‹ Histoire universelleChapitre 33 sur 79 · RELIGION DE L*INDE · texte numérisé non relu

RELIGION DE L*INDE

converti par deux Richis, si bien qu'il se voue aux exercices de la plus sévère pénitence. On le voit ensuite comme Yyasa et Mouni, poète et chanteur ; enfin il devient Kalidasa, grand poète dramatique.

Tel est le Brahma, objet des adorations de la secte jadis dominante et maintenant déchue dans Tlnde. Les Brahmanes rinvoquent matin et soir, en jetant trois fois de Teau vers le soleil avec le creux de la main, puis en lui offrant à midi une belle fleur et du beurre frais dans les sacrifices de feu. Ce culte du soleil et du feu rappelle le Mithras de la Perse ; quelques traditions racontent même que certains Brahmanes delà Bactriane, appelés Magas, auraient apporté ces pratiques dans rinde. Ces Magas seraient les Mages, et mithras^ en sanscrit, signifie précisément soleil etomt'. Beaucoup d'autres mots sont communs à la langue rituelle des Perses et des Indiens ; ce qui prouve Torigine commune de ces peuples ou du moins de la caste civilisatrice. Aujourd'hui même, les Brahmanes répandus dans toute TAsie invoquent Yagni (1), conservent dans les pagodes le feu sacré pour brûler les victimes, et rallument en frottant avec deux morceaux de bois Tun contre Tautre. Dans le Bhagavad Pourana, Krichna dit à son cher Ardjouna : « Dieu réside spécialement dans le feu « de Tautel, et quiconque fait offrande au feu la fait à Dieu. » Quand il sera possible de mieux rapprocher le Zend-Avesta des Yédas, il se manifestera entre eux un air de parenté aussi frappant qu'entre la mythologie indienne et celle de la Grèce (2). Il sera prouvé alors que le^^erses et les Indiens puisèrent à la même source mystérieuse leurs idées religieuses, avec cette différence que les premiers se vouèrent principalement à la morale, les autres à la science; les peuples de THindoustan s'appliquèrent à la spéculation, tandis que ceux de l'Iran s'occupaient de l'œuvre.

Le Verbe de Brahma est Yichnou, surnommé Narayana, Viohnou. ou Dieu qui marche sur les eaux; il monte l'aigle Garouda à tête humaine, gouverné par un page (3). Il est représenté avec la barbe et la chevelure noires, ayant quatre bras, dont il tient une massue, une coquille, un disque, une fleur de

(1) Ignis et agnus, symboles conservés aussi dans d'autres religions.

(2) Asiat. Researches, t. I et suiv. — Rohdb, Ueber alter, etc., p. 71; Heilige, etc., p. 159-168. — Qœrres, Mythengeschichte, etc., et le présent ouvrage, livre III.

(3) Le Oanymëde de Jupiter.

HIST. UNIV. — T. i. 21

DEUXIÈME ÉPOQUE

lotos, et sur sa tète la tiare aux trois couronnes, comme seigneur de la mer, du ciel et de la terre.

Il a subi et subira un grand nombre d'incarnations (avatars) le rapprochant toujours de la divinité, jusqu'à la dixième, qui s'accomplira à la fin des siècles, quand l'essence divine descendra vengeresse et consommatrice, aussitôt que le cheval blanc de la mort et de l'initiation complète, appuyant son quatrième pied sur la terre, donnera le signal de la fin du monde. Mahéswara, prince des anges de lumière déchus par leur rébellion, corrompt continuellement par son souffle les quatre paroles de Brahma ; c'est pourquoi sept Hanous ou législateurs viennent sept fois rétablir les Védas perdus, et faire passer par sept degrés successifs d'expiation le monde qui leur est confié ; après quoi Vichnou descend chercher les âmes pures, juger l'univers, et abattre le vieil arbre dépouillé de son fruit. Le grand dragon, symbole de l'éternité, s'avance comme une comète à longue queue ; il dévore la terre et le temps, réduit l'océan en vapeur, et, prenant sur son dos le dieu conservateur qui a recueilli dans son giron les purs débris de l'univers, il darde sur la tête de Vichnou mille langues de feu, pour lui en former un pavillon jusqu'à ce qu'il se réveille.

Le premier avatar (dit le Pourana Matsya) arriva vers la fin du premier calpa, quand le sommeil de Brahma causa la destruction de l'univers, parce que, tandis qu'il dormait, le démon Aya-Griva, s'étant approché, lui déroba les Védas qui sortaient de sa bouche. Vichnou, qui s'en aperçut, se changea en un énorme poisson, et, paraissant devant le pieux roi Satyavrata, il lui dit : « Dans sept jours, les trois mondes « périront submergés; mais au milieu des ondes dévastaw trices surnagera un vaisseau que je conduirai moi-môme « et qui s'arrêtera devant toi; tu y déposeras toutes sortes (( de plantes et de semences, et un couple de tous les ani- « maux; puis tu y entreras aussi. Quand le vent agitera « le vaisseau, appuie-toi à la corne que je porte au front; « car je serai près de toi jusqu'à ce que je finisse la nuit :< de Brahma (1). » Les choses se passèrent ainsi; les eaux du déluge retirées, les Védas furent retrouvés dans le cadavre du géant Aya-Griva, tué par Vichnou, qui les donna

(1) Dans le MaJiabarata, on raconte différemment cette histoire du poisson : Matsyakam nàma pourànam parikirtitam dkhydnam.

REUGION DE l'iNDË.

à Satyavrata ; celui-ci devint pour les hommes renouvelés le septième Manou ou prophète législateur, sous le nom de Vaïvassouata. Encore vivant, Vichnou règne du haut des deux sur le globe qu'il dirige comme un pilote habile. Il s'incarna la seconde fois en tortue ; puis, la terre étant menacée par le démon des eaux, il se métamorphosa en sanglier, et, vainqueur du géant, il la souleva avec ses défenses et la remit en équilibre sur TOcéan. Il triompha d'un autre géant en se transformant en homme-lion.

Chacun peut retrouver dans ces incarnations successives quelques traits de l'histoire primitive du monde et du développement de la création animée, du poisson à l'amphibie, au quadrupède, et jusqu*à l'homme.

Toutefois on remarque toujours un progrès, une victoire du bon principe sur le mauvais, un accroissement de perfection et de puissance. Une autre fois, Vichnou prend la forme du nain Trivicrama ou de Trois Pas ; il se présente inconnu au géant Mahabali, qui avait conquis les trois mondes, et lui demande trois pas de terrain, qui lui sont accordés. Alors le nain déploie ses jambes immenses ; d'un pas il mesure la terre, de l'autre le ciel, du troisième les enfers. La sixième fois, Vichnou prend la figure d'un pauvre Brahmane pour châtier la dynastie du Soleil; après l'avoir vaincue, il se retire sur la chaîne des Gaths, dont la mer baignait alors le pied, et il y prouve sa divinité en faisant sortir des eaux de la côte du Malabar.

Sa septième incarnation, la plus magnifique de toutes, fut celle de Krichna, soleil mystique, sacrificateur et sacrifié, époux de toutes les âmes pures, auxquelles il se communique et qui se communiquent à lui , formant ainsi la participation universelle des bons avec Dieu. Selon le Bhagavata- Pourana, Krichna naquit sous la forme humaine dans les prairies sacrées du Gange, où il guide, comme un berger au son de la musette, un chœur d'innocentes bergères {gopis), qui toutes l'aiment d'un vif amour, et dont xîhacune croit le posséder exclusivement; il règle leurs cérémonies aux sons de la flûte, comme le soleil règle la danse des sphères célestes. Lorsqu'il était encore enfant, sa nourrice lui reprocha un jour sa gourmandise ; il ouvrit la bouche, où elle vit l'univers dans toute sa magnificence (1).

(i) Krichna est Tan des personnages du panthéon hindou qui comptent

IXEUXIÈME ÉPOQUE.

6iT«. La troisième personne de la trinité indienne^ Siva, grand dieu {mahadeo), destructeur et générateur, monte un taureau blanc. Il est représenté couleur d'argent, avec cinq tètes, un œil sur le front, surmonté du croissant et du symbole prolifique. On rappelle encore Ntlakanta-mahadéva, c'est-à-dire grand dieu au cou d*azur, et voici pourquoi. Les Souras et Asouras, bons et mauvais génies, mélangèrent ensemble, comme nous Tavons dit, la mer de lait et le mont Mérou ; en ayant composé Vamrita, breuvage d'immortalité, ils le burent tout entier, et ne laissèrent aux hommes qu'un petit lait acide et vénéneux. Siva, afin de préserver le genre humain , avala cette lie trouble, qui, s'arrôtant dans sa gorge, la lui rendit livide. Ce bienfait Ta rendu très cher aux Indiens, * qui lui ont consacré leurs principaux temples. Il n'a pas moins de mille noms, et tout son culte symbolise les puissances opposées de la destruction et de la création. Comme générateur bienfaisant, dieu de Nisa, roi des montagnes^ il s'appuie sur le taureau Nandi, portant dans sa main la ga-

maintenant le plus d^adorateurs. Cette incarnation de Vichnou semble être d*une origine plus récente que les autres ; du moins, ne voitron figurer Krichna dans aucune des traditions les plus anciennes de la mythologie indienne, et Texamen des livres bouddhiques nous amène à conclure qu'il n'était pas encore connu lors de la première apparition du bouddhisme, ce culte rival du brahmanisme. C'est dans la célèbre épopée du. Miihabarata que sont racontés les exploits de Krichna, célébrés aussi dans plusieurs Pouranas. Quelques circonstances de l'histoire de sa naissance rappellent celle de Jupiter et plus tard il accomplit des travaux analogues à ceux d'Hercule ou de Thésée. Dans sa jeunesse, il écrasa la téte du serpent Caliya, puis il combattit des monstres de toutes natures. Devenu Theureux époux de Roukmini, il prit parti dans la guerre des Pandous contre les Kourous, et, après avoir rétabli sur le trône de ses pères Youdichthira, l'aîné des Pandotts, il quitta la terre et remonta au ciel. Un passage extrait du Sanhita, poème astrologique composé par Varàha-Mihira, passage relatif aux statues -des dieux telles qu'on les fabriquait du temps de cet astronome, ne fait aucune mention de Krichna. Ce silence a porté Reinaud à exprimer l'opinion, dans son Mémoire sur VInde (p. 123), quHl faut reculer le culte de Krichna après le quatrième siècle de notre ère. « Krichna, dit-il avec les circonstances qui, dans l'opinion de ses partisans^ accompagnèrent sa naissance, avec les aventures de sa jeunesse, les exploits de son âge mûr et le caractère dramatique qui s'attache à ses principales actions, est devenu la divinité la plus populaire de la presqu'île. Le y« et le VI® siècle furent un moment de crise pour le bouddhisme et le brahmanisme. Si c'est réellement dans ce moment que le caractère de Krichna s'est fixé, il y a lieu- de croire que les brahmanistes se servirent de ce personnage romanesque pour émouvoir l'esprit des masses et renverser 1« parti de leurs adversaires. »

RfiUGION DE L*IND|.

zelle, le bon serpent et le lotos sacré ; un ruisseau d*eau vive s'épanche de son front surmonté du croissant, et il s'enivre de douceur sur le mont Kaîlasa. Est-il destructeur? Noir et menaçant, il se délecte dans les plaies, dans le sang, au milieu des tombeaux; il venge, il punit, il vomit le feu de sa bouche armée des défenses aiguGs ; des crânes humains s'étalent en hideux collier sur sa poitrine, et dessinent une couronne sur ses cheveux hérissés de flammes et couverts de cendres ; des serpents homicides entourent ses bras et ses flancs; le bœuf cède la place au tigre, et, muni d'armes formidables, le dieu menace la terre de mille maux.

Siva aussi a subi un grand nombre d'incarnations. Dans la Markandeya-isvara et dans la Kandopa-avatara, le dieu du lingam apparaît comme chasseur et pénitent', figurant les. mystères de son culte devant le divin emblème de la généralion et de la régénération universelle.

Ce culte, en un mot, est une personnification des forces de la nature, qui, dans une continuelle alternative, se détruisent et se réparent; mais la vie physique, ou mieux la vie organique et animale y dominent. Dans sa simplicité mêlée de rudesse, dans ses dieux abandonnés à leurs passions, dans sa magie, se révèle le culte d'un peuple peu civilisé, qui peut-être conquit l'Inde et souilla la religion deBrahma(i). Celle-ci, de monothéiste qu'elle était au commencement, ainsi que nous l'avons dit, tourna à l'idolâtrie quand elle exprima les vérités en symboles personnifiés ; elle dégénéra de plus en plus avec le culte de Siva, puis revint à des idées plus saines, à l'arrivée des adorateurs de Vichnou.

Je sais combien notre système, qui s'accorde avec celui de Schlegel et de Mayer, peut rencontrer de contradicteurs;

(1) Le culte de Siva semble se rattacher à un sombre et farouche naturalisme, né dans les montagnes de FHimalaya. Il apparaît comme une religion distincte,née au sein de mœurs plus barbares, pluscrueUes, inspirée à des populations primitives parla crainte d*une nature puissante, enfantant les désastres et les catastrophes. Le mont Mérou est le siège principal de Siva ; c*e8t bien certainement ce dieu dont le culte a été apporté dans la Grèce sous le nom de Bacchus indien ou dieu de Nysa. Pline remarque formellement (VI, 91)^ sans doute d*après un autre auteur, que U fable de Bacchus naissant de la cuisse {meroê) de Jupiter, est fondée sur Tacception grecque du nom du mont Méros ou Mérou, près duquel est Nysa ; et cette circonstance prouve la haute antiquité de cette divinité brahmanique, puisque, à une époque déjà fort reculée, elle fut introduite dans la Orëce sous le nom de Dyonisios^ corruption de son nom de Deonach. n

DEUXIÈME ÉPOQUE

mais celui qui sera convaincu de Tagitation continuelle des peuples aux premiers siècles du monde, ne trouvera pas plus étrange de les voir se succéder les uns aux autres , qu'il ne s'étonnera des bouleversements redoutables de la terre, tous nécessaires pour expliquer sa conformation présente.

L'histoire ne nous fournit pas le ûl indispensable pour nous diriger à travers le dédale des longues dissensions amenées par tant de croyances diverses (1), jusqu'à ce que celles de Yichnou et de Siva l'eussent emporté sur toutes les autres en s'unissant dans une tolérance mutuelle.

Dans les premiers temps, tout en différant d'opinion et en rendant un culte spécial à une divinité quelconque, chacun se réputait orthodoxe. Dans les Yédas, la trimourti seule apparaît; on voit dans la Darmasastra un plus grand nombre de divinités, qui plus tard fut augmenté par les incarnations, célébrées dans les poèmes. Les Pouranas introduisirent l'adoration exclusive de certaines divinités ou de l'une de leurs formes plus récentes, ou de divinités tout à fait nouvelles. Alors Brahma disparut, et les symboles remplacèrent les types. Les sectateurs de Siva révèrent spécialement le lingam, ceux de Yichnou adorent Krichna ; les premiers se dessinent sur le front trois lignes en forme de croissant et sur le nez une tache rouge avec un mélange d'argile du Gange, de fumier de génisse et de poudre de bois de sandal; les derniers tracent du front au nez deux lignes perpendiculaires, en excluant du mélange le fumier de génisse. La secte de Bouddha, dont nous parlerons ultérieurement, est distincte de toutes les autres.

En outre, le culte de Siva était propre au Kachemyr ; celui de Yichnou, à des peuplades japétiques de l'Orient; le bouddhisme, à une race sacerdotale du nord-ouest de l'Inde, qui par la suite se réduisit à une simple corporation, tandis que la religion de Brahma s'était développée entre le Gange et le Djoumna. Ainsi les cultes des peuples se réunissaient comme les fragments des nations.

Quant aux transformations, celles de Brahma tendent à personnifier les quatre grandes époques de la littérature sacrée des Brahmanes ; celles de Yichnou montrent la divinité active descendue dans le monde pour le sauver d'un bras

(1) Voy. un intéressant Mémoire de Wilson sur les sectes indienneSt dans le XVI« vol. des Asiat Ae^earcAe^ (Calcutta, 1829).

Page 1