PAYS
CapItainM.
Natirec
Hommes.
Population relaUre, oaloolée
à 3 p. iOO.
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MycènM Avec U Corinthi«,USicyoiii«4'AchaI«.
Âgamemnon.
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Diomède....
MéAélas....
Agapénor...
Dans Vlliade, Uy. II, le nombre d^hommes pour chaque navire est, an maximum, de 120 ; dans le livre XVI, de 50 : j*ai pris la moyenne.
PREMIÈRES EXPÉDITIONS DBS OREGS. 567
Mysiens, les Méoniens, les Gariens, les Lyciens, habitant une péninsule de TAsie Mineure méridionale; puis les Phrygiens, à Test de tous les peuples du littoral de la mer Égée ; les Paphlagoniens, au nord de ceux-ci. L'Europe fournit les guerriers de la Thrace, nom qui dès Torigine désignait toutes les contrées au nord de la Grèce, et dont la population parait être la môme que celle qui occupa TAsie Mineure et
Les Grecs commencèrent par dévaster les pays alliés, puis im vinrent asseoir leur camp en face de Troie. Il est difficile de comprendre dans Homère de quelle manière ils entendaient s*en emparer; ce n'était pas par un siège en règle, puisqu'ils ne faisaient aucun ouvrage pour s'approcher des murs, ruiner les fortifications et les maisons ; ce n'était pas par un blocus^ car jamais ils n'interceptèrent ni les convois de vivres, ni les secours. Ils campaient loin des murailles, au milieu de leurs chars et de leurs vaisseaux, tirés à sec sur la plage. A l'intérieur de la ville, on vivait en repos, sinon tranquille; tout se bornait à quelques combats journaliers et à quelques assauts aux endroits oîi la montée était plus aisée et Fescalade des murs plus facile. Couverts de casques, de cuirasses, de cuissards et de boucliers de cuir, armés de massues, de lances, d'épées, de faux, de javelots, de flèches, quelquefois empoisonnées, et de pierres énormes, ils en venaient aux mains : les Grecs, mieux disciplinés, dans un terrible silence; les Troyens avec leurs auxiliaires montagnards qui jetaiônt des cris effrayants. Ils ne montaient pas de chevaux, mais des chars guidés par un cocher (auriga) qui combattait vaillamment lui-môme. Chefs et soldats se lançaient dans la môlée pour faire preuve de valeur personnelle jusqu'à ce que la nuit vint les séparer. -Alors les Troyens rentraient dans la ville, et les Grecs dans leur camp, entouré de retranchements. Le lendemain chacun brûlait ses morts, sur des bûchers autour desquels on célébrait des jeux; on égorgeait pour les grands des chevaux et des prisonniers. Souvent le combat était interrompu par un duel, oii l'on ne faisait pas assaut d'habileté dans l'art de l'escrime, mais qui laissait la victoire à celui dont le glaive ou la lance frappait avec plus de vigueur. Les guerriers ne connaissaient pas la pitié sur le champ de bataille, et s'acharnaient jusque sur les cadavres. Après le combat, ils se livraient aux douceurs de l'amitié et à l'amour avec leurs belles esclaves ; ils apprêtaient eux-mè-
ntalie.
DEUXIÈME ÉPOQUE
mes leurs repas, et, tout en vidant de larges coupes, ils racontaient d'anciennes aventures oo chantaient au son de la lyre les héros antiques. Agamemnon, le premier parmi ses égaux, réunissait les chefs sur le rivage pour tenir conseil avec eux, La guerre dura dix ans, et les plus vaillants des deux côtés y périrent, notamment Hector et Achille : types immortels, celui-ci de la bravoure impétueuse et sans frein, celui-là de la valeur modérée et humaine, consacrée à la défense du foyer et des autels. Le poème le plus admiré est le seul oîi le poète célèbre un héros succombant pour sa patrie ; mais là aussi s'offre à nous le spectacle toujours nouveau, quoique très ancien, de la fortune contraire au mérite et à la vertu.
Gomment finit cette guerre? C'est ce que ne nous apprend pas Homère, ni les autres écrivains les plus voisins de l'époque (1). Il semble qu'un traité soit intervenu entre les Grecs et les Troyens, aux termes duquel les premiers se seraient engagés à ne plus combattre les sujets de Priam, et les autres à ne plus mettre le pied dans le Péloponèse, dans la Béotie, en Grète, à Ithaque, à Phthia, ni dans TEubée. Un cheval gigantesque fut consacré aux dieux à cette occasion (2). Stésichore, dont Virgile à tiré la fable de VÉnéide, dit que Troie fut prise et détruite ; mais d'abord aucune fôte ne rappelait une si importante victoire chez les Grecs, habitués à célébrer de cette manière les grands événements nationaux; puis Homère fait prédire à Hector par Apollon que sa descendance régnera dans Troie, prophétie dont le poète devait avoir l'accomplissement sous les yeux. Ajoutez à cela les traverses des Grecs, qui, sous un tout autre aspect que celui de vainqueurs, ballottés çà et là par les dieux, ou périrent dans leurs courses errantes, ou trouvèrent en rentrant chez eux l'usurpation, l'adultère et l'assassinat (3).
(1) Hérodote parle des diverses opinions qui couraient de son temps à ce sujet, dans VEuterpe, p. 118 et suiv.
(2) Dion Chrtsostomb, Oratio II, de Trojana expugnatione.
(3) Un grand nombre de témoignages antiques font mention de la chute d*Ilton. HoMÈRB, dans VOdyssée, parle plusieurs fois de sa destruction. L*un des plus anciens monuments ëpigraphiques qui soient parvenus jusqu'à nous, la Chronique de Paros, en fixe la date au 24 thargélion 1209 avant J.-C. Les poètes tragiques ont puisé dans cet événement le sujet de plusieurs de leurs tragédies. Hérodote rapporte qu'il avait consulté les prêtres égyptiens sur la vérité de cette tradition, et qu'il en avait appris que les Grecs s'étaient bien réellement emparés de la ville de Priam.
PREMIEBES E&PKDITIOIVS DES QRECS.
Quoi qu'il en soit, durant ces dix années de combats pour la môme cause, contre les mômes ennemis, les tribus grecques apprirent à se considérer comme un seul corps, et dès ce moment le nom d'Hellènes indique l'ensemble des peuples habitant le Péloponèse, les îles et les côtes (1). Cette expédition fournit aux imaginations une pâture abondante ; elle devint le sujet des chants des poètes cycliques, qui s'en allaient errant de yille en ville, et chantaient les combats, les guerres, les exploits héroïques, en retraçant les fastes de chaque tribu et de la nation .entière. Ces chants, appris et répétés, formaient un noble recueil des poésies nationales; ces poésies engendrèrent chez les Grecs cet esprit patriotique qui les fit toujours considérer comme un peuple, quelque inimitié que suscitassent entre eux leurs discordes intestines.
Le plus illustre parmi ces poètes fut Homère. En quel temps vécut-il? Dans quelle ville? Était-il grec, asiatique, italien? Était^il vraiment aveugle? Mendiait-il réellement? Voyagea-t-il dans les îles, en Egypte, en Italie? V Iliade et VOdyssée n'eurent-elles qu'un même auteur? Exista-t-il môme véritablement un poète appelé Hongière, ou faut-il le considérer comme un symbole, et ne voir dans ses poèmes que des chants traditionnels, composés par plusieurs poètes à différentes époques et mis en ordre par des grammairiens?
Cela importe peu à l'histoire de l'humanité (2). On pourra
Thuctdidb, qui s^attache à démontrer que TexpéditioD célébrée par Homère n*a pas eu autant d*éclat que le poète lui en prête, convient cependant que Troie fut prise et ruinée par une armée venue de la Grèce. Les poètes ou les historiens postérieurs, grecs ou latins, ont tous admis la ruine de Troie, tout en variant sur les circonstances qui raccompagnèrent.
(1) HuBLLMAN, auteur d*un ouvrage sur Toracle de Delphes (Vùrdipung des Delphischen OrakeU; Bonn, 1837), pense que le nom d'Hellènes désignait non un peuple, mais une confédération, et qu'on appelait Hellènes tous ceux qui appartenaient à Tamphictyonie, Pélasges ceux qui en étaient exclus.
(2) DtJOAS-MoNTBBL, membre de l'Institut de France (Histoire des poésies homériques; Paris, 1831, Observations sur l* Iliade) ^ a fait revivre l'opinion de Vico, de Perrault, de Wolp, que ces poèmes sont un recueil de fragments chantés par les improvisateurs ou rhapsodes, et réunis ensuite, au moyen de diverses interpolations^ par Lycurgue, par Pisistrate, ou même, comme le veulent quelques-uns, par les sophistes d'Alexandrie.
Si l'on désire savoir notre opinion, nous dirons, en nous dispensant de déduire tous les motifs qui nous r9nt fait embrasser, que la composition d'un de ces poèmes par des auteurs différents nous parait chose impossible, surtout si l'on considère la liaison de ses parties, la constance des carac-
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débattre un jour le point de savoir si un Raphaël Sanzio y voyait, si le Vatican eut un architecte, s'il exista un Arioste. Aucun poète n*a exercé sur son pays plus d'influence qu'Homère, aucun dès lors n'appartient plus à l'historien ; mais il nous suffit de l'accepter dans la signification de son nom comme le témoin des faits qu'il décrit. L'étoile polaire est à des millions de lieues loin de nous ; elle ne se trouve pas où nous la voyons, et peut-être est-elle éteinte depuis des années ; elle n'en sert pas moins au navigateur pour le diriger dans son voyage.
L'âge était épique, la pensée et la foi se nourrissaient de synthèses ingénieuses et merveilleuses. Jamais époque ne fut plus puissante de fécondité ; l'imagination, la mémoire, l'inspiration et la réflexion s'accordaient parfaitement pour
tères, la couleur générale et la forme. Le même style domine partout; on y remarque les mêmes défauts, et Thezamètre a la même construction ; toujours la césure y tombe au troisième pied, sur une syllabe brè?e, qu^elle rend longue comme dans le premier vers de Ylliade :
mode non adopté par les poètes subséquents, qui évitèrent les hiatut, si désagréables dans Homère, et qui nous font penser qu*on y interposa tout d*abord le digamma, ou que la prononciation était aspirée comme celle de Vh aUemand et du c toscan.
U est plutôt incroyable qu*étonnant que ces poèmes aient été composés de mémoire. Ce qui parait probable, c*est que les rhapsodes en avaient appris divers fragments, et les avaient portés ainsi épars de Tlonie en Grèce, où ils furent ensuite réunis. Le premier manuscrit put périr par mille causes; le Peniateuque, quoique multiplié àTinfini et sacré, fut aussi détruit. Livrés à la tradition orale, ces poèmes subirent probablement des interpolations, et lorsqu^on eut Theureuse idée de les remettre dans leur ensemble, celui qui entreprit ce travail put y ajouter quelque transition, quelque soudure ; on put même attribuer à Homère des passages qui ne lui appartenaient pas. C'est de là que proviendraient les parties tout à fait hétérogènes qu*y découvrent les critiques, les grammairiens, les esthétiques.
Toutefois il est sinon absolument impossible, du moins très difficile qu*un seul esprit conçoive et mène à fin deux longs poèmes de cette espèce : VOdyssée, en effet, ne peut être considérée comme Toeuvre d'un vieiUard quand on songe à la vigueur et à Timagination qui règneat dans certaines de ses parties; de plus, V Iliade et VOdyssée tendent à deux fins distinctes et bien déterminées, et marquent en outre deux ères de civilisation très diverses, au point que Ton trouve dans la seconde non seulement des mots et des tournures, mais encore des mœurs différentes et une tout antre mythologie. Nous sommes donc porté à croire qu'ils sont l'ouvrage de deux auteurs différents, grands tous deux, mais dans des genres extrêmement divers.
Mtivtv &-tl5ft, Bê-é,
enfanter une œuvre suprême^ d'un art spontané, et, pour ce motif, la moins compréhensible à notre esprit d'analyse. Le mythe n*ayait pas encore perdu de sa splendeur; il s'était même si développé dans l'expédition de Troie, que la poésie nationale y puisait des sujets magnifiques. Si les héros antérieurs n'avaient intéressé que chaque tribu, ceux qui se dévouèrent au succès d'une entreprise commune importaient à la généralité.
Avant Homère, il exista des chantres (et ses poèmes en sont la preuve) qui, dans des chants populaires (epœa), célébraient les exploits des héros. Produit de longs siècles^ ces chants avaient dû subir une lente élaboration et beaucoup de transformations ; aussi un poète, un Homère, c'est-à-dire l'auteur d'un ensemble poétique, qui profita de tous, comme Arioste profita de Boiardo et des autres poètes romanesques, était devenu nécessaire.
La moindre attention suffit pour découvrir dans les deux poèmes homériques la peinture de deux états sociaux très différents par la vie, les mœurs, les croyances ; ils sont euxmêmes deux monuments successifs de l'épopée dans son histoire et dans les progrès de l'art. L'Iliade, poème de guerre et de batailles, dut être composé dans des lieux et des temps moins éloignés des héros qu'il célèbre ; il raconte avec amour leurs exploits, dont il décrit le théâtre avec une naïve fidélité. C'est à Smyrne et à Gumes que YlUade dut être chantée à la race achéenne-éolienne. Aux villes ioniennes Samos et Ghio, adonnées au commerce et à la navigation, convenait mieux VOdyssée, poème d'habitudes casanières, de marchands, de voyageurs.
VIliade (Aristote l'avait déjà remarqué) est plus simple, plus pathétique ; VOdyssée, plus compliquée, plus morale : ou plutôt, l'enthousiasme domine dans la première, et l'intérêt n'a besoin que dtm récit passionné, tandis que dans VOdyssée la réflexion combine le plan avec art et raffine le sentiment. Dans VIliade, on a conservé beaucoup plus de ces traditions asiatiques oii la divinité se montre sous des formes gigantesques et des symboles grandioses, pour se mettre en contact immédiat avec l'homme; dans VOdyssée, les hommes figurent davantage, et les transformations opérées par la magicienne Gircé ou la déesse Pallas sont inconnues dans VIliade, Achille est un mélange de grandeur et de faiblesse; comme dans l'état primitif, il est
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entièrement soumis à la loi des passions; aucune règle ne refrène sa violence, et il manifeste toute émotion intérieure, sans que la dignité personnelle Toblige à la dissimuler ; il pleure, s'emporte, marchande un cadavre sur lequel il a exercé sa fureur, et menace un vieillard parce qu'il verse des larmes au lieu de manger. Dans VOdyssée, nous apercevons la prudence et la ruse ; c'est avec leur aide que Pénélope élude les poursuites de ses prétendants, et qu'Ulysse évite les embûches de la magicienne et le danger que ses rivaux lui font courir (i).
D'un autre côté, ce qui rendit Homère si admirable pour des siècles plus cultivés, ce fut peut-être ce qu'il déploya de beautés et d'artifices poétiques ; ce fut la délicatesse de goût qui lui fit garder le milieu entre le caprice incorrect des Orientaux et la raison trop positive des temps prosaïques, entre l'enthousiasme de la beauté et l'harmonie des proportions. Ses chants tinrent, avec la musique et la gymnastique, le premier rang dans l'éducation des Grecs ; le perfectionnement social de ce peuple s'opéra donc, non pas à l'aide d'une doctrine anx leçons froides et abstraites, mais par l'imagination et par l'effort qui embrasse toute la vie (2). Homère
(1) Il serait trop long de rapporter ce que les commentateurs ont tu dans Homère par rapport à la fable fondamentale. Il suffira d*eQ citer deux, BiANCHiNi et Stbllini. Le premier y trouve une entreprise de commerce et une lutte pour la domination de la Méditerranée ; Homère, pour lui, ne fait que représenter les intérêt^ communs de l'Asie et de TEorope dans cet âge, voilant des accidents humains sous des divinités et des querelles célestes. Le second veut qu*Homère ait représenté, avec leujrs caractères, les divers âges et leur progrès social.
(2) Qui réunit les poèmes d^Homère t On en fait honneur à Solon et à Pisistrate ; mais jusqu'à Cicéron, qui venait bien tard, et de plus était étranger, aucun ancien auteur ne s*exprima clairement à ce s^jet. Le manuscrit athénien compilé par eux aurait dû être considéré comme très précieux, car il était plus voisin de la source, et avait une certaine autorité publique : le peuple qui mit dans les archives de TÉtat les ouvrages de ses trois grands tragiques y aurait aussi conservé ces épopées. Or nous avons connaissance de six manuscrits antiques, qui sont ceux de Marseille, de Sinope, de Chio, d'Argos, de Chypre et de Crète (pour ne rien dire des manuscrits postérieurs, selon la leçon de critiques particuliers, parmi lesquels le plus célèbre fut celui de la Cassette^ à Tusage d'Alexandre), sans que jamais personne se soit appuyé sur ce manuscrit athénien. Quant à la division des deux épopées en chants, elle est l'ouvrage des critiques alexandrins^ dont le plus illustre, Aristarqub, nota consciencieusement les vers qu'U réputait douteux, sans se permettre d'y rien ajouter du sien. Cet excellent critique soutenait qu'il y aurait folie à chercher dans Homère une doctrine mystérieuse et les secrets des sciences.
instruisit ses compatriotes, non pas en faisant retentir à leurs oreilles des poèmes moraux, mais en leur inspirant le sentiment de Tunité nationale, vers laquelle il dirige les affections, et qu'il associe à toutes les sympathies qui peuvent éclore dans le cercle de la vie, parcouru par lui tout entier. De même que la scène de son poème se passait entre l'Europe et l'Asie, il vint se placer entre l'Orient et l'Occident pour élever une barrière éternelle entre le vague mystérieux , des religions asiatiques et les divinité^ si variées, si animées, si vivantes, de sa mythologie. Les chants orphiques, gardiens de traditions sublimes^ m^is à demi voilées, ne résonneront plus que dans les mystères, au milieu des montagnes de la Phrygie et de la Thrace; l'Hellade en oubliera le sens, et les divinités monstrueuses céderont la place aux dieux de l'Olympe, semblables à l'homme dans sa perfection. C'est ainsi qu'Homère^ en enchaînant la religion dans le cercle magique de sa poésie, crée les beaux-arts; en consacrant la généalogie des héros, il fonde le principe de la noblesse des races; en chantant les jeux de la lii^e, il donne du prix à la vigueur du corps et à la force morale ; en célébrant les braves, il prépare les journées de Marathon et d'Arbelles.
Dans un pays où n'existait aucun lien de nationalité parmi des tribus d'origines diverses, qui avaient des constitutions opposées et fuyaient tout mélange ; dans un pays qui n'avait ni religion vraiment commune, ni livres sacrés universellement lus, ni caste sacerdotale répandue partout^ toute chose qui servait à former le faisceau devait acquérir une grande importance : tel fut le rôle des amphictyonies, des mystères, des fêtes, et d'Homère lui-môme, qui civilement réunit toute la Grèce, et constitua un lien national en assignant aux tribus séparées un poste dans son poème. Grâce à lui, Tépopée devint la source de toute civilisation, de tous les genres de poésie et des arts; grâce à lui, les Grecs furent le peuple poétique par excellence. Après qu'il eut été lu dans les solennités, Homère suscita les génies les plus divers. Eschyle, Sophocle, Euripide découvrirent dans ses poèmes les éléments de l'art dramatique. Hérodote, Démosthène et Platon y puisèrent l'art de conter et l*art oratoire ; les artistes, les sujets de leurs compositions : source d'art et de poésie dans
lorsqu'on y voyait au contraire la simplicité des premiers temps. Uo critique qui sait s'abstenir d'idolâtrer son texte donne une grande garantie de la bonté de son jugement.
DEUXIEME ÉPOQUE
le premier ftge, source de science et de recherches dans l'âge alexandrin.
Grande preuve que tout développement sublime de Tintelligence repose réellement sur une poésie dMnstinct, comme celle des chants homériques : poésie que la critique et la réflexion ne sauraient trouver, qui embrasse Tunivers et le devine, qui naît spontanément de la nature et de la conscience (i).
Considérant donc les poèmes d'Homère comme de grandes archives des fastes nationaux de la Grèce , nous y chercherons quel était son état à l'époque troyenne et dans les temps postérieurs. Nous la voyons d'abord morcelée en petits États, régis probablement comme les tribus primitives. Rou. La Thessalie contenait dix États, chacun avec un roi ; la Béotie, cinq. Les Minyens, les Locriens, les Athéniens, les Phocéens, avaient chacun un roi propre. Dans le Péloponèse, nous trouvons les royaumes d'Argos, de Mycènes, de Sparte, de Pylos, les Éléens et les quatre territoires de l'Arcadie. Chaque ile avait même son roi (2). Ce fractionnement de pouvoir, fondé sur la primitive division des tribus, dura autant que l'indépendance, et détermina le développement de l'état politique en Grèce.
Ces princes dominaient paternellement, c'est-à-dire en despotes. Dans leurs États, on ne trouve pas l'apparence d'une franchise républicaine. Ils fondaient leur autorité sur leur origine, qu'ils faisaient remonter aux dieux et aux héros,
(1) SooRÂTB cependant en pensait différemment, ou du moins Platon, qui, dans le livre X de la République, lui prête ces paroles : « Ainsi, mon cher Glaucon, quand vous entendrez dire aux admirateurs d*Homère que ce poète forma la Grèce; que Thomme, en lisant, apprend à se diriger, à se bien conduire dans les événements de la vie; que Ton ne peut rien faire de mieux que de prendre ses préceptes pour règle ; il faudra avoir les > plus grands égards, les plus grandes complaisances pour ceux qui, tenant ce langage^ croient employer tous les meilleurs moyens pour devenir gens de bien, et leur accorder qu^Homère est le plus grand des poètes et le premier des tragiques ; mais il faudra vous rappeler en même temps que nous ne devrons admettre d^autres poésies dans notre république que les hymnes en Thonneur des dieux et les éloges des grands hommes. » — Peut-être Socrate ou Platon, en bannissant Homère, visait-il à un but plus élevé, celui de déraciner le polythéisme grec, que ces poèmes insinuaient dans les esprits avec la première éducation.
(2) Voir dans Y Iliade^ II, le dénombrement des navires.
Pbtersbn^ De statu culturje^ qualis mtatibus homericis apud Gnecos fuerit; Leipzig, 1829. » Hiclbio» Die sittlichen Zustmde des griech. Heldenr alter8;i\Àà.y 1839.
c'est-à-dire sur les droits de la race conquérante ; cependant ils ne restaient pas séparés du peuple comme d'une caste inférieure, ainsi que les patriciens Tétaient des plébéiens dans les premiers temps de la république romaine.
La souveraineté était de droit divin (Éx 8è Aiôç ^acidY^e;), et les rois régnaient parce qu'ils étaient de la race de Jupiter. Le fils succédait au père, pourvu qu'il fût digne de la couronne, et le roi était le premier parmi les autres chefs de famille. A l'assemblée convoquée par les princes assistaient les nobles et les vieillards. Les rois respectaient Topinion du peuple ; ils administraient la justice , siégeant en plein air et jugeant les procès. Us ne recevaient pas un tribut ordinaire, mais un pouvoir plus étendu et une plus grande part de butin, dont ils profitaient pour exercer une hospitalité sans limites.
Ils ressemblaient donc aux conquérants septentrionaux, qui envahirent l'Italie, oîi chaque chef installait « de ville en villes ses leudes sur lesquels il dominait par l'ancien droit de patronage, en môme temps que |ceux-ci dominaient sur la race vaincue, réduite à une servitude plus ou moins dure. Le roi a un conseil, composé d'hommes sages ou de guerriers, pour délibérer sur les affaires les plus graves ; il convoque les diètes, juge les contestations, sacrifie comme pontife, et commande les armées comme général. Il a pour marque distinctive le héraut sacré et Je sceptre, dont l'origine fut le bâton du père de famille dans le gouvernement patriarcal. « Agamemnon, ayant revêtu la moelleuse tuni- <c que, belle et neuve, jeta par-dessus son ample manteau ; « il serra dans sa chaussure ses pieds délicats, et lorsqu'il « eut mis à son côté son épée suspendue à un baudrier (( garni de bossettes d'argent; il saisit le sceptre, fait d'un « rameau d'arbre, tranché avec le glaive et dépouillé des « feuilles et de l'écorce. » Télémaque, en se rendant au conseil, n'a d'autre cortège que ses chiens. Le revenu du roi, outre le produit de ses propriétés, consiste en tributs payés par les sujets et en dépouilles prises sur l'ennemi. Le trône est héréditaire, à moins qu'un oracle ou la violence n'en dispose autrement. La force et la valeur passent pour des privilèges de naissance et sont entretenues par l'exercice.
La noblesse se fonde sur les généalogies , mais ne forme pas une caste à part; elle s'enrichit par la guerre, et se maintient au premier rang en s'en montrant digne. L'as-
semblée des nobles a droit de suffrage, et peut faire la paix ou la guerre.
Non seulement les héros avaient un caractère religieux, mais encore ils étaient en relation avec les dieux, dont ils se disaient les parents; néanmoins ils re combattaient pas pour eux, et ne leur sacrifiaient point leurs passions, différence capitale avec les champions de Tâge héroïque du christianisme. Sauf la condition des femmes, qui était tout autre, on trouve chez les héros des deux âges même amour d'entreprises, d'expéditions extraordinaires, de périls lointains ; cet esprit était favorisé par le peu de connaissance que Ton avait des pays voisins, ce qui ouvrait à Timaginalion le champ le plus vaste, prétrei. Les prôtrcs, loin d'être tout-puissants comme en Asie, ne forment pas même une corporation comme chez les Romains ; ils se montrent isolés et dépendants. Galchas tremble d'annoncer la vérité à Agamemnon, dont Ghrysès subit les insultes. Le roi, de môme que les chefs de l'armée, accomplit les fonctions les plus importantes du culte, et consuls les augures; dans les fêtes publiques même, leui^ intervention n'est pas nécesaaire. Homère représente en grande partie ce contraste de la liberté hellénique avec la fatalité orientale panthéistique ; il raille souvent, non pas la divinité, mais les dieux sacerdotaux, mais les mythes multipliés par les poètes et qui n'exprimaient plus rien de sublime. Dans Y Iliade, les héros se battent contre les dieux et les blessent, protestation de l'activité individuelle ; ainsi, dans les parlements, on se laisse conduire, non par l'oracle du prêtre, mais par la raison et la persuasion.
Loif. Il ne paraît pas qu'il y eût alors de lois écrites, et, s'il est vrai que Choronée et Gécrops en aient donné, elles se transmettaient de mémoire. Pour plus de facilité, elles étaient - mises en vers et récitées sur une espèce de mélodie, ce qui fait que le même mot signifiait loi et chant ; jusqu'au temps de Démosthène, le héraut les promulguait sur une mélodie grave, en s'accompagnant de la lyre.
La loi des héros était la vengeance et les représailles ; c'est pourquoi Agamemnon enleva Briséis en compensation de la fille de Ghrysès ; c'était la force brutale qu'on employait à l'égard du peuple, comme nous le voyons par la conduite d'Ulysse envers Thersite et la foule des Grecs. Lorsque les temps furent devenus moins barbares, on créa divers tribu-
naux : rassemblée des amphictyons, devant laquelle étaient portées les causes criminelles; le conseil de Delphes pour juger les meurtriers qui avouaient leur crime, tout en s'ezcusant sur leur bon droit; le tribunal' palladien (1) pour les homicides involontaires, et enfin le tribunal du Prytanée pour statuer sur les meurtres commis par quelque objet inanimé, comme une pierre, un arbre, etc. (2).
L'homicide, Tadultère, le vol, donnaient le plus souvent matière aux jugements. Le larcin n'emportait pas tache d'infamie. Quiconque était pris sur le fait ou notoirement convaincu était condamné à restituer. La loi du talion condamnait le meurtrier à mourir, mais il échappait facilement à la peine, soit en se réfugiant dans quelque asile, soit en s'expatriant, soit en composant, à prix d'argent, avec les parents du mort (3). On infligeait parfois à l'adultère la lapidation (4), châtiment héroïque d'après lequel tous sont les exécuteurs de la sentence prononcée par tous.
Celui qui avait tué involontairement faisait un pèlerinage Expiation, à la demeure d'un homme célèbre par son courage; il confessait sa faute, et, après les cérémonies religieuses^ l'eau lustrale était répandue sur ses mains; il retournait alors dans son pays, revêtu de peaux de bêtes fauves et la massue à la main, en témoignage des œuvres expiatoires qu'il avait accomplies.
Nous avons dans Homère, sur le bouclier d'Achille, la
(1) L*'£icl icoXXoStb) ëtait un tribunal dont la création remontait au règne de Démophoon, fils de Thésée : il était composé de cinquante et un juges dont le choix était réparti entre les dix tribus de TAttique, de manière que chacune en fournissait cinq ; le cinquante-unième était désigné par le sort. On traduisait devant ces juges tout citoyen coupable d*un meurtre involontaire , pour s'y voir condamner à Texil jusqu'à ce qu'il eût remis à la famille du mort une somme d'argent en forme d'amende ou de prix du sang.
(2) Les objets qui, dirigés par une main inconnue ou par un accident quelconque, avaient occasionné la mort d'un citoyen, étaient transportés hors du territoire. La création de ce tribunal remontait à l'époque d'Érechthée.
(3) N Impitoyable ! parfois on accepte un prix pour son fils ou pour son « frère tué, et le meurtrier, la peine de sa faute une fois acquittée, habite « dans la même ville avec l'offensé, désormais apaisé. » Discours de Priam à Achille.
(4) « Ohl fussent les Troyens moins timides, tu serais déjà, en récomtt pense de ton méfait, revêtu d'un jupon de pierres. » Discours d'Hector
à Péris.
HWT. CNIV.
DEUXIÈME ÉPOQUE
représentation d'un jugement régulier (1); mais ce passage pourrait être intercalé, d'autant plus qu'il ne retrace pas les mœurs héroïques, qui ne laissaient au droit qu'une place bien restreinte, pour faire dominer la force exclusivement. Cela est si vrai que Jupiter, afin de prouver qu'il est le premier des dieux, propose l'épreuve d'une chaîne à l'aide de laquelle tous les autres dieux, en s'y attachant, ne le feraient pas mouvoir d'une ligne, disait-il, tandis qu'il les enlèverait tous ensemble. Il n'y eut d'élevés au rang des demi-dieux que les héros, les vainqueurs des brigands, et quelquefois les brigands eux-mêmes (2).
sfœurt hérou Uhéroîsme des princes d'Homère est en effet tout autre
que celui des peuples civilisés. Chez eux, point de justice raisonnée, mais l'emportement de passions violentes, la soif de la gloire, une bravoure pointilleuse qui ne connaît que les duels et les satisfactions brutales. Achille refuse à Hector la convention d'une sépulture réciproque. Retiré dans sa tente, il laisse les Troyens tailler les Grecs en pièces ; il s'en réjouit même avec Patrocle, et souhaite que Grecs et Troyens meurent jusqu'au dernier, heureux si tous deux leur survivent. Il déchire en lambeaux le cadavre de son ennemi, et ne le rend qu'à prix d'or aux instances de son père. Dans l'assemblée des Grecs, il insulte grossièrement Agamemnon; il pleure de colère comme un enfant mal élevé. Il ne sait offrir d'autre consolation à Priam, désespéré de la mort de son fils, que le repas qu'il lui prépare; encore le menace-t-il, s'il ne mange, de le chasser de sa tente. Douze jeunes garçons sont immolés par lui aux funérailles de Patrocle; rencontré aux enfers par Ulysse, il lui avoue qu'il
(1) « Une grande foule de peuple accourait à Tagora; car un litige « était né entre deux individus qui plaidaient pour Tamende d*un menrtra. tt Vun affirmait au peuple Tavoir payée, Tautre niait avoir rien reçu ; c*e8t « pourquoi tous deux demandaient à terminer la contestation en produite sant des témoins. Les citoyens criaient en faveur de Tun ou de l^autre, « et les hérauts apaisaient la foule. Mais les anciens étaient assis sur des « pierres polies dans le cercle sacré, tenant en main les sceptres des « hérauts dont la voix remplit Tair ; Us se levaient, et Tun après Tautre « prononçaient les sentences. Deux talents d*or étaient exposés au milieu, « pour être donnés à celui d*entre eux qui aurait le mieux jugé. » Iliade, XVII, 497.
(2) Dans le chant XXI de VOdyssée, Alcide dérobe douce juments à Iphis, son h6te qu*il tue, et, dans le XI« de VlHade^ le roi d*Élide vole quatre beaux coursiers vainqueurs des jeux.
PEEMlèRES EXPÉDITIONS DES GRECS. 579
consentirait, pour être vivant, à se voirie dernier des esclaves.
Les héros d*Homère montrent; du reste, un grand respect pour les vieillards, gardiens des souvenirs du passé et de Texpérience. Autant les haines et les vengeances sont implacables chez eui^ autant les amitiés sont fortes et invincibles, comme entre Oreste et Pylade, Thésée et Pirithoûs, Patrocle et Achille. A l'arrivée d'un étranger, on lui apporte une aiguière pour se laver, et ce n'est qu'après le repas qu'on lui demande qui il est (1).
Ils n'ont aucune recherche dans leurs repas, et ne con- b«pm. naissent pas même le poisson et le gibier; mais ils égorgent bœufs, moutons, boucs et porcs, qu'ils embrochent encore sanglants, ou qu'ils font bouillir dans de vastes chaudières. Les héros découpent eux-mêmes les pièces que leurs amis ont fait tourner devant le feu; on mange vite, beaucoup, et toujours séparément des femmes (2).
Au lieu de boufTons, des chanteurs égayaient les banquets ; DirerUMe-
(1) Dans VOdyttée^ chant m, T^émaqae et Pallas, sons forme humaine, 8*approchent de rassemblée des Pyliens, où Nestor siégeait avec ses fils, tandis que leurs compagnons apprêtaient le festin ; les uns embrochaient les viandes, les autres les faisaient griller. A Taspect des deux étrangers, on accourt, on fait cercle autour d'eux, on les embrasse, on les invite à s'asseoir. Pisistrate, Tun des fils du roi, fut le premier à voler vers eux ; il les prit tous les deux par la main, et les fit placer entre son père et son frère Thrasymède, sur de moUes et douces peaux dont Tarène était tapissée. Il offrit à tous deux des entraiUes chaudes, et, versant du vin rouge dans one coupe d'or, il la présenta à la grande fille de Jupiter Égiochus, en portant sa santé : « Etranger, dit-il, invoque le souverain des flots, dont nous célébrons la féte au moment où tu viens aborder sur nos rivages. Après que tu lui auras fait les libations et les prières convenables, passe la coupe pleine de la suave liqueur à ton compagnon. Je pense qu'il a aussi la crainte des dieux; car tout vivant a besoin des dieux. Plus jeune que toi, il me parait de mon âge; ainsi la coupe à toi d'abord... » Le banquet fini, Nestor, le cavalier gérénien, se prit à dire : « Il ne faut adresser des questions à ses h6tes que quand les mets et les vins ont suffisamment réchauffé leur poitrine, réjoui leur cœur. Étrangers, qui étes-vous t Quels bords' avez-vous quittés pour fendre les plaines humides? Est-ce pour trafiquer? ou bien navigues- vous en corsaires^ risquant une vie précieuse pour nuire aux autres? »
(2) Agamemnon place devant Ajax ime épaule de taureau ; Énée sert à Ulysse deux porcs nouveau-nés, puis de pleines coupes de vin trempé d'eau. Us mangeaient assis deux fois par jour. « Achille, ayant ainsi parlé, se leva tout à coup, et égorgea un agneau blanc. Ses compagnons le dépouillèrent et l'apprêtèrent avec soin, en le dépeçant très habilement. L^ayant ensuite embroché, lorsqu'il tut bien rôti, ils l'ôtèrent du feu, Automédon prit dans la corbeille luisante le pain qu'il mit sur la table, et le fils de Pélée partagea les chairs. » Iliade^ XXIV, 622.
menti.
DEUXIÈME ÉPOQUE
c'est un goût qui n'est pas encore perdu en Grèce, où Ton voit souvent quelque barde du Taygète, avec sa mandoline, attirer une foule d'auditeurs, et répéter des chansons et des aventures, réelles ou feintes, pleines d'intérêt et d'une imagination brillante. Homère a toujours pour but de célébrer l'influence des poètes sur les hommes les plus farouches. Phéminus apaise les amants de Pénélope, et Démodocus égayé les banquets d'Alcinous; Glytemnestre reste fidèle à son mari tant qu'elle a près d'elle le chantre inspiré qu'il lui a laissé comme interprète de la sagesse divine^ et qu'Égisthe, pour la séduire, transporte dans une île déserte, où 41 l'abandonne aux vautours.
De ces plaisirs tranquilles les héros s'élancent souvent aux exercices du corps ; ils rivalisent de légèreté et de vigueur à la course, à la lutte, à la danse pyrrhique, dans laquelle é^ait représenté le temps où le laboureur, trouvant un ennemi au bout de chaque sillon, manœuvrait tour à tour le glaive et la charrue.
vètomenu. Ils sc couvraiout d'abord de peaux de bêtes, la fourrure en dehors, attachées autour de la taille, soit avec les nerfs des animaux mêmes, soit avec des épines; mais déjà, au temps de la guerre de Troie, ils savaient tanner les peaux et tisser le lin et la laine. Les hommes avaient pour habillement une longue simarre descendant jusqu'aux pieds, et, par dessus, un manteau agrafé sur l'épaule ou sur la poitrine ; ils portaient aussi une tunique serrée autour des reins, qu'ils lavaient souvent en la foulant dans l'eau avec leurs pieds; ils laissaient croître leur barbe,et bouclaient soigneusement leurs cheveux. Les personnages de haut rang portaient le bâton (1).
Des épées larges et tranchantes, agrafées à l'épaule, peu* daient à leur côté; un bouclier aussi grand qu'eux, et attaché à leur cou, couvrait leur poitrine. En combattant, ils le manœuvraient de la main gauche, afin de parer les coups; pour marcher, ils le jetaient derrière leur dos. Cette défense incommode fut plus tard remplacée par le bouclier carien, qui se portait au bras (2).
(1) Ulysse avait un beau manteau de pourpre, attaché sur ses épaules avec une double agrafe d*or, sur laquelle était ciselé un chien chassant un cerf; il portait dessous une tunique brillante comme le soleU.
(2) Le casque d^Ulysse était de gros cuir, renforcé à l'intérlear par on tissu de cordes serrées, et parsemé au dehors de dents de sanglier disposées par rangs ; celui d'Hector était surmonté d*une crinière pour cimier.
Les chefs veillaient à ce que leurs armes fùssent solides et Ame*, leurs soldats bien nourris. Les guerriers n'étaient pas distribués par bataillons et compagnies avec des signes distinctifs uniformes, bien que, dès le temps du siège de Thèbes, nous trouvions chez les chefs l'usage des devises et des armoiries, qui reparurent dans le moyen âge (1). Ils marchaient serrés le plus possible, mais sans ordonnance générale, et s'engageaient dans des luttes corps à corps avec l'ennemi. Ils n'avaient point de bannières , de trompettes ni d'autres instruments de guerre ; aussi était-ce un grand avantage que de posséder une voix forte comme l'avaient Stentor et Ménélas ; on voyait encore un mérite extrême dans l'agilité et la vitesse, soit pour fuir l'ennemi, soit pour le poursuivre.
Quant au recrutement de l'armée, chaque famille fournissait un fantassin; mais les héros eux-mêmes cherchaient parfois à se soustraire à cette obligation (2). Le butin pris en masse se partageait entre les chefs, qui le distribuaient à leurs soldats, dont c'était Tunique solde ; les villes vaincues étaient mises au pillage et rasées, les rois égorgés, les habitants vendus.
(1) ËscHTLE, dans les Sept devant Thèbes, et Jïuripidb, dans les Phéniciennes, nous montrent des devises sur les boucliers des épigones. Selon le premier, Capanée a un Prométhée avec Tëtincelle et ces mots : J'incendierai les cités; Ëtéocle, un soldat montant à Tassant, et cette inscription : Mars même ne nCorrétera pas; Hippomédon, un Typhée vomissant le feu; Hyperbius, un Jupiter foudroyant; Parthénope, le Sphinx terrassant un Thébain ; Polynice, la Justice qui le conduit, avec ces paroles : Je te rétablirai; Tydée, la Nuit, c'est-à-dire un champ noir parsemé d'étoiles, et la lune au milieu. Selon Euripide, au contraire, Capanée avait un géant soutenant la terre sur son dos ; Adraste, une hydre dont les tètes enlèvent des enfants sur les murs de Thèbes; Hippomédon, un Argus aux cent yeux; Parthénope, Atalante, sa mère, tuant le sanglier d'Étolie ; Polynice, les cavales qui déchirent Glaucus; Tydée , la dépouille d'un lion. Dans l'un ni dans l'autre Amphiaraûs n'a de devise, parce que oO Soxelv apiaTo;, cùX* elvou bùti : H II ne veut pas paraître bon, mais l'être » (Eschyle, 598). Dirat-on que c'était une invention de ces poètes? Mais Ernupros suivait très exactement l'histoire, et reprochait à Eschtlb de s'en être écarté. Ainsi, dans Électre, y. 524^ il blâme le passage des Choéphores d'Eschyle, v. 166, où Électre reconnaît les cheveux de son frère Oreste sur la tombe d'Agamemnon. De tonte manière, Eschyle était contemporain de la bataille de Marathon (490 ayant J.-C.), et il suffirait, indépendamment de l'autorité d'Homère, à prouver l'antiquité d'une coutume renouvelée dans le moyen Age et par l'héroïsme d'apparat du seizième siècle.
(2) Ainsi, Achille se déguise en jeune fille, Ulysse feint d'être fou, Ëchépôle offre un superbe cheval à Agamemnon pour qu^il le laisse jouir tranquillement de sçs richesses à Sicyone, sa patrie.
DEUXIÈME ÉPOOUE.
Méuxa. On trouve dans Homère For, l'argent, Tétain, le cuivre et le bronze, mais non le fer. Le mot ehalcos, 4ans son poèmei veul dire cuivre, puisque c'est avec ce métal que se font les trépieds, les casques, les boucliers et les cuirasses. Sidéras ne signifie pas non plus fer, mais un métal peu malléable et fragile, le bronze probablement. Les Dactyles et les Curètes avaient cependant apporté en Phrygie Tart d'extraire le fer, et nous voyons dans VOdyssée des marchands qui en portent en Italie pour Péchanger contre le cuivre, auquel on donnait aussi le nom de cypros, parce qu'on en tirait une grande quantité de Tile de Chypre.
Durant les dix années que les Grecs restèrent campés en corps d'armée, ils durent faire des progrès dans l'art militaire, et substituer la tactique à la force insensée , qui consistait uniquement dans le nombre et la valeur personnelle. Il n'y avait toutefois dans leurs rangs aucune uniformité : l'un se couvrait d'armes d'étain, l'autre de bronze, ou de cuivre, ou d'or; celui-ci se servait de la lance, celui-là de l'épée; qui combattait à pied, qui sur un char; chacun pensait à soi et à ses propres soldats. Le casque des héros d'Homère est généralement d'airain, sans visière ni mentonnière. Le cimier était généralement surmonté d'une plume ; celui d'Achille portait un grand panache d'or, et celui d'Hector une crinière.
La cuirasse, en airain, couvrait depuis le cou jusqu'à l'abdomen, et se bouclait sur le dos. Achille tua Polydore par derrière, lorsqu'il se baissait, et que les attaches d'or, trop larges, laissaient la cuirasse s'ouvrir {Iliade, XX, 413). La cotte de mailles descendait jusqu'aux genoux (Àxaiûv x*^xoxtT(4vci)v). Il n'est aucunement fait mention de gantelets. Les cothurnes étaient d'un cuir épais, et montaient au-dessus des genoux.
Quelques héros sont appelés cavaliers, quoique peu d'entre eux, pour ne pas dire aucun, combattissent à cheval, mais sur un char à deux roues attelé de deux, trois ou quatre chevaux, ayant chacun un nom. Andromaque pansait les chevaux de son mari , mettait de l'orge dans leur mangeoire, et les jours de combat les réconfortait avec du vin. {Iliade, Vin, 187.)
Les chars de guerre avaient sur le devant un siège pour le cocher, qui cependant conduisait quelquefois à cheval {Iliade, XIX, 395). Les chevaux avaient la bride et le mors, de longues rênes en cuir, la poitrine et les flancs garantis;
il n'est question ni de ferrure ni d'éperons» bien qu'Aristophane parle des chevaux aux pieds de cuivre (xa\xoxp(ST(i)v ?xT7(i)v; Chevaliers, 513). Xénophon enseigne la manière de durcir et d'arrondir le sabot des poulains , sans mentionner les fers; la cavalerie romaine elle-même n'en faisait pas usage.
Xénophon dit que Gyrus réforma les anciens chars troyens, parce qu'ils ne servaient que dans les escarmouches, bien que montés par les plus vaillants guerriers; de sorte que, pour trois cents chars portant trois cents combattants , il fallait douze cents chevaux et trois cents cochers choisis parmi les plus braves et les plus fidèles {Cyropédie^ VI, 1). Les roues des nouveaux chars furent plus fortes, et l'essieu plus long. Le siège, placé en avant « était en forme de tour, d'un bois épais, où le cocher, armé de toutes pièces, et n'ayant que les yeux à découvert, était enfermé jusqu'à la hauteur des coudes. Deux faux étaient attachées aux deux extrémités de l'essieu, de manière que le char n'était pas moins meurtrier que la lame du guerrier qui le montait.
Ils avaient des femmes pour leurs plaisirs ou pour qu'elles F«BmM. leur donnassent des enfants; mais jamais, dans les poèmes homériques, on n'aperçoit la trace d'un sentiment d'amour. Parmi tous les prétendants qui aspirent à la main de Pénélope, il n'en est pas un qui cherche à mériter son affection ; Télémaque lui-même parle durement à sa mère (1). Achille n'est pas amoureux de sa belle esclave , et Ménélas reprend tranquillement Hélène , qui est restée dix ans avec Pâris. C'était une possession dans laquelle on avait troublé Ménélas ; il la recouvrait et tout était dit. Une femme, devenue prisonnière^ passait dans les bras du vainqueur, qui la rendait mère quelquefois, et l'abandonnait à quelque compagnon de servitude. Le passage le plus touchant pour les affections domestiques que possède l'antiquité, les adieux d'Hector à Andromaque, n'exprime presque d'autre tendresse que celle de ce héros pour son fils; il n'est ému que par rapport à lui. Cette Andromaque, qui aurait dû se parer du titre de veuve d'Hector, et se montrer fière lorsque, rapportant l'eau puisée à la source du Messéis et de l'Hypérée, elle entendait dire :
(1) a Remonte maintenant dans tes appartements, et occnpe-toi de tes travaux, la quenouille et la navette; ordonne à tes femmes, t ma mère, de travailler de toute leur force : converser au milieu d^hommes réunis est le soin propre de Thomme. » Odyssée^ I.
C'est la veuve du plus vaillant dompteur de coursiers, Andromaque subit les embrassements de Pyrrhus, fils du meurtrier de son époux ; puis elle contracte de nouveaux nœuds avec le Troyen Hélénus. Hector avait acheté Andromaque moyennant plusieurs dons; La6rte avait donné vingt taureaux pour cette sage Euryclée quil honora toujours comme une chaste épouse. Aussi la violation de la foi conjugale étaitrelle regardée coihme une lésion au droit de propriété. Vulcain (car la société humaine est reproduite dans le ciel) surprend Vénus et Mars ensemble , et refuse de les délivrer si Jupiter ne lui rend pas les dons nombreux avec lesquels il a acheté sa fille; il ne relâche Mars que lorsque Neptune lui offre sa garantie que le dieu de la guerre payera Técot, le prix de l'honneur (1).
Nous n*y trouvons pas, cependant, les femmes cachées à Torientale au fond des sérails, et soustraites absolument aux regards des hommes. Andromaque sort seule avec sa nourrice pour aller au temple, chez ses belles-sœurs, à la tour d*Ilion, voilée de Télégant péplos, Hélène quitte ses appartements particuliers pour se montrer au milieu des vieillards troyens, qui s'écrient en la voyant qu'il est juste de souffrir pour elle. Cette Hélène, Glytemnestre, Médée, Phèdre, Ériphyle, ne sont rien moins que des modèles de chasteté; celles qui tombaient en esclavage perdaient jusqu'à leur individualité et se vendaient à l'encan.
Les femmes portaient des robes longues ajustées avec art et retroussées avec des agrafes d'or ; des bracelets, des cordelières en or et en perles, des pendants d'oreilles à trois rangs. Elles se fardaient le visage; mais il n'est jamais fait mention de poches, de boutons ni de linge. Non seulement elles s'occupaient à tisser et à filer^ mais elles faisaient encore le service domestique Laver, puiser de l'eau, allumer du feu, moudre le grain, étaient des travaux de leur compétence ; elles présidaient à la toilette des hommes, les menaient au bain, les parfumaient (3) et les mettaient au lit; car les
(1) Tà iwix^pià. Ody$sée,\m, 317.
(2) Une des plus belles allégories d*Homëre est ceUe où il dit qu*Hélëne savait composer on breuvage qui procurait Toubli : la beauté fait perdre le souvenir des maux.
(3) « Polycaste, la plus jeune fille de Nestor, après l'avoir lavé (Télé maque), Toignit d'une huile blonde et limpide. » Odyssée, m. a... Lorsqu'ils eurent été lavés par de pudiques servantes , frottées par eUes d'une huile blonde, revêtus de tuniques et de manteaux laineux... » Odyssée, IV.
PREMièRBS EXPÉDITIONS DES GRECS. 585
nombreux esclaves étaient retenus d*ordinaire aux champs.
La famille est beaucoup mieux ordonnée que ne l'indique FKmui*. rbistoire postérieure; il n'y a ni polygamie, ni concubinage adultère. La femme gouvernait la maison, et là se bornait son rôle. L'amour raffiné était inconnu ; hommes et dieux ne recherchaient que le plaisir. L'hommage à la femme et à sa vertu devait jaillir d'autres sources. Par des services ou des présents, l'époux acquérait la femme aimée, à laquelle ensuite, et suivant les moyens, on assignait une dot; dans le cas d'adultère, on restituait à l'époux ce qu'il avait donné. L'héritage se divisait, par égales portions, entre les enfants nés du mariage légitime.
Les propriétés étaient stables ; on Qn fixait les limites géométriquement, et des bornes de pierre les déterminaient. Le bouclier d'Achille décrit la manièi*e de procéder aux travaux agricoles. L'orge fut d'abord cultivée par les Grecs, et l'avoine beaucoup plus tard.
Ils labouraient la terre deux fois par an , et se servaient à Agriouitur*. cet effet de grossières charrues de bois traînées par des bœufs ou des mulets ; ils ne connaissaient pas la herse. Lors de la récolte, deux bandes de moissonneurs se plaçaient aux deux extrémités du champ, et avançaient jusqu'à ce qu'elles se rencontrassent; les javelles se mettaient dans des corbeilles ou des vases. Au lieu de battre le grain avec des fléaux, ils le faisaient fouler sous les pieds des bœufs ; une fois réduit en poudre dans des mortiers ou par des moulins à bras, ils pétrissaient la farine avec de la viande, sans levain, et en faisaient une pâte substantielle.
Gadmus donnant le jour à Sémélé, mère de Bacchus, signifie peutrôtre qu'il fut le premier à cultiver la vigne en Béotie. Le raisin vendangé était exposé durant dix jours et autant de nuits au soleil et à la rosée» puis, pendant cinq jours, mis à l'ombre en plein air; on le pressait le seizième, et le vin se conservait dans des outres. Ils savaient faire aussi une cervoise avec l'orge fermentée.
L'Attique fut redevable à Cécrops de l'olivier, qui y prospéra si bien ; on ne brûlait toutefois alors ni huile, ni suif, ni cire, mais des torches d'un bois résineux et odoriférant. Dans le jardin de La6rte fleurissaient des pommiers , des poiriers et des figuiers, mais Homère ne fait pas mention de la greffe; il ne parle pas non plus de l'éducation des abeilles, qui fut, dit-on, enseignée, ainsi que la manière de faire des fromages,
DEUXIÈME ÉPOQUE
par Aristée, roi d'Arcadie, probablement de race pélasgique.
Les villes nombreuses citées par Homère témoignent de la
culture et de la grande population de la Grèce; ces villes avaient des murailles, des portes et des voies régulières; au milieu se trouvait la place publique pour l'assemblée des citoyens, les fêtes, les tribunaux : elle était entourée de sièges en pierre pour les nobles.
L'ancien temple de Delphes était une hutte couverte de branches de laurier; TAréopage, une cabane d*argile. Que devaient être les habitations particulières ? elles étaient petites, et la plupart avaient une cour devant, et un jardin derrière. Les maisons des héros, spacieuses et ornées, brillaient de réclat du bronze et des métaux précieux, qui servaient encore à faire les sièges, les plats, les armes, les lits. Dans les splendides palais d*Homère,il n'est jamais question de marbre; ils sont soutenus par des poteaux, dans les enfoncements desquels on plaçait les armes, ou bien on les suspendait à des chevilles (1). Quoiqu'on n'en puisse pas bien comprendre la construction , il parait qu'ils consistaient en une enceinte de murs ; on y trouvait d'abord la salle et le portique, où l'on recevait les hôtes et où dormaient les étrangers ; venaient ensuite l'antichambre et la chambre à coucher.
(1) On peut lire dans V Odyssée ^ ch. IV, la description du palais de Ménélas, et la réception qui y fut faite à Télémaque. Voici quelle était la magnificence du palais d*Alcinoûs : « Uauguste palais du magnanime Alcinoûs brillait d'un éclat pareil à celui du soleil et de la lune. Depuis le seuil jusqu*au fond se prolongeaient deux resplendissantes murailles de cuivre massif, avec une bordure de métal azuré qui courait autour. Des portes d*or fermaient partout l'inébranlable maison. Dès le seuil de bronze s'élevaient de solides piliers d'argent qui soutenaient une architrave aussi d'argent, et un anneau d'or ornait les portes, des deux côtés desquelles étaient des chiens Alertes, en or et en argent, ouvrage de Vulcain... Dans toute la longueur des deux murailles, il y avait des sièges fixés çà et là, et couverts de fines étoffes, long et habile ouvrage des femmes de Schérie... Durant la nuit, de jeunes garçons sculptés en or sur des piédestaux, construits avec beaucoup d'art, tenaient des torches à la main et répandaient la clarté sur la table. » Odyssée ^ VII.
Les délicieux jardins d' Alcinoûs, la somptuosité de ses festins, le nombre de ses serviteurs, l'encens d'Arabie qui exhale son parfum de la grotte de la déesse, le lin plus fin que la pellicule de l'oignon, un vêtement dont les prétendants font cadeau à Pénélope, vêtement garni de ressorts qui s'étendent et se resserrent..., tout cela se trouve si peu en harmonie avec Achille occupé à tourner son rêti, et avec la princesse allant laver eUemême son linge au fleuve, que nous sommes portés à le croire le résultat d'interpolations postérieures.
Le toit était plat, et Ton faisait les portes assez solides pour résister aux invasions.
Homère parle de statues qui soutenaient les flambeaux Beauzrarti. dans le palais d*Alcinoûs, de figures dans Tagrafe du manteau d*Ulysse , surtout du bouclier historié d'Achille ; mais quand mèn^e on ne voudrait pas admettre une interpolation tardive, le poète attribue ces produits à Yulcain, ce qui peut-être veut dire qu'ils venaient du dehors, de la Lydie ou de la Crète. Ces œuvres exceptées, on ne trouve aucune trace de peintures ou de sculptures, ni de tout autre produit des beauxarts.
Les dieux d*abord n'étaient représentés que par des pierres brutes ou par des troncs d'arbres grossièrement taillés et revêtus d'étoffes. La première statue que virent les Grecs fut celle de Minerve, apportée d'Égypte par Cécrops ; mais bientôt ils se dégoûtèrent de tant de grossièreté, et leurs Dédales en firent de si naturelles qu'on les eût dites vivantes.
La description du bouclier d'Achille a fait mettre en question si Homère avait vu, en effet, des ouvrages semblables exécutés en métal, ou s'il avait créé par l'imagination un travail que la main aurait ensuite imité. Le doute ne peut exister à cet égard qu'autant que les arts de la Grèce passeraient pour les plus anciens. On savait déjà travailler l'ivoire pour en orner les lits, les épées, les sièges ; les héros faisaient usage de coupes , de bassins , de trépieds , de tasses d'or et d'argent. Nestor avait un bouclier incrusté d'or, et dans sa demeure un vase d'or à deux anses élégamment sculpté. On savait amalgamer Tor avec l'argent, y appliquer l'émail, allier la calamine au cuivre pour en faire le laiton ; si nous ne trouvons mention ni de sceaux, ni de bagues gravées, il est à croire que les Grecs apprirent bientôt des Égyptiens l'art de la gravure. De petites plaques battues à l'enclume recouvraient les cornes des génisses destinées au sacrifice, d'où semble résulter qu'ils n'auraient pas su réduire l'or en feuilles ni en fil. L'un des arts de l'époque héroïque consistait à fermer des coffres ou corbeilles au moyen de nœuds tellement compliqués, que d'autres que celui qui les avait faits ne pussent parvenir à les délier.
Après tout ce que nous avons dit précédemment, après les Géographie, voyages de Bacchus, dTBercule, de Thésée, de Persée, jusque dans les Uides, on doit s'étonner de l'ignorance des Grecs en géographie. Homère donne au monde la forme d'un disque,
DEUXIÈME ÉPOQUE
environné par le cours rapide da fleuve Océan : idée qni revient souvent chez les anciens. La voûte solide du firmament domine les airs, et sur sa courbe voyagent des chars qui portent les astres. Au matin le soleil sort de TOcéan oriental pour s'y plonger le soir à Toccident, d'où un vaisseau d'or, ouvrage de Yulcain, le ramène à l'orient par le nord. Sidon et le Pont-Euxin au levant, le détroit d'Hercule et l'Océan au couchant, l'Éthiopie au midi, la Thrace au nord, étaient pour Homère les limites du monde. Au-dessous régnait le Tartare avec les Titans, aussi éloigné de la terre que celle-ci du ciel (1). Ces idées vinrent souvent se mêler à la science, et se sont perpétuées jusqu'à nos jours chez les esprits vulgaires. Les seules parties du monde étaient l'Ëurope et l'Asie, séparées par le Phase, fleuve qui, d'après l'opinion commune, mettait en communication le Pont-Euzin avec l'Océan et la mer Intérieure. Le centre du monde était la Grèce, ayant elle-même pour centre l'Olympe, puis Delphes. Si, pour décider une question de confins, on s'en rapportait publiquement aux livres d'Homère, cela veut dire qu'on croyait à son exactitude en ce qui concerne la Grèce; mais, pour les pays éloignés, il n'a fait qu'enregistrer des notions absurdes ou contradictoires, acceptant toutes les fables qui couraient de son temps. Le voyage de Sparte en Afrique est pour lui chose téméraire et périlleuse (2). Alcinoûs, roi des Phéaciens, afin de prouver la grande habileté de ses sujets dans la navigation, affirme à Ulysse qu'ils pourraient le conduire jusqu'à l'île d'Eubée (3), que chacun sait fort peu distante de Gorfou. La navigation avait été d'abord gênée par les corsaires, jusqu'à ce que Minos P', roi de Crète, en eût purgé la
(1) HÉSIODE détermine cette distance égale à celle que parcourait une enclume en tombant durant neuf jours. Vulcain met une demi-journée à tomber du ciel sur la terre. Voy. G. Schlbobl, De Geographia Homeri commentatio Hanovre, 1788 ; Traité sur la géogiraphie politique de la Grèce héroïque. Maltb-Brun, dans le livre H de son Histoire de la géographicy résume les connaissances géographiques d^Homère.
(2) KtTvoç Y^P viov ^oOev clX^XouOsv 'Ex T«Âv àvOp(0ic«dv, SOev oOx SXicoitô 'EXOi{jLev, SvTtva icpwTov &YC09f VjXcdatv SeXXai Eç iciXaYoc \fM* tdTov.
(Odyssée, HI, 318 et suiv.)
(3) « Fût-ce encore au delà de TEubée que ceux des nôtres, qui Tont vue, disent la région la plus éloignée qui s'élève de la mer. » Odyssée^ VU.
mer. On attribuait aux Éginètes Tinvention de la navigation, ce qui ne signifie rien de plus que leur habileté dans cet art. Sous Érichthonius, troisième successeur de Gécrops, les Athéniens conquirent Délos ; cependant, trois cents ans après, il leur fallut demander des marins et des pilotes aux habitants de Salamine, pour faire passer Thésée en Crète. Us distinguaient seulement quatre vents, et ne faisaient usage que de la voile simple, en sorte que Dédale parut opérer un miracle lorsqu*il passa, vent debout, à travers la flotte de Minos. A coup sûr, Texpédition des Argonautes était alors une entreprise hardie. Il est vrai qu'il se trouva mille deux cents navires armés contre Troie; mais ils étaient très légers et n'avaient pas même d'ancres, invention étrusque ; on les attachait avec une corde ou on les tirait à sec. Ils n'avaient qu'un timon, qu'un seul mât, que l'on couchait sur le pont comme dans les petits bateaux; la carène ni les câbles n'étaient goudronnés, et les plus grands portaient cent vingt hommes. Le commerce, dans Homère, consiste uniquement en échanges (1).
Nous serions porté à croire que l'astronomie resta un secret Astronomie, de la science sacerdotale; car, dans un temps postérieur à celui où les Babyloniens et les Égyptiens y étaient si versés, Homère et Hésiode ne paraissaient rien connaître au delà des Hyades, des Pléiades, de Sirius, du Taureau, des deux Ourses et d'Orion; on dit môme que Pythagore enseigna le premier aux Grecs que l'étoile du soir est la môme que Lucifer.
Homère montre plus d'habileté en anatomie ; car toutes les blessures sont par lui exactement indiquées. Mais Achilleet Machaon font preuve de peu de science médicale lorsque l'un guérit Télèphe avec la pointe de la lance qui l'a percé, et que l'autre, pour fermer une blessure reçue du fils de Thétis, lui touche l'épaule et lui met dans la bouche un mélange de vin, de farine, d'orge et de fromage râpé. Ces héros sont pourtant vantés pour leur connaissance des simples, qu'ils devaient au centaure Ghiron (2), à la science duquel ses élèves Machaon, Podalire, Esculape, purent ajouter quelque chose, surtout alors que la chirurgie se sépara de la médecine. Pour ne rien dire des cures d'Esculape, consistant en
(1) Eumée, prince de Lemnos, envoie aux Atrides des navires chargés de vin, dont une partie est distribuée aux soldats, qui donnent en échange du bronze, ou du fer, ou des peaux de bœuf, ou des esclaves.
(2) Hésiode a chanté ses louanges. Voy. Pausanias, liv. IX, ch. xxzi.
DEUXIÈME ÉPOQUE
remèdes externes, incisions, chants et paroles mystiques (i), on trouva, vers cette époque, l'usage du laserpitium, de l'aristoloche, de la petite centaurée, puis celui des eaux minérales, près desquelles on élevait des temples àEsculape. Métaphysique. L'âme, suivant Homère , est une ombre qui suit le corps, qu'elle abandonne à l'heure suprême pour se rendre dans le séjour qui lui a été assigné dans la terre ou autour de la terre. Il personnifie même les songes, qu'il place dans les régions souterraines. Dans le onzième livre de l'Odyssée, il parle de l'ombre (etSoXov) d'Hercule résidant aux enfers, et aussitôt il ajoute : « Mais lui aussi, dans la société des dieux immortels, il se réjouit au milieu des festins. » L'âme serait donc divisée en deux parties, Tune inférieure, l'autre supérieure, tandis que, au commencement de VIHade^ les âmes sont « transportées aux enfers, et les dépouilles abandonnées aux chiens » ; c'est une des nombreuses contradictions que l'on rencontre dans les deux poèmes.
Poésie. La poésie était devenue profane, et, quoique l'on commençât (comme le fait Homère) par invoquer la Muse , on tournait en ridicule, non la Divinité, mais les dieux sacerdotaux. Parmi les hymnes attribués à Homère, hymnes certainement anciens, ceux qu'il adresse à Vénus et à Mercure sont de véritables satires. Dans les deux poèmes homériques, on trouve continuellement en face, et souvent en opposition, les deux croyances , le respect pour la Divinité et les aventures comiques des dieux. En vain les grammairiens ont défiguré ces passages en les ennoblissant; en vain les interprètes y ont cherché des allégories, je ne sais y voir que le génie critique introduit par les Hellènes dans les dogmes orientaux, ou les railleries qu'un peuple déversait sur les divinités d'un autre peuple.
pataiinne. La proclamatiou du libre arbitre dans Homère n'est pas un fait moins remarquable : il n'est pas aussi évident dans IVliade ; mais VOdyssée commence par une assemblée des dieux où Jupiter pose la question de la destinée et de laMiberté humaines : « Les hommes , dit-il , nous accusent d'être la « source du mal , et cependant eux-mêmes en sont la cause ; « c'est de leurs folles résolutions que dérivent les maux que « le destin ne leur avait point réservés. » U cite alors l'exem-
(1) PiNDARB, Pyth., lU, 84. Voy. aussi livre m, ch. xxn, du présent ouvrage.
PREMIÈRES EXPÉDITIONS DES GRECS. 59 i
pie d*Égisthe, qui aurait pu éviter tous ses malheurs s*il avait voulu écouter les dieux. A cela, Minerve ajoute qu'Égistbe a péri justement, mais que ce n'est point une raison pour qu'Ulysse doive soufifrir tant de disgrâces. Voilà l'objection perpétuelle du : Pourquoi le juste souffre-t-il ? Il souffre , parce qu'il a toujours commis quelque faute secrète, comme Ulysse qui s'était attiré la colère de Neptune ; il souffre, pour fortifier sa propre vertu ; il souffre (diront plus tard les chrétiens), par expiation et préparation.
' Le fatalisme oriental panthéistique condamnait les hommes, dès la naissance, à ces travaux, à cette condition. La liberté hellénique faisait prévaloir l'activité individuelle, si bien que, dans Homère, comme nous l'avons dit, les héros attaquent les dieux et les blessent. Dans les débats , ils ne s'en rapportent pas à l'interprétation du prêtre, mais ils emploient l'art de persuader et de s'insinuer; chaque personnage agit selon son propre caractère et les circonstances.
Ces croyances et la protestation continuelle d'Homère en faveur de l'individualité contre le fatalisme de la colonie sacerdotale nous expliquent l'éloge ou la critique des philosophes ultérieurs. Ceux qui rétrogradaient vers la tradition et voulaient conserver le passé le désapprouvent : Pythagore disait avoir vu aux enfers Hésiode et Homère, celui-là enchaîné à une colonne de bronze, celui-ci suspendu à un arbre et entouré de serpents, parce qu^ils avaient mal parlé des dieux. Xénophane, chef de l'école éléatique, dérivée de l'école pythagoricienne, reprochait à Homère d'avoir attribué aux dieux des actions qui sont des crimes pour les hommes ; Héraclite, l'homme des mystères, qui avait déposé ses écrits symboliques dans le temple de Diane, proposait de « chasser « Homère de la lice et de le souffleter (1) ». Thalès, au contraire, le philosophe ionien, qui proposa de ramener la doctrine traditionnelle aux principes élémentaires et simples de la raison humaine, professait une profonde estime pour les œuvres d'Homère, comme code moral ; Socrate avait la même opinion ; Aristote en fit une édition qu'il proposa à l'admiration d'Alexandre.
' La mort de Socrate fit connaître les dangers qui menaçaient le rationalisme, et combien le peuple d'Athènes aimait le
(1) Voir la vie de ces philosophes dans la pauvre compilation de Diogène Laërce, et un article de Binant sur la philosophie d'Homère, dans la Revue des Deux Mondes, 1841.
DBUXlèMB ÉPOQUE.
vieux symbole, au moins jusqu^au moment où il lui en serait offert un nouveau. Platon voulut donc restaurer le passé; mais, d'un autre c6té, son goût Tentraînait vers Homère; sentant que celui-ci était l'inspirateur de l'intelligence grecque, il chercha à lui donner une interprétation mystique. Dans VAlcibiade^ il avoue que « la poésie est remplie de sym- « boles énigmatiques que tous ne peuvent comprendre » ; puis, s'étant aperçu qu'il était impossible de trouver un mystère dans cette peinture franche et vraie des passions, des faiblesses, des incohérences humaines, il le bannit de sa République. Cette proscription resta sans e£fet, et l'influence dHomère s'accrut toujours davantage ; si bien que, dans la lutte du paganisme contre le (christianisme , on voulut attribuer à ses poèmes la même autorité que la Bible avait pour les chrétiens.
Homère est donc l'expression d'une époque critique, dans laquelle on démolissait la société sacerdotale au nom de la responsabilité personnelle, et l'on substituait l'observation à la foi aveugle du dogme. De là, ces hommes si vrais, ces actions si naturelles, cette peinture des phénomènes si positive, les infinies particularités de mœurs, domestiques ou publiques ; de là^ ces caractères, non uniquement bons ou mauvais, comme tous les écrivains savent les décrire, mais avec les gradations au moyen desquelles l'observateur distingue un homme d'un homme. Le naturel d'Achille est bon et généreux, mais en lutte avec l'orgueil de race et la violence du caractère; Ulysse possède le courage des temps héroïques, mais il est astucieux; Agamemnon est sombre, réfléchi, irrésolu ; Nestor, conteur et toujours prêt à louer le bon temps d'autrefois; Diomède, modeste et brave comme un paladin; Ajax, impétueux comme un sauvage. En somme, c'est la variété dans l'unité que le sentiment de l'art opposera toujours, comme l'objection suprême, à l'analyse de la critique.
Ce mélange de notions sublimes et d'enfantillages ridicules, ce Jupiter dont un simple signe de tète ébranle l'Olympe, et qui invite Thétis à fuir pour que Junon ne la voie point et ne le tourmente pas de sa jalousie, seront, pour quelques-uns, la preuve qu'un même auteur n'a pas composé ces poèmes; d'autres y verront un indice de l'altération que le désacord de la conscience apporta dans les traditions primitives. Mais, comme le nouveau polythéisme grec se fixe avec Homère, nous saisirons cette occasion pour nous arrêter sur l'un des éléments les plus importants de la civilisation.
DES RBtiGlONS BN GÉNÉRAL.