‹ Histoire universelleChapitre 14 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

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Vers le sud, elle a pour ceinture les îles innombrables de la Polynésie ; à Torient et dans la mer des Indes, elle est bordée par d'autres îles volcaniques, les unes et les autres diverses de nature, suivant la position ou les eaux qui les entourent.

Dans rOrient, nous ue dirons pas immobile, mais éminemment traditionnel, la géographie est le meilleur commentaire des récits, attendu que les hommes et les choses y subissent très peu de changements, ou se renouvellent semblables à eux-mômes; aussi Tétude des pays explique-t-elle des faits et des phénomènes que sans elle la critique repousse et convertit en mythes.

Deux grandes chaînes de montagnes, dans le sens de Téqua- Monugne». teur, divisent l'Asie en trois zones. La première est celle des monts Altaï, qui, au-dessus de la mer Caspienne, longent la Sibérie jusqu'à TOcéan, et auxquels nous rattachons les monts Ourals, bien que de récentes découvertes aient démon, tré qu'ils en sont tout à fait indépendants (1). Plus au midi se dresse le Taurus, qui part de l'Asie Mineure, et, atteignant en Arménie sa plus grande élévation, se ramifie dans la région du Caucase, puis traverse les pays à l'orient de la mer Caspienne, la Perse septentrionale, l'Hyrcanie, le territoire des Parthes, la Bactriane jusqu'aux confins de la Sogdiane, ou, comme on l'appelle aujourd'hui, la Grande-Boukharie ; là, se partageant en deux et embrassant le plus vaste plateau de la terre, c'est-à-dire le désert de Chamo ou de Kobi, il prend au nord le nom d'Imaûs ou de Belurdag, et coupe le pays d'Eygur, la Mongolie, la Dzongarie jusqu'aux confins de la Sibérie, tandis qu'au sud-est il côtoie l'Inde septentrionale, traverse le grand et le petit Thibet, et se perd en Chine dans la mer Pacifique, après avoir porté les noms de Mustag, de Kandahar ou Paropamise, et d'Himalaya, qui rappellent les plus hautes cimes du globe.

D'amples bassins s'ouvrent à son centre, quelques-uns Haux. d'eau salée, comme la mer Caspienne, d'autres bitumineux, comme le lac Asphaltite. De grands fleuves la sillonnent, des golfes profonds s'enfoncent dans les terres, et la découpure variée des côtes rompt la monotonie des plaines en facilitant les communications. On compte parmi ses fleuves llr^

(1) HuHBOLDT, Fragments de géologie et de climatologie asiatique; Paria,

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tich, riénisséi, la Léna, qui traversent la Sibérie pour se jeter dans la mer Glaciale, et qui étaient inconnus aux anciens; mais le Tigre, TEuphrate, Tlnde et le Gange, qui du Taurus se dirigent vers le golfe Persique et la mer des Indes, étaient célèbres dans l'antiquité, ainsi que le Volga {Rha), rOxus (Gihon), et Tlaxarte {Sir Darta), qui ont leur embouchure dans la mer Caspienne. L'Hoang-ho, le Yang-tsé-Kiang, qui descendent de la Chine à Tocéan Pacifique, traçaient les limites des anciennes nations et les voies de leur commerce.

L'Asie, avons-nous dit, est divisée en trois zones par ses montagnes; de ces trois zones, celle du nord ou la Sibérie, entre les monts Altaï et la mer Glaciale, peut se dire inconnue aux anciens, bien que plus peuplée alors qu'elle ne l'est aujourd'hui. Entre les monts Altaï et le Taurus surgit la région la plus élevée du globe, et parallèle à la nôtre ; mais* en majeure partie aride et stérile, dénuée de forêts, ellç n'offre guère que des pâturages au Mongol, au Kalmouk, au Dzongar, dont les hordes errantes conduisent leurs troupeaux là où la verdure, les eaux ou leur caprice les attirent.

Entre ces peuples, nomades encore, et ceux des contrées plus méridionales^ qui étaient civilisés dès les premiers siècles, une division est tracée par le 40^ parallèle, qui sépare le Caucase de l'Arménie, la Grande-Boukharie de la Bactriane, la Chine de la Tartarie chinoise. Dans cette troisième zone, qui s'étend jusqu'au tropique, d'où les deux grandes péninsules indienne et arabique se prolongent vers l'équateur, se trouve la contrée la plus privilégiée de la nature. Là, les exhalaisons d'une mer tranquille, l'abri des montagnes, l'abondance des eaux courantes, le retour régulier des vents, produisent la température la plus douce. Les arbres et les végétaux les plus précieux y prospèrent; les oiseaux et les insectes y étalent le luxe d'une beauté resplendissante; le cotonnier et le ver à soie y prodiguent leurs tributs à l'homme pour ses vêtements, comme les mines, les fleuves et les rochers, l'or, les perles, les pierreries et les diamants pour sa parure.

L'Indus divise l'Asie méridionale en deux parties, l'une descendant vers l'Océan, l'autre vers la Méditerranée ; cette dernière, sur laquelle l'histoire fixe ses premiers regards, peut être de nouveau subdivisée selon qu'elle s'étend en deçà de l'Euphrate, ou entre l'Euphrate et le Tigre, ou entre le Tigre et llndus.

En deçà de l'Euphrate, nous rencontrons la péninsule de

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TAsie Mineure (1), avec les îles de la côte, la Syrie, la Phénicie, la Palestine, l'Arabie. Entre TEuphrate et le Tigre s'étendent la Mésopotamie, l'Arménie, la Babylonîe ; entre le Tigre et l'Indus, l'Assyrie, la Susiane, la Perse, la Caramanie; le long du golfe Persique et la mer des Indes, la Gédrosie, la Médie, l'Arie, l'Arachosie, la Parthie, la Bactriane, la Sogdiane.

A l'occident de l'Indus, ce qu'on appelle proprement l'Inde comprend en deçà du Gange la région située entre ces deux fleuves, la péninsule du Malabar, l'île de Taprobane ou Cey* lan ; puis au delà du Gange le pays deâ Sères, le plus lointain dont les anciens eussent connaissance, car la Chine était entièrement ignorée d'eux.

En ajoutant à ces pays l'Égypte, si conforme à l'Asie par sa nature, nous aurons tracé le terrain sur lequel se passe rhistoire des siècles les plus reculés.

L'Asie est soumise, par sa vaste étendue, à la plus grande variété de climats. La partie orientale est généralement humide, sous un ciel orageux et souvent chargé de brouillards, au milieu de montagnes alpestres, de plaines marécageuses et de fleuves d'un cours très long. La partie occidentale est, au contraire, sèche et presque aride, avec une atmosphère d'une sérénité constante ; les vents y sont très réguliers, les plateaux presque aussi élevés que les montagnes auxquelles ils s'appuient, les rivières peu nombreuses, les lacs multipliés. Le voisinage de l'Afrique la rend plus chaude, tandis que la partie orientale, en se rapprochant du Nord, devient extrêmement froide, à cause des monts, des mers, des brouillards et des vents qui soufQent du pôle sans rencontrer aucun obstacle.

Il semble donc que l'Inde, jardin de délices, la Sibérie glacée, les steppes élevées de la Mongolie, la froide Tartarie chinoise, les pâturages de l'Assyrie, les forêts sauvages de la Parthie, les immenses prairies entré l'Euphrate et le Tigre, aient été condamnés, par leur propre nature, à parcourir dans l'histoire une voie prédéterminée ; le Chinois, de même, paraît destiné à voguer sur ses innombrables canaux, l'Indien à employer l'éléphant à la guerre et dans ses travaux,

(1) La nom d'Asie Mineure ne fut introduit que sous les empereurs, pour désigner la péninsule qui aujourd'hui s'appelle Anatolie, et qui est baignée au nord par la mer Noire, à Touest par la mer Ëgée, au sud par la Méditerranée, et qui s'étend jusqu'à l'Euphrate et à l'Arménie.

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l'Arabe à se servir du chameau dans ses courses aventureuses à travers le désert.

L'immobilité de la nature physique, ralternative régulière des saisons et des vents, la culture uniforme, la monotonie du genre de vie, s'impriment sur le caractère moral, en reproduisant toujours les mômes sensations et les mômes idées. C'est pour cela que le Mongol et le Tartare sont nomades et vagabonds de temps immémorial; que le Mahratte est indomptable, l'Indien heureux de sa paresse, comme le Chinois de son industrie, et tous, si opiniâtrément attachés à leurs usages, que dans leur manière d'ôtre actuelle on peut lire leurs institutions, vieilles de 3,000 ans.

Dans l'Asie centrale surtout, l'espèce humaine est dans toute la fleur de sa beauté, de môme qu'un fleuve coule plus pur près de sa source. Les . naturels des deux rives de la mer Caspienne, proportionnés dans leur stature et bien constitués, ofi'rent d'admirables formes^ qui ont môme modifié celle des peuples envahisseurs. Ainsi les Turcs, de contrefaits qu'ils étaient, y devinrent beaux ; ainsi les femmes circassiennes, aux irrésistibles attraits, aux sourcils bien arqués, aux yeux noirs, aux petites bouches, au front uni, au menton arrondi, améliorèrent la race difforme des Perses.

Dans le voisinage de la Méditerranée, à la pureté des formes se joint encore la plus fine intelligence ; aussi, en môme temps que de douces brises répandent sur leur existence la joie et le bonheur, les hommes y exécutent des travaux d'art plus parfaits qu'en aucun lieu du monde. Langagt. Difi'érentes langues sont aujourd'hui parlées en Asie : celles de la plaine, usitées dans de vastes contrées; celles des montagnes, renfermées dans un territoire étroit. Mais les langues anciennes pouvaient se réduire à trois groupes : Tun, de la Méditerranée au fleuve Halys ; l'autre, de ce fleuve au Tigre; le troisième, du Tigre à l'Indus et à l'Oxus (1).

(1) Les langues de TAsie se divisent en sept familles :

Les sémitiques, dont les principales sont Thébreu, le syriaque, le pehlvi, Tarabe, le ghéez, Taniharique.

2^ Les caucasiennes. Les principales sont Tarménienne, la géorgienne, la circassienne, Tabbasse, Taware, etc.

3^ Les persanes. Les principales sont le zen(ï, le parsis, le persan, le kurde, l'afghan , etc.

4® Les indiennes, qui comprennent le sanscrit et une foule de dialectes ; rindoustani, le bengali, le malais, le cingalais, etc.

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Près de la Méditerranée, les Phrygiens, considérés comme le peuple le plus ancien de l'Asie Mineure, se rapprochaient des Arméniens par le langage; mais sur le littoral on enten-

5« Les tramgangéHquei, dont les principales sont la chinoise, la thibétaine, la coréenne, la japonaise.

Les tartareSfàoTLi les principales sont le mandchou, le mongol, le tnro.

7® Les langues de la région sibérienne, qui comprennent différents idiomes pea connus, parlés dans le nord-ouest de TAsie.

La famille sémitique peut se diviser en cinq branches :

1« Langue hébrafque, parlée et écrite par les Israélites jusqu'à la captivité de Babylone, puis langue savante; c'est dans cet idiome que sont écrits tous les livres bibliques, jusqu*au prophète Malachie.

n est probable que Talphabet dont se servent aujourd'hui les Samaritains ftit celui des Juifs durant cette période; mais actuellement ceux-ci emploient des caractères qu'ils rapportèrent de leur servitude et qu'on devrait appeler chaldéens. Ils se lisent de droite à gauche, comme toutes les écritures sémitiques. Le samaritain et le rabbinique peuvent être considérés comme des dialectes de l'idiome hébraïque. Le premier tient pourtant du chaldéen et du syrien ; il semble s'être formé dans le septième siècle avant J.-C, du mélange des Hébreux qui habitaient le royaume d'Israël avec les colonies assyriennes envoyées pour remplacer ceux qui avaient été emmenés captifs à Babylone. Il existe encore des Samaritains dans différentes villes de l'Asie; mais Naplouse, en Palestine^ peut être considérée comme leur patrie; leur langue usuelle est Tarabe vulgaire. Les savants hébreux du douzième siècle fondèrent le langage rabbinique, mélange de chaldéen et d'hébreu antique. Il y entra depuis une foule de mots étrangers, espagnols, italiens, allemands, hollandais, polonais, de tous les pays enfin où les Hébreux se trouvent dispersés. Le rabbinique s'écrit avec les mêmes caractères que l'hébreu antique (chaldéen-hébralque), sinon que, comme écriture courante, il prend des formes moins stables»

Le phénicien était parlé dans toute la Syrie, et différait peu de l'hébreu, n fut très répandu par le commerce et par les colonies phéniciennes sur toutes les côtes et dans toutes les îles de la Méditerranée. Les médailles sur lesquelles on a pu observer ses caractères et quelques inscriptions semblent démontrer que son alphabet ressemblait à celui de l'ancien hébreu, tel que l'ont conservé les Samaritains.

La langue des Carthaginois, si ce n'était pas précisément le phénicien, en était du moins un dialecte peu altéré ; elle fût parlée, durant la puissance de Carthage, en Afrique, en Espagne, en Sicile, en Sardaigne, à Malte, etc. Quelques inscriptions, peu de médailles, seize vers insérés dans le Pamulm de Plante, sont tout ce qu'il en reste. Elle n'est plus parlée à moins qu'il ne s'en retrouve quelques traces dans la langue des Berbères, et peut-être dans celle des Maltais. (Vassali, qui, en 1791, avait publié son Mylsen phcmica-punicum, Hve grammatica MelHensis, où il faisait dériver le maltais de la langue punique, abandonna cette opinion dans sa Grammaire de la langue maltaise^ publiée en 1827, où il dit que ce langage est un dialecte de l'arabe.)

2* Syriaque ou araméenne. Elle comprend deux langues, la syriaque et la chaldéenne, toutes deux subdivisées en plusieurs dialectes. On l'appelle

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dait souvent Tidiome grec, comme on entend aujourd'hui Titalien sur les côtes d'Afrique. Le carien y était aussi très répandu; le thrace se parlait dans la partie septentrionale,

aussi araméenne, du pays où elle est usitée ; la Syrie, la Mésopotamie, la Chaldée et TAssyrie étant appelées Aram par les auteurs bibliques.

Le syriaque fut répandu autrefois de la Méditerranée et de la Judée jusqu'à la Médie, à la Susiane et au golfe Persique, dans toutes les colonies établies sur le Tigre et TEuphrate.

La littérature syriaque fleurit dans les cinquième et sixième siècles de notre ère ; mais la langue, telle qu'elle nous est transmise dans les livres, renferme beaucoup de mots grecs introduits durant la domination des successeurs d'Alexandre. Quelques Pères de l'Église ont écrit dans cette langue, qui possède aussi des œuvres historiques. C'est encore la langue ecclésiastique et littéraire des Jacobites, des Nestoriens, des Maronites; elle fut jadis répandue dans toute la Perse, et même jusqu'à la Tartane, où la flrent connaître les marchands nestoriens.

Il y a quatre alphabets syriaques : Yesiranghel, le plus ancien et qui ne se trouve que dans les monuments antiques ; le nestorien, qui semble tiré du précédent ; le syriaque ordinaire, dit aussi maronite; dans lequel sont imprimés en Europe les livres syriaques ; celui dit des Chré' tiens de Saint'Thonias, parce qu'il est employé par des chrétiens de cet nom dans les Indes.

Les principaux dialectes du syriaque sont le palmyréeh, parlé anciennement à Palmyre (Tadmor); il en reste des inscriptions expliquées par Saint- Martin; le nabathéen, qui est le langage des habitants de Wasil, entre Bagdad et Bassora; le sabéen, encore en usage chez les sectaires que les Arabes appellent de ce nom, et qui se désignent eux-mêmes sous celui de Mendaltes, Nazaréens ou Chaldéens ; il est parlé aussi par une autre secte, appelée chrétiens de Saint-Jean, qui habite aux environs de Bassora, et dans quelques parties occidentales dé la Perse.

Le chaldéen^ parlé autrefois dans la Chaldée, dans les cours de Ninive et de Babylone, appris par les Hébreux durant la captivité, donna naissance au dialecte dans lequel sont écrits divers commentaires sur les livres saints et quelques parties des livres de Daniel et d'Esdras. Les caractères hébraïques actuels étaient l'alphabet chaldéen; cette langue diffère peu du syriaque.

Le mède est la langue pehlvi, parlée jadis dans l'antique Médie et dans toute la Perse occidentale. On a dans cet idiome une tr^uction des livres de Zoroastre, peut-être contemporaine de l'original. D'autres livres moins anciens, comme le Bund-dehesch, le Baman-iescht, etc., sont écrits dans le même idiome, mêlé de beaucoup de mots persans. Les médailles et les Inscriptions des Sassanides sont aussi en pehlvi. Cette langue, «iui emprunta beaucoup de mots au syriaque, est tout à fait persane quant à la grammaire; dans beaucoup de ses formes, elle tient de la langue zende. Son alphabet en est aussi dérivé , et présente beaucoup d'analogie avec les anciennes lettres syriaques.

40 Arabe, On la divise en langue antique, littérale et vulgaire.

L'arabe antérieur à Mahomet parait se diviser en deux principaux dialectesy appelés himyar et koreich. Le himyar, qui était parlé dans la partie orientale de l'Arabie, a été, dans ces derniers temps, l'objet de travaux

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et des dialectes très divers dans la contrée montagneuse du midi.

Au delà du fleuve Halys en entrant dans la Gappadoce, on trouvait des langages sémitiques, comme le cappadocien à

intéressants de la part de quelques orientalistes, ~ et entre autres de FresneL II s*écriyait au moyen d'un alphabet nommé mumad^ qui, après aroir été regardé comme perdu pendant bien des siècles, a été retrouvé dans des inscriptions de l'Arabie méridionale, d*abord par Wellsted et CanTBNDBN, puis surtout par un Français, Arnaud, qui, en 1843, alla, au péril de sa vie, déohifihrer dans Tantique Mareb des monuments en langue himyarite échappés à Faction du temps. En 1845, par suite de cette heureuse découverte, on gravait à Timprimerie royale de Paris une série de caractères destinés à reproduire les inscriptions de M. Arnaud, qui furent publiées la même année dans le journal de la Société asiatique. Le koreich était parlé dans la partie occidentale, et particulièrement dans les environs de la Mecque, par la tribu des Koreichites, à laquelle appartenait Mahomet. Ce dialecte, poli et perfectionné par lui et ses successeurs, devint la langue arabe littérale, commune à toute la nation arabe; elle est aujourd'hui encore la langue écrite et savante de toutes les nations musulmanes. C'est dans cet idiome qu*est écrit le Coran. Du neuvième au quatorzième siècle, la littérature arabe eut une grande vogue en Orient et en Occident; elle ne servit pas seulement à former la littérature persane et turque, elle devint aussi la base de la littérature latine et nationale des Espagnols, avant Ferdinand le Catholique. La langue arabe est Tune des plus riches et des plus énergiques que Ton connaisse ; son dictionnaire contient plus de 60,000 mots, son alphabet vingt-huit lettres et quatre points qui servent de voyelles. Elle a trois genres principaux d'écritures : le coufique^ ainsi nommé de Coufa, ville sur TEuphrate : c'est le plus ancien, et il ressemble à Testranghel; le neskhi, inventé ou plus probablement mis en usage avec quelques modifications par le vizir Ebn-Mokla, dans la première moitié du dixième siècle, est à présent employé par tous les Arabes, et avec certaines variétés par tous les peuples musulmans. Le genre d*écriture des Arabes d'Afrique, qu'ils appellent al-maghrebi, est celui qui s'en éloigne le plus. Beaucoup de Persans et de Turcs écrivent encore en cette langue.

L*arabe vulgaire n'est que le littéral, privé des désinences grammaticales et réduit à un très petit nombre de racines, avec d'autres légères différences. C*est aujourd'hui la langue usuelle de l'Arabie, de la Syrie, du Fars, de quelques parties de l'Inde, de l'Égypte et de la Nubie ; elle est pariée dans tous les Etats barbaresques, à Tunis, Tripoli, Alger, Maroc, dans une grande partie de l'Afrique intérieure, dans les différents États de la côte du Zanguebar, dans l'île de Socotora, le long des rivages de Madagascar, et, à ce qu*il parait, dans l'archipel des Laquedives et dans la mer des Indes.

Vabyssm, Les pays où sont en usage les langues qui composent cette branche, ne font pas partie de la division géographique de l'Asie ; mais ces langues, par leur ressemblance avec l'arabe et les autres langues sémitiques, attestent que les peuples qui les parlent ont une origine commune, ou du moins ont eu beaucoup de relations avec les peuples sémitiques.

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roccident de ce fleuve, le syriaque entre la Méditerranée et TEuphrate, Tassyrien dans le Kurdistan, le chaldéen à Babylone, rhébreu dans la Palestine, le phénicien dans les villes maritimes et dans les colonies, Tarabe dans la péninsule et

L*abj88in se subdivise en deux branches principales, Yaxumite et Vamharique,

Vaxwnite comprend le ghéez antique et le moderne. Le premier était parlé autrefois dans le royaume d'Axum et en Laba, dans T Yémen. Le ghéez moderne ou tigré, qui se parle dans le royaume de Tigré, démembré de Tempire d'Abyssinie, est pour le ghéez antique ce que Tarabe vulgaire est pour le littéraire.

Vamharique est parlé dans la plus grande partie de TAbyssinie, dans les royaumes d'Amhara, d*Ankofra, d*Angole, etc., et par une colonie appelée les Gallas^ qui a embrassé Tislamisme.

Après avoir indiqué chaque langue sémitique en usage dans la partie la plus occidentale de TAsie, passons en revue les principales langues des six autres famiUes qui occupent le reste de cette partie du globe.

Dans la branche des langues caucasiennes, c*est-à-dire dans la région comprise entre la mer Caspienne, la mer Noire, le nord de la Perse et les provinces méridionales de Tempire russe, nous ne mentionnerons que les deux langues arménienne et géorgienne. La première est connue en Europe par les travaux des pères lazaristes de Venise ; la seconde est Tobjet des travaux de quelques savants, et Ton peut espérer retrouver dans sa ^ littérature des traductions d*un grand nombre de monuments précieux de Tantiquité. Elles se divisent Tune et Tautre en langue ancienne et moderne.

Le persan moderne peut être compté comme un des idiomes qui composent la famille persane. Il est en effet dérivé du zend, et plus immédiatement du parsist qui peuvent se considérer comme deux langues mortes. D'autre part, le kurde^ parlé par diverses tribus errantes, le puchtou^ par d'immenses tribus d'Afghans, sont pour ainsi dire des dialectes persans*

Le persan s'écrit avec les mêmes caractères que l'arabe. Il est parlé dans toute la Perse et dans une grande partie de l'Inde. Comme l'arabe, il est cultivé par tous les littérateurs de l'Orient.

Dans les langues de l'Inde, il faut distinguer les mortes et les vivantes. Parmi les premières, le sanscrit et le pâli sont deux langues sœurs qui semblent avoir régné ensemble dans ces vastes régions, l'une au delà, l'autre en deçà du Oange. Le sanscrit semble être la souche de la plupart des autres langues. On lui trouve une grande analogie avec le slave, le zend, le persan, le grec, le latin et tous les dialectes germaniques. Le sanscrit est resté la langue savante et religieuse de l'Inde. Il s'écrit de gauche à droite, au moyen d'un caractère nommé devamgari.

Le pali est demeuré la langue liturgique des îles de Ceylan, de Java, etc., et de toute l'Indo-Chine, excepté la péninsule de Malacca; il se divise en plusieurs autres dialectes, entre le palv-bimian et le pali'Siamois,

Parmi les langues vivantes de l'Inde (appelées quelquefois langues pracrites), et qui sont en très grand nombre, nous distinguerons seulement les principales et les plus connues :

L'hindoustani, nommé aussi Vordou (né de la conquête mongole), qui est, pour ainsi dire, l'idiome commun à toute l'Inde; c'est un mélange

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dans les landes de la Mésopotamie; ce qui indiquait une seule souche pour cette nombreuse famille qui varia ses occupations selon les contrées : nomade dans TArabie, agri-

de Banscrit, d*arabe et de persan ; il emploie tantôt le caractère devanagari, tantôt le caractère arabe.

2» Le malabare, langue de la plus grande partie du Malabar;

3<> Le clngalais, que Ton parle dans l*île de Ceylan ; Le tamoul, dans les contrées de Coromandel;

5® Le telinga, dans le Deccan, le Nizam , etc. ;

6<> Le camataka, dans le Mysore et le Kaniatic;

7^ Le bengali, dans le Bengale ;

8* Le mahratte, idiome de la république militaire qui porte ce nom.

Toutes ces langues, et beaucoup d'autres qu*il serait trop long d*indiquer, ont leur alphabet particulier. Quelques-unes, et notamment le telinga, Thindoustani, le bengali, le tamoul, possèdent une riche littérature. Les Anglais ont fait traduire beaucoup d*ouyrages en bengali et en hindoustani, et presque toutes ces langues ont des traductions plus ou moins fidèles de la Bible.

Dans la vaste région au delà du Gange, nous trouvons un système grammatical tout différent, et qut n'a aucune analogie avec les autres langues. Le chinois, auquel se rapportent plus ou moins les langue écrites de ce groupe, abonde en monosyllabes ; il a dans certains cas une construction exactement inverse de celle qui serait naturelle. Les mots sont invariables dans leurs formes, et les rapports de connexion et de dépendance, comme les modifications de temps, de personnes, etc., se déduisent seulement de la position des mots, ou s'indiquent par des mots séparés, avant ou après le Uième du nom ou du verbe. Les Chinois n'ont pas de lettres proprement dites, mais des signes qui expriment des idées; ils ont 214 radicales ou defs principales sur lesquelles ils disposent leurs 40,000 mots ou caractères. Leurs lignes sont verticales et se lisent de droite à gauche.

Cette langue se divise en ancienne (Aou-toen) et en moderne {kuan-hoa), La première est la langue des King, ou livres classiques, morte depuis longtemps; l'autre est celle que l'on parle et que l'on écrit aujourd'hui.

La thibétaine est l'idiome des États régis par les trois pontifes Dalcd- Lama, Bogdo-Lama et Darma-Lama; elle est écrite avec un caractère formé sur le devanagari.

La japonaise et la coréenne emploient des signes syllabiques faits de débris des caractères chinois.

- L'idiome japonais diffère du chinois, mais il en a adopté beaucoup de mots.

Appartiennent encore à cette famille les langues de l'Indo-Chine, qui se divisent en polies, écrites, et en incultes, non écrites. Les principales de la première classe sont le birman, le siamois, l'annamite, suffisamment dérignés par leur nom. Ces idiomes doivent avoir emprunté beaucoup du pali, qui est la langue morte des contrées où ils florissent maintenant; presque tous ont des alphabets particuliers.

Les contrées où sont parlées les langues comprises sous le nom de tartares peuvent être très bien déterminées par les plateaux qui s'étendent de l'embouchure de l'Amour, dans le golfe de Tartarie, à l'est; de la ville de Nerym, sur l'Obi, au nord; de la mer Caspienne, à l'ouest; du centre

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cole en Syrie, slationnaire à Babylone, commerçante à Tyr.

Au delà du Tigre apparaissent des langues d'une autre classe, reconnues à peine de nos jours par la découverte du

du Thibet, au midi. On les divise en trois branches différentes : le tongouse ou mandchou, le tartare ou mongol, et le turc. Chacune de ces branches se subdivise en une infinité de dialectes ayant entre eux quelque chose de commun : leurs différences proviennent de Tétat errant des tribus qui les parlent. Ainsi, dans Tidiome turc, nous voyons que Tosmanli, ou turc occidental^ tire une foule de mots de Tarabe ou du persan, tandis que les tribus errantes dans les steppes de la Russie asiatique ont reçu, par suite du voisinage des colonies de race finnoise, beaucoup de mots appartenant aux langues de cette famille.

Le mandchou est important, à cause du grand nombre de traductions qu'il possède des livres chinois, sanscrits et mongols. Il est parlé dans Fempire chinois par les tribus tongouses qui y ont établi leur domination, et dans la partie la plus orientale de TAsie, connue sous le nom de Mandchourie.

Le mongol est parlé par les tribus qui occupent la Mongolie ; sa littérature est riche, et Ton peut espérer d*y retrouver des indices relatifs à Thistoire obscure de toutes ces hordes qui ont eu tant d'influence sur les révolutions de TEurope par leurs invasions successives.

L'alphabet des Mongols est presque le même que celui des Mandchous ; il s'écrit en colonnes verticales, de gauche à droite.

Le kalmouk, langue de la famille mongole, a un alphabet particulier, mais également imité du syriaque.

La famille turque se divise en une infinité de dialectes, dont les différences dépendent des émigrations et des positions respectives des tribus qui les parlent. Voici les principales :

Vouîgour, qui est le plus ancien dialecte turc fixé par l'écriture ; il est parlé dans le Turkestan oriental.

Vosmanli, ou turc proprement dit, est l'idiome commun de l'empire ottoman, la langue politique et commerciale de toute l'Asie occidentale.

La (ffagatéane est parlée par les Turcs du Karism et du Mawarannahar (l'ancienne Transoxiane), et, avec quelques différences, par les Usbeks.

Pour indiquer toutes les autres variétés, il faudrait nommer toutes les tribus éparses dans l'immense carré que nous avons tracé en commençant à parler des langues tartares, en y joignant la Perse et l'Asie Mineure. Ceux de ces peuples qui font usage de l'écriture se servent maintenant de l'alphabet arabe, avec quelques légères additions et altérations.

La littérature turque est connue parmi nous. Ses livres originaux sont des ouvrages de géographie et d'histoire ; elle possède beaucoup d'imitations et de traductions de l'arabe ou du persan. Il existe des traductions de la Bible dans la plupart des dialectes tartares.

Les langues de la famille sibérienne sont parlées par les malheureux peuples habitant ce climat glacé, et qui confinent, à l'ouest, avec la Duina ; au nord, avec l'océan Glacial arctique ; à l'est, avec la mer de Behring et d'Ochotsk, et au midi, avec le plateau dont nous avons parlé, et qui partirait de la ville de Nerym, sur l'Obi.

Aucun de ces dialectes n'est encore fixé par l'écriture; on y aperçoit néanmoins certaines origines communes avec d'antres idiomes de l'Asie

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zend et du sanscrit ; mais les anciens ne nous ont point laissé de renseignements sur ces idiomes, si ce n*est Hérodote et Strabon : le premier raconte (1) que les marchands grecs, pour passer de la mer Noire à la mer Caspienne et à la Boukharie, emmenaient avec eux sept interprètes; le second, en parlant des pays du Caucase, dit que dans la ville grecque de Dioscurie on entendait plus de soixante-dix dialectes.

Après le déluge universel, les peuples descendus du Gau- PraBt«rttecase, dont TArarat forme la cime la plus élevée, occupèrent les pays au fur et à mesure qu'ils restaient à sec, que les exhalaisons chaudes et insalubres cessaient, et que le terrain, entraîné par les pluies dans les vallées, élargissait les plaines. Le grand plateau de TAsie centrale, entre TEuphrate et le Tigre, avec les montagnes d'un côté et le désert de l'autre, où se trouvent la Mésopotamie aux gras pâturages, la montagneuse Arménie, la fertile Babylonie, fut la première résidence des hommes. C'est le pays où le climat est le plus doux, les saisons les plus régulières; la terre, arrosée par des sources qui ne tarissent jamais, s'y revêt d'une végétation magnifique et produit les fruits les plus savoureux. Ne renfermant aucune bête féroce, aucun animal venimeux, elle peut nourrir d'innombrables troupeaux; les pasteurs s'arrêtaient volontiers dans des lieux aussi heureusement situés, où brebis et génisses n'avaient jamais besoin de rentrer au bercail; s'étant dans la suite accrus en nombre, ils imitèrent la race de Cham et se bâtirent des villes, qui devaient être des lieux fortifiés, des camps de hordes ou de nomades, aussi étendus que le réclamait leur origine, et entrecoupés de champs et de rivières. C'est ainsi que nous devons nous représenter l'immense Babylone, et Ninive ayant onze journées de circuit, où les populations accouraient, comme dans tous les temps, autour du pouvoir arbitraire, afin de profiter de ses largesses et de ses erreurs.

De même que les peaux et les tentes offraient un abri à l'habitant du Nord, les roseaux, les palmes et les toiles sufficentrale et occidentale. Certaines tribus samoyèdes ont une espèce d*écriture, qui consiste en signes gravés sur des morceaux de bois.

Toutes ces langues ont été divisées en cinq ramifications principales : la famille $amoyède, la famille jénissa^ les familles koriaque, kamtchadale et kouriliaise, {Extrait de Klaproth, Balbi, etc.)

(1) Liv. IV, p. 24. Voy. aussi Hebrbn et Hbrdbr.

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saient là aux édifices, construits dans une pensée de luxe et de commodité plutôt que pour se garantir contre un climat aussi tempéré. L'argile et le bitume offraient des matériaux en abondance pour les palais et les tours; les palmiers étaient Télégant modèle de ces constructions aériennes et ouvertes, des fûts élancés de leurs colonnes. C'est ainsi que les villes s'élevaient rapidement comme le campement d'une armée ou d'une tribu de Bédouins, et disparaissaient sans presque laisser trace de leur existence.

Le sol que l'insouciant musulman laisse maintenant en friche encourageait au travail par sa fertilité reconnaissante; la Mésopotamie s'était changée en un paradis depuis que, par une infinité de canaux, on y avait amené les eaux des fleuves éloignés, en les élevant au moyen de pompes et de roues, invention des Babyloniens, qui paraient ainsi d'une étemelle verdure leurs jardins suspendus.

Placés dans des plaines sans bornes, sous un ciel toujours serein, les habitants de la Babylonie observèrent les astres pour se diriger, d'après leur position, dans leurs courses vagabondeS; et pour régler l'existence des troupeaux selon les saisons, dont leur lever annonçait le retour. Les signes du zodiaque et les noms des constellations attestent encore l'origine pastorale de l'astronomie. Ils continuèrent à la cultiver après s'être établis dans les villes, où les cheiks, siégeant le soir sur les terrasses des maisons, avertissaient des variations du ciel, tandis que les prêtres tenaient note des moindres observations faites du haut de la grande tour édifiée avant la dispersion ; ceux-ci conservaient dans leur pureté les traditions de la science et de la religion patriarcale, qui allaient se corrompant chez les autres peuples, et en devenaient les instituteurs plus ou moins sincères, en étendant leur influence sur les siècles et les pays les plus reculés, awmjjie- De la famille naît la société ; or, comme les liens domestiques sont d'autant plus forts cTiez un peuple qu'il est plus simple dans ses mœurs, beaucoup de familles vivent ensemble de la même manière, en composant la tribu : première forme sociale qui, de même que dans les traditions hébraïques, se retrouve parmi les sauvages de l'Amérique, de l'Océanie, dans les déserts de l'Afrique et de l'Arabie. Les tribus voyagent ensemble, se défendent mutuellement, et chacune prend pour chef le vieillard le plus capable, le berger le plus expert, le- plus habile observateur des astres. Ce chef,

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comme le plus sage, rend aussi les jugements ; comme le plus expérimenté, il possède la doctrine; comme le plus âgé, il rend un culte solennel à la Divinité. Il est donc tout à la fois juge, roi, sage, pontife.

Le gouvernement patriarcal, peu convenable pour une civilisation adulte, puisque le bien-être de tous ne dépend que des qualités personnelles d*un seul, se diversifie au point que, dans certaines tribus, il n'impose pas de limites à la liberté individuelle, tandis que dans d'autres il va jusqu'à la tyrannie la plus absolue. Dans cet âge, les sens et rintelligence prévalent sur la réflexion ; de là son caractère héroïque et poétique, puisque Théroîsme est la consécration de la force par le sentiment, et du sentiment par la force ; de là l'obéissance et la foi, puisque les âmes, lorsqu'elles sont frappées des mêmes impressions et ne se guident que par elles, arrivent facilement à croire qu'un homme fasse mouvoir tout un peuple ou que tout un peuple s'identifie en un homme dans lequel elles voient briller les idées et les sentiments qui dans elles-mêmes se montrent obscurs.

Plusieurs nations sont restées à ce premier degré de civilisation, où les maintiendront longtemps encore, peut-être même toujours, la nature de leur pays et le genre de vie qui en est la conséquence. Telle est la condition des pasteurs et des chasseurs ; car c'est par l'agriculture seule que l'homme s'établit dans un pays, et qu'il s'y attache par tous les sentiments qui rendent sacré le nom de patrie. Les peuples agricoles, lorsqu'ils ont une fois des demeures fixes, acquièrent des idées plus claires de la propriété ; ils ont besoin de garanties pour la conserver, de force régularisée pour la défendre, de jugements pour la revendiquer, de règles pour la transmettre, de cet ensemble d'institutions enfin dont se compose un gouvernement civil.

De la même manière que plusieurs familles constituèrent une tribu, plusieurs tribus ^'associèrent pour former les bourgades et les villes. Les différents cheiks ne renoncèrent pas à leur suprématie, et pour délibérer sur les intérêts communs ils se réunirent en assemblées, tandis que les membres de diverses tribus, en se rapprochant les uns des autres^ donnaient naissance à des manières de vivre et à des professions difi'érentes. Dès lors l'égalité innée des droits produisit elle-même l'inégalité des fortunes; car l'homme le plus adroit ou le plus industrieux gagne davantage^ s'enri'-

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chit ot transmet son avoir à ses fils. C'est ainsi que commencent à se former les familles illustres qui tendent à s'attribuer les dignités et le pouvoir; c'est ainsi, pour peu que rbistoire soit véridique, que naquirent d'abord les formes républicaines : d'abord un patriciat qui administre les affaires publiques, puis des distinctions entre nobles et plébéiens, une variété infinie dans le nombre des sénateurs, dans leurs attributions, dans les magistrats, dans les relations de chaque cité avec son territoire, ainsi que dans les relations entre les cités elles-mêmes, qui en se confédérant constituent des États, et sans changer de formé peuvent acquérir une vaste extension et une grande puissance.

coBquètei. Ailleurs, cependant, les peuplades diverses et vagabondes se rencontrant sur le même terrain , au passage d'un fleuve, pour occuper les mêmes pâturages, se querellent entre elles ; parfois ce sont des larcins, des rivalités d'amour, des jalousies de prédominance qui engendrent leurs inimitiés. De là les guerres et leurs conséquences, le despotisme. Quelque cheik, vainqueur de la tribu ennemie, après avoir savouré les douceurs du commandement, aspire à l'étendre sur un plus grand nombre. U est stimulé d'abord par sa force personnelle ; puis il est aidé par les hommes robustes , qui désirent exercer leur propre vigueur, ou par les lâches, qui cherchent à se mettre à l'ombre de sa puissance : bientôt il règne au loin sur les peuples subjugués.

ifoDtrchie. Tel fut Nemrod, que l'Écriture nous cite comme un grand chasseur. U domina sur la contrée où grandirent depuis Babylone, Édesse, Nisibe, Ctésiphon, et fonda dans les plaines de l'Assyrie un vaste empire, ce qu'il n'aurait pu faire dans les montagnes^

La force fût donc le premier instrument de la tyrannie, employée par des nomades qui dévastent, saccagent, puis dictent aux vaincus leur volonté pour loi, et la scellent avec l'épée. Le mot dynastie indique lui-même l'origine d'une , telle puissance (i). En vain chercherions-nous dans ces em-

pires des monarchies tempérées et des citoyens comme en Europe; un chef seul réunit en lui le pouvoir de faire les lois, de les mettre à exécution et de rendre la justice. Le conquérant devient le maître du territoire, et, pour s'en assurer la possession, il extermine la population ou la réduit en

(1) Defiuvaiiiç, force, puissance.

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servitude; c*est de cette domination suprême qu*il tire le droit de punir (i).

Si nous cherchons la raison pour laquelle TAsie a vu se perpétuer le despotisme, nous le trouverons dans ses mœurs ; car la liberté politique et la liberté morale vont de concert : point d'espoir de s'élever aux franchises civiles pour les peuples qui n*ont pas commencé par réformer leurs mœurs. Patrie et famille sont des idées associées en Europe, où le meilleur citoyen est le meilleur père. Il n'en est pas ainsi dans les pays où est établie la polygamie.

Les femmes naissent très belles en Asie, et leur développe- Polygamie, ment est précoce; mais elles perdent de bonne heure leurs charmes et leur fécondité. L'homme, que sa propension naturelle et le climat portaient à la volupté, songea à se former un jardin de ces fleurs passagères, et en choisit un certain nombre parmi les plus belles; mais, toutes jeunes encore et n'étant propres qu'au plaisir, elles avaient besoin d'un frein qui réprimât la violente agitation de leurs passions, leurs rivalités, leurs jalousies. En effet, leur orgueil et leurs affections se trouvaient blessés par la polygamie , qui tourmente les sens par les privations et le cœur par les préférences. L'époux ne pouvait pas compter sur l'amour, la plus forte garantie de la fidélité; il lui fallait donc les dominer par une indomptable sévérité, les renfermer avec les précautions les plus rigoureuses, préposer à leur garde des hommes rendus incapables d'exciter ni les désirs des jeunes captives ni la jalousie du maître (2).

Ainsi le climat, qui dans la Germanie, en retardant le développement et le mariage, contribua à faire des femmes les compagnes et les conseillères de l'homme, concourut en Asie à les rendre ses esclaves ; il accumula ces malheureuses créatures dans des retraites voluptueuses, exposées à la soif toujours excitée, jamais éteinte, et se consumant dans les désirs d'une passion unique et inassouvie. Il en résulta que l'amour n'y fut jamais moral; les liens de famille y furent relâchés, les assassinats domestiques et les parricides fréquents, et la nature vengea par la tyrannie le mépris qu'on faisait d'elle. Partout où la femme n'est pas la douce compagne de l'homme,

(1) Choz les Mongols, si qu6lqu*ua prend un autre individu par les che* veux, il est puni, non pour lui avoir fait du mal, mais parce que les cheveux appartiennent au roi. Pallas, liv. I, p. 194.

(2) On attribue aux Mëdes Tinvention de la castration.

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chaque foyer est soumis à une monarchie despotique, et cette association de tyrans obéit à un chef, maître brutal et absolu dans la cité, comme le particulier dans la famille. R«ugioii. La force et la défense ne suffisent pas toutefois à maintenir les peuples unis, soit dans la monarchie, soit dans la république. Ce ne fut pas le besoin seul qui les associa dans leur vie errante, mais aussi la communauté de rites et de croyances qui , plus ou moins altérés , se rattachaient toujours aux traditions primitives des patriarches. Quelques-uns adorent la créature qu^ils étaient destinés à dominer; d'autres exagèrent Tidée de Dieu, et, se persuadant qu'il est tout, croient qu'il faut tout adorer. Il en est qui personnifient la nature, plus ou moins identifiée avec les puissances de l'esprit; ceux-ci réduisent la religion à une pure contemplation, comme dans l'Inde; ceux-là, comme en Égypte et dans la Chine, la font toute pratique. La société politique reproduit l'ordre des cieux. Comme les sens, l'esprit et le cœur sont exposés aux illusions ; c'est pourquoi les contemplateurs adoptèrent souvent de fausses idées sur l'ordre théologique, ou l'appliquèrent mal à l'ordre social. Les praticiens se trompèrent sur les besoins des peuples, et imaginèrent une mythologie incohérente, qui fourvoya les esprits; les passions individuelles y contribuèrent en grande partie ; quelques individus, par ambition, restreignirent tous les privilèges à leur propre classe, et, dans l'édifice de la société, n'eurent en vue que leurs propres avantages ; de là sortirent les castes, et la religion devint matérielle, parce qu'elle fut subordonnée aux intérêts. La religion assume un caractère national, et l'idée commune d'une divinité tutélaire est pour un peuple un lien très puissant, car il est formé par le sentiment. Des fêtes sont instituées , auxquelles la nation entière prend part, et les sanctuaires deviennent la capitale de l'État et le centre du commerce. Les cités les plus antiques en efi'et furent saintes, comme l'indiquent les noms de Jérusalem, Hiérapolis, Hiéracome, Hiérabole, Hiérapétra, Diospolis (1) : Babylone signifie cité de /)ieM;Phir, dans la Syrie, siège des oracksé On disait Ilion bâtie par Neptune, et il ne pouvait être détruit tant qu'y resterait le Palladium. Toutes les cités primitives eurent même un nom sacré, qui demeurait un mystère, si bien qu'on n'a jamais su avec certitude celui de Rome.

(1) 'Xep6;, sacré; Aïoç, Dieu, Jovis.

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J'ai dît un mystère, et en effet les mystères s'introduisirent bientôt dans les religions. Ils furent confiés à une classe spéciale d'individus, qui seuls pouvaient offrir les sacrifices, consulter les dieux, manifester leur volonté, communiquer une partie de la doctrine au peuple, dont par ce moyen ils dirigeaient à leur gré les aveugles caprices. Peut-être avaientils été les chefs des tribus patriarcales, dont nous avons vu que le droit de sacrifier était le précieux privilège. 11 est probable qu'une fois qu'ils eurent des établissements fixes, ils constituèrent la classe des prêtres. Gardiens de la majeure partie des anciennes traditions, dirigés par l'instinct naturel qui fait sentir à l'homme supérieur la nécessité où sont les inférieurs de se soumettre aux autres et d'en recevoir l'éducation, ils se servaient de leur science comme d'un instrument de pouvoir. De là chez les anciens l'origine des gouvernements théocratiques, admirablement adaptés à des peuples grossiers, pour lesquels l'ordre de la Divinité tient lieu de la raison, qui explique les combinaisons politiques. Us furent communs en Asie, et la Grèce seule sépara peu à peu le sacerdoce du gouvernement.

Les théocraties se liaient à l'histoire du passé : aussi s'étu- Myihoiogi«. diaient-elles à transporter dans leur propre pays la scène des anciens événements, à fabriquer des mythologies et des cosmogonies bien adaptées, et surtout nationales, dont le but était de tracer un cercle infranchissable autour des peuples réunis par l'épée; aussi la patrie y était-elle représentée commC' centre, royaume du milieu (1), région de la lumière et de la félicité , en dehors de laquelle s'épaississaient les ténèbres à mesure qu'on s'en éloignait. De là le mépris pour les étrangers, réputés centaures, satyres, faunes, myrmidons, toutes races malheureuses 'en comparaison de ceux qui seuls étaient de véritables hommes (2).

Les religions produisaient de plus un avantage réel, en opposant au droit brutal de la force les législations, qui s'appuyaient sur une volonté supérieure. La classe des prêtres s'élevait ainsi en face du roi , lui imposant pour limites soit

(1) C'est ainsi que l'appellent les Chinois; les Indiens, midhiama; les Scandinayes, midgard, etc., tous noms de même signification.

(2) Les Égyptiens appelaient Thomme piromis, mot qui, selon Hérodote, veut dire xaXà; xàYaOoc, bel et bon ; mais ce nom n*était donné qu'à ceux de leur propre nation. Jablonski le fait dériver du cophte pi-re-omi, fa^ ciem j'uslitiam»

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les règles de la justice, soit les cérémonies religieuses ou les décrets des dieux. 11 est vrai que les prêtres ne représentaient pas le peuple et ne pensaient nullement à ses droits; mais ils modéraient les puissants, refrénaient les vices, répandaient les idées d'équité et de moralité.

Le législateur ne ressemble pas au physicien, qui ne fait qu'étudier les lois préexistantes de la nature; il doit imaginer un mieux qui n'est pas encore; mais, au lieu d'y arriver brusquement, il faut qu'il accepte l'homme tel qu'il est donné par les circonstances, et qu'il procède au moyen de combinaisons méditées.

Les premiers législateurs jugèrent convenable d'établir une relation entre le monde moral et le monde physique; or, comme le dernier, œuvre de Dieu, était parfait, il leur parut nécessaire d'y conformer le monde moral. Voilà pourquoi la cosmogonie joue un si grand rôle dans leurs constitutions; voilà pourquoi encore les législateurs se dirent, et quelquesuns peut-être se crurent d'une nature supérieure et en communication directe avec la Divinité, parce qu'ils apercevaient entre les choses beaucoup de rapports qui échappaient au reste des mortels. La hiérarchie persane est toute fondée sur leur mythologie. Lucien dit que Lycurgue emprunta au ciel l'ordre d'administration et de distribution qu'il appliqua à sa république. La dualité que les Égyptiens mettaient dans le ciel reparaît dans la constitution civile, oii figurent deux natures distinctes : une intellectuelle et active , représentée par l'aristocratie; l'autre matérielle et passive, représentée par le peuple.

Ainsi, par leur accord, les législations et la religion devenaient un obstacle puissant contre les révolutions intérieures et les chocs du dehors.

InT&siont. Les Etats furent ainsi constitués; mais les luttes commen-

cées entre les tribus se continuèrent, et la nature de l'Asie contribua aux bouleversements que nous voyons s'y renouveler si rapidement, La grande élévation de ses montagnes et la puissance des vents font que les climats les plus divers s'y touchent; l'homme endurci à la rigueur des saisons se trouve ainsi le voisin de celui qu'a énervé la molle douceur de la température. Comme la Hollande est menacée par l'Océan, les nations civilisées de l'Asie le sont par les Tartares, les Afghans, les Mongols, les Mandchous, peuples que les anciens confondirent sous le nom de Scythes, les modernes sous

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celui de Tartares. Les Parthes et les Perses exerçaient leur prouesse dans les montagnes, tandis que les Arabes et les Mongols acquéraient par leurs courses et leurs brigandages une bravoure naturelle , à laquelle le défaut de calcul n'ôtait rien de son impétuosité : ceux-ci débouchaient de temps en temps des steppes du nord et des déserts du midi ; ceux-là, des défilés des montagnes. Les uns et les autres suivaient le cours des grands fleuves , qui , s'ils étaient une source de richesse pour le pays, y dirigeaient aussi les incursions hostiles ; dans leur fougue irrésistible, ils subjuguaient les nations civilisées. Si Ton fait attention à l'immense espace sur lequel s'étendirent leurs irruptions ; si l'on voit l'empire des Arabes s'étendre des Pyrénées jusqu'à l'Inde, et les Mongols, guidés par les successeurs de Gengis-Khan, combattre sur le Danube et sous la muraille de la Chine, on ne s'étonnera pas que, dans leur ignorance, ils se proposassent quelquefois de subjuguer la terre entière.

Ce serait à tort néanmoins qu'on attribuerait uniquement à ses grandes plaines les immenses conquêtes dont l'Asie fut le théâtre ; car les Druses, les Kurdes, les Mahrattes, conservèrent toujours leur indépendance, et, dans les montagnes de l'Assyrie, les Parthes, aisément vaincus par Alexandre, opposèrent une résistance invincible aux légions romaines. Une autre cause de conquête fut la trop vaste étendue des empires, qui embrassaient une infinité de tribus sans les réunir; aussi le patriotisme ne réunissait-il jamais leurs efforts contre les envahisseurs, et ne trouve-t-on pas dans l'histoire asiatique ces généreuses barrières opposées par les Européens aux Thermopyles et dans les Asturies. Le despote confiait le plus souvent la défense du royaume à la cavalerie, bonne pour l'attaque, inhabile à la résistance; cet usage et le manque de places fortes faisaient que les assaillants s'emparaient facilement de la capitale; celle-ci prise, les tribus, réduites par la force seule à une mensongère unité, se résignaient au servage ; bien plus, errantes dans les steppes, sans patrie , elles s'apercevaient à peine du changement de joug.

Les conquérants, d'ailleurs, n'apportaient pas de leur pays une constitution toute prête à imposer aux vaincus. La conquête finie, ils distribuaient le royaume entre divers chefs armés, afin qu'ils perçussent le plus de tributs possible et tinssent en bride les populations éparses; quelquefois un capitaine ou satrape occupait une portion du pays, et en

payant un tribut déterminé, il en faisait du reste à sa volonté.

Les nouveaux dominateurs adoptaient alors les mœurs des vaincus dans ce qu'elles avaient de plus corrompu; ils profitaient de leur civilisation, non pour la morale, mais pour le luxe, et plus la transition était rapide, plus ils voulaient jouir des délices sensuels. Les institutions du pays n'en prévalurent que plus aisément, surtout si elles étaient confiées à des corps bien unis et puissants par la religion. La corruption des conquérants aplanit ainsi la route à d'autres conquérants, qui à leur tour devaient être corrompus et vaincus.

Le gouvernement se conformait à cette origine. Les rois, en dominant sur tant de peuples divers, ne savaient préparer ces constitutions dont la bonté se fonde sur les mœurs et sur la nature spéciale de chaque nation. Loin de là, la seule loi c'était la volonté du monarque qui avait dans sa main, non le sceptre, mais le glaive. Il devait, par nécessité, confier ses conquêtes à des satrapes, d'autant plus puissants qu'ils étaient plus éloignés, qui tyrannisaient et dépouillaient le peuple à l'imitation du monarque^ dont parfois la faiblesse et la clémence encourageaient des désordres plus graves, et augmentaient la nécessité d'un gouvernement dur et sans .pitié. Dans l'exercice de leur pouvoir, les satrapes, acquérant la connaissance de leurs propres forces, étaient facilement entraînés à en abuser; de là les fréquentes rébellions, causes de discordes intérieures, qui aidèrent aussi les invasions du dehors.

Il en est qui louent ces conquérants pour leur douceur et leur clémence, parce qu'ils ont laissé aux vaincus leurs lois et leurs usages ; mais cela ne prouve de leur part qu'ignorance et incapacité, car ils ne prirent aucune mesure pour soulager les vaincus , ni pour les garantir de la tyrannie des satrapes et de la cupidité des exacteurs. Un pays une fois conquis, qu'il obéisse et qu'il paye : voilà une législation toute simple. Pour atteindre ce but, on employait certains moyens que ne permet plus la civilisation présente, ou qu'elle veut au moins que l'on déguise. L'un était de transplanter ailleurs des populations entières, comme il arriva des Hébreux, emmenés à Babylone et en Assyrie ; des Égyptiens , transportés par Nabuchodonosor dans la Colchide, et par Cambyse à Suse; des Grecs et des insulaires, transférés au centre de l'Asie. Quelquefois une armée cernait le pays et chassait devant elle

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tout ce qui portait figure humaine; il était ainsi dépeuplé d'un coup (i).

L'autre moyen était d'énerver les vaincus par une éducation efféminée, comme il advint aux Lydiens, obligés de renoncer aux armes et de se façonner à l'élégance et à la mollesse ; comme fit Xerxès aux Babyloniens, en leur enlevant leurs armes et en introduisant chez eux des maisons de plaisir et de débauche.

La conquôte cependant n'était pas toujours faite par des caitei. barbares, et ne détruisait pas toujours la civilisation. Dans ces fréquentes migrations de peuples qui n'avaient pas encore l'amour du foyer se rencontraient des tribus distinctes des autres par leurs occupations, leurs richesses, la culture de leur esprit et leur religion. Quelquefois elles s'alliaient entre elles , et le premier pacte de leur association était l'adoption réciproque de leur dieu, ce qui tendait à multiplier les divinités et à former cette confusion qui nous apparaîtra plus ou moins dans tous les cultes; mais, quoique rapprochées , ces tribus demeuraient distinctes , aussi bien par la race que par les fonctions (2). Le plus souvent elles en venaient à des rixes; la tribu qui l'emportait dominait celle qui avait été vaincue, et appuyait sur la force l'inégalité des droits. Orgueilleuse, puissante, elle repoussait tout contact avec l'autre, lui refusait des lois, des dieux, le mariage légitime, et l'obligeait à des services pénibles, comme plèbe et populace sans nom (3).

Parfois survenait une tribu qui avait un peu mieux conservé la tradition primitive de la vérité, et qui se faisait l'institutrice des autres, enseignant, avec la religion, les éléments des arts et de la science, de manière à apprivoiser les tribus plus grossières, sans mettre en danger la suprématie qui lui donnaient ses connaissances et le monopole du culte. C'est

(1) HÉRODOTB, VI, 31. Les Grecs appelaient cette manœuvre aatavcCeiv, c'est-à-dire pécher au filet.

(2) Ce vers de VÉnéide offre une précieuse indication de ces pactes :

Sacra deosque dabo; socer arma Latinus habeto,

(3) Dans Xénophon, Cyrus dit aux siens : « Nous n^admettons jamais à Texercice des armes ceux que nous «destinons à labourer la terre et à nous payer tribut ; eUes deviendraient dans leurs mains des instruments de liberté. Les leur avons-nous enlevées, ne restons jamais désarmés nousmêmes. » Cyropidie, viii.

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ainsi que se formèrent les castes, distribution sévère que nous trouverons dans presque toute TAsie, et qui^ dans certaines contrées, survécut à mille changements, à la perte même de Tindépendance.

Les castes, comme les peuples, usurpent la domination; souvent, deux ou plus se concentrent, et se réduisent aux trois principales de guerriers, de prêtres, d'artisans. Celle des guerriers est la plus générale, mais ils ne combattent pas seuls ; ils arment d'autres individus, sans les admettre néanmoins au rang des guerriers^ comme le fit Sparte avec les ilotes, Rome avec les esclaves, la féodalité du moyen âge avec les vilains. Quelquefois on laisse aux vaincus leurs dieux, comme les Mèdes les laissèrent aux Chaldéens, et peut-être les Ghaldéens aux Babyloniens.

Ces faits , qui prédominent dans les vicissitudes de TAsie, nous en retracent Thistoire; ils rendent raison de la grande uniformité de ses révolutions et de leur différence avec celles de TEurope. Des empires se forment, non pas peu à peu, comme chez nous, mais soudain, par une irrésistible inonda* tion de barbares, pour qui la seule mesure du fait est la puissance ; ils embrassent dans leur vaste étendué la tyrannie la plus absolue, la féodalité, les fédérations, jusqu'aux républiques, selon les différentes formes d'après lesquelles se gouvernaient d'abord les vaincus; mais sur toutes pèse le despotisme, devenu nécessaire parce qu'il a violé les lois de la nature en s'étendant sur une foule de peuples qui, divers de langage, de mœurs, de croyance, ne peuvent se réunir que sous une volonté arbitraire. Des constitutions que leur union trop intime avec la religion et la différence des castes empêchent de se développer; des gouvernements de satrapes, dure nécessité de la conquête ; des intrigues de sérail, et de temps à autre des incursions de nouveaux barbares, tel sera le spectale offert en général par les royaumes de l'Asie, tant anciens que modernes. Nous les rapprocherons souvent les uns des autres ; car l'histoire de l'Asie, dans l'uniformité de son développement, reproduit à de lointains intervalles les mêmes faits et les mêmes idées.

Au milieu de ces convulsions, le commerce, autre instrument de civilisation, suivait la voie qui lui était tracée. Dirigé de bonne heure vers les paysMes plus riches en denrées, et sui*tout vers l'Inde, il les répandait par tout le monde ; ses stations devinrent des cités importantes, et les peuples enva-

HÉROS AIITÉHI8T0IIQUES.

toi

hisseurs s*empre8saient eux-mêmes de rétablir la sûreté des chemins, afin de trouver dans les caravanes on tribut pour le trésor, des richesses pour le pays, et un aliment pour le luxe ou les plaisirs.

La religion le protégeait de son ombre, offrant autour des temples un asile sûr aux marchands, et dans ses solennités une occasion de se réunir et de négocier avec les pèlerins qui y accouraient. C'est de cette manière que s'était accrue la Mecque avant Mahomet; aujourd'hui encore à Tenta, sur le Delta égjrptien, près de la tômbe du saint musulman Schéid- Ahmed, une foule de pèlerins de l'Égypte^ de l'Abyssinie, de l'Arabie, du Darfour, tiennent une foire des plus animées, ou les productions de la haute Égypte, des côtes de Barbarie et de tout l'Orient s'échangent contre les troupeaux et les lins du pays (i). Les marchés et les foires qui continuent d'exister dans nos contrées eurent au moyen âge une origine semblable.

Toutes ces causes ayant contribué à la formation des divers États, ils conservèrent le caractère du peuple on de la caste qui d'abord les organisa; ils furent donc guerriers dans l'Assyrie, sacerdotaux dans l'Inde, commerçants dans la Phénicie.

Dans lliomme, l'âge de la fantaisie précède celui de la raison; ainsi, dans l'histoire de tous les peuples, les temps qu'on appelle héroïques précèdent les autres époques. L'homme alors est encore en relation immédiate avec la Divinité; la mythologie et les croyances religieuses se mêlent aux événements ; au lieu de l'existence historique et du développement des peuples, on n'aperçoit que les actions de quelques grands personnages. La fable domine dans ces temps; mais ils n'en méritent pas moins d'être étudiés, parce qu'à travers les prodiges on entrevoit le caractère futur du peuple.

Les ténèbres les plus épaisses couvrent les siècles où vécurent les nations les plus anciennes et qui ont disparu. Il est d'autant plus difficile d'y trouver quelque lumière, que cha-

(1) Mémoires sur VÈgypte, t. III, p. 357.

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