PHILOSOPHIE INDIENNE
ment de s'égorger sur les cadavres de leurs frères. Une profonde tristesse, une douleur soudain s'empare de son âme, et il dit au dieu son protecteur et son guide :
<( Krichna, tu vois devant moi mes proches armés, prêts à « se massacrer, pleins d'un orgueil farouche; mon sang se « glace, un froid mortel se glisse dans mes veines, mes che- « veux se hérissent d'horreur. 0 Gandiv, mon arc fidèle, « tombe de ma main ; je n'ai plus la force de te tenir. Je « chancelle ; je ne puis ni avancer ni reculer, et mon âme, « ivre de douleur, semble vouloir m'abandonner.
« Dieu aux blonds cheveux, ah! dis-moi, lorsque j'aurai « égorgé tous mes proches, serai-je parvenu à la félicité? « Que seront la victoire et l'empire quand ceux pour lesquels « nous désirons les obtenir et les conserver auront péri dans « le combat, fils et pères, oncles et neveux, amis et alliés? « Non I céleste conquérant, je ne saurais les voir tomber sur « le champ de bataille, dussé-je, au prix de leur mort, ac- « quérir la triple couronne de l'univers. Et je devrais les « massacrer pour posséder ce misérable globe! Non, je « ne le veux pas, bien qu'ils s'apprêtent à m'égorger sans « pitié.»
Krichna le réprimande, et, pour le décider à combattre, lui expose le système de la métaphysique en dix-huit leçons : « La contemplation n*a pas besoin de livres saints ; par elle « seule, on arrive à la dévotion. Et que sert un puits quand « l'eau abonde de toutes parts ? Celui-là existe qui a la vertu « dans Tàme; sage entre les mortels est celui qui voit le <c repos dans l'œuvre , l'œuvre dans le repos 1 Les actions « sont de beaucoup inférieures à la vie dévote et à la con- « templation. Le vrai dévot ne discerne pas ici-bas les bonnes c( œuvres des mauvaises. Celui qui croit acquiert la science « et avec elle la tranquillité suprême. Pusses-tu souillé de « toutes sortes de péchés, par la science universelle tu évic( teras l'enfer... Délivré de travaux et de soucis, le mortel c( sage-et modéré préside au gouvernement d'une cité munie « de neuf portes ; il ne vacille pas comme une lampe battue « par le vent. La nuit, temps de repos pour les autres, est « un temps de veille pour celui qui vit dans l'abstinence. Le a dévot cherche Dieu, et le voit également dans le bœuf, dans ce réléphant, dans le chien, dans Thomme. Quand il a choisi fc sa demeure dans Tair pur, il y reste fixé avec son âme, avec « sa pensée recueillie, ayant ses sens et ses actions enchaînés,
DEUXIÈME ÉP U
« tenant sa tête droite, et regardan .mmobile la pointe de <( son nez.
« Ta pitié est chose puérile. Que parles-tu d'amis, de pa- « rents?que parles-tu d'hommes? Hommes, animaux, troncs « d'arbre, sont tous une môme chose. Une force perpétuelle, « éternelle, a créé tout ce que tu vois, l'agite de mouvement « en mouvement, et le renouvelle sans se reposer jamais. « Ce qui est homme aujourd'hui fut plante hier, et demain « retournera à son premier élat. Le principe est étemel; (( qu'importent les accidents? Toi ^ guerrier, tu es destiné h, « combattre : combats. Qu'importe s'il en résulte un horri- « ble carnage? Le soleil du jour nouveau illuminera de nou- « velles scènes du monde; le principe éternel subsistera; le c( reste n'est qu'apparences et illusions. A quoi bon faire a tant de cas de ces apparences et de tes actions? Le mérite « de chaque œuvre consiste à l'accomplir avec une parfaite (( indifférence sur le résultat qu'elle aura, imperturbable, « immobile, les yeux fixés sur le principe absolu, qui seul « existe réellement. »
Puisque nous avons parlé du Bhagavad-Ghita, nous ne saurions terminer sans faire admirer la magnifique idée qu'il donne de la Divinité, et la pureté de sa morale : « Celui qui « accomplit ses devoirs sans vues intéressées, en n'ayant « pour but que Brahma, est exempt de tout péché, pareil à « la fleur du lotos, qui sort pure du milieu des eaux.
(( Oh ! qu'il est digne d'estime celui qui traite également « ses amis et ses ennemis , l'homme vertueux et le pécheur !
(( Je me complais, dit Krichna, à la simple offrande d'un « cœur humble qui me présente, en m'adorant, des fleurs, « des fruits et de l'eau. Je suis égal pour tous, et l'amour ni « la haine ne me dirigent. Mais ceux qui m'adorent sincère- « ment, je suis en eux et eux en moi ; et si le pécheûî revient « à moi loyalement, je ne fais plus de différence de lui au « juste, et je le juge digne de l'éternelle félicité.
« L'homme qui n'a dans ses œuvres d'autre objet que moi, « qui me regarde comme l'Être suprême, qui ne sert que « moi seul , qui ne songe pas à son propre avantage, qui vit « sans colère parmi ses semblables, sera uni à moi.
« Celui qui, se réjouissant de la félicité de toute la nature, « me sert en me reconnaissant sous une forme incorruptible, « ineffable, invisible, partout présente, toute-puissante, in- « compréhensible, immobile; celui qui domine ses passions,'