ANGLETERRE. — LES PLANTAGENETS
successeurs^ reconnut tenir des papes sa couronne : les rois d'Angleterre ne devaient être considérés comme rois qu'autant qu'ils auraient été confirmés par le pontife (1). Ce fut ainsi que^ pour avoir voulu se venger de Thomas Becket, il dut renoncer à atteindre le but de ses premiers çfforts, l'indépendance de son royaume.
On n'infligea point aux assassins de l'archevêque d'autre pénitence que d'aller en pèlerinage à Jérusalem. Le roi reçut à genoux l'absolution des légats, qui le dispensèrent de la flagellation. La paix conclue peu de temps après avec le roi de France, les victoires remportées sur les Écossais et celles qui amenèrent la conquête définitive de l'Irlande, fm*ent considérés comme les résultats de cette soumission de Henri n au saint-siége.
La population de l'Irlande, si calomniée, malgréses rares qua- mmuc. lités physiques et morales, par ceux qui voulaient l'assujettir, était divisée en vingt et un petits États, qui, toujours en guerre les uns avec les autres, ne savaient pas se réunir pour la défense du pays. L'un de ces petits rois avait la suprématie, mais de nom seulement, et, à la mort de chacun d'eux, de violentes querelles éclataient pour occuper le trône vacant (â). Chaque province avait en outre d'autres princes secondaires, puis les chefs de clans y tout à fait isolés les uns des autres et presque indépendants y tout cela constituait une foule de souverainetés jalouses, qui s'entre-heurfaient sans cesse. L'Irlande avait été le dernier des pays européens envahis par les Danois ; ne pouvant subjuguer le centre, les conquérants, au commencement du douzième siècle, s'établirent sur la lisière , où ils formèrent les cinq principautés dUlster, de Munster, de Connaught, de Leinster et de Meath.
Au milieu de ces pouvoirs flottants, il n'y avait qu'une règle fixe, la religion; une seule autorité incontestée et conunune, celle du prêtre. Dans le principe, llrlande avait été nommée l'Ile des Saints, à cause des honunes de grande doctrine et d'un zèle apostolique qu'elle avait produits. Privée de toute communication avec le centre de la chrétienté, elle s'était égarée; on la considérait donc comme schismatique, parce qu'elle n'avait pas d'archevêques, et que les évêques se contentaient de recevoir la bénédiction de leurs collègues. Enfin les prélats d'Angleterre, les légats
(1) Babonius, Ânn» — Mlratobi, Ber, liai. Script.y Illt 465.
(2) On compte qiie cent dix-huit rois irlandais furent tués par learâ sujets, ^iogt-quatre sor le champ de bataille, les autres assassinés.
HIST. m\\\ — T. X. ?.s
ONZIÈME KPOQUE.
* pontificaux s'efforcère&t d'y introduire l'orgaaiflaAMXi ecelétiastique adoptée dans le reste de TEurope^ et réussirent à soumettre
11**- le clergé. En conséquence, le pape Eugène UI y envoya un légrt, qui; dans un concile d'évéques, d'abbés et chefe séculiers, institua quatre archevêchés, à rArmagh^ à Dublin, à Gashel et à Tuam. Cependant les prélats irlandais, peu dociles aux représentations de la cour de Rome, exerçaient la piraterie et réduisaient les habitants en esclavage. Henri 0, à peine monté sur le tr6ne^ envoya Jean de Salisbury au pape , pour obtenir de lai l'autorisation de conquérir cette tle^ dont il se considéraitcomme
lia. souverain. Adrien IV, Anglais de nation, lui accorda sa demande, pimr l'honneur de Dieu et le salui des âmes, afin q%iU mmenât et peuple a de bonnes mœurs; naais Henri, en retour, dut payer à saint Pierre un tribut annuel d'un denier par famille.
D'autres affaires empêchèrent Henri de mettre son proiiet à exécution; mais quelques-uns des Normands qui, commettons l'avons dit , avaient conquis la partie occidentale du pays de Gallei, se trouvèrent en rapport avec les Irlandais qui venaient y trafiquer. Leurs armures, leur jnaintien guerrier firent impression sur ces hommes simples , et , de retour chez eux, ils en parlèrent avec admiration. Les O'Gonnor s'étant randus maîtres de toute lUe,
1166. Dermot, roi dépossédé de Leinster, appela ces Normands, afin qu'ils le rétablissent en combattant à sa solde. Ils vinrent donc, tout bardés de fer, contre des gens dont tous les moyeiM de défense consistaient en boucliers de bois et en longues tresses qoi couvraient les tempes , armés seulement de petites hadies , de longues javelines et de flèches. 11 leur fut aisé de vaincre. Dermot s'aperçut bientôt de l'erreur qu'il avait commise, et il diercha i renvoyer chez eux ces dangereux auxiliaires; mais Pitz Stepheo lui répondit : Que prétend&^tu? Ce n'est pas pour fuir que nous avons quitté nos amis^ notre patrie et brûlé no^ vaisêeaux. mus avons combattu au péril de notre vie; maintenant^ quoi qu'il advienne y nous sommes destinés à vainere et à mourir id avec uous. Dermot, qui avait fait intervenir les étrangers dans leslutles intérieures de l'Ûe, fut exécré des autres rois; les Normaods appelèrent des compatriotes pour se soutenir, et l'Irlande devint leur conquête.
Henri, jaloux de leur suoeès, ordonna que tous eeox de su
hommes liges qui résidaient en Irlande en sortissent immédiatement. Ils durent se soumettre à cet ordre; le roi passa lui-même en Irlande, et, faisant valoir Funique autorité qui exerçftt dans le pays une influence générale, la puissance ecclésiastique, il se pro-
AIÎfiIXTERBX/ ~ LIS PIAMTAGENSTS.
damait le protecteur de la religion^ Texécuteur des ordres du pontife, n Alt donc favorisé par le clergé ^ c|uMl dispensa de nourrir les grands dans leurs voyages. Alexandre ÏII confirma la donation d'Adrien^ en prononçant ^excommunication contre quiconque omitoiterait les droits de ^enri et de ses successeurs sur llrlande. Aioii, à ^exception de eaux qui se réfugièrent dans les montagnes pour y défendre leur indépendaBee , les irlandais restèrent asservis m cenquérants et payèrmit ch^ement les diverses tentaUves qu'ib treot pour s'afframMr ; mais on n'anéantit pas si facitement nue nation.
Quoique très-jaloux de aen autorité, Henri ne put ràprimer tout à fait les barons en Irlande, car il avait besoin d'eux pour la iUeme du pays. Souvent les Normands^ imitant les usages des Mandais, avec lesquels ils s'alitaient perdes mariages, abandonnaient les joutes et les tournois pour les tranquilles amusements de la hfurpe. Henri , craignant qu'ils ne songeasse à se rendre indépendants, envoya dans l'tle i^m, le dernier de ses ftis, avec le titre de roi. Ce prince fvA suivi par une feule de jeunes gens, avec lesquels il se raillait des usages des Irlandais^ peuple simple et nullement chevaleresque. Ces insultes réitérées amenèrent une insurrection, et le prince insouciant s'enfuit; mais les esprits restèrent irrités, et la lutte se perpétua entre les naturels et les Anglais, oeuX'Ci vus avec défiance et tenus dans une extrême sujétion par le roi, ceux-là exposés aux violences brutales des barons^ qui croyaient l'oppression nécessaire à leur conservation. L'Irlande ne fut jÎEimais une patrie adoptive pour ses conquérants, qui toujoursse oonsidéraientoomme les fils de celle qu'ils avaient quittée ; ilsétaient donc sans ardeur pour vaincre, et les idées de prudence^ de joslice et d'humanité , si naturelles entre deux peuples qui habitent le même pays, n'entraient pas dans leur esprit.
n y avait danger pour le roi d'Angleterre à permettre aux Normands de se fondre avec les Irlandais , car ils auraient pu former mie puissance rivale de la sienne; il s'étudiait donc, par des eoneecsions et des défenses, à fomenter de plus en plus leur inimitié. Le statut Kilkenny, rendu par Édouard IQ, défendit, sous des ptines rigourenaes, de s'unir par des mariages ou par d'autres liens avec les Irlandais, et de vivre selon leurs lois; d'adopter leur manière de se vêtir^ de porter comme eux des moustaches ou une soubreveste de diverses couleurs, et de faire usage de leur langue ou seulement de leurs noms; de permettre à un Irlandais de mener paître ses bestiaux sur le champ d'un Anglais.
Les Normands qui avaient conquis l'Angleterre, ne songeant
ONZIEME ÉPOQUE
plus au retour^ prirent racine sur le sol^ se rapprochèrent les uns des autres, sans dédaigner de se*méler à la population vaincue, et commencèrent à refréner le roi ; dans llrlande, au contraire, ils se divisèrent et se mirent à guerroyer l'un contre l'antre; animés d'une jalousie réciproque, avec une juridiction indépoidante , ils étaient loin du seul pouvoir qui aurait pu les tenir eo bride» et aux violences de la conquête succédèrent les nusèresde l'anarchie féodale. La colère, la haine alimentèrent constamment jchez les Irlandais ,ce désir d'indépendance qui, après septsiècies, n'est encore ni amorti ni satisfait. L'Irlande, en effet, dans la déplorable histoire des conquêtes, offre un spectacle particulier. AiUeon le temps a produit la fusion des vainqueurs et des vaincus, ea laissant une noblesse et une plèbe, mais Punité nationale existe. Là,depuissept siècles, le peuple est dépossédé de ses droits; mais à chaque instant il se lève pour réclamer son indépendance, renaissant sous les coups de ses ennemis, sans avoir conservé d'autre biea que l'amour de la patrie, et se servant des lois que lui donne la liberté anglaise contre les Anglais eux-mêmes, pour qui sa misère est une lèpre honteuse.
L'existence de Henri était troublée par des dissensions douiez tiques. Des calculs politiques l'avaient seuls déterminé à épouser Éléonore, héritière de la Gnienne et de l'Anjou , mais plus &gée que lui ; il en eut pourtant huit enfants en douze ans. Fatigué de cette femme et ne la trouvant plus nécessaire à sa puissance, il se livra à des amours passagères, puis s'attacha à Rosemonde , fiDe du comte de Clifford , dame dont les ballades et les romans ont célébré la beauté. Éléonore, réduite par les années à la fidélité, conçut de la jalousie, et, pour se venger de son mari, sema le trouble dans la famille royale. Henri , selon l'usage des deqK)tes, montrait une extrême tendresse pour ses fils tant qu'ils étaient en basftge, segardant decontrarier le moindre de leursdésirs, lescomblant de titres et de riches principautés ; mais à peine les funestes effets de cette condescendance apparaissaient-ils avec l'adolescence qu'il devenait sévère , rigoureux et s'irritait de la moindre opposition; il changeait capricieusement leurs apanages, et l'on <fit même qu'il alla jusqu'à tenter la vertu de leurs femmes. Éléonore excitait leur jalousie et leur ambition , et des calamités sérieuses en furent le résultat. Durant sa lutte avec Thomas Becket, Henri, à qui sa vengeance faisait oublier tout autre soin , voulut humilier son ennemi en le privant d'un de ses plus beaux privilèges, œhit de sacrer les rois d'Angleterre comme primat de Gantorbéry, et
AN6LETXRRS. — LSS PLANTAGEinSTS.
fit couronner son fils Henri HT par révéque d'York. DansFinten- • ii<4. Uon de donner plus de solennité à cet événement, il le servit luimême à table , en répétant qu'à partir de ce jour il ne se regardait pins comme souverain.
Ce propos, jeté légèrement^ fut pris au sérieux par son fils, qui voulut être roi de fait, prétendant que, né d'un prince régnant, il devait avoir le pas sur celui qui n'avait reçu le jour que d'un comte ; ce fut ainsi qu'une mesure prise par le vieux roi^ comme on appelait alors Henri H, pour saper l'autorité ecclésiastique^ tourna tout entière à son détriment. Le jeune n>t, à l'instigation des courtisans d'Éléonore, voulut avoir des domaines et un trésor; il demanda à son père l'Angleterre ou la Normandie^ "^set, sur son refus^ se retira en France près du roi son beau-père, qui le reçut comme roi d'Angleterre, duc de Normandie et d'Aquitaine. Louis lui témoigna tant d'amitié que « chaque jour ils a mangeaient à la même table et dans la même assiette^ et qu'ils f couchaient la nuit dans le même lit. » Richard et Godefroy , ses frères, vinrent le rejoindre; un grand nombre de barons, plusieius même des* courtisans les plus intimes du vieux roi , prirent parti pour son fils, qui déclarait vouloir venger Thomas Becket et rendre au clergé sa juridiction. Il ne resta donc auprès de Henri U que Guillaume, sumonmié Longue-Ëpée, l'un de ses bâtards, et Jean sans Terre, tout jeune encore, ainsi appelé parce qu'il ne lui avait pas été assigné d'apanage (1). Le monarque anglais, prodiguant ses trésors pour conserver le peu de serviteurs fidèles qui ne l'avaient point abandonné, prit à sa solde vingt mille Brabançons, et se déclara vassal du saint-siége. La cour de Rome ne voulut jamais proclamer sa déchéance, malgré les torts nombreux qu'il avait eus envers elle, et les brillantes promesses que lui faisait son fils; elle excommunia même les fauteurs du fils rebelle , et envoya des l^ts pour rétablir la paix. En attendant , Henri II arrêtait le progrès des armes françaises sur le continent, et triomphait dans n^,, 111e de ceux qui s'étaient révoltés. Le roi d'Écosse , ayant été fait prisonnier, fut Ué sous le ventre d'un cheval, et amené devant Henri, dont il dut se reconnaître le vassal.
Le monarque s'était approché de Cantorbéry avec son armée; à la distance de trois milles^ il descend de cheval, dépouille tous ses ornements, et va, pieds nus, se prosterner sur la tombe de Thomas Becket ; voulant faire réparation pour le cas où quelqu'une
(1) Il était d'usage, en Angleterre, d'appeler laekland, ou sans terre, le dernier fiU du roi. Jean conserva seul ce surnom dans Tbistoire.
OUZliMB ÉPOOUB*
de ses paroles aurait pu causer Fassassinat du prélat , il quitte sn vêtements et s'étend nu sur la terrej; dans cet état chacun dei évôques présents lui donne deux ou troia coups de diioipEoe, m disant : Sois Justigé pour (es propres péchés ^ eomms Jé8us>41hrià l'a été pour les péchés des hommes.
Cette démonstration lui réconcilia le peufte et accrût le noRifan
,174. de ses partisans ; puis la paii finit par être ooDclue à Tours^ et ki fils, reçus en grâce par leur père^ abandcmnèrent à n vengeaoGe
1186. populations qui les avaient secondés. La concorde dura peu. Dans les guerres qui éclatèrent successivemeRt , le jeune rot mounit après s'être fait coucher sur la cendre^ et avoir imploré le pard«a de son père. Godefroy tarda peu à le suivre au tombeau. Richvd^ devenu héritier présomptif du trône , était fiancé à Alice de France , aimée dks son père^ qui voulait Tépouser s'il obtenait le divorce avec Éléonore^ qu'il tenait enfermée. Ce âit le motif d'ooe nouvelle guerre avec Philippe-Auguste, terminée par le traité de
1189. la Colombière , tout au désavantage du prince ancrais, qui s'obligeait à pardonner à ses vassaux infidèles* Le vieux roi resta tswpfk de stupeur quand il entendit nonomer parmi ceux qui s'étainii déclarés contre lu! ^ Jean sans Terre lui'*même, le seul de ses fiii et) la loyauté duquel il se confiât. Il semblait qu'il fût destioé» comme Tempereiir d'Allemagne Henri IV^ à subir dans des afTeo^ tiens domestiques le châtiment de son hostilité envers l'Église. Li douleur le fit tomber malade^ et son état fut bientôt désespéré; lorsque Richard s'approcha de son lit pour recev<Mr de kù le baiser de paix ^ on l'entendit murmurer à voix b^sse : Si seulement Dies me faisait la grâce de ne pas mourir avmt de m*étre vengé! et, dans les derniers instants de son agonie^ il maudissMt le jour pè il était né, et les enfants qu'il laissait après lui.
Henri II avait été le plus puissant des rois anglais^ et l'on dei plus grands princes de son tempe. Trèfr-actif^ malgré son énorae corpulence , il était instruit^ parlait bien, montrait de la viuUaBC» dans les combats, quoiqu'il n'aimât pas la guerre , et savait prèvair de loin les conséquences des événements. Il abolit le dnnt Impie qui adjugeait au fisc les biens des naufragés; mais, emporté, ineierable, despotique, il manquait à sa parole quand il y trouvait son avantage, et ne se conciliait pas les cœurs par son affabilité, parce qu'elle était feinte.
iicuard Richard, qui succédait au trône d'Angleterre, montra d'abord
r de uon. bon cœur en rendant sa mère à la liberté, en éloignant les mauvais conseillers de sa jeunesse, et en accordant à son frère des possessions assez grandes pour faire de ce prince presque soo
A5GLETEREE. — LES PLANTA6ENETS.
égàl. Cette bienveillance affectueuse était rare alors dans les maisons régnantes , et surtout dans la sienne^ dont il disait luimême : // êst d'usage dam notre famille que les fils haïssent leur pèrê; nous vêtions du diable et nous retournons au diable. Mais son eiceilent caractère avait été gâté par la condescendance el la rigueur, inopportunes au même degré, de son père à son égard. Comme un fils de famille qui entre en possession de Théritage d'ua père avare, Richard commença par faire argent de tout, 'vendant les terres, les villes, les cbftteaux, son bien et celui d'au* tnii; ii vend à révôque de Durham le comté de Nortbumberland et la charge de grand juge; il vend au roi d'Ëcosse la suzeraineté acquise par son père sur ce royaume. Je vendrais Londres^ disaitil, si je trouvais un acheteur. Les Normands eurent là une belle occasion de s'agrandir, et les Saxons de recouvrer les lieux habités parleurs pères et d'organiser les villes en communes, avec des syndics qui restaient garants envers le roi de la perception des impôts.
Cette avidité, si contraire au renom chevaleresque de Richard, semblait avoir pour excuse le désir de se procurer de l'aident pour la croisade, ou la hardiesse d'un homme qui se souciait peu hm. de son patrimoine, quand il avait devant lui en perspective les vastes domaines de T Asie. En partant pour la croisade, dont nous raconterons bientôt les événements, il laissa comme grand chancelier du royaume Guillaume deLongchamp,évéqued'Ély et légat du pape , qui songeait à s*enrichir, lui et les siens; dissipateur et violent^ ce ministre ne respectait pas plus les décrets du roi luimême que les droits de ses sujets. De nombreux mécontents se rallièrent à Jean sans Terre et chassèrent le grand chancelier, auquel ils substituèrent Gauthier, archevêque de Rouen. Le pape ordonna aux évèques de mettre le royaume en interdit, à cause de l'insulte faite à son légat ; mais ils n'eurent garde d'obéir.
Philippe-Auguste, qui avait quitté la Palestine, faisait des préparatifs de guerre sous prétexte des insultes qu'il avait reçues de Richard durant leur expédition commune. Le monarque anglais dut alors renoncer à conquérir la terre sainte pour revenir défendre ses États. Arrêté dans le trajet par le duc d'Autriche , il fut réclamé par Henri IV qui prétendait, comme empereur, êti^e en mesure d^offrir à Richard une captivité plus honorable. Philippe-Auguste félicita Henri de cette capture, en l'exhortant à ne pas se dessaisir d'un tel prisonnier, car autrement il n'y aurait plus de paix à espérer au monde; il lui offrait, en tout cas, s'il voulait le lui livrer, de lui payer ] au delà de ce que le roi d'Angleterre
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promettait pour sa rançon. Richard^ traduit par ^empereur devant la diète germanique assemblée à Worms, fut absous des crimes qu'on lui imputait; mais il dut se résigner à faire hommage à Tempereur pour s6n royaume^ en s'obligeant au tribut de cinq mille livres sterling.
Tandis que l'étranger abusait lâchement de Finfortune de Richard, son frère Jean cherchait aussi à en tirer avantage. Dans ce but y il se rendit à Paris , et fit alliance avec Philippe-Auguste; il , lui céda une partie de la Normandie et d'autres possessions, et reçut la main de la malheureuse Alice, avec la promesse que le roi de France l'aiderait à supplanter son frère. Mais Jean fbt repoussé en Normandie , qu'il voulait envahir^ et n'eut pas meilleure chance en Angleterre.
Le royaume anglais avait réuni l'argent nécessaire au payement de la rançon que le duc d'Autriche et l'empereur exigeaient de Richard. L'empereur Henri YI, malgré les sommes considérables que lui offraient le roi de France et Jean sans Terre ponr le retenir en prison , le rendit à la liberté, en lui donnant l'investiture pour cinq archevêchés et trente-trois évéchés, sur lesquels il n'avait pas la moindre autorité. Richard, revenu dans sa patrie, ne tarde point à débusquer les renards qui s'étaient installés dans la tanière du lion ; il fait déclarer son frère ennemi public, et, comme il n'obéit pas à la citation, il ordonne que ses terres et châteaux soient saisis. Après avoir été couronné de nouveau, il casse les donations et les ventes de terre faites avant son départ, ne les considérant que comme simples prêts^ et débarque sur le continent, dans l'intention de rendre guerre pourguOTe au roi de France. Jean trahit alors ses alUés, et, après avoir fait égorger pendant un repas la garnison d'Évreux^ il vint se livrer à Richard, qui dit : Je lui pardonnCy et f espère oublier ses torts aussi promptementquHl oubliera monpardm.
Les légats pontificaux parvinrent toutefois à faire condure une trêve entre les rois de France et d'Angleterre, « qui ne voulaient « plus, dit un récit provençal, s'occuper de guerre, mais seu- (c lement de chasses, de jeux et de faire tort à leurs barons. »
Richard s'appliqua pourtant à faire quelque bien aux peuples; il introduisit l'unité des poids et mesures, et chercha à réprimer les bandits dont Londres même était infestée. Le vicomte de Limoges ayant découvert dans le château de Chalus un bas-relief antique, Richard prétendit qu'il lui appartenait comme seigneur et suzerain; sur le refus du vicomte, il vint mettre le siège devant son donjon. Le vassal offrit alors de capituler; mais Richard ré-
TAOISliXfi CROISADE.
pondit : Puisque je me suis dérang éj je veux avoir Phonneur de FexpéditiaHi et le plaisir de les faire pendre ttms.
n paya cher son opiniâtreté; car, en montant à l'assaut, il fut percé d'un coup d'arbalète^ pendant que ses gens s'emparaient du chftteau et pendaient tous ceux qu'ils y trouvaient^ à l'exception de •v^ni Bertrand de Gordon^ qui avait porté le coup mortel au roi. Richard» devant lequel on le conduisit, lui demanda : Que faUje fait pour metuer?
Ce que tu nCas fait î répondit Gordon ) tu as tuéde ta main mon père et mes frères :je les ai vengés , et maintenant je subirai avec joie les supplices que tu me destines.
Bichard lui accorda son pardon et des présents ; mais à peine le roi eut-il rendu le dernier soupir^ que Bertrand fut écorché vif.
Au milieu des intérêts partiels qui agitaient l'Europe et conduisaient à la conquête des franchises, de la nationalité et de la science, ily avait un intérêt général qui ne cessait de rappeler les regardset les pensées vers la Palestine; c'était là le but des préoccupations religieuses de tous, lechampoù combattaient et souffraient des parents, des amis, des compatriotes. A peine Conrad IIl et Louis Vil eurent-ils abandonné la terre sainte, que les musulmans reprirent l'avantage; plusieurs princes succombèrent sous leurs coups en combattant, ou sous le poignard des assassins. Une armée d'Ortocides, campée sur le mont des Oliviers pour recouvrer Jérusalem, fut repoussée avec peine par les chevaliers. Noureddin, atabek d'Alep, occupait une à une les villes de la Mésopotamie^ et il put arriver jusqu'à faire ses ablutions au bord de la mer.
Les chrétiens, qui auraient pu facilement, en réunissant leurs forces, subjuger toute la côte de l'Asie, se consumaient dans des expéditions particulières, où ils déployaient une valeur impétueuse mais inutile. Les musulmans, habitués à considérer le résultat d'une entreprise comme le jugement de Dieu sur sa sainteté, étaient aussi prompts à se raminer après de nouvelles victoires qu'ils l'avaient été à se décourager lors de leurs premières défaites. Heureusement le calife, réduit à Bagdad au rôle de représentant inactif de l'islamisme, inspirait peu de craintes; mais les