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CHAPITRE XI

INDE. — NOTIONS GÉNÉBÀLBS.

A Tabri des plus hautes montagnes du globe, qui s'abaissent par degrés en fécondes et riantes collines , est située rinde{i), ayant d*un côté le spectacle de l'Océan, de l'autre celui de l'Himalaya. Elle est arrosée par un nombre infini de ruisseaux et par de grands fleuves, sur les rives desquels un soleil puissant mûrit toutes sortes de fruits délicieux que la main de l'homme n'a pas semés. D'innombrables troupeaux paissent sur les immenses et vertes prairies qui s'inclinent jusqu'à la mer, dont les eaux limpides pénètrent dans l'intérieur des terres, multipliant les abris pour les navigateurs, qui depuis les temps les plus reculés viennent y apporter de l'argent monnayé en échange des denrées dont la nature a doté ce sol privilégié. On fait dans les plaines jusqu'à cinq

(i) Un pays d*UD6 aussi grande étendue que Tlnde ne pouvait avoir un seul nom parmi les indigènes. Sans parlerde la péninsule au delà du Gange, qui n^est pas Tlnde proprement dite, en sanscrit, le Deccan et THindoustan se nomment Djamboudvipa, lie de Tarbre de vie ; Madhyabhumi, territoire du milieu; Bharathkand, royaume de Baarat. Le grand fleuve qui en baigne la partie occidentale porte les noms de Sind ou Hind, qui en exprime la couleur bleu foncé ; c*est de lui que les Persans appelèrent ce pays Sindhoustan, ou Hlndoustan^ et ses habitants Indous, dénomination adoptée par les autres peuples. Cependant le mot Sindhùustan dans les écrits indiens exprime seulement les pays que parcourt le fleuve Indus. Les mahoméians enteadireat le nom de Bind comme opposé à celui de Hind, qu*il« attribuent aux contrées su» le Gange.

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récoltes par an ; les collines , couvertes de palmiers, d'ananas, de cannelliers, d'arbres à poivre, de vignes, de rosiers toujours en fleurs, voient mûrir trois fois dans Tannée les fruits les plus exquis.

Mais à côté de ces fertiles campagnes d'arides montagnes se dressent vers le ciel, surpassant en hauteur la cime du Chimborazo; des landes de sable, sans verdure et sans abris, s'étendent sur de vastes territoires. Les ouragans ne se déchaînent nulle part avec plus de fùrie. De grands fleuves se précipitent comme des torrents, et, venant à se rencontrer, se soulèvent écumants comme l'Océan dans la tempête ; puis, confondant leurs eaux, ils traversent des campagnes sans fin, pour aller combattre la mer plutôt que pour lui verser leur tribut.

La vallée de Kachemyr entre autres, formée par la chaîne de THimalaya qui dans cet endroit se divise vers l'orient et vers l'occident, sous les noms de Paropamise et d'Imaûs, est dans une position si heureuse que certains voyageurs ont voulu y voir le paradis terrestre; en effet, quatre fleuves (1) y prennent leur source , répandant au loin la fraîcheur et la vie. Là s'élève le mont Mérou, habité par la puissance de Dieu et par les quatre principaux animaux de la théogonie indienne (2). L'Indus, descendant de ces monts à travers le Pendjab (3), forme au sud un delta dont les eaux qui l'arrosent font un jardin délicieux. L'homme a des formes robustes ; celles de la femme sont harmonieuses et remplies de grâce; hommes et femmes, d'un naturel doux, sont bienveillants envers les étrangers, et incapables de nuire à leurs semblables ou même aux autres créatures. Ils se nourrissent de lait, de riz, de fruits que leur fournit la fécondité naturelle du sol; modérés dans leurs désirs, supportant patiemment la fatigue et l'oppression, ils aiment la contemplation et la méditation.

Tel est le pays que les anciens révéraient comme l'instituteur des nations, qui resta pour eux un mystère, qu'Alexandre ne put conquérir, mais dont le cimeterre des musulmans abattit la civilisation, s'il ne la déracina point, et qui

(1) Le Brahmapoutra, ou fils de Brahma; le Ganga, ou le Gange, fleuve par excellence; le Sind, ou Indus, fleuve noir; le Djihoun, ou rOxus.

(2) Le cheval, le bœuf, le chameau, le cerf.

(3) Nom persan, équivalant au mot grec pentapotamia (cinq fleuves), des cinq cours d*eau qui se jettent dans le Sind.

naguère était abandonné aux habiles spéculations d'une compagnie de marchands. Si ses nouveaux maîtres Texploitent à leur propre avantage, ils ont du moins mis un terme à la molle et rapace administration des rajahs nationaux et à rinsatiable ciiiauté des nababs musulmans. Sous leur administration, 180 millions d'Hindous ont pu reprendre leurs travaux pacifiques, leurs habitudes d*extase et de suicide, recommencer leurs fins tissus ; peut-être un jour leur goût pour une vie tranquille, objet de tous leurs vœux, se modifiera par l'exemple de'J*activité anglaise, et ils pourront reparaître sur la scène du monde civilisé, réunis avec leurs vainqueurs dans une union féconde d'amour, d'œuvres et de croyances.

C'est de l'expédition d'Alexandre dans l'antiquité, et des établissements portugais ou anglais, dans les temps modernes, que nous est venue la connaissance de ce peuple, monument vivant d'une race antérieure. Les compagnons du roi de Macédoine connurent presque uniquement le Pendjab et la contrée baignée par l'Indus ; la côte à l'orient de la Péninsule au delà du Gange est au contraire plus fréquentée par les modernes. Mais les premiers ne pouvaient comprendre une civilisation si différente de celle des Grecs; ceux môme qui la virent de leurs propres yeux racontèrent des choses qui passèrent pour des fables, bien que les découvertes successives aient démontré qu'ils n'en imposaient pas, mais qu'ils interprétaient à faux ou exagéraient (1). L'étude

(1) Les récits d*Hérodote se rapportent à rexpédition de Darius, fils d^Hystaspe, qui s'arrêta au nord-ouest. Photius nous a conservé beaucoup de fragments de Ctésias, médecin d*Artaxerxës Mnémon, relatifs surtout à la contrée fabuleuse de Tlnde^ la vallée de Kachemyr. Arrien, dans son livre sur Tlnde et dans sa vie d'Alexandre, s'appuya sur des ouvrages écrits par des compagnons du conquérant, et qui se sont perdus. Diodqrb (III, 62 et suiv.) et Strabon (XV) se servirent aussi d'ouvrages qui ne nous sont pas parvenus. On peut ajouter Quinte-Curce, si tant est qu'il soit ancien ; Pline (VI) ; Philostrate, dans la vie d'Apollonius; de Absti" nentia (M, 17); Clément d'Alexandrie; outre Palladius et Cosmas Indicopleustes, dés et vi<» siècles après J.-C. La justification des anciens fut entreprise surtout par Zimmermann, De India antiqua (Erlangen, 1811); ViLTHEiM, Sammlung von Aufschitzen, Il ; Heeren, Ideen, passim ; "Walh, Ostindien, II, 456.

n'est remarquable que, tandis que les historiens arabes ou persans se sont étendus fort au long sur les conquêtes d'Alexandre dans l'Inde, le nom de ce conquérant n'est pas cité une seule fois dans les traités sanscrits, bouddhiques ou brahmaniques. Les annales chinoises gardent le môme silence ; en un mot» ainsi que l'observe Rbinaud dans son Mémoire sur

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de ce pays est donc restée un aliment de curiosité plutôt qu'iine occupation sérieuse et scientifique, jusqu'à nos jours, où elle a occupé des esprits distingués, des observateurs soigneux, qui ont excité notre admiration pour les merveilleux débris de la civilisation indienne, et mis au néant les prétentions, non seulement de la Grèce, mais de TÉgypte elle-même, au premier rang d'ancienneté parmi les nations.

Ce peuple, dont le caractère spécial est l'imagination, parait tendre toujours à sortir des choses réelles et à se transporter sur le terrain des idées ; aussi la géographie est-elle pour lui purement mythologique; dans l'immensité de ces calpas aux myriades de siècles, l'histoire se confond et se mêle avec la fable.

Les calpas senties âges du monde; l'imagination indienne en a multiplié la durée d'une manière démesurée, comme si, contrainte de résoudre les grands problèmes de l'origine des choses et de la cause du mal, elle n'eût trouvé d'autre moyen que de les reculer dans un passé indéfini. L'année humaine des Indiens est de 360 jours ; celle des dieux, de 360 années humaines; or la vie de chaque dieu est de 12,000 ans; elle équivaut donc à 4,520,000 de nos années. Un nombre d'ans aussi immense n'est qu'un jour de Brahma ; calculez de combien de jours est son année (1) I Chaque âge du monde est la vie d'un dieu, c'est-à-dire de 12,000 années divines ; il se divise en quatre yougas ou époques durant lesquelles l'esprit créateur s'éloigne de plus en plus de son énergie primitive. « Dans le premier âge, la justice, sous la forme d'un taureau, « se maintient ferme, appuyée sur quatre pieds. La vérité « règne; les hommes, exempts d'infirmités, accomplissent « tous leurs désirs et vivent 400 ans. Mais, dans les suivants, « la justice perd successivement ses pieds; les avantages .(( d'une honnête utilité diminuent par degrés d'un quart, et

rinch fp. 66-67), il semble que le nom du héros macédonien n*ait pas été jugé digne de trouver place dans les témoignages écrits des peuples de TAsie orientale.

Voy. d'Anvillb, Antiquités géogr. de VInde; Paris, 1775, in-4.

Anquetil-Duperron, Recherches sur l'Inde, Berlin, 1786, in-4 ; et r/iwfe en rapport avec l'Europe^ Paris, 1798, 2 vol. in-8.

J. Rennbll, DescHp, géogr. de VInde; Paris, 1800, 3 vol. in-8 et atlas.

Lassen, Indische Alterthumskunde; Bonn, 1844-61, 4 vol, gr. in-8.

(1) A chacune des périodes de Manou il faut ajouter un supplément de 1 ,728,000 années communes ; mais on n*a pas encore découvert la clef de ces périodes.

« l'existence humaine s'abrège d'un quart (1); enfin, la sta- « ture de rhomme se rapetisse, et à la fin du dernier, qui est « Tâge courant, les hommes deviennent des pygmées ; dans « cet état, ils n'auront plus la force d'arracher de la terre la « moindre plante sans le secours d'un instrument recourbé. »

Cette époque a commencé vers l'an 1000 avant Jésus-Christ, et doit durer quarante siècles. Il est facile à l'imagination d'accumuler les siècles; mais comment y retrouveraitron un point fixe pour l'histoire? Bien qu'on y distingue trois périodes signalées par de grands changements de religion, quelques efforts qu'on y ait apportés, on n*a pu acquérir la certitude d'aucune date avant Jésus-Christ (2). Cela n'a point

(1) Manou, 1. U.SJ, 81.

(2) WiLSON, dans les Asiatic Hesearches, t. V, p. 241-296, donne une dissertation sur la chronologie des Indiens, en concluant que leurs systèmes de géographie, de chronologie et d'histoire sont tous également monstrueux et absurdes : Indeed their Systems of geography, chronologyt and history are ail equally monsirous and absurd, Bbntlsy ajoute que tout système sur la chronologie indienne ne peut être que présomptueux et ridicule. Voir aussi son Vichnou Pourdna (Londres, 1840, in-4*), son Ariana antiqua (Londres, 1841, in-4®), les travaux de Prinsbp, recueillis et publiés avec de nombreuses additions par E!dward Thomas, sous le titre à'Essays on Indian antiquities (Londres, 1858, 2 vol. in-8).

Voici la distinction des quatre âges indiens, et la réduction des années divines en années humaines :

Années dhrines. Années humaines.

Age crita ou satyayouga

Plus, pour les crépuscules du matin et du soir

Crépuscules

Total.

Age dwapara

Crépuscules.

de 360 jours, qui composent un mahayouga ou un âge des dieux; 71 âges

divins font un manwantara en y ajoutant un satyayouga.

D'où 71 mahayougas = 306,720,000 ) . i,,,^^:^^.

^ . -ao AAA I années humaines.

Plus un satyayouga 1,728,000 )

Durée d'un manwantara 308,448,000

Un calpa ou jour de Brahma dure 1,000 mahayougas.

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empêché d'en pouvoir étudier ce qui importe le plus à la science, c'est-à-dire Tesprit et la pensée.

Les deux pivots de Thistoire de ilnde sont la division par castes et la métempsycose, Tune entée sur Tautre, toutes deux dérivant d'une fausse interprétation de la chute des âmes et de leur future réhabilitation.

L'expiation forme le nœud de la famille indienne. Toute âme est une émanation divine déchue, qui expie; comme elle est secrètement unie à toutes les âmes dont elle descend ou qu'elle engendre, elle entraîne dans sa chute et sa régénération tous ses ancêtres et toute sa postérité. Le vivant mérite donc pour les morts, et la loi ne les abandonne point à l'oubli; elle ne permet pas de prendre de nourriture sans en offrir les prémices aux défunts, et tous les mois elle impose le repas funèbre, sans lequel les âmes tomberaient dans l'enfer. Le nouveau-né mâle doit faire la première libation, à peine entré dans le monde, lorsqu'on lui présente avec des paroles sacramentelles une cuiller d'or remplie de beurre et de miel.

Il n'y a pas de pays où la transmigration des âmes ait autant influé sur la vie ; tout ce qui arrive dans celle-ci est une punition ou une récompense méritée par une existence antérieure. Le mariage est d'autant plus sacré qu'il seconde l'ordre de la Providence; la mort même ne rompt pas le lien entre le père et les fils, parce que ces derniers seuls peuvent accomplir les satisfactions pieuses pour ceux qui les ont engendrés. Une action injuste, loin de rester cachée pour Dieu et pour la conscience, vieillard solitaire et prophète du cosur, fait souffrir et frissonner la nature entière. Tout ce qui nous environne n'est-il pas animé par les âmes de nos semblables? Aussi, quel respect pour tout animal, quel amour pour les fleurs, pour les simples herbes, pour toute la création I Mais si cette sympathie va jusqu'à faire élever aux Indiens des hôpitaux pour les chiens infirmes, elle les laisse indifférents pour l'homme nécessiteux, dans la pensée que, s'il souffre,

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