CHAPITRE XXIV
BKAUX-ARTS,
qu'il parlait plus aux sens qu'à la raison et à Tintelligence, le symbole mettait encore des limites à l'art. C'est pour cela que nous avons déjà vu les Orientaux exprimer les attributs des êtres supérieurs par des figures de bêtes et de monstres hideux , en suppléant à la trivialité de la pensée par la grandeur de l'exécution. L'Éthiopie et TÉgypte peuplaient les temples de sphinx et de colosses d'une nature mixte; les pa« godes de linde renferment des géants aux cent bras et aux cent mamelles ; la force génératrice est symbolisée par les organes prolifiques ; Siva a trois yeux, Brdima quatre têtes, Ganésa une tête d'éléphant sur un buste d'homme ; le repos de l'Être suprême est figuré par des lits magnifiques sur lesquels des dieux chinois, japonais, tartares, indiens, siègent revêtus d'habits splendides ornés de diamants, pour repré-» senterleur magniflcenca surnaturelle.
Enchaîné à l'expression de l'hiéroglyphe ou à la forme rituelle du symbole, l'art ne put prendre son élan avec la liberté qui est son élément (1); la beauté de la forme fut partout sacrifiée à l'exacte reproduction de l'emblème jusqu'au moment où la Grèce parut sur la scène. Après s'être affranchis de la terreur que leur inspiraient les phénomènes de la nature; après avoir écarté le voile des mystères religieux, les Grecs représentèrent les dieux sous les formes les plus belles de la nature humaine, et abandonnèrent à l'inspiration le choix de l'expression et de la pose. Une religion est d'autant plus favorable aux arts que les idées qu'elle suscite sont plus susceptibles de revêtir les formes du monde organique ; aussi dans la Grèce l'art est éminemment plas* tique, parce que la vie de la Divinité s'y confond avec l'existence des choses de la nature et s'accomplit dans l'homme.
n y a encore cette différence capitale entre les artistes égyptiens ou indiens et les grecs, c'est que les premiers ne sont que de simples traducteurs d'une pensée étrangère, tandis que les autres exécutèrent de leurs mains ce que leur propre génie avait conçu. La caste sacerdotale imaginait un temple, une peinture, une statue; aussitôt des milliers de bras accomplissaient le travail, et chaque ouvrier s'y adonnait tout entier, comme un homme dont toute la vie est destinée à un même travail. Un atelier de sculpture est représenté
(1) Platon écrit dans les Lois, liv. I^r : « H n*était pas permis en Egypte « aux peintres ni aux autres artistes de rien innover dans les habitudes « nationales; cette défense s'étendait même à la musique. »
DEUXIÈME ÉPOQUE
dans la grotte ouverte par Belzoni : on y voit d'abord une classe qui dégrossit le bloc; une autre mastique les fissures, une troisième dessine les figures en rouge, la suivante les corrige en noir; puis vient celle qui les sculpte, celle qui leur applique une couleur blanche, celle qui les peint, enfin celle qui les vernit. Voilà ce qui se pratiquait pour les statues ; parfois on sciait le bloc en deux moitiés pour donner le côté droit à faire à ceux-ci, à ceux-là le côté gauche; puis on rapprochait les deux parties. De là Textrême finesse à laquelle nous voyons amenés les porphyres les plus durs ; de là rîmmensité des constructions, auxquelles ne travaillaient pas des hommes, mais des générations; de là encore l'uniformité, le plan n*étant pas abandonné à la fantaisie d'un artiste, mais impérieusement commandé par Texpression hiéroglyphique ou symbolique, et dirigé par un prêtre. Là Tartiste n'est qu'une machine ; esclave comme dans tout le reste, il faut qu'il mette toute son intelligence mécanique à achever le travail avec une exactitude et un fini incroyables, non à le perfectionner, et cela sans qu'il puisse compter la gloire au nombre de ses récompenses. Ainsi, tandis que les artistes grecs s'immortalisèrent et survécurent à leurs ouvrages, on demande en vain, dans l'Inde et l'Égypte, à des monuments qui défient les siècles (1) quels furent les muets sans existence propre dont ils sont les créations.
Tous ces motifs firent que chez ces peuples l'art resta dans l'enfance; mais il y a injustice de la part de ceux qui, idolâtres des types grecs, avouent à peine qu'il y ait eu des arts avant eux (2). Cependant la théorie des arts, c'est leur histoire, et, dans leur développement grandiose chez les divers peuples, nous trouvons une progression technique sinon égale, au moins semblable.
Dans l'immutabilité essentielle du beau, grande est la diversité des applications. Communs à tous les peuples, différents comme le caractère et les croyances, les beaux-arts ont acquis un perfectionnement qui varie selon les pays visités par ces pèlerins immortels; chaque âge eut un style, une
(1) Wjlford pense avoir trouvé, dans une inscription d*EUora le nom de Tarchitecte Sakia-Padamrata. On n*a conservé, dans le nombre des artistes égyptiens que le nom de Menmon, qui sculpta trois statues dans le temple de Thëbes. Voy. Diodore, liv.
(2) WiNCKBLMANN uc dit pas un mot des Orientaux, et s'il se souvient des Égyptiens et des Étrusques, ce n*est que pour les mépriser.