‹ Histoire universelle (volume 5)Chapitre 58 sur 86 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

LA 8G0LA8T1QUB] ET hk TiSÉOLOGIB*

La philosoptiie avait laissé, à travers les siècles que nous venons de parcourir, des traces trop fugitives, et ses progrès avaient été trop isolés; nous avons donc attendu qu'elle se fût ouvert une plus large carrière pour donnei^ une idée de son ensemble. Les premiers Pères du christianisme avaient pris pour unique fonde-

(1) dëst iatà ré(;ërimieili ifàé k flôn^lé â éofeiméUéttféfii déclaré que l« ehoix deft Jc^<>t serdt (stH il râtedfei etfttlMératimi* da mérite, et taon delà noblesse.

ONziiMS ipootrs.

ment de leur science la sainte Écriture, l'expliquant et la commentant selon leur propre sentiment et celui de FÉglise. Aa dualisme de Simon le magicien, de Bardesane, de Manès, ils opposèrent l'unité des lois, Tharmonie des causes et des tendances; au panthéisme transcendant de Valentin la conception pure de H* déal et l'impénétrabilité de la nature divine ; enfin ils combattirent les nouveaux doutes qui s'élevèrent sur les rapports entre le Créateur et la créature dans les discussions avec les pélagieos et sur la grâce. Lorsque l'âge d'or de la littérature chrétienne fot passé, on se mit à étudier les Pères eux-mêmes, à en faire des extraits et des recueils pour s'appuyer au besoin de leurs assertions; mais, outre cette théologie positive fondée sur l'autorité; d'autres employaient le raisônnement à concilier la foi avec la raison, l'orthodoxie avec la dialectique, et en même temps à déterminer les phénomènes de l'intelligence et les opérations de la logique, l'origine et la valeur des idées, les fondements de la connaissance : en un mot, ils fondaient une métaphysique.

Boêce tira de la philosophie grecque et païenne tout ce qui pouvait soutenir les idées chrétiennes, en développant dans son Organon le raisonnement, sans mettre la foi en péril ; il est l'anneau qui rattache les temps nouveaux au passé. Devenu l'auteur universel, il contribua à donner aux esprits de la pénétration, de la flexibilité, de la vigueur, en les habituant à une argumentatioo rigoureuse et précise ; mais il s'en tenait à l'argumentation seulement, et il donna naissance à une dialectique toute de formes, qui fut nommée scolastique^ à cause des écoles fondées par Oiarlema'gne, qui constituaient le foyâ* de la science à son époque. C'était une philosophie de méthode, de catégories, véritable algèbre de la raison, employée à l'usage de la théologie, pour établir! l'alliance entre la foi et la réalité objective des vàîtés révélées. L'intelligence, poussée vers la plus sublime des coo-* naissances humaines, celle de Dieu, avant d'y avoir été préparée par une instruction convenable, ne soumettait pas à l'examen le système entier des croyances, et n'élevait aucun doute sur la révélation elle-même; partant de généralités indubitables parce qu'elles étaient révélées, elle se bornait à soutenir et à défendre certains dogmes partiels, à expliquer comment il fallait accq^ter la révélation et comprendre le sens commun, prête à renoncer à la discussion dès que l'Église avait prononcé. Ainsi, dans Torigine, la philosophie scolastique resta entièrement sidK)rdoDDée à la théologie ; ensuite elle marcha de compagnie avec elle ; enfin elle s'en sépara tout à fait.

tk SGOIASTIQUB ET LA THÉOLOGIE.

A là première de ces trois phases se rattachent saint Augustin^ et plus tard Boêce et Cassiodore, puis Aicuin^ Tami de Char* lemagne^ et son disciple I\aban Maur^ qui combattit Gotschalk^ champion de la nécessité de la grâce; il prouva] que l'aspiration naturelle an bien est restée à Thomme, et qu'il n'est pas contraint ^' par les dons de Dieu, mais excité seulement^ avec la faculté de résister.

Tous ces scolastiques créèrent des écoles, non des systèmes ; oe fut au contraire un système, et non une école^ que fonda Jean Scot, dit Érigène (1). Raisonneur solitaire, savant dans les lan- seou gues grecque^ latine et arabe^ versé dans la connaissance d'Aristote et de Platon, il se rapprochait de ce que les Grecs ont de mieux; dans son livre de Divisions naturssy il considéra la philosophie comme la science des principes et comme inséparable de la théologie^ attendu que Dieu est la substance des choses, et qu^elles proviennent de lui et retournent à lui. Ces opinions^ qaTû manifesta dans sa traduction du faux Denys l'Aréopagite, l'auraient, sans la foi chrétienne, entraîné au pur panthéisme (2). Après avoir posé la première unité, il recherche comment la pluralité put en sortir, et sous les contingents il ne découvre rien de réel que Dieu, intelligence de toutes les choses, qui, se répandant sur toutes, les produit et les fait subsister, jusqu'à ce que toutes retournent se confondre dans l'unité; alors la substance incréée rentrera dans le repos, et la nature prendra cette forme qui n'est ni crée ni créatrice.

On lui soumit la question soulevée entre Gotschalk et Raban Maur au sujet de la grâce ; maïs, en panthéiste, il dut nier que le mal existe réellement, et le réduire à une négation (3). U n'est donc dans la pensée de Dieu aucune prédestination à la douleur; le

(1) CTest-à-dire l'Irlandais, natif d*Érin. Pierbb Huort. Jean Srigène Seot^ Yonder Ursprung einer christlichen Philosophie.

(2) Ck>lecbrooke a signalé nn rapprochement des plus étranges. On lit dans la Karika anUqne, roonament de la philosoptiie indienne Sankya : « La nature, radoe de tout, n'est pas produite. Sept principes sont en même temps, produits et prodactifs ; seize sont seulement produits. L'&me n'est ni produite ni prodocU^e. Or Érigène débute par ces paroles précises : Videtur mihi divisio naturx per quatuor differentias quatuor species recipere, quarum prima est qum créât et wm ereatur, secunda qux ereatur et ereat, tertia qwc creatur nec creat^ quarte denique qu« neque ereatur neque créât. Ck>niment le passage du philosophe indien, passage original et qui ne se trouve point ailleurs, s'offret^l ainsi placé comme en épigraphe dans le livre de. Jean Scot P

(1) Peccatunif mors, pcena, iustitix,vitm, beatiiudinis, dejeetus sunt : per hoc si abeo non sunt, quis audeat dicere in eis aliquid esse ?

ONZIÈICB ÉPOOtTB.

bien existe, puisqu'il est Dieu méme^ et il se poumût cpili y eût en Dieu la volonté de prédestiner les élus à la béatification finale. C'est la liberté de la pensée qui Favait amené à cette hypothèse transcendante^ car il avait tracé ces mots en tAte de son livre : « L'autorité' dérive de la raison^ et non ceHe-ci de eeUa-là; « toute autorité qui n'est pas soutenue par la raison n'a aucine « valeur. »

Gerbert^ qui fut ensuite le pape Sylvestre U, véritable Ptitaarateur des études en Europe^ produisit Fulbert de Chartres^ et celui-ci forma Bérenger de Tours, qui poussa la Uberté jusqu'à combattre les dogmes de l'Ëudiaristie (i). Les apcdogisles de k réforme le comptent par ee motif, avec Scot Érigène, au nombis de ses premiers propagateurs, ëaint Pierre Damien et Lanfinae perfectionnèrent^ en le réfptant, Tapplioation de la dialectiqHi i la théologie. On peut dire que le dernier ressuscita la critique^ car il examina^ confronta, corrigea les textes tilsifiés pi|rBér«iger. Il fit usage du mode oratoire, en s'effranohissfflit des ehalnas étroites des catégories; réprouvant la subtilité des tn^pes ^ des syllogismes, la vanité fallacieuse de la dialeoticpie d'Aristote, il appelle savant qui connaît et glorifie Dieu ; selon lui encore^ eatendre le mystère et la sagesse de la Divinité, est la plénitude de la science.

saint Lanfranceut pour disciple Anselme d'Aoste, prieur du Bec, pois ^^uSi. archevêque de Gantorbéry, réputé supérieur à tous ses comteBiporains pour la sagacité de son esprit et sa {»été, qui lui velereat d'être appelé un second saint Augustin. Buivant les traces de ce grand saint ^ il donna sur l'essence divine^ sur la Trinité, sorrincarnation, sur l'accord du libre arbitre avec lagrftee^ des démonstrations qu'on respecte encore aujourd'hui. Dans le Momlo^nm sive exemplum meditandi de ratione fidei, il cherche à ramener toutesles vérité^ religieuses à une mênie série de raisonnements, et à expliquer la science ()es c|i.o^ sqrnaturplleç par des prinpîpcs rationnels; i) fonda ainsi ia métaphysique sisolastique et la tlràoiogie naturelle. Admettant l'infaillibilité de la foi , il attribue à l'esprit humain la tâche de se développer parla science , et réserye à l'étude de la métaphysique la parole révélée, ^ b phys^q^^ celle de \^ najtur^ manifestée par les sens. Afin de constituer l'unité, il chercha l'idée universelle qui m pourrait subsister comme perception de l'esprit qu'en imi^iquaut 4a réalité de Tobjet; \\ crut que c'était celle d^ la perfection infinie du bien

(1) Voy. t. IX, chapitre 33.

Là. SGOLAffiQVB £1 hJL fViOLOGIE.

Wfirim», de Dieu, qui^ dans t'ordra logique , ^ tnNivô à latéte de toutee les idées, eotnme de tous les ètves dans Fordfe réel.

Lorsqu'il met en scèue un igaorant qui efa^Nrehe k vérité par i'ioleHigence pure y ou poiirrait croire que saiat Aaselaie a prévu les ténéritésdeFidite$ néanmoins il proteste à ehaque insiant que la £Di ne cherolie pas à eomprendre, maisà croire (i ), et qu'il est téméfaire de disputer contrôla foi. Seulenaent il se deq^uide si li raison, loin de s'opposer aux vérités révélées, ne les eenfirnie pas, et il essaye de djéfifionirer qu'il en ^st amsi.

Cstti qui sont aceopitumés à eonsidérer le moyen âge avec les préjugés dédaigneux du siÀelepassé doivent rester étonnés q^iand itsidmdeiit aveo bonne foi ces philosophes , et voient combien , émVigwnfamêe fhonehalëmiê des doltres, le besoin de pensepr agi^ un ces esprits méconnus, eombisQ ils se livraient, safis scrupule et san^ apiNr^hensiap, au libre usage de leur raison, et tentaient la solution des problèmes fondamentfiax de la philosophie. Consul^ Umi plMtét leutf désir que la faoUUé éê PeafieuHon m tries pt^opres fomsy quelquèê'-^ns de mes frères me demandèrent de ne rien 4^ nmirer à faide des saintes Écritures^ mais^ dans tout es que fert" kepreadrais, d'établir sens une fimne facile à swure^par des ar^ gummUs è portée commune et par une Oseussim simple, de ne rien prouver qu^à l'aide de la raison rigoureuse et nàeessaire et par Fipidence de la vérité (8). Ainsi s'exprimait le prieur du Beo ; alors Urechercbeles preuves derexistence de Dieu, non pour eombaitre l'athéisme, dont étaient bien éloignées ces Ames pieuses, m^s ppur rmidre eofl»p(e à lui^ioAme et au» siens de leurs croyances munes, par besoin de contemplation intellectuelle.

Anselme d^rwine les limites de la philosophie et de le théologie; puis, avec des arguipeqts d'une extréiïie subtilité et une inr duetion perspicaee , il aborde les problèmes les plus scabreux. La Ihéeiogie lui a enseigné que pieu existe en trois pen$onnes, et il n'en doute p«s; meis il se propose d'arriver au dogme lui-même à l'aide de leréfles^ion. « L'immense variété des biens, dit-il» ne <K peut subsister qu'en vertu d'un principe de bonté un et f universel, à l'es^enee duquel tousparticipentplus ou moins. Bien ^ que /cette qiielijt^ générale d'^re bon puisse se préseeter sous « le forage de vertus gecondeires, toutes se résoivefit pourtant « d^ps le beau et l'utile , d^nx aspects génén^ux du principe ab-

(1) « Je ne cherche pas à comprendre les yérités pour y cr^re, mm crois pour les comprendre, sachant bien que, si je ne crois pas , je pe cpfuprendrai rien. » C'est le credimi» ut cogno$eamus de saint Augustin.

(2) Saneti AifSBUii Prstfat, ad Monologium.

« 8oiu du bon. Gelui-d est nécessairement tel par lui-méiiM^ et « aucun être ne Test autant que lui; il est donc souvenûneiiMiit a bon, et en conséquence souveramement parùut (i). a En argumentant de même de la grandeur inhérente à duh

< que être, on arrive nécessairement à un principe de grandeur, c et par conséquent de bonté absolue. La qualité d^être ausâi « qui appartient à toutes les individualités, se résout inoontesta- « blement en un principe absolu d'être, par lequel toutes sont a indispensablement.Lagradationdedignité parmi lesêtresnepeut

< créer une hiérarchie sans terme; elleexige nécessairement une a dignité supérieure à toutes les autres ; car, en supposant même a plusieurs natures parfaitement égales en dignité, la condition à

< laquelle elles devraient cette ^idité serait précisémait cette

< unité supérieure et plus digne , qui, ne pouvant exister que c par elle-même, est nécessairement identique au principe ab-

< solu de rêtre, du bon, du grand (2).

c Cette puissance suprême, cause de son existence propre, ne

< peut être venue après elle-même, ni être inférieureàeUe-méme*

< Direz-vous qu'elle fut faite de rien et du néant? en passant « même sur l'aî)surdité d'une telle conclusion, il faudrait^iire que c le néant lui-même est cause , et que, se trouvant supérieur à « cette puissance suprême, il est incontestablement lui-môme c cette puissance suprême, l'être par excellence; ce qui implique Qt contradiction. Force est donc de conclure que cette suprdine c puissance existe d'elle-même et par elle-même, c'est-à-diie c qu'elle est elle-même l'agent qui la créa, et la matière dont elle a fut créée (3). »

n poursuit son argumentation en disant qu'un être inteiligeDt ne &it rien si la forme de la chose à créer ne préexiste dans le sujet créant d'une manière intelligible ; d'où il résulte que les êtres existent déjà réellement , par rapport à l'être créateur, avant de passer à la condition de créatures (4). La forme des choses dans l'intelligence divine est la manière dont cette intelligence les par^ à soi-même, c'est-à-dire sa pensée. L'essence divine a donc psr/e toutes les choses avant qu'elles fussent, afin qu'elles fussent par elle. Cette opération se reproduit en nous quand nous voulons faire une oeuvre qui exige un dessein; mais^ entre le créatear et louvrier^ il y a cette différence que le premier crée par lui-même

(1) Monologiumt c. I.

(2) Jbid., c 4.

(3) JWd.,c.6.

(4) rbid., c. 9.

LA SGOLAffnOinB BT LA THiOLOGII. 489

sans le secours d'objets préexistants. Quant à cette porofo de la puissance divine^ elle n'est autre chpse que la puissance divine elle-même, puisqu'elle n*a pu faire les choses qu'à Taide de là parole , et n'a pu les faire que d'elle-même (1).

La puissance divine ainsi identifiée avec son verbe, il établit qu'existant seulement par elle-même , comme la vie n'est que l'être continué à chaque instant, rien ne saurait vivre que delà vie ou idutôt de l'être qui dérive continuellement de la puissance supfène(2); il en conclut que la nature suprême n'a pas eu de commencement, puisqu'elle n'a pu devoir l'êtrequ'^ soi-même; qu'elle n'aura point de fin , parce qu'elle ne saurait vouloir sa propre destruction , qui serait la destruction du bien; quesi elle pouvait être anéantie par un autre, elle ne serait pas suprême.

Le Prologimn, ou la foi à la recherche de l'intelligence, est une prière à la cause première^ où saint Anselme se propose de trouver à la foi une preuve simple et décisive, sans recourir aux arguments compliqués duMtmologium. L'inseï^ qui dit // n*y a pas de DieUj conçoit pourtant un être qui serait supérieur : à tous^ sauf qu'il affirme qu'il n'existe pas; mais cette allégation se contredit elle-même, car l'être auquel elle accorde toutes les perfections^ bien qu'en lui refusant l'existence^ se trouverait inférieur à un autre qui réunirait l'existence à toutes ces perfections. On est donc contraint^ par l'idée qu'on s'en forme, d'admettre que cet être subsiste^ puisque l'existence est une partie nécessaire de la perfection.

Après avoir donc prouvé dans le Monologium que Dieu existe comme cause première, il tire ici cette croyance de la constitution nécessaire de la pensée et de ses lois inévitables ; preuve déduite, elle aussi, de la notion de la raison , en supposant un rapport de coexistence et de dépendance permanente entre l'idée que nous concevons et l'être qu'elle représente.

Ne reconnaissons-nous pas là les deux arguments développés plus tard par Descartes? et n'est-il pas merveilleux qu'un moine du onzième siècle ait trouvé et exposé avec autant de précision la seule preuve complète et satisfaisante de l'existence de Dieu (3); qu'il ait élevé la conscience jusqu'à la notion de l'être, et ne se sdt proposé rien moins que d'édifier une théologie doctrinale sur une conception de la raison? Toutes les objections qui furent

(1) Monologhm, c. 10, 11, 12.

(2) J6ûf.,c. 13, 14.

(3) BovcOTTré, Histoire des preuves de Vexistenee de Dieu ; Pans, 1841 .

faites à Descartes se retrouvent dans celles qui eot été opposAst à Anselme par le moine Gauniilon.

Une égaie habileté dans la dialeotique^ avea plus de clarté et d'érudition , se montra chez Ildebert de LavanUn^ ardievéqne de Tours, qui^ dans le Tractatusphilonophieus et dmslAMerûHêpkilosophia, offHt le premier essai d'an système popidtire.

Dans VI$ago§ê de Porphyre, commentée par Boèce , et qai était considérée comme introduction à l'étude TAristete, se trovr vait cette phrase : « Je ne chercherai pus si les gemras et les «r a p6^ eiciitaienl par eux-mêmes ou seulement dans riatdlîgeDes; « ni^ au cas où ils existeraimit pur eux-mAn|es, s^iis sont sorpo?' ff rek , s'ils sent distincts des objets sensiblas ou êoœpris es eux a comme partie. » Ge qu'il n'avait pas ekêrêhé, sas smcassauiSy libres de (loisir entre Aristote et Platon^ entre Boôee et Porphyie^ voqlurent l'explorer; or, comme on pouvait arriver à deux solutions Afférentes^ les esprits studieux restèrent paitagés en deux camps opposés. Cette question des «M^rsatuv, iHjjk abordée par les plus profonds penseurs de l'antiquité , fut easate débattue par les philosophes alexandrins, puis par ceux du flieyea ftge. Quelques moderoes s'en sont moqués avec légèraté^ sans m eompeendre la portée, sans voir qu'elle constitue (e proUèM fondÂmental de la philosophie; problème qui varie sefeu las temps^ mais qui reste inévitable, car la première 4emande à se iuK est eellerci i Le tout a^-il son fondmêiU dam la mahàtê dts choseSy ou n*est'U qu'une simple combinaison de notre esprU, feik par noms pour notre usagef

Le problème de la réalité objective des connaissancee huauiass se réftout en deux questions : Les idées individuelles existentreUss hors de nous? Les idées générales existent-eUas ? Gomme Tuée et l'autre aoqlèvept une foule de doutas perticuliers, la sniutien de chacune des deux questions sert de bas^ à un système différent. Admettez-vous que les idées générales soient déaaées de toute véalitâ pbjeotive, il n'y aura plus au monde que des individus $ les genres et les espèees^ les lois et les priecipfls de tonte sorte, l'ordre de l'univers et Dieu, les droite et les devoirs seront des chimères de la pensée ; or, icomme les vérités loétaphysiqnes engepdnent les vérités pratiques, ee sera folie àe sacrÛler ces goûts au bien de touç, et l'égellsme, le ^vannie. Tanarchie régneront le front levé. Celui qui soutient, au contraire, que les objets des idées générales existent indépendanmient de l'esprit qui les conçoit, peut croire que les idées existent uniquement dans leur principe, qui est pieu. Le prendep est |e système

LA SCOLASmim Vf LA niOLOGIE.

empirique , l'autre le système idéal : de là Je réaUsme et le mysr ticisme^ possédant tous les deux une partie de la vérité. Le cl^rUtîanistne est éminemment idéal en ee qu'il porte Tàme et l'esprit à croire et à adorer Finvisible; aussi la philosophie chrétieqne restait au Md platonique, lors même qu'elle se montrait péripatéticienne dans \§L forme.

La question dosmifm^^mâfy agitéedans tmit le flMyyenIge, roulait sur ce qui forme la base de la philosophie moderne i^unme de toutes lea autres. En effets quelque&mns, partant du Commentaire de Boêce, supposaient que les genres, les espèces et tous les univeisaux n'étaient que des nonas ; d^autres croyaient qt^ils existuent en réalité. L'ÉgKse penchait pour les rétUistes; mais, dwis le prineipe du moins^ elle ne réprouvait pas explicitemant les nominaux*

La question fut posée daieeraent par Jean Roscelin Breton , cba- /. JJ^S'Ub. noioe de Gompièd^. Jusqu'alors, en effet , oa n'avaittraité universauK q^e d'abstractions; mais il affirma qu'ils n'étaient autre chpgeqœ desnoms, rien de plusquetessonsdela voix (Jhtus vecis)^ à Paide desquels bous indiquons les qualités communes observées dans les objets individuels. Après avoir ainsi réduit le nominalisme à Tétat de science, il le poussa jusqu'à des piepositions hérétiques relativement à la Trinité.

Anseipie et Lanfranc argum^ntèrent contre lui, comme ils avaient fait contre Biirenger, soutenant que l'universel pree^^i&te aux individus, l'idée aux choses. Les réaii^s réduisaient l'individu à un simple accident, auqqels ila n'arrivaient qu'en passant par las genres et les espèces. Ainsi^ par exemple, Socrate était pn homme, un animal, up être toutà |a fois, ou , en d'aiH^terqoas, i'existenûe, l'animalité, la rationalité formaient , conjointement avec la soeialité, un tout sommé 6ocrat^9 dans lequel cef qualités se trouvaient distinctes et réunies. Pour aux> tout^ les pdé^s CQVrespondai^t à autant de substances, et, à défaut d^iini(^jepMf ptukioménal, ils créaient un objectif suprasensible. Bérenger av# nié cette création arbitrairo, en l'apfdiipiant 9^ myçf^r^ de l'eucharistie; on peut daoa le considérer comme le prequer adversaire du réalisme. Les nominali^tes , suivant ses trapus, ne reconnaissaient pas l'existence réelle d^s g^nr^s et des espèces, et tenaient peur vains nom sans «ij^ le« généralité, comme l'étee, le jgenre humain, et autres ab^action^ semh|9))ies^ soutenant i^*il q^y avait 4^ réel qu$ (es individus, isptrjB tesqMels n'ewbe auieiune relation. Qe nofnin^lisn^ Hî^ grande 4>§tani^ de celui de Hobbes, qui réduit la yérité aux parole$, et les

paroles à une convention^ rendant ainsi la sdence non-seutaoïent subjective et verbale, mais encore arbitraire^ puisqu'il n'y a ploi de science que celle qu'il plaît à Tboaune de déposer dans les expressions choisies à son gré.

Voilà comment et pourquoi le réalisme se trouvait {dus favorable à l'orthodoxie ; saint Anselme avait fait faire un pas à la question , et donné la formule scientifique du réalisme ea posant cette définition ^ que « Fidée de l'unité logique est aussi Tidée de l'oaité réelle, » et que « cette perfection et cette vérité cherchée est Dieu* » On trouva un grand motif de^pousser le système opposé dans l'application qu'en fit Roscelin^ en niant la réalité des trois personnes en Dieu. U disait : a La maison, comme maison a n'est autre chose qu'une maison , et n'a point de parties, car « l'unité seule est réelle. De même, Dieu, comme Dieu, n'est « autre que Dieu; il n'est point Père, Fils et Saint-Esprit. » En conséquence^ il argumentait ainsi : c Ou l'Église doit adm^tre ff dans la Trinité trois dieux distincts, trois individus, ou tik < ne pourra attribuer la réalité qu'à un seul Dieu, désigné par a trois noms, mais sans distinction de personne. » Ces propositions ayant été^condamnées par le concile de SoisscMis (1()92), il se rétracta, mais sans cesser de harceler la puissance ecclésias« tique.

Les réalistes orthodoxes se séparèrrat donc des libres penseurs nominaux. Il y avait des deux côtés une grande part de vérité. Les notions générales que nous acquàrons des choses n'ont pas un modèle substantiel dans la nature; il faut donc en cela donner raison aux nominaux. Mais Dieu, pour créer le monde, a dû e& avoir antérieurement l'idée générale et parcuUère; cette idée avait une existence absolue, une réalité indélébile avant la formation des êtres dans lesquels elle a été produite, et l'aura encore après leur destruction. En conséquence, les idées générales, passagères et contingentes dans l'esprit humain sont, dans l'intdligence suprême, nécessaires, alisolues, indestructibles; dies sont les types à priori de toute la nature^ qui natt et meurt sans en altérer la réalité. Les deux systèmes pouvaient donc se concilier dans leurs points de départ, divers mais non contradictoires; dès lors celui qui aurait fait observer que, dans la pensée divine, subsistent non*seulement les types des universaux, mais encore ceux des individus, aurait mis un terme à la querelle.

Il est à remarquer toutefois que, dans la logique rigoureuse d'alors, des conséquences funestes se déduisai^t ou pouvaient se déduire de l'un et de l'autre système; en effet, lesidé^ d'identité,

LA SGOLAffnora BT LA THiOLOGIE.

de fraternité^ aasodation^ toutes les idées sur lesqueUes se fonde l'Évangile devenaient des chimères, et Ton tombait dans le matérialisme dès qu'on ne distinguait pas des choses sensibles celles qui n'apparaissent qu'aux yeux de l'mtelligence. Les vérités théologiques couraient un plus grand péril encore; car, ainsi que l'observe saint Ansehne en combattant Roscelin, si Fonnepeut cori' eevair que dont plusieurs hommes il y ait une seule et même humanité, comment pourrait-^ comprendre que trois personnes, dont chacune est Dieu parfait, forment un seul Dieu?

En admettant toutefois que les vérités de la raison soient distinctes de celles de la foi , on se demande laquelle des deux prévaut sur l'intelligence. Les nominaux se déclaraient pour la raison ; leurs adversaires invoquaient, pour les réfu^r, les preuves de la foi; or le nominalisme, que ses triomphes firent donner dans l'excès, fut réprouvé par le concile de Soissons, et le réalisme prit plus librement son essor, soutenu par Eudes de Cambrai , par Manegold, par Anselme de Laon et, en première ligne, par Guillaume de Champeaux, qui, au contraire de Roscelin, n'attribuait la réalité qu'à l'universel et à la substance collective.

Cependant l'athlète le plus vigoureux de la scolastique fut non pas un grave ecclésiastique , mais un beau et élégant jeune homme , issu d'une famille noble, qui composait des vers en langue vulgaire, et les chantait avec une grâce merveilleuse (i); il connaissait le droit, le grec, même Fhébreu , et variait ses occupations en rompant des lances dans les tournois aussi vaillamment qu'il déployait d'habileté en argumentant dans les écoles. C'était Abai- AbaïuiM. lard, né à Palais , près de Nantes, historien de ses propres infortunés, dont il fut lui-même le véritable auteur. Après s'être perfectionné dans les écoles de Paris (1), avide de nouveautés et de

(1) AbaUard, Liber calamUatum mearum, p. 12 : « Déjà» si je faisais des ven, c'étaient des vers d'amour, et plasiears de mes compositioiis sont encore chantées aujourd'hui, comme tu le sais. » Héloise dit aussi, Ép. I : « Deux choses spécialement, je le confesse, étaient en toi tàites pour captiver les Ames de toutes les femmes : je veux dire la grâce dans la manière d'écrire et dans celle de chanter, qu'on ne dit pas avoir été possédée par d'autres philosophes. Or, comme, pour récréer par un amusement les travaux philosophiques, tu as composé bcAucoop de poésies, la plupart amoureuses, qui, pour la douceur des paroles et du chant, sont dans toutes les bouches, ton nom était connu même des gens illetrés; il en résultait que les femmes aspiraient extrêmement à ton amour. Et puisque la plupart de ces vers oâébraient nos amours, je fus connue dans beaucoup de pays, et j'excitai l'eufie de beaucoup de femmes. »

(1) Les autres écoles les plus célèbres de ce temps étaient celles de PoiUers, de Tours, du Bec, dn Mans, d'Angers et de Chartres.

disputée^ il commea^a à etiboer dans sed «fiMMita OniHitfmè de Ghampeaux^ son maître^ et Anselme de Laon j diaoiplea de satot Anselme^ qui alors professaient dans NoUre-Dame de Paria et dans l'abbaye de 8aint-Yietory au pied de la montagne de Saiaie-Geiievièf e. Il ouvrit ensuite une école à Melun ^ puis à Corbeil, où Vaf^ fluenoe fut si grande pour l'entendre que auberges ne suffisaient pas pour loger ses auditeurs , le pays pour les nourrir; dans (ont les lieux où il allait , la foule qui le suivait était si grande qu'elle aurait peuplé des déserts (1).

Quand il vint se fixer à Paris ^ ce fut un oonoours universel. Vingt cardinaux et cinquMite évéques sortirent de son éeole« Ses livres passaient les Alpes et la mer; chacun croyait entendre les matières qu'il traitait j tous , dames et chevaliers, discouraient des mystères les plus obscurs ^ et discutaient intrépidement sur les doctrines les plus abstraites : tant il y avait pour lui d'avantage à ne pas se montrer dans la chaire doctorale avec un aspect grave et des manières dogmatiques ^ mais en homme bien élevé, versé dans la littérature classique, et beau parleur; s'appiiquant à tost simplifier et à tout embellir, il stimulait par la nouveauté des arguments et par la hardiesse avec laquelle il pénétrait dans les mystères, en répandant ou en paraissant répandre la lumière sur fous les sujets qu'il abordait. En effet, tandis qu*Anselme exposait des vérités sans les expliquer, Abailard prétendait rendre raison de tout ; il associa , en conséquence ^ la dialectique à la théologie d'une manière plus systématique et plus complète qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Ne considérant plus la science comme ub développement de la foi, il enseigna qa'eRe doit la précéder^ et que la foi n'est qu'une simple opinion jusqu'à ce qu'elle puisse s'appuyer sur la raison (â).Il reconnaKque l'intelligence doit s'arrêter à certaines limites , mais qu'il ne faut pas, dans les matières sujettes à la raison , recourir à l'autorité ; dans les questions religieuses, il prétend même qne la foi est dirigée psff des lumières naturelles. S'éfayarft déCef^iiassage dé l'ÉcïHui«, CetUi-là èsi léger

(1) Ui née locus haàpitiis; nec terra aitnientis st^ffteeret. (Abslakm HisL Caltm.) — Roma suos tibi docendos transmittebat alumnos... . NuUa tnrarum spalia, nulla montium cacumina , nulla concava vatUumt nuUa via d\fficUiSy Ucet obsita periculo el latrono, qttominus ad te properarentf relinebat. Anglorum turbam fuvenum mare interjacens et undarum terrtbilis procella non terrebat! Hemota Brittania... Àndegavenses... Pida9if Vascones et Hiberi; Normania, FÎandria^ Teulonietis et Suevus,,. prMierea cunctos Parisioriùm civitatem habitantes. (£p. de Foulque à Abtflaré.)

(2) In omnibus his qtus ratione discuti possunt non esse necessarhm auctohtatis judieium, Ap. Martene, Thes, ameedot, tbeol, christ.

UL SGOLÀBma VF THiOLOGIS.

de cour qui erait frmnpfêment y il fit dépendre la foi du jugement iadividiieii et soutint^ comme les académiciens . qu'elle s'acquiert par l'examen et par le doute. U admirait les philosophes de l'antiquité et leurs v^tus y et trouvait que Platon avait eu sur la bonté de Dien des idées plus élevées que Moïse (i ) .

Quant à la phikrâoplûe , en opposition avec Guillaume de Champeaux ^ réaliste pur^ qui attribuait l'essence des choses aux universaux et aux genres^ en réduisant Tindividu à n'être qu'un siaiple accident , Abailard adopta le nominalisme , en modifiant toutefois celui de Roscelin, de manière à le faire pénétrer dans les écoles y d'où il était bannié II nie qu'il existe seulement des individus, mais il n'admet pas qu'il existe seulement des mots. Or, si les universaux et les genres ne sont ni l'un ni l'autre y que seront-ils? des conceptions ou des forines de l'esprit, répond Abailard , sans conséquence réelle. L'intelligence, placée en face des objets, y découvre des analogies > les considère, les réunit, en fonne des classes plus ou moins étendues, qui sont les gènres et les espèces : l'espèce n'est pas une essence unique, mais ùne colleotioD de phénomènes.

De cette façon ^ la question se trouvait déplacée. Ni réalistes ni nominaux ne niaient que les universaux fussent des concepts de Fesprit ; le difficile était de toir si, au delà de l'entendement qui conçoit les idées générales , iàix delà des objets individuels dans lesquels se trouvent les phénomènes, il existe autre chose, des lois, des principes , un plad , d'où ces phénomènes dérivent. Ainsi , soti système n'était qu'un nominalisme manquant de concliision , et le mérite du conceptualisme d' Abailard ne consiste qu'à s^éire

U usait de la même réserve dans les Questions théoiogiques, se bornant à des arguments négatifs, et procédant du reste avec une telle liberté que la religion s^évanouissait, et qu'il ne restait plus que ses arguments à l'appui de la vérité.

(I) JHsii et Moi$es omnia a Deo vaîde bona €»se Jaeta i sedplus ali^ qUéPiimitm kmdU divins bmUaii PkUo assignarê videtur. ( ïhéol., p. z,

(3) Yoioi comment il caraetérise Jes différentes écoles : JHverH diversa seniiuni. ÂlU namque voces solas, gênera et species universales et singulares esse c^firtnant; in rebui vero nihil horum assignant > ( Roseellin ) AUi vero res générales et $peeialeSf universales et singulares esse dieunt ( Gilbert de la PoréeT); sed et ipti inter se diversa seniiunt : quidam enim dieunt singuluriu individua esse, species et gênera subalterna et generalissima, aiia et alio mode attenta (fiavUiier de Morta^ae?). AUi vero guasdam essentias universales Jimgunlt qwu in singulis individuis, lotos essenUaliter esse credUnt ( GuiUaame de Obampeaux). — De Génère elspeàebus, p. &1S.

En théodicée^ il met en avant un optimisme de sa façon , disant que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait ^ et ne pourrait faire mieux; d'où il conclut qu'il ne pouvait ni créer le monde à une autre époque ni empêcher le mal; car le mal est cause de beaucoup de biens qui^ autrement, n'auraient pu s'effectuer. En morale y Q fait consister tout dans l'intention , et le caractère de rîntention doit être apprécié d'après sa conformité avec la coi^cîeoce. Le péché , disait-il^ ne consiste pas dans l'acte, mais dans finten- Uonyqui est l*arbre d^où naissent le bien et le mal ; la eonagnscence^ la jouissance ^ V ignorance ne sont pas des fautes , mais des dispositions naturelles , et le péché originel est moins vm faute qu'un châtiment. Quoique Abailard ne tire pas les conséquences extrêmes ^ et incline plutôt à rester dans le doute^ comme il fit dans le traité du Sic et non y où il soutient que, dans toute controverse, on peut argumenter pour et contre (1) , il n'en supprime pas moins les péchés d'habitude et d'ignorance : Dieu est déclaré injuste de punir ceux qui ne sont pas baptisés; la rédemp* tion devient superflue^ et ceux qui ont crucifié le Christ sont disculpés, attendu qu'ils ont péché par ignorance. D affirmait en outre que Dieu a voulu souffrir non pour nous affranchir de l'esclavage du démon, mais par acte de pur amour, afin de substituer la loi de charité à celle de crainte; que nous pouvons vouloir le bien et l'accomplir par nos propres forces, sans le secours de la gr&ce , qui sert seulement à nous instruire par la parole et à nous exciter par l'exemple.

Après avoir sapé ainsi les bases du christianisme, il leur ed substituait d'autres qui étaient trop faibles. Avec un Dieu aussi facile que le sien, l'expiation de toute la vie devenait superflue.

Ces doctrines faisaient la règle de sa conduite. U recherchait les agréments de la vie et l'amour des fenmies(2) ; mais son amour

(1) Dans cet oumge que les bénédictins avaient Jugé digne d'oubli, et qos M. Cousin a publié récemment , Abailard commence par affirmer qu'il y a des Unes apocryphes parmi ceux qui sont ? éritables, et que cenx-d même fbomiillent d'erreurs. U dit ensuite que la foi doit s'appuyer sur des arguments baoMMS (quod fides humanis rationibus sit adstruenda ). Mais à quoi ces arguments te conduisent-ils f à soutenir le vrai et le foux : « Que Dieu se difise ea trois parties, et le contraire. ~ Que dans la Trinité il ne faut pas dire qu'il y a trots personnes étemeUes, et le contraire. — Que les personnes dlYtaes.difièreiit l*nM de l'autre, et le contraire. — Que Tbonmie perdit le libre arbto par le péché, et le contraire. »

(2) « Je Jouissais alors d'un tel renom, et Je brillais tdlement au-dessus detoas par la Jeunesse et la beauté, que Je n'aiais point à redouter de refus, qnaie qoi fût la femme à qui s'adressait mon amour. • (Lib, Catem.» p. 10.)

LÀ SGOLASTIOUE ET LÀ THiOLOaiE. 497

pour Hélûise , nièce du chanoine Folbert^ ou plutôt la séduction dont il usa envers elle, lui attira une infortune plus célèbre que ses doctrines. Contraint alors y à l'âge] de trente-neuf ans y de re- DODceraux Toluptés, il se fit bénédictin; nuds de nouveUes traverses l'attendaient dans le clottre. Saint Bernard, arbitre de l'Europe, partisan zélé de l'orthodoxie catholique^ génie positif, étranger à toutes les subtilités , qui répugnait à appliquer à la tbé(riogieles raisonnements d'une dialectique insidieuse, ne pou* vait voir patiemment la folcompromise par la question grammaticale et philosophique ; tournant donc ccMitre Abailard tout ce que la croisade et ses luttes contre les hérésies lui avaient laissé d'ardeur, il l'attaqua dans le amcile de Soissons ( 1121 } avec tant de force, que le peuple fut sur le point de lapider le philosophe. Intimidé jusqu'à verser des larmes, Abailard rétracta ses erreurs, et brûla la Somme de la science sainte , qu'il avait composée à la requête des écoliers , pour expliquer philosophiquement la' Trinité; il n'en fut pas moins condlamné et enfermé à Saint-Médard, puis à Saint-Denis. Poussé cependant par l'habitude des recherches, il fut amené à révoquer en doute la légende qui ne faisait qu'un même personnage du Denis l'Aréopagite et de l'apôtre de la France; il n'en fallut pas davantage pour susciter €(mtre lui de nouvelles tempêtes. Abailard s'enfuit en Champagne, où il se cacha dans les bois , et fonda un oratoire en l'honneur de la Trinité, qu'on l'accusait de nier; il lui donna ensuite le nom de Paraclet , à cause des consolations qu'il y trouva dans ses douleurs.

A peine ses disciples l'eurent-ils découvert qu'ils vinrent en foule le rejoindre, et, des cabanes de ramée qu'ils se construisirent, ils formèrent une ville autour de sa retraite. Cependant cette solitude devenait intolérable à cet esprit oi^eiUeux, qui aimait à se figurer le monde plein de lui et mis en rumeur par ses doctrines ; il la quitta donc, et s'en alla prêcher publiquement sor la Trinité, sur la prédestination, sur le libre arbitre (1). Il écrivit des livres sur ces sujets, reprit l'enseignement, et publia la Théologie chrétienne; mais saint Bernard se leva, comme il le disait, pour combattre le dragon après avoir vaincu le lion, l'hérésie après le schisme, c'est-à-dire Abailard après Pierre Léon, et lui déclara de nouveau la guerre, conune à un homme d'esprit mondain^ ainsi qu'il apparaissait dans ses lettres. « Abailard, c écrivait -il au pontife (2), de maître de philosophie devenu

(1) Saitti BnuiARD, EpUL 332, 337.

(3) BpUt. 187, ISS, 1S9, 190, 191.

HIST. CNIT. — T. X. 32

ONZtèMt) ÉtOQtnÈ.

a théologien, apirès s'être, duraint sa jeunesse, escrimé dails h « dialectique, délire à cette heure en interprétant TÉcriture, et a veut ressusciter des doctrines condamnées depuis longtemps « et réduites au silence.. v Telle est cette doctrine des genres et « des espèces, prônée par eU5t, d'après laquelle, selon l'opinion d'A- « bftilard, le Fils serait au Père comme Te^pèce au genre, comme « l'homme à Tanimal» comme l'empreinte de l'airain à l'àiralh 5 or, « l'espèce étant inférieure ttU gettt^, il m résulterait que le Ris « serait moindre que le Père> tte qui établit des degrés dans la Tria nité... Cet homme est toujours mêlé à la société des femmes; « il n'a du moine que l'habit et le nom : grandà ses propres Jeux,

il s'imagine pouvoir comprendre limmensité de Dieu pàr les c( seules forces delà raison humaine; il veut sonder la majesté in- « finie, et n'enfanteira qu'hérésies. A force de s'ingénier à prouver fit que Platon est chrétien, il pourrait bien devenir païen. Parle-t-il 0 de la Trinité, c'est Arius ; de la grâce, c'est Pélage; de la per- « aoone du Christ > c'est Nestorius. »

Afoailard, se confiant en lui-même, dartsses nombreux écdieh et dans Arnaud de Brescia^ qui lui était Venu en aide, provoqua un colloque» Saint Bernard le refhsa longtemps; enfin H se rendit à Sens (liiO), où il confondit son rital, et l'obligea au silence. Abailard, s'étant confessé vaincu et ramené ( 1 ) , fiil envbyé comme prieur à Saint-Gildas de Ruys, ert Bretagne ; mais, comme il voulait astreindre ses moines à une conduite plus régulièt^, sa vie fut menacée par le poison> et il se réfugia dans le monastère de Cluny, où il finit ses jours.

De même que les Italiens vénèrent la tombé de Jnliétte et de Romeo^ ainsi les Parisiens visitent celle oti il fut réuni à son Rilotse. Remplie de tendresse > cette jeune fille > que l^admiratloû conduisit à Tamour, ne répondait que par hné douce soumissioû aux duretés pédantesques de son adorateur, qui s'oubliait jusqu'à la frapper. Cet homme^ qui la souilla sans l'aimer peut-être, avait eu recours à tous les artifices de la séduction en abusant de l'aveugle confiance de son oncle (2)» Le malheur fortifia et purifa

(1) La lettre du pape qui approuve les actes de ce concile est U pour répoadrt aux philosophes qui nient la victoire dé saint Bernard, ainsi que lës lettres mêmes d'Abaîlardàl>fecréte Vénérabte. Vdy. £p. 189, 337, 194.

(2) Héloïse lui écrit : « La concupiscence plus que llinif Ué Vk uni à md ; Vardeur des passions plus que Tanour. » La Iroideur d'Âbiilard coitraitt einagement avec rafTection désintéressée qu'elle lui avait vouée. 11 avoue que Fulbert l*avait autorisé à la contraindre à (étudier même par la violence, et que,

la trouvait rebelle à ses caresses, il avait recours avec elle aux menaces H an coups : Ut quum ItlandUiis non possem, minis et verberibus /acUnu JMe-

LA SGOLAStlOmS Et LA. ¥6É0L06IE. 499

IWection d'Héloîse, qui, ïiyanl prià le voile, devint âbbesse du Paraclet, où elle enseigna lia théologie, le grec, rhébffeu. Elle mérita la bienveillance de saint Bernaul, et fût déclarée, par le pape, chef de Tordre religieux qui s'était formé autour d'elle.

Du conceptualisme d'Âbàilard naquirent les comificiens, qui> participant des réalistes et des nomiuau)c, réduiéaient les doctrines et toutes les idées à de simples foi^mulei ; puis, les compâ<rant entré elles, ils ën faisaient ressortllr les contrttdictions. Ce travail les jetait dans le scepticisme dont beaucoup Se dégoûtaient pour abandonner Tétude de là philosophie, ^ renfeirmer dans des cloîtres ou se livrer à des études de physique.

l!et exemple et les conséquences extrêmes du nominalisme inspirèrent de la crainte pour cette école, et en général pour la curiosité des dialecticiens. Un pauvre jeune homme de NoVare, entretenu par charité durant le tetapsde seséludes, Plerrfe Lombard, ^o^jj/^ qui fut évê(lue de Paris en H 59, voulut ramener les questions sco- "lo-»*lactiques au point où les avaient laissées les Pères. En adoptant un ordre assei arbitraire, il rtunit dans le Liber sententiarum (1) diverses propositions des saints Pères concernant les dogmes, pour former un système complet de théologie, fixer les principes généraux dont il n'y avait qu'à déduire les conséquences, rapporter sur chaque question Tautorité des Écritures et des Pères, tout en faisant appel à la raison afin de démontrer la justesse et la cohérence de ces principes ; mais, comme il ne fournissait pas la solution des difècultés qu'il exposait, il ouvrait un large champ aux discussions et aux subtilités de la dialectique, bien qu'il rappelât sans cesse aux études positives et aux monumebts primitifs de la philosophie chrétienne. D'ailleurs il se jetait dans des arguments spéculatifs, acceptait des autorités dpocryphes, et disait > quand

re)n. £llë, au contraire, lui écrivait : « Ëkl toi, Dieu ïé Je ne cliercbats que toi. Rfea de tbi c)ue toi-tnème a'était Tobjet de mon désir. Je ne désirsis aacun aTiDtage, pas Inème le mariage. Je ne songeais, tu le âais, ni à mes fantaisies ni à mes jouissances, mais uniquement aux Uennes. Si le nom d'épouse est plus saint , je trouvais plus doux celui de ton amante , de ta maîtresse. Plus je m'humiliais pour tôt, plus f espérais gagner dans ton cœur. Oh .* si l'empereur lui mCme, mattte du monde, eûtvoulb m'iionorerdu nom d'épouse, j*au rais mieux aimé qu'on m'appelât ta proetltuée que son impératrice, n Ep, l, « Dans quelque état de ma vie que ce soit ^ je crains plus de t'offenser que Dieu lui-même « je délire te plaire plus qu^à lui ; c'est ta volonté, non la volonté diviue, qui m'a faite religieuse. » Èp, H.

(1) Tione, évèque de Saragosse, avait devancé Pierre Lombard en composant quatre lÀbri $entmtiarufnt dam lesquels il traite de la théologie d'après la même méthode ; il ne lait tontefols que disposer sous des lieux communs différents passages de CHnégoire le Gfand et qnelqnes-una de eaint Augustin.

ONZIÈME ÉPOQUE

la logique lui paraissait conduire à des conclusions opposées à la foi : « Sur ce point, j'aime mieux écouter les autres que parler « moi-même. » Néanmoins son livre, qui lui valut le titre de Maiire des sentences^ resta le texte des leçons données dans les écoles; on en fit de nombreux commentaires (1), et il eut ensuite plusieurs éditions, dans les premiers temps de l'imprimerie. Jusqu'à la moitié du siècle passé, l'université de Paris faisait célébrer, le jour anniversaire de sa mort, un service auquel étaient tenus d'assister tous les bacheliers et licenciés.

Les croisades fournirent un nouvel aliment à la philosophie scolastique, en lui faisant mieux connaître les écrits d'Aristote ainsi que la langue grecque, et en établissant des rapports plus immédiats avec les Arabes. Lorsque le premier emportem^it de leur fanatisme se fut calmé, les musulmans reçurent la culture philosophique de quelques chrétiens, comme Jean Philopone Mésoua de Damas, Honaîn et autres, qui leur firent connaître lesécrits d'Aristote, commentés par les néoplatoniciens. Les califes Al-Raschidet Al-Mamoun demandèrent des ouvrages philosophiques aux empereur3 grecs, et quelques-uns ajoutent qu'après les avoir fait traduire, ils brûlèrent les originaux. Cependant ces philosophes orientaux, que l'on^s'est plu à vanter, ne firent pas avancer d'un pas l'étude de la philosophie ; ils s'arrêtèrent à disputer et à interpréter, sans prendre un libre essor, enchaînés qu'ils étaient par une reUgion qui, en commandant une foi aveugle, ne permet que des exercices logiques.

On cite avec éloge , sans beaucoup les connaître ni encore moins les examiner, Al-Kiudi de Bassora, auteur d'une Exhortaiim à la philosophie et de différents traités sur les catégories, les prédications et la sophistique ; Al-Farabi de Balah , dont la Logiqw et le Traité sur la division des sciences eurent une grande vogue parmi les scolastiques ; il paraphrasa le commentaire sur Aristote composé au dixième siècle par Alexandre d'Aphrodisée, et prétendit trouver la conciliation entre Aristote et Platon.

Dans l'explication des problèmes du monde physique et du monde moral, les Arabes se divisèrent en deux écoles, l'une rationaliste, l'autre intuitive. A la première appartiennent les différentes sectes dont nous avons parlé ailleurs, et qui, dans leurs efforts pour concilier le mal moral avec l'existence d'un Dieu bon, flottent entre l'athéisme et le panthéisme. La plupart entre d'eux

(1) Racine, dans son Abrégé de V histoire ecclésiastique f lui donne deux oeit vingt-quatre commentateurs; nombre qui , suivant Tassertion du comte de Su Rafaël (Piemontesi iUwtri ), pourrait être doublé fodlement.

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