INSTITUTIONS DE L*ÉGYPTE
Un pays d'une si haute antiquité, qu'environna tant de gloire, reste comme un hiéroglyphe de l'ancien monde; il n'existe plus pour nous raconter ses magnificences que des ruines éparses, des catacombes enfouies, des canaux obstrués,
(1) Rois, Uv. IV, 18.
DEUXIÈME ÉPOOUB.
des squelettes de villes et de temples, dBs colonnes et des obélisques échappés à la fureur du temps et à l'avidité des peuples barbares ou civilisés , des arcanes '<îe la mort violés par la science, des pyramides qui du milieu dès àables dressent encore leur sommet tronqué plus haut que tout autre édifice humain, jusqu'à ce que la poussière du désert vienne ensevelir aussi ces débris de sa grandeur déchue. Ces montagnes de pierres taillées, ces immenses figures d'hommes et d'animaux, ces palais de géants s'élevant vers le ciel ou creusés sous la terre, ces pages d'histoire écrites pour l'éternité en caractères mystérieux, frappent l'esprit de l'homme et suscitent en lui le désir de savoir d'où vint ce peuple extraordinaire, d'où il reçut ses arts, à quoi aboutirent l'intelligence intime et l'amour profond de la science qui le distinguèrent, à quelle source il puisa sa stabilité politique (1).
En parlant ailleurs des castes, nous avons supposé qu'elles ont pu dériver de peuples différents qui venaient habiter un pays où l'un d'eux prévalut, tandis que leà autrès continuèrènt chacun le genre d'^occupation le plus conforme à ses goûts et à ses habitudes. Nous croyons que la nation égj^)tienne fut ainsi formée de peuples divers , qui se trouvèrent divisés en castes de prêtres, de guerriers, d'agriculteurs et de négociants. On compte en outre les porchers et les pasteurs, classe* distincte et détestée, et les interprètes, introduits par Psamméticus quand il cherchait à modeler les mœurs égyptiennes sur celles de la Grèce ; mais les uns se rattachaient aux agriculteurs, les autres aux prêtres et aux marchands. Le reste de la population était esclave.
Les prêtres prétendaient avoir reçu d'Isis un tiers des terres en toute possession ; ils étaient les dépositaires de la science, ce qui plaçait entre leurs mains les emplois et le pouvoir, et faisaient contrepoids à l'autorité royale. Chaque prêtre était attaché à un temple ; sans que leur nombre fût limité, constitués hiérarchiquement, ils relevaient d'un pontife héréditaire (2). La tête entièrement rasée, vêlus d'une tunique de lin de la plus grande blancheur, chaussés de sandales de
(1) Henry, VÈgypte pharaonique, ou Hist, des institutions des égyptiens sous leurs rois nationaux; Paris, 18i6, 2 vol. in-8.
WiLKiNsoN, Manners and customs of the ancient Egyptians; Londres, 1837-4i, 6 vol. gr. in-8, flg.
(2) Joseph, pour monter au premier rang, épousa la fille du grand prêtre d*Héliopolis.
INSTITUTIONS DE L*ÉGTPTB.
papyrus, ils devaient faire deux oblations par jour et autant la nuit; être très sobres dans leur nourriture, s'abstenir entièrement de fèves 6t autres légumes , ainsi que de la chair de porc et de pfoîsson ; boire en petite quantité un viu réservé pour le roi et pour eux. Leurs terres étaient exemptes d'impôt, tandis qu'ils prélevaient la dtme sur celles des autres. Le grand prêtre était le premier magistrat après le roi ; les autres étaient juges et médecins; mais ces derniers ne s'occupaient chacun que de la cure d'une seule maladie. C'était donc un corps politique et savant tout à la fois, dont les principaux collèges siégeaient à Thèbes, à Memphis, à Héliopolis et à Sais.
Un passage précieux de saint Clément d'Alexandrie nous donne une idée de leur hiérarchie, en décrivant ainsi la procession d'Isis : « Le chantre marche en avant avec le symbole « de la musique et deux livres d'Hermès, l'un contenant des « hymnes à Dieu, l'autre des règles de conduite pour le roi. « Il est suivi par l'horoscope, avec l'horloge et la branche de « palmier, symbole de l'astrologie, et il doit toujours avoir « devant lui les quatre livres d'Hermès relatifs aux astres. « Vient ensuite le scribe sacré avec des plumes sur la tète, « un livre et une règle à la main, ainsi que l'encre et le ro- « seau pour écrire ; il doit connaître l'écriture hiéroglyphi- « que, la cosmographie, la géographie, le chemin du soleil, « de la lune et des cinq planètes, la chorographie de l'É- <( gypte et du Nil, l'appareil des cérémonies, la nature et le « caractère de tout ce qui sert aux sacrifices. Après lui pac< raSt le stoliste, ayant à la main la coudée de justice et la « coupe pour les libations ; il est instruit de ce qui concerne « l'éducation, et connaît l'art de préparer les victimes. Le « prophète s'avance le dernier, portant dans les plis de sa
robe l'urne sacrée, exposée aux yeux de tous," et ayant der- (( rière lui ceux qui apportent les pains. Administrateur du « temple, il doit apprendre les dix livres sacerdotaux propre- « ment dits, et veiller à l'emploi des revenus. Les six autres « livres hermétiques, pour arriver aux quarante-deux, et qui <c traitent de l'art de guérir, sont laissés aux pastophores, « dernière classe des prêtres (1). »
Les prêtres eurent beaucoup à souffrir dans les révolutions successives; au temps de Ptolémée, ils étaient obligés de
(1) Stromat, VI, 4.
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payer un tribut au roi pour leur initiation, et de faire chaque année un voyage à Alexandrie. Ils se trouvèrent enfin réduits au rôle de gardiens des archives; mais ils subsistèrent toujours, et les Cophtes, réunis encore aujourd'hui en caste et servant d'écrivains, en sont peut-être un dernier débris (1). ouerrierf. La sccoude aristocratie était celle des guerriers, que Ton distribuait dans des campements destinés à repousser les nomades : ainsi leur poste contre les Éthiopiens était à Éléphantine; à Daphné, contre les Arabes; à Marca, contre les Libyens. Us possédaient chacun douze acres de terrain exempt d'impôt, et se partageaient en Célésyriens et en Hermotibiens. On comptait jusqu'à 250,000 des premiers et 160,000 des autres, dont 1,000 faisaient chaque année le service auprès du roi, qui leur donnait une solde et des rations.
Gomme l'Égj'pte, entrecoupée de canaux, ne permettait guère aux troupes de s'étendre en largeur sans qu'elles fussent obligées de se diviser, l'armée égyptienne se composait de bataillons carrés de 10,000 hommes, de manière que chacun d'eux pouvait opérer seul (2). Tantôt l'embarras des chars, tantôt les superstitions leur occasionnèrent des défaites ; mais les monuments démentent le reproche de lâcheté adressé aux Égyptiens, qui marchèrent plusieurs fois à des conquêtes lointaines, et se montrèrent, même dans les combats sur mer, habiles aux évolutions navales (3).
Le roi était choisi parmi les guerriers. Son pouvoir passait à l'aîné, puis aux filles, aux frères, aux sœurs, en conservant toutefois les formes électives. Les candidats devaient aller résider près de Thèbes, où se trouvaient les tombeaux des rois ; les guerriers et les prêtres faisaient l'élection, et le peuple confirmait. Alors le nouveau Pharaon, entouré d'un nombreux, cortège de prêtres, de peuple, de guerriers, de divinités, était conduit sur le rivage du Nil, d'où un bucentaure le
(1) Il y a dans Pritchard un beau rapprochement entre la caste sacerdotale égyptienne^ celle des Indiens et celle des Hébreux. — Voir, dans tm sens opposé, le mémoire d*Ampère sur les castes égyptiennes dans les Mém. de l Acad, des inscr.
(2) XÊNOPHON, Cyropédie, liv. VI, ch. m.
(3) Dans le musée égyptien de Turin existe un papyrus du temps de Sésostris, où Ton voit dessiné un gros navire armé de tous points, avec de larges voiles et les mousses sur les cordages. L*un des papyrus de cette précieuse collection a 1"^,960 de longueur, 315 centimètres de largeur, en dix colonnes contenant 311 lignes. Voy. Papyri grmci Taurinensis musmi mgypiii, etc., par Âm. Psyron; Turin, 1856.