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CHAPITRE IL

HÉROS ANTÉBISTORIQUES.

DEUXIÈME ÉPOQUE

cune des immigrations postérieures y apportait ses traditions, dont le mélange est si complet, qu'il est de toute impossibilité de les vérifier. C'est dans la mythologie romaine, si on la compare seulement avec celle des Grecs, que cette confusion paraît au plus haut degré.

La chronologie et la géographie, c'est-à-dire les fondements historiques, manquent toujours dans les faits. Quelques critiques se sont obstinés à vouloir assigner des époques, au moins approximatives, aux événements, aux noms, soit en comptant les générations, soit en étudiant les monuments (1), soit encore en les disposant par ordre chronologique ; mais leurs calculs, quelque ingénieux qu'ils soient, ne satisfont pas la raison, plus disposée à voir dans chaque héros un âge symbolisé, un degré de civilisation. Quoique revêtus du caractère poétique, ces héros méritent une place dans l'histoire. Leur sandale a foulé la terre; mais, à mesure que le temps en effaçait la trace, la poésie agrandissant leur stature y comprenait une époque entière.

L'activité humaine, encore dans l'enfance, exerçait l'imagination sans les entraves qu'apporte l'examen scientifique des faits ; ouverte seulement aux impressions externes, elle s'y abandonnait, et en recevait le germe des créations dont elle était capable à cette première période de l'évolution intellectuelle. Ne connaissant pas les causes naturelles des phénomènes extérieurs et de leurs effets, on attribuait à des forces surnaturelles ce qu'on ne pouvait comprendre; dans les grands phénomènes physiques et même dans les petits, dans le bien, dans le mal, on voyait l'intervention continuelle et directe de puissances supérieures, et une lutte entre les génies favorables et nuisibles. De là le mélange des dieux et des hommes, d'oii naquirent les héros, soit par engendrement naturel, soit par émanation ou commerce direct. Ainsi se composait l'histoire des dieux et des êtres qui peuplèrent l'Olympe^ le Mérou, le Walhalla.

Parmi les peuples monothéistes, comme les Hébreux, les Perses, les Mèdes, les temps héroïques sont plus purs et moralement humains; aussi sont-ils moins merveilleux et moins favorables aux fantaisies des beaux-arts. Dans le code hébreu, on ne trouve pas l'ombre d'un mélange des choses divines

(1) Que Ton compare Petit-Radel, Examen analytique et tableau comparatif des synchronismes de Vhistoire des temps héroïques de la Grèce (Paris, 4827), et Klaproth, Mémoires relatifs à l'Asie (1826).

HKROS ANTÉHISTORIQUES.

avec les humaines, si ce n'est là oîi Ton parle de l'union des bi n Elohvn avec les filles des hommes dans la période antédiluvienne, union qui produisit les géants. Les théophanies, au contraire, y abondent; la Divinité ou ses messagers se manifestent souvent aux hommes pour leur faire connaître une vérité ou la volonté divine ; on ne voit jamais la nature divine se confondre avec la nature physique de Thomme, jusqu'à la venue du Rédempteur, type réel de la vertu et symbole de l'humanité.

Avant la servitude de Babylone, l'intervention de l'esprit malin y est rare, tandis qu'elle domine, au contraire, dans le monoUiéisme dualiste des Perses et des Mèdes. Ces peuples n'ont pas laissé d'histoire proprement dite; mais nous la recueillons dans les récits des étrangers, dans les poèmes nationaux, dans quelque débris d'art; le fond principal, c'est la lutte du bien et du mal, la nécessité des souffrances et de l'expiation. L'islamisme se mêla tardivement à tout, et en altéra l'ancienne physionomie.

Les Indiens eux-mêmes n'ont pas d'histoire, quoiqu'ils nous aient transmis un très grand nombre d'œuvres d'art et de poèmes. Chez eux, l'idée de la Divinité se lie tellement à celle de l'humanité et môme de la nature, qu'il semble impossible de séparer les faits humains des divins. Wilfort s'est efforcé, avec une grande patience, de rattacher à nos histoires quelques noms et quelques époques des Pouranas; mais il n'est parvenu qu'à en montrer l'incertitude. Les pandits ou docteurs indiens prétendent avoir extrait des poèmes la série des rois ; mais ils ne donnent que des noms sans faits, ou avec des faits absurdes et discordants.

La poésie n'a pas manqué non plus à la Chine (1), mais l'histoire positive sans époques héroïques. Dans un pays où l'empereur est tout, souverain du ciel, modèle stéréotypé pour tous les temps, il n'y avait pas de place pour les âges héroïques, pour d'autres héros que lui; la mythologie commence à un roi qui décrète le cens, la mesure des terrains, l'excavation des canaux, le catalogue des étoiles.

L'histoire des peuples de l'Asie moyenne commence à peine de nos jours à sortir des ténèbres ; celle des Thibétains ne remonte pas au delà du septième siècle, et celle des Mongols,

(1) Un des livres sacrés de la Chine porte le nom de Chi-King, ou Livre des vers. On cite des chansons qui, selon Pauthier, remontent à 2300 ans aTant notre ère, et qui seraient des vers rimés.

DEUXIÈME ÉPOQUE

du douzième. L*histoire des natious turques les plus importantes s*est greffée sur celle des Arabes, et a pris la teinte du Coran. Le premier héros historique des Thibétains, le roi Strongdsan Gambo, qui propagea le bouddhisme dans son royaume, passe, comme ses successeurs, pour une émanation de la divinité bouddhiste ; mais les Thibétains et les Mongols possèdent d^anciens chants héroïques, parmi lesquels on remarque celui qui parle en particulier du Thibétain Cesser- Khan, ûls aussi de Cormusda.

Ces héros précèdent Thistoire positive des peuples ; il est à croire que des facultés particulières les ont rendus en effet supérieurs à leurs contemporains, et qu'ils sont devenus les législateurs et les bienfaiteurs de leur propre nation, si bien que, malgré le cours des siècles, leur mémoire survit encore. Le peuple inculte qui les voyait grandir, incapable d'expliquer comment ils sortaient de son sein, les considéra comme des êtres supérieurs. La poésie, en les entourant de toutes les pompes d'une riche fantaisie, rendit leur apparition plus merveilleuse.

Us semblent vivre encore ; or, quoi que fasse le scalpel de la critique pour les réduire à des proportions humaines, ils ont toujours droit à la vénération comme les premiers qui répandirent l'idée de ce qui est noble et généreux. L'histoire, môme aujourd'hui, serait un cadavre si elle n'était pas vivifiée par un tel sentiment, résultat de la mémoire dominante de ces êtres élevés.

En vérité, les robustes efforts d'érudition et de fantaisie qùe déploie une école contemporaine pour découvrir l'histoire sous le voile de la mythologie, afin de reculer les limites des temps historiques, ont produit de minces effets; une critique plus sévère s'en est prévalue pour rejeter dans la mythologie beaucoup de faits qui nous sont transmis comme historiques. Il est pourtant utile d'étudier ces héros, parce qu'ils manifestent la civilisation future et le caractère des nations, qui résiste aux temps, aux conquêtes, aux bouleversements que subissent la civilisation et la religion. Les Chinois seront froids, positifs, compassés comme leur Yao ; Ménès construit Memphis, enferme le Nil dans un canal, creuse des réservoirs ; l'éternelle servitude des Égyptiens se déduit du culte rendu aux rois, et des travaux de générations entières pour leur élever des monuments ou des tombeaux; l'Indien conservera toujours les vagues fantaisies et les calculs inter-

PREMIÉBES MONARCHIES.

minables sur lesquels il a fondé les primitifs kalpas. Les expéditions d^Odin paraîtront se renouveler de temps en temps dans les migrations des Germains; à la cour de Gengis-Khan et de Timour se reproduiront les fêtes et les exercices de leurs premiers héros ; TEsquimau ne verra les fondateurs de sa race que sous la forme de chasseurs de rennes ; la Grèce aura toujours ses guerres fraternelles, ses expéditions, ses jeux, ses chants, ses arts plastiques et gymnastiques, comme les Hercule, les Prométhée, les Orphée, les Jasons. Le Vitzliputzli mexicain personnifie cette civilisation transportée dans le Nouveau-Monde, au nom du ciel, par des peuples éloignés, et qui établit la supériorité de la caste sacerdotale. Dans les traditions primitives de l'Asie moyenne on aperçoit la nature des pays les plus exposés aux révolutions ; aujourd'hui encore, comme aux époques les plus reculées, la Perse et rinde sont la proie du premier aventurier qui ose étendre la main sur elles.

Ces considérations générales éclairciront pour nous les ténèbres de l'antiquité, et nous aideront à mieux saisir le sens des histoires particulières.

La terre de Sennaar, avec sa tour et sa monarchie la plus ancienne de toutes, est le premier théâtre où les réunions d'hommes prirent un caractère politique. Les histoires les plus diverses s'accordent pour retrouver là un grand empire ; mais elles offrent tant de dissemblance dans les détails, qu'aucun effort d'érudition n'est parvenu jusqu'ici à les concilier.

La Bible ne mentionne, au sujet de cette contrée, que ce qui a trait au peuple hébreu. Hérodote, se réservant d'écrire un livre à part sur les Assyriens (1), n'en parle qu'incidemment dans son histoire (2). Gtésias de Gnide, médecin du

(2) Il nomme Ninus, fondateur de cette monarchie (I, 178), qui commença à régner en 1237 ; puis il ne cite aucun autre roi jusqu'à Sanhërib (II, 141). n est digne d'obsenration que le premier nom qu'il mentionne de nouveau s'accorde avec la Bible (Sennachérib), Il indique, comme le dernier, Sardanapale (II, 150).

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