LES HIÉROGLYPHES
mourant jeune encore, il recommanda aux soins de son frère, comme son titre de gloire auprès de la postérité. Et la postérité fera justice, au milieu des grands éloges et des vives oppositions (1) dont Champollion a été Tobjet; car il pourrait avoir erré dans l'application de son système, sans que celui-ci cessât d'être vrai. La formule générale d'une équation algébrique serait-elle moins vraie parce que son inventeur n'en aurait jamais su faire un bon emploi?
La plupart des savants paraissent néanmoins avoir admis que la langue des anciens Égyptiens n'avait pas entièrement péri avec l'empire des Pharaons, et qu'elle s'est conservée dans l'idiome cophte; bien que cet idiome, dans lequel ont été traduits plusieurs ouvrages ecclésiastiques chrétiens soit altéré, surtout par le mélange des mots grecs et arabes, il est moins différent de Fidiome antique que ne le sont nos langues modernes de celle qu'on parlait il y: a mille ans. L'égyptien était monosyllabique.
Le passage de saint Clément qui a jeté la première clarté sur ces études est si confus qu'on l'interprète difficilement.
(1) Klaproth, très difficile à contenter, combattit énergiquement le système de Champollion, et beaucoup d*autres avec lui.
(2) Les livres cophtes sont écrits en trois dialectes : salde ou thébain, balrien ou memphitique, basmurien de la basse Égypte. Quatrbmèrb a soutenu, avec nombre de preuves à Tappui, que la langue cophte est Tancien égyptien {Recherches critiques et historiques sur la langue et la littérature de VÈgypté). John Williams soutient, de son côté, qu'il est impossible qa*un petit nombre de personnes (comme la famille de Jacob fixée en Égypte) aient conservé leur propre langue parmi des étrangers. On doit plutôt croire, selon lui, qu'ils adoptèrent et conservèrent Tancienne langue égyptienne, qui, en conséquence, serait Thébreu du Pentateuque. Cela posé, il soutient que les hiéroglyphes en sont la traduction en langue figurée, et s'appuie sur Texplication de diverses inscriptions. {Ân Essny on the hieroglyphs; Londres, 1836.)
Kircher, Blumberg, Lacroze, Caluso, Amédée Peyron, qui a composé un Dictionnaire cophte (Turin, 1835), ont fait des travaux sur cette langue. Selon Lepsius, le cophte, véritable langage des anciens Égyptiens^ se montre beaucoup plus ancien et plus stable que telle langue indo-germanique ou sémitique que ce soit ; il y a trouvé les chifires des nombres et leurs noms; ce qui les lui fait croire transmis à llnde par les Égyptiens : il a remarqué de plus une extrême concordance entre Talphabet démotique et le sémitique. <
Klaproth, dans ses Mémoires relatifs à VAsie (Paris, 1836, 1. 1, p. 306), ayant confronté 205 mots cophtes, a trouvé qu'ils n'avaient aucun rapport avec la langue des Berbères, et beaucoup, au contraire, avec celles des peuples du nord-est de l'Europe, surtout avec celle des races finniques : il en conclut que les Égyptiens ne sont nullement originaires d'Afrique.
DEUXtÈllE ÉPOQUE.
La traduction la plus raisonnable parait celle-ci : a Les Égyp- (( tiens lettrés apprennent d'abord la méthode d'écriture « égyptienne, dite épistolaire (epùlohgraphikin)^ puis la sa* « cerdotale dont se servent les scribes sacrés, enfin la biéro« « glyphique. Cette dernière comprend l'écriture où les mots a sont désignés sous leur propre forme, au moyen des premières « lettres, et celle qui les rappelle à l'aide de symboles. A « celle-ci appartiennent beaucoup de subdivisions, selon qa*il « s*agit de représenter les objets au propre par imitation, H ou de les exprimer, soit au figuré, soit par des allégories « sous forme d*énigmes. » Les mots que nous avons souli* gnés, ont été compris d'une manière différente parGhampol-* lion et ses contradicteurs, Goulianoff et Klaproth.
Champollion, bien loin d'admettre cette généalogie de l'é* criture, juge, comme nous, impossible que la pure image de la chose signifiée devienne jamais l'écriture de son nom, ou qu'un hiéroglyphe passe à l'état phonétique sans avoir été précédé par l'alphabet des sons. Les Égyptiens faisaient donc usage contemporainement de trois genres d'écriture : la démotique ou écriture vulgaire, pour les besoins ordinaires de la vie ; V hiératique ou sacerdotale, dans les livres ou sur le papyrus; Y hiéroglyphique ou monumentale. Aucune de ces écritures ne pouvait toutefois exprimer la pensée entière sans le secours de la phonétique; aussi Champollion et Seyffarth s'accordentrils à croire que l'alphabet a été le germe des symboles hiératiques et hiéroglyphiques (1), qui ne constituaient qu'une calligraphie, un artifice pour soustraire la science au vulgaire, ou pour faire que les idées frappassent davantage les sens.
Parmi ces caractères, quelques-uns sont des imitations plus ou moins fidèles des objets naturels ; comme ils ornaient les monuments publics, on mettait le plus grand soin à les dessiner et à les colorier. Leurs formes furent simplifiées pour les usages plus habituels; on les tronqua et on les réduisit à une seule couleur, ou môme à de simples contours ; enfin elles ftirent altérées par des abréviations dans l'écriture démotique, au point qu'elles conservent à peine trace de leur ancienne provenance. Il est à observer que
(1) Nous laissons à Tanteur la responsabilité de cet accord prétends entre Sbtffarth et Chakpoluon ; ce dernier n*a jamais pn dire que Talphabet avait été le germe des symboles hiératiques et hiéroglyphique^. (Note de Tédition fitmçaise.) '
LES BléROGIiYPHES.
dans tout ce que nous connaissons d*biéroglyphes, en remontant jusqu'à ceux qui se lisent sur les très antiques débris dont fut bâti plus tard Tancien temple de Karnac, et en descendant jusqu'aux Romains, il n'y a rien qui indique la diversité d'époque : môme style, même genre, à tel point que l'on peut les considérer comme inventés tous dans le même temps, et aussitôt après la formation de la mythologie égyptienne (1). Les écritures hiératique et démo tique pro« cèdent de droite à gauche ; la hiéroglyphique, de môme, ou en sens contraire, ou perpendiculairement; on en reconnaît la direction à celle des animaux.
Voilà pour la forme ; quant à la substance, l'écriture biérogljrphique se sert tour à tour de l'imitation, de la simili-* tude^ de la représentation des sons. Les hiéroglyphes figu^ ratifs copient l'objet au naturel ; les tropiques ou symboliques réveillent l'idée par une similitude prochaine ou éloignée, se rattachant aux doctrines ou aux opinions. On voit, dans l'inscription de Rosette, enfant, statue y aspic, exprimés par leur propre image ; ils sont donc figuratifs. En signes symboliques, la lune indique le mois; le roseau, écrire; l'abeille, le peuple obéissant; le scarabée, le monde; le mâle, la paternité; un serpent horizontal, le roi; tortueux, le cours des astres. En langue égyptienne, épervier se disait baieth, et ce mot exprimait aussi l'âme, de bat, âme, et eth, cœur; un épervier figurait donc l'âme par la môme raison qu'un papillon la représentait chez les Grecs (2). Ce qu'il y a de plus difficile est précisément d'entendre ces énigmes ; mais xl'un côté le livre d'Horapollon, de l'autre l'induction et la comparaison avec les textes hiératiques, ont été d'un grand secours (3).
(1) La dÎTersité des éléments de l*écriture hiéroglyphique, dit cependant Baunbt db Prbslbs, montre qu'elle est née et qu'elle 8*e8t développée graduellement sur le même sol. EUe n*a pas le caractère d'unité de récriture importée chez les Grecs. On Tolt que plusieurs siècles ont travaillé à pallier ees imperfections primitives. Elle ressemble à ces vieilles cathédrales, œuvres de plusieurs siècles qui ont imprimé chacun leur caractère ft quelque partie, ou à ces constitutions anciennes qui conservent encore des traces de barbarie dans certaines dispositions inusitées et non abolies. De même, dans l'écriture, les Égyptiens n'ont jamais voulu se défaire de méthodes qui trahissaient Tenfance de l'art, et les scribes des derniers temps, en faisant souvent usage d'archaïsmes calligraphiques, ont augmenté Tobscurité inhérente à ce système. Yoy. Des Hiéroglyphes, par W. Brunkt, p. 7.
(2) Tux^n, âme et papillon.
(3) Par exemple, sur un papyrus reporté dans le grand ouvrage sur
DEUXIÈME ÉPOQUE
Les caractères phonétiques ne diffèrent pas des autres dans la forme matérielle, puisqu'ils sont eux-mêmes des images de choses sensibles; toutefois ils ne figurent plus Tidée, mais le son, Talphabet. Le principe général à cet égard fut de représenter un son par Tirnage de quelque objet dont le nom, dans la langue parlée, commençât par la lettre qu'on voulait exprimer. Ainsi, dans Tinscription de Philé, les trois premières lettres du nom ALCssandre sont écrites par on Aigle, un Lion et une Coupe, de même qu'il serait possible de le faire en italien comme en français. Mais on aurait pu récrire aussi avec une Abeille, un Livre et un Cercle, ou tous autres objets ; de là dérivent ce grand nombre d'homopkomj c'est-à-dire de signes différents exprimant un même son. Bien que les caractères de cet alphabet (1) se fixent de plus en plus en avançant, les homophonies en sont la complication la plus ardue ; aussi s'en prévalut-on pour repousser l'interprétation de Champollion, en soutenant qu*un peuple ne voudrait jamais adopter un alphabet aussi vague et aussi mobile. Les caractères phonétiques sont, dans les inscriptions, en nombre beaucoup plus grand que les signes figuratifs et symboliques (2) ; ceux des voyelles ont une valeur
rÉgypte, le nom du mort se trouve reproduit une multitude de fois, presque toujours en signes phonétiques, et on peut le transcrire Ptamj c*est-à-dire Petamon. Sur le papyrus lui-même, il est parfois noté par les deux signes phonétiques p t, puis un obélisque. L'^obélisque est donc le symbole d^Amon. Dans le plus grand rituel du musée égyptien de Turin, dû à vingt années de recherches du chevalier Drovetti, le nom du défunt Auphonch revient plus de quatre cents fois, tantôt entièrement écrit en signes phonétiques, tantôt avec ces quatre seuls Auph, et le signe appelé clef du Nil ou croix ornée; celle-ci est donc le symbole de la vie, qui, en cophte, se dit onch. Voy. Dos Todtenbuch âer JEgypter ruieh dem hieroglyphischen papyrus in Turin, par Lbpsius; Leipzig, 1842.
(1) L*aigle ou Tibis d'Hermès, ou bien un bras étendu, indique TA; on œil avec le sourcil, TE; une chouette, TU; deux plumes ou deux feuilles, ri ; un vase ou un brasier, le B ; une flùte^ le C ; une hache ou un triangle, le K ; un lion en repos, le L ; une ligne brisée, le N ; un carré, le P ; une bouche ouverte, le R; une ligne droite et recourbée au bout, le S; une main, le T.
En étendant cette liste, on aurait pu espérer un bon dictionnaire des signes idéaux ou phonétiques ; mais quand on pense que chaque caractère est représenté par plusieurs signes de ce genre, que les voyelles sont supprimées^ et que Salvolini a calculé des milliers de combinaisons possibles, on peut se demander si réellement Champollion mérite les honneurs d^ine grande découverte.
(2) Champoluon affirme avoir reconnu la valeur de 267 hiéroglyphes. Aujourd'hui on connaît 800 signes idéographiques purs^ dont 580 sont
LËS HIÉROGLYPHES.
indéterminée, et sont même souvent omis, selon Tusage des langues sémitiques : ainsi on écrit sn au lieu de son, frère; rt, au lieu de rat, pied ; Amn pour Amon, Ttnns pour TVajanus, ce qui sert à écarter les différences de dialectes, en ne conservant que les radicales.
L'écriture chinoise, aussi ancienne peut-être que l'écriture hiéroglyphique, a suivi le même système de formation que cette dernière; on y trouve l'emploi simultané des groupes figuratifs associés aux groupes phonétiques (1). Toutes les autres connues, purement alphabétiques, n'emploient à la fois qu'un système. L'écriture hiéroglyphique, au contraire, mêle ensemble la phonétique et l'idéographique, l'alphabet, les symboles, les figures, ainsi que l'on fait parmi nous quand on s'amuse à composer des rébus ; on peut s'en former une idée en jetant les yeux sur un traité d'algèbre, où la même ligne présente, avec les mêmes caractères, des signes phonétiques et idéographiques. Cela suffirait déjà pour faire comprendre la difficulté de lire une pareille écriture, et pourquoi, après en avoir même trouvé la clef, il est si malaisé de déchiffrer un texte hiéroglyphique entier. Il est pourtant à espérer que la comparaison de figures innombrables, depuis l'immense pyramide jusqu'à la plus petite amulette, depuis l'inscription jusqu'aux enveloppes de momies, associée à la connaissance de la langue cophte, aidera un jour à lire cette écriture mystérieuse.
Belzoni, parvenu avec d'immenses fatigues à la pyramide de Kephren, veut y pénétrer ; il réussit, après de longs efTorts, à en découvrir l'entrée, masquée par le travail de l'art et par les décombres. Il se traîne de corridor en corridor, de puits en puits^ à la chambre sépulcrale ; il y trouve un sarcophage. Mais quoil ce sarcophage ne renferme que le squelette d'un bœuf. C'est là précisément le cas des hiéroglyphes; car tant de studieuse persévérance n'a jusqu'à présent produit aucun grand résultat. Plus d'une fois, lorsqu'on croyait ouvrir les archives de la science primitive, on n'aperçut que quelque nom de roi, quelque formule de jugement, ou des inscrip-
expliquës, et 120 signes génériques. Les phonétiques ne 8*éleTÛent d*abord qu*à 25 ou 30 ; mais après la conquête des Perses ils augmentèrent beaucoup, et Ton croit maintenant en connaître 70.
(1) Voir à ce sujet la publication de Pauthibr, intitulée : Sinico-jbotp- TiAOA, ou Essai sur ^origine et la formation similaire des écritures figuratives chinoise et égyptienne; Paris, 1842, in-8*
DEUXIÈME ÉPOQUE
lions soit votives, soit mortuaires (1). Il en est ainsi dans les choses humaines : on croit y trouver le bonheur et la science, et l'on ne rencontre que la mort et le néant.
DKS BEAUX-ABTS EN GÉNÉRAL, ET SPÉCIALEMENT DANS {«'iNDB ET EN ÉGYPTB.
Il faut considérer Thiéroglyphe sous un autre aspect, c'esià-dire comme un premier pas dans la voie des beaux-arts (3). Nous le retrouvons en Égypte tel qu'il est dans la Chine et au Mexique. Peindre et écrire s'exprimaient par le môme mot chez les Égyptiens, les Grecs, et même chez les Chinois; en effet, l'art ne tendait pas dans le principe à imiter la nature, mais à retracer les idées, jusqu'au moment où il exprima les images sans plus songer à la signification gramma* ticale. Tel fut le premier pas qu'il fit pour arriver h son émancipation, du Gange au Vatican.
Cependant le symbole, dans lequel l'imagination des hommes, peu distraits par les occupations et les vaines théo^ ries sociales, cherchait un appui pour ses croyances, parce
(1) Le InoQurnent hiéroglyphique tant étudié par Rosbluni est interprété ainsi par lui : « Pour le salut du roi^ oblations parfaites à Amon, roi des dieux protecteurs de Thèbes, afin qu*il accorde aux morts un bon logis aveo nourriture de bœufs et d*oies, des vivres et de Teau, de la cire, des parfums pour toutes les années de Tinondation, du vin et du lait pour la durée du cours du Soleil, seigneur de Tallégresse : que Thaut lui aooorde ses purifications dans les assemblées du ciel et de la terre, Ofi^ande fiûtf au Schal Âmonmal défunt, par son fils Schal. »
(2) Sur les monuments les plus grands comme les plus petits, les hiéro* glyphes sont ordinairement tracés avec une netteté, une finesse d*6xécution qui permettent de reconnaître tous les objets pris dans la nature ; si les figures dliommes ont cette raideur et ces formes grêles qui étaient consacrées dans Fart égyptien, les animaux, les oiseaux surtout, sont très bien rendus. Lors de Texpédition française en Egypte, on supposait que les hiéroglyphes les mieux sculptés étaient peut-être Tœuvre des Grecs, et Ton croyait voir dans les autres Tenfance de Part; Tinterprétation des légendes a fEÛt connaître, au contraire, que les monimients dont les sculp* tures sont les plus négligées datent ordinairement de Tépoque romaine, et que les plus parfaites remontent aux temps des pharaons, principalement ans xviu*, xix* et xx« dynasties. Voy. Des Hiéroglyphes, par W. Bau- NBT DB Prbslbs, p. 4 4, 45^