CHAPITRE V
HÉBREUX. — LES HÉBREUX NOMADES (3)
LES HÉBREUX NOMADES
gieuse unit la mission politique de conserver le passé et de préparer, par les croyances issues de son sein, la civilisation du monde ; à un peuple qui rattache l'antiquité la plus reculée à Tavenir le plus éloigné. Ses annales, dépôt des traditions du genre humain, sont antérieures pour le moins à la division des Hébreux en deux familles. Conservées dans leur intégrité par une nation douée du triste privilège de Timmortalité, adoptées comme règle de foi par les pays les plus cultivés, elles ont été commentées et discutées de mille manières et dans tous les temps ; la critique la plus hostile n'a pu cependant méconnaître en elles tant de simplicité qu'elles ne peuvent être l'œuvre d'un imposteur, tant de savoir qu'on ne saurait les attribuer à un homme abusé.
C'est d'après elles que nous avons observé les premiers pas du genre humain jusqu'à l'instant oii il se dispersa sur la surface de la terre. Mo!se nous indique même les souches des différents peuples et le lieu de leur établissement; mais, comme il destinait son livre non à satisfaire la curiosité, mais à servir la religion et la nationalité, il se borne à noter clairement l'origine de son peuple et celle de (quelques tribus de Phéniciens ennemis ou d'Arabes alliés. Prendre donc la Genèse pour fondement ethnographique ne serait pas plus raisonnable que de considérer l'hébreu comme la source de toutes les langues.
Parmi les descendants de Sem, il distingue Héber, dont sont issus les Hébreux (1) ; puis Tharès, qui engendra Nachor, Haran et Abraham. Suivi d'une tribu populeuse et d'innombrables troupeaux, à la manière des Bédouins de nos jours, Abraham passa l'Euphrate et s'en vint dans la terre de Cha- Abraham, naan. Dieu lui prédit qu'il serait le père d'une grande nation, et que tous les peuples de la terre seraient bénis en lui.
Possesseur de grandes richesses, Abraham distingua sa tribu des autres par la circoncision ; il creusa des puits , fut honoré par les autres cheiks,et, le roi Koudour-Lagamer ayant emmené esclave son neveu Loth, il arma 318 de ses
Bbks, Origines biblicm, or Researckes in primeval history; Londres, 1836. JosT, Allgemeine Gesch, der israel. Volks; Berlin, 1832, 2 vol. in-8. MuNK, la Palestine; Paris, 1845, in-8.
EwALD, Gesch, des Volks Israel bis auf Ckristus; Gœttingue, 2« édit., 1851-59, 7 vol. in-8.
Lrdrain, Hist, (f Israël; Paris, 1879, 2 vol. in-12. (1) Gens d*au-delà le fleuve (rEuphrate).
DEUXIÈME ÉPOQUE
serviteurs, défit Tennemi et délivra son parent. Il accueillait avec hospitalité ceux qui se présentaient sous sa tente, leur présentait Teau pour laver leurs pieds, et choisissait dans le troupeau le veau le plus jeune et le plus gras, tandis que Sara, sa femme, pétrissait la farine et faisait cuire des pains sous la cendre.
Sara, ne pouvant lui donner d'héritiers, lui amena la jeune esclave Agar, qu'Abraham rendit mère dlsmael. L'esclave en conçut tant d'orgueil qu'Abraham , lui ayant donné un pain et une outre d'eau, la chassa au désert. Ismael devint le père des Arabes, qui se prétendent encore en droit de dépouiller les autres peuples, parce que leur ancêtre fut déshérité.
Sara dans sa vieillesse mit au monde Isaac. Lorsqu'il fut devenu homme, Abraham envoya lui chercher une femme parmi ses parents. Son serviteur Éliézer se rendit, avec dix chameaux et de grands présents, en Mésopotamie; comme il se reposait hors de la ville de Nachor, il en vit sortir une jeune fille très belle qui allait puiser de l'eau. Sur la demande d'Éliézer, elle lui donna à boire ainsi qu'à ses chameaux, et l'invita à loger dans sa maison. Éliézer accepta son offre, et lui fit cadeau de deux boucles d'oreilles qui valaient deux sicles, et de bracelets qui en valaient dix. Traité- avec hospitalité, il obtint l'agrément de la famille pour unir la jeune fille au fils de son maître, et il conduisit à Isaac Rébecca, à laquelle ses frères disaient : Va, et puisses-tu croître en mille et mille générations, et que tes descendants conquièrent les portes de leurs ennemis/
Rébecca engendra Ésaû et Jacob, le premier chasseur, le second agriculteur, habitant sous la tente. Ce dernier s'empara par ruse du droit d'aînesse et de la bénédiction paternelle, d^oh naquirent de longues inimitiés. Cependant Jacob se réftigla en Mésopotamie, chez Laban, frère de Rébecca, et, au prix de dix années de semce, il obtint Lia pour épouse, puis, au prix de dix autres années, la belle Rachel. U demeura encore dans la contrée, à la condition d'avoir une part des troupeaux. Las ensuite de rester vassal, il regagne le pays de ses pères, où, après avoir dressé ses tentes, il élève dans Béthel un autel au Dieu unique , et, de son surnom, il appelle Israélites (i) les descendants de ses douze fils. Joseph. La prédilection qu'il montra pour Joseph, l'un d'eux, mit
(1) Wlsraél, qiii lutte contre Dieu.
LES HÉBREUX NOMADES
la discorde dans sa famille. Les frères de celui-ci^ qui faisaient paître leur troupeau, virent une caravane de Madianites venant de Galaad, et se dirigeant vers TÉgypte, où ils portaient sur leurs chameaux de la résine, des parfums, de la myrrhe distillée, et leur vendirent Joseph. Il fut emmené en Égypte, où, sans parler des miracles, Thabileté naturelle à sa nation, et dont lui-même était doué à un degré supérieur, lui fit gagner la faveur de Putiphar, eunuque du Pharaon, puis celle du Pharaon lui-même, qui le nomma son premier ministre, pour remédier à une disette qu'il lui avait prédite. A cet eCTet, il tira son anneau de son doigt et le donna au fils de Jacob, le revêtit d'une robe de byssus, lui passa au cou un collier d'or, et, l'ayant fait monter sur un char élevé, il fit crier par un héraut que tout le monde eût à fléchir le genou devant lui et à lui obéir en toute chose.
Joseph accomplit alors en Égypte une révolution des plus importantes; car, profitant de l'occasion de cette disette, il réunit dans la main du Pharaon le domaine de toutes les terres, faisant des propriétaires autant de fermiers. Oubliant l'injure qu'il avait reçue, Joseph appela ses frères en Égypte, et leur assigna pour résidence les vastes campagnes de Gessen, où, continuant leur genre de vie pastorale, ils multiplièrent outre mesure. Après la mort de Joseph et l'extinction de la dynastie qui se rappelait ses bienfaits , les Égyptiens regardèrent ces étrangers avec envie. La simplicité de leurs mœurs patriarcales contrastait trop avec les habitudes du pays ; le mépris qu'ils montraient pour tout autre Dieu que le leur, qui était unique, infini, sans représentation formelle» blessait les habitants dans leurs superstitions; on prenait ombrage à les voir multiplier au point de pouvoir un jour devenir plus forts que les indigènes; enfin, cette population errante au milieu des cités déplaisait à tout le monde. Les Hébreux, néanmoins, s'apercevant qu'ils étaient vus de mauvais œil , auraient volontiers emmené leurs caravanes hors de l'Égypte ; mais le Pharaon ne voulait pas y consentir, car U tirait d'eux le cinquième du tribut payé par le pays. Il cherchait donc à les forcer de s'établir dans les villes, mais* domme ils ne voulaient pas, il leur imposait des travaui énormes afin de réduire leur nombre, et il alla jusqu'à ordonner aux femmes qui présidaient aux accouchements de tuer tous les mâles qui naîtraient. Ces femmes , craignant plus Dieu que le roi, désobéirent, et Dieu les bénit.
DEUXIÈME ÉPOQUE
L'oppression approche de sa fin quand elle touche à l*excès. Moïse (1), à qui Dieu destinait la gloire la plus grande, celle de libérateur et de législateur de son peuple, fut exposé enfant sur le Nil, recueilli parla fille du roi, qui était descendue au fleuve pour se baigner, puis élevé à la cour dans toute la science égyptienne. La séduction du savoir et du faste ne lui fit pas oublier son origine. Son mérite, résultat ordinaire, lui valut la haine des courtisans ; alors, pour échapper à la malveillance du roi et s'affranchir des services honteux qu'il rendait à l'oppresseur de son peuple, il s'enfuit au milieu de ses frères. Là, il gémit sur les mauvais traitements que leur infligeaient les Égyptiens, se déclara l'ennemi des puissants et le protecteur des faibles. Bientôt il épousa la fille de Jéthro, prêtre du pays de Madian, et, devenu pasteur, il conduisit, au milieu de ses méditations, d'innombrables troupeaux dans les vallées du Sinaï et de l'Horeb et sur les rivages de la mer Rouge. Après s'être fortifié dans la solitude, école des forts, il forma le projet non seulement de rendre la liberté à ses frères, mais d'en faire un peuple célèbre parmi les nations.
Sorti victorieux des combats qui se livrent dans le cœur de tout homme qui veut aCTronter la puissance ennemie et l'indifférence de la patrie, il retourna en Égypte, seul, sans force matérielle , mais résolu de rappeler à la vie un peuple qui n'existait plus. Il réunit les vieillards d'Israël, leur exposa les souffrances anciennes, les nouveaux dangers et fit comprendre la possibilité d'y mettre un terme {%). La servitude avait affaibli les âmes, et l'exemple introduit quelques superstitions; c'est pourquoi Moïse^ pour se mettre au niveau d'intelligences obscurcies et de cœurs matériels, parla d'une terre promise, oii les conduirait le Dieu juste et fort de leurs pères, qui les avait choisis. Et le peuple le crut; il trouva dans ses traditions un âge plus heureux que l'âge présent, un état plus digne , et tous ses discours les rappelèrent avec cette puissance qui change les désirs en volonté.
(1) Sauvé des eaux.
(2) Ex,, lY, 29, 31. La Valgate dit que les Hébreux restèrent en Égypte 430 ans; mais il paraît qu*il y a une omission dans le texte hébreu, puisque les Samaritains et les Septante avancent que les Israélites vécurent 430 ans en Égypte et dans la terre de Chanaatty c'est-à-dire après la vocation d'Abraham. La plupart font durer la servitude 250 ans. Rosellini et Samuelli, dans Y Essai de critique biblique, soutiennent qu'elle fut du double.
LES HÉBREUX NOMADES
Paroles efficaces, ascendant d'un esprit supérieur, prodiges opportuns, Moïse employa tout pour amener le Pharaon d'alors à permettre la libre sortie des Hébreux. Dieu multiplia les miracles pour favoriser le peuple élu et confondre le Pharaon, qui, malgré des promesses réitérées, refusait de consentir au départ des Israélites, et les dispersait, au contraire, dans toute FÉgypte. Enfin Moïse, ayant convoqué les vieillards d'Israël, leur rappela le Dieu unique, dans lequel ils ne formaient qu'une seule nation, le Dieu qui promettait de les délivrer par son bras puissant et de faire d'eux son peuple ; il les exhorta alors à sortir avec lui d'Égypte, à quitter un peuple barbare, et à emmener non seulement leurs troupeaux et leurs biens, mais à emporter encore tout ce qu'ils pourraient tirer des Égyptiens. Ce fut ainsi qu'ils quittèrent cette terre ingrate; d'abord, pour cacher leur marche, ils suivirent les bords de l'Érythrée, puis ils campèrent à Fiahiroth.
Le Pharaon, se repentant d'avoir permis le départ des Israélites, fit atteler ses chevaux, prendre les armes à la caste des guerriers, et les poursuivit plein de fureur; mais Israël, parvenu à la mer Rouge, la passa à pied sec, et le Pharaon, qui avait osé marcher sur ses traces, vit tous ses guerriers submergés.
A ce moment Moïse chantait, debout sur le rivage : canuque
« Gloire au Seigneur qui s'est glorifié lui-même, qui a pré- « cipité dans la mer le cheval et le cavalier (i).
« Ma force et ma gloire sont dans le Seigneur, qui fut mon « salut; il est mon Dieu, et je le glorifierai; il est le Dieu de « mon père, et je l'exalterai.
« Le Seigneur s'est fait voir comme un guerrier invincible ; « son nom est le Tout-Puissant.
« Il a précipité dans la mer les chars et l'armée du Pha- « raon ; les plus grands d'entre ses princes ont été submergés <c dans la mer Rouge.
« Les abîmes les couvrent; ils sont tombés comme une « pierre au fond des eaux.
» Ta droite, ô Seigneur, s'est signalée par sa force ; ta droite, « ô Seigneur, a frappé l'ennemi.
« Et tu as anéanti tes adversaires dans l'immensité de ta
(i) Equum et ascensorem dejecit in mare. C'est la mention de cavalier la plus antique. V Iliade n^en parle jamais.
HIST. uifiv. — T. I. i5
« gloire; tu as envoyé le feu de ta colère, qui les a dévorés « comme une paille.
« Les eaux se sont amoncelées sous le soufûe de ta fureur; « Teau qui coule s*est arrêtée ; les abîmes se sont aplanis au « milieu de la mer.
« L'ennemi a dit : Je ks poursuivrai , je les atteindrai, je « partagerai leurs dépouilles, et mon âme sera satisfaite ; je tire- « rai le glaive, et ma main les exterminera.
« Ton esprit a soufQé, et la mer les a couverts ; ils ont été « submergés comme le plomb dans les eaux profondes. »
A cette sublime poésie, Israël, à peine racheté, prenait son essor; une aussi haute idée de la Divinité était présentée à une nation sortie naguère d'un pays où l'abjection allait jusqu'à l'adoration des créatures.
Moïse conduisait, dit la Bible, 600,000 hommes en état de porter les armes, ce qui donnait environ 2 millions d'individus , et les dirigeait vers la Palestine , pays parfaitement choisi; car ils n'auraient pas été de force à lutter contre les peuples de l'Euphrate, ni contre la puissance des Phéniciens. L'Yémen était trop éloigné, tandis que les petites nations de la Palestine pouvaient être facilement domptées. Le voyage à faire pouvait être de 300 milles ; mais Mo! se voulut retenir son peuple dans le désert le temps nécessaire pour qu'il per* dît entièrement les idées profanes contractées durant un long séjour parmi les étrangers et dans les habitudes avilissantes de la servitude; qu'il reprît la tradition nationale d'Abraham et de son alliance avec Jéhovah ; qu'il apprît à mettre toute sa confiance dans son Dieii, qui se manifestait par de continuels prodiges, et s'accoutumât à la loi nouvelle.
Ciomme cette première doctrine que Dieu dispensa à l'homme avec la parole, et que les patriarches avaient transmise, s'était obscurcie, il plut au Seigneur de révéler de nouveau sa volonté; alors, des cimes du Sinaï, il donna à Moïse le Décalogue, dans lequel est résumé tout ce qui forme la morale de l'homme et la civilisation des peuples. L'unité de Dieu proclamée en tète de la loi emporte l'unité de l'espèce, et dès lors l'égalité parmi les hommes ; la défense même des mauvaises pensées sanctionne l'individualité, et fait que chacun se croit et se reconnaît un être digne de respect.
Moïse eut à lutter contre l'entêtement d'un peuple rude et grossier, qui, tandis que son prophète lui préparait en dix lignes les règles de la vie, sacrifiait au veau d'or, c'est-à-dire
INSTITUTIONS HOSAÏQUES. 227
au bœuf Apis des Égyptiens , et répondait aux bienfaits par des murmures. Le patriarche mourut, à Tâge de cent vingt ans, avant d'avoir pu le conduire jusque dans la terre promise, et il ne s'éleva plus dans Israël un prophète semblable à lui, qui vit Jéhovah face à face.