LITTÉRATURE INDIENNE
vint la Grèce, lorsque, associant le symbole au beau idéal, elle donna à la figure bumaine, vivifiée par le libre génie de Tartiste, l'expression des idées les plus sublimes. Pour atteindre à cette hauteur, il fallait que l'homme revêtît de ses propres formes la Divinité, tandis que les Indiens la représentaient dans cette inaction qui pour eux est la sainteté parfaite, ou sous des symboles monstrueux, avec un nombre infini de têtes, de bras, d'yeux et de mamelles. Nous aurons de temps à autre à parler plus longuèment des beaux-arts dans rinde; il suffira de dire ici que dans les travaux manuels, comme dans ceux de l'intelligence, nous y voyons dominer l'imagination, quelquefois même les sentiments tendres, mais que l'harmonie rationnelle de l'ensemble, l'unité de sujet et de forme, fruits tardifs de la logique et de l'expérience, y manquent complètement.
Les Indiens, comme tous les autres peuples, eurent une oôogr«phi«. géographie mythologique, exposée dans les Pouranas. La terre y est considérée comme une surface plane environnée d'une chaîne circulaire de montagnes appelées Lokalokas. Au centre s'élève une hauteur immense, derrière laquelle se couche le soleil, vers Siddhapourva, ou le pôle nord; cette convexité est formée par le mont Mérou, axe du monde, qui soutient le ciel, la terre et les enfers. Les quatre flancs de la montagne sacrée, tournés aux points cardinaux, sont de quatre couleurs, pareilles à celles des quatres castes : blanche, à l'orient, comme le vêtement des Brahmanes; rouge, au nord, comme celui des Kchatrias; jaune, au midi, pour les Vaïscias; brune ou noire, la dernière, pour les Soudras. De ce centre commun partent quatre grands fleuves, jaillissant de la même source, qui tombe du pied de Vichnou à l'étoile polaire, traverse la sphère de la lune et se divise sur le sommet du Mérou ; de là elle se dirige vers les quatre principales régions du monde {Mahadvipas)^ où croissent les quatre arbres de vie, de quatre espèces différentes, nommés en général Calpavrtikchàs, Ces fleuves baignent au nord VOuttara-Kourou, à l'est Badrasva^ à l'ouest Chetoumala, au sud Djambou. Le monde ainsi constitué figure un lotos flottant sur l'océan ; les quatre Mahadvipas sont les pétales de son calice; les huit feuilles extérieures représentent huit dvipas secondaires.
Il est inutile de dire que les traditions des Pouranas varient sur les nombres et sur les distributions ; mais la divi-
DEUXIÈME ÉPOQUE
sion la plus générale, peut-être même celle qui est originaire, groupe autour du Mérou sept dvipas, qui forment sept zones concentriques, avec sept climats correspondants. Ces zones ont pour clôture sept courants ou mers : une salée, Djamboudvipa; une enchantée, Kousa; une de sucre, Plaksa; une de beurre, Salmala; une de lait caillé, Kraormcha; une de lait et d*ambroisie, Saca; une d*eau douce, Potakara.
Quelquefois le monde est divisé en neuf Kandas, ou contrées : Ilavratta au centre et au point le plus élevé de la terre ; à Torient, Badrasva; à l'occident, Chétou. Trois chaînes de montagnes se dressent au midi : Nichada, HémacotUa^ Ht/machala; au nord, trois autres : Nila, Sweta, Sringavan, Entre les premières chaînes sont situées les deux régions d'Aricanda et Sinnaracanda ; deux aussi entre les autres, Ramiasa et Iraniamaya; au delà de la chaîne la plus méridionale est Barata ou Tlnde elle-même ; au delà de la chaîne septentrionale Kourou ou Airavatou, patrie de Téléphant de ce nom, ancêtre des antres éléphants.
La cime du Mérou est un plateau circulaire enceint de collines, où, sur une autre terre céleste {Svargaboumi), Tordre de la terre inférieure est répété par les cieux (Svargas), demeure des planètes, et par les habitations divines qui leur correspondent (i). Sept patalas composent la région inférieure.
Les Indiens eurent aussi leur pays des fables habité par des singes, des faunes et des ours : c'était le Deccan (S). Ils plaçaient les démons dans la merveilleuse Lanka (Ceylan)^ Les exploits de leurs héros furent consacrés à la conquête de ce pays.
scienoei. Tout progrès dans les sciences naturelles leur fut interdit par rimpossibilité de chercher aux e£Pets d'autres causes que celles qui leur étaient assignées par la tradition.
Leur astronomie, tant vantée par Bailly, fut réduite à des limites très restreintes par Delambre, qui démontra qu'ils ne savaient pas même calculer les éclipses, ni tenir note des observations, bien qu'ils employassent pour les computs astronomiques d'admirables méthodes particulières ; on croit même que le Surya-Siddhanta, que les Brahmanes pré-
(1) Voy. WiLPORD, Of the géographie Systems of the Hind; dans les Asiatic Researches, t. VIII.
(2) Darchinai pays de la droite.
LITTÉRATUEB ÎKDtBmiB.
tendent révélé il y a deux mille ans, est postérieur à l*an 1000 de notre ère.
Mais, si nous considérons que les Indiens inventèrent les mTenuont. échecs (1), le papier de coton, une sphère armillaire' toute différente de celle que Ptolémée a décrite {%) ; s'il est hors de doute que dans un de leurs livres astronomiques très ancien se trouve un système de trigonométrie, science entiè^ rement ignorée des Grecs et des Arabes; qu'ils connurent Talgèbre, et que les dix chifft*es numériques ayant une valeur absolue et une autre de position nous viennent d'eux (3),
(1) Un extrait dtt Schah-Ntiméh, dont Reinaud a donné la traduction dans le Journal asiatique (août 1844), attribue l^inv^ntion du jeu d*écheos au désir de consoler une reine du pays de Sandaly, dont le fils le plus aimé avait été tué en combattant contre son frère. La malheureuse mère toulut satoir tous les détails de cette fùneste bataille, et, pour le lui faire comprendre, on tailla en ébène et en iToire des chars, des éléphants, des cavaliers, des soldats et les deux princes riTaux; puis on les fit manœuvrer sur une table qu'on avait divisée en plusieurs cases pour représenter la marche des différents corps. La reine se plaisait à suivre ainsi chaque jour les phases du dernier combat que son fils avait vaillamment soutenu, et les écheotf Aireut inventés. Ce jeu se bomme en sanscrit tchdtour^nga ou les quatre oorps d'armée <
(2) CoLEBROOKB et ËD. Straohby, Asiatic Researche^, U XIL Un des résultats les plus singuliers auxquels je suis parvenu, dit Reinaud dans son savant Mémoire sur VInde, c'est la preuve qu'au moyen âge certaines doctrines indiebnes sut" Tastronolnie, la géographie et le calendrier pénétrèrent, par le canal des Arabes, jusqu'en Eui'ope, et y balancèrent l'influence d'Hipparque et de Ptolémée, jusqu'à ce que^ Vasco de Qama faisant le tour de l'Afrique, et Christophe Colomb découvrant rAmérique^ un nouveau champ fut ouvert à l'activité des esprits.
(3) Voy. DB Marlàs, t. III| liv. I. Lbonahd Fibonaoci, de Pise, marchand du xii<> siècle, apprit l'usage des chiffres dans la douane de Bougie en Afrique, et les introduisit le premier en Italici non sous le nom de nombres arabes, mais de îndorum figursi oomme l'observe Ximânès, Del vecchio e nuovo gnomone fiorentino; Introd., p« Ofii 1757. Et Oiov. Sa- CROBOSCO a dit :
Oattbrbr, dans son Histoire universelle (Weligeschichie bis Cyrus^ p. SS6), attribue aux Phéniciens et aux Égyptiens la prodigieuse itivention d'exprimer les dizaines par la position des chiffres; il affirme que dans les manuscrits égyptiens, en écriture courante, on reconnaît neuf lettres de l'alphabet qui indiquent les neuf chiffres et un dilième signe, qui fait Tofflce du zéro des Indiens et des Thibétains. Il ajoute que Cécrops et Pythagore connurent ce système de numération égyptienne, qui tira son origine de l'arithmétique hiéroglyphique linéaire, dans laquelle certaines lignes perpendiculaires ont une valeur de position, en même temps qu'un grand nombre de lignes horizontales rangées par files indiquent les
Talibui Indopum fruimur bis quinque figuris.
invention la plus merveilleuse après celle de Talphabei, quelle haute idée ne devons-nous pas avoir de ce peuple, que Schlegel n'hésite pas à nommer le plus sage et le plus savant de l'antiquité (1) ! Mais son attachement servile aux formes, tant dans ses œuvres que dans ses actes, Tempècha de s'élancer avec hardiesse dans la voie du progrès, de sorte que même aujourd'hui la vie des Indiens est soumise à une infinité de pratiques minutieuses; l'omission d'une seule entraîne des châtiments éternels, et leur accomplissement sauve jusqu'à trente millions d'âmes. Qu'y a-t-il d'étonnant si, enveloppés dans ce filet, ils courbent le front devant quiconque vient pour les conquérir? Les malheurs de la défaite pèsent lourdement sur les Indiens, dont ils compriment les merveilleuses qualités, pour favoriser leurs penchants les plus vils et les entraîner au plus bas degré de l'ignorance et de la dépravation; cependant un grand fonds d'honnêteté respire encore dans leurs derniers écrits. Nous lisons, en effet, dans Kaynva Lotchana^ qui traite des devoirs domestiques (2) : « Un tribunal est comme la ville de Bénarès. Le < juge ressemble à Siva, les officiers de justice aux dix mil- « lions de Liugas. Ne nous rendons jamais coupables de faux « témoignage. Quand un homme est appelé au tribunal, ses « aïeux attendent Je jugement de sa véracité ou de son men- « songe. Les mers et les montagnes pèsent moins sur la « terre que l'injuste ou l'ingrat. »
dizaines et les multiples de 10. Il ne donne pas, du reste, de preuves suffisantes, et il est démenti par les découvertes récentes. Que dans Técole de Pythagore on enseignât un mode de numération plus précieux et plus facile, c'est ce qu'indique Tancienne tradition de la table qui porte le nom de ce philosophe ; mais il pouvait l'avoir appris dans l'Inde. On trouve aussi chez les Romains une certaine variation résultant de la place du signe numérique : ainsi l'unité placée devant le V fait IV; elle fait VI, mise après. Une véritable valeur de position se trouve dans la méthode qu'employait Apollonius pour les myriades, selon ce que rapporte Pappus. (Dela^bre, Arithm. des Grecs, dans les Œuvres cTArchimède, 1807, p. 578); mais aucun des peuples connus ne s'est élevé, que l'on sache, à la méthode aussi simple qu'uniforme dont se servent depuis un temps immémorial les Indiens, les Thibétains et les Chinois.
(1) Ueber die sprache^ etc.
(2) Traduit du sanscrit en bengali et imprimé en 1821 à Serampour.