‹ Histoire universelle (volume 5)Chapitre 38 sur 86 · LEPREUX, GÂ60TS, ETC · texte numérisé non relu

LEPREUX, GÂ60TS, ETC

dérfe comme indignes d'entrer dans le temple; car ils pouvaient même le mériter mieux que ceux dont le corps était sain. En conséquence, il ordonna de leur assigner une église et un cimetière distincts^ avec un prêtre chargé du soin de leurs àmes; et qu'ils fissent exemptés de la dtme pour leurs jardins et leurs bestiaux.

On vit donc se multiplier les lazarets^ ainsi nommés du pauvre de TÉvangile ^ comme les lépreux eux-mêmes étaient appelés lazares. Louis IX laissa par son testament des legs pour (feux mille léproseries^ tant étaient nombreuses les victimes des voyages en Orient ! Le saint roi leur témoignait cette charité qui De se contente pas de payer et de nourrir^ il allait lui-même les soigner, et il y en avait un à Royaumont qu'il affectionnait particulièrement, parce qu'il était plus dégoûtant que les autres. La comtesse Sibylle de Flandre^ ayant fait avec son mari le voyage de la terre sainte , obtint de lui d'y rester pour soigner les lépreux.

Ce sentiment de charité sublime, que notre siècle ne peut comprendre, animait l'Église^ et lui lit introduire ailleurs encore des pratiques semblables. Le dimanche des Rameaux y l'évêque de Milan lavait un lépreux et l'habillait de neuf ; le roi d'Angleterre leur lavait les pieds le jeudi sainte et les baisait ensuite.

L'ordre de Saint-Lazare fut institué pour leur soulagement spécial; le grand maître devait toujours être un lépreux^ afin qu'il sût mieux venir en aide aux maux qu'il avait éprouvés. Ce &t là sans doute un sublime* effort de la chevalerie chrétienne qae d'emioblir en,' quelque sorte , afin de se familiariser mieux avec les misères humaines, la plus repoussante des infirmi-

Catherinede Sienne, en donnant la sépulture à une lépreuse qu'elle avait soignée y contracta son mal; mais aussitôt ses mains redevinrent blanches et Usses comme celles d'un enfant. Saint François d'Assise^ ayant rencontré dans la vallée de Spolète un lépreux qui voulait lui baiser les pieds, le prit dans ses bras^ baisa ses lèvres ulcérées ^ et le guérit ainsi. Il en trouva un autre dans la (daine d'Assise, dont il s'approcha pour lui faire Taumône ; aussitôt ce lépreux disparut sans qu'on le revit jamais, et l'on resta persuadé que c'était Notre-Seigneur lui«même qui souvent prenait cet aspect hideux pour éprouver la charité des fidèles.

(I) Toyes le Lépreux de la vallée d'Aoste^ par X. de Maktbe ; les S<Burs de la charité^ par CLéiEirr Brentàmo ; le Pauvre Henry ^ poème allemand da treixièine siècle par HAiTMAifii fofi der Aicb ; les Considérations sur le symbole mysli^ de la lèpre, par Ràban Maur ; contra Judacos ; le Sermon pour le jour de Pdques, par sjuirr Bernaiu).

té8(i).

ONZIÈME ÉPOQUE

Saint François recommandait donc à ses moines de prendre soin des lépreux , et il congédiait les novices qui se tiraient mal^ de cette épreuve. 11 voulut se charger lui-même de panser un lépreux dont rimpatience et les blasphèmes étaient insupportables aux autres religieux ; après l'avoir calmé par ses discours , il lava ses pkùes; et, a la lèpre s'en allant des endroits que ses mains vea naientde toucher, les chairs du malade devenaient entièrement a saines; si bien que, en même temps que le corps se purifiait « de la lèpre à Textérieur^ Tâme se purifiait du péché au dedans « par la contrition, d Ce lépreux, étant mort après des pénitences longues et rigoureuses^ apparut à saint François, auquel il dit : Me r&connaiS'tuF je suis ce lépreux que le Christ a guéri par tes mérites. Je m'en mis aujourd'hui à la glaire de la vie étemelle , etfen rends grâce à Dieu et à toi; car par toi beaucoup d'âmes seront sauvées dans ce monde. Après avoir prononcé ces paroles, il monta au ciel, et saint François demeura plein de

Une de ces légendes dont la scène se retrouve dans tous les lieux et tous les temps inspirait encore la compassion pour ces infortunés. Julien, jeune seigneur qui passait sa vie à la chasse, sans égard pour les jours de fête et sans respect pour la haie du voisin ou le champ du pauvre , poursuivait un jour un cerf, quand ranimai blessé se retourne , et lui adresse ces mots : Toi qui veux m'ôter la vie , tu Vùteras à ton père et à ta mère. Épouvanté du prodige et de la menace, Julien s'en va loin, bien loin^ n*ayant rien que son épée et son cheval ; mais il ne lui en faut pas plus pour faire fortune et épouser une riche châtelaine. Ses parents néanmoins I ne pouvant vivre sans lui , se mettent en route pour aller à sa recherche, et arrivent à son château. Il était absent; mais sa femme, ayant entendu prononcer leur nom, les accueille avec le respect d'une bru , et les fait coucher dans son propre lit. Julien, étant revenu de grand matin, entre dans sa chambre, où l'obscurité l'empêche de reconnaître ses parents , et, furieux de voir sa place occupée par uahonune, il le tue avec celle qu'il croit sa complice ; mais, lorsque safenune revient tranquille de la messe , il apprend qu'il a commis un parricide ; il va donc avec son épouse dans l'intention de faire pénitence, au bord d'un fleuve désolé par de fréquents naufrages. Une nuit, ils entendent les cris d'un infortuné qui lutte contre les flots; Julien se jette à la nage , et parvient à le sauver. L'étranger est transi de froid , mais

(1) Fioreltt, ch. 24.

joie (1).

de plus il est couvert d'une horrible lèpre; ils ne Ten couchent pas moins dans leur propre lit, et s'empressent autour de lui. Soudain la chambre rayonne de lumière ^ et le malade se dresse resplendissant d'une beauté surhumaine : c'était le Christ luimême, qui promet le paradis aux deux époux compatissants.

11 y a dans le Cid de Guillaume de Castro, auquel P. Corneille a fait de nombreux emprunts, une de ces scènes détachées si fréquentes sur le théâtre espagnol , dans laquelle le héros , s'étant mis à table, exhorte ses compagnons à rendre hommage au patron de l'Espagne, a chevalier lui aussi, mais avec un grand rosaire i suspendu près de son épée. » Or voilà un lépreux qui se présente en demandant la charité ; les guerriers s'enfuient à son aspect; seul le Cid demeure, prêt, s'il le faut, à lui baiser la main. Il le fait asseoir sur son manteau , et manger avec lui dans la même assiette. Le repas fini, le mendiant bénit le Cid, et, se faisant connaître pour Lazare, lui révèle ses destinées futures.

Dans le temps même où une compassion pieuse venait au secours de ces infortunés, une superstition cruelle se déchaîna contre eux. La peste sévissait en France, et, conuneil est dans la nature des peuples, qu'ils soient incultes ou policés, d'attribuer les causes les plus déraisonnables aux fléaux dont ils ne voient que les inévitables effets, le vulgaire s'imagina que les souffrances communes aux lépreux amenaient entre ces malheureux une sorte de conspiration, et qu'au milieu de leurs misères ils pouvaient bien songer à faire souffrir les autres. Le bruit courut que le roi des Maures de Grenade avait conjuré avec les juifs Textermination de la chrétienté entière; que ceux-ci, se voyant trop surveillés, s'étaient entendus avec les lépreux pour l'exécution de cet horrible dessein, et que, dans quatre assemblées tenues à cet effet, le diable leur avait persuadé , par la bouche des juifs, de se venger du mépris auquel ils étaient voués en faisant mourir tous les chrétiens, ou en les rendant tous semblables à eux. Cette idée les avait séduits , disait-on , et bientôt , se promettant villes , châteaux et royaumes, ils s'étaient mis à l'œuvre; puis, comme il n'est pas d'accusation à laquelle , dans de pareilles cbconstances , manquent des témoignages positifs , il y eut des gens qui vinrent attester qu'ils avaient trouvé des sachets dans lesquels les lépreux renfermaient du sang humain , de l'urine et certaines herbes avec l'hostie consacrée , pour les jeter dans les puits et empoisonner

Ces accusations absurdes , que l'on aurait peine à croire si nous

l'eau.

ONZIÈME ÉPOOtlB*

ne les avions vues se reproduire de nos jours^ valurent à ces malheureux un surcroît d'infortune. On se mit à les poursuivre ; beaucoup furent tués péle-méle avec des juifs ^ et quiconque avait des pustules sur la peau devint suspect.

Feu lacré. chroniqucs du temps font aussi mention fréquemment d'un

autre mal, désigné sous le nom de feu sacrée qui , offrant des accidents variés^ avait toutefois pour effet constant de consumer les viscères et de gangrener les extrémités avec des douleurs insupportables. Il commence à être signalé en 945^ puis très-souvent dans le siècle suivant. Sigebert raconte qu'il se manifesta en 1090 parmi les populations de la Lorraine ^ dévorant peu à peu les chairs ; et conduisant à la mort les malades presque réduits en charbon. Ce mal terrible s*étendit en France et en Italie; mais^ continue Sigebert^ les habitants de Vienne, en Dauphiné , recoururent avec tant de succès à l'intercession de saint Antoine , abbé, que les églises dédiées à ce saint se multiplièrent depuis lors ^ ainsi que les images ^ où il était représenté le feu à la main. Un hôpital, destiné au soulagement de ceux qui étaient atteints de ce mal fut bâti à Vienne , sous le titre de Saint-Antoine ; de là prirent naissance les frères de ce nom, qui se multiplièrent en FVance, en Italie et ailleurs, avec la mission de servir les malades atteints du feu sacré. Dans beaucoup de villes , et notamment à Florence, on laissait errer librement et en grand nombre les pourceaux dans les rues en l'honneur de saint Antoine, et personne n'aurait osé les maltraiter (1).

cagoci. Entre les dixième et onzième siècles apparut, dans la Guyenne ^ la Gascogne et surtout dans le Béarn , une race malheureuse , désignée sous le nom de eagots, dont on ne peut découvrir Torigine, et qui était exclue de la famille humaine. On a voulu voir en eux des débris des Visigoths, et faire dériver leur nom de caas-Goths, chiens goths^ sobriquet qui leur aiirait été donné en haine de Ta* rianisme professé par cette nation. Un grand sarreau rouge et une patte d'oie étaient les signes distinctifs au moyen desquels ils étaient tenus d'avertir les passants d'avoir à se garantir de leur souillure. Ils n'habitaient pas dans les villes^ mais dans certains

(1) De là Tint le nom d*HdpitaI des Porcs qui fut dooné à cdm où rontraitiit à Mflan les malades dn feu sacré ; ces AoimiQX , errant par U Tille, en Tormaieat le lefenu principal. Un édit milanais de 1271 défend qn*on laisse entrer ces animaux dans la promenade nommée BroUtto nuovo. Mais cet osage ne cessa tout à fait qu'en 1548, quand le gouverneur Ferrante Goiuague eut absdament interdit ceUesuperstiUon immonde.

LBS SHaiS*

refuges distincts^ appelés cagoieries. On ne pouvait les repousser des églises; mais ils devaient y entrer par une porte où nul autre n'aurait voulu passer^ et ils gagnaient , le front courbé^ une enceinte grillée , où ils étaient séparés du reste des fidèles. Aucun moyen ne leur était accordé pour améliorer leur condition , ni le commerce ni Tindustrie. Ils devaient se procurer Texbtence en cultivant le champ qu'on leur assignait ^ et en coupant dans les forêts le bois nécessaire à la consommation de la ville. Si on les rencontrait avec d'autres armes que la cognée du bûcheron, ou s'ils adressaient la parole à quelqu'un, ils étaient livrés à la justice, qui les traitait avec une rigueur arbitraire.

Le médecin béarnais Naguez, après avoir analysé le sang des cagots, déclara qu'il n'était ni corrompu ni inférieur à celui des autres hoomies. Le jurisconsulte Hévin représenta au parlement de Bretagne qu'il y avait injustice à persécuter les cocos ( nom donné aux cagots dans cette province), en disant qu*on voulait à toute force voir en eux des malades, tandis qu'ils étaient en bonne santé. Tant qu'il vécut, il obtint la tolérance à leur égard; mais la persécution recommença quand il eut cessé de vivre. La coutume du Béarn , écrite en 1560, traite longuement de la condition de ces malheureux. On les considérait conmie de faux convertis, et de là vient probablement l'épithète injurieuse de cagot, qui s'applique aux faux dévots, à ceux qui , sans conviction réelle, affectent des sentiments religieux par de minutieuses pratiques. Ces malheureux, véritables parias de la société chrétienne, traînèrent, durant plusieurs siècles et presque jusqu'à nous, une vie misérable et ignominieuse , accusés de temps à autre, comme les lépreux et les juifs, des désastres qui venaient désoler la so-

La haine dont la féodalité est l'objet, non sans raison, comme triomphe de la force individuelle sur la multitude , empêche d'apercevoir les avantages qu'elle a procurés à la société; non, sans

(t) C. Uui. Hahn, Geschiehie der Keizer in MUlelalteTf besonders in xixii, \m jahrhundert ; Stottgardt, 1845. — Quelques personnes veulent voir oae analogie entre lea cagots des Pyrénées et les aétina des Alpes*

ciété (1).

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