‹ Histoire universelle (volume 5)Chapitre 7 sur 86 · F0RE6T · texte numérisé non relu

F0RE6T

(2) La Curhb bb Sainte- Palaye, à qui nous devons les renâdgnements les plus eucts ftor la elietalerie, ràpporte oéft« cHânson d'EusIache Detcliamps, dans laquelle sont eiposés tous les devoirs du ebevalier :

Vous qui voulez Vordre du chevalier , il vous convient mener nouvelle vk^ Dévotement en oraison veiller ^ • Péchiéfuir, orgueil et villenie :

VÉglise devez défendre ; La vevfvcy aussi Vorphenin entreprendre; astre hardis et le peuple garder; Prodoms, loyaulx , san rien de Vautruy prendre* Ainsi se doit chevalier gouverner.

Numble cuer ait ; toudis doit travailler. Et poursuir faitz de chevalerie ; Guère loyal^ estre grand voyagier, Tournois suir, et jouster pour sa mie.

Il doit à tout honneur tendre^

ONZiiME ÉPOOUE.

Les chevaliers se consacraient principalement au beau sexe^ protégeant quelque femme que ce fût y Isabelle ou Gabrine^ chrétienne ou infidèle, même au péril de leur vie; ils n'employaient la violence contre aucune, Teussent-ils conquise par 1^ armes ^ mais gagnaient les bonnes grâces des dames par la courtoisie. A la bataille de Ramla, Baudouin , roi de Jérusalem^ entend gémir, et , se retournant, il aperçoit une femme musuhnane dans les douleurs de l'enfantement; il la couvre de son manteau , fait apporter des tapis, mettre près d'elle des fruits, de Teau, et amener une chamelle pour allaiter le nouveau-né ; puis il la renvoie à son mari, qui promet une reconnaissance éternelle à son bienfaiteur; en effet, lorsque Baudouin se trouve enfermé sans espoir dans Ramla, il pénètre jusqu'à lui , et lui indique les sentiers par lesquels il peut s'échapper.

Il ne faut donc pas s'étonner si les Sarrasins eux-mêmes conçurent de l'estime pour la chevalerie ; Saladin voulut en porter les insignes, fait dont un ancien trouvère nous a conservé le souvenir.

a Or il me convient de mettre en rimes un conte que j'ai ou! conter d'un roi qui en terre païenne fut homme très-puissant et très-loyal Sarrasin ; il eut nom Saladin. Il fut cruel et fit beaucoup de mal à notre loi , maints dommages aûssi à notre nation par son orgueil et sa violence. Advint une fois qu'à la bataille fut un prince qui avait nom Hugues de Tabarie; avec lui étoit grandecompagnie des chevaliers de Galilée, car il étoit seigneur de la contrée. Assez de beaux faits d'armes ils firent ce jour-là; mais il ne plut au Créateur, qu'on appelle le Roi de gloire, que les nôtres eussent la victoire, car là fut pris le- prince Hugues, et mené le long des rues tout droit devant Saladin , qui le salua en son latin (sa langue), qu'il savoit très-bien. Hugues ^ foi grande liesse à

Si &om ne puiit de lui bUume répandre, Ne Uucheté en ses eeuvres irouven ; S entre touz se doit tenir le mendre; Ainsi $e doit chevalier gouverner.

Il doit aimer êon seigneur droiturier^ Et dessus tous garder sa seigneurie ; Largesse avoir, estre vrai justicier; Des prodomes suir la compagnie^ Leurs dis oir et aprendre, Et de vaillants les prouesses comprendre. Afin qu^il puist le grands failz achever , Comme fadis Jlst le roi Alexandre.

Ainsi se doit chevalier gouverner.

CHEYALSRXB.

VOUS Uniff par Mahomet; et une chose je vous promets, c'est qu'il vous faudra ou mourir, ou venir à grande rançon. Le prince Hugues répondit : Puisque vous m'avez partagé le je\i,je choisirai la rançon, si j'ai de quoi la payer, — Ow», reprit le roi; cent mille besans tu me compteras. — Ah! sire , je ne pourrois atteindre autant y quand je vendrois toute ma terre. — Tu les feras bien. — Comment^ sire? — Tues de grand courage et plein de chevalerie y et nul preux ^ si tu l'en requiers j ne Véconduira sans un beau don; ainsi tu pourras f acquitter. — Maintenant je veux vous demander comment je partirai d'ici? Saladin lui répondit : Hugues , vous m'attestez sur voire foi que vous revien» drez, et que dans deux ans d* ici, sans faute ^ vous aurez rendu votre rançon, ou que vous rentrerez en prison? Ainsi vous pourrez partir. — iStr^, reprit-il, votre merci; et tout ainsi je le promets.

a Alors il demande congé , et veut s'en aller en son pays; mais le roi Ta pris par la main et en sa chambre Ta mené, et Ta prié fort doucement : Hugues , dit-il , par cette foi que tu dois au Dieu de ta loi, instruis-moi ; car f ai envie de bien savoir comment se font les chevaliers.

a Beau sire, dit Hugues, je ne ferai, et je vous dirai le pour^ quoi. Le saint ordre de chevalerie seroit sur vous mal placé; car vous êtes de la mauvaise loi , et n'avez baptême ni foi; et je ferois grande folie si je voulois vêtir un fumier de drap de soie. Je ferois méprise si sur vous je mettois un tel ordre y et je ne saurois l'entreprendre , car j'en serois blâmé.

« La, Hugues , àit'ïXj vous ne le ferez pas î II n'y a point de mal à vous de faire ma volonté; car votu êtes mon prisonnier.

a Sire, puisque je ne puis m'y refuser^ je le ferais sans retard.

a Alors il commence à lui enseigner tout ce qu'il doit faire , lui fait bien arranger les cheveux , la barbe , le visage , comme il convient à nouveau chevalier, puis le fait entrer dans un bain. Lors le Soudan commence à demander ce que cela signifie. Hugues de Tabarie répond : Sire^ ce bain oû vous vous baignez signifie que, comme l'enfant sort des fonts pur de péchés quand il vient de recevoir le baptême , ainsi devez sortir de là sans nulle viilenie, et prendre un bain de courtoisie , d'honneur, de bonté. — Ce commencement est très-beau^ par le grand Dieu / dit le roi.

a Après qu'on l'a du bain ôté, il se couche dans un beau lit qui étoit fait à grand plaisir. Hugues, dites-moi sans faute la signifiance de ce lit. — Sire, ce lit veut dire qu'on doit par sa cheva-le rie conquérir en paradis la place que Dieu octroyé à ses amis. C'est là le lit du repos; qui n'y sera pas sera bien sot.

DI8T. UlilV. — T. X. ô

oNziinrB ipoQUE.

a Quand il fut resté un peu dans le lit^ il se vêtit de draps blancs qui étoient de lin. Lors Hugues lui dit en son latin : Sire , ne tenez pas à mépris ces draps blancs; ils vous donnent à entendre que chevalier doit tendre à conserver sa chair pure s'il veut arriver à Dieu,

et Après il lui remet une robe écarlate. Saladin s'étonne fort de cela i Hugues, dit-il, que signifie cette robe? — Sire y cette robe vous donne à entendre que votre sang devez répandre pour sainte Église défendre , afin que ntd ne puisse mal faire; car chevalier dôit faire tout cela, s'il veut plaire à Dieu.

<c Après il lui chaussa des souliers d'étoffe noire , et lui dit : Sire^ sans faute ceci vous avertit que vous ayez toujours en mémoire la mort et la terre vous serez gisant , d'oU vous veîiez et 01$ vous irez. Vos yeux doivent la regarder, afin que vous ne tombiez en orgueil; car orgueil ne doit pas régner dans un che^ valier; il doit toujours tendre à la simplicité. — Tout cela est fort beau à entendre, dit le roi, et il ne me déplaît pas. Après se leva debout, puis ce ceignit d'une ceinture blanche; ensuite Hugues lui mit deux éperons à ses deux pieds, et lui dit : Sire, tout ainsi que vous voulez que votre cheval soit animé à bien courir quand vous frappez des éperons^ ces éperons signifient quede* vez avoir à ccsur de servir Dieu toute votre vie.

«Alors il lui ceignit Tépée,» et le poète poursuit de la sorte, en exposant alternativement les actes extérieurs et les enseignements (1).

(1) Ce récit, rapporté par Sainte-Palaye, se retroaie, avec la charmante naî- Teté du quatorzième siècle, dans laLXXVirdes Cento novelle ait/icAc ; nouvelle preuve qiralors, comme aujourdliui , certaines narrations faisaient , grâce aux jongleurs, le tour de l'Europe entière. La LXXVIII" nouvelle met en opposition la loyauté de nos guerriers avec Tastnce musulmane. Il y est raconté comknent le bon Richard d'Angleterre passa une fois outre-mer avec des barons, des comtes, des chevaliers preux et vaillants. « Hs passèrent sur un navire sans emmener de chevaux, et arrivèrent sur les terres du soudan. A pied quM était ainsi, le roi rangea les siens en bataille, et fit un si grand carnage des Sarrasins que, quand les enfants pleurent, les nourrices Icnr disent: KolcJ te roi Richard; car il était redouté comme la mort. On dit que le soudan, voyant fuir ses gens, demanda : Combien sont les chrétiens qui font tout ce carnage P On lui répondit : Messire, c'est le roi Richard setdementy accompagné des siens. Le roi, c*est-à-dire le soudan, reprit : Mon Dieu ne saurait vouloir qu*un homme aussi noble que le roi Richard aille à pied, 11 prit un noble destrier, et le lui envoya, te messager qni le mena dit : Messire, le sou€kin vous envoie ce cheval; a^n que vous ne soyez point à pied. Le roi fut sage; il y fit monter un de ses écuyers, afin qu'il ressayât. Le jeune homme ne pouvant le tenir, le coursier L'emporta droit et de toute sa force vers le pavillon du soudan. Saladin

CHBTAL11IB«

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Dms des Btècles que Fon appelle de ter^ qcà, siûOD FÉglise, pomii suggérer tant de sentiments délicats? Comme elle avait fait des nrtres éléments de la société^ elle ^'empara de celuitci pour Téporer^ et s'en fit un soutien et une arme. £lle en consacra l'initiation par ses rites , lui donna pour tàcbe.de consolider la paix et de répandre une morale pleine de dignité; elle lui montra comme le champ de bataille le plus noble celui des croisades, comme le devoir le plus sacré la défense de Tautorité, de la puissance et des possessions ecclésiastiques ; enfin elle institua les ordres retigiem. Aussi les chevaliers étaient réputés eux-mêmes comnBe aynt quelque chose de sacrée une certaine portion du sacerdoce. Bèyard. blessé mortellement» se confesse à un de ses compagnons d'armes. Les princes français prisonniers avec saint Louis en Ëgypte , voyant entrer leurs bourreaux y se mettent à se confesser entre eux. A par moi, dit Joinville, ne me souiHiu oncques de féthéque j'eusse fait, me signai et m'agenouillai au pied de r«fi d'eux,., et dis : Ainsi mourut sainte Agnès. Messire Guy SIbelin , eonnéiabie de Chypre ^ s'agenouilla at^rès de moi et se emtfessa à moi, et je lui dis : Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donné. Mais, quand je me levai de là, il ne me souvint oncques de chose qu'il m'eût dite ni racontée.

Le mamelouk Oktal voulut alors que saint Louis le consacrât chevalier; sur son refus, le musulman dirigea contre lui son cimeterre , en lui disant d'un ton menaçant : Ne sais-tu pas que je suis maître de ta vie 1 — Fais-toi chrétien^ répondit Louis , et Je te ferai chevalier.

Souvent^ au milieu du bruit des armes, les chevaliers se chan* geaient en missionnaires^ tantôt préchant le Christ dans les cours d'Orient y tantôt donnant la vie spirituelle aux païens dont leur fer tranchait les jours. Lu poignée de leur épée était en forme de croix; parfois ils l'invoquaient au fort de la mêlée, ou la pressaient sur leurs lèvres mourantes , comme Bertrand du Guesclin, ou bien la présentaient à baiser à un i^ompaguon, à un ennemi blessé. Roland baptise Ferragus expirant, comme Tancrède sa Qorinde chérie.

Une fois entré dans l'ordre, le chevalier se mettait en quête d'à- ATenioref. ventures, paré d'une ccharpe ou d'un ruban , don de la dame de ses pensées, ou arborant sur ses vêtements une couleur qui exprimait l'état de son âme. Des jeunes gens d'illustre famille couvraient

attendait le roi Richard; mais il ne réussit pas dans son projet. Ainsi on ne doit pas se aer aox procédés bie&veillaats d'an ennemi. »

ONZliUB ÉPOOUB.

parfois leur écu, afin qu'on ne vtt pas leur blason , Jusqu'à ce que les coups de lance de leurs adversaires eussent d^hiré le voile. On les voyait ainsi courir les villes et les campagnes , cherchant des périls et des fatigues (i); ou visiter des cours étrangères » surtout celle d'£spagne^ pour combattre les Maures et teindre leur épée dans le sang des infidèles; ou chercher au loin quelque chevalier renommé^ afin d'essayer contre lui leur valeur; ou défier sur leur chemin celui dont Tapparence annonçait un vigoureux jouteur^ et accourir aux tournois pour fàire retentir le nom de leur dame, être proclamés la terreur des héros etl'amour des belles (2). Dansde sombres vallons, dans des cavernes sauvages, ils rencontraient parfois de gentillesdamoiselles, des chevaliers fameux^ avec qui ils faisaient preuve de courtoisie et de courage. Le soir, ils sonnaient la cloche d'un ermitage ou d'un couvent , et la valeur recevait un asile de la charité religieuse ; ou bien ^ s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un château , le cor annonçaitdeloin leur arrivée, le pont s'abaissait, la dame et la demoiselledu manoir désarmaient leurhôte^ et lui préparaient le bain^ les eaux odorantes et les vins généreux. Lui plaisait-il de se faire connaître, il recevait le tribut de louanges dû à son mérite, et le troubadour chantait ses prouesses durant le banquet. Préféraitril cacher son nom , il couvrait son écusson , et ne s'annonçait que sous quelque titre mystérieux comme le chevalier delà lance d'or y de la pénitence, de Vécu blanc.

Quelquefois le château avait pour maifre un félon inhospitalier^ un jaloux qui retenait captive une beauté sans pareille^ un tyran qui imposait des conditions terribles à ceux qui mettaient le pied sur ses domaines. Le chevalier, repoussé du manoir, jetait alors le gant au châtelain discourtois, content de s'exposer lui-même pour délivrer ceux qui souffraient. Il lui arrivait aussi d'être reçu dans quelque forteresse où des salles tendues de noir, des géants menaçants^ des bruits nocturnes^ des spectres^ des trappes perfides,

(1) < Che di pericol solo e di fatica

« Un cavalier si pasce e si nuMca. ■ C*est seulement de périls, de fotigues Qu'un cbeTalier se repaU et nourrir.

(BouiDo, XXV, st. I.)

(2) « Piacevol sullefeste,inatmefiero^

« Leggiadro amante e franco cavalière.

Fier en diamp elos, gai compignon en léles, Amant aimable et vaillant chevalier.

(/M., XU, 6.)

GHETILSEIE.

des prestiges d'une puissance incoBnue, mettaient sa femeté à de rudes épreuves. Apprenait-il qu'un être foible se trouvait 8008 le coup d'une accuBation ; une belle dame sans défense étaiteHe citée en jugement^ il accourait , et prouvait^ Tépée en main, que Taccusateuren avait menti , sauvan\ ainsi ceux qui étaient Tictimes de la calomnie. Parfois il ne dédaignait pas d'allier le métier de jongleur à celui de guerrier : Taillefer, tout renommé quH était dans le métier des armes^ chantait , lançait son épée en l'air et la rattrapait en galopant à bride abattue.

De retour ttilin, après de longue courses, au château de son séigneur, il faisaiten détail le récit de ses aventures ^ non moins sincère lorsqu'elles avaient tourné à son désavantage que lorsqu'il en était sorti heureusement. Il revenait ensuite au manoir paternel, où il suq>endait dans la salle les pièces de son armure en témoignage de ses ^expkMts; en les montrant, il racontait ses dangers passés^ que ses fils répétaient ^ en y ajoutant de nouveaux obstacles créi§s par des enchantements des magiciens et des magiciennes.

Si le chevalier mourait sur le champ de bataille , tous ses frères d'armes en deuil lui rendaient avec solennité les derniers devoirs. Tombait-il loin de sa patrie y un compagnon , un écuyer l'inhumait au pied d'un arbre centenaire , au tronc duquel il suspendait ses armeset son bouclier, pour conserver son nom et sa gloire. Les chevaliers croisés étaient couverts de leurs armures^ avec les jambes en croix , et c'est ainsi qu'on les représentait sur leurs tombeaux. — Tu péris^ô Brandimart, encombattant lesennemis de la France et de la religion; le ciel s'ouvre pour toi, et sur la terre les larmes des héros les plus illustres, de l'ami le plus dévoué, de la plus tendbre amante, font nattrë des fleurs immortelles sur ta tombe (1). Et toi^ Svend, la gloire et Tappui des vieux jours du roi des Danois , tu péris sur la terrequ'un Dieu arrosa de son sang ; tu péris avec tes compagnons venus des extrémités du Nord pour délivrer la Palestine et mourir ; tu péris avec ta fidèle Florine , qui ne voulut jamais se séparer de toi. Dieu envoya les pieux ermites du Carmel pour élever un tombeau digne du corps où habita une âme si noble^ et pour faire parvenir ton épée à celui qui est destiné à te venger (2).

Indépendamment de leurs devoirs généraux^ les chevaliers s'obligeaient souvent par des vœux particuliers , par exemple^ à vi-

(I) ÀMom» Roland^ ch. xl, xli.

()) Tame, JérvM. déLi cb. vui.

ONZIEME ÉfOQUE.

sitér des sanctuaires célébras^ à suspdDdce dans des témplss ota dans des monastères soit leurs armes, soit celles de leurs ^namis ^aineus/ à jeûner ou à s'imposer telle autre pénitence. Ces vœux iBonsistaient encore en exploits guerriers^ comme d'arborer le premier sa bannière sur les/emparts ennemis , ou sur la tour la plus liante de la ville assiégée , de s'élancer le premier au milieu des rangs ennemis, de se hasarder dans des tentatives téméraires : c'^ iaient encore des engagements bizarres de ne plus porter de cas* que ou de bouclier tant qu'on n'en aurait pas enlevé un sur l'ennemi; de ne regarder que de Tœil droit, de ne manger que du ^ôté gauche^ tant qu'une entreprise n'aurait pas été mise à fin ; de ne plus coucher dans un lit, de ne plus goûter de viande ou de vin, de porter une chaîne au cou ou aux poignets. Un Polonais, seigneur de Lolsenlech , s'était attaché au bras et au cou-de-pied deux cercles d'or avec une chaîne du même métal allant de l'un à l'autre, pour les porter jusqu'à ce qu'il eût trouvé, pour 1'^ délivrer, un chevalier ou un écuyer de nom et d'armes sans tache. Jean de Bourbon fit vœu avec seize autres de porter pendant deux ans, tous les dimanches, un cep de prisonnier à la jambe gauche, jusqu'à ce qu'ils rencontrassent un nombre égal de guerriers pour leur livrer combat, vœax. Les vœux les plus solennels étaient ceux qui se faisaient sur le paon ou sur le faisan , oiseaux particulièrement esUmés par les paladins ; aussi les voyait-on brodés sur leurs manteaux, outre qu'ils servaient de but à leurs coups dans leurs exercices guerriers. Ces oiseaux paraissaient sur la table du banquet, revêtus, quoique rôtis, de leur riche plumage, et se plaçaient ( à titre de grand honneur) devant le chevalier en renom, pour qu'il les découpât après que chaque chevalier avait proféré sur eux son serment. Dégradation. Si un chevalier manquait à ses devoirs, il était dégradé comme félon. Placé sur un char ou sur un échafaud, on brisait son armure, on lui détachait ses éperons ; son blason était effacé , et son écu traîné à la queue d'un cheval. Les hérauts le proclamaient ensuite vilain , traître , mécréant, et les prêtres répétaient sur Uii les malédictions du psaume 408. Trois fois le héraut demandait qui était cet homme, et trois fois on lui répondait en le nommant; il reprenait en disant qu'il ne connaissait aucun chevalier de ce nom, mais un lâche, undéloyal. Alors on lui versaitde l'eau chaude sur la tête , on le tirait en bas avec une corde, on le mettait sur une civière, et il était porté couvert d'un drap mortuaire à l'église où l'on faisait ses obsèques. Pour de moindres fautes^ ou lorsqu'il avait perdu ses armes ^ il était exclu du droit de s'asseoir à table

GHBYAUS&IS.

avec les autres paladins; s'il se le peimettait, le héraut déchirait la nappe devant lui. La dégradation avec privation de rarmu)?^ était prononcée contre les incestueux^ les parricides , contre ceux qui se livraient à des travaux rustiques (au service d'autrui peutêtre ) , et surtout pour crimes d'hérésie , de lèse-nmjesfé , de fuite dans une bataille où le prince assistait de sa personne. Elené de Sicile exclut des tournois tout chevalier ou écuyer convaincu de mensonge» d'usure, ou d'avoir contracté un mariage avec une femme d'un rang inférieur.

Le roi de France Charles VI accueillit à sa table , le jour de l'Épiphanie, plusieurs convives illustres , au nombre desquels se trouvait Guillaume de Hainaut, comte d'Ostrevent ; tout à coup un héraut vint couper la nappe devant ce dernier, en lui disant qu'un prince qui ne portait pasTarmure n'était pas digne de s'asseoir en [»résence du roi. Lb comte stupéfait répondit qu'il portait le heaume , Tépée, la lance et Técu, comme les autres. Non , messiref reprit le héraut ; cela ne peut être. Vous savez que votre grand-oncle a été tué par les Frisons y et que, jusqu'à cette heure, sa niart est restée sans vengeance. Par ma foi, je vous dis que, si vous portiez l'armure, cette mort serait vengée depuis longtemps. Cette dure réprimande ne fut pas vaine ; sans plus tarder, le comte s'occupa de réparer l'affront qu'il avait reçu, et tira une vengeance terrible des meurtriers.

Beaucoup d'actions magnanimes se trouveront mentionnées dans le cours de ce récit; il suffira d'en citer ici quelques-unes. Durant la guerre entre la France et l'Angleterre, en 1347 , époque à laquelle se raviva la chevalerie, Godefroy de Charny proposa de surprendre, dans un moment de trêve. Calais , alors au pouvoir des Anglais. Le roi Ëdouard^ averti de ce dessein , passe la mer avec le prince de Galles et quelques autres, et combat sous les ordres du commandant de la place ; il en vient aux mains avec Eustache de Ribmimont, qui, par deux fois , lui fait plier le genou, mais finit par être obligé de lui rendre son épée. Le roi rentre dans la ville avec les principaux seigneurs français restés prisonniers; il leur fait donner d'autres vêtements , semblables à ceux de ses chevaliers, et les invite à un souper, où il assiste lui-même, n'ayant sur la tête qu'un bandeau de perles. Après avoir adressé la parole à l'un et à l'autre, il dit à Ribauinont : Messire, vous êtes le chevalier le plus vaillant que le monde ait vu jamais guerroyer; je vous décerne le prix sur tous ceux de ma cour. Posant alors sur sa tête la couronne de perles, il ajouta : Portez-la toute cette améej pmt V amour de moi. Je wm sais gai compagnon et am<nh

ONZIÈME ÉPOOTJE.

reuXy vous plaisant volontiers au milieu des damés et demoiselles, allez donc en liberté y et, en quelque lieu que vous vous trouviez y dites le don que je vous ai Jait.

Élienne Vignoles, dit laHire, courait, en 4427, délivrer Montargis assiégé par les Anglais , lorsque , se trouvant près du camp ennemi^ il pria un chapelain de lui donner l'absolution de ses péchés; comme le prêtre lui demandait au moins de se confesser, il répondit qu'il n'en avait pas le temps, obligé qu'il était d'assaillir de suite Tennemi. Le chapelain fit donc ce qu'il désirait^ et quand le chevalier fut absous , il s'écria : 0 Seigneur, je te prie de faire aujourd'hui pour la Hire comme tu voudrois que la Hire fit pour toi, sHl étoit Dieu et que iu fusses la Hire!

Un des exploits qui souriaient le plus au courage des chevaliers était de s'engager dans les mines , parce qu'elles offraient nn danger plus grand. Le duc de Bourbon entre, en 1388, dans une galerie qui avait été pratiquée sous le château de Yerteuil , dans TAngoumois; là il combat longtemps corps à corps avec un écuyer qui , entendant répéter Bourbon, Bourbon ! Notre- Dame! cri de guerre du duc, reconnaît son adversaire, se retire par respect, lui rend son épée et la place. Au siège de Melun,en 4449, plusieurs chevaliers et écuyers se présentèrent pour entrer dans une mine si étroite qu'il fallut couper le manche des haches afin de pouvoir les manier; ils y accomplirent des prouesses merveilleuses.

Dceadenoe. Quoi qu'il en soit, la perfection de la vertu chevaleresque, si elle exista jamais, fut de peu de durée, et limitée à un petit nombre de preux. Il était naturel que, parmi une jeunesse vive et opulente^ naquit le goût du luxe, qui se déployait dans la cérémonie de l'inauguration, dans la richesse des armures, dans les solennités des jeux , et parfois dégénérait en folles prodigalités. Dans l'assemblée de Beaucaire, en 4474, dix mille chevaliers luttèrent de magnificence ; le comte de Toulouse donna à Raymond d'Agout dix mille pièces d'argent en pur don , et celui-ci les distribua parmi les chevaliers. Bertrand Raibaux fit labourer un champ par douze paires de bœufs , et y semer trente mille pièces d'argent ; Gros Martells servit un banquet composé de mets cuits à la flamme des cierges , et Bamon de Venans fit brûler trente chevaux d'un grand prix.

Cette jeunesse armée cherchait plus à montrer sa valeur que sa vertu , très-faible d'ailleurs ; elle employait son courage à satisfaire des rancunes et des inimitiés personnelles. L'amour dégénéra en galanterie insipide ou en licence effrontée , les occasions

GHCYALERTE.

ne manquant pas à des célibataires vagabonds et courtisans. La religion se convertit en pratiques superstitieuses , qui amenèrent la chevalerie errante; c'est la période extravagante de cette institution.

Déjà y dans le quatorzième siècle , on tournait en ridicule la mante inquiète d'aller en quête d'aventures , les serments d'amour prodigués à toutes les belles et les vœux insensés dont certains chevaliers s'imposaient l'accomplissement. Ulric de Uchtenstein, auteur du Fratiendienst^ àfrës avoir notifié à sa dame qu'il s'est fait chevalier errant, part en pèlerin pour Rome ; s'étant arrêté à Venise ^ il se fait faire des vêtements defenune^ prend le nom de dame Vénus, et déclare qu'en l'honneur du beau sexe^ il ira ainsi jusqu'en Bohême , en défiant tous ceux qu'il rencontrera. Quiconque rompra une lance avec dame Vénus recevra un anneau, pour rendre toujours plus jolie celle qui aura son amour ; celui qui sera abattu par dame Vénus s'inclinera vers les quatre points cardinaux en l'honneur d'unedame ; celui qui sera assez heureux pour désarçonner dame Vénus aura pour lui tous les chevaux qu'elle mène à sa suite.

L'étrange personnage se met en route avec deux écuyers et deux ménestrels, qui réjouissent la compagnie par leurs chansons. Quelques obstacles se présentent au début, et le podestat de Trévise s'oppose à ces passes d'armes ; mais il cède aux instances dont il est assiégé de la part du beau sexe. Dame Vénus combat donc sur un pont , et renverse plusieurs adversaires. Le lendemain, deux cents dames attendent le vainqueur pour le mener à l'église , l'une portant son manteau , d'autres les différentes pièces de son armure, et dame Vénus prie Dieu dévotement. « Depuis lors , dit-il , j'obtins beaucoup d'honneur, parce que Dieu ne refuse rien à de nobles dames. » Partout de charmantes demoiselles viennent lui apporter les lances de ceux qui désirent les briser sur son haubert; mais il reste vainqueur de chacun d'eux , non sans rendre justice à leur valeur. Tous les jours il entend pieusement la sainte messe , et court au moins trois cent sept lances sur sa route; puis, rentré chez lui, il prend la plume, et raconte, en langue allemande, ses belles rencontres ^ dans lesquelles on lui a traversé l'écu et blessé la poitrine.

Pendant que le roi Édouard III était à table avec ses chevaliers, Robert d'Artois, traître envers la France, revint de la chasse après avoir tué un héron, considéré comme l'oiseau le plus vil; entrant dans la salle, il le présente à chacun des convives, en l'invitant à faire un vœu pour quelque entreprise. Édouard s'en-

ONZliUB iPOQUE.

gag6 à entrer en France, et h être sacré roi h Saint^Denis dans six années. Le comte de Salisbury obtient de sa dame qu'elle lui ferme un œii^ jusqu'à ce qu'il ait mis le pied en France , et brûlé un certain nombre de villes. Les autres vœux se ressentirent delà même bizarrerie. La reine elle-même , avec la permission du roi, déclara qu'elle n'accoucherait (elle était alors enceinte) que lorsqu'elle serait sur I4 terre de France , et que si son fruit voulait voir plus tût le jour, elle le détruirait à coups de couteau, à la perdition de son àme.

Quelques seigneurs anglais ayant juré d'éviter h compagnie de certaines dames , comme privées de beauté et d'esprit , et se déclarant prêts à soutenir, l'épée à la main , l'injure qu'ils avaient faite , celles-ci députèrent à Jean P"*, roi de Portugal , pour lui demander des champions; il en choisit douze, qui se rendirent à Londres , et triomphèrent, ce qui leur valut de grandes fêtes et de riches présents.

Dans une rencontre entre les Français et les Anglais, près de Cherbourg , en 1379, les uns et les autres, enflammés par la haine nationale, mirent pied à terre pour se mêler avec plus d'ardeur ; puis ils suspendirent soudain leurs coups pour laisser l'un d'iBux, qui seul était resté à cheval , défier le plus amoureux du parti opposé , et la bataille ne recommença que lorsqu'un des deux champions eut perdu la vie. Gaston de Foix combattait en l'honneur de celle qu'il aimait sans cuirasse et les manches de sa chemise relevées du coude au gantelet; ce fut ainsi qu'il fut tué à la bataille de Ravenne. C'était pourtant l'époque de l'Arioste et de l'AréUn.

Bien plusjusqu^au temps de Henri IV et même de Louis XIV, il n'y avait guère de batailles où l'on ne portât quelques coups pour Tamour et Thonneur des dames; un officier blessé à mort écrivait avec son sang le nom de celle qu'il aimait , puis rendait le dernier soupir.

De pareilles extravagances ne pouvaient durer sous le regard sérieux d'une raison plus mûre. On commença donc k défendre Içs romans de chevalerie , qui , par le récit de prouesses exagérées , excitaient à en entreprendre de semblables (i ). L'Église ne cessait de s'élever contre eux ; Charles-Quint les prohiba dans le nouveau monde-, et les coriès de Valladolid réclamèrent la même interdiction pour l'Espagne , afin que la vanité de ces écrits ne détourn&t point des ouvrages religieux.

(1) Charles le Téméraire Usait contiauelleraeDt les romans de chevalerie , comme le Mros de la Maftehe.

Les foisy raUadiaQt àkur service ce seotioient de zèle dévoué, mnltsplièrent les chevaliers^ comme ua cortège destiné à rehausser les pompes du trôoe; seulemeot , Us les choisirent non en considération de leur vertu personnelle y mais de la noblesse de leur sang y de leur rîcbesse^ de leurs qualités de courtisans (1). Lorsque les lettres furent devenues en honneur, on conféra le titre de chevalier aux professeurs et aux poètes , gens tout à fait inhabiles au métier des armes^ qui dénaturaient une institution fondée sur les armes» et ne rougissaient pas d'une lâcheté.

Ifois les armes étaient changées; si dans les troupes féodales^ la présence de ces hommes bardés de fer avait servi pour fouler aux pieds la tourbe plébéienne^ que n'abritaient ni casque ni haubert, il en fut bien autrement quand on put leur opposer les files serrées de troupes permanentes et disciplinées ; le combat singulier n'eut plus dès lors ni opportunité ni avantage.

A la journée de Poitiers^ en 1356, la chevalerie^ française , qui seule subsistait désormais , apprit à ses dépens que la valeur ne suffisait {dus pour vaincre en bataille rangée. Une fois que les principaux membres de la noblesse furent tombés auprès du roi prisonnier, les chevaliers qui restaient se trouvèrent sans chefs, et ils ne surent plus opposer aux envahisseurs de la France cette résistance qui avait d'abord favorisé leur institution. 6urces entrefsÂies, plus de cent mille paysans, formant une ligue armée, dite la Jacquerie, pour Textermini^ion de Taristocratie, contraignirent les chevaliers à convertir leur manière de combattre courtoise en guerre de carnage; on vit pourtant, dans cette lutte acharnée , briller encore par intervalle quelque étincelle de l'ancienne vertu des paladins : une poignée de chevaliers du Hainaut , cernés au milieu d'une bande de paysans armés de hkUms et de fléaux» se laissent tuer plut6t que de tirer Tépée contre ces armes ignobles.

Afin de rendre à la chevalerie le lustre qu'elle perdait, le roi Jean institua en France l^ordrede l'Étoile. L'édit rendu à cet effet rappelle l'éclat dont elle brilla dans l'univers entier par la valeur, la noblesse et la probité : par la concorde et la loyauté elle aida, dit-il, au triomphe des rois sur les ennemis de l'État , ramena miraculeusement à la foi grand nombre d'infidèles et de mécréants, fit succéder aux tempêtes et à la guerre la li*anqu»llité et la paix. A eeUe heure ^ VaUiveté et la nonehalunce de ces temps calmes , Vu^

(1) Les rois d'Anglelej re conféraieat le lire de chevaliers à de simples citoyeus, sa|is les agréger à aacun ordre particulier ; les rois de France faisaient clieva- Ken les smkNMdeurs de Yeaise, en leur doimaiU Faccolade.

sagepeu fréquent des armes , l'interruption des exercices guerriers et d'autres causes encore ont fait dégénérer les chevaliers, qui se sont précipités dans des œuvres inutiles et vaines; il en est résulté qu'oubliant la beauté de la gloire et de la renommée , 6 honte ! ils se sont abaissés à chercher l'utilité privée. Leroi^ en conséquence , se proposait moyennant la nouTelle ordonnance^ de les enlever à des soins frivoles^ de rétablir parmi eux la concorde^ et de faire que^ avides de loz et renom, ils recouvrassent leur premier lustre.

La sollicitude du roi Jean et celle de son fils Charles V retardèrent^ pour peu de temps, la décadence d'une institution condamné à périr avec les circonstances qui la virent naître. Louis XI lui donna le coup de grâce en déclarant la guerre à la féodalité. Elle se réfugia à la cour de Bourgogne ; mais elle fut tout artificielle et d'apparat. L'ordre de la Toison d'or ne réfléchit qu'un faible rayon de l'ancienne splendeur •

La raison , sortie de l'enfance , reléguait la magie, les sortilèges, les enchantements dans le passé, et soumettait à l'examen les vieilles légendes. La sécurité des citoyens se trouvant garantie par les lois et les gouvernements désormais affermis , on n'eut pas besoindepaladinserrantspour réprimer les abus, et l'on invoqua, pour défendre le faible, l'action protectrice des gouvernants. Ces hommes armés , suivant d'autres lois que celles de l'obéissance passive, ne pouvaient plus convenir à la monarchie, visant partout à l'absolutisme. La découverte de l'Amérique donna une autre direction à l'esprit d'aventure ; enfin , arriva le seizième siècle, cette époque funeste, où il ne fut plus question de joutes, mais de guerres sanglantes, bouleversant l'Europe pour assouvir l'ambition des rois.

François P** tenta de faire revivre la chevalerie; mais à côté d'elle surgissaient, pour l'étoufTer, les bandes mercenaires, les haines des partis, la fureur des disputes religieuses, la politique sans généroisité de Charles-Quint ; si Henri IV avait dans son caractère quelque chose de chevaleresque , il s'y mêlait trop de l'abandon et de la rudesse du soldat.

En Germanie, l'empereur Maximilien peut passer pour le dernier chevalier ; ses idées s'élevaient encore au-dessus d'une politique égoïste. Le Français Claude Barre s'étant présenté à la diète de Worms pour défier toute la nation allemande, le monarque lui-même ramassa le gant, et, après l'avoir combattu h forces égales avec la lance , il le vainquit l'épée .à la main. Quand Gharles-Quint fut couronné à Bologne enlSSO, cil toucha de

l'épée la tête de ceux qui voulaient être chevaliers, en disant à

GHXTAmtt*

c chacun : £$io miles. Mais la foule des demandeurs se pressait c si nombreuse autour de Itti> en répétant. Sire, sire, ad me, ad t me , que fatigué et le visage couvert de sueur, il fut contraint c pour se délivrer de cette cobue , d'abaisser son épée sur tous ; c s'adressant alors à ses courtisans en ces mots , No puedo mas c ( je n'^ puis plus) , il ajouta pour en finir : Estote milites, es^ a Me milites , todos, todos ( tous, tous ). Et lorsquil eut répété c ces paroles, les assistants s^en allèrent chevaliers et (rès-conc tents (1). » Une pareille profusion ne pouvait qu'avilir un honneur qui n'a de prix qu'autant qu'il est personnel et conféré avec discernement.

En Angleterre, il était dans un tel discrédit que, sous Édouard IH et Henri IV , on payait pour en être dispensé. En Espagne, le sentiment inspirateur de la chevalerie, n'ayant plus d'objet, devint tellement ridicule que l'auteur du Don Quichotte mérita bien de sa patrie en criblant des traits de la raillerie une institution qui survivait aux maux qu'elle avait combattus.

Dès notre enfance, le nom de chevaliers errants n'a retenti à nos oreilles que pour nous signaler l'un des plus extravagants délires de l'esprit humain ; cependant, à bien regarder, cette ins* titution était une conséquence naturelle de l'état de la société. Cette existence des chevaliers, tendant continuellement à exalter la religion, la vaillance , l'amour, la poésie, eut une heureuse influence sur les moeurs et sur les idées des siècles suivants. Dans des temps d'anarchie, la chevalerie suppléa à l'absence des lois répressives et de justice, ainsi qu'à la faiblesse de l'autorité suprême, par le courage individuel porté à sa plus haute expression; elle arma le bras des preux pour la défense du faible opprimé, en* seigna à épargner à la guerre les cruautés inutiles, et fit entendre la voix de l'humanité à ceux dont la victoire endurcissait l'oreille et lecceur.

Quand les procès étaient des combats, et la cour de justice un champ clos, une jeunesse généreuse vint au secours des faibles, qui autrement auraient succombé sans défense. Alors que l'homme se voyait absous ou condamné sur le serment des accusateurs ou des défenseurs, la chevalerie écarta le danger de la corruption en rendant la vérité sacrée. La piété et l'honneur devaient produire leurs fruits ordinaires, l'ordre et la bienveillance. CkHument les rois eux-mêmes, abandonnés par leurs barons, auraient-iis pu se soutenir s'ils n'avaient eu pour appui cette milice prête à se porter partout au plus fort du péril ?

(1) Letierainedita, etc.; Bologne, 1841.

ONZliU ÉPO<}UE.

Avec lacberalerie s'introduisit une nouvellé forme de nobles ; celle qui dérirait de la Germanie s'étant éteinte dans le vasselage de la féodalité; l'autre s'éleva à im but plus noble que le jeu des batailles. Quand la première ferveur des guerres^ en Palestine, eut cessé, la noblesse se rapprocha du trône povr lui donner de l'éclat et des conseils ; elle monta sur les remparts pour la défense du peuple, et, après avoir épargné durant la guerre des atrocités superflues, elle introduisit dans la paix des mœurs plus polies et plus douces.

Servant comme de lien entre l'État et l'Église, qui tendaient de plus en plus à se séparer, la chevalerie devint, avec la papauté et l'Empire, un pouvoir général agissant sur l'Europe entière. Introduite chez toutes les nations, elle inspira une fraternité générale: fait d'une haute importance dans l'isolement général d'alors.

Néanmoins , comme la chevalerie ne constituait pas un état distinctif dans la société , avec des devoirs et des fonctioî^s particulières, son importance était moins sociale que morale ; elle enseignait à l'homme la dignité personnelle ^ la courtoisie au courage, les procédés humains à la guerre, plutôt qu'elle n'instniisait les nations de leurs droits et des moyens de les acquérir et de les défendre.

De jeunes guerriers recherchant la fatigue des combats et le repos de Pamour, après avoir solennellement consacré leur courage à la justiceet à la religion, établirent une espèce de culte envers la femme, qu'ils proclamèrent juge de la courtoisie et de la prouesse. Tandis que les musulmans, qui tiennent les femmes dans la condition d'esclaves, subirent, en restant rudes et grossiers, les vengeances de la nature qu'on n'outrage jamais impunément, on vit parmi nous la dureté s'amollir quand le bras du fort fut dirigé par l'irrésistible puissance de la faiblesse.

La littérature et les arts ressentirent les effets de cette institution morale, religieuse et guerrière, qui> en fournissant un type idéal de beaucoup supérieur aux habitudes ordinaires, excitait l'imagination et la poésie à représenter des événements plus variés, à mettre en Jeu des passions plus nobles et plus pures qu'on ne les rencontre dans la vie réelle. Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse, Cervantes, Caldéron , Lope de Véga, sans parler de ceux qui les ont imités plus tard, s'inspirèrent moins de l'antiquité que des sentiments chevaleresques.

Il n'y avait rien dans les sociétés antiques pour corriger, en théorie, les vices de la pratique; rien n'avertissait les héros de leur brutalité, tandis que, parmi les nations modernes, apparais-

saient^ au milieu de faits blâmables, des ensei^ementsde justice, et que Fidée morale faisait jaillir des éclairs bienfaisants à travers les tempêtes de la vie réelle.

Cette institution , fondée sur la pratique de vertus simples , austères ét même fanatiques, venait se placer entre le faible et Toppresseur; elle renfermait à la fois ce que la valeur a de plus héroïque, la morale de plus difficile, la foi de plus merveilleux, le sacrifice de plus désintéressé. Que ne devait-bn pas espérer quand on entendait répéter dans les camps, dans les tournois, dans tontes les réunions de guerriers : Malheur à qui oublie les promesses faites à la religion , à la patrie ^ à Vamout ! malheur à qui trahit son Dieu, son roi ou sa dame!

La vaillance étant devenue le principal mérite, et procurant l'amour des belles, la sûreté, la gloire, les riches domaines, on trouva dans la chevalerie une école d'humanité, de désintéressement, de manières élégantes, d'où naquirent ces sentiments qui aujourd'hui encore font le charme de la société : les affections pures et délicates, le respect pour la femme, la fidélité à sa parole, le dévouement spontané, le sacrifice de l'intérêt au devoir, la courtoisie enfin, mot qui manquait aux anciens, et que nos aïeux dérivèrent des cours féodales, où elle s'exerçait. Les salons modernes, essentiellement différents des réunions des anciens par la présence de femmes honorables et instruites, ont remplacé les assemblées seigneuriales du moyen âge, mais en recevant d'elles, par une sorte d'héritage, l'élégance du langage, le culte del'amour et de l'honneur.

Que si, comme nousle croyons, la chevalerie ne se réalisa jamais complètement comme institution véritable, elle fut encore utile, dans une existence idéale, comme tant d'autres songes, comme les utopies , qui sont des améliorations proposées avant que lour temps soit venu. Cette idée élevée de la civilisation, se conservant au milieu des œuvres orgueilleuses de la force, répandit dans la société moderne des sentiments que les anciennes sociétés n'ont pas connus, et dont l'absence a causé leur perle. On peut dire que le point d'honneur était ignoré des anciens, pour qui la vertu consistait dans les rapports de l'individu avec la société, du citoyen avec la patrie. La morale aujourd'hui porte en elle-même son principe et son but ; l'homme y suffit, même isolé des lois civiles : il se nourrit d'un sentiment de dignité personnelle, qui a besoin de se respecter lui-même, et par suite d'être respecté par les autres. De là, cette délicatesse moderne, qui non-seulement fr'affiraye de tout ce qui est honte ou lâcheté^ mais de la moindre

ONZiiME ÉPOQUE.

hésitation en fait de courage et d'honneur ; qui non-seulenocnt repousse Toutrage^ mais jusqu'à l'ombre d'une insulte ; qui considère les dettes d'honneur comme les plus sacrées^ parce qu'elles ne sont protégées par aucune loi ; qui s'attache scrupuleusement à conserver un nom honoré, comme le chevalier se montrait jaloux de conserver sans tache l'écusson qu'il portait.

Le chevalier survécut dans le gentilhomme, fier de sa naissance, chatouilleux sur le point d'honneur et fidèle observateur de la parole donnée, craignant Dieu, galant avec le beau sexe, indépendant en présence de ses supérieurs, batailleur par goût, et ne craignant pas la mort. Puis ces beaux titres, qui souvent s'associaient à une noblesse dégénérée, voilant sa corruption sous l'élégance des manières, disparurent eux-mêmes à la fin du siècle passé, grâce à l'invasion des idées irréligieuses, à une instruction présomptueusement superficielle, à l'orgueil, au libertinage effronté. Et cependant la chevalerie brilla encore d'un dernier et glorieux éclat quand un Montmorency, un Glermont-Tonnerre et autres grands seigneurs de France renoncèrent spontanément à leurs privilèges devant l'assemblée constituante. Cette abnégation généreuse précédait de peu de temps le jour où une autre assemblée crut les massacres de septembre nécessaires pour anéantir les restes de la féodalité et de la chevalerie, et où l'on vit ta nation la plus chevaleresque et la plus galante envoyer sans pitiés et en l'abreuvant d'outrages, une reine à l'échafaud.

Tout cela est passé sans retour; puisse notre siècle substituer aux sentiments éteints d'autres sentiments , puisés à une source plus noble, plus durable, et les enraciner dans le cœur^ afin qu'ils ne restent pas sur le bord des lèvres I

L'association de l'Église et de la chevalerie, de la guerre avec Ta dévotion^ se consomma dans une institution inconnue à tous les peuples antérieurs, et qui se rattache encore plus intimement aux croisades : nous voulons parler des ordres militaires religieux.

(1) Indépendamment des tndens auteurs, tels qu'ERMAMT, Scbokbbck, Saiiso- TiNO, etc., on peut censulfer :

W. J. WiPPBL, Vie mUer-Orden; taMlariêh'Chronologiich'imerwrU*

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