‹ Histoire universelleChapitre 19 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

INSTITUTIONS MOSAÏQUES

Moïse est le plus grand homme que connaisse l'histoire; il fut tout ensemble poète et prophète , le premier des historiens, législateur, profond politique, libérateur (1).

Les origines d'un peuple sont les origines mêmes du monde, et Moïse les a racontées dans onze courts chapitres. Toutes les nations* prétendent être les plus anciennes; mais lorsqu'elles expliquent leurs temps primitifs, elles les remplissent de cycles astronomiques et d'événements mythologiques. Moïse ne les imite pas. L'omnipotente et libre volonté d'un Dieu c^ée la matière instantanément; puis, successivement, il lui donne Tordre et la vie ; après les poissons, les reptiles, les volatiles et les quadrupèdes, il produit l'homme, auquel se rattachent toutes les familles jusqu'à celle d'Abraham, qui est la tige de la race hébraïque.

Dans ces quelques pages, sont exposés les problèmes essentiels et les plus insignes, les problèmes qui ont tourmenté la raison humaine depuis son premier développement jusqu'à notre époque éclairée. Gomment a commencé le monde? La création a-t-elle été libre et instantanée, ou nécessaire et progressive? Comment est né l'homme? Comment a-t-il acquis les idées? Comment a-t-il appris à parler? Comment le mal existe -t-il sous un Dieu bon? Quel a été l'état de la société primitive ? Comment les familles se sont-elles divisées en nations? Comment les divers langages en sont-ils sortis? Nous n'examinons pas comment ces problèmes ont été résolus ; ce qui étonne, c'est de les voir posés et d'en trouver une

(i) J.-D. MiCHAEUs, du Droit mosaïque (allem.); Francfort; 4779, 6 vol. Pastorbt, Moïse considéré comme législateur et comme moraliste; Paris, 1788, in-8.

Salvador, Hist. des institutions de Moïse; Paris, 2« édit. , 1 838, 2 toI. in-8.

DEUXIÈME ÉPOQUE

explication qui, de cette manière, fait connaître l'origine du pouvoir paternel, le droit de tuer les bôtes, les arts industriels, les fragments des notions, sublimes quoique imparfaites, qui sont répandues parmi tous les peuples.

Ses lois elles-mêmes supposent une science tellement anticipée qu'elle serait à elle seule un miracle. Sans ambition , il ne rechercha le pouvoir ni pour lui ni pour son frère; mais il voulut, de l'état de hordes errantes, élever son peuple au degré de nation stable, en la constituant dans les trois grandes unités de Jéhovah, d'Israël, du Thora, c'est-à-dire un Dieu, un peuple, une loi.

Les codes modernes, oubliant les devoirs de la famille et des citoyens, se bornent presque à protéger la possession et la transmission de la propriété, et à empêcher le mal. Les anciens législateurs prescrivaient de plus le bien, et descendaient aux plus petits détails du culte, de la police et de la salubrité. Ainsi le code mosaïque embrasse depuis les plus hautes combinaisons de la politique jusqu'aux habitudes domestiques, en visant toujours à fortifier le caractère national et la moralité. Le précepte se mêle au conseil, le calcul à l'enthousiasme. ^ Culte. La religion, d'une morale sévère, pleine de confiance dans la Providence, n'est pas une doctrine secrète : elle établit une église nationale, une théocratie régulatrice de la vie. Ce n'est pas un ingénieux tissu d'idées métaphysiques, sans influence sur les actions, mais un vif et assidu contact avec Dieu, entre la terreur et l'amour.

Moïse adressa cette prière à Dieu : « Fais passer sous mes yeux tout ce qu'il y a de bon ; fais-moi connaître, montremoi tes sentiers. » Et de la vérité des dogmes il déduisit la sainteté de la morale.

Un Dieu seul admis, il ne devait y avoir aucune difi'érence de nature entre ses créatures. Les docteurs disent : « Vous demandez pourquoi Adam a été le seul créé? C'est afin que parmi les hommes à venir aucun ne puisse dire à l'autre : Je suis de race plus noble que toi. » Ainsi les castes disparaissaient, et la loi de l'unité distinguait cette nation des autres. La conséquence de ce principe, c'est que tout se dirigea vers l'utilité universelle, qu'il n'y aura point d'exclusions, et que l'autorité ne se concentrera point dans une classe ou dans un homme.

Cette unité apparaît dans le Décalogue ; elle produit l'éga-

INSTITUTIONS MOSAÏQUES

iî9

lité et la liberté. Là loi est donnée à tous, non pas au nom d'un législateur, qui dès lors eût paru supérieur à la nation, mais au nom de Dieu, du Dieu qui les avait tirés de la servitude. La liberté naquit donc immédiatement de Tunité. Tout Israël se trouva libre, parce que tout Israël était sorti de la servitude; libre, voulons-nous dire, de chercher son propre perfectionnement par les moyens les plus efficaces.

L'idolâtrie qui consiste dans la diversité des dieux et l'adoration de la créature , est sévèrement défendue ; elle devait produire de funestes effets, qui à la troisième et quatrième génération feraient expier aux enfants les fautes des pères.

L'unité du temple doit être le symbole de l'unité nationale ; car on ne peut offrir les sacrifices où l'on veut, mais dans le lieu choisi par Dieu. Le temple sera unique, mobile, tant qu'Israël sera nomade , puis fixe , lorsqu'il s'arrêtera ; le sacerdoce n'appartiendra point à un chef de famille , mais à une seule tribu. Le temple, qui représentait l'autorité législative et judiciaire, et servait de demeure à ses ministres , était fort comme une citadelle, et gardé par des milliers de lévites; relever le temple signifiait reconstruire la nation.

Les sacrifices étaient la partie principale du culte ; ils se divisaient en holocaustes et en expiatoires, selon que la victime était brûlée en tout ou en partie; mais au lieu d'être le but, comme chez les gentils, ils n'étaient que le moyen. Aussi un de leurs prophètes et de leurs juges disait-il : «Est-ce « que le Seigneur veut des holocaustes ou des victimes, et « non pas plutôt obéissance à sa voix (i)? » Dieu s'écrie par la bouche d'un autre : « Qiie me fait l'abondance des victimes? « Croyez-vous que je me rassasie de leur sang et de leurs « holocaustes? J'ai en abomination vos hymnes, vos fêtes et « vos prières. Purifiez vos cœurs, ôtez de mes regards l'ini- « quité de vos pensées, cessez les œuvres perverses, appre- « nez à bien faire , cherchez à acquérir le jugement, secou- « rez l'opprimé, rendez justice à l'orphelin, défendez celui « qu'on persécute (2). »

Les pompes religieuses, principal luxe d'Israël, rappelaient les fastes de la nation. Ainsi, lors de la solennité de Pâques, si l'enfant en demandait le motif à son père , celui-ci répondait : Cest en mémoire du jour où le Seigneur nous délivra de

(1) Samuel.

(2) IsAÎB, ch. I.

DEUXIÈME ÉPOQUE

roppresêion étrangère (i). Lorsqu'à la fête des azymes ils mangeaient, pendant sept jours , du pain non levé , ils se rappelaient Tesclavage durant lequel ils avaient éprouvé combien est amer le pain de Texil (2). Au temps fixé, ils se rassemblaient tous autour du tabernacle qui avait voyagé avec eux ; ils se souvenaient de Dieu et de la gloire de leur nation, recevaient la parole sainte de la bouche du pontife, et, dans la paisible joie du banquet religieux, ils ravivaient le sentiment de la fraternité et de Tunité nationale.

Moïse avait appris en Égypte à déiester la monarchie et rinhumaine distinction des castes. Israël, au désert, se retrouva un dans la descendance d'Abraham comme dans Tespoir du Messie, et égal, puisque, d'esclaves des Pharaons, tous s'étaient élevés à une liberté qui n'avait été ni octroyée ni conquise par une classe pouvant en tirer un droit de supériorité. C'est pour cela que la constitution donnée par Moïse n'est ni monarchique, ni aristocratique, ni démocratique. Son premier article dit : Je suis Jéhovah ton Dieu^ qui t'ai délivré de l' Égypte, Dieu est donc le seigneur spécial des Hébreux : de là dérive la seule souveraineté légitime et l'égalité de tous, aux yeux de Dieu ou du chef donné par lui, comme récompense ou comme châtiment. Moïse ne voulut ni être ror, ni transmettre à sa famille le commandement. Aussi ses fils restèrent-ils confondus parmi les lévites ; pour accomplir l'œuvre de la délivrance, on choisit le plus digne, Josué.

Les législations des autres peuples n'ont pas su depuis combiner l'autorité qui conserve avec celle qui perfectionne, de manière à obtenir le progrès dans l'ordre. Nous le voyons ici se réaliser dans les rapports entre le pouvoir législatif sacerdotal et le pouvoir exécutif laïque. Ces deux pouvoirs ont pour médiateur un troisième pouvoir spirituel, véritable centre de la hiérarchie, parce qu'il veille sur la doctrine de même que sur l'observance de la loi et sur la conservation des institutions civiles et ecclésiastiques. Celte autorité suprême réside dans soixante anciens , élus parmi les plus sages des douze tribus. Ils appliquent la loi aux cas particuliers, selon le sens déclaré par les prêtres ; puis, ils ont pour chef le prophète, qui exerce le suprême pouvoir

(1) Exode, xn.

<2) Deutéronome, XVJ.

INSTITUTIONS MOSAÏQUES

spirituel et prépare le développement moral, en ayant toujours le regard fixé sur Tavenir. Sous les juges , la puissance civile exécutive et Tautorité spirituelle se trouvaient confiées à un seul.

Le peuple dans la servitude était divisé en douze tribus, selon le nombre des enfants de Jacob dont il descendait. Cette division fondamentale fut conservée ; c'est en douze eorps qu'ils marchaient ou campaient dans le désert, et lorsqu'ils se furent établis dans la terre promise, cette distribution devint territoriale. Afin que chaque tribu n'isolât point ses intérêts des intérêts communs, la tribu sacerdotale fut répandue parmi toutes les autres , n'ayant aucun territoire en propre, mais quarante villes et la dîme des produits sur tout Israël.

Le sacerdoce est héréditaire dans la tribu de Lévi, le pouvoir conservateur devant se lier au passé par l'hérédité. Le souverain pontife, assisté par les princes des prêtres, résout tous les doutes qui peuvent s'élever sur l'interprétation de la loi. Il ne doit jamais s'éloigner du temple, oii se tient le conseil national; lorsque les tribus n'avaient pu résoudre certaines difficultés légales, on les soumettait à ce tnbunal et aux prêtres. Le gouvernement est néanmoins tout autre que sacerdotal, et les prêtres ne constituent pas, comme chez les Orientaux, une caste , gardienne privilégiée du savoir et du culte. La tribu de Lévi n'a point de mystères et de fraudes à se transmettre ; elle est, au contraire, obligée de faire connaître à tous les livres sacrés dont on l'a faite dépositaire. Soumise à la loi, jugée par les magistrats communs, elle n'est dispensée ni de combattre, ni de contribuer aux dépenses d'utilité publique; la circoncision et les mariages se font sans les lévites. Il leur était défendu d'assister aux funérailles, et les registres civils étaient confiés aux anciens. Cette tribu n'a pas même une action directe dans le gouvernement; si elle retire des dîmes une existence aisée, elle n'a aucune province en propriété. Elle est dispersée dans le pays partagé entre les autres tribus, et l'on évite ainsi les abus que produit ailleurs l'étroite union des prêtres entre eux. Lorsque les prophètes se mettaient à la tête des affaires, ils le faisaient au nom de Dieu ; à l'époque oii le peuple voulut avoir un roi, ils se réservèrent le droit d'opposition légale, comme il apparaît spécialement dans l'histoire d'Élie et de Samuel,

Dans tous les temps nous retrouvons le peuple, ou ses représentants, convoqué pour statuer sur les plus graves questions (i). La loi écrite devait môme être approuvée par le peuple, qui jurait sur un autel, pour réfection duquel chaque tribu avait apporté une pierre. Quoique d'abord ils n'eussent pas de roi, le principe monarchique n'était pas exclu. Seulement, on leur recommandait de ne pas choisir un prince de nation étrangère, mais d'élire celui que Dieu indiquerait parmi leurs frères ; ils ne devaient pas lui permettre d'avoir un sérail de femmes, ou d'immenses trésors, ou trop de chevaux, de peur qu'il ne les réduisit en esclavage (2). Le roi transcrivait de sa propre main, sous la surveillance des prêtres^ un exemplaire de la loi.

Loifpéniu«ft. Quant à la sûreté intérieure, la loi disait : Nç soyez point

homicide; celui qui tue mouira, La peine capitale y revient fréquemment, moins souvent celle des coups de verges, mais jamais au delà de quarante, afin que l'homme ne demeure pas difforme. Aucune distinction entre le riche et le pauvre, entre l'ignorant et le savant. Un témoin ne suffit pas pour attester la vérité; il en faut deux ou trois. Le faux témoin encourt la peine qu'il a voulu faire infliger à l'innocent. L'accusateur doit soutenir l'accusation dans les débats, qui avaient lieu en plein air et sous les portes.

Moïse trouva la peine du talion établie , peine absurde, inapplicable, à laquelle il substitua une compensation en argent ; pour l'homicide volontaire seul , la compensation et l'asile sont supprimés. Les fils ne sont pas punis pour les pères, ni ceux-ci pour leurs enfants ; chacun l'est pour son propre méfait, et aucun coupable ne se rachète à prix d'argent.

Les anciens de chaque tribu jugeaient aux portes de la ville, au nombre de trois, ou de sept, ou de vingt et un, selon

(1) Dieu dit à Moïse : « Choisissez d'entre tout le peuple des hommes u fermes et courageux, qui craignent Dieu, qui aiment la vérité et qui « soient ennemis de Tavarice, et faites qu'ils rendent justice au peuple, « et qu'ils vous rapportent toutes les affaires les plus difficiles. » Exod., XVIII, 21, 29. Les chefs se rassemblaient dans Sichem pour élire le roi. Ils disent à Roboam : « Diminuez Textréme dureté du gouvernement de tt votre père et de ce joug très pesant qu'il avait imposé sur nous^ et nous « vous obéirons. » Plus tard, ils nomment roi Jéroboam. III Reg. xii, i, 4, 20. David tient conseil, avec les tribuns^ les centeniers et tous les principaux du pays, et il leur dit : « Si vous êtes de Tavis que je vais vous proposer, etc. » Véritable gouvernement constitutionnel.

(2) Deutéf'on., XVII.

INSTITUTIONS MOSAÏQUES

rimportance de la cause. S'ils ne se trouvaient pas assez informés, ils devaient la renvoyer à des juges supérieurs, et s'il en était de même de ceux-ci, les prêtres prononçaient en dernier ressort.

Un juge suprême à vie dirige la force publique ; dans la guerre, il est revêtu d'un pouvoir dictatorial, et parfois préside le sanhédrin. Les témoins sont les premiers qui jettent la pierre au condamné, comme si la loi avait voulu les rendre plus circonspects dans l'attestation d'un fait qu'ils auraient à punir eux-mêmes, et faire tomber matériellement sur eux le sang versé pour ce fait.

Les rabbins nous apprennent que dans les affaires capitales il était procédé avec le calme examen que mérite une décision irréparable. Les témoins entendus, la cause était remise au lendemain, et les juges, retirés chez eux, prenaient peu de nourriture et point de \1n ; puis au point du jour ils se réunissaient, deux par deux, pour discuter à leur aise. Celui qui avait opiné pour l'absolution ne pouvait revenir sur son premier avis^ mais bien celui qui s'était prononcé pour la condamnation. La sentence rendue, l'accusé était conduit au lieu du supplice, hors de la ville. On proclamait son nom, son crime, l'accusateur, les noms des témoins, en invitant à comparaître quiconque saurait comment le disculper; deux juges se tenaient constamment à ses côtés, pour le cas où lui-même aurait quelque chose à alléguer, ou pour attendre que quelque Daniel déclarât fausse la sentence contre Suzanne. U pouvait être reconduit jusqu'à cinq fois devant la cour pour se défendre; mais s'il était reconnu coupable, on l'enivrait avec du vin dans lequel on mélangeait de l'encens, de la myrrhe et autres épices, pour lui ravir le sentiment de la douleur.

Les supplices étaient atroces : ou le condamné était lapidé, ou on lui coulait du plomb dans la bouche, ou il était flagellé jusqu'à la mort, ou on lui arrachait les yeux^ ou on le faisait bouillir ; parfois même on le sciait en deux.

L'idée de la justice, innée chez l'homme, s'était convertie en celle de vengeance ; les parents d'un homme tué se croyaient en devoir de lui donner satisfaction par le meurtre de l'homicide. De là les excès trop faciles dans la colère , qui ne sait pas discerner l'assassin de celui qui a causé la mort par accident ou par suite de provocation. Les asiles venaient en aide aux coupables ; Moïse avait désigné six villes où les meurtriers Asues.

DEUXIÂME ÉPOOUB.

pourraient se réfugier en sûreté contre les effets de la vendetta. Cependant les tribunaux étaient saisis du cas sur Tinstance des offensés. Lorsque Taccusé ne paraissait pas coupable et n*avait eu aucun motif de haine contre celui qull avait tué, il était protégé par la loi ; souvent il restait dans la ville protectrice, sous la surveillance du grand prêtre, jusqu'à ce que la haine se fût apaisée et que le temps eût fermé la blessure. Quant à Tassassinat prémédité, les autels mômes n'auraient pas donné de sauvegarde à son auteur.

Un motif puissant qui devait contribuer beaucoup à la sécurité intérieure^ c'est que toute la tribu était solidaire du crime dont elle devait se purger par des expiations et le châtiment du coupable : système de réversibilité commun aux anciens législateurs, qui, dans leurs institutions, considéraient moins rindividu qu'une portion de la société, la curie, la tribu, la fratrie, espèce de famille plus large, ayant les mêmes chefs et certaines possessions en commun. AméM. Israël avait à conquérir ses foyers ; il importait donc que sa milice fût bien organisée. Chacun au besoin était soldat. Avant d'attaquer une ville, on devait lui offrir la paix, et^ lorsqu'elle se rendait, épargner ses citoyens. Le butin se partageait entre les combattants (1). Il est écrit : « Tu feras les c< machines avec des arbres inutiles, non avec ceux qui por- « tent des fruits. Les arbres sont-ils tes ennemis? Pourquoi « donc les déracines-tu? Ne plonge pas l'épée dans le corps « de l'ennemi désarmé et suppliant. » Au moment d'engager la bataille, le prôtre exhortait les combattants à répudier toute craiote, en disant que Dieu ne comptait pas ses adversaires; puis les capitaines adressaient ces mots à chaque ba*taillon : <( Est-il quelqu'un qui ait bâti une maison, et ne l'ait <c pas habitée encore? qui ait planté une vigne, et n'en ait « pas recueilli le fruit? qui ait promis d'épouser une jeune « fille, et ne l'ait pas fait? Qu'il retourne dans sa maison. Estce il quelqu'un qui ait peur? Qu'il retourne dans sa maison, « et n'ôte pas le courage à ses frères. » Économie La conquêtc de la terre promise une fois achevée, l'agrifttbuque. culture, ce puissant mobile de l'attachement au sol, devait contribuer à l'établissement des Hébreux. Moïse distribua le territoire aux tribus et aux familles, et fit en sorte que le partage restât autant que possible inaltérable. Les biens se

(1) Deutéronome, XX,

INSTITUTIONS MOSAIQUKS.

transmettaient aux fils par Thérédité; Talné prenait double part. A défaut de mâles, les filles héritaient; mais elles étaient obligées de se marier dans leur propre tribu. Les préceptes de la charité, Tamour de la famille et de la tribu rivé au cœur de tant de manières. qu'il ne s'est jamais éteint dans les débris dispersés de cette nation, faisaient qu'un Israélite pouvait difficilement tomber dans la misère, eu égard surtout à la vie simple d'alors. Si l'un deux toutefois était obligé de vendre ou d*hypothéquer l'héritage de ses aïeux, au retour du jubilé, tous les 50 ans, il rentrait en libre possession du fonds paternel; de plus, tous les 7 ans, l'Israélite devenu esclave recouvrait sa liberté. Aussi quoiqu'un homme fût plongé dans la dernière indigence, les familles n'en subsistaient pas moins, et c'est précisément sur les familles que doit se porter l'attention du législateur; il n'y avait pas de mendicité, puisque les richesses ne pouvaient s'accumuler longtemps.

CSependant les lois du jubilé ne sont applicables qu'au premier territoire, correspondant à Vager de Rome ; le père pouvait disposer du reste à sa volonté. Galeb donna pour dot à sa ûlle un champ et quelques autres valeurs. L'égalité à laquelle on visait était un moyen^ non le but; Moïse voulait moins conserver les fortunes que le peuple, afin de le mettre à l'abri de la domination d'un petit nombre de riches, et de Tempècher de se diviser en oisifs et en opprimés. La terre appartient à Dieu, et les hommes sont les colons entre lesquels il l'a partagée; c'est par sa volonté qu'elle a été distribuée aux tribus proportionnellement au nombre, que les tribus, par le sort, l'ont répartie aux cantons, et les cantons aux familles. De cette manière se conserve la petite propriété, que nous croyons très avantageuse.

Chacun cultivait son propre champ, gardait ses propres troupeaux, aussi bien Naboth, propriétaire d'une petite vigne, que Booz, l'aïeul de David. Saiil était à la recherche des ânesses de son père, lorsqu'il fut oint roi; David retournait à ses troupeaux après avoir délivré Israël, et ses fils, dans tout l'éclat de leur puissance, célébraient, par une fôte annuelle, la tonte des bôtes à laine.

Chaque septième année, les champs devaient se reposer; le peuple trouvait sa subsistance dans les magasins publics où l'on gardait en réserve l'approvisionnement de trois années. Les fruits spontanés de la terre étaient abandonnés

DEUXIÈME ÉPOQUE

aux étrangers, aux esclaves, aux servantes, aux mercenaires. La défense de récolter les fruits d*un arbre avant cinq ans, et de semer trois fois de suite un champ avec le môme grain, montre combien le législateur connaissait profondément l'agriculture pratique. On a observé que les premiers-nés des animaux sont d'ordinaire débiles, ce qui fait que les éleveurs ne les choisissent jamais pour la reproduction. Telle est peutêtre la cause qui porta Moïse à prescrire aux Hébreux de sacrifier les premiers-nés des troupeaux; il empêcha ainsi l'abâtardissement des races, et exclut des sacrifices les bêtes monstrueuses ou mutilées.

Beaucoup de prescriptions, qui paraissent inexplicables ou contraires à la raison, furent inspirées par le désir ou le besoin de séparer le peuple des étrangers, et de Tafifranchir de certaines superstitions. Telle fut la défense démêler dans la semence des grains différents, de greffer des fruits sur des arbres d'une autre espèce. L'horreur inspirée pour des emblèmes étrangers s'explique par l'aversion que les Juifs montrèrent contre les aigles romaines.

A l'égard de la génération de l'espèce humaine. Moïse fit preuve d'une grande sagesse lorsqu'il défendit les alliances avec les étrangers, et voulut qu'on respectât les femmes dans leurs moments critiques (1).

Aucune autre nation n'accomplit mieux que les Hébreux le précepte : Croissez et multipliez ; cslv le respect professé pour la paternité et la subdivision de la propriété contribuèrent efficacement à augmenter la population. La bénédiction la plus souhaitée était un grand nombre d'enfants, croissant autour de la table, comme les rejetons de l'olivier. Ajoutez-y l'espoir, pour l'Israélite, que l'Emmanuel pouvait naître de sa propre descendance ; de là venait le soin attentif avec lequel on conservait les généalogies. Aussi le jour du mariage était-il une solennité pour la tribu, de même que celui de la circoncision; aussi le nouvel époux était-il, durant une année, dispensé du service militaire et de toute obligation personnelle.

Comparaison Tandis quc la religion commandait aux Chananéens, aux 'léSsîîïSSîî' Moabites, aux Ammonites, d'immoler à la Divinité leurs propres enfants; que la jalousie, la débauche, la superstition,

(1) Kahn, dans le Traité de police médicale sur les lois sanitaires de Moïse (Augsbourg, 1833, allemand), prouve combien il y était entendu.

INSTITUTIONS MOSAÏQUES

enseignaient aux peuples orientaux la castration, Moïse la défendait rigoureusement, et il excluait les eunuques de tout droit civil. Chez les peuples voisins, un despote héréditaire imposait pour loi sa volonté; ici, le gouvernement représentatif et un code de lois substituent à Tabritaire la règle écrite et le bon sens du plus grand nombre. Ailleurs, une caste sacerdotale est la dépositaire mystérieuse du savoir et des traditions; ici, tout Israël lit, étudie, sait par cœur le livre du dogme et de la doctrine. Ailleurs, la magie et la divination épouvantent et obscurcissent les esprits; ici, il est interdit de consulter les devins et les mages, et s'il s'élève un faux prophète disant avoir eu des songes, qu'il soit lapidé. L'étranger, chez les autres nations, était regardé comme profane ; Moïse, au contraire, recommande les égards envers lui : « N'attristez pas l'étranger et ne le blâmez pas; aimez-le <c comme l'un de vous; rappelez-vous que vous aussi vous « fûtes étrangers dans la terre d'Égypte (1). » Une justice égale était due à l'étranger et à l'Israélite ; le premier pouvait habiter dans Israël , pourvu qu'il ne professât pas publiquement l'idolâtrie, y exercer un art ou un métier; seulement^ il ne pouvait y posséder des terres, pour ne pas rompre l'équilibre établi.

Chez les autres nations, les femmes les plus belles étaient Femme*, rassemblées dans les sérails pour le plaisir du riche et du puissant, ou prostituées dans le temple de Militta et dans les rues de Sardes. Ici, non seulement le péché contre nature est voué à l'exécration, l'impudique chassée! du milieu des filles d'Israël, et l'adultère condamnée, mais il est même défendu d'y désirer la femme d'autrui. Loin que la femme soit ravalée, comme en Orient, jusqu'à l'état d'esclave, ou renfermée dans les gynécées, comme en Grèce et à Rome, nous voyons Débora à la tôte du peuple, Judith entourée de respect avant de devenir la libératrice de]Béthulie,gAthalie et la veuve d'Alexandre Jannée occuper le trône. Sous Josias, le livre de la loi se trouve-t-il égaré, c'est la prophétesse Olda qui est consultée à ce sujet ; les figures naïves de Booz, de Ruth, de Sara, de la femme de Tobie, offrent une pureté

(1) Comme une opinion erronée conteste la bienveillance des Hébreux envers les étrangers, il est bon de renvoyer nos lecteurs au prophète Jérémie, qui en fait un précepte, XXIX, 7. Philon dit que le grand prêtre des Hébreux priait pour les nations étrangères. Autour du temple de Jérusalem se trouvait un portique où les étrangers venaient prier librement.

DECXIÈMB ÉPOQUE.

d'amonr qui fait déjà pressentir la dignité du mariage chrétien.

Pftaiu*. Le gonvemement patriarcal est la base des règlement domestiques de Moïse ; mais le père n*a plus le droit de vie et de mort, qai continue chez les autres nations. Il pouvait bien vendre son propre fils, mais aux seuls Hébreux, et non pas irrévocablement; que si le fils s'obstinait dans le mal, le père le remettait aux magistrats pour qu'il en fût fait justice publique.

L'homme ne reçoit pas de dot; c*est lui qui l'apporte, parce que c'est lui qui a la force physique et l'activité d'esprit, au moyen desquelles s'acquiert la richesse.

La polygamie, commune en Orient, n'était pas défendue, à cause des sens plus excités, de la facile stérilité des femmes, des repos périodiques imposés par des maladies terribles ; mais l'obligation de payer la dot limitait ce droit aux ressources du mari. On recueillait chez l'épouse les signes de la virginité; pendant un an, le nouveau marié devait rester chez lui occupé à plaire à sa femme. Le mari ne pouvait chasser sa femme de la maison ni la répudier; mais s'il avait de justes motifs, il devait en former la demande avec l'intervention d'un lévite, qui d'abord essayait de ramener la concorde ; s'il n'y réussissait pas, l'acte de divorce était remis à la femme comme attestation de sa liberté et de son droit à contracter un nouveau mariage.

D«^ta II faut néanmoins, pour cette législation comme pour toutes les autres, se transporter au temps où elle fut donnée, considérer le peuple auquel elle était destinée, peuple dont le naturel opiniâtre ne lui permit jamais d'avoir son entier accomplissement; il faut y voir en outre beaucoup de figures et de symboles. De môme que tous les codes antiques, celui des Hébreux^ outre les règlements du culte, descend à des particularités tout à fait inusitées dans les nôtres. Il prononce la peine de mort contre quiconque bâtit sa maison avec peu de solidité et sans balustrade aux terrasses, contre quiconque laisse en liberté un bœuf furieux; il règle TétofTe et la forme des vêtements, défend de raser la barbe et les cheveux. D'autres prescriptions encore sont dictées par le soin qu'apportaient les anciens législateurs à maintenir la distinction des races et à conserver à chacune son caractère propre, ainsi que le rang qui lui était échu. De là, cette attention à former les mœurs par l'éducation, et à fonder la

INSTITUTIONS MOSAÏQUES

force des empires, non pas comme aujourd'hui sur un peu plus ou un peu moins d'argent et sur certaines combinaisons presque mécaniques, mais sur une manière générale de penser, adoptée par la nation dès son origine.

Voilà pourquoi Moïse, chef d'un peuple entouré d'idolâtres et porté à l'idolâtrie, fut contraint de proscrire toute effigie quelconque, et d'interdire ainsi le progrès des beaux-arts. De là encore sa recommandation continuelle de repousser les mœurs étrangères : « Je suis le Seigneur ton Dieu. Tu « n'agiras pas selon les coutumes du pays d'Égypte où tu as « demeuré ; tu ne te conduiras point selon les mœurs du a pays de Chanaan, où je te ferai entrer; tu ne suivras point a leurs lois; tu exécuteras mes ordonnances ; tu observeras « mes préceptes, et tu marcheras selon ce qu'ils te prescri- « vent (1). » C'est à quoi tendait la circoncision, de même que la distinction des mets en purs et en impurs. Outre la santé, qu'avaient pour but ces mortifications, qui ont aussi tant de part à l'éducation morale, ce dernier précepte empêchait le peuple de se familiariser avec les étrangers, aux tables desquels il ne pouvait s'asseoir. Nous croyons encore devoir attribuer à ces motifs le silence gardé sur une vie future. Ceux qui, de ce silence, ont déduit que les Hébreux n'avaient aucune notion de l'immortalité de l'âme, sont démentis par l'ensemble de toutes leurs institutions et par leurs cantiques perpétuellement animés de la pensée d'une seconde vie; ils sont démentis par la secte des saducéens, tenue pour hérétique parce qu'elle la niait. Mais les Hébreux sortaient de l'Égypte, où les morts étaient plutôt l'objet d'un culte que d'un souvenir respectueux, et où l'inégalité sociale était fondée sur la diversité de l'origine des âmes ; ils étaient voisins des Phéniciens, qui portaient le deuil d'Adonis. Il fallait donc écarter tout ce qui pouvait entraîner des esprits vulgaires à des superstitions de cette nature.

C'est ainsi que la barbarie du temps justifiait le fréquent usage de la peine de mort, et que l'état du peuple explique ces prescriptions si éloignées de la morale évangélique. Si Moïse conserva l'esclavage, c'est parce qu'il n'osa point tou- iwiaT». cher à une institution sur laquelle reposait toute l'économie politique des anciens. Il est vrai qu'il chercha à l'adoucir. La femme prisonnière, après une année employée à pleurer son

(1) Lévitique, XVIII.

DEUXIÈME ÉPOQUE

mari et ses parents, pourra être épousée; elle ne sera renvoyée que libre. Peine de mort à celui qui vend ses frères libres; l'Hébreu que le besoin ou le vice aura forcé d*aliéner sa liberté, ne restera esclave que six années; la septième, il partira affranchi avec sa femme. La loi ajoute : « Donne-lui « le pain et le vin pour son voyage, et, de plus, ne l'oublie « pas ensuite; rappelle-toi qu'il t'a servi fidèlement pendant « six ans, et que toi-même tu fus esclave. Tu ne remettras « pas à son maître l'esclave qui se réfugie chez toi; mais « qu'il habite dans ta ville et ne soit nullement contristé par « toi. N'opprime pas comme des mercenaires et des colons « les Hébreux réduits en esclavage, parce qu'ils sont miens « et que je les ai tirés de la terre d'Égj-^pte (1). » Ainsi, dans la personne au moins de ses enfants, il reprendra la dignité de chef de famille et de propriétaire. Ailleurs, nous trouvons maudit le trafic des esclaves (2). Le serviteur s'asseyait à table avec son maître (3). Jérémie annonce à Sédécias que Dieu l'abandonnera lui et son peuple au roi de Babylone, parce qu'ils ont déshonoré leur nom en ne rendant pas la liberté à leurs frères. La femme forte distribue, avant le jour, la nourriture à ses serviteurs, et veille à ce qu'ils soient vêtus de manière à se garantir du froid. Et Job s'écrie : « Si « je n'ai pas écouté les plaintes que mon serviteur ou ma « servante élevait contre moi, que ferai-je lorsque Dieu se « dressera pour me juger? Ne nous a-t-il pas formés l'un et « l'autre dans le sein de notre mère? »

Celui qui tuait son propre serviteur était puni de mort, à moins que ce ne fût par accident; si on lui cassait une dent, il était affranchi sur-le-champ. Le repos du septième jour et de la septième année était encore une halte pour la fatigue de l'esclave, premier soulagement apporté par la religion à ses souffrances. Sa position était ensuite adoucie par la charité, à laquelle Moïse avait déjà donné l'impulsion. Beaucoup de ses préceptes respirent une bienveillance digne d'avoir devancé le précepte nouveau du Christ : « Qu'il n'y ait parmi « vous ni indigents ni mendiants. Si quelqu'un de tes frères « ou de tes concitoyens est dans le besoin, ne ferme pas « l'oreille, ne serre pas la main, mais prête-lui du tien. Ne « recherche pas la vengeance, et ne te rappelle pas les inju-

(1) Lévitique, XXV.

2) Deuiéro?iome, XVI, 11, 14.

(3) Joël, IV, 1, 8; IsaÏb, XXUI, 1 ; Amos, I, 9.

INSTITUTIONS MOSAÏQUES

« res de tes frères. Ne te présente pas en jugement contre « ton propre sang. Ne méprise pas le pauvre, et n'aie pas « égard au riche en rendant la justice. Ne diCFère pas juste qu'au matin le salaire de l'ouvrier. — Ne fais tort ni à la « veuve ni à l'orphelin, sinon ils crieront contre toi, et je les c( écouterai. Ne dis pas d'injures à ton père, et ne mets pas « d'entraves sous les pieds de l'aveugle, si tu crains le Sei- « gneur. N'opprime pas par l'usure celui qui est dans le be- <c soin; donne-lui le moyen de vivre, et ne lui demande rien « pour le surplus qu'il a récolté ; ne prends pas en gage le vê- « tement de la veuve. Alors que tu réclames une dette de ton « prochain, n'entre pas dans sa maison pour lui prendre un c< gage; mais reste dehors, et il te donnera ce qu'il aura. S'il « est pauvre, que son gage ne passe pas la nuit près de toi; « mais rends-le lui avant le soir, afin que, dormant dans sa « couverture, il te bénisse et que tu trouves justice près du « Seigneur. — Lève-toi à l'approche d'une tète blanchie, et « honore la personne du vieillard. — Quand tu moissonnes, <c ne coupe pas le blé près de terre, et ne ramasse pas les « épis tombés. Ne reviens pas dans la vigne pour cueillir les <c grappes oubliées, mais laisse glaner et grapiller les pau- <c vres et les passants. Fais-en de même des olives; ne re- « viens point sur tes pas pour les chercher, mais que Tétran- « ger, la veuve et l'orphelin les cueillent. Si tu trouves un « nid et que tu y prennes les petits sans plumes, laisse au « moins la mère. Ne lie pas la bouche du bœuf lorsqu'il bat « le grain sur ton aire. Si tu vois errer, perdus, le bœuf ou « la brebis de ton frère, ramène-les-lui, bien qu'il soit éloiii gné et que tu ne le connaisses pas; agis de môme pour « son âne, de môme pour son vêtement. Si la jument de ton « frère tombe en chemin, relève-la. »

Beaucoup d'actes de Moïse dans le désert doivent être jugés avec une certaine réserve ; il était chef d'une armée indisciplinée, et, comme tel, obligé à des rigueurs que la civilisation réprouve.

Page 1