‹ Histoire universelle (volume 5)Chapitre 62 sur 86 · LA SGOLASTIQUE ET LÀ THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

LA SGOLASTIQUE ET LÀ THÉOLOGIE

€ jeune garçon^ j'avais tant de peine à apprendre que je désesa pérais de janiais m'instruire. Je résolus donc de quitter lesdo- € minicains pour me soustraire à la honte d'avoir toujours à me a comparer avec de plus savants. Pendant que j*y pensais jour « et nuit y je crus voir en songe la mère de Dieu, qui me demanda « dans quelle science je voulais devenir habile, si c'était dans la « connaissance de Dieu ou dans celle de la nature. <c Dans cette e dernière^ » répondis-je^ et elle reprit : Tu seras ce que tu déstc resy le plus grand des philosophes; mais, puisque tu n'as pas « préféré la science de mon Fils, il viendra un jour oà, perdant a même celle de la nature ^ tu te trouveras tel qu'aujourd'hui. Or, c le jour prédit est arrivé , mes fils, et désormais je ne vous en- « seignerai plus rien; mais, pour la dernière fois, je professe a devant vous que je crois tous les articles du symbole, et je supplie « que Ton me donne les sacrements de l'Église quaiul l'heure « sera venue. Si j'ai proféré quelque erreur^ je la rétracte , et je 8 soumets ma doctrine à la sainte mère Église, i»

Thomas, de la maison des comtes d'Aquino^ est le nom le plus illustre qu'ait produit l'école^ et l'un des plus remarquables parmi les philosophes. Petit-neveu de Frédéric Barberousse> cousin de Henri VI et de Frédéric 11^ descendant par sa mère des princes Normands^ Thomas abandonna les jouissances de son rang et les espérances qu'il lui offrait > pour se faire dominicain malgré ses parents. D'une santé frêle , toujours taciturne et absorbé dans ses méditations^ il était raillé par ses condisciples pour son air simple , son regard étonné, son silence continuel; ils l'appelaient le bœuf muet de Sicile. Mais Albert le Grand, dont il suivait les leçons^ obtint de lui des réponses si judicieuses et si bien enchaînées sur des questions ardues qu'il s'écria : Nous ap-^ pelons Thomas le boeuf muet y mais je peux vous dire qu'un four les mugissements de sa doctrine seront entendus par le monde entier.

Doué d'une véritable intelligence philosophique^ d'une éru* dition très-étendue et de cette passion qui seule conduit aux grands résultats, il se proposa, à quarante et un ans^ de rassembler tous les matériaux éparsde la théologie; mais, au lieu d'une compilaUon, il sortit de ce travail un chef-d'œuvre, la Summa Theoloffi^dy premier essai d'un système théologique complet, qui comprend en même temps la morale générale et la morale spéciale^ ainsi que toutes les connaissances que possédaient alors les chrétiens et les Arabes. Maimonide et Averroës , Platon et Aristote y sont cités aussi souvent que les Pères de l'Église : c'est UI3T. vm. — T. X. 33

line encyclopédie prodigieuse où la science^ la foi> Iduie l'énidi^ tion de son temps sont développées soys la forme du syllogtsine, synthèse majestueuse qui tend à reproduire Pordfe absolu des choses > Dieu un ^ la trinité^ les lois du monde et Fhomne.

Excluant de la philosophie le faux pour en tins* le vrai , il créa la psycholofie^ Ponlologie^ la morale^ la politique selon la foi. n s'appHqua à ordonner plus dignement l'idéalisme , à consolider la théologie de la pensée exposée par Aristote en y mêlant las idéeB platoniques , en développant en même temps les notiona de k matière eidelaforme, comme parties constitutives de Tindividualité. D siérait abaurde d^exiger qu'il se fût occupé de sciences qui n'sxi^ iaient pas de son temps, ou qu'il eût fait usage d'une langue que son siècle ne lui foumissaii pas; mats il fiiut l'admirer pour sa clarté, sa précision^ son énergique brièveté; pour son investigition franche de la vérité^ qu'il fait consister, diaprés une définition aussi belle que profonde , dans une éipiation entre Faffimutionelsoii objet (4).

Quant à la méthode > il pose un problème en forme dequestiûo, puis il donne les décisions frfiilosophiques contraires à sa minière de penser, ramenées à des syllogismes serrés^ sans dttn* mtiler aucune diffieuKé; si bien que tous ceux qui ont eu la mmvaise foi de supprimer las répeiises , ont pu lui emprunter dei hérésies et des objecUons. Après amtm) il cite quelques piisages d' Aristote ^ des Ëoritures , des Pères , surtout de saint Augustin, qui contredisent ces premières décisions^ A U ânlaoe* eius(o)y M donne sa réponse en termes coAcis> et la déveleppe eusuite diakctiquement) il M arrive souvent de trancher en peu de mots, d'me incomparable précision, les proUèmes les plos compliqués. (1 parvint ainsi à «MM»otiier la preuve d« eyHogisoie avec i'axiome des Pèi^; bien que cette méthode ne mtee pis a^k découvertes, ta demande étant probablement fixée, il ùâ réfléchir que , si la philosophie devait être investigatrice cbea I» a«cieiK, qui é^sient coi^rainta de recb«*cher par e«x*niéaies les point« capitaux de Va connaissance , ces points sont fournis aoi chrétiens par Lalbi;d*'Oii il résulte qiie leur pfaîlosofdiie se b«e à être démonstrative. 1>1 eatirraique saint Tboaiat, à l'aide de cette «élàode, pot faire apparaitie des choses que noua ne Ueevons pas dans 4'ËvMgile^ une raisott, une loi, nn drok naftnrai (i);

(1) Veritas inieltectus est adsequatio iniellecius et rH, sêcundum qtiod îiteUectns éHtUt esse^nàd est, ifel non esse quod non est. Adv. geirt., 1, S&-

(2) QiuM^o 4, e&.

LA 3C0LÂâTK>» ET LA THÉOLOGIE.

mais OB ertforeé d'admirer son bon sem, toujours caUne^ îxuptrtial, éloigné des systèmes exclusifs ^ disposé k aecepter jUHit ce qui est vrai , à approuver tout ce qui est boa.

Quant au fond, il soutient que la scieoce dérive de Dieu et se leporie à Dieu^ atteadu que la philosophie^ toMjiouffs k te recherche, est coûtraÎDte de s'élever à la cause et à la raison pmniàfe. Le bat unique 4es scienees étaat le perfectionnement de l'homme^ IcuraetioQ doit s^ régler d'aprèa un principe unique; or> comme, dans la société humaine y ceN-là dirige qui possède 1^ pliis graille ioÉelligeBce, il en eat die même dans les m»oa^, dirigées par eelle qui s'oecupe des choses les plus iAtetlectueiles, c'est-à-dire par la métaphysique, science de l'être en général ^ de i9s propriétés , qui considère les causes premières dans leur pureté et imt plus grande généralité.

Ce n'est pas lui qui a dit , comme on le prétiSDd d'ordinaire , que nos connaissances dérivent uniquement des sens ; il distingue la cause matérielle et la cause formelle des idées ^ /et, si le sens est la cause matérielle , TînteUigence est la cause fiotrgielle. Il jétabiit justement une différence entre Tidée et le jugement, en remarquant que reipérimce fournit les termes d'un raisonnement, mais non leur rapport; d'où il suit qu'on n'acquiert une science qu'autant que les germes des conceptions rationnelles préexistent dans notre intelligence, toute démonstration s'appuyant sur deux éléments, l'un empirique, l'autre rationnel. Ici se représente à hû la qijiettîon desuniversaux; il la résaut en disant que jieur matière existe seulement dans les individus , el que la forme ^ c*està-dire le caractère de l'universalité, s'obtint uniquement en faisant abstraction de l'individuel pour ne considérer que ce qui est commun.

Science de Dieu, de Thomine , de te nature, la théologie remonte jAisqu'à Dieu pour le contempler, et, avec le rayon de lumière qu'elle en tire, die redescend l'écheUe de la création en illuminant les sphères inférieures. Et d'abord elle rencontr/a le monde des pures intelligences , qui , autant que le comportent les limites imposées aux créatures, reflète la vie et tes perfections de Dieu. Tout en bas elle vxMt les corps, né^lés par des lois matérielles; entre ces deux mondes est l'humanité, qui participe de l'an et de l'autre. Les trois mondes sont rattachés entre eux par des liens infinis^ desquels résultent l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, et au sein de l'œuvre de Dieu paît l'œuvre de l'homme, créée par la liberté. De là, ce mélange de bien et de mal, de vérité et d'«rreur, qui cgnsiituje l'IûsAoire 4e l'huiuanilé.

ONZIÈME ÉPOQUB.

Tel est le spectacle que contemple saint Thomas dans son aicyclopédie. Parmi les créatures^ quelques-unes sont absolumeot immatérielles 9 d'autres matérielles, d*autres mixtes; Dieu, en les formant, se proposa le bien, c'est-à-dire de les assimiler à lui. Les cori)S participent aussi de ce bien , en tant qu'ils possèdent l'être et sont un effet de la bonté divine; ils concourent à la pe^ fection de l'upivers^ qui doit contenir une gradation d'êtres Jes uns subordonnés aux autres^ selon le degré de leur perfection. Quiconque les considère isolés ne voit que leur inanité; mais il en est bien autrement quand on les considère comme devant servir aux esprits, car tout ce qui se rapporte à Tordre spirituel apparaît d'autant plus grand qu'on le connaît davantage.

Le point suprêmede la création est l'homme, dont l'esprit vit d'une triple vie, sensitive, végétative et rationnelle, celle-ci se subdivisant encore en intelligente et volitive. Thomas assigne à cette dernière des règles exactes^ puisqu'elles se fondent sur les enseignennents de l'Église; mais, comme notre travail a pour objet essentid la science des États, nous laisserons le reste pour nous arrêter un peo sur le droit et la politique du saint, qui sont d'ailleurs ceux que professe le clergé, même alors qu'ils ne sont point appliqués.

La loi est une mesure imposée à nos actes^ un motif qui nous pousse à agir ou nous en détourne, une dépendance de la raison ; elle a donc pour but le bien-être commun. C'est à la multitude d'assurer cette destination, ou à ceux qui agissent pour elle; les lois seront donc l'œuvre de tout le peuple ^ ou de ceux qui sont chargés de procurer son bien ; car le choix des moyens appartient à celui qui a un intérêt immédiat d'arriver au but. La loi peut donc sedéiinir a un ordre raisonnable pour l'avantage de tous, promulgué par celui qui veille à l'intérêt public, d

Les lois humaines, nécessaires pour maintenir la paix et pnn pager la vertu parmi les hommes, sont justes quand elles remplissent les conditions de la justice relativement à la fin qu'elle se proposent, à l'auteur d'où elles dérivent, aux formes qu'dles observent ; c'est-à-dire quand elles tendent au bien général, n'excèdent pas le pouvoir du législateur, et distribuent dans une proportion équitable les charges que chacun doit supporter pour davantage commun. Elles sont injustes lorsqu'elles s'opposent ao bien relatif de l'homme, ou au bien absolu, qui est Dieu. Dans k premier cas, elles pèchent par la fin , par l'auteur ou la forme. Par la fin, si le prince a eu en vue son orgueil ou sa cupidité plutôt que le bien public; par l'auteur^ s'il a dépassé les limites du pouvoir qui lui estconfié ; par la forme^ si lescharges sont inégalement réparties.

LA SGOLASTIQUE BT LA THÉOLOGIE.

Dépareilles lois n'obligent pas le for intérieur^ sauf pour les scandales que produirait leur transgression. Les changements dans la législation sont justifiés^ premièrement par la mobilité de la raison, secondement par la variabilité des circonstances^ la nature et la raison voulant que l'on procède par degrés de ce qui est moins parfait à ce qui l'est plus. Si le peuple est pacifique, grave^ attentif à ses propres avantages, il a le droit de choisir ses magistrats , il le perd s'il se corrompt.

Pour que la cité et la nation puissent durer, il faut cpie tous aient part au gouvernement général, afin que tous soient intéressés à maintenir la paix publique , et que Ton choisisse une forme politique où les pouvoirs soient convenablement balancés. La combi^ naison la plus heureuse serait celle d'un prince vertueux qui instituerait au-dessous de lui un certain nombre de grandes charges pour gouverner selon Téquité, en choisissant ceux qui devraient les exercer dans toutes les classes de la société, et en les soumettant aux suffrages de la multitude, qu*il associerait ainsi au gouvernement de la société entière.

Les princes qui surchargent leurs sujets d'impôts se rendent coupables d'infidélité envers les hommes, d'ingratitude envers Dieu , de mépris envers les anges. Le souverain doit au sujet la même fidélité qu'il exige de lui; le lien de foi dont, avant de recevoir l'hommage, il était tenu envers lui comme firère en religion, devient plus étroit par l'hommage prêté. Dieu d'ailleurs a honoré le puissant en l'élevant; si donc celui-ci avilit Dieu dans les pauvres, il imite les soldats qui frappaient le Christ avec le roseau mis dans ses mains; enfin chaque homme, le faible comme le fort, est confié à la garde d'un ange , sur lequel rejaillis* sent les offenses faites aux malheureux.

La sédition contre la justice et l'utilité de tous serait un crime digne de mort ; mais le fait de résister et de combattre pour le bien public ne mérite pas ce nom. Un gouvernement tyrannique, c'està-dire celui qui se propose le contentement personnel du prince au Heu de la félicité commune des sujets, cesse d'être légitime ; et ce n'est plus sédition de l'abattre , pourvu cpi'on ne le fasse pas avec un désordre tel qu'il occasionne des maux [nres que la tyrannie elle-même. Dans l'acception le plus précise du mot,' le tyran mérite lui-même le nom de séditieux, en alimentant les dissensions parmi le peuple pour abuser plus facilement du pouvoir. Cependant, s'il se tient dans certaines limites, il faut le supporter, pour éviter le péril d'empirer l'état des choses; mais, s'il passe toute limite , il peut être déposé et même jugé par un pouvoir

ONZiiMfi ÉPOQUB.

r^ulfèremênt constitué. Toutefois Patientât contre sa peno&fie, pat* fânëtisme ou vengeance personnelle y est toujours an inéfait inexcusable.

j[)e ces principes lêffgés dérim un système libéral profsMé pv Pécole , et {misé même parfois plus loin encore. Albert le Oitnd avait indicfué le$ bases dn droit des gens ; éUes forent posées ptr saint Thomas^ les principes quil étaMH diffèrent entièreiMt du droit meurtrier des anciens. Certaines doetrines qUeTon prône comme dues au progrès moderne, comme le fruit d'un christianisme nouveau qui aurait brisé les barrières de l'ancien^ aouslas trotivons exprimées avec clarté dans les scolastiques, M «int Thomas disait : « Beaucoup sont dans Ferreur en se disant noUei « parce quils àOht de noble famille ; cette erreur peut être ré- « futée dé plusieurs manières. Et d'abord , si l'on considère la (t cause t^réatrice^ Dieu, en se faisant l'auteor de notre raoe, l'eo* a nobfit tout entière ; si l'on considère la CMne seconde et ctééSi a les premiers pères dont nous descendons sont les mêmes pour « tous^ tous en reçurent une égale noblesse et une natore pareille, a Le même épi dorine la fleur de farine et le son : celui-ci est jeté « aux pourceaux^ Pautre va sur la table des rois. Ainsi du méoN a tronc pourront naître deux hommes y Fun vH, l'autre noUe. <^ Si ce qui provient d'un noble héritait de sa noblesse , les inseecr tes de sa tète et les superfluités naturelles engendrées en hi ds- « viendraient hobles également. U est beau de ne pas dévier dn «r exemples de nobles ancêtres, maie phis d'avoir illustré a» « humble naissance par de grandes actions. Jerépète donc avec « saint Jérôme que^ dans cette noblesse prétendue hérécBtaire^ riea Xi n'est digne d'envie^ sauf que les nobles sont obligés àlawti (t par la crainte de déroger. Il n'y a de véritable noMesse que « cèHedela vertu. »

Ce grand homme mettra constamment la même hflHniKté» au point de r^ftiser dans son ordre tovte autre dignité que celle de déflnHeur. Toujours absorbé dans la contemplation^ il lai ar^ riva , un jour qu'il était sur un b&ttdfient , de ne pas s'apereeteir d'une tempête terrible, et une autre fois il ne sentit pas mènM la flamme d'une bougie qui lui brûlait la main. Assis à un baoqnet avec le roi de France, il s'écria tout à coup, en frappattt k ohm sur la table : Voilà un argument invincible contre iesmamkMens. Quand il fut question de le canoniser peu de temps après sa mort, comme lesopposants faisaient observer qu'il n'avait point opéré ée miracles, le pape Jean XXn s'écria : il en a fait autant ^t'U s écrit d'arêiclee. Il disait aussi de lui : Thomas a déclaré tÉgUse

LA SC0LA$T1QU£ m LA THÉOLOGIE.

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plus qm tous les Docteurs ensemble, et il y a plus de profit à étulb'«r $ês écrits 'me année qu'à lire toute sa vie cenx des autres.

Im doctrioô» de saint Thomas eurent pour adversaire Je^a Duns oancan scot Scotfili» NorUmmberland 9 qui; employant ime dialectique sub- ^ tile à b déooiiverte de la vérité , établit qaimne piîocipe de certi* tade la révélattoo, démontrée nécessaire et véritable. Il adotettait avec saint Thomas que la connaissance dérive de la sensation etde la réfle^Mon; mais , pour éviter tout soupçon de sensualisme > il établissait que les idées abstraites, les concepts nécesMire^ 3ont créés par la vertu propre et l'intelligence ; tandis que saint Thomas enseignait que l'universel n'était contenu dans les individus qu'en puissance, il affirmait qu'il s'y trouvait en acte ^ et qu'au lieu d'être créé par Tintelligence , il lui était donné comnie réalité.

Pe lày La i^raade division des écoles du moyen âge en théomistes et en scotistes. Les derniers apportèrent dans la philosophie d'autant plus d'aridité, d'appareil logique^ de discussions prétentieusesy un abus d'autant plus fatigant du syllogisme qu'ils avaient moins de puissance scientiSque dans la distribution et le maniemetit du sijyet.

Les disciples de Scot^ appliquant comme réalistes leurs opi*oions philosophiques à la théologie, soutinrent rimoaaçulée coneeption de Mariai çeux de saint Thomas, plus enclins vers les oonmiaux pour tout oe qui ne portait pas atteinte aux dogmes , partageaient les sentiments de saint Augustin sur la grâce et le Kbre arbitre.

Guillaua^ Durand de Saint-Porcien> moine franciscain » qui im de chaud partisan des thomistes, devint leur ardent adversaiœ, battit en brèche l^ur autorité. Guillaume Ockam^ enveloppé dans la question des moines mendiante, modifia le nominaliste en squ^ tenant que les vérités sont reconnues au moyen des sens; que tout le reste n'est que noms et fictions, sauf oe que la foi prdonujç de croire. Aussi, s'en tenant à la foi , il donnait pour base unique à la morale la volonté divine, disant que, si Dieu commandait d^ hair, la haine de Dieu serait une vertu. Les réalistes combattirent ce ^Mepticijsioe, et non pas seulement par des n)ots et des raisonnements ; mais leur école déclinai sans pouvoir être relevée ni par les violences, ni par un édit de Louis XI.

£n exécution de cet édit, Jean Buridan de Béthune , disciple d'Ockam, fut chassé de Paris. 11 se réfugia à Vienne, où sa présence détermina la fondation de l'université ; le nominaliso^e fut imo. ainsi transplanté en Allemagne, où il resta en crédit jusqu'au

ONZriaiE éPOQUE.

temps de la réforme. Son argument ou sophisme sur le libre arbitre est devenu proverbial. Que fera un ftneen proie à la faim et à la soif» s'il se trouve à Timproviste entre un sceau d'eau et une mesure d'avoine? S'il reste immobile entre les deux amorces, il mourra de soif et d'inanition; s'il n'est pas si sot, il se touniert d'un côté, de préférence à l'autre : ce qui démontre son libre arbitre.

Watter Burleigh, autre ockamiste, qui le premier écrivît une histoire de la philosophie depuis Thalès jusqu'à Sénèqne, porta le nominalisme en Angleterre, où il a été ressuscité de nos jours par Stewart d'une manière moins subtile.

Cette science, dégénérée en pur formalisme, dégoûtait les esprits profonds et ardents, qui ont soif de la vérité philosophiqae et religieuse : ils la cherchèrent par une autre voie. Il avait exi^, même à l'époque des plus grands triomphes de la scolastiqae, une école mystique qui cherchait un aliment pour le cœur, tandis que la dialectique n'en procurait qu'à Tesprit : elle ramenait tout au sentiment et à l'intuition, en déterminant les degrés par lesquels, à l'aide de celle-ci , on s'élevait à la vérité première. Les contemplatifs, au lieu du procédé logique et de l'aride exposition, employaient le langage de l'imagination en interprétant symboliquement la nature. Denis l'Aréopagite était leur Aristote. Le Belge Hugues, dont nous avons déjà parié (ii40), et l'Écossais Richard (4173), tous deux moines de Saint-Victor de Paris, furent les cheb de cette école.

Le dernier, réduisant tout le travail intellectuel à la contemplation, au lieu de prouver la pluralité des personnes divines par les catégories, argumenta de ce que la charité de Dieu, étant mfinie, ne pourrait s'exercer s'il n'existait en lui une autre personne infinie. Il croit la logique utile, nécessaire même, comme introduction à l'étude de la philosophie, dont elle explique les termes, et parce qu'elle règle les discussions ; mais il veut qu'on la considère comme un instrument, et ne lui assigne aucone place dans sa triple répartition des sciences positives, en théoriques, pratiques et mécaniques. Hugues combattit l'appareil logique de son temps, mécanisme adultéré qui voudrait ftffe admettre comme existant réellement dans la nature ce que le raisonnement a fait trouver. Si certains jugements procèdent delà raison etportent en eux-mémesl'évidence démonstrative, Béa est d'autres selon la raison, et qui sont simplement pn4)ables; il yeoa aussi qui sont au-dessus de la raison, et d'autres lui sont con-

LA SGOL ASTIQUE ET LA THéOLOGIB.

traires. La foi élève le probable et le vraisemblable jusqu'à la vérité, -attendu qu'il y a deux ordres de certitude : ViiUelligenee, qui initie aux choses divines au moyen de l'intuition; la science, qui concerne les choses humaines.

A la suite des deux moines de Saint-Victor, PuUeyn établit isoa. avec clarté le rapport existant entre les dogmes et les idées rationnelles qui s'y rattachent. Alain de Ryssel (de lUe) fit du mysticisme une application scientifique et rigoureuse; il affirme que l'intelligence est une faculté du sujet susceptible de concevoir l'c^jet, mais seulement au moyen de la forme. Comme la cause suprême n'a pas de forme, elle est inintelligible^ et pourtant elle est néces* saire ; mais, tandis que toute substance est l'union de la forme et de la matière, il n*est pas ainsi de Dieu^ ce qui constitue la différence entre le créateur et la créature.

Les docteurs les plus renommés inclinaient plus ou moins au mysticisme, et s'efforçaient de trouver des symboles dans la nature. Saint Thomas reconnaît des vestiges de la Trinité dans le triple rapport de mesure, de nombre et de poids des corps. C'est ainsi que parfois, au milieu des épines arides de hi dialectique, on voyait éclore les fleurs les plus délicates, sous l'inspiration du sentiment et d'une tendre piété.

Les contemplatifs ne s'arrêtaient pas au vrai considéré dans la forme abstraite, qui rompt les liens entre la vérité et l'amour ; mais ils y substituaient des réalités vivantes. De la vérité ils s'élançaient à la pleine vie de l'âme, se figurant la science comme le jour de la raison ; le savoir humain en fait luire l'aurore^ et la révélation l'illumine des clartés du midi. Or, comme (pour suivre leur image) l'âme, dans son chemin, a dû traverser des régions iacHidées d'une splendeur brûlante, elle aime à se reposer dans la méditation de l'amour et dans les vérités morales, fraîche soirée de la science, jusqu'à ce que vienne à poindre le grand jour de l'éternité.

Jean de Fidanza, de Bagnarea en Toscane, fàt, dans son enfance^ samt guéri d'une maladie par l'intercession de saint François , le- '"im^'î!'" quel dit à sa mère : Cest me bonne aventure; il fut donc connu^ quand il eut pris l'habit de franciscain, sous le nom de frère Bonaventure. Moins érudit qu'Albert le Grand dont il fut le contemporain, mais plus ingénieux, il préféra à la méthode didactique celle de l'intuition. li prend pour point de départ le péché originel, qui a privé l'homme de la parfaite contemplation de Dieu pour laquelle il avait été créé, et l'a plongé dans l'ignorance ; celle-ci

ne peut donc être vaincue par la culture inteUecUieUe, mai» en rendant au oosur aa pureté. Fttiant alltiaion au aéraphin nuiai de mx ailes qtii apparut à saint François, il ea conclut qoe l'homme a six voies pour s'élever à Dieu ai à la paii> au moyw dea eitasea de la sagesse ohrétiann», La félicité coosisld dans la jouissance du bien suprême; mais, pour y aiieiadre» il faut s'élever au-dessus de soi-même , et Ton n'obiieiit cet élan qu'as moyen d'une force supérieure^ que la prière se«le peut procurer. Au premier pas dans te monde, t'&me doit oonsidérer Dieu à tra« vers les ofaoses malértdles , ensuite se bire de ces choses une échelle pouf arHvar à leur auteur; au troisième pas> le cousidé* rerdans son image ornée des simples facultés natureUas^ c'aslà^lire dans l^me dépôui^ue de la grâce* Mais Tàme une fois rachetée ne doit plus penaer, ni s'appuyer sur la mémoire et Vmr telligeace» mais bien croire, espérer, aimer» Dms ce quatrième degrés eUe voit et entend Fépoux, elle Tadore, eU* en jouit, ellt devient touiàlui, elle devient lui-même. FaisaAt un autre pas» elle voit k lamèrede l'Être euprême, eteroit ne rien voir, paroi qu'ette ie voit dans sa pure simplicité» Au deraier pas, enfin, l'Ame ne eontemple pkts Dieu dans son «ailé, mais dans sa Trinité divine , qui ne s'appelle plus Têù^, mais le bien. Alors il as lui reste phn qu'à invoquer la mort.

On volt par cette échelle conwnent le m^rsticisme de aaint Bo» naventure se rattache à la phitoMphie rationnelle. Possédant toole la science de son temps^ le point élevé d'où il partait le puéserre des subtilités qui faisaient la gloire et rembarm de l'éoole. Rempli à la fioia de soumissiofi et d'indépendance» couaissant à fond les foreea relatives de l'intelligettoe et de la foi, il cbercha à concilier Aristote avec les Alexandrins» et à tirer parti de Isuis doctrines ainsi qœ des travaux des Arabes^ non pour débiter dei argviies cttrtauaes, msia pour discuter les problèmes lea plus iniportants, dans le but de rapprocher les opinions divergentes. Tandis que les contemplatifs commencent par refuser toute certitude à l'expmeooe et toute force è rieleUigeBoe > ftonaveature s'api^iqua è rétablir l'infiûlUliUité de la raison, et soutient que Dieu a mis les prémisses dans riotelligenee, en la cooforawnt de telle aorte qu'eUe ne puisse nier les conséquences.

Bonaventure trouve que Vétre est ce qui tombe d'abord dans l'esprit, et que celui-ci est contraint d*aocepter la vérité, aoB comme s'il percevait une chose nouvelle, mais oeonne reconnaissant une chose innée en lui. £n effet on arrive à la mité moyennant la connaissance^ qui cet TioteUigaiice de la réalité, ci

LA SCOLASnO<?E ET LA THÉOLOGIE.

l'esprit ne s'élever à ceUe-ci cpie par la notion trè6-§énérale éè rétre. En traitant de raetoritédu syli(^isnie, il enseigne que la nécessité logique ne dépend pas de l'essenoe réelle des choses, m de leur essence imaginaire dans la pensée, mais qu'elles ont leur existence idéale dans les types étemels sur lesquels opère Fou*vrier divin, et qui se réfléchissent dans ses œuvres. On voit combien le Docteur séraphique avait devancé Descartes et Malebran* che, et domme il combine bien le raisonnanMnt avéo l'intuition.

Tout don parfait, selon sa doctrine, descend du Père des lumières par quatre voies : extérieurement, la lunnère éoUûre les arts mécaniques ; idMeoreaient , elle produit les notions sensitivee ; intérieurement, elle donne la connaissance philosophique ; elle provient enfln de la sainte Écriture. La première satiafait ks be^ soins eorporels au moyen des septarts, qui sont le tissage, la fabrique des armes, la chasse, l'agriettiture, la navigation, la dra- Diatiquei la médecine. La seeonde illumine les formes eatérieures, tandis que f esprit, lumnieuxpar sa nature, réside dans les nerfs, dont l'activité se multiplie dans les cinq sens. La troisième , à Faide des principes de vérité dont notre nature est douée, cherche lescAuses secrètes, qui se rapportent soit aux paroles, soit aux choses, soit aux moeurs ; ce qui (ait que la philosophie est ou rationnelle^ ou naturelle, ou morale. La philosophie rationnelle consiste dans la grammaire, la logique et la rhétorique ; la philosophie naturelle, dans la phyàque, les mathématiques et la métaphysiqtie. La philosophie morale est individuelie(i»ona«<jc7a), économique ou politique, selon qu'elle concerne Thomme, la famille ou VÉtàt La quatrième, c'est-à-dire la lumière supérieure de la gdbee et de la révélation, nous manifeste les choses excédant la raison; mais, comme toutes les connaissances dérivent delà même source, elles aboutissent toutes à la science des vérités saintes» qui seules peuvent les perfeeliooner.

Cette tentative d'organisation encyclopédique, faite aussi par d'autres scolastiques , prouve combien ces hommes, qu'on traite d'esprits étroits et odesquins, savaient envisager la science d'un peint de vue éie^é.

Bonaventure fut compté parmi les hommes les plus remarquables de son temps. Lorsque saint Thomas , son ami , lui demandait dans quels livres il puisut tant de science, il lui montra le crucifix; en effet, la Vie de saint François, le Miroir de la Vier§€j Vltinéraire de Vàme au ciel, ne respirent que la piété. Grégoire X et le roi d'Aragon assistèrent à ses funérailles avec cinquante évéques, soixante abbés et plus de mille (Hrétres. 11 fut

ONZiiME ÉPOQUE.

canonisé quatre-vingts ans après sa mort , et inscrit le sixième parmi les saints Pères^ après Ambroise^ Augustin, Jérôme, Grégoire le Grand et Thomas.

Les moines mendiants avaient pris pour tâche d'introduire Tascétisme et l'aspiration là où d'abord avait régné le raisonnement rigoureux; il en résulta d'ardentes disputes entre eux et les universités, qui cherchaient à les exclure de l'enseignement.

La jalousie alimentait la querelle, parce que, quand les professeurs se retirèrent à Orléans et à Angers , les moines mendiants conservèrent les chaires qu'ils avaient obtenues , et d'oo ils continuèrent à combattre saint Thomas et Albert le Grand.

Parmi les mystiques d'une époque plus avancée, nous nommerons Jean Rusbrok, qui composa plusieurs livres tr^-estimés. Dans sa vieillesse, il se retira à Yaiverde, près de Bruxelles, où il écrivit, parmi ces chanoines réguliers, sous l'inspiration du Saint-Esprit. Après être resté plusieurs jours sans toucher la plume, ilU reprenait tout à coup, et poursuivait comme s'il ne fût pas inte^ rompu. Quoiqu'il écrivit et parlât en mauvais flamand, il était admiré , et l'on accourait de toutes parts pour l'écouter. Les plus sages trouvaient pourtant des erreurs et du scandale dans sa doctrine. Son principal disciple fut le prédicateur Jean Tauler, plus fort théologien que lui, mais inférieur dans la contemplation.

Le mysticisme vigoureux et rude des âmes robustes et illuminées manquait encore de régularité et déforme précise. Ces deux qualités lui furent données par le célèbre Jean Charlier deGerson (4363-4429), chancelier de l'université de Paris; chassé de ce poste, il mourut à Lyon dans la misère. Il associa au nominalisme l'étude des anciens ; mais il inclinait vers les écoles intuitives et mystiques, et la méthode logique n'était à ses yeux qu'une préparation à un genre de connaissances supérieures. Il éleva donc le mysticisme à l'état de science complète et aussi régulière qu'aucune autre.

Il renferme la formule entière du mysticisme en douie dmtries; mais il avoue d'abord que toute l'habileté humaine n'y peut rien, et qu'il faut attendre les secours de Jésas-Christ En fait de mysticisme , la pratique doit nécessairement précéder la spéculation ; celui qui veut s'y livrer doit d'abord examiner sa vocation, sa santé, son tempérament, ses facultés intellectuelles et les circonstances extérieures auxquelles il est soumis. La santé est de la plus grande importance ; quand elle est bonne, il faut se demander si l'homme peut consacrer à la contemplation tout le temps que lui laissent ses devoirs. Il y en a qui occupeirt

LÀ SGOLASTIQUE £T LA THÉOLOaiE. 525

complètement le corps et l'esprit; c'est pourquoi il faudra choisir les futurs mystiques parmi les ecclésiastiques qui ont passé la jeunesse. Le contemplatif obéit à Dieu du cœur et des yeux ^ tandis que les autres le servent des pieds et des mains ; il doit donc fuir toute occupation qui pourrait le distraire , même les occupations internes de la curiosité et de Timpatience , attendre la grâce avec une infatigable longanimité^ et surtout éviter tout ce qui peut ré-* veiller les passions et les affections de l'âme. Gerson ajoute ici des considérations sur les lieux, les heures, les postures qui conviennent à la contemplation. Malgré des exemples contraires , il préfère la solitude , afin que personne ne puisse voir ni entendre «les gémissements lugubres, les soupirs tirés du fond des entrailles, les rugissements amers^ les sanglots, les prosternations, les yeux pleins de larmes, le visage tantôt pâle et tantôt couvert de rougeur, les mains tendues et les yeux fixés vers le ciel , la poitrine frappée à coups redoublés , les baisers prodigués à la terre ou aux autels, et les stigmates qui s'impriment sur les lèvres, d

U faut peu de sommeil et peu de nourriture, assez cependant pour soutenir les fatigues de la contemplation. Avant tout, il faut insister avec ardeur sur les méditations pieuses, tranquilles et solitaires, sans recourir trop vite à la sainte lecture. Ce n'est que par la contemplation que l'amant mystique peut se réunir au bien aimé. On doit commencer par la crainte de Dieu, non cette crainte mercenaire qui attend la récompense et tremble de ne pas l'obtenir, mais cette crainte filiale qui allie la tendresse avec le respect. Si la crainte est l'aile gauche de la colombe de l'âme, son aile droite est l'espérance, et toutes les deux soulèvent l'âme jusqu'à Dieu, a Alors ton vol, âme bienheureuse , te porte dans les bras de répoux; applique avec ardeur tes chastes baisers, ces baisers pleins d'une paix dont rien n'approche. Maintenant tu peux dire dans ton ivresse et dans ton amoureuse dévotion : // est mon bienaimé, et je suis sa bien-aimée !

Il fallait bien exposer cette philosophie, qui a été pratiquée et recherchée par tant d'hommes au moyen âge. Le mysticisme ne s'appuie ni sur les sens, ni sur la raison, ni sur l'intelligence, mais sur la partie sensible de notre être, sur cette mystérieuse propension vers le bien absolu (conscientia ) et sur la tendresse extatique. 8'il n'est pas parvenu à découvrir dans notre âme une faculté assez illuminée pour contempler l'Être suprême, assez vaste pour l'embrasser, il a contribué à mettre en lumière deux faits qui relèvent la nature humaine : savoir, que l'idée de l'infini est le fond de nôtre raison, et que l'amour de l'infini est le fond de

notre seoiifaîiUé. Il a ramené ainsi la acolastiqoo à étudier Yev^i huoiain^ et ouvert la voie à la saine philosophie^ qui se fiolqde sur la connaissance da nous«ménies«

Gerson prétendait concilier la théologie mystique avec |a scoiastique, l'une fondée sur la toute-puissanee de Vmowtt Fautre s'appuyant sur la wscms et procédant par ai^yses et argumentations; il voulait arriver à la vérité par Tunion de l'àme avec l'Être infini. Qeeupé pkmgé dans les affaires cooune nous le verrons » oo ne peut compnendre comment il ne firtpas distrait de l'ascétisme, auquel il relownaitdès que ses travaux le lui penmttaient. On lui attribue VJmUation de Jéam^Chritt^ Toduvre la plus remarquable de Técole contemplative, où les questions théoriques sont laissées à l'écart pour s'en tenir à b praticpie. Ce livre, le plus éloigné de la symétrie scolastique, est un écho mystérieuxdés âmes naïves et ferventes. t8s.i8i5. Pendant que les mystiques combattaient la scolastique, elle se lAUef ^ discréditait dle-môme par ses excès. Elle fut jetée dans un de ses plus grands égarements par Raymond Lulie de Majorque. De môme qu'Albert le Grand avait con^*uit une machine qui parlait, il parut vouloir en faire une qui pensftt. Il réduisit par son Gnmd art rintelligence à une sorte de mécanisme ; dans son système, elle consiste uniquement à savoir applique^ à quelque sujet que ce soit certains prédicats qu'il réunit par classes, marquées chacune par une lettre de l'alphabet; puis il les disposa en oeroles concentriques, de manière que chaque lettre si^ûfiait un attribut. La première classe se composait de neuf prédicats absolus : bontij grandeur y durée, puissance y iages$e,volonté,verhh vérUé, çMre; laseconde, de prédicats relatifs : différeHeey coneordej cpposîtUm^ commmoemeni, milieuy finjaccraissement, ûoéquatwn, diminution; la troisième contenait neuf demandes : eUHl ? quoi ? de quoi? pour quaiî dequeUe§fratè4eur ? de quelle qualité î quand îcéP eommetÊl et avec qui ? daus la quatrième se trouvaient les neuf sujets les plus universels : Dieu, ange, del, homme, imaginaiif, sensiUf, végétatif, élémentatiff inUrumentatif. Venaient ensuite les iW acddentalités : quornUté, quaUié, relation, action, paesitm, habitude , situation, temps, lieu; enfin les neuf mortalités : Jusiiee, prudence, courage, sobriété, foi, espérasse, chariié, patience, piété; et avec elles, l'envie, la colère, fineonstanee, le mensonge, l'avarice, U gourmandise, ia lumure , ForgueU, la paresse.

Toutes les pensées, étant ainsi dassées, produisaient, au moyen de quatre cerles qui renfermaient plusieurs triangles , .certaines ottidanaisons de propositions; ceUâs-ci , jpar exemple : La bonis

LA SGOLAmOVR IT LA VHÉOLOaiE. M7

est grmde^ âmrabUypui$mmU, «mwordsmiey méHairimy fimuoÊUe erMiêtmte, déefwiêêasèU. Ain da chacune des tmiie-gix cises sortaieirt domse propositions, douie mitieui, et viagi-quaire questions avec les espèces oorrespondoites.

Quel prodige ne devait pas semUer^ à des gens pour qui la Iqgique était Tari sttprâme , cet instrument unifeml de la sdence quisuWsait A t^udre toutes les qiieelioiisinaagiiiables, ou four* nissait au RHrins des mets pour discourir sur toutes? Baymond LuVe f employa à des rec4ierches frivoles ; aiasi^ il posait cette question : V homme a-t-Ai pu être bapH$é par 1$ éUàbk/ ou bien cette autre t Vnlmtêauêêt êttachéâmHmffei unéne ymiêre, ronge la eordê eipérH ame te bo/rquê : mtr qmi iêdmimage tomberw-P-U? Réponse : Pour quatre cinquièmes sur le naaitre de l'âne, pour le reste sur le mettre de la barque, attendu que ttllMi n'a nui à son propriétaire que pour la partie élénoentatirê à laquelle elle appûrtîeiit ; tandis que Tâne , outre cdle^^ a préfudieié pourtrois autres causes : la végétative, la aeositîte» rimaginative.

Mais déjà les sciences de Tespritftitsaieaipiaee à l'alchimie^ à Pastrelogie et h la cabale, sa sœur, dans lesquiUes Raymond LuHe se fit aussi un nom; il laissa tontefois une assea mauvaise réputation , quoique ce fût réeUemeot un savant et un homme religieux (4).

Jusqu'à trente-deux ans il avait mené uue vie dissipée, sans se piquer de constance dans ses amours; mais akm, eonverti par les paroles d^me jeune Mie , il laisse femme, enfants, ridiesses , prend Phahit de frère mineur, se livre à d'austères pénitences, et, dans Tintention d'a{ler convertir les infidèles , il s'applique à l'étude de l'arabe et des sciences exposées dans oe|te lanjipue ; car, à cette époque « les savants, de même que les guerriefs, voulaient combattre Ti^amisme et diminuer son Influenee. Ce fiii à Paris qirn commença à développer VAr$ invenHva^ formé de ¥Ar$ magtm , qui bientôt retentit dans toute l'Europe. H si'efforee de persuader aux papes de fonder des écoles de langues orientales, péplmères d'apôtres d'o<i eoftiratt une croisade sous me autre fonne. Peu écouté des fiont^, ilpasseè Tttnîs> oàîlt'échappe im.

(I) Kaymond Latle a laissé 4S6 trailés, dont SO sur Part de démoatrer la TérKé, 7 «or U grammaire et la rtiéleHqM, 7 aur llntelMesaoe, 21 sur la W^qoe, 4 a«r la mémoire, S anr la volmté, 1) aur la «Mirale et la politique, S rar le <lroit, S2 w la philosophie et la chMuie, 26 sur U métaphysique, 19 sur les mathématiques, 20 sur la médecine et l'astronomie, 49 sur la chimie, 212 sur la théologie. — Voyez V Apologie de ta vie et des ceuvres du bienheureux n, Lntle, par A. Perroquet; Vendôme, 16S7.

ONZliMB ÉPOQUI.

à la mort qu'à grand'peîne. n est baDoi , et revient à Gènes, le centre de son activité. A Naples il connaît Arnaud de Breacia, qui lui inspire la passion de Talcbimie. Plein d'ard^r dans ses idées d'apostolat^ il ne voyait point les obstacles^ et ne se préoccupait pas du dioix des nioyens. Après avoir couru le monde en exhortant les princes à fonder des écoles, toujours sans succès, il retourne en Afrique à Fàge de soixante-onze ans ; il écrit, il prêche, il discute ; partout il est repoussé ^ et les papes le traitent de foa. Cependant Clément Philippe le Bel, et Jacques n d'Aragoo instituèrent des chaires pour les langues orientales; l'univ^té de Paris adopta son Ar$ magna, ce qui était la sanctionner en face de toute TEurope. Raymond est enfin recherché par les princes; Robert Bruce et Édouard II rappellent en Angleterre. Ce dernier remploie à faire de Tor, et lui-môme dit avoir converti une fois en or cinquante mille livres de vif-argent de plomb et d'étain , fait tffirmé pardeux contemporains, Jean Cremer, abbé deWestminàter,et Camden. Édouard^ en lui donnant à entendre qu'il voulait porter la guerre chez les Turcs, le tenait renfermé, comme pour lui faire honneur, dans la Tour de Londres, afin qu'il ne révélât pas le grand itu: secret. Il parvient cependant à s'enfuir à Messine ; puis , à l'âge de soixante-dix-neuf ans, il retourne en terre sainte et en Afrique, où ses entreprises téméraires lui attirent des persécutions et la mort Raymond LuUe, de quelque manière qu'on l'envisage, fut un homme merveilleux; dans un monde où les uns voulaient le brûler conmie sorcier, et les autres le canoniser conmie saint, il ne se fia qu'en ses propres forces. Il s'éleva hardiment contre le maître universel, et tenta une encyclopédie; en effet, il concevait la science non par parties, mais dans une unité indiviàble(fioa est pars scientim, sed totum )•

Pendant que la dialectique tombaient en discrédit avec les combinaisons artificielles de Raymond Lulle, l'école contemplative s'égarait aussi de son côté. Jean de Parme publia une Iniroduetm à l'Evangile étemel^ dans laquelle il annonçait que le Nouveau Testament, de même qu'il avait remplacé l'Ancien, ne suffisait plus à la perfection, et qu'il en viendrait prochainement un antre, tout d'intelligence et d*esprit. Plusieurs religieux , tant franciscains que dominicains, soutinrent cette doctrine ; elle fut combattue par l'université, et surtout par Guillaume de Saint-Amour, qui, dans une série de pamphlets pleins de vivacité, s'appliqua à décrier les moines mendiants^ et à les faire confondre avec les Bëgards et autres hérétiques, qui s'en allaient préchant çà et là et demandant l'aumône.

LA SGOLASnOUS ET LA THEOLOGIE.

D'autres mystiques tombèrent dans le panthéisme et la négation de Tôtre individuel; puis, s'étant appliqués aux sciences ^ ils finirent par s'égarer dans les ténèbres de l'astrologie et de Talchimie.

Cependant le besoin des études expérimentales conunençait à naître. Un moine anglais, de Tordre des franciscains^ Roger Bacon, s'aperçut que les catégories logiques étaient Idn d'offrir l'explication réelle des phteomènes physiques; il reconnut la nécessité de hi demander à la simple observation et à l'expérience.

Une fois que le doute eut été soulevé au sujet de l'autorité du maître^ que le génie littéraire se fut dirigé vers l'étude de la littérature ancienne, et le génie scientifique vers cdie de la nature et de ses effets; une fois que la raison, l'autorité, l'intuition, l'expérience des sens eurent chacune un grand docteur dans Albert le Grand , saint Thomas , saint Bcmaventure et Roger Bacon ( dont nous parlerons plus loin ), les subtilités scolastiques durent céder au besoin de se mettre d'accord, et de réunir ces quatre grands chemins de la vérité. Quelques-uns se mirent alors à critiquer franchement les opinions d'Aristote, comme Gôthals de Gand {Henricus Gandaventis), qui nia^ dans le Quodlibety la valeur de l'argument à posteriori, et revint à l'hypothèse platonique des idées archétypes. D'autres philosophèrent^ en se frayant euxmêmes la route, comme le Romain ^dius Golonna, doctorjmda* tissimusj disciple de saint Thomas et maître de Philippe le Bel , puis archevêque de Bourges. Son livre de Regimine principis^ daos lequel il agita de très-graves questions, servit de modèle à la République de Jean Bodin , qui lui-même fut le type de Montesquieu.

L'importance des études scolastiques finit du moment où la société cessa de s'appuyer sur la religion ; mais^ en voyant ce culte d'Aristote y on ne peut s'empêcher de réfléchir au privilège d'éternité qui semble accordé aux systèmes de logique. Il y a vingt siècles au moins que le ISyaya dure dans l'Inde , comme Aristote chez nous; il est de même appliqué à toutes les sectes, parce qu'il n'est autre chose qu'un instrument, de même que les mathématiques.

En réalité, le raisonnement est le véhicule de Terreur comme de la vérité; mais il n'en est jamais la cause. Loin donc d'imputer au christianisme les idées vides, les vaines abstractions, les formules inintelligibles de la scolastique^ nous dirons au contraire que ces défauts viennent de ce que la science ne resta point assez chrétienne^ et de ce qu'on suivit avec trop de respect les traces des païens. Nous avons déjà déploré des folies semblables en

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Grèce, puis chez les néo-platoniciens; pouv<9ils*nous flire que notre époque et les pays qui se vantent de jouir d'une plus giande liberté d'esprit en soient tout à fkit exempts? C'est le partage de la raison de délirer ain^i> lorsqu'il lui arrive de sortir de ses voies et de se payer de mots. La discussion dans les universités, en présence de tout le monde savant et au milieu d'une jeunes^ qoi prenait vivement parti pour ou contre , amenait la pécule de recourir à des subtilités ; car la plus grande mésaventure pour un docteur aurait été (le rester court et de ne pas savoir se tirer d'un argument spécieux. On ne discutait donc pas pour arriver à la vérité^ mais pour obtenir un triomphe; ccmune la théologiei la philosophie eut ses martyrs obstinés^ succombant pour des énigmes indéchifirables*

La scolastique correspond^ dans le champ intellectuel , à la féodalité dans le champ politique; c'est un isolement dans lequd rhomme fortifie sa téte par la contemplation rationnelle de Tinfini. De là vient la haute confiance que tous les scolastiques montreot dans les forces de la pensée humaine. L'école de la haine put seule se prévaloir des égarements de la scolastique , pour lui refusa le mérite d'avoir exercé et façonné Tintelligence , d'avoir élaigi le champ de la métaphysique dogmatique, fourni des explicatioi^ ontologiques pleines de sagacité^ et devancé Bacon de Vérultm, Descartes, Malebranche , Hume, Montesquieu. Ûn peut dire avec vérité qu'elle donna aux doctrines d'Aristote Tunique déveiopdement dont elles fussent susceptibles ; seulement^ elle cberchait dans les conceptions logiques le principe d'explk^ation , tandis qu'elles ne peuvent procurer que des moyens de dassificalioD scientifique > le reste réclamant le concours de l'expécienee et de l'histoire. Mais ce fut, selon nous, un grand bonheur pour TEu* rope d'avoir eu des théologiens avant des physiciens, d^ miaaiiKh naires ayant des académiciens. Corrigée ainsi par les habitudes sévères du raisonnement, elle vit la logique dominer dies elle ks intelligences, tandis que l'intuition les avait dominées en Orieirt.

Les deux notions fondamentales du créateur et delà créatiu», établies solidement par le christianisme sur les ruines de l'atb^soie et du panthéisme, furent l'étude constante des scolastiques^ qui s'efforçaient d*en trouva et d'en éclaircir les rapports, source de toute morale ; de concilier le dogme de la foi révélée, la pure raison et les phénomènes de la vie extérieure, afin que sur, oette alliance de la foi, de l'évidence, de la certitude^ se fondât une science infinie. Cette unité contribua à fiaçonner les inteUigoms modernes àune manière de raisonner serrée» à l'ordre et à l'écono-

SCIENCES lUfimiLLBg BT OCCULTES.

nûedes Mées^ à um méthode constante { elles purent ainsi développer les pensées morales et métaphysiques dont la sooladtique avait semé les germes^ et ^changer lafonne tout en conservant le fond

C'est aussi à la scobistique que revient le mérite de FalluFe analytique des langues modemés (i), qui, par la relation étroite des mis avec les choses, révèlent la marche lo^que de la raison due à celte éducation, malgré les défauts qu'cm pent loi reiH^her avec justice.

La médecine continuait à être en honneur chez les Arabes ; il y en avait une école florissante à Damas, ridiement dotée par Malecfc-Adei, qui souvent assistait aux leçons; mais nous avons déjà signalé le souffle délétère qui mettait obstacle dans ces contrées à toute investigation libre^ à toute pensée profonde.

Chez les dirétiens, la médecine, comme toutes les autres branches de la science, était entre les mains des moines et des ecclésiastiques, malgré les canons qui leur en défendaient la pratique et leur interdisaient surtout les opérations avec le fer ou le feu. Saint Benoit impose à ses moines du mont Cassin et de Saleme l'obligation de soigner les malades. L'abbé saint Bertaire écrivit un traité à ce sujet, et de toutes parts on vit accourir à ces deux centres d'instruction des moines pour apprendre lamédedoe^et des malades pour invoquer leur secours. Un phitosophe, Constantin l'Africain, après avoir passé quarante ans dans les éories arabes, à Bagdad, en figypte, dans l'Inde, courut risque à son retour d'être mis à mort comme magicien ; il se réfugia à Siieme, et ^vint secrétaire de Robert Guiscard ; mais, dégoûté de vivre à la cour, il se retira au mont Cassin, oii il traduisit différents ouvrages de médecine orientale. La renommée de l'école de Saleme s'en accrut, et le pays vit affluer les malades, à la guértson desquels contribuaient encore la position salubre du lieu

(1) M. Barthélémy Saiat-HUaire • eotreprifl de montrer, teu oa mémoire adressé à P Académie en 1840, que U forme parfiiitemeni ré^ière de la langue française est due aux longs exercices logiques de la scolastiqoe.

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