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CHAPITRE XVI

LITTÉRATOHB.

Si nous avons été étonnés de trouver llnde aussi avancée dans les voies de la philosophie, nous ne le serons pas moins en prenant connaissance de sa littérature. Lës monuments de cette littérature sont rédigés en trois langues : sanscrite, pracrite et hindoustani ; la première ne se parle pas, la seconde peu, et la troisième est subdivisée en une infinité de dialectes. Le peuple et les femmes parlaient le pracrit, d'éléments moins raffinés, et différent selon les lieux. Dans le midi, on se servait] du pAli, qui devint la langue sacrée du bouddhisme et se répandit avec lui non seulement à Geylan, mais encore au delà du Gange, dans le Pégou et parmi les Birmans; il dérive du sanscrit, avec des modifications déterminées, la plupart euphoniques ; on peut le considérer comme le premier anneau des idiomes dont le sanscrit est la source, et qu'on appelle indo-européens (1). Mais les œuvres les plus sublimes et les plus anciennes, les seules qui rivalisent de beautés avec celles des Grecs, sont composées dans 1*1diome sanscrit, c'est-à-dire parfait (2) : autre mystère tout nouvellement révélé à l'Europe. Frédéric Kleuker, le premier, fit remarquer sa parenté avec les langues européennes; il fut secondé par le P. Paulin ; puis un institut littéraire s'étant établi au Bengale en 178i, pour faire des recherches sur l'histoire naturelle et civile, les antiquités, les arts, les sciences et la littérature de l'Orient, la connaissance de cette langue se répandit, et aujourd'hui des chaires ont été fondées pour l'enseigner dans les villes les plus éclairées de l'Europe (3).

(1) V Essai ster le pâli, par E. Burnouf et C. Lassbn, est à eonsnlter; Paris^ 1826. Toutefois le premier qui 8*en occupa Ait le missionnaire italien de San-Oermano, qui, il y a déjà longtemps, traduisit de cette langue plusieurs fragments, notamment le Kammouva, dialogue sur les devoirs des religieux, qui fut d'un grand secours aux deux nouveaux philologues.

(2) Sam correspond au o^v grec, et krihu à creiui, fait.

(3) Le P. Pauun imprima, en 1790, avec les caractères de la Propa-

UTTÉRATURE INDIENNE.

Le sanscrit est la langue sacerdotale, dans le sens le plus Sanscrit, large du mot, puisqu'il paraît n'avoir été employé que par la caste qui présida à l'organisation civile de ces peuples (1) ; aussi y voit-on dominer le même caractère sacerdotal qui se montre dans le latin, le persan et l'ancien saxon. Le grec établit la transition entre ces langues et celles de la poésie héroïque, jusqu'à ce que les langues slaves, sorties des classes serviles avec une grammaire artificielle, vinrent se rapprocher davantage du caractère propre au discours familier.

La langue sanscrite est infiniment plus régulière et plus simple que le grec, qui a la môme construction grammaticale, et mieux proportionnée que l'italien ou l'espagnol dans le mélange des voyelles et des consonnes; elle est, de plus, très libre dans la formation des mots, au point d'en avoir de cent cinquante -deux syllabes; elle est riche et flexible comme la langue de Platon, inspirée et magique comme le persan et l'allemand, rigoureusençient précise comme le latin primitif.

Dans l'alphabet indien, où l'on ne rencontre pas la moin- Alphabet dre trace de l'hiéroglyphe, les plus légères modifications du son se trouvent marquées par cinquante lettres artificiellement distribuées avec un ordre et une symétrie admirables.

gande de Rome, la Grammaire sanscrite. Celle de Wilkins est peut-être la meilleure de toutes. Ce dernier publia aussi les Radiées sanscritx, mais celles de Frîedbric Rosbn (Berlin, 1827) les ont laissées en arrière. Le Dictionnaire de Wilson (1819-1832) est indispensable pour cette étude. L*ouvrage de Fréd. Schlegel sur la langue et la littérature indiennes est excellent, ainsi que les comparaisons dont il Ta enrichi. Bopp, par son parallèle de la conjugaison sanscrite avec la conjugaison grecque, zende, lithuanienne, esclavonne, gothique et germanique (1816, in-8), répandit le goût de cette étude en Allemagne. Il fit aussi un petit glossaire des racines et des mots nécessaires pour comprendre les textes qu'il a publiés. Parmi ceux-ci, le plus facile est le Nala^ épisode du Mahabarata. L. Chbzy fut le premier professeur de sanscrit à Paris. En 1826, il fit imprimer le Yanadat'tabata, épisode du Ramayana de Valmiki. — M. Langlojs a publié en 1845 le second volume de Tédition de TAmarakôcha ou vocabulaire d*Amara sinha, commencée par Loiseleur-Deslonchamps. C'est le premier Dictionnaire sanscrit-français qui ait paru. En même temps M. Desgranges publiait ime Granuuaire sanscrite-française (1843-47,

2 vol. in-4).

Voyez encore Benfbt, Handbuch der Sanskritsprache ; Leipzig, 1852-54,

3 vol. gr. in-8. — Ëm. Burnoup et Leupol, Méihode pour étudier la langue sanscrite; Nancy, 1862, in-8.

Bopp, Glossarium sanscritum; Berlin, 1847, in-4. — Bœthungk etRoTH, Sanscrit Woerterbuch; Pétersbourg, 1853-75, 1. 1 à VII, in-4. (1) F. ScHLBOBL, Hist. de la littérature, leç. V.

HI8T. OfllV. — T. 1. 24

DEUXIÈME éPOOUB.

Les modulations s y distinguent en voyelles fondamentales, voyelles liquides ou consonnes modulées, et en voyelles doubles ou diphthongues ; plus deux assonances finales, Tuoe qui indique le sifflement, Tautre la prononciation nasale. Les articulations sont classées en gutturales, palatales, cérébrales, dentales, labiales, et à chaque classe se réfèrent deux sourdes, deux aspirées, une nasale, une sifflante, une liquide ou semi-vocale.

orammaire. Le sauscrit cmploio troîs geures, trois nombres, huit cas, ajoutant aux six cas latins le causal et le locatif. La conjugaison , qui admet trois personnes, six modes et six temps, exprime chaque gradation de Texistence et du mouvement, en précisant de plus en plus la signification des verbes par des particules invariables.

v«n. Secondée par une langue aussi savante et par une écriture très anciennement perfectionnée, la littérature indienne produisit les chefs-d'œuvre dont le lecteur doit déjà s*èlre fait une idée. Leurs vers sont à la fois métriques comme ceux des Latins , et rythmiques comme les nôtres ; leur poétique est également éloignée des entraves de la scolastique et de la bizarrerie désordonnée des compositions chinoises.

Yalmiki vit deux oiseaux qui avaient disposé dans la solitude le nid de leurs amours ; mais voilà qu'une main cruelle prend le mâle et le tue. Dans la douleur que lui causa ce spectacle et le gémissement plaintif que répétait sur son rameau la femelle désolée, Yalmiki s'épancha en paroles qui se trouvèrent rythmiques^ et ce fut ainsi que naquit Télégie et la aloka, distique particulier à la poésie indienne.

Cette origine poétique nous indique déjà que l'élégie mélancolique dut prévaloir dans leur littérature : rien de plus naturel dans une contrée où le monde n'est considéré que comme une expiation, tous les êtres comme des ftmes emprisonnées, tous les corps comme passibles des fautes commises dans une autre vie. Voilà pourquoi une harmonie triste vibre dans toute poésie, depuis la sloka fugitive jusqu'à la conception la plus gigantesque.

PoM; La littérature sanscrite est remarquable entre toutes les autres par l'union intime de la poésie avec la science (i).

(1) Lassbn, Ânthologia sanscritica ;Boiin^ 1838, in-S. • Max Mullbr, HUtory of ancient sanscrit Uieraiure; LondrM, 1859, in-8*

EichMopf, Poésie héroïque des Indiens comparée à tépopée gi*eeque et romaine; Paris, 1860, in-8.

UTTÊRATUBB INDIENNE.

Beaucoup d^anciens livres philosophiques sont en vers , sans que Texaciitude de Tanalyse et du développement logique soit altérée. Bien plus, le dictionnaire A'Amhara Sinha est en distiques. Dans le Bhftgavad-Pourana (1), ou Histoire poétique de Krichna, le roi Parakiti dit au sage Souka : « Maître, « j'apprendrai volontiers comment les âmes sont réunies aux « corps ; comment est né le dieu Brahma ; comment il a créé « le monde ; comment il reconnut Yichnou et ses attributs ; a ce que c*est que le temps; ce que sont les générations hua maines et les Ages du monde ; comment Tâme parvient à «f sldentifler avec la Divinité ; quelle est la grandeur et la « mesure de Tunivers, du soleil, de la lune, des astres, de la v terre, et le nombre des rois qui commandèrent ici-bas; « quelle est la différence des castes ; quelles formes diverses « Yichnou a revêtues ; quelles sont les trois principales puisse sances; ce que c*est que le Yédam; ce qu'on entend par a vertu et par œuvres pies; quel est le but de la création. » Un Européen peut-il se figurer un po&me dont l'exposition soit aussi large? De là l'extrême grandeur de ces compositions, qui satisfont moins la raison que l'imagination, et auprès desquelles celles d'Homère sont comme le Tasse auprès du chantre d'Ilion. On tomberait néanmoins dans une étrange erreur en croyant y trouver l'emphase confuse, les métaphores fantastiques des Orientaux ; les idées sont exagérées , les accidents amoncelés, les images gigantesques ; mais le style est simple, le coloris pur, les figures et les épithètes en petit nombre. U y a exubérance dans l'imagination, non dans les pensées et dans les paroles ; une expression limpide et bien ordonnée fait même un singulier contraste avec Timmensité de la fable.

MoNiBR WiLUAMs, IiidUtn epic poetry; Londres, 1863, in-8. P. NbVk, Du Beau littétmre dans les œuvres du génie indien; Bruxelles, in-8.

(1) Le Bhégavad-Pourana, dit M. Mohl^ est de tous les livres brahmaniques le plus populaire ; il a été traduit dans les principaux dialectes provinciaux, il forme la base de rinstruclion dans toutes les écoles de la necie des vichnouites , secte qui embrasse la majeure partie de la population indienne; enfin, il sert à la grande masse des Hindous d'encyclopédie religieuse, historique et philosophique. {Voy* Rapport sur les travaux du conseil de la Société asiatique, juillet 4844.} Le Bhdgavad-Pourana , ou Histoire poétique de Krichnn, a été traduit et publié par E. Bumouf dans la précieuse collection orientale publiée aux frais de l'Imprimerie royale (1840-47, 3 vol. in-fol.}.

DEUXIÈME ÉPOOUB.

Les poèmes héroïques ont pour sujet les diverses incarnations des dieux, non pas en hommes seulement, mais encore en différents animaux ; de sorte que TÊtre suprême n'y figure pas seulement comme machine poétique, mais encore comme sujet, ainsi que dans Milton et Klopstock. Les hommes euxmêmes, par la force de la contemplation, peuvent se rapprocher de la Divinité, ce qui multiplie les relations entre les êtres les plus élevés et les plus infimes. Il faut dire cependant que ces dieux rouges et bleus, aux cent bras et aux cent mamelles, métamorphosés en ours, en singes ou en serpents, défigurent le sentiment humain et Tidéede la beauté. Gomme le dieu fait homme vaincrait trop facilement les obstacles qui lui sont opposés, ses forces sont modérées par la fatalité; puis la mayay ou Tillusion, formant comme un voile sur ses yeux, Tempôche d'apercevoir l'avenir. .

BAmàyaM Lcs plus famcux dc ces poèmes sont le Ràmâyana et le Maha-Bârâta. Le sujet du premier, qui peut-être fut écrit à répoque où parut le Dharmasastra, est la victoire de Rama (Yicbnou incarné) sur Ravana, prince des sassasis ou démons (1). Ceux-ci avaient ravi aux bons génies le privilège d'être invulnérables, ce qui leur avait donné sur eux tout avantage; ils ne pouvaient être vaincus par un homme. Les bons génies supplièrent donc Vichnou de s'incarner. Dasarata régnait alors depuis neuf cents ans dans Ayodya, « cité bâtie « par Mouni, premier souverain des hommes. Les rues étaient « admirablement alignées et bien arrosées ; les murs, peints « de diverses couleurs en manière d'échiquier. Elle était « remplie de marchands de toutes espèces, de jongleurs, de « danseurs, d'éléphants, de chars, de chevaux; il y avait des « trésors de pierres précieuses, abondance de vivres, et des (( temples et des palais, dont les coupoles rivalisaient de « hauteur avec les montagnes. On y rencontrait çà et là des « bains et des jardins ornés de l'arbre mango; l'air était im- « prégné de l'odeur de l'encens et des guirlandes de fleurs « ainsi que du parfum des sacrifices ; il n'y habitait que des « régénérés (2), dévots aux préceptes des Védas, remplis de « vérité, de zèle, de compassion, maîtres de leurs passions

(1) Le Ràmâyana a été publié, texte et traduction italienne, par M. Qoa* uEsio (Taris, 1858, 10 vol. in-8), et en français par M. Fauche (ibicl., 1854-58, 9 vol. in-12), — Voy. Weber, Ueiev dat Ramayana ;BerVmy 1870, in-8.

(2) Des trois premières classes, et surtout des Brahmanes.

UTTÉRATUBB INDIENNE.

« et de leurs désirs. Là point d'avare, de menteur, de trom- « peur; point de malveillant ni d'irréconciliable ennemi. « Personne ne vivait moins de cent ans. Tous avaient une « nombreuse postérité et donnaient aux Brahmanes au moins « mille pièces d'argent ; tous exhalaient des senteurs suaves, « portaient les cheveux bouclés aux tempes, des couronnes, « -des colliers, des vêtements élégants. Le roi Dasarata était <c lui-même très versé dans les Yédas et dans les Yédantas, « aimé du peuple, aussi habile que tout autre à guider un « char, infatigable dans les sacrifices et dans les cérémonies « sacrées, presque aussi savant qu'un richi, célèbre à juste (c titre dans trois mondes, protecteur de ses sujets comme « l'avait été Mouni, le premier des monarques. »

il serait le plus heureux des princes s'il avait des enfants ; or, pour en obtenir, il résolut d'accomplir le sacrifice le plus solennel, celui du cheval. Plusieurs années se passent en préparatifs ; mais il faut d'abord que la fille du roi voisin Schianta épouse le saint jeune homme Rischia Stringa, qui étudie les Védas dans les solitudes des bois. Un chœur de jeunes filles, dans tout l'éclat de leurs charmes, va le trouver. A la vue de leurs danses voluptueuses, à la mélodie encore inconnue de leur organe enchanteur, il demeure épris et se marie à la belle fille de Schianta, aux yeux de lotos. Le sacrifice accompli, Vichnou, qui est dans le ciel, « vêtu de jaune, <c avec des bracelets d'or, monté sur l'aigle Yinouteya, comme <t le soleil sur un nuage, et son dard à la main, » s'incarne sans quitter le ciel, dans le fils de Dasarata^ sous le nom de Rama.

Visva Mithra, sage du sang royal, qui par ses austères vertus s'est élevé au rang de Brahmane, vient alors implorer du secours contre les mauvais génies, et Rama, héros de dixsept ans, quitte son père pour aller les combattre avec une immense armée à laquelle sont réunis des ours et des singes engendrés par les dieux. A son départ, des fleurs pleuvent en nuage sur sa tête, et les cieux résonnent d'une harmonie enchanteresse; il reçoit des armes divines avec lesquelles il part. Tout ce qu'on rencontre sur la route fournit à Mithra l'occasion d'instruire Rama, et au poète le sujet de beaux épisodes. Il passe le Gange, fleuve céleste qui purge la teiTç; il arrive près du roi Younaka, possesseur d'un arc que n'a jamais fait ployer un bras humain , déposé dans une caisse à huit roues qu'il faut huit cents hommes pour traîner. Rama

lo courbe et le brise avec le fracas que ferait une montagne en éclatant; il épouse Sita en récompense, et la conduit à son père, qui se résout à lui donner le titre de prince héréditaire ; mais la reine Kéikey, jalouse des droits de son fils Bharata, et à Tinstigation d'une confidente envieuse, rappelle au roi qu'il a juré de lui accorder deux demandes, et le requiert d'envoyer Rama en exil. Dasarata, ne pouvant manquer à son serment, est contraint d'inviter son fils à se retirer, et en meurt de douleur. Rama, v6tu en anachorète, commence alors ses pénitences dans le désert. Sa compagne lui est enlevée par Ravana, prince des mauvais génies, qui s'enfùit avec elle dans l'Ile de Geylan. Pour aller l'y assaillir, un pont est jeté sur la mer; les confédérés le traversent, et la bataille s'engage sur la terre et dans l'air. Rama et Ravana, venant à se rencontrer sur leurs chars, commencent un tel combat, qu'à son immense fracas la terre tremble durant sept jours, jusqu'à ce que Ravana succombe. Sita démontre son innocence par l'épreuve du feu ; Brahma et les autres dieux appa^ raissent pour bénir les vainqueurs. Rama élève un temple à Siva, dieu des vaincus ; puis, de retour à Ayodyà, il remonte sur le trône. Durant son règne, qui termine l'âge d'argent, toutes les vertus renaissent ; enfin, chargé d'ans et de gloire, Rama retourne au ciel avec sa compagne, et de l'empyrée il veille au bonheur de la terre.

Les épisodes de ce poème sont très attrayants, et plusieurs ont été traduits dans les langues européennes. Dans celui que Schlegel a mis en vers, sous le titre de Descente de la déesse Ganga, Yisva Mithra raconte à Rama de quelle manière ses aïeux parvinrent au comble de la gloire. Sagara, roi d'Ayodya, avait deux femmes, l'une desquelles, Kesini, le rendit père d'Asamania; l'autre, Soumati, mit au monde une courge, d'oii sortirent tout à coup soixante mille fils. L'impie Asamania fut banni par son père, qui lui substitua Ansouman, fils de l'exilé; mais, au moment oii il allait accomplir le sacrifice du cheval ^ la victime sainte ftit entraînée par un serpent. Sagara, irrité, convoque ses soixante mille fils, devenus autant de héros, et les envoie chercher le ravisseur pour le punir et recouvrer le cheval. Ils parcourent la terre, pénètrent dans les abîmes jusqu'aux enfers ; les dieux sont effrayés, et ils viennent implorer Brahma, qui répond : « Le sage « Vichnou, mon égal, qui a pour compagne la terre nourri- (( cière, et qui la protège sans cesse sous le nom de Kapila,

JJTTÉRATURB INDIENNE.

(c voit de son regard perçant le péril dont elle est menacée, et « bientôt sa colère enflammée s*armera pour dévorer les fils « de Sagara. »

Cependant ceux-ci, poursuivant leurs recherches, sont parvenus au plus profond des abîmes, où ils voient les quatre éléphants qui soutiennent la terre ; puis, creusant et creusant encore, ils découvrent Téternel Yichnou, sous Taspect de Kapila, et le cheval qu'ils cherchent. Ils attaquent le dieu, qui les anéantit de son souffle embrasé.

Ansouman, envoyé sur les traces de ses oncles et du cheval, arrive au lieu où ils sont réduits en cendre, et, désolé, il voudrait au moins répandre sur eux les libations funèbres; mais aucune eau terrestre ne conviendrait pour ce pieux devoir ; il faudrait que la céleste Ganga, première-née de THimalaya, pût venir dans ces ténébreuses demeures y purifier les cendres des fils de Sagara, et les rendre ainsi dignes d*un jour meilleur. Le point important est donc de faire descendre Ganga du ciel dans les profondeurs de la terre. Ansouman^ après avoir ramené le cheval et consommé le sacrifice , succède à son aïeul; mais ni ses pénitences ni celles de Dvispa, son fils et son successeur, n'ont TeiFet réservé aux mérites plus efficaces de Badjirata, fils de Dvispa. Brahma lui apparaît pour annoncer la descente de Ganga ; mais il faut, avant tout, que Siva, le dieu au trident, consente à la recevoir sur sa tète, autrement la terre succomberait sous Ténorme poids. Siva, gagné par de nouvelles pénitences, accorde la demande, et dit à Ganga : Descends, Mais, irritée de ce ton de commandement, elle se précipite sur la tète du dieu sous la forme d'un géant, se flattant de le précipiter avec elle dans Tabîme ; elle ne peut réussir : enveloppée dans les inextricables boucles de la longue chevelure de Siva, semblable aux forêts de la cime de THimalaya, elle est retenue dans ce tortueux labyrinthe. Enfin, les prières de Badjirata décidèrent Siva à laisser couler les eaux de Ganga dans le lac Yindou. Là elles se divisèrent en sept fleuves, au milieu desquels la divine Ganga suivit doucement le cours qui lui fût tracé par le saint roi, et les dieux contemplaient attentifs le fleuve sacré couler sur la terre. Sur sa route, elle troubla les sacrifices d'un mouni^ qui l'engloutit et la rejeta par l'oreille; arrivée ensuite à la mer et se plongeant au fond des abîmes, elle alla arroser de ses ondes salutaires les os des fils de Sagara.

L'autre épisode, sur la mort d'Yadjinadatta, est d'une poésie plus tendre (1). Quand Dasarata eut envoyé Rama en exil, il resta sept jours silencieux dans une morne douleur; puis il adressa durant la nuit la parole à Kosalia, qui dormait près de lui, et lui dit qu'il sentait venir le moment d'expier par sa mort un ancien péché. Dans sa jeunesse, guettant à la chasse quelque bête fauve pendant la saison des pluies, il entendit parmi les buissons un bruit comme celui d'un éléphant qui remplit d*eau sa trompe. Il lance son dard; hélas! un gémissement se fait entendre; il accourt^ et reconnaît qu*il a tué un jeune pénitent qui, venu là puiser de Teau, était Tunique ap\)ui et tout Tamour de ses parents, vieux et aveugles. L'infortuné meurt au milieu des tristes regrets naturels à celui qui abandonne une vie encore florissante, laissant après lui des personnes chéries. « Je pris le seau d'eau, « dit le roi, et je m'avançai vers la cabane de ses parents, « porteur de l'horrible nouvelle. Là je trouvai ces malheu- « reux, vieux, aveugles, sans serviteurs, comme des oiseaux « dont les ailes sont coupées; ils s'entretenaient de leur fils, « impatients du long retard de ce fils que j'avais tué. En en- « tendant le bruit de mes pas, Monia m'interrogea.

« Pourquoi donc tarder tant, 6 mon fils? Apporte-moi « vite à boire. Oh I pourquoi, Yadjinadatta, t'es-tu amusé si « longtemps sur le bord du fleuve? Ta mère, que voilà, en « était tout affligée. Ohl si jamais, moi ou ta mère nous te « causons quelque déplaisir, prends-le en patience, et ne « prolonge plus ainsi ton absence, oh que tu ailles, d'où que « tu viennes. N'es-tu pas désormais le soutien de mes pas « débiles? N'es-tu pas l'œil de ton pauvre père aveugle? « n'es-tu pas le souffle de ma vie? Ohl pourquoi ne réponds- « tu pas? »

Dasarata leur raconte son crime involontaire, et conduit les deux aveugles à l'endroit où gît leur fils inanimé. Us caressent longtemps sa froide dépouille, puis tombent à côté de lui sur la terre. « 0 Yadjinadatta, s'écrie la mère en cou- « vrant de baisers ses lèvres glacées, ô mon filsl qui m'ai- « mais plus que ta propre viel pourquoi donc, au moment « de m'abandonner pour un si long voyage, pourquoi ne « m'avoir pas même adressé une parole consolante? Encore

(1) La Société asiatique en a publié deux traductions. Tune en français, par DE Chkzy, Tautre en latin, par E. Burnoup; Paris, 1826.

UTTÉRATURB INDIENNE.

« un baiser, ô mon fils ! un seul baiser, et je me résigne à « cette impitoyable séparation (1)1 »

Le jeune homme apparaît ensuite aux vieillards sous une forme divine, et, après les avoir consolés en les assurant de sa bénédiction et en proclamant Tinnocence de Dasarata, il remonte au ciel. Le solitaire, qui allait lancer contre le roi sa malédiction (et la malédiction d*un Brahmane n'est jamais vaine), la suspend, mais lui prédit qu'il mourra d'un violent chagrin, dont un de ses fils sera la cause.

« Et maintenant, poursuit Dasarata, s'adressant à Kosalia, « je sens l'imprécation s'accomplir. — Et, plein de la pensée « de Rama, il arrive insensiblement au terme de sa vie, « Ainsi la lune, à l'apparition de l'aurore, perd pou à peu sa « lumière argentée. — 0 Rama, ô mon fils! — furent ses « dernières paroles, et son âme s'exhala vers les cieux. »

On désigne comme auteur de ce poème, où se trouvent confondus ensemble Homère, Parménide et Selon , le très ancien Brahmane Yalmiki. Ce qui prouve que le Râmâyana remonte aux temps les plus reculés, c'est d'en voir les principaux sujets représentés sur les plus anciens monuments, et les plus belles scènes figurées dans les fêtes, dans les danses, dans les pantomimes, avec les singes guerriers construisant le pont, le géant ennemi aux dix têtes et aux vingt bras, terrassé par les flèches divines. L'hymne qui précède cette épopée la compare au «c torrent impétueux qui s'élance des « monts de Yalmiki, et se précipite dans la mer de Rama, « pur de toute souillure, et riche de ruisseaux et de fleurs ». Au commencement du poème, Brahma^ dit : « Tant que les « montagnes seront debout et que les fleuves couleront sur « la terre, l'histoire de Rama sera répandue parmi les « mortels. »

Le Mahâ-Bârata (2) n'est pas de beaucoup plus récent : Mahâc*est une autre émanation de Yichnou et la plus vaste scène de la religion indienne. Santi, fils de Souta, lors du sacrifice de douze années fait par Kaunaka, dans la forêt de Naïmasaa,

(1) Hune ego te, Euryale^ adspicio! tune ille senecta Sera mex requies, potuisti linquere solam, CrudelU? Nec te, sub tanta pericula missum^ Affari extremum miser œ data copia matri?

1^(2) Mot à mot, grand poids, parce que, mis 4an8 une balance avec les quatre VéDAS, il la fait pencher de son côté.

(Virgile.)

DBUXI&MB ÉPOQUE.

raconte ce que rapporta Yalsam-Palana comme Payant entendu de la bouche du premier inventeur de cette épopée. Elle n*a pas encore été publiée en entier (1), ce qui fait que nous en sommes réduits à des extraits fort imparfaits. Voici ce que nous en pouvons tirer. Le raya Bichitrabiry descendait, au troisième degré, du roi Bârata, qui régnait dans Astinapour. Il laissa deux fils : Tatné, Dritarastra, qui était aveugle, engendra Douriodana et cent autres fils, dits les Kourous;le plus jeune, nommé Pandou, eut cinq enfants mâles, dits les Pandous. Pandou étant mort, Dritarastra devint roi, et pour faire périr les Pandous il mit le feu à leurs habitations. Toutefois ils s'échappèrent, et, traversant le désert, ils se réfugièrent à Koumpela, où ils s'illustrèrent par leur valeur et leur générosité, à tel point que Dritarastra résolut de partager le royaume avec eux. Il leur en céda donc une moitié, où se trouvait la ville de Dehli, et se réserva l'autre, dont Astinapour était la capitale; mais, plus tard, repentant et envieux, il invita chez lui les Pandous, et il leur gagna par ruse, en jouant aux échecs, tout le pays qu'ils possédaient. A la dernière partie, ils promirent, s'ils la perdaient, de se retirer dans la solitude pendant douze années, et de vivre ensuite de la vie la plus obscure. Us perdirent, et tinrent leur promesse ; mais, à leur retour, Douriodana les traita si durement, qu'ils prirent les armes contre lui. La guerre éclate donc, et, au milieu des désastres qu'elle entraîne, Yichnou, ému des plaintes que la Terre^ sous la forme d'une génisse, lui adresse sur la dépravation des hommes, résout de la racheter en s'incamant sous le nom de Krichna. Il échappe miraculeusement aux périls qui entourent son berceau, périls dont le plus grave est le massacre de tous les enfants en bas âge ordonné par ses ennemis. D est encore dans les langes qu'il opère des prodiges ; il se délivre des serpents qui l'attaquent, tue des géants et des monstres, vit avec les bergers au milieu de leurs occupations et de

(1) Tbstb a entrepris de publier à Calcutta le seul texte de ce poème entier, coUationné par les deux savants pandits Nlmachand Siromani et Nanda Gopala. Lassbn commença une série de commentaires dans le Zeitschrift fûr die Kunde des Morgenlands; Gœttingue, 1837-38. Euo. BuRNoup s*en est servi pour ses leçons de sanscrit au collège de France. — M. Pavie a publié en 1844 des fragmenU du Mahâ-Bârata, traduiU en français. M. Fauche a commencé en 1863 une traduction complète de ce poème immente, laquelle doit former 16 vol. in-i2. Voyez E. Wbxelbr, History of India, Vedic period and Ihe Uaha BhoiHxia (Londres, 1867\

LITTÉIATUBB INBIBHKE.

leurs jeux, faisant danser les jeunes filles au son de la musique, et apprivoisant par la douceur de ses accords les animaux les plus sauvages. Épris d*amour, il va délivrer de belles captives, triomphe du géant à sept tôtes, et épouse seize mille viergeâ charmantes dont il est le libérateur. Sa mission étant de combattre le mal sous quelque forme que ce soit, il prend parti pour les Pandous dans leurs différends avec les Kourous ; enfin, après la bataille livrée sur le lac Kourschet, bataille qui dure dix-huit journées, Douriodana périt, et la victoire est assurée aux Pandous. Alors, fatigué de parcourir la terre, il remonte au ciel, où il conduit les danses circulaires des sphères, des mois et des années, qui se meuvent harmonieusement autour du Soleil.

G*est donc Tincamation de Yichnou qui est représentée dans ce poème avec une majesté vraiment divine. Krichna descend sur la terre pour un sacrifice que lui seul peut accomplir ; il s*assujettit à toutes les faiblesses, à toutes les misères pour renverser Tempire du mal et s'offrir pour modèle à l'homme. Et cependant^ digne représentant de l'être sublime qui l'a envoyé, juste, bon, miséricordieux comme lui, il ne demande à ses adorateurs que foi et amour, le désir de se réunir à lui, le mépris des choses terrestres, l'abnégation de soi-même. Nous pourrons nous former une idée de cette vaste conception, qui n'a pas moins de deux cent cinquante mille vers, en examinant quelques-uns des épisodes qui ont été publiés et traduits. Nous avons déjà parlé du Bhagavad" G/rita. L'autre est le Nala, dont voici le sujet (i) : Alors que les Pandous, vaincus au jeu, se retirent dans une forêt, le sage Vriasdasva, pour les consoler, leur raconte une aventure semblable à la leur. Nala, roi de Nysa, s'était épris, sur la renommée de sa beauté, de Damayanti, fille de Bima, roi de Vidarba. Un cygne aux ailes d'or s'offre pour être son messager d'amour, et il l'envoie vers Damayanti. a Les oia seaux, pleins de joie, prennent leur vol et se dirigent vers « Yidarba, la cité superbe. Ils s'abattent aux pieds de Da- «c mayanti, assise parmi ses suivantes sur les tapis de son ce palais. Elle s'étonne à leur vue, admire leurs formes gra- « cieuses, leurs plumes éclatantes, et ses jeunes compagnes, (4 dans leurs jeux folAtres, poursuivent autour des colonnes

(1) Il a été traduit en vers par les Allemands Kosegarten (1820), Ruckert (1828), Bopp (tSSS), en anglais par Milman (1835).

DEUXIÈME ÉPOQUE

« la troupe d'oiseaux aux ailes d*or. Leurs pieds glissent ra- « pides sur le marbre ; mais les oiseaux se dispersent, et ce- <' lui que Damayanti a poursuivi jusque dans la forêt, se « voyant enfin seul avec elle, lui parle en ces termes, dans « le langage des hommes :

« Damayanti^ un noble monarque règne dans Nysa, in- « comparable entre les mortels, beau comme les jumeaux « Asouinis, dieu sous une enveloppe humaine I Si tu le pre- « nais pour époux, 6 charmante princesse I tes enfants se- « raient beaux et nobles à Tégal de leur père, à Tégal de toi- (( même. Nous avons vu les dieux et les gandarvis, les hom- « mes, les serpents et les richis; mais il n*est rien que Ton « puisse comparer à Nala. 0 la plus charmante des femmes! \ <( Nala est Torgueil des hommes. » Damayanti, après avoir entendu ces mots, répond :

« Va, et répète à Nala les mêmes paroles que tu viens de « me dire. »

L*oiseau déploya ses ailes dorées et dirigea son vol vers Nysa. Sur ces entrefaites, Bima ayant rassemblé tous les princes, rois et dieux, pour que Damayanti eût à choisir parmi eux un époux, Nala accourut aussi. Indra et d'autres dieux, épris de la beauté de la jeune princesse, revêtent la forme de Nala, afin de Tabuser; mais elle ne se laisse pas tromper par leur ruse.

<i Quand les dieux aspirent à ta main, dit Nala à Da- « mayanti, pourquoi veux-tu choisir un mortel? Élève ta « pensée et tes regards vers ces sublimes gardiens du « monde. La poussière que soulèvent leurs pas est plus noce ble que moi. S'opposer à la volonté des dieux, c'est aller « au-devant de la mort. 0 la plus belle entre les femmes! « quand un dieu te possédera, un éternel manteau te con- « vrira de splendeur, et les fleurs qui te couronneront seront « toujour3 d'un éclat éblouissant. Prononce-toi, choisis; un « cœur qui t'aime t'en supplie. »

Tandis que le roi de Nysa parlait ainsi, un nuage de larmes amères voilait les yeux de la jeune fille.

« Héros, répond-elle, les dieux doivent être révérés, je les « adore ; mais toi, je te choisis pour époux, je ne désire que « toi. »

Le poète, continuant, décrit l'assemblée, et le Swayambara, ou choix volontaire.

« La salle était soutenue par des colonnes d'or. On vit à

UTTÉRATURE INDIBNHE.

« travers les immenses portiques s'avancer les héros, sema blables à des léopards majestueux passant au milieu des tt collines. Des sièges de mille formes diverses étaient prépa- <c rés pour recevoir ces augustes personnages i Us avaient c< leurs oreilles chargées de pierres précieuses; leur tôte « était couronnée de fleurs odorantes ; délicats par Taspect « et pleins de vigueur en même temps, ils ressemblaient au « serpent flexible dont les anneaux sont plus durs que le cr bronze. Ils avaient des bras de géant et des cheveux dont € les tresses ondoyaient comme des grappes. »

Damayanti se dispose à choisir Tépoux que son cœur préfère; mais quel n^est pas son étonnement lorsqu'elle voit devant elle cinq héros parfaitement semblables à Nala! Quatre dieux avaient pris la figure de ce prince. La jeune fille hésite et tremble; mais elle soupçonne la ruse dont ils veulent la rendre victime, et, joignant les mains, elle leur adresse cette admirable prière :

ic 0 dieux! jusqu'à ce jour mon âme et ma vie furent pu- « res; faites que mon innocence et mon atnour pour Nala « aient du pouvoir sur vous I je vous en adjure par ma pureté, « par mon amour, par mon culte envers les dieux. 0 vous, a gardiens du monde, montrez-vous à mes regards et perce mettez que Nala m'apparaisse 1' »

Selon la mythologie indienne, jamais une prière sincère ne reste sans effet ; toute malédiction est efficace, comme toute supplication est irrésistible. Aussi les dieux se présentent-ils à la jeune princesse sous leurs traits immortels, et Nala dans toute la faiblesse humaine : contraste où brillé une pensée philosophique.

«Les dieux se révélèrent; leurs pieds ne touchaient pas le « sol. Immobiles comme des statues de cristal couronnées (c de fleurs immortelles, jamais leurs paupières ne battent, « jamais une goutte de sueur ne souille leur front, et leur « corps ne projette aucune ombre. Mais la poussière et la « sueur souillent la beauté de Nala ; son corps projette une « ombre, ses pieds tremblent en foulant le sol, et le découragec( ment est peint dans ses regards. A ces signes, Damayanti « le reconnaît. »

Alors la vierge aux yeux noirs, pleine de pudeur, prend le bord du manteau de Nala, et l'attache avec la guirlande de fleurs qu'elle tenait à la main. Les maîtres du monde, en voyant un tel choix, poussent un cri d'admiration. Les autres

DEUXlàMB ÉrOQUE.

dieux et les sages applaudissent à la vertUr de la jeune fillo, et rassemblée est dissoute.

On célèbre le mariage; Nalaet sa femme, bénis par le ciel, obtiennent deux fils, et donnent au monde l'exemple de la vertu.

Par malheur, deux rassasis, Dvapara etKhali« aspiraient aussi à rameur de Damayanti; se voyant déçus, Kali jure de rompre leur union. Il se rend k Nysa, où les deux époux vivent heureux, et inspire au mari une passion violente pour le jeu. En vain la jeune femme veut la modérer, il a déjà perdu jusqu'à ses vêtements; seule, sa fidèle compagne le suit dans sa misère, et partage avec lui les vêtements qui lui restent. Cependant Nala, poussé au mal par Kali, oublie tant d*amour et Tabandonne endormie dans une forêt. Jugez de sa douleur au réveil. S'étant mise sur sa trace, elle rencontre une caravane de marchands; mais ils ne peuvent la secourir, parce que des éléphants sauvages mettent en fuite leurs éléphants apprivoisés.

<c Dans la forêt des épouvantements, les marchands découc vrirent un lac dont les rives paisibles sont émaillées d'her- <c bes hautes et épaisses, ses ondes reflètent les mille cou- « leurs des oiseaux et les nuances variées des fleurs; partout « Tair est embaumé des parfums du lotos ; la limpide trans- « parrace de cette eau offre au voyageur fatigué une frai- « cheur qui le réconforte. Cavaliers et chevaux firent halte « sur les bords du lac enchanté.

« La nuit descendit obscure; le monde entier dormait; le « silence était profond, et les marchands, accablés de fati- « gue, étaient plongés dans le sommeil. Voyez : une troupe « d'éléphants sauvages, ruisselant de sueur, vient se désalté- « rer dans le lac; ils regardent la caravane, et leur odorat « reconnaît les éléphants apprivoisés. Devenus fùrieux, ils M s'élancent en agitant leurs trompes homicides, et se ruent « avec une force irrésistible, avec un poids énorme, comme ft une roche qui, s'écroulant des cimes de la montagne, se « précipite et comble la vallée en faisant retentir au loin le « fi*acas du tonnerre. Leurs pas laissent partout la trace du (( carnage; ils brisent, ils foulent arbres et feuillages. Le» « gens de la caravane sont écrasés sous leurs pieds, déchirés « par leurs défenses, brisés par les trompes de ces énormes « animaux. Les uns fùient, les autres s'arrêtent saisis d'é' « pouvante et terrifiés; les chameaux bronchent et tombent.

UTTéRATURE INDIENNE.

« Il en est qui, dans Teffroi générali se heurtent entre eux, « et d'autres qui se frappent de coups mortels. Des cris efc< frayants s'élèvent de ce lieu de carnage ; ceux-ci se jettent « sur le sol, ceux-là sautent dans le lac, plusieurs grimpent (c sur les arbres.

« Sauvez-nous I sauvez-nous ! s'écrient plusieurs voix.

« Vous écrasez sous vos pieds mes pierres précieuses, dit « un avare.

« Tout bien est le bien de tous, répond un autre.

<c Prenez garde, vos actions sont comptées, criait une voix a retentissante, et je veille sur vous. »

La caravane attribue cette calamité h la présence de Daroayanti.

« Cette femme couverte de haillons, cette insensée, ce a démon, cette vagabonde errant dans les ténèbres, c*est elle « qui attire tant de maux sur nos têtes. Nous Fégorgerons, « et nous vengerons ainsi sur elle nos parents mis à mort et c< nos trésors perdus ! »

Damayanti s'enfuit vers Ischedi, ville splendide gouvernée par Sovahou.

« Semblable à la lune quand, à peine levée, elle monte <c dans le ciel , la jeune princesse se présente pâle et trémie blante aux portes d*Ischedi, où elle entre les cheveux épars « et flottant sur ses joues amaigries , sur ses épaules demice nues. Les enfants courent après elle comme si elle était c< folle; on la conduit en présence de la mère du roi.

(c Oh ! oui, cette femme me parait une malheureuse frappée « de démence, dit la noble reine. Ses vêtements sont souil- « lés ; mais je lis dans son regard fier et dans son noble main- « tien la grandeur de son âme et la noblesse de ses aïeux. »

Elle mène ensuite l'infortunée dans les somptueux appartements de son habitation secrète.

c< Tu es la proie du malheur; mais ton seul aspect révèle H ta noble origine, comme Téclair qui s'échappe étincelant « du sein d'un sombre nuage. Qui es-tu? Dis-le, je te protége- « rai contre la cruauté des hommes. Tu n'es pas, certes, une « simple mortelle ! »

Nala, de son côté, arrive chez Karcataka^ roi des serpents, qui, après l'avoir métamorphosé en voiturier, l'envoie à Ayodya pour y apprendre le jeu du trictrac; c'est par ce moyen qu'il peut recouvrer tout ce qu'il a perdu, et rentrer en possession de sa femme« de ses enfants» de son trône*

DEUXIÈME ÉPOQUE

Ce fragment, ainsi décoloré par une froide analyse, ne saurait donner une juste idée des beautés insignes de ce poème, beautés qui peuvent soutenir la comparaison avec la plus haute poésie grecque ou latine. Dans l'introduction, il est dit que les dieux avaient destiné aux Pitris ou anciens un Mâha-Bàrata de 3 millions de distiques, et un autre de 1,500,000 tandis que les Gandarvas devaient se contenter d*un poème de 1,400,000 distiques. Les divers épisodes renfermant un sens complet se chantaient séparément, comme les rapsodies grecques (i). Le peuple se réunissait à certains jours pour en entendre la lecture ; on en récitait quelques morceaux par dévotion, ce qui les rendait véritablement nationaux. Ainsi ces poèmes devenaient une source d'inspirations pour les poètes et les artistes ; on pourra donc croire à leur égard ce que Ton a affirmé des poèmes d'Homère, qu'ils ne sont autre chose que des récits partiels et de siècles différents, réunis ensuite en un grand tout par quelque critique habile (2).

Les ouvrages de la littérature indienne, que la plus longue vie ne suffirait pas à lire en entier, et qui, dans leur originalité comme dans leur étendue, nous donnent une idée de l'infini, semblent de même des compilations d'autres œuvres plus antiques; le nouveau y est mêlé à l'ancien d'une manière assez marquée pour que la critique puisse y signaler l'un et l'autre. Il est vrai que la grande antiquité à laquelle remonte leur alphabet peut faire croire que ces compositions furent écrites, et que dès lors elles ont moins éprouvé les ravages causés par la tradition orale. Si les Grecs n'en ont pas parlé, qu'on réfléchisse qu'ils n'ont rien connu au delà du Pendjab, que les Indiens ont toujours considéré comme le pays le plus grossier et le moins éclairé. Rappelons-nous aussi que pas un Grec, pas un Latin, n'a fait mention des vases étrusques, qui sont exhumés aujourd'hui par centaines pour attester l'habileté des premiers habitants de l'Italie.

(!) Quand Élien dit qu'au temps d'Alexandre les Indiens chantaient les poèmes homériques traduits dans leur langae, il faut entendre ces épopées nationales que les Qrecs, faute de les comprendre, confondaient avec les leurs.

(2) Ce critique pourrait avoir été Kalidasa/qui âorissait dans le siècle antérieur à Jésus-Christ, et dont Jones dit : He his believed by some to have revised the works of Valmiki and Vyasa, and to have corrected ihe perfect éditions of them, which are nou) current. Works, VI, 295.

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