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CHAPITRE XIL

CONSTITUTION DE l'iNDE.

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c'est qu'il Ta mérité ; ou bien elle leur fait livrer un malade en pâture aux insectes. Le spiritualiste Malebranche tomba plus tard dans l'extrémité opposée; convaincu que les animaux sont de pures machines, il chassait sa chienne favorite sans s'inquiéter de ses pitoyables hurlements.

Quand le panthéisme, fond de leur croyance, est grossier, il entraîne à une vie matérielle et voluptueuse ; s'il est raffiné, il fait que l'homme, ne trouvant pas de réalité pour s'y appuyer, vise à s'affranchir de Tillusion des choses : de là l'existence efféminée de quelques Indiens, et les étonnantes mortifications de certains autres. La mort est un simple passage d'une vie à une autre; pourquoi donc la redouter? S'abandonnant à l'indolence que lui inspire son climat, lorsque l'Indien épuisé par la faim se sent défaillir et voit les chiens affamés le suivre pour le dévorer à peine expiré, il s'appuie au tronc d'un bananier pour y mourir debout; il répète alors le mystérieux âum, tandis que la meute avide épie d'un œil fixe son visage où la vie s'éteint. Ainsi la veuve qui voit brûler l'époux qu'elle aimait s'élance sur le bûcher qui doit la réunir à lui dans une autre existence.

Lorsque, dans la fôte du char {Tù*unnal)y des milliers de dévots traînent le chariot du dieu au milieu des chants et des danses obscènes des bayadères, de tous côtés, pères et mères, avec leurs enfants dans les bras, se précipitent sous les roues pour se faire écraser. Terrible solennité, qui démontre jusqu'où peut aller une croyance fervente, môme contre l'instinct de la conservation ! L'idole de Jagrenat, dans le gouvernement du Bengale, idole de bois et magnifiquement vêtue, ayant les bras dorés, le visage peint en noir, la bouche ouverte et couleur de sang, est placée, lors de la procession solennelle de juin, sur un immense chariot surmonté d'une tour de 60 pieds de hauteur. A peine paraît-elle que la multitude la salue d'une clameur épouvantable, à laquelle se mêlent des sifflements qui durent quelques minutes. On attache au chariot d'énormes cordes où s'attellent hommes, femmes, enfants, attendu que c'est œuvre sainte que de traîner ridole. La tour s'avance péniblement avec un grand fracas ; les roues gémissent sous le poids de cette masse énorme en laissant dans le sol de profonds sillons ; les prêtres récitent des hymnes, les pèlerins agitent des rameaux. Mais bientôt la scène devient terrible, car la religion enseigne que l'offrande du sang est agréable au dieu : de pauvres fanati-

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ques, jalonx d*obienir ud sourire de leur hideuse divinité, se jetlent sous les roues ; quelques-uns se bornent à se faire fracasser les bras ou les jambes, mais les plus saints offrent le sacrifice de leur vie.

L* Anglais Buchanan, qui fit en 1806 le pèlerinage deJagrenat, vit un Indien s'étendre le visage contre terre, les mains allongées en avant, sur le passage de la tour ; son corps broyé resta longtemps dans Tornière exposé aux regards des spectateurs. Quelques pas plus loin, une femme se sacrifia de même; mais, par un raffinement d'expiation, elle voulut prolonger sa mort : elle se plaça donc de biais, de manière à n'être écrasée qu'à moitié et à survivre quelques heures dans les angoisses les plus atroces.

Une foule d'autres dévots moins zélés se contentent d'expier leurs péchés par des tortures qui généralement ne causent pas la mort. Les uns se précipitent sur des tas de paille sous lesquels sont disposés des sabres, des lances et des couteaux; d'autres se font attacher aux deux extrémités d'un levier au moyen de deux crochets qu'on leur enfonce sous l'omoplate. Enlevés ainsi à dix mètres de hauteur, on leur imprime un mouvement de rotation très rapide durant lequel ils jettent des fleurs sur les assistants. Il en est qui, pour ne pas rester oisifs, s'imposent mille petites expiations : tantôt ils s'enfoncent des roseaux dans les bras et les épaules ; tantôt ils se font sur la poitrine, sur le dos et sur le front, cent vingt blessures, nombre rituel ; l'un se perce la langue avec une pointe de fer, l'autre la coupe avec une lame bien affilée.

On voit, au milieu de ces scènes d'horreur, les Brahmanes se prosterner la tête nue devant l'idole, se mêlant sans scrupules avec les artisans, les ouvriers, les esclaves de la caste impure : w Le Dieu de Jagrenat est si grand, disent-ils, que « tous sont égaux devant lui : distinction de rang, de dignité, « de talent, de naissance, tout disparait, tout se perd dans « son immensité. »

Ces sacrifices atroces sont suggérés à un peuple doux et humain par la croyance de la transmigration des âmes, croyance qui dérive d'une grande vérité : l'homme, en effet, est ravalé par le péché jusqu'à ressembler à la brute ; or, une fois séparé de Dieu, ce n'est que par de longues et difficiles épreuves qu'il peut se réunir à la source de tout bien. Cette vérité, les Indiens l'ont rendue matérielle au point de confondre le ciel

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avec la terre. La sagesse, la contemplation continuelle, Textase absolue de Tâme absorbée dans l'océan sans fond de Tessence infinie, voilà, selon eux, Tunique moyen de se soustraire à ces expiations quotidiennes. Toute leur philosophie se réduit donc à se détacher des choses terrestres et à tendre vers la divinité, jusqu'à ce qu'ils arrivent à l'anéantissement du mot spirituel et intérieur.

La métempsycose éternise la distinction des castes en fa- cutei. vorisant la croyance qu'elles se continuent môme après la mort. Brahma, dieu ou grand sage, inventeur de beaucoup d'arts et de sciences, et notamment de l'écriture, était ministre du roi Krisna, dont le fils partagea le peuple en quatre classes : celui-ci mit le fils de Brahma à la tête de la première, qui comprenait les astrologues, les médecins et les prêtres; il plaça dans les provinces, en qualité de gouverneurs héréditaires, certains nobles dont est descendue la seconde caste; la troisième eut pour occupation la culture de la terre; la quatrième, les arts et les métiers. Voilà ce que disent quelques-uns de leurs livres. Selon d'autres, il paraît que Brahma engendra d'abord quatre fils, Brahman, Kchatria, Yaïscia et Soudra : le premier de la bouche, le second du bras droit, le troisième de la cuisse droite, le quatrième du pied droit. Ce fut d'eux que naquirent les quatre castes, entre lesquelles Brahma défendit tout mélange; il écrivit de plus au front de tous les hommes ce qui devait leur arriver de la naissance à la mort.

Des distinctions aussi enracinées ne peuvent s'établir par commandement royal, et nous avons expliqué ailleurs quelle était, selon nous, l'origine des castes, fort communes dans l'antiquité. La différence marquée dans la constitution physique atteste chez les Indiens celle de leur origine ; en effet, les castes des Brahmanes et des Banians sont de couleur blanche, tandis que la classe inférieure est presque noire (1).

Les castes parmi les Indiens sont donc au nombre de quatre : les Brahmanes, les Kchatrias, les Yaïscias et les Sou-* dras (2). Les trois premières, distinctes par la couleur, par le

(1) NiBBTJHR, t. I, p. 456.

(2) Il n'est pa« besoin d'avertir que nous nous éloignons d'Arrien et des classiques pour suivre Manou et les savants modernes. Les Orecs ont compté sept castes indiennes, c'est-à-dire les sophistes, les agriculteurs, les pasteurs, les artisans, les guerriers, les inspecteurs et les conseillers. Rien d'étonnant qu'ils aient mal compris une organisation si différente

droit de porter une ceinture et par la liberté individuelle, peuvent s'allier entre elles en secondes noces ; mais le mariage dans la même caste donne seul aux enfants des droits légitimes ; ceux qui sont nés d'unions contractées dans une classe inférieure les perdent. Gomme la conservation des castes est fondée sur la perpétuité des familles, les Indiens ne connaissent pas de plus grand malheur que de ne pas avoir d'enfants; ce qui prive en outre des funérailles nécessaires pour entrer dans les svarga ou paradis. Iniques divisions qui réduisent toute une classe à supporter héréditairement le poids du travail au profit des autres, coupent les ailes du génie^ excluent tout progrès.

Il ne parait pas que la caste des Brahmanes soit issue d'un peuple conquérant, puisque l'autorité royale et la force publique appartiennent à celle des guerriers, bien qu'elle soit moralement soumise à la domination sacerdotale. Ils ne naissent pas savants et prêtres ; mais, par une longue série de cérémonies rigoureuses qui commencent à l'âge de cinq ans, ils doivent se rendre dignes du cordon mystérieux {mekala, oupativa) pour ne plus le quitter ensuite et le conserver soigneusement pur de toute tache. Le néophyte demeure nombre d'années dans la maison d'un précepteur [gourou)^ second père, jusqu'à ce qu'il ait appris les Védas; il lui est alors enjoint de se marier pour devenir père. Un rituel sévère règle ses actions journalières, qui consistent la plupart en prières, en sacrifices, en ablutions, et en pratiques destinées à le purger des souillures , dont les cas sont très fréquents. Il ne doit manger avec personne d'une autre caste, fût-ce même avec le roi, ni tuer que pour les sacrifices, ni se nourrir que de la chair des victimes ; il peut toutefois surveiller les occupations des classes inférieures , et ses terres sont exemptes d'impôts. Le meurtre d'un Brahmane, quelque coupable qu'il soit, est un crime capital et irrémissible;

de la leur. Du reste, les inspecteurs et les conseillers sont pris parmi les Brahmanes, et quelquefois dans la seconde et dans la troisième classe ; les chasseurs et les pasteurs ne forment pas une caste distincte, mais rentrent dans les autres. Ainsi il y a entre les guerriers et les agriculteurs la même différence qu*entre maîtres et colons, Tobligation du serrice militaire étant toi^ours attachée à la possession, comme dans les fiefs germaniques. En revanche, les Orecs ne firent pas mention des négociants, et ils ne connurent pas les serviteurs. Les subdivisions sont au surplus très multipliées, à tel point que La Croze, dans son Histoire du christianisme dans les Indes^ compta 98 classes.

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pour lui, les peines se réduisent à Tamende et à Texil.

Les Brahmanes sont les seuls médecins, parce qu'on croit Brahmanet. les maladies une punition du ciel ; les seuls juges, parce qu'ils connaissent seuls la loi. G*est à eux qu'il appartient aussi de déterminer les jours bons et mauvais , de détourner les imprécations et les maléfices par les mantram, de purifier des souillures, de célébrer les funérailles, d'imposer un nom aux nouveau-nés, de bénir les maisons, de tirer les horoscopes, d'exorciser les esprits malins, de publier l'almanach, d'offrir les sacrifices, de garder les temples, de consacrer les mariages. Dans la dernière cérémonie, une pièce d'étoffe est étendue sur les deux époux ; ils sont bénis par le prêtre , et ils échangent le serment de fidélité qui est écrit sur des feuilles de palmier. Indépendamment des dieux divers auxquels ils se consacrent, il existe entre les Brahmanes des différences d'habitudes et de vêtements. Pour ne rien dire ici des anachorètes, sur lesquels nous aurons à revenir, les Saniaques vivent d'aumônes, sont vêtus de jaune, et se prétendent les légitimes successeurs des anciens Brahmanes ; les Pandarous, prêtres de Vichnou, courent par les rues en quêtant, le visage tout barbouillé; les Casé-Patié-Pandares ne parlent jamais, mais ils demandent l'aumône en frappant des mains, et mangent aussitôt ce qu'on leur donne; les Veschenavins, au contraire, quêtent en chantant et en jouant des instruments ; ils déposent les aumônes reçues dans un vase de cuivre qu'ils portent sur la tête. Bien qu'on trouve réunis dans chaque temple cent et quelquefois mille Brahmanes, il ne parait pas qu'ils soient organisés hiérarchiquement.

A l'heure de sa mort, le Brahmane est étendu sur un lit de chiendent aspergé de l'eau sainte du Gange, tandis qu'on lui chante quelques versets des Védas. Une fois qu'il est expiré, on lave son corps, on le parfume, et on le pare de fleurs, puis on le brûle. Ses cendres, arrosées d'eau lustrale, sont recueillies dans des feuilles, confiées d'abord à la terre, jetées enfin dans le Gange avec de nouvelles cérémonies.

La caste des Kchatrias embrasse les guerriers et les magis- Kohatru*. trats; Manou, leur législateur, dit qu'elle descend de la brahmanique. -Ils habitaient l'Inde septentrionale, tandis que les Brahmanes étaient répandus partout; ils devaient défendre le pays par les armes, s'abstenir de toute occupation servile et des fonctions sacerdotales, apprendre les Védas ou livres saints, sans toutefois les enseigner, faire des aumônes.

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offrir des sacrifices et se livrer modérément aux plaisirs des sens. *

Les lois et le climat lui-même étaient peu propres à former des guerriers: aussi le pays fut-il souvent conquis. Us portent cependant le point d'honneur jusqu'à la férocité, et les Anglais s'efforcent en vain aujourd'hui encore de les amener à laisser la vie à leurs filles quand ils désespèrent de les marier convenablement.

vaucift». Les Vaïscias sont marchands , artisans , cultivateurs ; plus nombreux que les membres des autres castes^ ils peuvent connaître les Védas, sont honorés dans les lois et les livres, jouissent de toute sécurité, et sont dotés de certains privilèges. La principale occupation qui leur est imposée a pour objet l'éducation des animaux. « Le Créateur, dit Manou, a « mis les bestiaux sous la surveillance des Vaïscias, comme « les hommes sous celle des Brahmanes et des Kchatrias. « Un Vaïscia ne doit jamais dire : Je n'ai point de troupeaux. » Le cultivateur est très respecté ; on ne l'enlève jamais à ses champs, pas même pour le service militaire. Des officiers spéciaux mesurent le terrain, entretiennent les eaux, tracent les routes à travers les champs stériles. Les guerriers ne doivent combattre que les guerriers ; il leur est défendu de dévaster les terres ou de réduire les paysans en servitude; aussi voit-on le colon conduire tranquillement sa charrue tout près d'un champ de bataille.

Commerce. Lc commcrcc des Indiens était; dans l'antiquité, d'une

haute importance. Alexandre et les Ptolémées lui ouvrirent un chemin plus court et plus naturel, auquel l'Égypte dut une nouvelle prospérité ; mais ces tentatives n'auraient pas eu un si prompt succès, si elles n'avaient été secondées par une grande expérience commerciale. Le pays intérieur et surtout les côtes sablonneuses ne produisaient pas assez de denrées, et le riz manquait; on le tirait donc des rives du Gange, où l'on apportait en échange les épiceries, le poivre, les pierres fines , le diamant, les perles , qu'ils surent pécher et (chose difficile) percer dès les temps les plus reculés (1). Quoiqu'il ne paraisse pas que les Indiens eussent beaucoup de mines d'or et d'argent, ces métaux abondaient chez eux : il y est sans cesse fait mention de chars , de bracelets, de

(1) Arrien, Periplus maris Erythrmi, — Vincent, The commerce and the navigation of the ancients in the indian Océan; Londres, 1807, in-4.

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colliers et de petits objets en or; c'était aussi en or qu'ils payaient le tribut aux Perses, signe certain de leurs relations avec les étrangers qui venaient échanger ces métaux contre leurs produits.

Le coton était commun à toute Tlnde, mais les tissus différaient dans ses deux parties ; le luxe des deux classes supérieures entretenait l'activité de l'industrie et du commerce. Leurs étoffes étaient très variées, d'une blancheur ou de nuances admirables. Dès la plus haute antiquité, les Indiens tissaient l'écorce des arbres et fabriquaient ces châles si moelleux que l'art européen ne sait pas encore égaler. Il est parlé aussi de leurs étoffes de soie ; mais il paraît qu'elles venaient du dehors. Les toiles si renommées chez les anciens, sous le nom de sindon, et la teinte bleue dite indigo, tirent de là leur nom. Ils ne montraient pas moins d'habileté , dans les ouvrages d'ivoire et de métal, et s'ils n'inventèrent pas, ils connurent très anciennement Part de tailler lës pierres dures.

L'encens devait aussi leur être apporté de l'Arabie, bien quils eussent les autres parfums en abondance, surtout le bois de sandal. Quand Dasarata entra dans la ville de son beau-père, « les habitants avaient répandu du sable dans les « rues partout arrosées, qu'ils avaient ornées d'arbustes « fleuris, disposés symétriquement, et de toutes parts s'exha- « lait l'odeur de l'encens et de parfums précieux (1) ». Leur trafic consistait en laque, indigo, métaux, acier, femmes. De larges routes étaient ouvertes aux communications, avec des pierres milliaires indiquant les distances, les stations et les hôtelleries; des officiers étaient préposés à leur sûreté (2). Mais les Indiens, plus enclins à la contemplation qu'à l'activité, attendaient que les Occidentaux vinssent chercher leurs marchandises, tandis que, tranquilles chez eux, ils regardaient l'Indus comme la limite du monde et n'osaient pas s'aventurer sur mer. On appelait Banians le petit nombre d'entre eux qui s'éloignaient pour trafiquer. Dans leurs lois, il est plusieurs fois parlé de commerce maritime; bien plus, dans le code de Manou, l'intérêt légal de l'argent est porté à un taux plus élevé pour les spéculations maritimes. Toutes les nations trouvent aujourd'hui cette exception pleine de

(1) Ramayana,lil,

(2) Strabon.

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justice ; mais les Anglais eux-mêmes ne Tout admise positivement que sous Charles I*'.

Des caravanes d'étrangers venaient ou sur des barques ou sur des éléphants ; les pèlerinages aux sanctuaires de Bénarès et de Jagrenat devenaient des occasions de négoce. Les Indiens faisaient cependant un commerce extérieur avec la Chine, dont ils tiraient la soie. Les caravanes qui s*y rendaient par le désert de Kohi employaient trois ou quatre ans pour traverser 900 lieues de distance; Bactres servait alors, comme aujourd'hui Boukara, de station entre les deux pays. A Torient, elles se dirigaient par Ava,Pégou, Malacca; en longeant la côte de Coromandel, elles se portaient sur le Gange et sur la péninsule orientale; Maliarpa était le point de réunion entre les deux péninsules, comme le fut depuis Malacca; Ceylan était leur entrepôt principal. Des ports nombreux sur la côte occidentale de la péninsule, en deçà du Gange, unissaient les Indes par les liens du commerce à rÉgypte, à TArabie et aux côtes d'Afrique ; les Arabes, qui continuèrent le cabotage de la mer Rouge jusqu'au temps des Portugais, en étaient les principaux agents. L'usage des lettres de change et de l'argent monnayé remonte, du reste, chez les Indiens, à une époque très ancienne (1).

De cette digression, qui ne leur est pas étrangère, revenons aux castes indiennes. Après les trois premières vient celle des Soudras; ils ne sont pas régénérés comme les membres des autres castes qui se marient entre elles; ils ne connaissent pas les Védas, dont la seule lecture les rendrait dignes de mort. Le plus haut rang auquel ils puissent aspirer est celui de serviteur d'un Brahmane, d'un guerrier ou d'un négociant, ce qui leur donne l'espoir de passer après leur mort dans une caste supérieure. C'est donc pour. eux un esclavage, mais différent de celui qui existait chez les Grecs, en ce qu'ils ne peuvent être employés à des services impurs (2), qu'ils jouissent des droits d'hérédité, et ne sont ni

(1) La roupie, très antique monnaie indienne , équivaut à environ un éou de France; les roupies d'or, à 10. Les cauris, petites coquilles, sont la monnaie courante; il en faut 50 pour un poni^ 10 ponis font un fanon, 13 fanons une pagode ou roupie d'or. Les grosses sommes se comptent par lak, somme idéale de 100,000 roupies.

(2) C'est pour cela que les Grecs dirent qu'il n'y avait pas d'esclavage dans l'Inde. Dans Arrien, Histoire de l*Inde, c. x, Mégasthène dit : « Une chose remarquable, c'est que dans l'Inde tous sont libres et qu'il n'y a pas un esclave : en quoi ils ressemblent aux Spartiates, sauf que les

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propriété ni marchandise comme Tétaient les esclaves de l'antiquité, et comme le sont encore les nègres d'aujourd'hui.

Chacun doit contracter mariage dans sa propre caste ; l'en- cimmj mix. faut né de père et de mère appartenant à deux castes différentes est rejeté dans les classes mixtes ; celui qui usurpe les fonctions d'une classe supérieure à la sienne y descend aussi. Ces classes mixtes s'adonnent spécialement aux métiers.

Nous croyons que les Soudras furent la race aborigène subjuguée par la race guerrière, qui paraît avoir dominé d'abord et qui introduisit cette classe de nobles dans laquelle le fils succède aux droits du père. La caste des prêtres, ou plutôt des savants, aussi héréditaire, fut peut-être une tribu sémitique ayant mieux conservé la tradition de la science et des croyances patriarcales; peut-être encore qu'étroitement unie pour la conquête avec la tribu guerrière, toutes les deux subjuguèrent l'Inde de la même manière que les Espagnols ont subjugué le Pérou, par le glaive au nom du Dieu des armées. Les naturels de ce dernier pays diffèrent moins des créoles au physique, que les classes supérieures indiennes ne diffèrent des inférieures.

Le sacerdoce paraît avoir maintenu sa supériorité au moyen d'une transaction ou alliance avec les chefs militaires, avec les rois, qu'il consacre pour les refréner. Le roi est un Dieu sous f(»rme humaine ; mais il doit apprendre ses devoirs de la bouche de ceux qui lisent les livres sacrés, et « procurer aux Brahmanes joies et richesses ».

Mais bientôt la discorde se mit entre les prêtres et les guerriers ; nous en avons un témoignage dans certaines traditions poétiques qui racontent comment Parasou Rama (Vichnou incarné sous la forme d'un Brahmane) dompta les guerriers par vingt victoires et était sur le point de les anéantir, quand les Brahmanes s'interposèrent, leur accordèrent asile et les admirent à leur table (1). Peut-être que les batailles célé-

Spartiat6S ont les ilotes pour les occupations serviles, et pour cette raiton n*emploient pas d*autres esclaves; mais les Indiens n*en ont d*aueune sorte. «

(1) A la fin du 5* livre du Mahabarata, Durdjon dit dans une assemblée : « Et je vous raconterai un événement qui se rapporte bien à ce que je « vous ai exposé. Erghé régnait à Malva ; son armée n*était composée que « de Kchatrias, et la guerre éclata entre lui et le roi des Brahmanes. « Dans toutes les batailles, les Kchatrias, bien que plus nombreux que « les Brahmanes, étaient toi^'ours vaincus. Enfin ils allèrent aux Brahn mânes, et leur demandèrent : « Pourquoi Temportez-vous toujours,

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brées dans le Mahabarata et le Ramayana ont la même signification.

Les Parias vivent séparés de toutes les castes; c'est probablement un peuple vaincu, comme les ilotes de Sparte, réduit par l'orgueil des vainqueurs à supporter, dans toute sa descendance, l'opprobre de la défaite. L'inclination à croire inférieur celui qui succombe est aussi ancienne que funeste parmi les hommes; c'est pour cela que vertu et valeur sont devenues synonymes, et que l'on a cru les dieux ennemis des vaincus (1). C'est pour cela aussi que chez les Indiens le

« quoique nous soyons plus nombreux! » Les Brahmanes répondirent... » Ici manque W texte. — U en est aussi parlé incidemment dans le Ramayana^ à Tendroit où est rapportée la querelle que Visyamithras, rajah des Kchatrias, eut avec Vasista, chef des Brahmanes, qui lui refusa la génisse sacrée, avant que par ses pénitences il eût mérité de dominer sur les sages.

Telle est aussi Topinion de Ram-Mohoun-Roj, Brahmane de nos jours, dont nous parlons ailleurs. Il pense que dans les premiers temps, lorsque les castes étaient à peine établies, les Kchatrias commirent des violences par suite desquelles les autres castes les défirent et les contraignirent à un accord dont le résultat fut de remettre le pouvoir législatif aux Brahmanes, et le pouvoir exécutif aux Kchatrias. Les Brahmanes, exclus de tous les emplois, s*occupèrent des sciences, de la religion, et vécurent pauvres en veillant sur les autres cultes. Mais, après plus de 2,000 ans, un gouvernement absolu prévalut ; les Brahmanes acceptèrent des emplois politiques, devinrent dépendants et durent modifier les lois selon le bon plaisir des princes, de sorte que les pouvoirs législatif et exécutif se concentrèrent dans les mains de ceux-ci, qui les gardèrent près de mille ans, jusqu*à Mahmoud Gaznévide. Brief remarks regarding modem encroachments on the ancient righh of females; Calcutta, 1822.

(1) Causa diis victrix placuit, Lucain. De là sacer devint synonyme de maudit. QvCoxl nous permette une conjecture. Dans les lois de Manou, au nombre des classes impures sont nommés les Tchandalas (ch. x, 26), que Ton croit être les Parias. Selon Pollier (I, p. 287), Parasou Rama soumit les Sankals, nation barbare et anthropophage. Ne seraient-ce pas les mêmes? Notre opinion sur Torigine des Parias est appuyée par une tradition de Canara, qui, vers 1450 avant J.-C, fait régner à Banavassi une dynastie de soixante-dix-sept rois qui soumirent les Parias. Mark Wilks, Sketches of south Hindostan^ p. 151.

La différence de race est aussi prouvée par la différence de couleur, signalée déjà il y a trois mille ans dans le Ramayana, Dans le chant I^, le fils de Vasista profère des imprécations contre le rajah Trisankou, souhaitant qu*il puisse se changer en Tchandala. a Durant la nuit, le roi « changea entièrement, et le lendemain il parut comme une chose inu forme, un véritable Tchandala. En dessous, il portait des vêtements « bleus, dégoûtants en dessus ; ses yeux paraissaient enflammés et d*une « teinte cuivrée ; lui-même avait la teinte brune d'un singe; aiix habits « royaux avait succédé une peau d*ours, et tous ses ornements s*étaient « convertis en fer. »

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Paria est eû horreur comme exécré de Dieu et destiné à expier les crimes énormes d*une vie précédente. Ces malheureux souffrent toutes sortes d'humiliations : il est honteux de causer avec eux; Teau et le lait sur lesquels vient & passer leur ombre en sont souillés ; ils doivent entourer d'ossements d'animaux la fontaine où ils puisent; un guerrier peut les tuer s'ils tentent de s'approcher de lui. Exclus du culte des dieux nationaux , ils ont les leurs propres, d'un caractère distinct qui indique la diversité d'origine. Les Indiens, dans leur aveugle et impitoyable soumission au destin, leur refusent jusqu'à la sympathie qu'ils accordent aux animaux ; d'un autre côté , l'indolence naturelle et l'habitude invétérée font que le Paria laisse se perpétuer dans sa race l'infamie et la servitude, tout au contraire des nations progressives de l'Europe, qui ont su se réhabiliter : dans l'antiquité, en constituant la plèbe à côté du patriciat; dans le moyen âge, en organisant les communes en face des feudataires.

Les populations nomades luttèrent toujours contre cette hiérarchie exclusive, et ne subirent pas le système des castes; mais elles restèrent hors la loi comme barbares {Mkickas).

Les migrations et les guerres qui conduisirent à l'établis- £ÏJ^ sèment des castes constituent le fait le plus ancien que nous puissions deviner dans l'histoire des Indes. Le second serait la querelle entre les Kourous et les Pandous, chantée dans les poèmes et retracée sur les monuments. Les recherches ayant pour but de déterminer la chronologie des Indiens n*ont produit jusqu'ici aucun résultat favorable, tant il est difficile de distinguer quand il s'agit de relations historiques ou spéculatives, religieuses ou civiles.

Les systèmes de chronologie que l'on a pu inventer semblent tous manquer de fondements. Selon Bentley, les Brahmanes d'aujourd'hui en ont trois : les Brahma-calpa, inventé il y a treize siècles par Brahma-Goupta ; le Padma-calpa, inventé il y a neuf siècles par Dara-Padma; et le Sourya-Sid^. danta, inventé peu après par Yara-Mithras, qui fait mention du Grand'Mandgari, traité astronomique où l'on parle de deux autres systèmes plus anciens, dont il a tâché de tirer parti pour l'histoire. Suivant le second de ces deux systèmes, il compare les Pouranas aux quatre âges : le satyayouga, âge d*or, commence 3164 ans avant J.-C; le tretoyouga, ou âge d'argent, 2204; le dwaparayouga , ou âge d'airain, 1484; le

DEUXIÂMB ÉFOOUB.

kaliyouga, ou âge de fer, 1004. D*autres font commencer ce dernier 1300 ans ayant J.-C. Le premier n'a rien d'historique, si ce n'est le déluge; dans le second naissent l'empire indien, les dynasties du Soleil et de la Lune; Brigou, Indra, Pourou, Dakcha, Parasou Ramah et Yisvamithras, dans le troisième; dans l'âge de fer ont lieu les guerres des Kourous et des Pandous, et vivent Kausica, Yyasa, Risafringa et autres Richis ou sages.

Jenes a voulu nous donner une série des dynasties de Magada, l'un des États les plus anciens de l'Inde. Mettant de côté les vingt premières, il divise les autres en cinq, dont la première régna vers 2100 avant J.-C, et finit en 1502 avec Nanda, seizième roi; la deuxième eut dix rois, et cessa en 1365; la troisième, des Soungas,eut aussi dix rois, et finit en 1253; la quatrième, des Kannas, dura jusqu'à 908 avec quatre rois; la cinquième, des Andrahs, comprend vingt et un rois, arrive jusqu'à 456, et ne précède que de quatre siècles l'ère de Yicramaditya, dans laquelle s'éteint l'empire de Magada (1).

Il paraît cependant qu'un grand empire a existé sur le Gange, dont les principales dynasties furent appelées dynastie du Soleil et dynastie de la Lune. A cette dernière appartenaient les Kourous et lesPandous, 2000 ans au moins avant l'ère vulgaire ; les premiers régnaient à Ayodhia ou Dehli (2), les autres à Pratistana, ou Astinapour, qui devint

(1) Works, t. I*', p. 304. Rbinaud a publié, dans le Journal asiatique du mois d*aoùt 1844, le texte et la traduction d*un chapitre emprunté à un manuscrit persan de la Bibliothèque impériale, intitulé Modjmel-al' Tevarykh, Ce chapitre, qui porte le titre Histoire des rois de tlnde et leur ordre chronologique, est un extrait de la version persane d'un ouvrage arabe traduit lui-même d*un livre transcrit remontant aux plus anciennes traditions de Plnde et traitant ensuite de la lutte qui s'établit entre les Kourous et les Pandous dans la presqu'île formée par les cours du Gange et de la Djomnah. Voy. le Journal asiatique, 4^ série, t. IV, et le Mémoire de Rbinaud sur Tlnde, p. 15, partie du t. XVIII des Mémoires de PAcad. des inscr., 1849.

(2) Dehli est situé sur la rive orientale du Djoumna dont elle occupe la longueur de 30 milles anglais. Quand Nadir la saccagea, en 1738, il y trouva, dit-on, la somme de 1,000 millions de livres en diamants, statues d'or, et un trône d'or massif garni de pierreries. Sa ruine fut achevée par les Afghans et les Mahrattes. Elle ne renfermait plus, en 1878, que 154,417 habitants. Le DanariseraX^ ou palais impérial, est de granit rouge, long de 4,000 coudées sur 600 de largeur; on prétend que sa construction a coûté 10,500 roupies. Les écuries, qui peuvent contenir 10,000 chevaux, sont, de même que les cuisines, d'une élégance qui peut lutter avec celle

CONSTITUTION DE l'iNDE.

le chef-lieu du gouvernement lorsque les Pandous l'emportèrent.

Le troisième fait très important, et qui prouve combien Boudha. d'événements, parmi les plus remarquables , n'ont point été mentionnés par l'histoire, est l'apparition de Bouddha-Mouni, qui eut le courage de venir heurter de front la solide constitution de l'Inde, d'y proclamer l'égalité des hommes, et, rejetant castes et Védas, de prêcher une réforme religieuse en harmonie avec son système politique. La lutte dut être acharnée contre tant d'intérêts et de croyances ; les persécutions et les combats se succédèrent; enfin les Bouddhistes succombèrent.

Ces conflits donnèrent naissance à la constitution politique ^ rois, de l'Inde. Beaucoup d'États demeurèrent distincts; chaque principauté forma un corps à part, et presque chaque canton, chaque ville. Tout sentiment de la patrie, toute pensée du bien public étaient inconnus ; on obéissait à la volonté d'un roi ou à la bénédiction d'un prêtre. Les rajahs, monarques héréditaires, n'étaient pas tirés de la caste sacerdotale; mais, dirigés par elle jusque dans leurs occupations de chaque jour, ils avaient pour résidence obligée un fort situé dans une contrée solitaire ; ils devaient épouser une femme de leur propre caste, rendre visite aux Brahmanes le matin, gardiens des Védas, puis accomplir avec l'un d'eux les sacrifices et les prières : venaient ensuite les affaires de l'État, dont ils avaient à délibérer avec leurs ministres. A midi, ainsi le prescrit le Rituel, ils prendront un repas composé d'aliments conformes à l'orthodoxie et essayés d'abord par leurs serviteurs ; des antidotes et des amulettes les garantiront du pof- 80D. Après le dîner, le harem; ensuite les soins militaires, la revue des guerriers, des éléphants, des chevaux. Au coucher du soleil, les devoirs religieux accomplis, ils donneront audience aux ambassadeurs; puis, ils retourneront au harem prendre un repas frugal, égayé par une joyeuse musique. Us ne doivent jamais dormir dans le jour, et, pour leur sûreté, il faut qu'ils changent de chambre à coucher; la concubine

des appartements; tous les ustensiles y sont d^argent. La salle d*audience, dans le Godaje-Kotelar^ est toute couverte de cristal avec un lustre magnifique. C*est là qu^est le fameux trône au paon, placé sous un palmier portant sur ud de ses rameaux un paon qui déploie ses ailes comme pour en couvrir le roi. Tout en est d*or semé de pierres précieuses^ et cependant le travail est encore plus admirable que la matière.

DEUXIÈME ÉPOQUE

qui tue le roi lorsqu'il est ivre non seulement demeure impunie, mais peut encore prétendre à la main de son successeur. Tout rajah doit avoir de bons conseillers et un Brahmane pour son confident. C'est ainsi que|se perpétua dans ces contrées la théocratie , qui ailleurs fut bientôt absorbée par le despotisme.

A la cour du pieux roi Dasarata, « les courtisans étaient « riches, doués de qualités rares, prudents, affectionnés au « maître. Deux prêtres choisis par lui dirigeaient les affaires, « rillustre Yasista et Kamadéva, avec six aiitres conseillers « vertueux, auxquels se réunissaient les doyens du sacerdoce « attachés au roi, modestes, soumis, appuyés sur la loi, « maîtres de leurs propres désirs. C'est avec une telle assiste tance que Dasarata gouvernait Tempire, étendant ses « regards sur tout le pays par ses émissaires, comme le <( soleil par ses rayons ; le fils d'Ixvakou n'avait personne <c qui le haït (1). »

Au roi appartenaient les champs, les chevaux, les éléphants, les animaux utiles. Il était le chef de l'armée et faisait la guerre à son gré ; beaucoup devinrent conquérants sans sortir de l'Inde. Le monarque réglementait également le commerce, prohibant certaines marchandises , se réservant le monopole de quelques autres et taxant les prix. Il pouvait lever au besoin des contributions jusqu'à concurrence du quart du revenu (2).

Fradatoim. Mais SOU pouvoir était tempéré , outre la suprématie des

Brahmanes , par les privilèges inévitables des castes et par les gouverneurs des provinces, puissante aristocratie qui constituait, à ce qu'il paraît, une espèce de feudataires relevant du souverain; quelques-uns môme étaient indépendants, ce qui fit que les Grecs les crurent tous libres. Dans une semblable organisation , chaque citoyen connaît son supérieur immédiat, et n'en connaît pas d'autres. Les diverses communes formaient autant de petits États qui survécurent même après que beaucoup d'entre eux se fuirent réunis pour en constituer déplus grands; quelques-unes môme subsistent encore, et seraient sans doute arrivées à la liberté politique, de môme qu'en Italie, au moyen âge, si l'ordre des castes ne les eût entravées.

Or, c'est précisément la ténacité des usages ches les In-

(1) Kamayana^ 1^107.

(2) Manou, X, 120.

CONSTITUTION DE L*INDB.

diens qui nous permet, d'après ce qu'ils sont aujourd'hui, de juger des formes de leur ancienne administration (1). Six classes d'employés, chacune divisée en cinq sections, remplissent les fonctions municipales de la cité : l'une d'elles veUle sur les ouvriers ; une autre sur les aubergistes, pour qu'ils traitent bien leurs hôtes, et ne puissent s'emparer de leur héritage si par hasard ils venaient à mourir; la troisième conserve les actes de naissance et de mort; la quatrième a la surveillance des boutiques et des tavernes , des poids et mesures; la cinquième distribue les travaux; la dernière prélève un dixième sur les ventes, et punit de mort la fraude. Tous ces magistrats réunis constituent le conseil de la ville, présidant aux approvisionnements, à la taxe des denrées, aux ports, aux marchés, au culte. Il y a de môme six divisions d'inspecteurs de la milice : la première pour les marins, la seconde pour les bœufs du train, la troisième pour l'infanterie, la quatrième pour la cavalerie, les autres pour les chars et pour les éléphants (2).

« Un champ est la propriété de qui l'a défriché , nettoyé, « labouré, comme une antilope est au premier chasseur qui « l'a blessée. » Ge^ paroles de leur code (3) prouvent qu'ils connaissaient la propriété foncière, qui depuis, {sous les Mongols, fut réduite à une simple jouissance à loyer. Le produit des champs se met en commun , et chaque membre de la race dominatrice y participe ; ainsi la richesse individuelle ne peut s'accroître, et le manque d'avenir ne permet pas à l'industrie de se perfectionner. On prélève la part du roi et celle des douze classes dont se compose la moindre bourgade, outre les propriétaires du sol : c'est-à-dire le potel ou l'administrateur, le garde-limites, le surintendant des canaux, l'astrologue, le voiturier, le potier, le blanchisseur, l'orfèvre qui fait des bijoux pour les femmes, à la place duquel vient quelquefois le poète, qui supplée aussi le maître d'école. La part de ceux-ci distribuée, chacun peut sans

(1) Akbar VI, monté sur le trône de Ilndoustan an milieu du xni^ sièole, fit recueillir soigneusement par son vizir Aboul-Fazel les lois du pays, dont un résumé a été publié dans VAyen Akbery, Ces contrées étant en-» suite tombées sous la domination anglaise, lord Hastings^ gouverneur de ces établissements, fit en deux ans recueillir par les poundites les plus renommés un code complet des lois indiennes.

(2) St&abon« XV.

(3) Mamou, IX, 44.

DEUXIÈME ÉPOQUE

obstacle disposer du reste de son avoir. Le potel, magistrat, receveur, fermier du fisc, préside à cette distribution; le kamoum tient le cadastre et les comptes publics de Tagriculture; le tailler rend la justice; le totik remplit les fonctions qui, en Europe, appartiennent aux maires, syndics ou podestats. Un magistrat veille aux limites en général, et à celles de chaque champ en particulier; un inspecteur des canaux répartit les eaux, objet important dans le pays. Viennent ensuite le Brahmane, ministre du culte, le maître d^école, qui enseigne en dessinant sur le sable, et le devin, qui avertit du moment propice pour semer et battre le grain. 'ug«m«nto. Le pouvoir judiciaire émane du roi, qui peut Texercer conjointement avec quelque Brahmane, ou constituer juge suprême un Brahmane avec Tassistance de trois autres. Le châtiment est représenté sous la personnification d*un «juge « inflexible qui imprime la frayeur, protecteur des malheu^ (( reux, gardien de celui qui dort; son aspect sombre et son (( œil rouge épouvantent le scélérat (1) ». Les peines sont très sévères, surtout pour les délits contre la classe sacerdotale. Llndien convaincu de faux a toutes les extrémités tranchées ; celui qui frappe reçoit les mômes blessures qu'il a faites, et a de plus la main coupée. Si le délit est commis contre un artisan auquel il fasse perdre son état, il y va de la tôte. La preuve judiciaire n'est pas admise, mais bien le jugement de Dieu, qui se manifest^ par l'épreuve du feu, de l'eau, du duel, comme on le pratiquait dans notre moyen âge.

Pour que le magistrat n'ait à craindre aucune violence, le code ordonne qu'au lieu de sa résidence « on construise une « forteresse , et qu'un mur soit élevé aux quatre côtés avec « tours et créneaux, et enceint d'un fossé profond (2) ». Beaucoup de ces anciens édifices sont encore debout. Famiue. Quaut à la famille, base de toute constitution civile, nous lisons dans Manou : « L'homme et la femme forment une (( seule personne; l'homme complet se compose de lui, de « sa femme et de son fils (3). » Il paraît, d'après cela, qu'originairement tout homme n'avait qu'une seule femme, ce que l'on peut encore conclure du fait que la fidélité conjugale est prescrite comme un suprême devoir; le soin avec lequel

(1) Code of Gentoo law, ch. xxi, § 8,

(2) Introd. au code des lois des Qentoo, p. cxi.

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