LITTÉRATURE INDIENNE
Les poèmes et les monuments de THindoustan sont sans doute fort anciens; mais on éprouve un nouvel obstacle à déterminer leur époque par la chronologie même, qui varie selon les sectes, et qui, en se rapprochant de nous, se hérisse de chiffres au point que les orientalistes désespèrent de les jamais accorder.
Quand nous en serons à Tépoque de Vikramaditya (1), nous parlerons de Tart dramatique indien; il suffit de dire ici que, outre les poèmes épiques et philosophiques, cette contrée a produit beaucoup d'hymnes et de fables, de poésies érotiques, nourries d'idées religieuses et pourtant lascives (2). Ces dernières étaient naturelles chez un peuple qui croyait au panthéisme et à la métempsycose, et qui, dans la littérature, tendait au genre didactique. Le recueil de fables le plus célèbre est VHitopadesa, ou instruction amicale, dans laquelle le sage Visva Sarman esquisse, dans des apologues, des idées morales aux méchants fils du radja Sudarsana, qui les lui avait donnés à élever (3). La collection en est attribuée à Bidpaï, qui, quatre cents ans avant Jésus-Christ, les tira de récits très anciens ; elle fut ensuite traduite en pehlvi, dans le sixième siècle de notre ère, par Tordre d*un roi de Perse, et bientôt en arabe, en turc, et en plus de vingt idiomes.
Les ouvrages lyriques roulent pour la plupart sur des sujets puisés dans le Mahâ-Bârata, et leur originalité se montre non seulement dans les allusions et les comparaisons tirées des plantes et des animaux de Tlnde, mais encore dans leur tendance à se transporter d'un bond dans les régions de Tidéal.
L'année des Indiens fut d'abord lunaire, puis solaire ; elle Chronologi comprit de 324 à 365 jours, et se divisa en trois temps {kalas) et six saisons {rttims). Les trois temps embrassent chacun quatre mois, de la chaleur, des pluies, du froid ; les six saisons ont chacune deux mois, dont le nom vient de la divinité qui y préside. L'année commence à la nouvelle lune de mars, la plus voisine de l'équinoxe, et s'accomplit en douze mois (4) ,
(1) Livre V.
(2) Qœthe les imite en cela parfaitement dans sa Bayadère.
(3) Voy. Lanolès, Fables et contes indiens; Paris, 1790. — Kalila et Dimna^ ou fables de Bidpal en arabe : mémoires sur Torigine de ce livre, etc., par Silvestre de Sacy; Paris, 1816. M. Lancereau en a donné une bonne traduction française; Paris, 1855.
(4) Tchaltra, valsakha, djyaichtha, achadha^ sravana, bhadra, aswina, kartika, margasircha (ou agrahayana), paucha, magha, pnlagouna.
DEUXIÈME ÉPOQUE
auxquels douie des vingt-sept stations lunaires {nakchatras) donnent leur nom. Le mois luni-solaire est de trente jours {tithts) de vingt-quatre heures personnifiées en nymphes, et il se divise en deux parties (pakchas) de quinze tithis chacune ; Tune de la nouvelle lune (Arnava), Pautre de la pleine lune {Poumima). Les jours de la semaine prennent leurs noms des planètes dans le môme ordre que les nôtres (i).
Qu'on voie s'il est possible, avec des systèmes aussi gigantesques et aussi bizarres, de déterminer l'époque soit des héros symbolisés, soit des monuments, soit des ouvrages littéraires. Ceux qui voulurent trouver, du moins dans ces derniers, un ordre successif, les distribuèrent en quatre époques : ils assignèrent à la première les Védas et les livres qui s'y rattachent immédiatement, comme les lois de Manou ; à la seconde, presque tous les systèmes philosophiques antérieurs au Védanta, puis le Ramayana et le fond d'un grand nombre de Pouranas; Ift troisième comprend les œuvres attribuées à Yyasa, c'est-à-dire dix-huit Pouranas, le Mahà- Bàrata et la philosophie Védanta. Ce serait dans ta dernière, postérieure au temps dont nous nous occupons, que Kalidasa et d'autres esprits d'élite, perles de la cour de Yikramadltya, recueillirent les anciennes traditions, restées jusqu'alors la propriété des prêtres et les firent connaître au peuple dans un grand nombre de drames et sous d'autres formes poétiques (3).
Gœrres, Greutzer, Holwell et Dow reporteraient les Véda à 5y000 ans ; les Angas leur seraient postérieurs de i,000 ans, et les Oupavédas et Oupangas, de 1,500 ans. Les Pouranas seraient ainsi antérieurs à Jésus-Christ de seize siècles ; les grands poèmes épiques et les lois de Manou ne l'auraient pas précédé de moins de treize. Heeren, plus circonspect et s^appuyant sur de meilleures autorité8,reconnaît les Védas comme antérieurs à toute autre composition littéraire; leurs oommentaires et les Oupavédas sont écrits, selon lui, avant la dernière rédaction des lois de Manou. Les épopées et les Pouranas se trouvent dans la seconde période ; mais ces derniers, tels que nous les possédons aujourd'hui, sont des compilations, plus ou moins récentes de fragments d'époques
(4) Adiiyadinam ou sout^adimsafioMT du soleil ; somadmam, de la lune, mangaladinam^ boudhadinam, vt4haspadinam, souh^adinamt ousanaéi^ vota, sanidimm,
(2) P. SoQLBOVL, Weisheil der JndiePt P* i49 et suiv.
UTTÉRATURE INDIENNE.
diverses, quelques-uns même postérieurs à notre ère. La troisième période est celle de Vikramaditya, apogée de la langue; il en est une quatrième, dans le moyen âge.
Quant aux monuments, Heeren distribue leur chronologie selon la progression naturelle : d*abord les temples-grottes; puis ceux qui ont été imités de la nature vivante ; enfin les édifices proprement dits ; il les montre d'ailleurs tous formés de constructions successives. IjCs Brahmanes, qui assignent 7,900 ans aux grottes d*Ëllora, et les mahométans, qui ne leur donnent que neuf siècles à peine, exagèrent également.
Les Hindous croient que l'âge présent est en décadence, et que depuis des milliers d'années il n'a été rien fait qui mé- Hittoir« rite d'être conservé dans la mémoire des hommes ; c'est pour cela qu'ils n'en écrivent pas l'histoire, et qu'ils se retournent de préférence vers les temps où le réel est continuellement mêlé au fantastique.
Mais cette assertion n'est sans doute aussi générale qu'à cause de notre ignorance, et peut-être serait-il plus juste de dire que nous ne leur en connaissons pas encore. Comme chez tous les peuples très attachés à la tribu, les généalogies s'y conservent précieusement. La fille d'un prince ne pouvait trouver à se marier, si elle n'établissait pas sa descendance d'une famille souveraine. Il est vrai que l'excès d'imagination, l'idée illimitée du temps, les incarnations des dieux, la forme poétique, font qu'il est difficile de distinguer la vérité dans les récits et de les distribuer par époques ; il en a été pourtant publié qui appartiennent à une antiquité très reculée. Telles sont les trois chroniques cingalaises Makavansi, Radjavah\ Radjaratnakart, publiées par Ed. Uphan (i), qui racontent les vicissitudes des rois de Ceylan et du bouddhisme.
On avait fait plusieurs résumés du Radja-Tarangini, traduit en persan sous Akbar; mais on n'a pu que récemment se procurer l'original. Il comprend quatre ouvrages distincts, écrits probablement par des contemporains : le premier est le Kalana-Pandit ; le second n'est pas encore parvenu en Europe; le troisième commence à Zein-el-ab-Eddyn , et finit à 1477 ; le dernier traite des événements qui eurent lieu sous Akbar.
On a pu, au moyen de ces écrits et de quelques autres, (1) Londres, 1833.
DEUXIÈME ÉPOQUE
composer une histoire du Kachemyr, dans laquelle nous apprenons que la monarchie y fut fondée par une colonie de Brahmanes introduite par Kasp, et que le culte des démons ou serpents fut alors remplacé par celui des Védas. Cinquante-deux ou cinquante-cinq princes y régnèrent, princes oubliés parce qu'ils n'obseiTèrent pas les Védas; ce fut à cette époque que prit naissance la famille des Pandous, si célèbre dans les fastes de Tlnde. Les faits qui se détachent dans rhistoire de ces premiers rois sont la lutte entre Tidolâtrie, le brahmanisme et le bouddhisme, qui finit par remporter. Une histoire en vers des rois de Kachemyr, traduite en français et commentée par A. Troyer (i), est une source historique précieuse (2). Le voyage de Fa-Yan, Chinois du quatrième siècle de notre ère, est encore un document important. Il existe néanmoins quelque histoire d'Arabes et de Persans postérieurs à Mahomet, et qui durent connaître les monuments antérieurs. Les documents les plus positifs sont des inscriptions sur pierres ou lames de cuivre portant concession de terres à des temples. Les médailles du pays à cet égard ne sont pas non plus sans importance (3). Musique. De même que les autres arts, la musique fut enseignée par Brahma en personne, et mise sous la protection de génies aimables. Bhérat est cité comme le premier musicien inspiré, comme Tinventeur des premiers drames chantés et mêlés de danses.
Beaux art». Lcs Grccs d'Alcxaudre n'admirèrent pas moins chez les
Indiens leur talent d'imitation que leur faste et leurs richesses ; mais si cette aptitude les fit arriver à une perfection sans égale dans certains travaux, à une grande exactitude de formes et de contours, elle les laissa pourtant, dans la peinture et la sculpture, bien loin de l'excellence à laquelle par-
(1) C*e8t le Radja-Tarangini, publié en sanscrit et en fr&nçais par la Société Asiatique de Paris, 3 vol. in-8**; Paris, 1840-1852.
(2) Cest la môme dont Wilson avait inscrit une analyse dans le t. XV des Asiatic Researches.
(3) Les nombreuses monnaies transportées en Europe après la publication de notre travail appartiennent aux monarchies formées dans le voisinage de rindus à la suite de la dissolution de Tempire d*Alezandre, pais aux aventuriers scythes qui les renversèrent. Il est impossible d*en donner une classification précise; mais elles nous apprennent que le pays fut divisé en petites principautés, dont la succession ne peut se déterminer. (Voir Rbinaud, Mémoire géogr., hisL et scientifique sur Vlnde^ d'après Us écrivavis arabes, persans et chinois.)