CHAPITRE XIV
PHILOSOPHIB INDIENNE.
DEUXIÈME ÉPOQUE
que rimaginalion rêveuse des Indiens a marché par trois routes à la solution des grands problèmes : la nature est le point de départ de la première; la pensée, de la seconde; la révélation, de la troisième.
Vient d'abord la philosophie sankhya ou des nombres, dont Kapila, contemporain d'Enoch, passe pour être Tauteur; c'est la philosophie du monde primitif, ainsi nommée parce qu'elle énumère par ordre les vingtrquatre principes de chaque chose, en mettant au premier rang la nature, au second la raison universelle. « Ce qui n'existe pas ne peut, par au- « cune opération d'une cause quelconque, recevoir Texis- « tence. » Cet axiome qu'elle pose, au lieu de la porter à l'athéisme, Tarrète à la dualité, dans la supposition T|uedeux principes coexistent depuis l'éternité : la nature et l'esprit indéfini. Il est probable que l'on n'entendait d'abord sous ces deux*dénominations que l'esprit et l'àme [Powouchottama ou Prahnti)^ dans l'union desquels tout consiste : spiritualisme primitif, dont la corruption et le mélange avec l'astronomie a produit un polythéisme poétique. Nous voyons en effet la doctrine sankhya arriver au mysticisme dans sa seconde partie, inventée par Patandjali (1) et appelée Yoga^ c'est-à-dire parfaite union de notre être et de nos pensées avec Dieu, union qui délivre l'âme de la métempsycose, but auquel tend perpétuellement la philosophie indienne (^). La médecine,
149 ouvrages sur la philosophie vedanta, 100 sur la niaya, etc. Ou lui doit le meilleur recueil des doctrines philosophiques des Indiens; mais des données suffisantes lui manquaient, ainsi que la souplesse d'esprit nécessaire pour développer les principes philosophiques et saisir le sens spéculatif des anciens systèmes, leur tendance cachée, leur nature et leur originalité.
Cousin, Court de l'histoire de la philosophie.
Lassen, Gymnosophista, sive Indim phÙosophix docum. (Bonn, 1832}. WiNDiscHMANN, De Thcologumenis vedanticorum (Bonn, 1833). G. ScBLBOEL, Hisi. de la littérature et philosophie de rhistoire,
(1) Il est impossible de fixer Tépoque à laquelle auraient vécu les deux philosophes Kapila et Patandjali, fondateurs des deux branches de la philosophie sankhya. Il est même probable qu'ils sont, le dernier surtout, des personnages mythiques. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on doit faire remonter à une époque très reculée la philosophie sankhya, puisque dans la grande épopée du Mahabarata il en est parlé comme d'un système déjà très anciennement établi.
(2) Pythagore et Platon ont aussi posé en principe que « le but de la M philosophie est d'affranchir l'àme des obstacles qni arrêtent ses prott grès vers la perfection; de l'élever à la contemplation du vrai im- « muable, de la dégager des passions terrestres, de manière qu'elle puisse
PUILOSOPHIB INDIENNE.
les distractions, les précautions, les talismans, ainsi que tout autre moyen temporel ou même toute invocation religieuse , ne sauraient y faire atteindre; mais il faut la connaissance intime et la contemplation assidue de Dieu, en murmurant la syllabe âum, et en méditant sur sa signification.
Nous avons entendu Brabma déclarer que Torgueil est la cause de tout mal ; Tabnégation de soi-même est donc une obligation pour tous, qu'il s'agisse du corps ou de Tesprit; dès lors c'est une vertu cardinale que de renoncer tout à • fait à sa propre existence , de considérer comme un bien suprême la méditation , poussée au point de substituer l'intuition de Dieu à la conscience de soi-même.
Le yoghi est donc un solitaire pénitent qui, absorbé dans des contemplations mystiques, demeure des années entières immobile à la même place. Dans le drame de Sakountala^ le roi Douchmanta demande à un charretier où est la sainte retraite de celui qu'il cherche, et celui-ci répond : « Va au « delà de ce bois sacré, où tu aperçois un pieux yoghi, aux « cheveux touflus et hérissés sur la tête, rester immobile , <c les yeux fixés sur le disque du soleil. Observe-le : son corps « est encroûté sous l'argile qu'y déposent les termites; une « peau de serpent lui ceint les reins, les lianes de la forêt « s'enroulent à son cou, et des oiseaux ont bâti leurs nids « sur ses épaules. »
Cette description pourra sembler au lecteur une fiction poétique, s'il ne sait pas que les forêts, les déserts, les alentours des temples de l'Inde sont pleins de gens de cette espèce. Déjà les compagnons d'Alexandre nous les avaient représentés se nourrissant de racines dans les bois , vêtus d'écorce d'arbre, et les cheveux en désordre : l'un vendait des reliques et des remèdes miraculeux; l'autre disait la bonne aventure ou jouait avec des serpents ; d'autres enfin demeuraient un jour entier étendus sur la terre, exposés sans bouger à des torrents de pluie, aux rayons d'un soleil brûlant, à la morsure d'insectes venimeux. Tels on les retrouve aujourd'hui ; ils se martyrisent encore par ces pénibles exercices que Strabon jugeait fabuleux, comme de replier en arrière les doigts des mains et ceux des pieds en avant, au point de marcher sur le cou-de-pied. Quelques-uns
« 8*élancer de la contemplation du monde sensible à celle des intelli- « geaces. n De même Aristote propose pour bien final la sagesse, la satisfaction et le contentement de soi dans le bien suprême.
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de ces fakirs, les jambes croisées à Torientale, élèvent les bras et restent dans cette position durant des années, se laissant croître la barbe et les ongles , dessécher les parties charnues et raidir les muscles de manière à ressembler à un tronc d'arbre. D'autres se préparent pour breuvage ou fument une certaine herbe dite pausti, dont la vertu est de faire maigrir et d'épuiser le corps ; renonçant alors à toute nourriture et s'enivrant sans cesse de ce végétal, ils succombent enfin, croyant par cette mort se rendre agréables aux yeux de Dieu (1).
Les Indiens attribuent aux yoghis la faculté de voir à travers les corps opaques : prodige que nous n'oserons nier que lorsqu'on nous aura donné une explication satisfaisante des phénomènes magnétiques (2). Contentons-nous jusque-là d'admirer les forces étonnantes cachées dans l'organisme humain et dans l'énergie d'une volonté indomptable qui, concentrée sur un seul point, nous isole de la vie extérieure et produit une lucidité extraordinaire, une faculté surhumaine. Nous prendrons toutefois en pitié les yoghis, qui dirigent cette volonté vers une idée fausse et vaine; car le point le plus élevé où puisse atteindre la sagesse sankhya est un scepticisme dogmatique, formulé avec plus de rigueur encore que ne le firent jamais Arcésilas et Sextus Empiricus (3).
Le BhajaTad- C'cst ce supcmaturalisme qui a inspiré le Ehagavad-Ghita (4),
épisode du Mahabarata, grande épopée nationale indienne, antérieure de mille ans peut-être à Jésus-Christ. Dans ce livre. Dieu fait la guerre aux Pandous exilés, et, sous la figure d'un écuyer, Krichna protège le jeune Ardjouna. Ardjouna, arrivé sur le champ de bataille, le mesure du regard; il voit frères contre frères , parents contre parents , au mo-
(1) Voy. les voyages du capitaine AUard.
(2) Le yoghi elle magnétisé sont dans un état de surexcitation cérébrale, de sorte qu*ils sont à Phomme exalté comme Timprovisateur à Thomme normal. Simon Stylite est une exception, et TËglise ne nous le donne pas comme un exemple à suivre. Voir le livre curieux de Bochinobr : Vie contemplative, ascétique et monastique chez les Indous et les peuples boud' dhistes (Strasbourg, 1831), et Colebrooke, trad. franc, citée, p. 33 et 197.
(3) Sic principiorum studio non swn, non meus, non ego; ita absolutam omnium contradictionum expurgatam abstractam inveniunt scientîam,
(4) Bhagavad-Ghita, id est Secrwtatov itéXoc, sive, etc. Textum recensuit Or, ScHLEQKL (Bonn, 1823). — Une nouvelle édition de ce magnifique épisode a été publiée à Bangalore, en 1848, sous ce titre : The Bhagavat-Giia, or dialogues of Krishna and Ardjun^ in sanscrit y canara and english, by the Rev, Garrett; Bangalore, 1848.