‹ Histoire universelleChapitre 70 sur 79 · OUI · texte numérisé non relu

OUI

tous les jours dans nos villes mille fables sur certains édifices et certaines figures. Le vase niliaque des Égyptiens, surmonté d'une tête avec les oreilles ornées de serpents, donna naissance chez les Grecs à un récit qu'ils rattachèrent à un héros de la guerre de Troie. Les coffres en forme de bœuf dans lesquels on renfermait, par une dévotion spéciale, certaines momies égyptiennes, produisirent la fable obscène de Pasiphaé. Les anciens, observant les rapports établis entre tous les produits dans la création, imaginèrent une chaîne qui liait la terre au ciel. Ainsi, dans le Bhagavad-Ghita, Krichna dit à Ardjouna : « Connais en moi la seconde nature, i( nature excellente et supérieure, dont Fessence est la vie a de l'univers que je soutiens. Je suis la création et la des- « truction de tout; rien n'est plus grand que moi, 6 Ard- « jounal Ce monde visible est suspendu à moi comme les « perks (Tun cnUiei^ au fil qui les retient, » Peut-être dans les symboles représentait-on, en effet, le monde comme suspendu à une chaîne. Ceux qui en donnaient l'explication, auront dit que Jupiter tenait toutes les puissances et tous les corps attachés à TOlympe par une chaîne d'or; Homère, ayant vu ce symbole et entendu le commentaire, en forma un récit épique qu'il encadra dans les événements de sa grande fable iliaque (1). Ici le symbole n'a pas encore perdu sa signification ; mais il en est d'autres dans le même poème dont le sens est devenu plus obscur pour nous : Junon suspendue dans les airs avec des enclumes aux pieds, Yulcain, Briarée, et autres créations monstrueuses, sont si peu en harmonie avec la claire et simple pureté de l'épopée homérique, qu'elles trahissent leur origine orientale et nous donnent la preuve que la poésie grecque elle-même, lorsqu'elle recherchait plus le sens philosophique et religieux que la beauté des formes, enfantait aussi ses monstres (2). Chaque âge, chaque peuple choisit à son tour, dans les

(1) « Je 8uiB le plus puissaDt des dieux; en veut-on la preuve! Suspendez au ciel une chaîne d*or à laquelle vous vous attacherez tous, dieux et déesses ; en tirant à vous, vous ne parviendrez pas à ébranler le grand Jupiter, raison suprême, en employant même toutes vos forces. Mais moi, si je le veux, je la ramènerai à moi avec la terre et la mer attachées à elle ; puis je nouerai cette grande chaîne à la cime de Timmense Olympe, et toutes choses pendront de sa hauteur : tant mon pouvoir remporte sur les foiHses des dieux et des mortels. » Iliade ^ VIII.

(2) Ainsi Uranus dépouillé de sa virilité dans Hésiode, Saturne dévorant les pierres, et autres mythes orphiques.

DEUXIÈME ÉPOQUE

inflomea de traditioiis primitives ainsi altérées, ce qui lai convient le et du clioMt. plus : Tenfance, des amusements, des contes, des fictions miraculeuses ; la jeunesse, les récits de la gloire des ancêtres; Tâge mûr, une morale parfois exagérée. Chacun y greffe quelque chose de ce qui lui appartient en propre; le climat, la tribu, le gouvernement, les mœurs, sont transportés de la terre au ciel, et l'invisible est expliqué par le visible, n en résulte que chaque mythologie devient l'expression de Taspect sous lequel la nature se montre à chaque peuple. Lies interminables récits du nègre tiennent de son goût à rester nonchalamment en place pour moins souffrir de Tar^ deur du soleil ; le Perse organise la cour céleste conformément à la hiérarchie terrestre qu'il a sous les yeux ; les dieux de llnde se baignent dans des lacs aux fraîches eaux et reposent parmi les fleurs ; l'imagination n'a point de frein pour ceux qui se plaisent dans la solitude. En vain chercherait-on à introduire chez un peuple la mythologie d'un autre ; la Yoluspa de l'Islandais paraîtrait bien étrange au Brahmane, et llslandais ne saurait comprendre les Yédas.

Parlez de religion à des GroGnlandais, et demandez-leur :

Qui a créé le ciel et la terre et tout ce que vous voyez?

À. Nous ne savons pas ; ou bien : Ils n'ont jamais été faits et ne cesseront jamais d'exister.

D. Avez-vous une âme?

B. Oui, certes. Elle peut croître et se détériorer; nos magiciens savent la soigner et la réparer, en donner une saine à celui chez qui elle est malade, en la tirant du corps d'un lièvre, d'un renne ou d'un enfant. Quand nous partons pour un long voyage, souvent notre âme reste au logis; lorsque nous dormons, elle s'en va errant hors de notre corps, à la chasse, à la danse, à des assemblées.

/>. Que devient-elle après la mort?

II. Elle va dans un séjour de bonheur au fond de l'Océan, où sont Torngarsuck et sa femme. Il y règne un été perpétuel, et le soleil ne s'y couche jamais ; il y a de belles eaux, une multitude d'oiseaux, des poissons, des veaux marins, et des rennes faciles à prendre ou déjà cuits dans une immense chaudière.

/>. Et tous vont-ils là?

R, Non ; seulement les bons, ceux qui travaillèrent beaucoup durant leur vie, qui accomplirent de grandes actions, qui prirent un grand nombre de baleines et de veaux marins,

DBS RBU6I

qui souffrirent longtemps, c Furent en naissant.

D. Gomment y vontrils?

R. Avec une grande pein* pour franchir une roche es<

/>. Mais ne voyez-vous p; il pas plus vraisemblable qi

It. Nous y allons aussi, d sus de Tarc-en-ciel, et la rou dans la même matinée arrii un Grofinlandais), y danser les autres âmes. Ces lueur précisément des âmes qui s tentes, près d'un grand la seaux en abondance. Quan et, s*il rompait ses digues Mais il ne va que des paress hommes laborieux est au endurent souvent la faim; repos par suite du roulem< chants et les jeteurs de s€ corbeaux qui les prennent

D. Et comment l'espèce 1

R. Kallak est éclos de la celle-ci donna le jour à un< Cablunaets, c'est-à-dire le^ ce motif, sont également la

D. Jusqu'à quand durera

^. n a déjà été détruit u rent, excepté un seul, qui en sortit une femme avec maintenant il est soutenu par le temps, qu'ils craquer si nos magiciens n'y pourvc

D. Qu'estrce donc que ce

R, C'étaient autrefois d( qui, dans différentes occas nous apparaissent enlumii qu'ils ont. Ces deux étoile dames qui se visitent ; cell voyage; celle qui est plus ces sept-là sont des chiens

DEUXIÈME ÉPOQUE

(Orion) sont des hommes qui, s*étani égarés en poursuivant des veaux marins, allèrent jusqu'au ciel. Malina, assaillie de nuit par son frère, s'enfuit et monta au ciel, où elle devint le soleil, et Anninga, qui la poursuivait, la lune; celui-ci tourne sans cesse autour de la jeune fille pour la joindre, mais en vain. Quand elle est lasse et épuisée (en décours), elle va quelques jours à la chasse du veau marin, puis elle revient réconfortée (1).

Nous ne nous écartons pas de notre thème eu exposant les opinions d'un peuple quel qu'il soit; mais, si vous comparez cette théogonie avec les autres, le contraste vous révélera ce que peuvent sur l'imagination les idées habituelles. Les croyances et les traditions y mêleront des éléments nouveaux. Quelquefois un mythe physique se greffé sur un récit vulgaire, ou un accident naturel sur un fait national, ou bien une légende héroïque sur une combinaison astronomique ; le héros monte parmi les astres, et c'est une série d'exploits qui indique le cours d'une planète, ou bien c'est la morale qui dicte un précepte sous le voile de l'allégorie. Le soleil devient Hercule, et les douze cases du zodiaque autant de travaux; puis. Hercule est pour les Grecs un aventurier; pour les Phéniciens, un fondateur de colonies; pour les Gaulois, un marchand ; c'est ainsi qu'Atlas représente le génie de la science, Prométhée celui de la civilisation délivré par Hercule vainqueur des nomades. Les différents peuples se mêlent; et une race sacerdotale arrive portant le nom même du dieu {%) dont elle introduit le culte dans sa nouvelle patrie; les populations plus grossières acceptent les rites et les dogmes de celles qui sont plus civilisées, comme elles accueillirent les Yédas dans l'Inde, ou comme dans la Chine, elles reçurent les livres canoniques remis en ordre dans la suite par Confucius. Souvent aussi les conquérants imposent leur culte aux vaincus, dont ils subjuguent ou abolissent les dieux ; d'autres, par un compromis, multiplient les divinités et établissent entre elles des catégories. Quelle lutte n'eurent pas à soutenir les Hébreux pour donner à

(1) Herdb&i Ideen zur Philosoph., etc., et Cranz, Histoire de* Groënknt^ dais,

(2) De là les nombreuses idoles qui, eu Grèce, passaient pour Tœuvre de Jupiter [liOKtxiç) : Apollon apporta lui-même son culte à Delphes, Cérès à Éleusis, etc. Voy. ScoL sur Pindarb, Olymp,^ XII, iO; et ScoL sur Aristophans, Oiseaux, 720.

DES BEUGIONS EN GÉNÉRAL

Jébovah la prééminence sur les dieux des Philistins I Ormuzd fut subjugué en Perse par Mithras, Brahma dans Tlnde par Siva et Vichnou, Osiris par Sérapis, Saturne par Jupiter ; ce sont les Titans qui escaladent le ciel de leurs prédécesseurs. Alors chaque peuple modifie la tradition selon son caractère, gai ou austère, poli ou grossier. Les Grecs, en s'agenouillant devant des idoles informes, leur communiqueront la vie et la beauté ; la grande déesse d'Éphèse, déposant ses voiles asiatiques et ses nombreux symboles, s'élancera, légère chasseresse et palpitante d'amour, à travers les montagnes. Apollon n'a plus les têtes multiples de Vichnou fait homme ; mais, doué d'une beauté accomplie dans toute sa personne, il parcourra la terre à grands pas en faisant résonner sur son épaule les flèches d'or de son carquois.

La civilisation vint plus tard altérer ces inventions, et l'on jj'jjjj^^, tenta d'expliquer l'opinion religieuse, c'est-à-dire de la convertir en conviction scientifique. Ainsi arriva-tril en Grèce lorsque, au temps de Pindare, les sentiments religieux se trouvèrent dominés par l'examen philosophique ; puis, ce ftit Euripide et les sophistes qui se prévalurent des légendes antiques pour répandre leurs conceptions souvent immorales, plus souvent pointilleuses; un fait se présentait-il à eux, ils voulaient en trouver la raison (1); le peuple avait-il attribué à un seul héros les sentiments et les actions de plusieurs, ils prenaient à tâche d'anatomiser les caractères, en leur attribuant des inclinations personnelles, de sorte que le type d'un siècle, d'une nation, se concentra dans un seul homme; ils furent secondés en cela par la poésie, qui effaçait les différences entre les cultes et les divinités partielles.

Ce fut ainsi que les dieux pullulèrent en mille façons, et B>j2j<j^<« que les origines des religions s'obscurcirent. Cette multipli- mycologie, cité confondit les noms et les idées, les temps et les nations, les symboles anciens et les nouveaux, les personnages universels et les individus, les êtres allégoriques et ceux qui étaient réels. Le vulgaire adorait et ne pensait pas ; ceux qui pensaient, auraient voulu accorder la raison avec la foi : c'est pour cela que, de Phérécide et Héraclite jusqu'à l'empereur Julien, les esprits s'appliquèrent à trouver aux mythes des interprétations philosophiques. Les stoïciens expliquaient

(1) Eschyle avait indiqué le châtiment de Promëthée; Euripide en puisa les motifs dans sa propre imagination.

OEUXliME ÉPOQUB.

matériellement les symboles et le§ religions ; Érfaémère ne voyaient dans les dieux que des grands hommes placés dans rOiympe; ceux qui défendaient le polythéisme réduit aux abois par le christianisme, prétendaient trouver dans la mythologie les mystères d'une sagesse sublime. Quelques modernes, poursuivant cette investigation, ont considéré les mythes comme des faits historiques altérés (1) ; d*autres n*y ont aperçu que des symboles astronomiques (S) ; Bacon y a découvert des germes cachés de doctrine morale et sociale (3); Vico, les premières conceptions de la raison, les fruits printaniers de Timagination, les commencements de Tordre social, voilés sous des fictions sévères et des formes sensibles (4). D'autres y ont vu un ensemble de connaissances physiques représentées sous forme d'allégories; quelques-uns, un simple jeu de fantaisie. Tous se trompent, parce qu'ils sont exclusifs. La mythologie est, à nos yeux, l'une des formes les plus riches de la tradition de l'humanité, embrassant en deux grands rameaux les événements antiques et les antiques croyances. Elle nous offre comme un débris du monde primitif, resté pour continuer les religions ou commencer l'histoire ; mais nous l'avons vue sortir d'éléments si hétérogènes, les nuages qui l'enveloppaient ont si souvent changé d'aspect, selon la position et les passions de ^ ceux qui regardaient, que, dans notre conviction, pour aucun peuple elle ne saurait offrir un accord raisonnable ; aussi n'est-ce que par fragments que nous avons tâché de nous en aider pour retracer l'histoire des temps obscurs. Moni*. Toute religion se compose de croyances ei de morale; quelles que fussent les premières , les prêtres tendirent toujours à répandre la seconde au moyen du culte. Les idées s'en altérèrent néanmoins selon les opinions, les besoins ^ les passions, parce que deux principes opposés 7 le sensua-

(1) BiANCBiNi, la Storia universaU provata coi monumenti; UsafeRius. avant eux Diodorb de Sicile, et, dans le siècle dernier, Banisr, la Mythologie et les fables expliquées par ^histoire. Quelques modernes ont fait de ce système uneyéritable plaisanterie en changeant Pbaétonet Bellérophon en deux astronomes ayant échoué au beau nûlieu de leurs observations, Piris en un rhéteur composant une harangue sur le mérite des trois déesses, etc.

(2) Dupuis, Origine de tous les cultes.

(3) De Sapientia veterum,

(4) Passim. Mais voir surtout une note au chapitre xxx de la demièr« partie du livre de Constantia jurisprudentis.

DBS RELIGIONS EN GENERAL

lisme et la barbarie, s'associent toujours dans Tantiquité. UAstarté des Phéniciens, la grande déesse des Syriens à Hiérapolis , TAnalti des Arméniens , avaient pour prêtresses des courtisanes et commandaient le sacrifice de la pudeur ; de même en Grèce, à Rome, à Chypre, à Corinthe, en Sicile, des rites infâmes se célébraient en Thonneur de Flore, deMutinus, de Gybèle, de Bacchus; des images obscènes ornaient les temples de TÉgjrpte , ainsi que ceux de Pompéi et d'Herculanum. Des fables aux honteuses amours semblèrent inventées pour rassurer les consciences et pécher sous la garantie des dieux. Il est vrai qu'en même temps on trouvait des prêtresses vierges à Dodone , à Éphèse , dans les thesmophories ; et c'étaient les divinités voluptueuses qui imposaient elles-mêmes cet état, ou, du moins, une abstinence temporaire, pour une neuvaine peut-être, avant la solennité (1).

Mais une autre idée , celle d'une grande faute et d'une rédemption possible, suggère les sacrifices, qui n'ont pas tant pour objet de faire hommage des prémices à la divinité miséricordieuse, que de déjouer les puissances des ténèbres, et de détourner sur la victime les châtiments encourus (S). C'est, dans ce but, qu'on choisissait les animaux de plus grand prix; on alla même jusqu'aux sacrifices humains, et leur extension prouve que l'erreur la plus redoutable est celle qui , dans sa nature intime , se mêle à un sentiment profond mais confus de la vérité.

Dans le même temps où l'on sanctifiait la volupté , des victimes humaines souillèrent les autels de presque toutes les nations antiques. La Grèce elle-même ne fut pas exempte de cette barbarie, non seulement au temps des Argonautes , puis quand Agamemnon et Aristodème immolaient leurs propres filles, mais bien plus tard; en effet, le sixième jour du mois thargélion, les Athéniens sacrifiaient un homme et une femme pour la santé publique (3) , et Thémistocle égor-

(1) OviDE.'Metam., X, 434.

(2) Les Védas contiennent les moyens révélés ponr éviter les trois peines, c*est-à-dire le mal qui procède de nous, des objets extérieurs et des causes supérieures. Le principal moyen est le sacrifice : « Celui qui accomplit un aswamedha (immolation du cheval) acquiert touB les mondes, triomphe de la mort, expie les péchés et les sacrilèges. »

(3) Cette cérémonie s'appelait xaOof 6v» purgation. Y. J. Tzsrzàs, ChiL, V, 23 ; Vin, 239. - Mbursius, Lect., Ub. IV, 22, et GrMcia feriata, lib. IV, m Thargeliii,

DEUXIÈME ÉPOQUE

geait deux jeunes garçons pour se rendre les dieux propices dans le combat de Salamine.

Il est vrai que vouloir juger des mœurs par les croyances serait souvent une cause d'erreur. Les Romains sacrifiaient à la Peur; Lucrèce avait de la dévotion pour Ténus, tandis que le Kalmouk , bien qu*il adore une idole d'argile , ne se plie pas aux douces doctrines du lamisme. Toujours les enfants de la chair se séparèrent de ceux de l'esprit, et l'autorité de la loi morale ne saurait être anéantie par les fables religieuses. C'est vers l'accomplissement de cette loi éternelle que les hommes dirigeaient leurs actions , plutôt que vers l'imitation des dieux; bien qu'obscurcie, la croyance en un Dieu supérieur ne périt jamais. C'est pour cela que Zaleucus inscrivait en tète de sa législation qu'avant tout il importe de connaître la nature de Dieu ; on jurait par les dieux et l'on redoutait d'encourir leur colère. Apollon Pythien proclamait que la piété des morieb est aussi chère aux dieux que VOlympe lui-même. Pindare chantait que la sagesse dérive de Dieu (i), que Dieu est le modèle des rois, qu'il créa et enseigna tout ce qu'il y a de beau au monde (2); Cicéron disait plus tard que tout ce qu'il y a de beau et de bon vient de Dieu , et que des hommes vient tout ce qui est mauvais (3). C'étaient là, toutefois, des sentences de philosophes, tandis que le vulgaire, qui n'était pas instruit à leurs écoles , avait sous les'yeux trop de déplorables exemples, sans parler même de l'innombrable foule d'esclaves qui croupissait sans divinités et sans morale.

Les religions ne furent donc pas l'invention des prêtres; l'imposture ne fit que les adopter, et propager des songes pour des réalités. Les premiers prêtres sont représentés par le patriarche de la tribu, qui offre le sacrifice, conserve la mémoire des révélations divines et des connaissances primitives, dicte au nom de Dieu les commandements moraux, c'est-à-dire ceux de la justice, et les applique aux cas journaliers. En se répandant au milieu de gens grossiers, les prêtres les trouvent occupés de satisfaire aux besoins et aux divers emplois de la vie matérielle , de sorte que c'est à eux que reste le privilège du savoir qu'ils ont le temps de cultiver; ils sont astronomes, physiciens, médecins, historiens.

(1) Olymp., X, 10.

(2) Stobbb, tit. 48, 63.

(3) De Natura deontm, U, 35; lU, 39.

DBS RËUGIONS HiN GÉNÉRAL.

Voilà pourquoi les sciences s*offrent d*abord sous Taspect religieux; les germes de la civilisation se propagent sous le voile des cosmogonies religieuses; car, depuis les thesmophores jusqu'à nos missionnaires, la religion a toujours été considérée comme le principal moyen d*arracher les peuples à la barbarie.

Mais peu d'hommes savent résister à la tentation du pou- Myturet. voir. Sentant combien la science et le culte les rendent supérieurs au vulgaire, les prêtres songent à ne lui communiquer que ce qui est nécessaire pour assurer leur puissance, et ils enveloppent le reste d'un voile épais. Alors les mythes cosmogoniques, de simples qu'ils étaient, deviennent multiples et compliqués; les connaissances livrées à la foi implicite des contemporains, comme vérités absolues, sont déposées dans des symboles; la tradition primitive est étouffée de plus en plus, et d'obscures métaphores, des caractères mystérieux , des expressions énigmatiques , confondent l'intelligence et égarent la conscience (i). De là, deux doctrines,

(1) Les écrivains qui ont traité des mystères sont :

Mbursius, Sleusina^ sive de Cereris Eleusirue sacro et festo,

Sainte-Croix, des Mystères de Fantiquité; Paris, 1765.

Lentz a ajouté des notes précieuses à la traduction allemande de cet ouvrage. P.-N. Rollb, Recherches sur le culte de Bacchus, symbole de la force reproductive de la nature, coruidéré sous ses rapports généraux dans les mystères cTÉleusis, et sous ses rapports particuliers dans les Dionysiaques et les Triétériques; Paris, 1824.

A. Van Dalen, de Oraculis veteimm ethnicorum dissertationes sex; Amsterdam, 1700. L*ouvrage est des plus importants, mais il manque de vues larges et coordonnées, qui se font aussi désirer dans celui de

J. Orodbck, de Oraculorum veterum qux in Herodoti HMs continentur natura, commentatio ; Oœttingue, 1786. — Sur les oracles et les sibylles : Fabricius, BibL grseca, t. I, 136 et suiv.

Fréret, Sur les recueils des prédictions écrites qui portaient le nom de Musée, de Bacis et de la Sibylle, t. XXIII des Mémoires de V Académie des insanptions.

B. Thorlacius, Libri sibyllistainim veteris Ecclesije crisi subjecti; Copenhague, 1815.

A. Majus, £i6uXXt)i; Xô^o; IA ; Milan, 1817.

Clavier, Mém, sur les oracles anciens; Paris, 1818.

Patne Knioht, Inquiry intothe symbolical language, ouvrage qui remporte peut-être sur tous les autres.

— Voyez encore sur les mystères de Cérès et de Proserpine, et sur les mystères en général : Voss, Veber den Ursprung mystischer Tempellehren, dans le tome 11 de ses Lettres mythologiques, Stuttgard, 1827; Lobbck, Aglaophamus, 1829; 0. Mûller, article Eleusinia de VAllgemeine Encyclopxdie, de Halle, l'« section, vol. XXXIIl, 1840; Prbller, Demeter und

DEUXIÈME ÉPOQUE

Fune ésoténquêy intérieure et secrète, plus voisine de la vérité, mais souvent souillée de pratiques magiques; l'autre exotériqne, qui, secondant la disposition de la foule à divi* niser la nature, abuse des images, et mêle les idées du monde sensible à celles du monde moral (i). La première était enseignée dans les mystères aux prêtres seuls ; mais , lorsque ceux-ci étaient vaincus par les guerriers , ou qu'ils traitaient avec eux, peut-être se trouvaient-ils obligés d'en initier quelques-uns à leur secret; ce qu'ils faisaient à la suite de longues et difficiles épreuves.

Cependant, comme la religion publique, pour servir à l'art, perdait chaque jour de sa profonde signification, et détournait par le polythéisme de l'unité du principe universel, laquelle est le but de toutes les investigations philosophiques, les penseurs durent chercher quelque chose de meilleur, et se sentirent plus libres dans la réflexion; plus la religion publique s'abaissait, plus ils firent d'efforts pour satisfaire d'eux-mêmes aux besoins de l'âme, en cherchant les rapports vrais entre celle-ci et Dieu. Homère ne parle pas des mystères ; d'oîi l'on pourrait conclure qu'ils prirent naissance dans l'âge de transition , entre les fantaisies de l'imagination et les premières réflexions de l'âge mûr.

La base principale des mystères était le secret; il fut conservé avec une telle jalousie, que toute la curiosité de l'érudition n'a pu en découvrir que quelques cérémonies extérieures. Les hommes ayant l'habitude de considérer comme chose très sainte ou très criminelle ce qu'ils ne comprennent pas , les bruits les plus divers coururent au sujet des mystères, considérés ou comme un dépôt de vérités sublimes , ou

Persephone^ Hambourg, 1837; puis ses articles Bleusinia, Mysieria, Persephone, ThesmophoHa de la Real Encyclopédie de Pauly; Haupt, Sur les Éleusinies, dans les Archives de philologie et de pédagogique, en alIemaDd, II, 2 ; Stuhr, die Religions système der Hellenen, p. 377-492 ; Oerhard, Prodromos, et Hyperboreisch-Romische Studien; Creuzsr et OtnoNiAur, 3^^ partie du t. III des Religions de l'antiquité; Lbnormant et de Wittb, Élite des monuments céramographiqties ; Ch. Maonin, Études sur les oHgines du théâtre antique, Paris, i838.

(1) LoBBCK suppose que rorigine des mystères Ait cette superstition qui faisait croire qu*un peuple pouvait aliéner à un autre ses dinnités nationales s*il parvenait à connaître leur nom et leurs rites ; ce qui rendait à ce sujet le secret très important. Il nous semble que c^est encore là an de ces cercles vicieux dans lesquels tombent souvent les spéculations bistoriqaes, et par suite desquels on suppose précisément ce qu^il s*agit de troirreF.

Digiti

DEUXIÈME ÉPOQUE

de certaines formules proverbiales et concises qui demeuraient inintelligibles aux esprits moins éclairés ; si jamais le secret s'en trouvait violé, elles devenaient une source d'erreurs nouvelles par la diversité des interprétations (1). Les symboles mêmes sous lesquels elles étaient voilées , pouvaient être différemment interprétés et enfanter ainsi d'autres illusions.

Hérodote vénère les orgies orphiques. Platon dit : <c Je n'ose alléguer ici la doctrine enseignée dans les mystères , que nous sommes ici-bas attachés à un poste que nous ne pouvons abandonner sans permission. »

Quand le christianisme combattait l'idolâtrie, les défenseurs de celle-ci s'ingéniaient à la soutenir en montrant que les doctrines secrètes différaient de celles qui étaient divulguées. Olympiodore, dans un commentaire sur le Phédon, que M. Cousin a lu à la Bibliothèque royale de Paris, dit : « Dans les cérémonies sacrées, on commençait par la lustration publique (xa6(ip(Tct;icdv8Y)[ioi) ; puis venaient les purifications plus secrètes (dwof fintotépai) ; les réunions (<iu<rrd(jti<), puis les initiations ([jLirï^<T£u:), enfin les intuitions (liroimCat) leur succédaient. Les vertus morales et politiques correspondent aux lustrations publiques ; les vertus purificatrices qui détachent du monde extérieur, aux purifications secrètes; les vertus contemplatives, aux réunions; ces mêmes vertus dirigées vers l'unité, aux initiations; enfin l'intuition pure des idées, à l'intuition mystique.

c< Le but des mystères est de ramener les âmes à leur principe, à l'état primitif et final , c'est-à-dire la vie eh Jupiter, de qui elles sont descendues avec Bacchus,qui les y reconduit. Ainsi l'initié habite avec les dieux, selon le degré des divinités qui président à l'initiation.

« On a deux espèces d'initiations : celles de ce monde, qui sont pour ainsi dire préparatoires, et celles de l'autre, qui complètent les premières.

« La philosophie et la mythologie s'accordent. Celui qui

(i) Pausanias dit que les Sages de la Grèce enveloppaient leurs pensées de formes énigmatiques, au lieu de les exposer ouvertement (VIII, Arcadie, 8) et que la concision était le caractère de renseignement religieux {Béotie, 30). Saint Clément d* Alexandrie dit dans le livre V des Stromates : « Tous les ihéologues étrangers ou grecs révèlent les causes des choses, et enseignent la vérité au moyen d^énigmes, de symboles, d^allégories, de métaphores et semblables figures. »

DES RBUGIONS EN GÉNÉBAL.

s'applique peu volontiers à la première n'en recueille pas les fruits ; de même celui qui s'arrête au premier degré de l'initiation.Quand Socrate dit que l'âme est plongée dans la fange, il veut dire qu'elle s'abandonne et cède aux choses extérieures, et se fait corps pour ainsi dire ; lorsqu'il dit qu'elle est reçue parmi les dieux, il entend qu'elle vit de la même manière et sous la même loi que les dieux. »

La morale y était fondée sur la connaissance des pouvoirs divins par lesquels la nature est fécondée. L'initiation dans laquelle sont représentés le passage de Tétat sauvage à la civilisation (1), et les peines et les joies d'une vie future, était accordée en récompense à la vertu (2). Il est certain que les dogmes des mystères contribuèrent efficacement à former l'esprit public dans la Grèce et l'Égypte, et profitèrent à l'éducation morale, au développement de la pensée, à la vie; ils l'emportèrent de beaucoup sur la mythologie vulgaire et^ la poésie, en montrant, avec une profondeur plus sévère , la nature humaine et les relations avec le monde invisible. Mais le secret faisait naître un grand nombre d'erreurs, et la fraternité jurée dans les ténèbres produisait de graves abus ; il parait d'ailleurs que les opérations magiques n'y étaient pas étrangères. Ainsi donc, là encore^ comme dans tout le reste des croyances antiques, la vérité avait perdu son guide intérieur : à côté d'un mysticisme sublime s'établissaient de mauvaises et dangereuses doctrines.

Ce que nous savons sur les mystères concerne spécialement ii»iti»«ont. ceux d'Éleusis; ils doivent avoir été introduits de l'Égypte et de l'Asie par Eumolpe et Orphée, les deux mystagogues les plus fervents (3). Les rites de l'initiation vinrent aussi de

(1) Dans les mystères d^Éleusis, le néophyte entrait reyétu de peaux de bétes sauvages.

(2) Hippocrate ayant secouru les pestiférés, les Athéniens décrétèrent qu*il serait initié aux mystères de Cérès.

(3) LoBBCK, qui a rassemblé, dans son Aglaophamtis (1. 1), tous les témoignages anciens sur Tintroduction des mystères à Éleusis, se montre frappé de la contradiction des documents qui pourraient jeter du jour sur la Téritable origine de ces rites antiques. Il ressort cependant des faits généraux qu'il a constatés : que des Thraces ont pénétré, à une époque très reculée, dans TAttique et à Ëleusis ; 2^ qu'ils y ont soutenu une guerre, soit contre les Athéniens, soit contre les habitants d'Éleusis; 3^ qu'un roi d'Athènes sacrifia une ou plusieurs de ses filles à la Cérès-Proserpine dont les Thraces apportaient le culte avec eux ; que l'établissement des mystères de Cérès fut la condition de la paix ; et qu'un Thrace appelé Eumolpe

DBUXiteE ÉPOOUB.

l*Égypte, et nous connaissons en partie ceux qui 8*y pratiquaient dans les mystères dlsis. L'ordre de Tunivers y était symbolisé, et le néophyte devait triompher dans sa lutte contre les quatre éléments. 11 traversait d*abord seul , une lampe à la main, des souterrains mornes et ténébreux, à l'extrémité desquels se trouvait un gouffre profond taillé à pic; il fallait qu'il y descendit par une échelle en fer appliquée contre la paroi escarpée. Arrivé presque au bas, une ouverture lui permettait de gagner un sentier en spirale qui le conduisait au fond du précipice; un initié suivait de loin le néophyte, auquel son retour en arrière aurait coûté la vie.

A cette profondeur, l'initié indiquait au néophyte deux grilles, Tune de bronze, Tautre de fer, derrière lesquelles s'étendaient d'interminables galeries éclairées par des lampes et des torches. 11 l'introduisait par la grille de bronze, ^qui, en retombant sur lui, faisait retentir ces cavernes d'un fracas sinistre. Alors commençait l'épreuve du feu; après avoir longtemps erré dans ce labyrinthe, le néophjrte ren« contrait trois hommes armés qui lui proposaient ou de re* brousser chemin, ou de rester pour toujours dans ces souterrains, s'il ne sortait vainqueur de toutes les épreuves. Choisissait-il le dernier parti, soudain éclatait une lumière éblouissante; il avait devant lui une voûte embrasée comme une fournaise, et il devait, pour la traverser, marcher à travers une grille de fer rouge, en posant le pied dans les interstices serrés des barres dont elle était formée. Bientôt après, il devait se précipiter dans un torrent, large, profond, impétueux, et le passer à la nage avec sa lampe. Parvenu sur l'autre rive, il trouvait les vêtements qu'il avait laissés au bord opposé, et arrivait à un pontrlevis au bout duquel était une porte d'ivoire. Lorsqu'il avait tenté en vain de l'ouvrir, il saisissait deux anneaux qui y étaient attachés , et le pont se dérobait aussitôt sous ses pieds ; un tourbillon de vent éteignait sa lumière, et il restait suspendu sur un abîme; enfin les anneaux cédaient et le déposaient au seuil d'une porte d'ébène. LÀ, les épreuves étaient terminées. Un huissier le conduisait, les yeux bandés , devant le collège assemblé, qui lui adressait des questions; après y avoir répondu, il était introduit; un prêtre lui retraçait toute sa vie passée^

a été le premier pontife de ces rites, qui n^auraient donc pas TEgypte ponr patrie. Yoyex à ce sujet une note de M. A. Maury, dans la 3* partie du t. m des ReligioTU de tantiquité, p. 131 à 137; Paris, 1851.

DES REUGIONS KN GÉNÉRAL.

lui exposait les statuts de Tinitiation, et lui faisait les menaces les plus terribles pour le cas où il en divulguerait ou en violerait les lois. L'initié, agenouillé, la pointe d'une épée sur la gorge, jurait fidélité et discrétion ; après quoi, on lui ôtaille bandeau, et le mystère 8*offrait à ses regards.

Est-ce là de Thistoire ? est-ce de la poésie ? Qui pourrait assigner les limites de Tune et de Taulre ?

Les oracles furent, dans la main des prôtres, un autre ins- o^ne. trument de civilisation et de puissance très efficace. Dans les siècles éclairés, l'homme cherche une pâture à ce désir si naturel de prévoir l'avenir dans l'observation du passé, et dans ce long enchaînement de faits antécédents et successifs, qui sont ou que l'on regarde comme des causes et des effets ; mais, quand la disette de souvenirs rend difficiles les calculs de la prudence, les esprits grossiers sont assez enclins à réclamer des dieux le conseil et la prévision. Nous pourrions encore voir dans les oracles une réminiscence des prophéties, au moyen desquelles Dieu avait levé le voile de Tavenir aux regards de ses élus.

Les Égyptiens ne croyaient pas qu'il fût au pouvoir d'aucun^^omme de prophétiser; c'était pour eux le privilège des dieux, et seulement dans quelques temples déterminés, parmi lesquels le plus célèbre était celui de Jupiter Ammon. Ce fut de là et de la Phénicie que vinrent ceux de la Grèce, qui exercèrent tant d'influence sur la destinée de ce pays, en concentrant et en régularisant l'autorité que les prophètes isolés avaient chez d'autres peuples (1). Au milieu des orages de la démocratie grecque, les prêtres, observateurs calmes, pouvaient donner de bons conseils et prévoir les conséquences des faits; leurs réponses étaient donc dictées, non par

(1) Comme danilmil, où U prophète était une oppoeition tout ensemble et une turveillanoe pour le gouyernement; chei lee Ghananéens, Balaam* Le recueil de Van Dalen sur les oracles est précieux : De oraculii vêtê^ rutn êthnicorum diaertatianei sex, Amsterdam, 1700; mais il y manque des Tuee larges et combinées, que Ton voudrait encore trouver dans Qito« DKCK, de Oraculorum veierum qum in Herodoti librii eontineniur natura, annmentntio; Gœttingue, 1786. Sur les oracles et les sibylles, voir i

Fabricius, Bibliotheea grmca, 1. 1, p. 130 et suiv.

Famrr, Sur lee PrédicHone écritee qui portaient le nom de Mutée, de Bade et de la Sibylle, t. XXIII des travaux de TAcadémie des inscriptions.

CLAYua, Mém. tur lee oi*aelee ctneiens.

Peut-être Patnb Kniobt leur est supérieur, Inquhry into the eymbo^ lical Umguage,

DEUXIÈME ÉPOQUE

rinspiration divine, mais par les simples calculs tle la prudence. Pour peu qu*on se rappelle que les amphictyons se réunissaient près de Toracle de Delphes, on comprendra Timpor tance que prit celui-ci, importance telle qu'il devint un nouveau lien pour la confédération hellénique. L*imposture des prêtres et Tastuce des hommes d*État auront très certainement contribué à Tillusion des oracles, qui savaient à temps caresser les puissants, peuples, rois ou philosophes (1). L'ambiguïté même des réponses aidait à les faire trouver véridiques C'était aussi quelquefois la réponse qui amenait les événements ; car la confiance ou le découragement qu'elle excitait produisaient l'audace ou l'hésitation qui coi^tribuent tant au succès. *

Cependant nous voyons plus d'une fois les oracles donner prise au sarcasme, soit lorsqu'on demandait comment Apollon, le dieu de la poésie, faisait des vers bien inférieurs à ceux d'Homère; soit quand un prêtre, comme dans Lucien, s'écriait : 0 temple, tu es mon champ, ma vigne, la boutique qui me vaut tout mon revenu. En effet, on dut abuser des oracles, tant pour satisfaire la curiosité particulière que pour tirer parti de la dévotion crédule; mais on ne peut nier qu'ils aient été un moyen puissant de civilisation. Une de leurs réponses suffisait pour faire accepter au peuple ce qu'il aurait refusé à de longs raisonnements. C'est ainsi que Thémistocle persuada aux Athéniens d'abandonner leur ville aux torches incendiaires des Perses; ce fut de Delphes que sortirent les conseils qui soutinrent le courage national et animèrent le patriotisme dans la lutte généreuse contre l'invasion étran-

(1) Ils assuraient à Alexandre qu^il était fils de Jupiter. La Pythie philippise, disait Démosthène. Quand Lycurgue vint la consulter, elle 8*écria : Es- tu un dieu au un homme ? Le dieu te commande de donner des lois à Sparte, Auguste voulait, malgré la loi, épouser Livie, qui était enceinte, et Toracle répondit qu'aucun mariage n'avait de plus heureuses suites que lorsque Ton prenait une femme déjà fécpndée.

(2) Crésus demande à Toracle s'il fera bien de marcher contre Cyms, et Toracle lui répond : Si Crésus passe le fleuve, un grand empire tombera. Que ce soit la Perse ou la Lydie qui su ccombe, le dieu aura deviné juste. 11 répond à Pyrrhus, qui s'avance contre les Romains : Aio te, jEaeidas, Romanos vincere posse^ amphibologie des plus habiles. Un homme riche s'enquiert de l'instituteur qu'il donnera à son fils : Homère et Pythagore. Le fils meurt, et l'on interprète la réponse en ce sens que le jeune homme devait en effet aller chez les morts pour les écouter. Trajan, avant d'attaquer les Parthes, véut connaître l'oracle de Sérapis, qui lui envoie des verges brisées : c'est signe de victoire ; mais pour qui?

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DEUXIÈME ÉPOQUE

suspendue aussi, et dont la main tenait un fouet de cordes métalliques, résonnaient sous l'impulsion du vent. Celui qui interrogeait Trophonius devait se purifier; on examinait alors les entrailles des victimes, et, si le résultat était propice, on menait le consultant, de nuit, au fleuve Hercynus, où il était oint par deux enfants, qui le conduisaient à la source et lui donnaient à boire r«au du Létbé et celle de Mnémosyne, de l'oubli et du souvenir. Lorsqu'il avait prié devant la statue de Trophonius, revêtue d'une tunique de lin et ornée des bandelettes sacrées, il se dirigeait vers l'oracle, sur une montagne au sommet de laquelle était une enceinte de pierres blanches avec des obélisques d'airain. Là s'ouvrait, au fond d'un antre artificiel,* un pertuis étroit où l'on descendait par de petites marches, au bas desquelles on trouvait une grotte si basse qu'il fallait y pénétrer en rampant. A peine y étaiton entré, qu'on se sentait entraîné par une force inconnue dans des lieux où l'avenir se faisait connaître aux uns par des visions, aux autres par la voix de l'oracle. On en sortait les pieds en avant, et l'on était conduit dans la chapelle du bon génie, où l'on écrivait, après avoir repris ses sens, ce que l'on avait vu ou entendu; les prêtres faisaient l'explication (1).

(1) Trophonius était, selon la fable, un célèbre architecte minyen, fils d'Erginus, ou de Valens et de Phronia. Il avait construit, de concert avec son frère Agamède, le temple d'Apollon à Delphes et le monument où la roi de Uyria, en Béotie, renfermait ses trésors. Pausanias raconte que les deux frères avaient placé, dans le mur eitérieur de ce dernier édifice, une pierre qui s'enlevait aisément du dehors. Ils pénétraient ainsi jusqu'au trésor, où ils puisaient à volonté. Le roi s'en aperçut et plaça dans l'intérieur un piège où Agamède fut pris. Trophonius, ne pouvant le délivrer, lui coupa latéte, qu'il emporta pour qu'on ne pût reconnaître quels étaient les spoliateurs. La terre engloutit Trophonius en punition de son crime. Plutarque et Pindare disent, au contraire, que les deux frères ayant demandé à Apollon une récompense pour le temple qu'ils lui avaient élevé, il promit en effet de les récompenser le septième jour, et que, ce jour venu, ils s'endormirent d'un éternel sommeil. Quoi qu'il en soit, une longue sécheresse ayant désolé la Béotie quelque temps après la mort de Trophonius, la Pythie ordonna de le consulter. On découvrit l'antre où il avait disparu, qui devint l'un des plus célèbres oracles de la Grèce. 0. Mullsr croit cette légende antérieure à celle que les Grecs recueillirent chez les Égyptiens au temps de Psammétichus. Le principal caractère du mythe de Trophonius est, selon lui, agraire. Les anciens supposaient que l'agriculture établissait des rapports entre le monde souterrain et le monde extérieur. Extraire les métaux précieux des entrailles de la terre, et récolter le blé qu'elle produit, leur paraissait une espèce de larcin fait aux divinités infernales. L'architecte qui perçait les murailles pour ravir un trésor se rapprochait de celui qui ouvre le sein de la terre pour lui oon-

DES RBUeiONS BN GÉNÉRAL.

Jupiter Ammon donnait ses réponses par les mouvements de sa statue, qui se penchait à droite ou à gauche; le bœuf Apis à Memphis, et les poissons à Limyra, par leur disposition à manger ou non. Celui qui voulait interroger Mopsus apportait sa demande dans un billet scellé qu'il déposait sur Tautel; puis, enivré, il s'endormait sur les plumes des victimes, et Taugure se tirait du songe qu'il avait eu. On jelait les sorts à Préneste et à Antium ; ailleurs , ceux qui désiraient savoir l'avenir se bouchaient les oreilles , et il leur était révélé par les premières paroles qu'ils entendaient en sortant du temple.

Nous ne nous arrêterons pas à parler des augures tirés du vol et du chant des oiseaux, des vers d'Homère qui tombaient les premiers sous les yeux, des entraillês des victimes, des songes, de mille accidents naturels , tous ces modes n'étant que des moyens privés ; mais nous ne saurions passer sous silence le plus illustre entre tous les oracles, celui de Delphes, que Tite Live appelle l'oracle commun du genre humain. Le premier temple, ainsi que nous l'avons dit, n'était qu'une hutte construite de branches de laurier; le second fut un tronc dans lequel les abeilles vinrent déposer leur miel ; le troisième, construction admirable de Yulcain, fut englouti par la terre; le quatrième fut l'œuvre d'Agamède et de Trophonius; le cinquième, des Amphictyons. Le dieu répondait par la bouche de la Pythie, choisie parmi les vierges de Delphes, et âgée de plus de cinquante ans : elle ne devait ni se parfumer avec des huiles^ ni se vêtir de pourpre ; dans les sacrifices, elle n'offrait que de l'orge et ne brûlait que du laurier. D'autres femmes ne pouvaient pénétrer dans le sanctuaire; mais elles alimentaient le feu, qui ne devait jamais s'éteindre.On ne saurait dire de quelle quantité de dons l'enrichissait l'insatiable curiosité des peuples et des particuliers. Les législateurs la consultaient sur leurs institutions ; les généraux, sur leurs expéditions; nations et rois, sur le paix et la guerre, l'administration et la justice. Il y avait dans les républiques des magistrats exprès pour interroger l'oracle ; aussi peut-on dire qu'il gouverna durant longtemps la Grèce, en tempérant les abus de la démocratie comme ceux de la tyrannie. On venait de loin consulter la Pythie , de

fier des semences, et plus tard Ini ravir ses moistons. Cicbron {De Nat, Deor., lU, 27) identifie Trophonius avee Mereare ou THermès Chthonius, auquel les Athéniens consacraient des vases remplis de semences de tonte espèce.

DBUXlèME éPOOUB.

TAirique même et de Rome; mais une singularité inexplicable jusqu'ici est la correspondance que les oracles de la Grèce entretinrent avec ceux des pays étrangers, principalement avec ceux d*Ammon en Libye et des Branchides à Milet (1).

Gomme notre intention est de ne nous occuper des oracles que sous le rapport historique, nous n'approfondirons pas davantage leur nature, et nous ne ferons que mentionner les sibylles, prophétesses dont il est plus facile de critiquer l'histoire fabuleuse que de nier l'existence (2).

Ce que les anciens en racontent est si incertain, si obscur, qu'il est impossible d'en tirer quelque chose de raisonnable. Quelques-uns en comptent dix; d'autres plus, d'autres moins; Tacite ne sait s'il y en eut une ou plusieurs. Élien croit qu'elles furent quatre. Elles auraient fleuri 800 ans avant Mo!se; la plus ancienne serait la sibylle persique, appelée Sambéthé ; les autres sont désignées par les noms de Del-

(1) Aprè8 Toracle de Delphes, le plus renommé fut celui de Dîdyme à Milet. Il ayait été fondé par Branchus, dont ses prêtres prirent le nom de Branchides; ils se retirèrent dans la Sogdiane au temps de Xenès. On peut encore compter, parmi les oracles célèbres, ceux d^ApoUon à Claros, de Mars en Thrace, dé Mercure à Patras, de VénujB à Paphos et à Aphaca, de Minerve à Mycènes, de Diane en Colchide, de Pan en Arcadie, d'Esculape à Épidaure, d^Hercule à Athènes et à Cadix, etc.

(2) Ceux qui aiment les étymologies ont fait dériver sibylle de oCoç etde^ovXi^, conseil divin.

Les oracles de la sibylle que nous possédons aujourd'hui furent inventés par des chrétiens (ou par les gnostiques), qui demandaient aux anciennes croyances un appui pour la leur, que Ton combattait. Us étaient déjà connus de saint Clément, qui, dit saint Justin, cita quelques-uns de ces oracles dans l'épi tre aux Corinthiens; Flavius Josèphe les cite aossi. Us sont reproduits souvent par quelques Pères de TÉglise du deuxième siècle, et plus encore du troisième.

Cette collection se compose de huit livres : le I** traite"* de la création, du péché originel et du déluge ; il est évidemment tiré de la Genèse, et même particulièrement de la version des Septante ; le II* traite du jugement final; le III* de TAntéchrîst; le IV*, des Romains jusqu'à Lucius Yerus ; le VI*, du baptême de J.-C. ; le VII*, du déluge et de la destruction d'autres monarchies ; le VIII*, de la fin de Rome et du monde. Les suivants manquent jusqu'au XIV*, qui fut découvert dans la bibliothèque Ambroisienne par le cardinal Angelo Mal : il se compose de 354 vers grecs, et prédit que Rome sera détruite, son nom même oublié, puisqu'elle sera réédifiée sur des principes nouveaux.

Voy. Jo. Opsopobus, £t6vXXixo( X9'n9\tùiy h. e. Sibyliina oracula, cum mterpret. lat, Sbb. Castauonis; Paris, 1599.

n en a été fait une édition plus complète à Paris, i856, 2 vol. in-8.

REUGION CHEZ LES GRECS

phique, Guméenne, Érythrée, Samienne, Gumane, Bellespontine, Phrygienne, Tiburtine, et la Libyque, fille de Jupiter et de Lamia.

La plus ancienne prophétie sibylline est rapportée par Pausanias à propos de la bataille d'iEgos-Potamos. Les sibylles jouent dans Thistoire de Rome le môme rôle que Toracle de Delphes dans celle de la Grèce. Tout le monde connaît l'aven* ture de la sibylle Érythrée avec Tarquin, et des livres qu'elle lui présenta. Quels qu'ils fussent, ils périrent du temps de Marius dans l'incendie du Capitole; nous ne savons même pas en quelle langue ils étaient écrits ; mais ils devaient être en grec, puisque le sénat chercha à réparer cette perte en recueillant les sentences de cette prophétesse qui circulaient en Grèce, et surtout dans Érythrée et l'Ionie. Athènes avait déjà, lors de la guerre du Péloponèse, un de ces recueils, qui donnaient beau champ aux interpolations au gré de la politique et de l'imposture, et le sien était très estimé.

Auguste et Tibère ordonnèrent, comme le sénat l'avait fait plusieurs fois auparavant, de purger les livres sibyllins de toutes les interpolations. Ils ne furent pas détruits lorsque les premiers empereurs chrétiens montèrent sur le trône, et Julien les consulta encore en 363, dans le temple d'Apollon Gapitolin. Stilicon, général d'Honorius, les fit brûler en 405.

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