CHAPITRE XVII
ÉGYPTB. — SOURCES HISTORIQUES.
Les Égyptiens ont eu, de même que tout autre peuple, des traditions allégoriques et épiques (1). Leurs prêtres montraient les gros rouleaux de papyrus qui les contenaient; mais le temps a tout détruit.
Moïse nous donne un portrait fidèle de TÉgypte à son époque ; ce n'est pas une histoire. Les historiens hébreux qui Font suivi ne parlent d'elle que lorsqu'elle est mêlée aux événements de leur nation. Le scrupuleux Hérodote voyagea dans ce pays soixante ans environ après que les Perses eurent abattu le trône des Pharaons, et il recueillit des renseignements des prêtres de Memphis; plus lard Diodore en obtint de ceux de Thèbes; enfin Manéthon, prêtre et grammate des enceintes sacrées qui sont en Égypte, de race sébennyttque, citoyen d^ Héliopolis, écrivit, sous le règne de Ptolémée Philadelphe, un traité sur l'Égypte, dont une partie, traduite par Eusèbe (3), nous a été conservée, ainsi que des fragments du juif Josèphe. Ces trois historiens s'adressèrent donc aux trois foyers de la science égyptienne, c'est-à-dire aux temples de Memphis, de Thèbes et d'Héliopolis , dont les prêtres avaient conservé des mémoires sur les événements^ mémoires qu'ils cachaient au vulgaire, ou qu'ils falsifiaient pour les curieux. D'ailleurs, du temps d'Hérodote, la lecture des hiéroglyphes leur était devenue difficile, au point que d'un gros rouleau de papyrus ils ne purent relever pour lui que les seuls noms de 330 rois, et le peu qu'ils surent lui apprendre ne concernait que leur temple : c'étaient des éloges pour lef rois qui l'agrandirent et le favorisèrent, des blasphèmes pour ceux qui dirigèrent les arts vers d'autres édifices. Ils ne lui fournirent pas même tous les noms des rois, puisque d'autres furent trouvés dans la suite par Diodore, qui affirme
(1) Gent jEgyptiorum qtue plurimorum smculorum et eventorum mémoriam litierit continet, (Cicbron.) Ce passage dément ceux qui croient que des considérations religieuses les empêchèrent d'écrire Thistoire.
(2) On a découvert de nos jours une traduction arménienne complète de son ouvrage, à Constantinople ; elle a été imprimée à Milan, puis plus correctement à Venise, 1818, in-i®.
DEUXIÈME ÉfOQUB.
avoir examiné attentivement tout ce qu*il rapporte (1), traite de fabuleux les renseignements donnés par Hérodote, cite CadmuSy Hellanicus, Hécatée, et d'autres écrivains aujourd'hui perdus ; mais il fut aussi abusé par les prêtres, trompés peut-être eux-mêmes par la diversité d'interprétations à laquelle étaient sujets les écrits et les symboles sacrés.
Né au milieu des prêtres, Mané thon pouvait avoir en main des documents plus sûrs; en effet, des découvertes successives ont paru favorables à son catalogue des rois d'Égypte (2), en le montrant conforme aux noms conservés par les hiéroglyphes, surtout à régai*d des dix-huitième et dix-neuvième dynasties; mais l'histoire se contente- t-^Ue de noms? Si elle recherche, au contraire, des événements, quelle confusion, quelles contradictions des auteurs soit entre eux, soit à Tégard des autres ! Le plus illustre de ces rois fut Sésostris. Eh bien, l'historien juif Josèphe nie qu'il fut roi ; Manéthon et Chérémon le font naître d'Aménophis, prince pusillanime qui, épouvanté par des prédictions et des prodiges, s'enfuit devant une troupe de lépreux mutinés, et se réfugia en Éthiopie ; Lysimaque ne le nomme seulement pas. Manéthon dit encore qu'Aménophis, en quittant l'Egypte, confia à un ami son fils Séthos, âgé de cinq ans; Chérémon. veut qu'à ce moment la reine en fût enceinte, ait accouché de lui dans une caverne, et qu'arrivé à l'adolescence, il ait recouvré le royaume paternel. Diodore, qui met Manéthon au nombre des prêtres inventeurs de récits invraisemblables, représente
(1) reYpati>|tiva 90iot((1(i)C iÇC^taxÔTec
(S) L'autorité ûè Manéthon ûit attaquée paf Mmmms, Ttohbhi, Laucbsr ; défendue par Hstnb> OATTBasR, Hbcrbn, Saint-Martin, et par \— deux Champollion. — Les explorations de M. Lepsius dans la plaine des Pyramides, explorations qui ont eu pour résultat la découverte des cartouches de tous les rois de la ôinqutème dynastie éléphantine, prouvent que cette dynastie forma bien réellement une dynastie de Tempire égyptien, qui suit immédiatement la quatrième, et qui eut comme elle son siège à Memphis. C*est un fait dont Timportance est immense pour la chronologie de Thistoire égyptienne, que celui de la réalité historique de cette cinquième dynastie,' prouvée comme elle Test à présent par Texistence des cartouches de tous le$ rois qui la composaient; car ce fait, qui rend aux listes de Manéthon toute leur autorité, restitue à Thistoire du genre humain une époque de Tempire égyptien antérieure d*au moins 4,000 ans à notre ère ; et ce sont là des résnltats dont Tidée même et encore moins Tespéranoe n*auraient pu venir à Tesprit de personne avant rimmortelle découverte de Champollion. Voy. Raoul Roomtrrft, Journal des iovants, août 1846. Voy. aussi sur Manétlion la publication de Bockb intitulée : Manetho und die Hunds-siemperiode ; Berlin, 1852, in-8.
ÉGTPTB. ^ SOURCES HISTORIQUES.
Améûophis comme un héros dont la sagesse aurait préparé la gloire de son fils. Il réunit tous les enfants mâles nés le même jour que le prince, les fit élever avec lui et comme lui, et lui composa ainsi une garde qui plus tard lui facilita ses succès. Mais Diodore lui-même ajoute qu*il court mille fables sur ce grand monarque, et que les chants à sa louange ne s'accordent pas avec les monuments.
Que de contradictions! Que sera-ce donc pour des rois moins célèbres et plus anciens I Ils se flattaient de s'immortaliser par des édifices étemels, et le nom des fondateurs des pyramides n*a pas môme survécu. Hérodote convient que les faits de Thistoire d'Égypte n'acquièrent quelque certitude que postérieurement à Psamméticus (i) ; peut-être parce que l'accès du pays fut alors ouvert aux Gifecs, et qu'une colonie d'Ioniens et de Gariens fût fondée à l'endroit nommé les Camps. L'étude des monuments témoins de l'antique civili^ sation d'un continent où l'on trouve jusqu'aux moindres ébauches d'une civilisation qui vient de naître offre des renseignements plus exacts. De la Méditerranée jusqu'au Sennaar et aux ruines d'Axum, près du quatorzième degré de latitude , et du désert de Libye au golfe Arabique, des milliers de monuments n'ous révèlent des peuples dont les arts, les mœurs, le culte, gardent une même empreinte et qui pendant des siècles durent marcher d'un pas égal.
Beaucoup de voyageurs avaient décrit des monuments de l'Égypte, Pocoke et Norden mieux que les autres^ et pourtant trop incomplètement, quand Bonaparte y conduisit une commission de savants et d'artistes pour retracer fidèlement les lieux, les édifices, les inscriptions. Cependant peu d'exemplaires du voyage de Denon (2) furent mis en circulation, et les dessins, quoique admirablement exécutés, sont faits sur une trop petite échelle. L'ouvrage gigantesque intitulé Description de TÉgypte, dont la publication commença sous les auspices du gouvernement impérial (3), pouvait encore moins
(1) On peut encore oonsnlter d^autres auteors anciens : Strabon, qui visita ce pays au commencement de notre ère ; Plutarqub, dans quelquesunes de ses Vies et dans le traité dVm et Osirit; Porphyre, Jaicbliqub,
HORAPOLLON.
(2) Voyage dam la haute et basse Égypte; Paris, 1802, 2 vol. gr. in-fol.
(3) Description de tÉoypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant Vexpédition de V armée française; Paris, 1809-1825, in-fol. 2« édition du texte, par Panckoucke; Paris, 1821, 24 Tol. in-80.
DEUXIÈME ÉPOQUE
devenir populaire. Hamîïton^ Leake et Panckoucke tirèrent parti de ces matériaux; TltaJien Belzoni (1) se montra observateur exact et diligent, quoique d'une érudition médiocre et manquant de cette imagination si nécessaire aux antiquaires; le général Minutoli copia les mêmes monuments avec une exactitude minutieuse (2) ; le Français Gaillaud découvrit les ruines de Méroé, mère de Thèbes, et décrivit, en traversant la Nubie et le royaume de Sennaar, une série de constructions colossales semblables à celles de TÉgypte (3). Nous passerons les autres sous silence pour rappeler les deux expéditions, Tune française dirigée par GbampoUion le jeune, l'autre toscane, par Hippolyte Rosellini, qui étendirent beaucoup nos connaissances sur ce pays, moins pourtant qu'on ne l'espérait (4). Ainsi l'Égypte est devenue le pays de prédilection des archéologues de notre temps; il n'est pas un antiquaire illustre qui n'ait voulu s'en occuper, l'un corrigeant l'autre ou le réfutant, celui-ci interprétant autrement que celui-là. Au milieu de ces débats, une froide critique lisait les inscriptions de ces monuments^ et reconnaissait pour récents ceux auxquels on avait assigné une date très reculée; elle en concluait que les Égyptiens avaient continué leurs études, leurs arts, leur manière de vivre particulière, même après la conquête des Perses, d'Alexandre et des Romains, et qu'il fallait rapporter à des temps rapprochés des monuments que Ton avait crus fort anciens. Les lecteurs une fois prévenus de toutes ces incertitudes,
(1) Narrative of the opérations and récent discoveries in Egypt and Nubia; Londres, 1820, in-i, avec d^exceUentes grayuree.
(2) Voyage au temple de Jupiter Amtnon et en Égypte (allem.) ; Berlin, 1824, in-4.
(3) Recherches sur les arts et métiers, les usages de la vie civile et domestique des anciens peuples de VÈgypte, de la Nubie ^ de VÈthiopie; Paris, 1821. — Voyage à Méroé, au fleuve Blanc, etc., 1824. — Voyage à l'oasis de Thèbes et dans les déserts situés à l'oiHent de la Thébaîde, fait pendant les années 1814-1818.
(4) Outre les ouvrages ci-dessus, nous citerons :
NoROBN, Voyage d'Egypte ; Copenhague, 1755, 2 vol. in-fol. — Savart, Lettres sur l Égypte; Paris, 1798, 3 vol. in-8. — Sonnini, Voyage dans la haute et basse Egypte; Paris, 1800, 3 vol. in-8 et atlas. — Ripaud, Voyage en Égypte et en Nubie; Paris, 1830, in-fol. — Wilkinson, Topograpky of Thebes and gênerai view on Egypt; Londres, 1835, in-8.— Max. du Camp, Egypte, Nubie, etc.; Paris, 1854, in-fol. avec 125 pl. photogr. — Isambbrt, Égypte, Nubie, Abyssinie; Paris, 1878, in-18, cartes. — Ebbrs, l'Égypte, trad. en fr. ; Paris, 1880, 2 vol. in-4, avec 500 grav.
ÉGYPTE. — TEMPS ANTIQUES
nous rapporterons ce qui peut exposer à moins d'erreurs, en divisant cette histoire en trois périodes : la première, depuis les temps les plus reculés jusqu'à Sésostris (1643); la seconde, de ce roi à Psamméticus (656) ; la troisième traitera des temps postérieurs, jusqu'à ce que la conquête des Perses déshérite le pays de toute gloire nationale (525).
Malgré l'antiquité prétendue des Égyptiens, tout démontre que leur pays reçut du dehors ses habitants et sa civilisation (1). Peut-être qu'un peuple de l'Asie méridionale, ayant traversé la mer Rouge (2), s'étendit dans l'Éthiopie, où il vécut d'abord au milieu des rochers et dans les cavernes, puis descendit dans TÉgypte à mesure que la contrée s'assainissait après le déluge ; en effet, le nom d'Arabie était anciennement commun aux deux rives de l'Érythrée. Ménès, premier instituteur et roi de l'Égypte, ressemble, de nom comme d'attributs et d'actions, au Manou Indien. Jones et Langlès ont aperçu beaucoup de ressemblance entre les racines des mots égyptiens et celles du sanscrit ; Blumenbach, en comparant les crânes, les a trouvés j)artie indiens, partie éthiopiens. Volney est le premier qui ait soutenu que les Égyptiens étaient noirs ; cette opinion, il la tirait surtout de la face du sphinx, qu'il considérait comme le type de la race locale. Mais on a la certitude aujourd'hui que le nez du colosse a été mutilé ; on a même trouvé dans ses griffes l'image
(1) Les sources principales de rbistoire égyptienne à Taide desquelles on peut essayer d*en reconstituer aujourd'hui le cadre, sauf les lacunes qui resteront toujours dans les détails de cette histoire, sont pour le haut et le moyen empire : la liste des Trente-huit rois thébains, dressée par Ératosthène, et Tindication, donnée par Apollodore, des cinquante-trois rois qui succédèrent à ceux-là, rapprochées Tune et Tautre des listes de rois des dix-sept premières dynasties de Manéthon, et mises en rapport avec les monuments originaux, tels que la chambre des rois de Kamak, la table d'Abydos et le papyrus royal de Turin, d'une part; de Tautre, avec les inscriptions isolées portant des cartouches royaux.
(2) Mthiopia ab Indo flumine consurgentes,}vaiA ^gyptum consederunU (EusàBB.)