LES HIÉROGLYPHES
Le vulgaire, en présence de cet amas incohérent, ne savait qu'admirer cette extravagance fantastique ; le penseur regrettait de ne pouvoir sonder le mystère des siècles qu*il croyait caché sous ces figures. Les tentatives faites pour soulever le voile restèrent sans résultat; sans parler des charlataneries du P. Kircher (1), le Danois Zoega est le premier qui dans les hiéroglyphes soupçonna un élément phonétique; connaissant bien les classiques et môme le cophte, il comprit que, au lieu d'expliquer directement les inscriptions entières, il fallait d*abord en déterminer les éléments. D'autres suivirent ses traces, mais avec des résultats si peu satisfaisants que les savants européens considéraient comme désespérée Tinterprétation des hiéroglyphes.
Cependant, de même que Ton croyait que l'homme s'était élevé de l'état sauvage à la vie sociale, qu'il était parti du cri et de l'interjection pour arriver à expliquer par la parole les pensées les plus subtiles, les sentiments les plus exquis, de même s'était répandue l'opinion que, pour donner de la stabilité à ses idées, il avait d'abord inventé l'écriture idéographique, c'est-à-dire Tart de représenter les idées des choses, non leurs noms. L'écriture hiéroglyphique passait pourtelle; puis, en l'abrégeant et en la perfectionnant, on aurait trouvé les caractères syllabiques comme ceux des Chinois, et enfin récriture alphabétique.
Rien de moins naturel pourtant que ce passage. Comment, en effet, une écriture sans aucune relation avec la parole, peignant à l'œil les objets, non les paroles, pouvait-elle engendrer un système dans lequel se retracent, non les images, mais les sons? Supposez une écriture représentative aussi parfaite que vous le voudrez , elle n'exprimera jamais la plus simple proposition, même analytiquement. Celui qui croira qu'elle peut suggérer la pensée de signes propres à noter les uns après les autres les éléments de chaque mot, pourra aussi bien croire que la vue de Jupiter Olympien peut suggérer la manière d'écrire son nom (2).
(1) Voy. OEdipus jEgypHus, — Obeliscus Pamphilius, 1630-1676. Pour la gloire de Tltalie, il faut rappeler qu'un siècle auparavant Pietro Valb- RjANO avait jugé alphabétiques certains groupes d'hiéroglyphes. (Voy. Hiéroglyphe, 1. XLVII, ch. xxvii, p. 57.) — Plus tard, Samuel Shuckpord (HUU du monde, 1730, P. II, p. 282} pensa que les signes idéographiques pourraient être mêlés avec des groupes alphabétiques.
(2) Le dernier à soutenir que Talphabet est sorti des hiéroglyphes fut
DEUXIÈME ÉPOQUE
Les Égyptiens, dans leurs anciennes traditions; attribuent néanmoins à Tbaut ou à Hermès Tinvention des seize lettres primitives que les Grecs disaient avoir reçues deCadmus (1), les seules dont on ne puisse attribuer Torigine à un personnage historique , et qui suffisent à exprimer tous les sons que la bouche de Thomme puisse émettre : synthèse profonde^ dépassant tellement les lois naturelles de Tintelligence que beaucoup pensent qu^elle ne saurait avoir pour auteur que Dieu lui-même, ou les patriarches antédiluviens, éclairés par sa vision.
Cependant, lorsqu*on désespérait de Texplication des hiéroglyphes, voici que la lumière se fait à la suite d*un événement dont le but était tout autre. Napoléon, dans Tintentioii de frapper les Anglais au cœur et d'exécuter le grand dessein conçu jadis par saint Louis , débarque en Égypte, et, au milieu de triomphes et de désastres, il envoie des savants explorer le pays. Au nombre de leurs découvertes, qui, au contraire de celle de Colomb, révélèrent un monde antique Inscription oublié, rinscription de Rosette fut peut-être la plus importante. Raschid ou Rosette est la plus délicieuse des villes de rÉgypte ; elle est à 5 milles environ de la mer, rafraîchie par les vents du nord, entourée de riantes campagnes arrosées par le bras du Nil qui se jette dans la Méditerranée, près de Tancienne bouche Bolbitine. Tandis que les Français, s'occupant de la fortifier, nettoyaient un fossé, ils en tirèrent
rAUemand Knopp dans Id Schrift ans Bild, ot il prétend que totu lee alphabets existants sont une altération d^images et de s^boles. Si nous observons en effet Talphabet phénicien, dont ceux de ]*fiurope sont dérivée, nous voyons que aleph, dans leur idiome, veut dire taureau, et qu'une tète de taureau représente TA; bait signifie maison, et le B en a la forme; dalet est la porte, et le D en représente une. Si nous en venons à nos langages modernes, le B reproduit la forme de la bouche quand elle pro' nonce cette lettre ; de même l'O ; TS, le serpent, etc., etc. Mais cela ne nous parait indiquer autre chose, sinon que le premier des alphabets fut imitatif des figures dans la forme des lettres. Avant Knopp, Chamih>luon aviût remarqué une grande différence entre Talphabet figuratif des Égyptiens et celui des Hébreux. Goguet, avant ce dernier {Voyage de Norden, notée et éclaircissements, t. III, p. 296), avait considéré les hiéroglyphes comme des majuscules calligraphiques de Talphabet hébreu. Le Prussien SicblLbA a fait depuis sur ce sujet un très beau travail^ intitulé : Die heilige Pries» tersprache der JEgypHer; 1822-24;
(1) a, b, g, d, e, i, k, 1, m, n, o, p, r, s, t, u. Les huit autres lettrée ajoutées en Grèce par Palamëde et par Simonide, ainsi que les innombrables variations introduites dans les autres alphabetSi rentrent dans celles-ci.
LES HlÉROeiTPHES.
un obélisque portant une triple inscription^ grecque, démotique et hiéroglyphique. Comme ils en reconnurent le prix, ils songèrent à Texpédier aussitôt à Paris ; mais elle tomba entre les mains des Anglais et fut portée dans le musée Britannique. Si les trois textes n'étaient que la traduction l'un de l'autre, on avait enfin trouvé le moyen de lire ces hiéroglyphes impénétrables. Les mots grecs révéleraient le secret des autres ; l'Isis mystérieuse laisserait tomber le voile de sa face ; aussi par toute l'Europe résonna joyeusement le mot d'Archimède : Je Vax trouvé! et Silvestre de Sacy, Ackerblad, Pahlen, Young et d'autres savants s'appliquèrent à déchiffrer ces textes précieux.
Mais les difficultés se révèlent à l'œuvre. Comment expliquer ces hiéroglyphes, si l'on ignore la langue qu'ils ont eue à exprimer?
Quelle que soit cette langue, les noms propres étrangers devront ôtre identiques dans toutes, et la lecture de ceux-ci donnera la clef des autres. Nous avons dit les noms propres étrangers, car ils ne représentaient aucune idée dans le langage parlé, que l'on pût traduire en signes idéographiques. Or, l'inscription de Rosette ofi*rait précisément beaucoup de ces noms; par malheur, le commencement, où ils se trouvaient, était mutilé et ne conservait que le nom de Ptolémée (1).
(1) L^inscriptioti dd Rosette se compose d*abord de beattcoUp de signes hiéroglyphiques dont le commencement manque, puis de 34 lignes en égyptien, enân de 53 en grec. MM. Marcel, directeur de Timprimerie française au Caire, et Galland, employé dans cet établissement^ en tirèrent aussitôt une copie, qui fût envoyée en France. Aiieilbon publia, en 1801, le premier éclaircissement qui révéla au monde littéraire une aussi importante conquête; mais son étude ne porta que sur le grec. En 1802, SiLVESTius DE Sacy s'occupa de la partie égyptienne, et le Suédois Acker- BLAD lui adressa quelques lettres à ce sig'et. (AitfliLfiON, Éclaircissements sur Vinscription grecque du monument trouvé à Rosette, 1801. — Sacy, Lettre au citoyen Chaptal^ au sujet de l'inscription égyptienne du montu mentf etc.; Paris, 1802. — ■ Ackerblad, Lettre sur Vinscription égyptienne de Rosette; Paris, 1802.) Lorsque la pierre fut portée à Londres, Gr. Pbnn
Cblia eiactement Tinscription "grecque ; puis la Société d*archéologie de ndres ûi graver, de grandeur naturelle, les trois inscriptions, qui furent reproduites de la même manière à Munich, en 1817. Ceux qui s'en sont occupés par la suite, ont travaillé sur ces exemplaires.
Parmi les publications auxquelles a donné lieu, depuis trente ans, Tins^ cription de Rosette, on peut citer :
Ës^at sur le texte grec de tinscHption de Rosette, par Ch. Lenormantj Paris, 1840, in-i».
Inscription grecque de Rosette, texte et traduction littérale accompagnée
DEUXIÈME ÉPOQUE
Mais une circonstance favorable fit que lltalien Belzoni trouva à Philé et transporta en Angleterre la base d*un obélisque sur laquelle se trouvait, en écriture hiéroglyphique et grecque, outre le nom de Ptolémée, celui de Cléopâtre. Dans ces deux noms sont employées six lettres pareilles, P, T, L, A, E, 0, qui, comparaison faite, prpuvèrent qu'il existait des signes alphabétiques dans les hiéroglyphes. On s'était déjà douté que les noms de rois étaient renfermés dans certains parallélogrammes dits cm^touches; or, Tinscription nouvelle en offrait la confirmation, et comme les monuments sont pleins de cartouches semblables, on s'assura, en les étudiant, qu'il y avait dans les hiéroglyphes des caractères alphabétiques dont on put alors vérifier la figure.
Voilà en quoi consiste la découverte de Ghampollion (1), déjà indiquée dans ses lettres à Dacier en 1822, puis dans le Précis du système des hiérogli/phes, publié deux ans après ; perfectionnée dans le voyage qu'il fit en Égypte et en Nubie , cette découverte fut consignée dans la grammaire (2) qu'en
d'un commentaire critique, historique et archéologique, par M. Lbtronnb ; Pans, 1840, in-4.
Analyse grammaticale du texte démotique du décret de Rosette, par F. DE Saulcy; !»• partie, Paris, 1845, in-4o.
Inscriptio Rosettana hieroglyphica, vel interpretatio decreti Rosettani sacra lingua litterisque sacris veterum ASgyptiorum redactm partis, par Henri Bruosch; Berlin, 1851, in-4.
(1) D'autres nations disputent à la France Thonneur de cette découverte. Les Anglais mettent en avant Young, auteur de Tarticle Égypte, dans y Encyclopedia Bntamtica, 1819, et de V Account ofsome récent discoveries in hieroglyph. lilter, (Londres, 1823); les Allemands, le célèbre Spooni qui, dans ses Mémoires, proposa des règles excellentes pour rexplication de ces énigmes. Sbyffarth, son élève, professeur à Leipzig, dans ses Rudimenta hieroglyphica (Leipzig, 1826), s'écarta de Champollion sur quelques points. Pahlen publia ses Nouvelles Recherches sur Vinscription en lettres saa^ées du monument de Rosette (Florence, 1830), où il s'approprie la découverte de Champollion. Elle ne constituerait, selon lui, qu'une fausse application des principes établis dans son Analyse de Vinscription de Rosette (Dresde, 1804) et dans ses Fragments de V étude des hiéroglyphes,
Lenormant, Sur le précis du système hiéroglyphique de Champollion le ^eunCy 1830. — Recherches sur l'origine, la destination chez les anciens, et rutilité actuelle des hiéroglyphes d'Horapollon; 1838, in-4.
(2) Grammaire égyptienne, ou Principes généraux de l'écinture sacrée égyptienne, appliquée à la représentation de la langue parlée, par Champollion LE JEUNE, publiée sur le manuscrit autographe; Paris, 1836, in-fol.
Dictionnaire égyptien en écriture hiéroglyphique, par Cuampoluon lr jeune; Paris, 1841, in-fol. — Catalogue des signes hiéroglyphiques de l'imprimerie nationale, dressé par E. de Rouqb; Paris, 1851, in-4.