu récemment (en 1840) un procès intenté sur un fait de cette nature^ bien qu'il répugne également aux doctrines et aux mœurs delà nation juive.
Soit qu'on voulût justifier les persécutions par ces accusations atroces, soît qu'on y crût réellement, elles ne pouvaient amener que le mépris et l'exécration. Partout Rs étaient obligés de se distinguer paa? des vêtements particuliers, et de porter soit une espèce d'écharpe, soH une plaque en forme de roue, ou quelque autre signe. Â Venise, c'était un morceau de toile jaune ou d'autres signes. Le plus souvent on les reléguait dans un quartier de la ville, que l'on surveillail comme un repaire de brigands, et qui était fermé la nuit à peine venue. Au Fuy, les difTérends quî s'élevaient entre deux juifs étaient soumis à des enfants de chœur, afin que l'extrême innocence des juges mît en défaut Vextrême malice des plaideurs. En Provence et en Bourgogne, ils étaient exclus des bains publics, sauf le vendredi, jour où l'on ouvrait ces établissements aux danseuses et aux prostituées. On'ne leur permettait pas même de faire élever leurs enfants par des nourrices chrétiennes. Obligés de slsoler, de se cacher, de feindre la pauvreté pour ne pas tenter l'avarice, il$ étaient soupçonnés de méfaits d'une nature extraordinaire.
Et cependant, quoique méprisés, persécutés, iKsséminés, n'ayant ni armée ni forteresses, ils attirèrent dans leurs mains la plupart des richesses de l'Europe , et se vengèrent des avanies auxquelles ils étaient en butte en adorant silencieusement le veau d'or, en devenant d'autant plus puissants qu'ils étaient phis kals. Sobres et économes, obligés de fuir loates les pompes à cause de leur condition, et dans l'intérêt de leur sécurité, ils ne pouvaient qu'accumuler des richesses dans un temps où seuls ils se livraient au négoce et à la fabrication; c'était donc h eux que s'adressaient ceux qui avaient besoin d'argent, et l'on peut dire qulls devinrent les seuls banquiers du monde.
Ce conseil évangéliqne de se prêter sans rien espérer fut interprété par quelques théologiens comme une défense absolue de
LIS JUIF
prêter de l'agent à iQtérét : telle n'avait pas été cependant la disdpliDe de la primitive Église; en efTet, le concile de Nicée (1) et lioo le Grand 0,) interdisent bien Tusure aux clercs, séduits par les bénifices énormes des banquiers^ que Sidoine Apollinaire appelé les seuls maRres de l'empire romain, mais non cet intérêt qui peut être Intimement perçu en retour du risque couru et de Favantage procuré. Peut-être que le progrès des lumières fera déclarer le commerce de Targent libre comme tout autre; mais 3 a encore contre lui les préjugés et les lois. A cette époque surtout, la profession de préteur sur g^es et de banquier vouait à roppr(d)re ceux qui l'exerçaient; ils ne pouvaient donc s^y livrer qa'en secret, et les intérêts exigés étaient énormes. Sans être mtimidés par les anatbèmes des papes et des conciles, les juifs , obligés de vivre de trafic, s'adonnèrent spécialement au commerce de l'argent ; grâce à leur fraternité nationale, à leur difTusioQ dans toutes les parties du monde, à leur exacte probité entre eux, ils purent faire àes affaires extrêmement lucratives. Noiis ignorons les moyens ingénieux à Faide desquels ils se transmettaient de place en place, et d'une banque à l'autre, -des richesses considérables, en observant mutuellement une bonne
(1) CccoDcOe défend îusore proprement dite, pitisqu*!! parle de 12 et 50 poar
(8^ d^. Mf» «. 4, ft.L'MéiÉt légal éttàt «xoiMMt. CMstaolte l« tfxa u ffrtièiie, 4^*esl-à-difie à ua pour oent^aioift. (Muutom, Àntiq^ med. tevi, dist, 16. ) Tbéodoric vami la même mesure. Jfiistinien ordonna que les iUiuires poomient percevoir le tiers du ceotième ou 4 pour 0/0; les marchands, 8, el een prClaient do blé tm antrea denrées, fusqu'^ tt ; les autres, 6. On trouve plos M 4es eaennplts Aaai^ d'orares énormes. Au oottunenoeoMaa du ttekaiènesiède, Uawiatoase de Flandre empnnntait de rargaai pour la rançon de son mari an lam de 20 pour Q/0. Quelquefois le prêt était lait pour six mois* et rempronteor payait immédiatement à rasnrier rintérét convenu sur la somme qoHlaocbA 91 le remboursemerit n^étldt pas opéré au Terme échu, le débiteur étaillenn de payer, à titre da éonimagir et Intérêts, ^atm deniers par lim chaque moia,€e ^ mwienti Mipnnr 0/0. MalUdeu PêrisAMis donne la fomnte par laquelle les Calmrsins ei^ageaient et liaient leurs débiteurs anglais. A délaut de payement au terme indiqué, ceux-ci devaient knr donner chaque mois un éeicr sur«deniL, tomme Indemnité pour le périt et les dépenses, soit pour le awruhmd, soit pnor aon iervttear, sait paiir son cheval, «le. En 1)64, laeeib FasanipidejMQ^4vît àintéiêtSOAiivreR « deniers de ModèMi, y camprisie doB, c'est-à-dire Tintérêt de six mois. Le payement s*étant Ciit attendre, Taf- Wre fut portée devant les juges. Ils le condamnèrent à payer le capital^ plus 24 fa'vres pour dommages et ictérVts, à nrison de 4 deniers, et 12 livres pour les fcaii; ae qui, mm nooipler cette dernière acnnie, donne A la fin de dTannée 20 poar Oila. Une Joi nailanaisa da 1196 ( F. f^êmwn ) décide i|ne TintdrêtM àtm pas excéder 3 sous par livre pour les particulierfly et 2 sons poar la eom-
ONZiiME ÉPOOUE-
foi qui ne leur était que trop nécessaire, alors que le monde les poursuivait de son inimitié.
lAiéréc Durant la féodalité, les fidéicommis, l'inaliénabilité des terres, de rtrieot. droits de réversion et de retour, les privilèges de toute sorte inhérents à la noblesse, mettaient absolument obstacle au crédit dont jouissent les propriétaires de biens-fonds dans les pays où la propriété est libre. Le commerce était tellement entravé par le morcellement des petits États , par les péages, les taxes arbitraires et les avanies, qu^une nation étrangère, proscrite, sans biens-fonds, obligée de subsister à Taide de son industrie, pouvait ' seule s'y livrer en bravant la cupidité des puissants. Du reste, les seigneurs féodaux voyaient plus volontiers le commerce dans la main des juifs, dont ils ne redoutaient rien, que dans celles des bourgeois, qui pouvaient, une fois riches en argent comptant, tenter une insurrection ; en outre, il leur convenait d'avoir des gens en état de leur prêter de Targent au besoin, ou qu'ils puss^t pressurer, s'ils préféraient employer la violence.
Les juifs, qui n'avaient jamais cessé d'être en rapport avec leurs frères dispersés sur toute la terre, et qui, à chaque instant, étaient obligés de changer de résidence, connaissaient les productions et les besoins de chaque pays, et y entretenaient des correspondances ; dissimulant leurs spéculations sous les dehors de la pauvreté et de l'opprobre, ils éludaient souvent la fiscalité des péages comme les avanies des châteaux, et ils servirent de lien au monde quand il était si morcelé.
Réduits à un commerce obscur et précaire , ils étaient facilement amenés à user de fraude ; avides de gains immodérés, ib manquaient de bonne foi dans les conventions, et accomplissaient sourdement les vengeances, toujours féroces, de l'opprimé contre l'oppresseur. La loi essaya quelquefois de les réprimer; il leur fut défendu de recevoir en gage les vases et les ornements des églises, les instruments aratoires, les vêtements humides ou en* sanglantés, attendu qu'ils pouvaient ainsi dérober les traces de crimes commis. Les juifs, ne pouvant compter beaucoup sur les autres gages, parce que la loi favorisait toujours le délnteur, stipulaient parfois que l'individu qui serait en retard dans le payement deviendrait esclave, ou donnerait une livre pesant de sa chair à prendre sur sa personne. Richard Cœur de lion o^ donna que tout contrat fait par eux en Angleterre avec des cbré* tiens, se conclurait publiquement, en présence de témoins délégués à cet effet, en triple original, dont un serait remis aux agents du fisc, un autre à un homme de probité reconnue, le troisièaie
LES JUIFS
au créancier juif, qui ne pourrait ainsi en idtérer le texte (1).
Lorsqu'il s'agissait de les lier par une obligation, on leur faisait prêter serment, non sur l'Évangile, mais sur le Pentateuque, qu^ils ont en vénération ; mais leurs casuistes leur enseignaient qu'au jour de l'expiation. Dieu efface toutes les promesses, et ils lisaient dans le Talmud que^ pour obtenir la paix^ il est permis de changer d*opinion.
line faut donc pas s'étonner que, dans le temps même où Ton reconnaissait la nécessité de se servir d'eux conmie négociants et comme médecins^ ils fussent si généralement haïs. Leur religion^ exclusive à l'égard de tout autre peuple^ maudit tout ce qui n'est pas la terre sainte et les fils de Bélial ; oubliant les parties les plus importantes du code mosaïque, comme les jubilés de sept et de cinquante ans, elle a conservé une foule de rites inutiles hors des climats et des circonstances pour lesquels ils furent institués. Les juifs étaient encore animés contre les chrétiens par le Talmud, qui leur ordonnait de les honnir trois fois par jour, de dérober leurs biens, soit par ruse, soit violemment, et, s'ils les rencontrai^t au bord d'un précipice, de les pousser pour les y faire tomber.
Ces maximes étaient bien loin d'être générales; le grand sanhédrin, réuni -à Paris par Napoléon, déclara formellement que la loi commandait aux juifs de regarder tous les honunes comme des frères, et d'aimer aussi les étrangers, ceux-là surtout qui les avaient accueillis; mais, lors même qu'elles n'auraient jamais été mises en pratique, elles contribuaient du moins à attirer sur eux l'exécration et le mépris. Us eurent à subir de terribles persécutions au temps des croisades, une dévotion ignorante ne croyant pas pouvoir mieux commencer une expédition en l'honneur du Christ que parle meurtre de ses bourreaux, ou en les obligeant du moins à contribuer de leur or à la délivrance de la terre sainte. Quelquefois les populations se soulevaient pour exterminer tous ceux qui vivaient au milieu d'elles; plus souvent, les rois et les feudataires les rançonnaient sans merci. Le sage roi saint Louis fit remise aux chrétiens^ pour le salut des âmes, du tiers des dettes qu'ils avaient contractées envers les juifs (2). Après la croisade contre les Albigeois, il fut interdit au comte de Toulouse de leur laisser occuper aucune magistrature. Les assises de Bretagne, en 1239^ n'admettent point de poursuite contre celui qui
(1) Chronique de Tri? et. dans VArt de vérifia U$ daie$, au mot Richard.
(2) HAHTijiRe, toRielV^ Anecd., 1, 984.
ON^IÎMÉ ÉPOQUE.
a tué un juif. En le parlement de Paris tes condanmait à une forte amende pour avoir chanté trop haut dans leur synagogue. Le concile do Vafladolîd^ en 1322, défend aux juifs d'exercer la médecine, attendu, dit-il, qu'on a observé qu'ils faisaient usage, avec les chrétiens, d^arts perfides et de poison.
Les juifs furent ensuite persécutés par tes rois , non plus par sentiment religieux, mais par calcul. Philippe-Auguste, au temps duquel ils étaient propriétaires du tiers des terres de
lin. France, ordonna tout à coup qu'ils sortissent du royaume dans un délai de trois mois; il confisqua leurs biens-fonds et annula leurs créances, toute obligation pouvant être rachetée moyennant un cinquième de la dette payé au roi ; seulement ils eurent la faculté d'emporter leurs capitaux et leurs biens meubles, pourvu que ce fût dans le délai fixé ; ils sortirent donc de France, et avec eux tout ce qu'il y avait d'argènt comptant.
Ils ne tardèrent pas à s^y glisser de Nouveau, et s'attirèrent la haine du peuple à un tel degré, surtout en s'employant à la perception des impôts, que saint Thomas d'Aquin, consulté sur la manière dont ils devaient être traités, n'osa point écouter la pitié, et les déclara serfs de l'Église. Philippe le Bel ordonna donc leur
itii. expulsion; mais la difficulté de mettre cet édità exécution le fit modifier.
Louis X les rappela en France, en leur restituant leurs biens et leurs synagogues; mais ils subirent une nouvelle persécution sous
lu». Philippe V, à Toccasion de la peste, quils furent accusés d^avoir fait éclater, d'accord avec les lépreux, pour la destruction du royaume. On les envoya devant les tribunaux par centaines, et par centaines on les brûla; d'autres allèrent pourrir dans les prisons, et soixante furent ensevelis dans une seule fosse, où plusieurs se précipitèrent de désespoir; quarante se firent tuer à
1198. Paris par un de leurs anciens. Enfin, sous Charles VI, tous furent bannis du royaume. Le résultat de ces persécutions Ait, comme nous le verrons, l'invention des lettres de change, qui donnèrent aux opérations commerciales une célérité à laquelle elles n'auraient jamais pu atteindre avec l'argent monnayé.
î^sjo. Guillaume le Conquérant tes avait introduits en Angleterre; mais Jean sans Terre les expulsa, parce qu'fis se refusaient à assouvir sa cupidité ; cependant, quelques-uns obtinrent, à prix d'argent, asile et sécurité. Henri III d'Angleterre multiplia contre eux les supplices, et leur faisait arracher les dents ; il ne cessait d'exiger d'eux de notiveaux saerlfices d'argent, et, ails se plaignaient : Mais fen ai besoin^ leur disût-il; du reste, Je sais que.
LES JUIFS
p<mr honnir [Jésus-Chrisi, vous avez crucifié nn enfant. Comte de Camomilles y faites-en pendre cinq en. mémoire des cinq plaies de Kotre-Seigneur.
Édouard les persécuta en niasse comme faux monnayeurs^ it»o. et Ton en pendit en un jour cent quatre-vingts entre deux chiens ; les autres furent chassés^ et ils ne reparurent plus en Angleterre jusqu'au temps de Cromwell.
Eq Allemagne^ les mêmes persécutions se reproduisirent contre les juifs ; nuds ils eurent^ dans ce pays, des savants célèbres^ tels que les cabalistes Baruch et Êliézerde Germeisbein^ Isaac de Tienne et Meir de Rottembourg. En 4349 ils furent persécutés par les flagellants, surtout à Francfort. On en égorgea jusque douze mille à Bfayence; les autres villes impériales imitèrent cet exemple, et renversèrent leurs maisons, où Ton trouva, dit-on, dlmmenses trésors. A Ulm, ils furent jetés au bûcher, et ceux qui survécurent, saisis de terreur, se réfugièrent en Lithuanie, où Cashnir le Grand les protégea par amour pour la belle Esther. Œaque électeur, chaque évéque, chaque ville se croyait en droit de molester les juifs, et leur courait sus. Venceslas de Bohême les laissa massacrer. En 1440, ils furent bannis de l'empire.
En Pologne, ils eurent toujours une grande importance ; la reine Judith, au onzième siècle, dépensa des sommes considérables pour la délivrance des chrétiens qu'ils retenaient en prison pour dettes, droit qui d'abord n'appartenait qu'aux nobles. Casimir le Grand les assimila à ses autres sujets, les soumettant à la loi commune ou territoriale, comme la noblesse, tandis que les bourgeois étaient régis par la loi municipale allemande, dite de Magdebourg. Le témoignage d'un chrétien n'était pas même admis contre un juif, s'il ne venait appuyé de celui d'un autre juif. Le serment d'un juif suffisait pour attester la dette d'un dirétien; ils pouvaient prêter de l'argent sur hypothèque, et, à défaut de payement, se mettre en possession de la terre. Telle fut leur condition jusqu'en 1406 ; mais, à cette époque, l'indignation publique éclata contre eux en représailles sanglantes, et ils ne recouvrèrent plus depuis lors leurs anciens privilèges ; toutefois ils ne restèrent pas inférieurs aux chrétiens, et Airent admis à professer dans les universités, jusqu'au moment où le partage du royaume amena leur ruine, surtout dans les contrées assujetties à laRussie. Il ne faut donc pas s'étonner si dernièrement ils ne se sont pas bornés k faire dos vœux pour le rétablissement de la république polonaise^ Us sont divisés en quatre sectes ; les rabbinlques ou talmudistes.
ONZliMB ÉPOQUE.
plus nombreux que les autres : les ctësides ou eoMtAm, qoi n'existent qu'en Pologne, et prétendent descendre des AssidéeDs dont il est fait mention dans le premier livre desMacbabées comme attachés spécialement au service du temple; ils eurent pour chef ou pour réformateur^ dans le siècle passé, le rabbin Ismaêl Baslem, prédicateur d'une doctrine très-immorale : les caraiteSf qui n'acceptent que l'Écriture sainte, comme les anciens scribes, dont ils se disent dérivés ; il en est même qui les considèrent comme les véritables restes des Hébreux primitifs; ils sont agriculteurs et de mœurs très-pures : les frankites, nés dans le dernier siècle, eurent pour premier chef le Valaque Jacob Frank, qui prétendit réformer les doctrines du Talmud, et mourut chrétien. Ses sectateurs suivent, du moins en apparence, les dogmes du christianisme.
Après la prise de Constantinople, les juifs se répandirent dans le Levant y et y lors de la découverte du nouveau monde, ils s'y portèrent en grand nombre.
Leur sort fut plus heureux en Italie que dans le reste de l'Europe ; car les Italiens, habitués à l'industrie et au conunerce de l'argent, ne s'effrayaient pas de leur concurrence. A Lucques, ils étaient propriétaires^ et une charte de l'an 1000 est relative à un bien-fonds donné à rente par Gérard, évéque de Lucques, à Kanonimo ex génère Ebreorum, filio Jude similUer ex génère Ebreomm (i). Le statut bolonais les obligeait à payer, chaque année, cent quatre livres et demie aux étudiants en droit, et soixante-dix à ceux qui se destinaient aux arts libéraux, pour la dépense d'un festin à l'époque du carnaval. Si, plus tard, la domination espagnole les exclut du territoire napolitain et du Milanais, ils restèrent libres partout ailleurs, à Venise notamment, où ils avaient un quartier privilégié; ils en obtinrent aussi un à Livoume, où ils devinrent très-riches, et où Ferdinand assura leur liberté
Les hommes de lettres, en particulier, leur savaient gré des travaux philologiques et typographiques auxquels ils se livraient; ils avaient des imprimeries à Mantoue, à Reggio, à Bologne, et surtout à Soncino. Ceux de Crémone possédaient une riche bibliothèque, que l'inquisition fit détruire. Le célèbre cabaliste Menachem habitait Recanati.
(1) Documenii per la storia Lucchese^ IV, part. II, p. 113.
(2) H est dit dans les statuts de SaToie : Judwi non debent inierjiei^ o«r6^ rari , aut alku offendi per quemcumque^ nisi fustUia mediante, A FloreBce, on leur permit de revenir parce qulls pilent à ua intérêt moindre que 30 po» 0/0, Umite imposée par la loi.
LES JUIFS
La conduite de plusieurs pontifes à leur égard fut digne de louanges. Déjà, quand les juifs s'étaient révoltés à Antioche^ sous le règne de Phocas, Grégoire le Grand les avait pris sous sa protection, disant que, si la loi leur défendait de faire de nouvelles synagogues, elle leur permettait de conserver les anciennes; qu'il ne fallait pas les amener malgré eux dans le bercail du Christ, le sacrifice devant être volontaire. Grégoire IX, bien que trèszélé pour les croisades, défendit le meurtre des juifs. Clément V les protégea contre les Pastoureaux, et ordonna qu'il y eût, afin de les pouvoir instruire et ccmvertir, un professeur d'hébreu dans chaque université.
Alexandre écrivait à tous les évéques de la Gaule (1) pour les féliciter d'avoir protégé les juifs de leurs diocèses contre ceux qui s'armaient pour combattre les Sarrasins. Leurcanditiony disait-il, est bien différente de celle des mahomélansy contre qui la guerre est juste, parce qu'ils persécutent les croyants et les chassent de leurs domaines , tandis que partout les juifs sont dociles à la ser-^ vitude.
Le troisième concile de Latran ne permet pas aux chrétiens de se mettre à leur service ; il défend , sous peine d'excommunication, de les employer, soit pour les accouchements, soit pour allaiter les enfants; mais il dâend aussi de les contraindre à recevoir le baptême , de les tuer, de les frapper, de les troubler dans leurs fêtes (2). Un concile d'Avignon veut que les juifs soient tenus de rendre aux chrétiens les intérêts usuraires qu'ils en auront perçus ; de respecter nos jours de fôte, et de ne point manger publiquementdela viande dans les temps d'abstinence (3).
Une constitution d'Innocent m montre combien il comprenait les véritables rapports existant entre eux et les chrétiens. « Ils « sontles témoins vivantsdenotre foi. Le chrétien ne peut les exteri miner ; car ils servent à empêcher qu'il n'oublie la connaissance i de la loi. Comme ils peuvent fréquenter librement leurs syna-
• gogues autant que la loi le leur permet, ils ne doivent pas être
• tourmentés pour cela; quoiqu'ils aiment mieux persévérer dans « leur dureté de coeur que de comprendre les prédictions des « prophètes , les mystères de leur loi, et de connaître le Christ,
• ils ont droit pourtant à notre protection. Nous la leur accor-
< dons par charité chrétienne^ à l'exemple de nos prédécesseurs.
< Que nul fidèle ne se permette de contraindre un juif au bap-
(1) Ép. 34, de 1065.
(2) CI). XXVI, Contra Judœos et Saraeenos,
(3) L4BBR, t. XI,p. 41.
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ONZIÈME ÉPO0C£-
« téltey attendu que celui qui est contramt n'a pas la foi; s'ils c veulent le recevoir librement et publiquement^ personne ne a doit les injurier. Que nul chrétien n'attente à leur vie sans une « sentencejuridique y ne ravisse leurs bienset ne cherche àchanger a leurs anciens usages dans le pays où ils habitent. Qu'on cesse a de les molester en leur portant des coups^ ou en leur jetant des a pierres au milieu de leur fêtes, ou bien encore en les obligeant, c le jour du sabbat^ à des corvées dont ils peuvent s'acquitter en « d'autres jours. Que personne ne dévaste leurs cimetières, et ne € déterre leurs cadavres pour trouver de Targent , sous peine c d'excommunication, d
Lorsque, durant la terrible peste de 4348, le bruit courut que les juifs empoisonnaient les fontaines^ et qu'il en fut tant massacré en Allemagne et en Espagne, Clément YI les protégea dans Avignon^et publia deux bulles pour défendre de tes forcer à recevoir le baptême^ de les tuer, de les frapper, ou de les soumettre à des tailles arbitraires, s'élevant contre l'opinion qui les désignait comme empoisonneurs publics (i).
Les bulles mêmes trè»-sévères de Paul m , en 1549, qui ne leur permettaient que la profession de chiffonniers, et celles de Clément XI, en i , ne les empêchèrent pas de continuer à résider dans les États pontrâcaux et dans Rome môme, où ils ne pouvaient toutefois posséder de biens-fonds, outre Tobligation d'assister au sermon tous les samedis.
11 était d'usage , lors de Télection d'un nouveau pontife, qae les juife vinssent loi offrir un exemplaire de tenr loi ; quand ik le présentèrent à Jean XXII, il le prit, et, le jetant derrière lui, il leur dit : Votre loi 9$t bonne, mais celle des chrétiens est meillewre [i] .
Dans une condition souvent malheureuse, toujours précaire, lesjuife ne pouvaient guère trouver le loisir d'étudier; en effet, depuis l'époque de la rédaction du Talmud jusqu'à l'an 4000, on ne pourrait peut-être pas dter plus de six ouvrages composés par des Israélites. Vers cette époque^ les études se ranimèrent
(1) « Les juirs furent en proie à d'innombrables calamités, et leur existenoe « rot une longttft agonie, excepté sous la domination des papes. CestoB té- « noigiia9B que Basnage même, qvoiqae protestant, est forcé de readre. Qoaad « les juife étaient tourmentés par UMpoUtiqve rapaee^par une populace effrénée,
n ils se réfugiaient touiours sous les ailes des pasteurs, et surtout des pontifes « romains... Saint Hilaire d'Arles était tellement chéri des Juifs qn*à ses otec- « qiiesils mêlèrent leurs larmes à celles des chrétiens et chantèrent des pri^ « hébraïques, etc... » (Grégoire, Histoire des sectes religieuses, i. H, p. 35f.)
(2) Mo.NSTREi.ET, ir, 315, 5 Tannée 1400.
LES JUIFS
parmi eux, elle rabbin Nathan, mort à Rome en 1106, laissa VAfoué, dictionnaire explicatif des mots difficiles du Talmud. Salomon larchi [Raschi]^ de Troyes, commenta la Bible et une grande partie dn Talmud , mais sans le débarrasser de son obscurité, d'aotant plus que la clarté manque à son style. Abraham Aben Erzas , né à Tolède, voyagea toute sa vie; il se rendit dV bord à Cordoue auprès du célèbre poète Judas Lévi, dont il épousa la fille; puis il parcourût ft France, la Grèce, TOrient, T Allemagne, FAngleterre et FItalie; il établit sa famille à Lucques et mourut à Rhodes. Trouvant partout des personnes instruites avec lesquelles il discutait, on des disciples à? former, il donna des leçons, qui forent la matière de ses commentaires sur ITÉcriture sainte et de son litre Bts êtres animés , où il prouve Texistence de Dieu par les merveaies de l'univers; dans les autres, H se montre d'une indépendance ^rprenante , donnant aux miracles une explication purement physique, bien quTl conclue toujours par ces mots: Qnml à noms y il faut nous soumettre à ta tradition. Il fit aussi dei commentaires sur le Talmud, des ouvrages d'astronomie et de médecine , outre des traités sur la langue hébraïque.
Nous aurons bientôt à nous occuper particulièrement du plus illustre écrivain juif. Moïse Maimonide, ainsi que d'autres médecins et philosophes de la même nation; nous devons pourtant faire mention ici de Benjamin de Tudèle, en Navarre, qui voyagea en 1160, sans s'occuper d'autre chose que d'observer la conditions des juifs ; mais, aveuglé ou crédule, rl accunwle fables sur fa- Mes ; il va même jnsqu'à inventer des pays qui n'ont jamais existé, et, sobstitnani ses désirs à la réalité, il trouve des grands hommes et bon accueU dans des lieux oh peut-être il n'existait pas même on Israélite. Il en rencontre deux cents à Rome, capitale de V empire chrétien , dont quelques-uns dans une haute position près du pape Alexandre, comme le rabbin Joiël, intendant des finances. Nar- Umne est considérée par lui comme la métropole de sa nation, qui compte quelques-uns des siens dans les coins de la terre. Il admire la richesse de Constantinople , et trouve à Péra près de deux mille talmudistes et cinq cents caraïtes : un patriarche résidait encore à Àntioche ; il a vu à Sidon les Druses, qui croyaient àlaméteoipsyoose; à Césarée^à Naplouse, des samaritainB superstitieux. A Jérusalem survivaient seulement, au milieu d'une confusion de Jacobites, de Syriens, de Grecs, de Géorgiens , de Francs, deux cents juifs teinturiers en laine; il y en avait, d'ailleurs, bien peu sur le territoire qui jadis fut leur patrie; il n'en signale que cinquante à Tibériade, dont pourtant les autres écrl-
ONZIKKE ÉPOQUE.
vains juifs vantent beaucoup Tuniversité. Vécole d^Aljobar ( Ptt »debiia ) avait péri depuis cent vingt ans. Il compta sept mille juifs à Bagdad^ où résidait le rabbin Daniel, de la race de David et prince de la captivité : c'était un bomme riche et respecté même des musulmans ; le calife lui vendait l'investiture. Après vingt journées de marche dans le désert du côté du nord^ on arrivait parmi une peuplade de juifs récabi tes indépendants, sous le rabbin Hunan, qui^ tant par lui-même que par son frère, gouvernait trois cent mille Israélites : récit absurde comme beaucoup d'autres dans lesquels on trouve de si grossières erreurs de géographie qu'on pourrait croire qu'il a écrit son voyage sur les écrits des autres. En Ëgypte, il n'a pas connaissance du grand Maimonide, tandis qu'il trouve encore l'école d'Âristote dans Alexandrie. D loue chez les juifs allemands leur amour pour l'étude, leur hospitalité envers leurs frères (1) et leur confiance dans le futur Messie, mérite partagé par ceux de Paris.
Cet écrivain parait peu digne de foi , de même que le rabbin Petachias de Ratisbonne, qui voyagea à la même époque; cependant, quelques savants ont trouvé les traces de plusieurs établissements hébraïques. Ibn-Haukal et Massoudi font mention de deux États fondés en Orient, dont les capitales étaient Bat et Amol. Un autre État indépendant existait au milieu des montagnes du Saamen dans l'Abyssinie; on trouvait encore dans le Malabar une république également indépendante , et, selon eux, d'une très-haute antiquité; il y en avait d'autres encore dans les monts de Kéibar, non loin de Médine , dont on prétend que sont sortis les Wahabites modernes. Aujourd'hui même le missionnaire Wolf s'est mis à la recherche des dix tribus qui, d'après ce que l'on assure, auraient conservé leurs usages au milieu des autres peuples.
Les juifs^ exclus partout des emplois^ des honneurs, de toute représentation civile (2), souvent même privés du droit de posséder, repoussés du service militaire , étrangers au miUeu des peuples chez lesquels ils avaient étabU leurs foyers , durent
(t) Cest une vertu qu'ils n'ont point oubliée; car aigourdliai encore fls mtretienneiit les jeunes gens de leur croyance qui Tont étudier dans les ntàmêiét d'Allemagne, illustrées par Mendelshon, le Platon allemand.
(2) Voltaire trouve souverainement ridicule la proposition faite en Angleterre d'accorder aux juifs les droits de citoyens, et de les admettre dans les chamlires^ (iTMûi iur les mœurs, di. CIII. ) Nous sommes donc aujouidW arrivés plus loin que les pliilosophes ne l'imaginaient.
LES lUlFS.
employer leur intelligence dans les études physiques et dans le négoce. De Tétroite alliance de la morale avec un culte qu'ils avaient trop rattaché à des espérances mondaines^ ils tirèrent deux règles générales, celle de la reproduction et celle de l'assistance mutuelle. Le célibat est inconnu parmi eux , Dieu ayant commandé de croître et de multiplier; le mariage les préserve de la corruption , en les faisant aspirer au bonheur de voir les fils de leurs fils environner leur vieillesse. L'isolement leur commande aussi de s'unir entre eux , pour que le juif ne soit jamais réduit à mendier de l'étranger le pain de douleur.
Le siècle actuel, plus tolérant^ détruit chaque jour les lois injurieuses dont ils étaient autrefois l'objet. L'inhumaine limitation du nombre des mariages a été abolie ; ils sont admis à posséder des biens-fonds dans les villes , et quelquefois même à la campagne; la législation française, celles de Hollande et de Belgique sont très-bienveillantes à leur égard. En Bavière , elle est extréaiement rigoureuse , et Tobligation contractée par un chrétien au profit d'un juif n'a aucune valeur, si celui-ci ne prouve pas qu'il a réellement déboursé la somme stipulée. Dans la Bohême, la Moravie, la Gallicie^ l'Autriche inférieure, ils sont soumis à des taxet de tolérance. En Hongrie, le juif ne peut devenir noble , c'est-à-dire citoyen, ni même prendre des biens à ferme; il n'est point admissible aux emplois ^ ni même dans les corporations d'artisans; Une peut faire le commerce de vins, ni mettre le pied sur le territoire des villes des montagnes où se trouvent des mines. Dans le royaume des Deux-Siciles et dans celui de Piémont^ les juifs ne peuvent posséder de biens-fonds; mais ils n'ont à payer de taxes particulières dans aucun État de lltaiie , où ils sont justiciables des^ tribunaux ordinaires , avec quelques restrictions peu importantes (I). Ils sont exclus de la Norvège , et n'ont accès en Suède que dans certaines villes. L'Espagne leur est ouverte aujourd'hui. En Angleterre, ils ont obtenu le droit d'élire et , depuis peu , celui d'être élus à la chambre des communes (2).
(1) La réfolatlon de 1848 a amené en Italie la complète émancipation des juifs.
(3) n n*y pas longtemps que M. Cochelet , retenu prisonnier après un naufra^ dans les oasis da Sahara , sans aucun moyen de communication avec l'Europe, pot, par Tintermédiaire des juifs, faire parvenir en France l'afis de sa captivité, et obtenir sa délivrance moyennant rançon.
Le docteur FCkrst, nommé professeur à l'université de Leipzig , bien qn*IsraélUe, publie dans le journal, der Orient^ des documents précieux sur l'état mo* rai, religieux et civil des Iï!ra<^li(es dans Ic^ différentes parties du monde.
ONZIÈME ÉPOQUE
Les juifs se sont conservés de la sorte, plus nombreux peut< être aujourd'hui que lorsqu'ils avaient un royaume (4); mais, tandis que certains d'entre eux s'enrichisseut au point d'avoir pour clients tous les potentats de l'Europe (2) , les autres , restant dans' l'humiliation , nourrissent toiiyours , comme la première des vertus^ l'amour pour une patrie.qu'ils n*oot plus , pour une reli-
(1) Les évataaùens relatives au nombre des jaih sont tellement arbiUiîm que la Géographie de Baamer, en 1822, eo portait le cliiCfhs À neuf miUioiu, et VAnnual register de Londres pour 1826 à deux millions cinq cent miUe. De même, Willalpand calcule qu'il y en avait soixante-six millions au temps de Salomon, et Hassel quatre à peine. Baibi, dont le système de conciliation est bien connu, établit les calculs suiTants :
. £n Europe, où se trouve le pkis grand nombre de juiis, Tempire russe en contiendrait, selon lui, 840>0OO, dont 384,000 dans le nouveau royaume de Po* logne; Pempire autrichien, 524,000 ; l'empire ottoman, y compris la Servie, la Yaiachie , la Moldavie et la Grèce, 300,000; la Prusse, 180,000; la Confédération germanique, 160,000; la Hollande; 70,000; la France, 60,000; Htalie, 34,000; la Grande-Bretagne , y compris Malte et Gibraltar, 20,000 ; la Belgique, 10,000 ; Cracovie, 8,000 , le Danemark , 6,000 ; les lies Ioniennes, â>000 ; la Suisse, l^M ; la Suède en 1826 en comptait 845. Total : 2,220,000.
En Asie, où les juifs se trouvent plus inégalement répandus , TAsie ottomane, la Perse et TArabieen coniiendraiMit 600,000 ; IHnde en deçà du Gange, 80,000; le Turi(estan, de 4 à 5,000 ; la région du Caucase, de ^ à 4,000 ; la Ghiae , Cl &urtout la province de Uonan , 60,000. Total : 750,000.
En Afrique, et surtout aux extrémités septentrionales et un peu orientales, les États barbaresques en contiendraient 400,000 ; TAbyssinle , de 70 à 80,000, TÉgypte, de 12 à 14,000; Total : 494,000.
En Amérique, quelques mille seulement, la plupart aux États*Uni8,'snrtout dus la Caroline du Sud , où ils ont à Cbarlâton leur synagogue principale; en tout H peu près 8,000. Suivant un rapport fait en 1815 au pariement d* Angleterre, la Guyane hollandaise, c'est-à-dire la colonie de Surinam, en contenait alors 1,$87. On en trouve quelques centaines à Curaçao, à la Barbade et à la Jamaïque. Tokàl dtt 12 à 13,900 1 ,
Ces données nous offrent la table suivante :
néglotiH. PopuUUon loUlc. Juifs. Rapport de lear Bombre avec
celui de la popul. totale.
Europe 236,000.000 2,200,000 i sur 127
*Asie 390,000,000 750,000 1 — 520
Arri(pic 60,000,000 49i,000 1 — 120
Amérique 39,000,000 12,000 I — 3,250
Océauie 20,000,000 ZOO. t — 101,500
Total 755,000,000 2,500,000. l — 213
Au demeurant, aussitôt après qu'il eut publié ce calcul de la population juive, Balbi se hâta d'avouer loyalement qu'il s'était trompé, surtout pour Tempircnisse où il n'avait compté que les femmes. De là il conclut qu'on peut porter cette population à 4,000,000. Toujours des conjectures.
(2) il n'y a point dans l'histoire d'exemple d'uae famille privée aussi riche qtte celle des Rothschild .
LÉPASUX^ GAGOTS^ STG.
gioodoot le iemple est tombé , Tespérance que le teiups vimdra Ott leurs voeux seront accooipUs.
D'autres races iofortunées appellent maintenant notre atteatk» sur leurs misères particulières y au milieu des misèi^ communes. L'Arabie, l'Égypte, la Palestine et les pays de TOrient qui se trouvent dans leur vctsinage, sont le siège de la maladie horrible et dégoûtante nonmiée la lèpre ^ qui , après avoir fait le tour du monde» est aujourd'hui presque entièrement disparue ; elle se manifestait par d'insupportable»» démangeaisons aux mains et par d'atroces douleurs d'entrailles. Les téguments s*épaissis« satent^ devenaient squammeuK et semés de taches livides, rouges, noires même; la peau devenait ensuite insensible, rude et raboteuse comme Técorce d'un arbre. Bientôt le mal envahissait le tissu muqueux, les membranes, les glandes, les muscles, les cartilageSi les os : tout le corps se couvrait d'ulcères rougefttres et de tumeurs cancéreuses ; les doigts, les mains, les pieds , se tuméfiaient énormément; puis les chairs se détadiaient par lambeaux^ au point de signaler la route sur laquelle avaient passé plusieurs de ces infortunés. Le visage décomposé se contractait en grimaçant d'une manière repoussante. Les cheveux et la barba tombaient^ la voix devenait rauque , et une sombre mélancolie s'emparait du malade , qui, sain quant aux fonctions internes , voyait s'avancer à pas lents le dernier terme de sa dégoûtante iofinnité.
c Dans un pareil état , dit Aréthée ^ qui ne fuirait les malheu*» c reux devenus un objet d'horreur et de dégoût pour ceux qui a leur tiennent de près? d'autant plus qu'à l'horreur du mal se « joint la crainte de la contagion. Aussi beaucoup de ces infor- « tunés s'enfuient dans la solitude des montagnes, les uns em- « portant quelques provisions pour soutenir leur déplorable « exist^ce , les autres préférant la mort à ce terrible mal. »
Déjà connue précédemment (1) ? la lèpre se répandit en Europe
(1) Grégoire le Grand attribue aux Lombards Timportation de la lèpre en Italie. Il faut lut pardonner cette assertion passionnée. 11 résulte de la loi 176 de Rotharis que les lépreux étaient chassés hors des vUles, et, par une disposition extrèaieoieBt injuste, ils ne pouvaient ni vendre ni céder leurs biens.