TROISIÈME CROISADE
d'Arménie^ qui s'était rendue indépendante de l'empereur de Constantinople, et dont le chef prenait le titre de roi d'Arménie. Les croisés y trouvèrent un accueil sincère; puis ils traversèrent le Cydnus ou Galicadnus [Salef). Frédéric voulut y entrer à cheval, « juin, et se noya : mort plus funeste qu'une défaite ^ tant étaient grandes la confiance qu'il inspirait, et sa fermeté à maintenir la discipline. Frédéric, duc de Souabe , prit alors le commandement; mais ses gens affamés ne gardèrent plus aucun ordre , les maladies se multiplièrent, et un grand nombre de croisés retournèrent dans leur patrie; enfin Frédéric lui-même niourut à Saint-Jean d^Acre, aimant mieux perdre la vie que de souiller par ^incontinence un saint pèlerinage (1).
La prédication de la croisade avait encore été entendue dans d'autres pays. Henri II d'Angleterre se réconcilia avec Philippe- Auguste, et, s'unissant comme deux frères , ils prirent, le Français la croix rouge, et PAnglais la croix blanche ;[ils s'en firent le signe sur la bouche, le front et la poitrine, en jurant de ne la déposer ni sur terre ni sur mer, ni en campagne ni dans l'enceinte d'une ville, jusqu'à leur retour d'outre-mer. Beaucoup de seigneurs des deux royaumes répétèrent le même vœu , et il fut décrété que ceux qui ne se croiseraient pas payeraient le dixième de leur revenu et de leurs biens mobiliers, à l'exception des armes, des chevaux , de l'armure de chevalier, des livres, des vêtements , des ornements sacerdotaux et des joyaux. Un templier, on hospitalier, un officier royal et un clerc de la chapelle du roi, avec un ofBcier et un chapelain du seigneur du lieu , recueillaient cette dime saladine^ comme on l'appelait, à laquelle les moines eux-mêmes étaient soumis , de même que ceux qui se croisaient sans le consentement de leur seigneur.
La paix dora peu de temps entre les deux rois, et la dîme saladine fut employée à'payer leursdépenses de guerre; mais, lorsque Henri eut cessé de vivre , Richard , son fils, qui s'était révolté ng». contre lui , fit par repentir le vœu de se croiser, et toute l'Angleterre retentit du cri : Dieu le veut! Le premier acte de cette piété désordonnée fut de massacrer les juifs d'York et de Londres ; mais, comme Targent extorqué à ces malheureux et la dtme saladine , perçue avec une extrême rigueur, ne suffisaient pas pour l'expédition , le roi engagea les biens de la couronne , et mit en vente
(I) Cunv a physicis esset suggestum possê curari eum $i rébus venereis uli vellet, respondU malle se mori quam m peregrinatione divina ccrpu» suumper libidinemmaculare. (QoâoU Noiiac.,ap. Bacmeiii Gesch. der HO' henstaufen.)
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les dignités de l'État; la Normandie contribua eo outre génireuaement.
Les denx rois de France et d'Angleterre s'enteodireot pour diriger de concert rexpéditi^m 9 et prin^t des mesures sévèns popr répriiner excès de la foule qui les suivait. Les voleuis durent avoir 1# tête rasée, enduite de poix liquide et couverte de plumes. Ppii^r un spufBjSt, on devait être plongé trois fois dans la mer, et poi^r un coup d'épée, avoir le poing coupé. Les injures étaient taxées k une once d'argent cfay^pune. Le meurtrier devait être lié au ca^^vr^ de la victin^ , et jeté à Teau. Défense aox femmes jdle faire le voyage ; anx hommes, de déployer aucun luxa dans leurs vêtements et leur nourriture, et de se Ûvrer aux jeux de hasard. Les rois »e^}s av^i^nt k ^ égard toute liberté. Les cbeyï^liers et les cle^c^ pouvaiient risquer jusqu'à vingt sous en un jour et un nuit* Il était Mn3si permis anx seii^ents d'mtnes des rois de jouer, avec l^uf* pprmissioo, jusqu'à concurrence de la même somme, en leqr coi[ppagnie ou sur le navire; on accordait la même faveur auxserge)[it$de$ (6vêque$, des comtes , des barons , e&leur compagnie,.
Philippe-Aqgpçte , apri^ avoir reçu à Saint-Deois rorîflamme, le boif rdon et la c^ 4e pèlerin , et s'être fait bénir avec la couronne d'épines , s'embarq^^ h Qênes ; Richard partit de MarsdUe, et ils se réunirent à ]!d^in^. Jepn^s tous deux , et s'êLmi croisés plus par amour dp la gloire q^^ par dévotion , ils en revinrent bientôt à leurs ql|er^llejs» et se sép^èrent. Richard, très-fort daos les exercices de la chevalerie, mais peu habile dans Tart de k guerre, offrait le type des mceurs et des passions de son temps : plus prodigue que généreux, hautain^ obstiné tout ensemble et inconstant, c'était pour lui ur^^^iesoin d'imposer partout sa volonté, à quelque pri^ que ce ffii ; d'une activité turbulente, à laquelle manquait la persévéranœ, il était audacieux, brutal et inconsidéré; il se s^tijb tenté à l'aspect de cette beUe Sicile, k joie des Arabes et des Norn^nds. Sa spâur Jeanne , veuve du tci précédent , Guillaume II , était retenue prisonnière par Tancrède, qui régnait alors; Rich^d 1^ contraignit à rendre la liberté! cette princesse , et h lui ^esltit^er sa dot de vingt mille onces d'or.
II ne tarda point à j^pro^v^r dans c^te He que les Siciliefi9 avaient moins de patience que Ifô Anglais. Un jour qu'ils se promenait dans la campagne , il entend un épervier crier dans la maison d'un paysan ; la chasse étant réservée en Angleterre au roi et à un petit nombre de nobles : malheur au vilain qui aurait violé la défense I Richard entre donc chez le manant, et veut eni-
TmStÈMM CROISADE.
porter Toiseau; mais celui-ci résiste ^ et le repousse de cbez lui à coup de pierres et de bâton (I ) . Peu de temps après , ne se croyant p^sufBsantfnent en sûreté , il chassa les moines d'un couvent trèsfort par sa position , qui dominait Messine y et y mit garnison; mais lasMessinois fermèrent les portes de leur ville , et en refi^sèreot l'eatréfS auiL gens du roi d'Angleterre. Bichard courut au palais de Tancrède , qu'il requit de châtier ces bourgeois insoiants. Alors we partie d'entre eux obéirent à l'ordre qu'ils avaient reçu; mais les autres se réunirent sur les hauteurs i et tombèrent sur les Anglais qui les poursuivaient; en même temps 9 un grêle de pierres et de fléchas pleuvment des remparts d^ M^sine^où Riciuffd voulait pénétrer. Q parvint oependantà s*ea rendre maître, grâce aUK renforts qui lui arrivèrent ^ et il y planta la bannière d'Anglet^r^. Non content de ce succès^ Richard Qt jurer aux habitants qu'ils garderaient en tout temps une paix fidèle à l'Angleterre ;;ayapt enfin quitté l'ile^ la flotte anglaise fut jetée sur les côtes de Chypre ^ où elle reçut un mauvais acQp^il. ta guerre futdéclaDée aussitôt à Isaac l'Ange , qui en était seigneur ; Richard le Si prisonnier^ et constitua l'ile en royaume.
Pendant ce temps-là , Saladin continuait à remporter des succès en Palestine» où il ne restait plus aux chrétiens que Tripoli^ Antiodie etTyr. U mit le siège devant cette dernière ville; mais Conrad de Montserrat, beau-frère de la reine Sibylle et frère de BoBiface, alors prisonnier de Saladin , soutint par son courage 6{ son habileté la valeur des citoyens. Saladin lui fit promettre , s'il rendait (a place ^ de mettre Boniface en liberté^ sinon il jurait de l'exposer aux coups des assiégés; mais le prince répondit :
préfère IHntérêt des ehrétiens à vie de mon frère y et je me glorifierais d avoir vn martyr dan* ma famille.
La constance des habitants de Tyr fit accourir des chevaliers de toutes parts ^ de telle sorte que ce fut une campagne de héros, 0> Saladin dut lever le siège , pour attaquer Tripoli ; mais les Siciliens le firent échouer encore dans cette entreprise. Alors il dirigea ses arnoies contre Antioche , s'empara de Tolosa, et réduisit aussi Carac pa^famine. Guy de Lusignan , rendu k la liberté selon la promesse de Saladin ; se fit bientôt relever du serment qu'il avait fait de ne plus porter les armes ^ et, avec l'aide des Pisans^ alla mettve le siège sous les murs de Ptolémaîs (Saint-Jean d'Acre).
Saladin fit alors proclamer la guerre sainte par le calife de
(1) RoeCK DS HOVED, p. 672.
ONZIÈME ÉPOOrE.
de snfnt Jcaa Bagdad ^ cdF il ne s'agissait pas seulement de la défense d'Acre, ^^itS^' mais bien de faire la contre-partie des croisades , en envahissant TEurope pour combattre les Francs : invasion terrible au temps où trois cent mille Almohades étaient débarqués d'Afrique surks côtes d'Espagne. L'Europe pressentait peut-être , par instinct plutôt que par raisonnement, le péril qui la menaçait; aussi un grand nombre de chevaliers français et allemands , devançant leurs compagnons^ accoururent en foule , ainsi que dix mille Danois et Frisons; la garnison continua pourtant à résister. L'arrivée de Philippe- Auguste aurait forcé Ptolémaîs à se rendre si , par une délicatesse chevaleresque , il n'avait voulu attendre Richard, a6n que ce prince pût avoir sa part de gloire. Le roi d'Angleterre, qui pendant ce temps avait conquis Chypre, arriva bientôt à son tour ; mais les germes de discorde mal éteints ne tardèrent pas h se ranimer entre les deux monarques.
Sibylle et ses quatre filles étant mortes, Conrad prétendit que Guy de Lusignan devait laisser le trône à Isabelle, sœur de Si« bylle , qu'il avait épousée après l'avoir enlevée à son mari , Onfroy, seigneur de Toran. Ce fut alors un singulier spectacle que de voir Conrad , Guy et Onfroy soutenir avec acharnement leurs prétentions sur un royaume sans territoire , et les croisés oublier la cause commune pour soutenir celle de l'un ou de Tautre des concurrents. Philippe ajoutait encore à ces divisions en réclamant une portion du royaume de Chypre, conquis par Richard. Ce roi , de son côté , voulait la moitié des trésors du comte de Flandre, mort sans héritiei*s durant le siège : ce n'étaient partout que dissensions et querelles. Les Français , les Allemands et les templiers avaient pour adversaires les Anglais, les Pisans et les hospitaliers; au lieu de s'unir contre les infidèles , si les uns nKHH taient à l'assaut , les autres restaient, les bras croisés , à les regarder faire. L'insalubrité de Tair fit tomber les deux rois malades; or, comme Saladin leur envoya des médecins et des rafratchissements, il n'en fallut pas davantage pour que le vulgaire les accusât de correspondances sacrilèges avec les musulmans.
Enfin des personnes sages parvinrent à rétablir 1k paix ^ ou du moins à suspendre les haines jusqu'à ce que l'on eût emporté Ptolémaîs. Alors l'attaque fut poussée avec une nouvelle viguair; les assauts et les escarmouches se renouvelaient chaque jenr, et les fossés étaient comblés de cadavres d'hommes et de cbemox, moissonnés par le fer ou la maladie. Déjà , il avait péri (rius de soldats qu'il n'en aurait fallu pour subjuguer l'Asie entière ^ et la fureur excitée par un reste^ de fanatisme religieux poussait aux
TR01$l£li£ CROISADE.
excès les plus barbares. Richard surtout était devenu la terreur des mabométans^ à tel point que, longtemps encore après la croisade ^ les mères disaient à leurs enfants , pour les effrayer : Tais-toi, au j'appellerai le roi Richard (1).
On voyait pourtant briller, au milieu de ces haines furieuses^ des exe^^ples de charité et de désintéressement^ tant chez les mahométans que chez les chrétiens. On faisait trêve aux batailles pour donner des tournois où les musulmans étaient invités à se rendre ; ou bien quelque champion du Christ défiait en combat singulier ceu^d de l'islam avec toutes les courtoisies chevaleresques. On étalait un dévergondage somptueux^ et trois cents femmes de Chypre vinrent faire dans le camp un scandaleux trafic de leurs charmes^ comme au temps où leur île rendait un culte impudique à la déesse de Tamour. Un des faucons de Philippe-Auguste étant allé se percher sur les créneaux de Ptolémaïs^ toute Tarmée fut en mouvement pour le rattraper; mais les Sarrasins le prirent et le portèrent à Saladin, à qui Philippe paya la rançon de cet oiseau plus cher que ne lui aurait coûté celle de beaucoup de chrétiens.
Au milieu de ces épisodes ^ les musulmans continuaient à tenir bon dans Acre, a comme le lion dans sa tanière ensanglantée; o ils employaient le feu grégeois, et faisaient de vigoureuses sorties contre les chrétiens qai , déployant de leur côté des efforts presque surhumains, surtout les chevaliers de Saintp-Jean et du Temple, poussaient vjers la ville une colline de terre. Enfin, après trois ans de siège, neuf batailles et plus de cent combats^ Acre capitula, avec promesse que le bois de la vraie croix serait restitué aux chrétiens, ainsi que seize cents prisonniers , et qu'il leur serait compté deux cents pièces d'or. Saladin ayant différé à ratifier la capitulation^ Richard fit massacrer cinq mille malheureux sans défense.
L.a ville fut partagée entre les nations qui avaient combattu; mais Richard y exerça bientôt un pouvoir despotique. I^pold^ duc d'Autriche, ayant planté sa bannière sur une tour, Richard la fit jeter dans le fossé; les Allemands^ irrités de ce procédé, sortirent de la ville pour aller camper en dehors des murailles, et le duc attendit pour se venger qu'il trouvât le lieu et le temps
(1) Le roy Richard fit tant d'armes outremer, à cette Joys queU y fti, que quant les ebevaus aus Sarraiins avaient pauour d'aucun bisson, leurs mestres leur disent Cuides-tu, fesoient à leur chevaus, que ce soit le roi Richard d'Angleterre? Et quant les en/ans aux San'azins bréoient^ elles ( Iei« mères) leur disoient : Tai-toy, tai-loy, ou je irai qnerre le roy Riclinrt, qiii le tuera. (Jof?( ville).
ONZliME ÉPOQUE.
favorables. Philippe-Atiguste^ qui voyait son autorité compromise^ abandomm la terre sainte ^ en y laissant dix mille fantassins et cinq cents chevaliers > avec l'argent nécessaire à leur entretleo pendant trois ans. Avant soft départ ^ il jora de fi^ pas iftqniéf^ les États de Richard pendante absence , et fut s«hié par Média comme le roi le pios puissant de l'Europe. Le patriarche lui doDim des bénédictions et des palfties^ et les Français se réjouirefit lorsqu1ls le virent ràpporter Foriflamme à Saiùt-Deiris, en rendant grAces au saint patron qui hii avait conservé la vie sMvé ét Ut acquérir de la gloire.
Richard restait avec ceM mille hommes; après avoir remis Plolémaïs en état de défense^ et fait reconnaître Oiry de lAisiftim pour roi , avec Fexpêctative du tréne à Conrad, it commença ane série d'exploits qui tiennent du roman ^ et qui loi valurent le sarnom de Cœur de Lion. 11 défit plusieurs fois Saladiti et son frèf6 Malek-el- Adel ; mais ces princes détruisirent Ascalon et fortifièrent Jérusalem , tandis que les chrétiens s'occupaient de relever lean villes déinantelées.
Après avoir exercé longtemps sa vdeur sans réflexion et sans résultats y Richard mit en avant des paroles de paix; maïs ce fM en vain qu'il insista pour la délivrance de Jérusalem ^ et qv'il offrit à Malek-el- Adel la main de sa sœur Jeanne de Sicile ^ avec le titfe de roi de Palestine. Conrad de Tyr était tombé soicis le poigâard de deux envoyés du Vieux de la Montagne^ et l'on voulut méwe que ce crime eût été commis à la demande formelle de Ridiard. Hmi de Champagne épousa la veuve de Conrad , et fut prodamé roi dê Jérusalem à la place de Lusigman y qùi obtint de Richsffd le royaume de Chypre. Le <nonarque anglais se proposait d'mstaller Henri dans Jérusalem; mais les difficultés du voyage, la guerre qui tait allumée dans Ptolémais entre les Pisans et les Génois j l'ina^hm de Léopold d'Autriche, et |iltis encore les fionvelles de l'Angleterre, où la rébellion avait éclaté, le déterminèrent k songer m départ.
Il réunit, en conséquence y cinq seigneurs francs, cinq templiers, cinq faospitaKers et cinq de ses compatriotes, pour qu'ils eussent à décider s'il fallait assaillir Jérusalem, assi^i^ Damas ou Béryte, ou marcher sur TËgypte. La dernière propositioQ l'emporta; mais elle produisit un tel dissentiment entre les Anglais et les Français qu'ils se retirèrent désunis. Richard avait perdo l'estime et rafTection des croisés, malgré les merveilleux exi^oîts qu*il accomplissait dans les jours de bataille. Il dut donc se cootenter de conclure avec Saladin un armistice de trois ans, trois
TAOlSliME GR01SÀ])Ï.
mors, trois semaines et trois jours , pendant lequel temps les chrétiens re^erirtent en possession de la plage étroite qui s'étend de Tyr à Jfoppé; Ascalon, Gaza^ Daronn devaient être démolies. Quant à la reslftotion des prisonniers et de la sainte croix, il n'en fut pm qfteslion. Les chefs des deut armées jurèrent le traité, les uns snr i'Évaingile, les mitres sur le Coran. Richard et Saladrn toochèreitt hi main des ambassadeurs; les cfaeyaHers chrétiens, «près avoir fété par des tournois une paix plus désirée que gk)^ rieuse, allferenf visher le sctint sépulcre, qu'ils n'avaieitt pu détirrer^ pois se préparèrent à regagner l'Europe. Que^u'un moiMrant de loin Jémsailein au roi Rîebard, celui-ci secotivrit les yem de sa eeitte d'armes^ en s'écriimt : Seigneur Dieu, que je ne voie pas tts eUé sirinte^ puisqu'U ne wtertpoâ donné dé déHvrer des infidèles!
Richard s'endwnrqua souffrant; comme les promesses qu'A avait reçues du roi de France ne lui donnaient pas une entière sécurité^ il résolut de faire le tour par l'Italie €ft l'AHentagne. Jeté par la tempéée prèn d'Aquilée, il prit un vêtement de pèlerin pour traverser les États du duc d'Autriehe ; mais ce seigneur^ chez qui vivait toujours le souvenir de l'outrage reçu, surprit sur ses terres le mdbenreux prince, et^ sans s'inquiéter de ta trêve de Dieu, Fenferma lâchement dans le château de Tierenstein. Il tendit en-^ suite Bon prisonnier pour soixante mille marcs à l'empereur Henri YI, qui se proposait de tirer bon parti de cette aventure*
On ignorait partout le sort du roi Richard , lorsque , du donj(m où il éttfl captif i il aperçut le troubadour Blondel de Nesie, dont il se fit reconnaître en entonnant une chanson qu'ils avûent composée ensemble. La nouvelle du malheur du roi et de la lâcheté de Léopold parvint aussi en Angleterre; alors les grands vassaux , les chevaliers et les évéques anglais fournirent la rançon de leur suzerain, suivant la loi féodale, et la reine Éléonnre vint elle-même l'apporter en Allemagne (i).
Ainsi se terminait la troisième croisade, qui coûta des torrents de sang > et du plus pur ; en effet, comme on avait exclu les vagabonds et les hommes souillés de quelque méfient , il ne s'y rendit que des hommes d'élite , armés d'arbalMes , couverts de cottes de mailles et de boudiers de cuir (qui leur donnaient l'air de porcs-
(1) La détkntnca de Rieiittré a été consfdérée jusqu'ici pluMt comme une aventare romanesqpe qiie comme un fait véritable, la seule autorité à Tappui consistant dans une chronique -de 1455, citée par Fauchet dans les Anciens poètes français. Cependant i! a été publié en 1839, à Paris, une Chronique de Rains ( tteini^ % presque contemporaine , oh se trente lliistoîre du ménestrel Blondel.
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ONZIEME ÉPOOUE.
épies quand ils étaient hérissés des flèches des Sarrasins). Ce n'était plus une dévotion aveugle qui poussait à ces expéditions. Les sentiments chevaleresques avaient remplacé le fanatisme reUgienx ; aussi voyait-on, le lendemain d'une bataille acharnée^ FAnglais et le Kurde assis à la même table , et l'un pirodigu^ à Tautre, devenu son prisonnier, autant de soins qu'il lui avait asséné de coups pour le désarçonner. Quelquefois encore , le chevalier croisé obligeait le musulman à confesser que la dame de ses pensées l'emportait en beauté sur toutes celles du noonde. Quand le châtelain de Coucy^ qui était venu en Palestine pour mériter un nom glorieux, l'amour de sa dame et le paradis , se sentit Messéà mort, sous les murs de Saint- Jean d'Acre, il recommanda que son cœur fût envoyé à Gabrielle de Yergy, dame de Payel. Ce fut le mari qui reçut le message , et , dans sa fureur jalouse , il fit manger i l'infortunée le coeur de son amant ; elle en mourut de douleur, et son meurtrier, pour apaiser les remords de sa conscience, fit le pèlerinage de la terre sainte.
Cette époque fut véritablement celle où la chevalerie parvint à son apogée; elle était en si grand renom que Saladin loinnéaie voulut recevoir cet ordre glorieux. Du reste , par sa valeur et st courtoisie, il rivalisait avec les meilleurs guerri^ chrétiens. Homme d'action aussi bien que politique habile , chaste pour on musulman, il savait maîtriser ses passions quand il le fallidt, pour dominer celles des autres. Il allégea les tributs qui pesaient sur ses sujets, et trouva pourtant moyen, au nûlieu de ses guerres, de construire des mosquées , des hôpitaux et la citaddle du Caire avec ses puits merveilleur. Ayant fait prisonnier Hugues de Tibériade, il lui demanda pour sa rançon cent mille besants; sur sa réponse que tout son avoir et son pays '^tier ne soffiraient pas , à beaucoup près , pour compléter cette somme : Je f accorde un an y répliqua-t-il , et certainement il n'y aurapfM dans ta religion un seul vaittaM homme qui ne s'empresse de t'assister.
Seigneur, reprit le prisonnier, j> ne connais, parmi les chrétiens, aucun guerrier plus vaillant que vous; partant, permeites-mei de vous requérir d'un don.
Saladin lui fit aussitôt présent de la moitié de la somme; les autres émirs complétèrent le reste , avec dix mille besants de jhs, qui furent donnés au chevalier en lui rendant la liberté.
Saladin allait vêtu simplement, ne buvait que de l'eau, priait exactement aux heures réglées, et regrettait de ne pouvoir accomplir le pèlerinage de la Mecque. Afin de mieux ressembler m
TA0I81ÈM£ CROISADE.
premiers disciples du prophète, il méprisait les poôtes et haïs* sait toutes les sciences. Un philosophe ayant publié certaines spéculations nouvelles^ en opposition avec la secte dessaféens^ à laquelle il était dévoué, il le fit étrangler. Son étude unique était le Coran, qu'il lisait inéme à cheval , en conduisant ses troupes à Tattaque.
Il montrait le plus grand zèle pour la justice^ et, quand il ne s'agissait ni d'acquérir un royaume > ni de protéger la religion du prophète, il était doux et humain. Il disait à son fils El-Daher, en lui confiant une province : a Aime et honore Dieu^ source de f tout bien; accomplis la loi , car de ta fidélité à Tobserver dépend c ton salut. Crains que l'homicide ne retombe sur toi> parce que a le sang versé ne dort jamais. Cherche à te concilier Famour et c l'estime des sujets; rends-leur justice, et prends soin de leurs f affaires comme des tiennes. Tu devras compte à Dieu du dépôt c que je te confie en son nom. Use d^égards envers les émirs,*les f imans, les califes et envers quiconque est dans un rang élevé , c en 8(mgeant que je ne suis monté aussi haut que par la cléc menée. Ne nourris point de haines, et n'offense personne^ parce
que les hommes n'oublient les torts qu'après la vengeance, et 4 m»n. « que Dieu seul pardonne au repentir, parce qu'il est bienfaisant 9 et miséricordieux. »
Cinq mois après que Richard eut quitté la Palestine, Baladin mourut à l'âge de cinquante^sept ans, ne laissant ni palais, ni jardin, ni aucune propriété immobilière ; on ne lui trouva, pour tout trésor, que quarante-sept pièces d'argent et une d'or. Au moment d*expirer, il dit à l'un de ses officiers : Prends cet habita wunUre-lê aux croyants, et déclare-leur que c'est là tout ce que pourra emporter avec lui le maître d'Orient.
Ses États furent partagés : Afdahl, l'aîné de ses fils, occupa Jérusalem et Damas; El-Aziz, l'Égypte; un troisième, Alep ; un autre, Amath ; son frère Malek-el-Adel, la Mésopotamie. D'autres princes reçurent soit quelques villes, soit une province ; les généraux de Saladin ne se résignèrent à subir de nouveaux mattres qu'à la condition d'obtenir d'eux des privilèges et des possessions. Ces différents États de Ayoubites conmnencèrent à se faire la guerre entre eux; Malek-el-Adel , qui s'était signalé par sa valeur durant les croisades, attirant tous les regards, songeait à profiter des dissensions générales. La force manquait an calife de Bagdad pour réprimer ces agitations; il se contentait de répondre à ceux qui s'adressaient à lui i Dieu demandera compte à vos ennemis du mal qu'ils vous ont fait. Les princes d'Europe n'étaient pas eux-mêmes
ONZIÈMe ÉPOQUE.
assez biennvisés ni assez miis pour saisir une oecASi<m «iisst fovonh Me ; cependant ils firent passer en Palestine qoekfues honmies el quelque argent, qui servirent à violer la trêve conclue par Ridiard sans qu'il en résuHârt rien d'rf^portant. La succession m trône de Jérusalem devinit même de Muvean une cmise d'àrdëntes inimiciés entre les Latins. Il fut enfin donné à Almaric IT de LusigniË, roi de Ghjrpre, qdt époi^s» Isabelle^ fiHe d'Almaric I"^, doit Onfby de Toram, Conrad de Montferrat el Henri de Champagne arasent successitemeul reçu eette coaromié^ en dot.
Le mcruvement que nous avoua vu^ durant ee sîèckv s'aooéléfer dans la vie politique et renouveler presque la fttce de là société^ se faisait aussi sentir dans la tie iniellect«eHé) tes université» eo étaierrt le eefitre. A Timilâtion de la seciété eitile^ eilet êè constituaient en communes, avec des honneurs et des franchises pour les profi^etfrs et les éecMiers. Avivées bientôt par cet intérêt qui natt ded eonimunîcationa verbales entre les mattres et les dl»ciples^ elles devinrent des foyers indépendants d'études; ce qui les faisait croître en force et en d^té. La disette de litres et de moyens d'inslrtiction particulière leur donnait sirrtowt nne gnmde importaneè ; car la néoessHé d'«pr»rendre de vive Toix fMsait que les cours n'étaient pas snitis par de jeunes garçons, niM par de» hommes faite et considérables, qui, réunis en c^pnratinns énergiques, eomme tout ce qtri existait alors , participaient à Fadministrartidn publique. t}n sav^t en renom commençait à professer; une foule d'auditeurs accouraient ponr l'entendre; d'antres dotn teu^s, profitant de ce concoors, venaient an même lien r^épiodre lescMnaissanées qu'ils avarient ftcquises, el H se formait aimiafia unirersité sans décret à& FÉtat, sans qnH y edft même anémie pensée d'un but public quelconque^ Les pTofesseors étalait rémunérés par les étudiants, et l'université ne se sontenattqoe par leur réputation; du reste, c'était pour eàx un pni^nt mêtif d'émulation que de se trouver exposés dans leur chaire anx regards de toute l'Europe littéraire.
Les villes, qui trouvaient de grands^ avantages dans le concours