CHAPITRE XIII
REUGION DE L'INDE.
La solidité de cette organisation sociale, qui, dès le commencement, sut créer tant de prodiges d*art et qui a pu résister au choc de trente siècles et d^invasions redoublées, est due à rinsigne accord des doctrines religieuses (1). Plus voisins que les autres peuples des traditions des patriarches, les Indiens conservèrent beaucoup des vérités primitives, la connaissance d'un Dieu, d'une chute et d'une réhabilitation successives. Dans le Bhagavad-Ghita^ Arjouna prie en ces termes le Seigneur : <c Être éternel, tout-puissant, tu es le c< créateur de toutes choses, le Dieu des dieux, le conserva- « teur du monde. Ta nature est incorruptible et distincte de « toutes choses caduques. Tu fus avant tous les dieux ; tu es « l'âme vivifiante (2), le sublime soutien de l'univers; tu a connais toutes choses,. et tu mérites d'être connu de tous. « Source suprême, par toi le monde est sorti du néant. Que n chacun s'incline devant toi, s'incline derrière toi ; que tu « sois partout vénéré, toi qui es partout I Infinies sont ta « gloire et ta puissance ; tu es le père des êtres vivants, le « sage précepteur du monde, digne de nos adorations. Qui a est égal à toi? Je te salue, je me prosterne à tes pieds, « j'implore ta miséricorde, ô Dieu digne de nos adorations, « parce que tu nous traites comme le père traite son fils» « Tami son ami, l'amant l'objet de son amour. » La génération du Verbe éternel est célébrée dans les Védas. La parole DivnTE s'écrie dans un hymne (3) : « C'est moi qui me mêle
(1) RoHDB, Ueber religiose Bildung, Mythologie und Philosophie deg Hindus; Leipzig, 1827, 2 vol. in-8.
CoLBMAN, Mythology of the Hindoos; Londres, 1832, in-4.
CoLBBROoKB, Essays on the religion and philosophy of the Hindoos; Londres, 2« édit., 1858, in-8.
Voy. aussi les ouvrages de Lassex, Benfey, Roth^ Burnouf, Max MuliLbr, Webbr, Ad. Kuhn, Spibobl, Gubbrnatis, etc.
(2) Le Pur antique.
(3) Rapporté par Colebrooke dans les Àsiatic Researches, t. VIIJ.
MO
DBUXlàllB ÉPOQUE,
« aux Tolontés des dieux, moi qui soutiens le soleil et « rOcéan, moi la reine des sciences et la première' des divi- « nités. Je sortis de la tète de mon père (1), qui est Tâme « universelle; au commencement des choses, je passai « comme la brise sur les eaux (2). »
La persuasion de Timmortalité de Tâme, qui, chez les autres peuples, fut plutôt une vérité sentie, comme Texistence des corps et Tactualité du temps, eut, chez les Indiens, une puissance tellement immédiate qu'elle pénétra dans tous les sentiments, se mêla à tous les jugements, usurpa presque entièrement la place de la vie présente.
La tradition du péché originel se trouve chez eux dans cette vague réminiscence d'une grande chute, d'une faute à laquelle toute la nature a concouru; aussi l'Indien voit-il dans tout ce qui l'environne autant d'êtres comme lui sensitifs, comme lui dégradés, et souffrants entre le souvenir d'an bien perdu et l'attente douloureuse d'une réparation : pensée sévère qui accablerait l'âme. de tristesse si elle n'était adoucie par la bonté et par l'harmonie universelles.
L'idée sublime d'une vie nouvelle, qui commence pour l'homme aussitôt qu'il s'unit à la Divinité, se montre dans la dénomination de deux fois nés, que les Indiens donnent aux Brahmanes; ainsi, au dogme d'une chute originelle se joint celui d'une réhabilitation, et les castes diverses sont les degrés de l'échelle qui permettra d'y atteindre. Voilà comment l'erreur, ici comme partout, éclôt sur le tronc môme de la vérité ; c'est pour cela que la caste supérieure se croit mattresse des castes inférieures, et se fait un privilège exclusif de l'union avec Dieu, que le christianisme rend commune à tous, du plus grand au plus petit des mortels. La môme idée produit chez nous le sentiment de l'égalité ; chez eux, l'orgueil des uns et l'humiliation des autres. Là lumière de la révélation divine est donc obscurcie à cet égard, comme pour le reste, par la volupté et l'orgueil, sources ordinaires de l'erreur. Lsl volupté nous porte à jouir de tout ce qui nous environne et à nous en faire des idoles : c'est le panthéisme matériel. L'orgueil étend sur tout l'univers notre propre nature, et en crée le panthéisme idéal. Ces trois principes, en
(1) Dans la mythologie grecque, Minerve, la Sagesse, sort ft^ssi 4v cerveau de Jupiter.
(2) Bt spirittis Dei ferebatur super atfuas. Genèse^
RELIGION DE L'iVDE.
se combinant^ ont produit la mythologie des Indiens comme celle des autres nations.
Dans cette première déviation de la théologie naturelle se présente parfois Fusage le plus heureux du symbole, échelle mystérieuse par laquelle l'âme s'élève jusqu'à l'infini ; mais l'imagination, très puissante chez les Indiens, les égare dans des conceptions extravagantes; de profondes idées, une science pleine des perfections de Dieu et de ses rapports avec l'homme se mêlent aux étranges délires d'une poésie fantastique et d'une métaphysique incompréhensible.
Le peuple, comme d'habitude, ne connaît que la partie poétique, et, envahi par un polythéisme grossier, il multiplie les divinités à l'infini , jusqu'à Olha-Bibi, déesse du choléra, inventée de nos jours. Gomme les Indiens tiennent à grand mérite de prononcer et d'entendre répéter le nom des dieux, ils les imposent à leurs enfants, en ayant soin de les varier toujours dans la même famille, pour augmenter, le nombre de leurs patrons; ils élèvent même avec grand soin des per-^ roquets qui toute la journée font retentir le nom de Brahma.
Les traditions saintes sont confiées aux prêtres qui, méditatifs et austères, se macèrent le corps par de sévères abstinences, et considèrent, dans d'éternelles contemplations, les mystères de l'homme et de la nature. Au mois de mai, lors de la fête de Sraddha, ils se réunissent dans un banquet solennel etdiscutent entre euxsur la doctrine secrète, se communiquant leurs doutes, les explications entrevues, les hypothèses heureuses, ce qui accroît de plus en plus le trésor de la philosophie sacerdotale. Rien déplus aisé que de les traiter d'imposteurs; mais nous voudrions habituer le lecteur à se transporter à l'origine des institutions, pour en avoir l'opportunité et les résultats. Les Brahmanes, au milieu d'une nation fière de toute l'indépendance native, ont jeté des dogmes de morale qui se rapprochent beaucoup de la vérité. Répandus dans toutes les communes, ils enseignent aux enfants à lire, à écrire, à calculer au moyen de certaines formules d'une promptitude singulière; étrangers à l'intolérance et à la persécution, ils n'excluent personne pour cause de différence de pays ou de religion.
Les anciennes religions nous fournissent une nouvelle Brabmanitmf. preuve à l'appui du système que nous avons exposé au sujet des castes, c'est-à-dire le choc de nations difTérentes qui , réunies plus tard par la paix, mettent en commun leurs dm*
MUU&HK trOQUl.
nités. La première religion des Indiens (i) dut être le coUe d'un seol Diea, appelé du nom de Brahma (S), èire étemd, nécessaire. « Brahma, disent les Yédas, est celui qui est; il « se révèle dans la joie et dans la félicité. Le monde est son « nom et son image. Seul il existe réellement; U comprend a tout en soi, et il est cause de tous les phénomènes. Il ne « connaît pas les limites de temps on d*espace; il ne périt « pas; il est Tàme du monde et de tout être en particulier u — Cet univers est Brahma, vient de Brahma, subsiste en a Brahma, retournera en Brahma... Brahma est la forme de « la science et la forme des mondes infinis. Tous les mondes « ne font qu*un en lui, puisqu'ils existent par sa volonté; a volonté innée en toutes choses, qui se révèle dans la créa- « tion, dans la destruction, dans le mouvement, et dans les « formes du temps et de Tespace. »
Mais le culte simple et sans effùsion de sang du Dieu un fit place à une incarnation, au moyen de laquelle Brahma vint révéler la volonté de Dieu dans les quatre Yédas, livres saints correspondant aux quatre castes.
Cette religion demeura intacte durant mille ans peut-être, jusqu'à rapparition de Siva, seconde incarnation, ou, selon notre manière de voir^ seconde invasion de peuples et de croyances. Les nouveaux venus adorant la vie et la mort sous le symbole du Lingctm, organe prolifique, substituèrent aux simples fêtes du brahmanisme les orgies délirantes et les sacrifices sanglants par lesquels ils célébrèrent Tamour et la génération, la colère et la mort (3).
(1) Dans VEzour Védam, ou ancien commentaire des Védas, contenant Texposition des opinions religieuses et philosophiques des Indiens (Yyerdun, 1778, 2 toI.}, Tunité de Dieu est ouvertement démontrée, en même temps que les superstitions y sont réfutées. Voltaiue, heureux de trouver ime morale si pure, indépendante de la révélation, assura que ce commentaire avait été écrit avant l'expédition d'Alexandre {Défense de mon oncle, ch. XII, et Philosophie de l'Histoire) ; mais Saintb-C&oix, dans ses Observalions préliminaires à l'édition que nous citons, prouva qu'il ne peut pas être si ancien. D'autres critiques parvinrent à découvrir qu'il fut l'œuvre du jésuite Robert de Nobili, né en 1577 et mort en 1656 : missionnaire dans THindoustan, il le composa pour appeler les Indiens à la foi chrétienne.
Ram-Mohoun-Roy, savant Brahmane, qui vécut et mourut en Europe en 1832, écrivit un traité pour ramener les Indiens au culte du vrai Dieu, et pour démontrer que l'unité de Dieu se trouve proclamée dans les Védas, et que seulement plus tard on y introduisit des absurdités.
(2) La distinction entre Brahm et Brahma adoptée par nous dans la première édition de cet ouvrage ne se trouve pas chex les auteurs indiens.
(3) Encore aujourd'hui la solennité de Holi se célèbre^ au commence"
BKUGION DE L^INDE.
Le terrible culte de Siva fut modéré par une troisième doctrine, celle de Yichnou, qui purifia le culte du Lingam, faute de pouvoir le bannir, et, de Taccord de ces trois croyances, provint la religion irimourti (1) de Brahma, de Yichnou et de Siva : trinité dont les pouvoirs se combinent et s*aUernent; trois couleurs d*un môme rayon , trois rameaux d'un seul tronc, trois formes du même principe.
Il et Elle (afin d'exposer ici la théogonie brahmanique), l'amour et la puissance sont unis par un troisième être, Svadha ou Vichnou, Verbe coétemel renfermant en soi le ventre d'or qui contient l'œuf de l'univers. La trinité est mâle et femelle, chacune de ses personnes étant hermaphrodite ou ayant une épouse séparée du principe mâle, laquelle préside avec lui, soit à l'une des trois régions, ciel, terre et enfer, soit à l'un des trois degrés de l'Être, création, conservation, destruction. Brahma , vieillard aux cheveux blancs, produit le monde ; Vichnou, brillant de jeunesse, le conserve ; Siva, dieu tendre Qt compatisjsant de l'amour, est en même temps la source de tous les plaisirs et le génie destructeur, dieu de la vengeance et des supplices, juge rémunérateur.
On exprime la trimourti par le mot aum^ trois lettres et une seule syllabe. Ce fut la première parole proférée par le Créateur; elle renfermait en elle toutes les qualités, et Brahma, en méditant sur elle, y trouva l'eau et le feu primitif, et la trimourti , et les Yédas, et les mondes, et l'harmonie universelle. Elle est inscrite sur tous les monuments
comme l'Egyptien disait dn. Tous deux ils équivalent à Y amen,
ment de Tannée, avec des orgies de la plus grande obscénité, des peintures et des figures d*une grossière indécence ; on jette de la boue à tous les passants. Ce culte et d*autres, mais surtout celui du Lingam, sont considérés comme antébrahmaniques par Stevenson, qui a traité cette question dans les Mémoires de la Société asiatique, 1869.
(1) Trû-mourti^ triforme. Elle est bien différente de la Trinité chrétienne, puitqu*eUe comprend Siva, dieu de la destruction et de la mort, c*est-àdire une contradiction.
(2) Dans le Mantra du Rig-Véda nous lisons : « Alors n'existait ni Tétre, « ni le non-étre, ni monde, ni ciel, ni rien au-dessus, ni eaux, mais quel- « que chose d*obscur et de terrible ; la mort n'était pas encore, ni Tim- « mortalité, ni la distinction du jour et de la nuit. Mais // respira sans' « souffler, seul avec Bile, qui habitait avec lui. Il n'y avait que ténèbres; « tout était confus. Mais cette masse couverte d'une coquiUe fût créée « par le pouvoir de la contemplation. Le désir se forma d'abord dans son « esprit, et devint le germe primitif de la génération. »
Indien la murmure sans cesse,
DISmÈHIS ÉPOQUE.
dont la racine leur est commune, et qui exprime de même la résignation.
coMOffosu. « Écoutez, dit Manou au commencement de son code : le « monde n'existait qu*au fond de la pensée divine, d*une ma- « niôre imperceptible et ineffable, comme enveloppé dans « les ombres et plongé dans le sommeil ; alors la puissance « qui existe par elle-même créa les choses visibles avec cinq « éléments, réalisa sa propre idée et dissipa les ténèbres. « Celui que l'esprit seul peut apercevoir, qui n*a pas de « parties, Ame de tout ce qui vit, éblouissant de clarté, créa « les eaux et y déposa un germe lumineux qui devint Tœuf « d'or (1). » Nara, Tesprit de Dieu, produisit les eaux, ou la mer de lait appelée elle-même Nam, sur laquelle advint le premier Aynna, ou mouvement du Créateur, nommé par ce motif Narayana, c'est-à-dire agitation sur les eaux.
La puissance créatrice resta inactive dans Tœuf durant une année, au terme de laquelle elle le brisa par sa volonté ; les deux moitiés formèrent, Tune le ciel, Tautre la terre, et au milieu se plaça l'atmosphère avec le réservoir des eaux. Ailleurs cet œuf générateur du monde visible flotte sur la mer de lait ou sur les eaux primitives, jusqu'à ce que la voLx divine, Valch, le fasse éclater. Alors Brahma, sous la forme d'un enfant, se balance sur les flots , couché dans une fleur de lotos, tenant son pouce dans sa bouche; puis, devenu soudain géant, il s'écrie : « comervera ce que foi créé? — « Et aussitôt un esprit de couleur bleue sort de sa bouche, « en disant : Mot, Et Brahma impose à son verbe le nom de « Vichnou, ou providence. »
Cet œuf, périodiquement brisé et détruit, est sans cesse reproduit par l'inépuisable fécondité de Dieu. « A la fin du <( dernier calpa, au milieu des ruines de l'univers, Vichnou « repose sur les eaux de l'inondation ; un lis aquatique sort c( de son ombilic, et de la corolle de cette fleur éclôt Brahma, « dieu conservateur et ordonnateur. » C'est par ce beau symbole que le Pourana Kourma exprime clairement cette époque de la nature où le règne végétal renaît après les désastres du déluge.
Pour ordonner le monde, Brahma prononça, dès le com- YMa*. mencement, quatre paroles, qui sont les quatre Yédas, livres
(i) L*œuf que le Knef égyptien tenait dans sa bouche, et dont rimafl« liation ^pratoiense des Orecs fit ^ç^or^ T^i^our ailes dorées,
RBUGION DB L'iNDB.
d'une haute antiquité, puisque la sagesse inspirée des patriarches y apparaît presque pure d'idolâtrie (i). Historique-; ment, on les fait remonter à 1,500 ans avant Tère vulgaire; ils sont composés de 100,000 slokes ou strophes, et Ton dit qu'ils furent réduits à une forme régulière par Yyasa (2). On les nomme Rig-Véda, Yadjour-Véda, Sama-Véda, Atharva- Vëda, de la nature des prières qu'ils contiennent. Ces prières s'appellent rig quand elles sont en vers, yadjcur quand elles sont en prose, et sama lorsqu'on doit les chanter. Chacun d'eux se divise en liturgie [sanhita) et doctrine [brahmana)^ ou bien en hymnes poétiques et invocations (montrai)^ et en préceptes et dogmes {oupnichatas). Les trois premiers livres sont les j>lus vénérés et les plus cités ; le quatrième, probablement plus moderne, ne contient que des prières et des rites. Tous diffèrent par le système, l'âge, le langage; celui-ci même n'est pas toujours intelligible; mais les Brahmanes disent qu'il importe peu de comprendre le sens des prières, pourvu que l'on sache quel saint les a composées, dans quelle occasion, à quelle divinité elles sont adressées, la mesure des syllabes, les diverses manières de les réciter, mot à mot, ou avec certaines transpositions d'une vertu magique.
Le Rig-Véda est un recueil d'un millier d'hymnes, de plus de 10,000 distiques, et « un Brahmane qui le saurait par cœur ne pourrait être souillé par aucun criipe, aurait-il tué tous les habitants des trois mondes, et accepté de la nourriture de l'homme le plus vil (3) ». Quelques-uns peuvent remonter à quatorze siècles avant l'ère chrétienne.
Veut-on voir avec quel soin jaloux les Brahmanes cèlent leurs Yédas aux profanes? Le puissant empereur des Mongols, Akbar, né mahométan, voulut, dans Tâge mûr, connaître les diCTérentes religions des pays qui lui obéissaient ; tous s'empressèrent de lui fournir les moyens de s'instruire au sujet de la leur; les seuls Brahmanes s'obstinèrent à ne pas révéler les mystères de leur croyance : prières, menaces, promesses, tout fut vain. Akbar eut recours à la ruse; il envoya à Bénarès, ^ur ville sainte, un jeune Indien nommé
(1) On 0*7 troaye aucune mention ni de Krichna, ni de Siva, ni de la myUiologie des Pouranaf .
(S) Vyata est un mot composé de la prépositon disjonctive vt, et de a#, diviser; d*où la signiflcatio)^ df di|tr>b)|te]^r, d'pr^on^alepr/
(3) Manou, Loi», XI, 261,
DEUXIÈMB ÉPOQUE.
Fietzi, en le faisant passer pour le fils d*un Brahmane. En effet, il est adopté par un prêtre, qui Tinstruit dans la langue et dans les choses sacrées ; mais quand Akbar se croit au moment de ravir le secret qu'il désire, Fietzi, épris de la fille de son instituteur, se jette aux pieds de ce dernier et lui confesse la fraude en pleurant. Le prêtre tire son poignard pour tuer le sacrilège; mais, sa bien-aimée intercédant pour lui, le Brahmane cède au repentir du coupable, et lui accorde son pardon et sa fille, à la condition de ne jamais traduire les Yédas.
Nonobstant un soin si jaloux, Djihan, frère du Grand Mogol Aureng-Zeb, vei^s la fin de i 500 , traduisit en persan un morceau des Védas à Taide de doux Pandites. Cette traduction est intitulée Oupnichata; mais les deux Pandites l'induisirent souvent en erreur. Envoyée en Europe par Legentil én 1775, elle fut traduite en latin par Anquetil du Perron (1). D'autres Européens par\'inrent à en dérober quelque chose, de manière à pouvoir se faire une idée de ces livres, mélange de sublime et d'absurdités. La création y est considérée comme un grand sacrifice où Dieu, ministre et victime, s'immole lui-même en se divisant. C'est sous cet aspect qu*^ est célébré dans quelques hymnes du Rig et de TYadjour- Véda. « Adore les pères qui, en faisant la chaîne et la « trame, tissèrent et formèrent cette offrande, tenue de tous « côtés avec des fils et tendue par la force de cent et un « dieux. Le premier mâle développe et couvre ce tissu ; il le « déploie sur le monde et sur les cieux. Ces rayons (ceux du « Créateur) se concentrèrent sur l'autel et préparèrent les « fils sacrés de la chaîne. Combien fut grande cette divine « offrande que présentèrent tous les dieux! Quelle en fut « la figure, le motif, la limite, la mesure, le sacrifice et la « prière? D'abord fut produite la Gayatri unie au feu, puis le « Soleil avec Ouchni, ensuite la Lune splendide avec Anouch- « toub et avec les prières (2). Et avec ce sacrifice universel « furent créés les sages et les hommes. Cet antique sacrifice « accompli, les sages, les hommes et nos ancêtres furent c< formés par nous. En contemplant avec piété cette offrande c( des saints du premier âge, je la révère. Les sept sages « inspirés suivent, avec des prières et des actions de gr&ces,
(1) Sous le titre : Oupnek*haty seu Secretum tegendum.,, Strasbourg, 1801-1802.
(2) Ouchni, Anouchtouà, sont des formules sacrées. (Stance védique de 4 pacUu de 7 syllabes cliacun.)
REUGION DE l'iNDE.
<( le sentier, tracé par les saints primitifs, et pratiquent avec « prudence (les rites des sacrifices), comme des cochers ha- « biles tirent parti des rênes. »
La Gayatri, qui vient d'être nommée, est une formule mystique ou profession de foi que les Brahmanes appellent la mère, la bouche, la quintessence des Védas. La voici : « Nous c( t'offrons cette nouvelle louange, source de lumière et de « joie, divin Soleil {Pouchan) ! Accueille avec bienveillance la « prière que je t'adresse. Approche-toi de cette âme qui a « soif de toi, qui te cherche comme un homme épris cherche « la femme qu'il aime. Puisse le Soleil divin, qui contemple « et pénètre tous les mondes , nous prendre sous sa protec- « tion. Oh I méditons cette adorable lumière du divin réguc( lateur {Savitri) ; qu'il guide notre entendement. Affamés « du pain de la vie, implorons les dons de ce Soleil resplen- « dissant, qui doit être adoré avec une fervente piété. Homc( mes vénérables, guidés par l'intelligence, saluez ce divin « Soleil, avec des offrandes et des louanges (1). »
Une autre prière, plus symbolique, est adressée au chien gardien du zodiaque , où demeure Yarouna , identifiée avec la Lune : « Gardien de cette habitation , sois-nous propice ; a fais qu'elle nous soit salutaire; accorde-nous ce que nous (c implorons de toi. Fais prospérer nos animaux, bipèdes et <i quadrupèdes. Gardien de cette habitation, multiplie et ce nous et nos biens. 0 Lune, emploie ton influence à nous « préserver de la décadence, nous, nos génisses et nos che- « vaux; protège-nous comme un père ses enfants. Gardien « de cette demeure, fais que nous nous trouvions réunis « dans le séjour de la félicité, là où tu accordes à la créature « d'étemelles délices et les charmes de la mélodie. Prends « sous ta protection nos richesses, à cette heure et dans l'a* « venir, et délivre-nous du mal. »
(1) CoLBBRooKS, Astot Hcs,, VIII. — W. Jones, Extracts front the Vedas, Works, t. XIII.
Les Védas sont la partie de la littérature sanscrite qu'on a le plus étudiée de nos jours. Le texte du Rig-Véda a été publié à Oxford par Max Moller (1849-56, 3 Tol.), accompagné de la glose de Sàyana Atcharia, commentateur du quatorzième siècle ; Wilson Tavait traduit en partie en anglais. Parmi les auteurs français, il faut consulter les Études sur les hymnes du Hig-Véda, avec\un choix d* hymnes traduits en français, par F. Nèvb (Lourain, 1844). Langlois a publié la traduction française de toute la partie lyrique du Rig-Véda (Paris, 1852, 4 vol.}; son introduction donne un résumé de ces doctrines.
DEUXIÈME ÉPOQUE
Ajouions-y an hymne du Sama-Yéda, que les parents da défunt doivent, après l'avoir mis en terre, réciter sans pleurs ni gémissements :
<Y Insensé qui voudrait prolonger la vie de Thomme ! elle c est fragile comme la branche du palmier, fugitive comme « récume de la mer.
« Composé des cinq éléments de la nature, le corps hu- « main se résout en eux, et va rendre compte des actions « accomplies dans son état précédent. Il ne faut pas le re- « grelter.
« La terre périt, l'océan et les dieux périssent aussi; com- « ment Thomme, bulle d'air, échapperaitril à la destruction î
c Par cela qu'il est d'un ordre inférieur, il doit périr; par « cela qu'il est élevé, il doit s'abaisser. Les liens du corps c< ne sauraient échapper à la dissolution ; la vie ne saurait « échapper à la mort.
Les larmes dans les yeux des parents déplaisent aux « morts. Ne pleurez pas; accomplissez les devoirs dus aux « morts. »
Les Yédas forment le premier des Sastras, c'est-à-dire des six grands corps d'ouvrages composant l'encyclopédie officielle des Indiens. Lie second Sastra contient quatre livres correspondant aux quatre Yédas^ où se trouvent les théories de la médecine, de la musique, de la guerre, et la pratique des soixante-quatre arts mécaniques. Dans le troisième Sastra sont compris six livres, c'est-à-dire une grammaire et un dictionnaire sanscrits^ une théorie de la prononciation, une astronomie, un rituel et une prosodie. Le quatrième se compose de dix -huit Pouranas, commentaires plus ou moins libres des Yédas, où les absurdités les plus bizarres sont confondues avec des beautés sublimes et de terribles superstitions (1). Aussi le Brahmane orthodoxe ne jure-tril que par
(1) Après la publication de notre travail, Wilson a fait imprimer le Vichnou^Pourana, on le Système de la mythologie et des traditions indiennes. Cest un des Pouranas les plus importants; dans la préûtee, il montre Tantique origine de ces compositions, retouchées plusieurs fois, et il trace Thistoire des croyances et de la littérature religieuse de Tlnde. Nous avons été heureux de nous trouver presque toujours d*accord avec un personnage de si grand savoir. Là se trouve une idée des dix-huit Pouranas. Eugène Burnoup avait entrepris la publication du Bhdgavaia Pouràna, en sanscrit avec une traduction française ; il n*en a paru que les IX premiers livres, qui forment 3 voK in-folio de la Collection Orientale; Paris, 1S40-1S47.