‹ Histoire universelle de l'église catholique ... avec une table générale méthodique et très complèteChapitre 10 sur 24 · Ma SS.,2i sept · texte numérisé non relu

Ma SS.,2i sept

[De 1024 àiOH

che de Gracie, de sept archevêques, de quarante-sept évêques et de trente-cinq abbés. Il s'y trouvait, de France, les archevêques Hélinard de Lyon, liéger de Vienne et Hugues de Besançon; les évêques Adalbéron de Metz, Main de Rennes, Hugues de Nevers, Isembert de Poitiers et Arnold de Saintes, avec plusieurs abbés, du nombre desquels étaient saint Hugues de Cluny, Waleran de Saint- Vannes, Gervin deSaint-Riquier et Pérénèse de Redon. Le Pape y avait cité plusieurs évêques ou abbés dont la cause n'avait pu être terminée au concile de Reims. Nous avons déjà vu quel en fut le résultat pour Hugues, évêque de Langres, et pour Gelduin, archevêque de Sens.

L' évêque de Dol, en Bretagne, et ses prétendus suffragants, ne comparurent pas au concile de Rome, où ils avaient été cités dans le concile de Reims, pour rendre raison du refus qu'ils faisaient de reconnaître l'archevêque de Tours en qualité de leur métropolitain. Ainsi le Pape saint Léon les excommunia, et il notifia l'excommunication à Eudes, princ'e des Bretons, à Alain, comte de Cornouailles, et aux autres seigneurs bretons. « J'ai trouvé, dit le Pape, dans les écrits des anciens, que tous les évêques de votre province doivent être soumis à l'archevêque de Tours, et, dès le temps des Papes Nicolas et Léon, on a porté contre eux des plaintes au Siège apostolique sur leur désobéissance, ce qui a obligé nos prédécesseurs de les excommunier. On nous a réitéré les mêmes plaintes au concile de Reims, et nous avons ordonné que votrearchevêque comparût à notre concile de Rome avec ses suffragants, pour se justifier tant sur cetarticle quesur la simonie dont lui et eux sontaccusés.Nousavons aussi ordonné que des envoyés de l'Église de Tours se trouvassent au même concile. Ils s'y sont rendus; mais ni vos évêques ni leur chef n'y ont paru. Ainsi nous les excommunions tous par l'autorité de Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit^ par celle de saint Pierre et par la nôtre, non-seulement pour leur désobéissance à l'Église de Tours, mais encore pour crime de simonie, et nous vous mandons, Irès-chers lils, de vous séparer d'eux avec tous les fidèles. Que si votre archevêque et ses -

suffragants croient avoir des moyens de défense contre l'archevêque de Tours et contre l'accusation de simonie, qu'ils se présentent au concile que nous tiendrons, Dieu aidant, à Verceil, le d" septembre prochain; nous y écouterons volontiers leurs raisons'. »

Le Pape Léon IX canonisa, au concile de Latran, saint Gérard, un de ses prédécesseurs dans le siège de Toul. Dans le décret qu'il en publia, avec l'approbation du concile, il ordonneque saint Gérardsoithonoréle 23 avril, et il se réserve l'honneur de lever de terre ses reliques.

Mais la plus importante décision de ce concile de Rome, ce fut la condamnation de Bérenger, qui avait commencé, quelques années auparavant, à dogmatiser en France contre la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Les hérésies qui s'étaient élevées jusqu'alors n'avaient pas fait grand progrès en Occident; leur patrie naturelle semblait être l'Orient, spécialement la partie grecqueetConstantinople,qui devaity mettre le sceau par sa séparation d'avec Rome. Depuis le milieu du onzième siècle l'esprit de ténèbres, voyant son empire assuré dans l'Orient par la grande hérésie de Mahomet et par le schisme de plus en plus formel des Grecs, transporta le fort de la guerre en Occident. A partir de cette époque jusqu'à nos jours la révolte contre Dieu et son Église n'a cessé de seproduire sous uneforme ousousune autre. Ses deux principales sources sont la convoitise et l'orgueil, la corruption du cœur et la corruption de l'esprit. De là la simonie et l'incontinence dans les clercs; de là, chez certains princes temporels, la prétention de mettre leur caprice à la place de la loi divine interprétée par l'Église ; de là, chez des esprits vifs, mais superficiels, inconstants, vaniteux, téméraires, la manie d'innover dans les doctrines anciennes, convoitise cl orgueil qui poussent Bérenger, mais que Luther et Calvin finissent par ériger en principe sous le nom de réforme. Voltaire et Rousseau sous le nom de philosophie .

Une cause occasionnelle pour Bérenger de devenir novateur, ce fut l'impulsion pour les

' L:\hbo, t. î), p. 993,

et l'ère chr.]

sciences et les lettres qui se fit sentir vers la fin du dixième siècle et continua dans le onzième. Les savants se voyaient honorés des rois et des Pontifes, devenaient Pontifes euxmêmes, comme Fulbertde Chartres et le Pape Sylvestre II. De là une certaine émulation entre les diverses écoles des monastères et des cathédrales; de là, pour des esprits médiocres, mais vaniteux, la tentation de se jeter dans des opinions nouvelles pour se distinguer de la foule. Le bienheureux Fulbert de Chartres voyait ce péril et ne nép;ligeait rien pour en préserver ses nombreux disciples. Parmi eux était Bérenger luimême; mais il ne profita guère des salutaires avis de son maître. Fulbert ne l'ignorait pas ; car, en l'an 1028, étant au lit de la mort et apercevant Bérenger parmi ceux qui venaient le visiter, il fit signe qu'on lefît sortir, parce qu'il voyait, dit-il, un dragon auprès de lui.

Bérenger était né à Tours, dans les premières années du onzième siècle, d'une famille honnête, et y fit ses études dans l'école de Saint-Martin ; Vauthier, son oncle, était chantre de cette église. De Tours il alla à Chartres, où il étudia sous Fulbert, avec Adelman, depuis évêque de Bresse. Fulbert les exhortait à suivre exactement les traces des Pères sans s'en écarter. Bérenger, de retour dans sa patrie, lut reçu dans le chapitre de Saint-3Iartin du vivant du roi Robert; avant l'an 1031 on le chargea du soin de l'école, et il remplit successivement les fonctions de trésorier et de camérier. Il fut ensuite fait archidiacre d'Angers par Hubert de Vendôme, évêque de cette ville. Il souscrivit en cette qualité à l'acte de la consécration de cette église par Thierri, évêque de Chartres, enl040. Quoiquearchidiacre d'Angers, il continuait ses leçonsàTours, où il se faisait une grande réputation de savoir, passant pour très-éloquent, pour habile grammairien et excellent philosophe. Néanmoins tout le monde n'en pensait pas de même, et ceux qui l'examinaientde près trouvaient que sa science était plus superficielle que solide, qu'il abusait dessophismes de la dialectique, qu'au lieu de répandre de la clarté sur les questions obscures, il embrouillait les choses

les plus claires, qu'il affectait de nouvelles définitions de mots, une marche pompeuse, d'avoir une chaire plus élevée que les autres, de parler lentement et d'un ton plaintif, d'avoir la tête enfoncée dans son manteau, comme un homme toujours absorbé dans la méditation. Avec tous ces dehors il captivait l'admiration des ignorants. Lui-môme s'admirait encore plus et se croyait bien supérieur à tous les savants.

Sa propre vanité commença à le démasquer et à le confondre. Un savant Lombard venant à passer à Tours, Bérenger l'invita à une dispute ou conférence publique; il espérait facilement vaincre l'étranger et par là augmenter sa gloire. Le contraire arriva ; Bérenger fut confondu et demeura court. Ses disciples, surpris de sa défaite, abandonnèrent son école et allèrent fréquenter celle de l'étranger.

Cet étranger, venu d'Italie, se nommait Lanfranc. Il était né à Pavie, d'une famille de sénateurs, et son père était du nombre des conservateurs des lois de la ville. Lanfrancle perdit en bas âge, et, comme il devait lui succéder dans sa dignité, il alla à Bologne étudier l'éloquence elles lois. Son séjour en cette ville fut long, mais aussi il y fit de grands progrès. De retour à Pavie il s'acquit une grande réputation dans le barreau, enseigna publiquement le droit civil et composa quelques traités sur cette matière. De Pavie il passa en France, et, après sa dispute littéraire avec Bérenger, s'arrêta quelque temps à Avranches, oùil futsuivi de plusieurs disciples de grande réputation et ouvrit une école ; mais, considérant combien il est vain de chercher l'estime des créatures, il résolut de chercher uniquement à plaire à Dieu, et voulut même éviter leslieux où il y avait des gens de lettres qui pourraient lui rendre honneur.

Cependant un jour, allant àRouen, comme il passait sur le soir par une forêt au delà de la rivière de Riile, il rencontra des voleurs qui, lui ayant ôté tout ce qu'il avait, lui lièrent les mains derrière le dos, lui couvrirent les yeux du capuchon de son manteau, l'éloignèrent du chemin et le laissèrent attaché dansdes broussailles épaisses. En cette extrémité, ne sachant que devenir, il déplorait

son infortune. Quand la nuit fut venue, étant . rentré en lui-même, il voulut chanter les louanges de Dieu et ne le put, parce qu'il ne l'avait point appris. Alors il dit : «Seigneur, j'ai tant employé de temps à l'étude, j'y ai usé mon corps et mon esprit, et je ne sais pas encore comment je dois vous prier. Délivrez-moi de ce péril, et, avec votre secours, je réglerai ma vie de telle sorte que je puisse vous servir. » Au point du jour il entendit des voyageurs qui passaient et se mit à crier pour leur demander du secours. D'abord ils eurent peur; puis, remarquant que c'était la voix d'un homme, ils s'approchèrent, et, ayant appris qui il était, ils le délièrent et le ramenèrent dans le chemin. Il les pria de lui indiquer le plus pauvre monastère qu'ils connussent dans le pays. Ils lui répondirent : « Nous n'en connaissons pas de plus pauvre que celui qu'un certain homme de Dieu bâtit ici proche; » et, lui en ayant montré le chemin, ils se retirèrent.

C'était l'abbaye du Bec, commencée sept ans auparavant par le vénérable Herluin. Quand Lanfianc y arriva il trouva ce bon abbé occupé à bâtir un four, où il travaillait de ses mains. Après s'être salués l'abbé lui demanda s'il était Lombard, le reconnaissant apparemment à son lat)gage. «Oui, répondit Lanfranc, je le suis. — Que désirez-vous? dit Herluin. — Je veux être moine, » réponditil. Alors l'abbé commanda* à un moine nommé Roger, qui travaillait de son côté, de lui donner le livre de la règle, comme saint Benoît ordonne de la faire lire aux postulants. Lanfranc, l'ayant lue tout entière, dit qu'avec l'aide de Dieu il observerait volontiers tout ce qu'elle contenait. Après quoi l'abbé, sachant qui il était et d'où il venait, lui accorda sa demande. Il se prosterna sur le visage et baisa les pieds de l'abbé, dont il admira dès lors l'humilité et la gravité *.

Herluin était gentilhomme du pays. Son père, Ansgot, descendait des premiers Normands qui vinrent de Danemark; sa mère, lléloïse, était parente des comtes de Flandre. Herluin fut élevé par Gislebert, comte de Brionne, petit-fils du duc Richard I", et, de

> Acta SS., 28 mai. Acia SS, Ord. S. Bened., scct. C,

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tous les seigneurs de sa cour, c'était celui qu'il chérissait le plus, car il passait pour un des plus braves et des plus adroits aux armes de 1oute la Normandie. Son mérite était connu du duc Robert et des princes étrangers. Il avait déjà trente-sept ans, et vivait dans l'état le plus agréable selon le monde, quand il commença à s'en dégoûter et à rentrer en lui-même. Il allait plus souvent à l'église, où il passait quelquefois les nuits à prier. Il venait plus rarement à la cour du comte de Brionne; ce n'était plus la même application aux armes, la même propreté en ses habits; tout son extérieur était négligé. Souvent il jeûnait tout le jour, et, mangeant à la table du comte, il ne prenait que du pain et de l'eau. Il en vint jusqu'à ne vouloir plus montera cheval et à ne monter que sur un âne. On s'en moquait et on le traitait d'insensé; mais il demeurait ferme en sa sainte résolution et passa trois ans en cet état.

Un jour le comte Gislebert voulut lui donner, pour le duc Robert de Normandie, une commission qui devait tourner au préjudice d'un tiers; Herluin s'y refusa. Le comte, irrité, ravage ses terres : Herluin ne s'en émeut pas; le comte vexe les pauvres de ses domaines; Herluin vient le trouver et lui dit : « Emportez, si vous voulez, ce qui est à moi; mais rendez leur bien aux pauvres qui n'ont mérité votre indignation par aucun crime, p Api ès (le longs débals le comte le prit à part et lui demanda contidemment ce qui l'avait rendu si rétif, après avoir été si dévoué. Herluin répondit en versant des larmes abondantes •. « En aimant le siècle et en vous obéissant j'ai grandement négligé et Dieu et moi-même; uniquement appliqué à ce qui est du corps, je n'ai reçu nulle instruction pour l'âme. C'est pourquoi je vous prie, si jamais j'ai bien mérité de vous, permettezmoi de passer le reste de ma vie dans un monastère, sauf mon amour pour vous, et donnezà Dieu ce que j'ai eu jusqu'à présent. » Le comte, ému jusqu'au fond de l'âme, ne put l'entendre jusqu'au bout et se sauva dans une chambre pour pleurer; il avait aimé Herluin jusqu'alors comme son vassal il l'aima dès lors comme son seigneur; après l'avoir comblé d'honneur il lui laissa la libre

del'èrechr.) DE L'EGLISE

disposition de sa personne, de ses biens et de tous ceux de sa famille.

Aussitôt Hcriuin commença à bâtir un monastère dans une de ses terres nommée Borneville, et, non content de conduire l'ouvrage, il travaillait de ses mains. Il creusait la terre, portait sur ses épaules les pierres, le sable et la chaux, maçonnait lui-môme, et, en l'absence des autres, il amassait ce qui était nécessaire pour leur travail. Il jeûnait tous les jours et ne mangeait qu'à la fin de la journée, après avoir fini son ouvrage. C'était l'an 1034; Herluin avait quarante ans et ne savait pas encore lire, suivant l'usage de quelques nobles de ce temps-là. Il commença donc à apprendre les premiers éléments des lettres, et il fit tant de progrès qu'il étonnait les plus savants par la manière dont il pénétrait et expliquait le sens des Écritures. C'était un effet de la grâce divine, mais aussi de son application extraordinaire ; car il employait aux études presque toute la nuit pour ne rien perdre du travail de la journée.

Voulant apprendre la vie monastique il alla à un certain monastère, et, après avoir faitsa prière, il s'approcha avec grand respect de la porte de la maison, comme si c'eût été la porte du paradis; mais, voyant des moines bien éloignés de la gravité de leurprofession, il en fut troublé et ne savait plus quel genre de vie il devait embrasser. Alors le portier, le voyant entrer plus avant et le prenan t pour un voleur, le saisit par le cou de toute sa force et le tira hors de la porte le tenant aux cheveux. Herluin souffrit cet affront sans dire une parole. A Noël il alla à un autre monastère de plus grande réputation ; mais il vit les moines, pendant la procession, saluer en riant les séculiers d'une manière indécente, montrer avec complaisance leurs beaux ornements, et s'empresser à qui entrerait le premier, jusque-là que l'un donna à celui qui le pressait un tel coup de poing qu'il le fit tomber à la renverse, tant les mœurs desNormands étaient encore barbares. Toutefois, la nuit suivante, étantdemeurépourprierenun coinde l'église, il vitavec grande consolation un moine qui, sans le voir, vint se mettre auprès de lui et demeura en prières jusqu'au lour, tantôt prosterné, tantôt à genoux.

Ne trouvant donc point de monastère à son gré, il revint à celui qu'il bâtissait et en fit consacrer l'église par Herbert, évéque de Lisieux, qui en môme temps lui donna l'habit monastique, et, trois ans après, comme il avait déjà rassemblé plusieurs disciples, il l'ordonna prêtre et abbé. Herluin continuai montrer l'exempledutravail. Après que l'office était achevé à l'église il marchait le premier aux champs, soit pour labourer, soit pour semer, soit pour porter du fumier ou le répandre, soit pour arracher des épines; tous travaillaient et revenaient à l'église à toutes les heures de l'office. Leur nourriture était du pain de seigle et des herbes cuites au sel et à l'eau; encore n'avaient- ils que de l'eau bourbeuse. La mère de Herluin se donna aussi à Dieu et se retira auprès de lui pour laver les habits des moines et leur rendre toutes sortes de services.

Quelque temps après Herluin quitta Borneville pour transférer son monastère à un lieu plus commode, nommé le Bec, du nom d'un ruisseau qui y passe, et en peu d'années il y bâtit une église et des lieux réguliers ; mais comme les besoins du monastère l'obligeaient d'agir beaucoup en dehors, il lui fallait un hommecapablede contenir les moines endedans,etil était forten peinede le trouver quand Dieu lui envoya Lanfranc, l'an 1041, de la manière qu'on a vue. Herluin crut d'abord que ses prières avaient été exaucées, et ils se respectaient mutuellement. L'abbéad- I mirait l'humilité d'un si savant homme, qui lui obéissait en tout avec une soumission parfaite. Lanfranc admirait la science spirituelle de ce laïque converti et élevé au sacerdoce depuis si peu de temps, et il reconnaissait que l'Esprit souffle où il veut. Herluin était d'ailleurs très-habile pour les affaires du dehors, pour les bâtiments, pour les soins de la subsistance, sans que cette application portât préjudice à son intérieur. Comme il savait très-bien les lois du pays, il soutenait parfaitement ses droits et était l'arbitre des différends entre les autres.

Lanfranc passa trois ans dans une entière solitude, s'instruisant des devoirs de la vie monastique et particulièrement des divins offices, suivant la promesse qu'il avait faite

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à Dieu quand il fut pris par des voleurs. Il parlait à peu de personnes et était peu connu, même dans le monastère; mais ensuite le bruit de sa retraite se répandit, et la réputation qu'il avait déjà acquise rendit fameux le monastère du Bec et l'abbé Herluin. Les clercs y accouraient, les grands, les ducs même yenvoyaientleurs enfants, les maîtres des écoles les plus fameuses venaient l'écouter, et, en sa considération, plusieurs seigneurs donnèrent des terres à l'abbaye. Il n'en était pas moins humble, et un jour, comme il lisait au réfectoire, le supérieur le reprit sur un mot qu'il avait bien prononcé, et il le prononça mal par obéissance. Il songea même à se retirer, voyant l'indocilité et la grossièreté des moines du Bec, dont quelques uns, envieux de son mérite, craignaient de l'avoir pour supérieur. Il se proposait donc de vivre en ermite; mais l'abbé Herluin en fut averti par révélation et le conjura tendrement de ne pas l'abandonner. Lanfranc, se voyant découvert, lui demanda pardon, promit de ne le quitter jamais et de lui obéir en tout. Herluin le fit prieur, lui donnant toute l'intendance du monastère, et depuis ils vécurent toujours dans une parfaite union *.

Pendant ce temps-là Bérenger, chagrin de se voir abandonné par une partie de ses disciples, essaya de se soutenir par des leçons sur l'Écriture sainte, quoique jusque-là il ne l'eût point étudiée, appliqué qu'il était aux arts libéraux ; mais en ne cherchant dans les livres saints qu'à satisfaire son orgueil il n'y rencontra point la vérité que Dieu fait connaître à ceuxqui lacherchentavec simplicité. Il se mit à combattre les mariages légitimes, le baptême des enfants et surtout la foi de l'Église touchant la présence réelle dans l'Eucharistie. C'était vers l'an 1047. Il répandit d'abord ses erreurs à Tours, mais on ne fut pas longtemps sans en être informé dans les pays étrangers. Adalmann, son condisciple, lui écrivit que toute l'Allemagne en était scandalisée, de même que l'Italie, et on y disait hautement que Bérenger s'était séparé de la sainte Église catholique et de sa foi.

^Acta SS. Ord. S. Kmci/., scct. G, pars 3, p. 343.

« Vous avez, lui dit-il, des sentiments contraires à sa doctrine, croyant, comme vous laites, que l'Eucharistie n'est pas le vrai

corps de Jésus- Christ ni son vrai sang, mais une similitude et une figure \ »

Adalmann se contenta d'exhorter Bérenger à faire cesser le scandale et à renoncer aux erreurs dont il était accusé; mais Hugues, évêques de Langres, qui voyait le mal de plus près et qui le connaissait mieux, parce qu'il l'avait découvert dans un entretien avec Bérenger, se hâta d'y apporter du remède. On le regarde comme le premier qui ait combattu cette nouvelle hérésie. Son écrit est en forme de lettre et adressé à Bérenger même, qu'il traile avec honneur, l'appelant très-vénérable prêtre à certains égards, parce que l'Église n'avait pas encore prononcé contre lui. C'était donc avant le concile de Rome, en lOSO, et même avant le concile de Rei^ns, en 1049, où l'évêque Hugues fut excommunié pour simonie, crime qu'il expia d'une manière si exemplaire l'année suivante.

11 commence son écrit par l'exposition du sentiment de Bérenger, en ces termes :« Vous dites que le corps de Jésus-Christ est dans le sacrement de l'Eucharistie de telle sorte, que la nature du pain et du vin n'y est point changée, et, après avoir dit que le corps de Jésus-Christ y est, vous voulez qu'il n'y soit q u'intellectuellement. Vous scarfdalisez toute l'Église par celte erreur ; car, si la nature et l'essence du pain et du vin demeurent encore après la consécration par une existence réelle dans le sacrement, on ne peut comprendre qu'il y ait rien de changé dans la substance, et, si ce qui y survient de nouveau n'y est que par la puissance de l'entendement, on ne saurait concevoir comment il se peut faire que le corps intellectuel de Jésus-Christ, qui ne subsiste pas réellement, est le même que son corps véritable qui a été crucifié. L'entendement n'est que l'examinateur des substances et non pas l'auteur ; il n'en est que le juge et non le créateur, et, quoiqu'il nous montre et nous représente les figui es et les images des choses créées, il n'est pas

« BiOliotlt. pp., t. 18, p. 438

de l'ère chr.J

néanmoins capable de produire aucun corps matériel. C'est pourquoi il est nécessaire, ou que vous fassiez changer le pain de nature, ou que vous n'ayez plus la hardiesse de dire que c'est le corps de Jésus-Christ. Or, comme vous ne comprenez point comment le Verbe a été fait homme, vous ne sauriez non plus comprendre comment ce pain est changé en chair et ce vin transformé en sang, si la foi de la toute-puissance de Dieu ne vous l'apprend. »

Il fait voir que, s'il n'y a rien dans l'Eucharistie que ce qui se fait par la seule puissance de l'entendement, on pourra en dire autant du Baptême et de tous les autres sacrements. Bérenger n'avait raisonné ainsi qu'en voulant mesurer ce mystère sur les principes et les lumières de la philosophie. C'est pourquoi Hugues lui conseille de s'en tenir aux lumières de lafoietàce quiest écrit dansl'Écritureetdansles Pères, nommément dans saint Ambroise et dans saint Augustin. Le premier dit nettement : « Le corps que nous consacrons est le même que celui qui est né delà Vierge. » Le second dit aux Juifs : « Que vous res!e-t-il, sinon de croire, de recevoir le Baptême etde boire le sang que vous avez répandu? » Hugues ajoute que comme Dieu s'est formé un corps de la substance de la Vierge, par la même puissance qu'il avait formé du limon un corps à Adam, de même il forme, par la vertu secrète de sa divinité, son corps et son sang des fruits de la terre offerts selon les rites de l'Église catholique. Entrant ensuite dans le motif de l'institution de l'Eucharistie, il dit : « Comme le Verbe de Dieu était invisible dans sa chair et dans son humanité, encore qu'il se fùtfait homme, ainsi cette môme chair, étant devenue en quelque façon invisible, parce qu'elle repose maintenant et habite dans le Verbe, a été de nouveau cachée, par un conseil de miséricorde, sous les qualités du pain et du vin, comme un moyen nécessaire pour pouvoir être mangée par les hommes ; ce qui ne cache pas toutefois la vérité de celte môme chair de Jésus-Christ aux yeux fidèles et spirituels. » Mais ce n'est pas ainsi que Bérenger le voyait. « Je la vois, dit-il, avec d'autres yeux que le commun. — Je ne le croirais

pas, dit Hugues en finissant, si je ne vous l'avais entendu dire dans l'entretien que nous avons eu ensemble »

Lanfranc, alors prieur de l'abbaye du Bec, se déclara aussi contre Bérenger. Celui-ci, l'ayant appi is, lui écrivit une lettre qui ne lui fut pas rendue. l\ disait dans cette letti e : a S'il est vrai, comme on me l'a rapporté, que vous teniez pour hérétiques les sentiments de Jean Scot sur le Sacrement de l'autel, qui ne s'accordent pas avec ceux de votre favori Paschase, c'est une preuve que vous n'usez pas bien de l'esprit que Dieu vous a donné et qui n'est pas méprisable, et que vous n'avez pas encore assez étudié l'Écriture sainte avec ceux que vous estimez les plus habiles. Et maintenant, quelque peu instruit que je sois, je voudrais vous entendre sur ce sujet, en présence de tels juges convenables ou de tels auditeurs que vous voudriez. En attendant ne regardez pas avec mépris ce que je vous dis : si vous tenez pour hérétique Jean, dont nous approuvons les sentiments sur l'Eucharistie, vous tenez pour hérétiques saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, pour ne point parler des autres *. n

Cette lettre étant tombée entre les mains de quelques clercs, ils soupçonnèrent Lanfranc d'être aussi dans l'erreur. L'un d'eux, qui était du diocèse de Reims, l'ayant portée à Rome, le Pape Léon IX, à qui cette nouvelle hérésie avait été déférée, la fit lire dans le concile qu'il tint en cette ville l'an lOSO après Pâques. La doctrine de celte lettre ayant été trouvée contraire à celle de l'Église, on en condamna l'auteur et on le priva de la communion. Lanfranc, quiavaitsuivile Pape à Rome, était présent à ce concile. On lui ordonna de se justifier des mauvais soupçons que cette lettre avait occasionnés contre lui ; ce qu'il fit, non par des raisonnements, mais par l'exposition de ses sentiments, auxquels personne ne trouva rien à redire. Ensuite le Pape, ayant indiqué un concile à Verceil pour l'année suivante, retint Lanfranc auprès de lui jusqu'à ce temps-là. Bérenger y fut cité.

Ayant appris sa condamnation il passa en

> Apud Lanfr., in Append,^ p. G8. — *Labbe, t. 9, p. 1054.

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Normandie. Ansfroi.abbé de Préaux, lereçut avec politesse; mais, ayant examiné avec soin sa doctrine, il la trouva erronée en plusieurs points. De là Bérenger alla chez Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, dans le dessein de l'engager dans ses erreurs. Le duc, quoique jeune, ne se laissa pas surprendre ; mais il le retint jusqu'à ce qu'il allât à Brionne, où il invita les plus habiles de toute la Normandie. Bérenger avait avec lui un clerc sur lequel il faisait beaucoup de fond. La conférence se tint. Bérengeret son clerc furent réduits au silence et à faire profession de la foi catholique. De Brionne il vint à Chartres, où on lui proposa diverses questions sur l'Eucharistie ; il ne voulut point y répondre de vive voix, et, croyant qu'il réussirait mieux par écrit, il écrivit aux clercs de cette Église une lettre où, entre autres absurdités, il accusait d'hérésie l'Église romaine et le Pape saint Léon qui la gouvernait.

Le concile de Verceil se tint au mois de septembre de l'an 1050. Bérenger n'y vint point, quoique cité. On lut, par ordre du Pape, qui présidaità cette assemblée, le livre de Jean Scot sur l'Eucharistie, que l'on trouva si pernicieux qu'il fut condamné et jeté au feu. Ensuite on examina la doctrine de Bérenger de la même matière, et elle fut condamnée. Deux clercs, envoyés de sa part, se mirent en devoir de la défendre ; mais, dès l'entrée delà dispute, ils furent confondus et arrêtés. Ainsi la foi de la sainte Église, dont Lanfranc prit la défense du consentement de tout le concile, fut confirmée d'une voix unanime. •

Le roi Henri de France, informé des mouvements que Bérengerse donnait pour établir son hérésie etde cequi s'étaitpassé àBrionne, indiqua, del'avisdesévêqueseldes seigneurs, un concile à Paris pour le 16 octobre de la même année lOoO, avec ordre au novateur de s'y trouver. Le dessein de celui-ci, en y allant, était de passer par l'abbaye du Bec. Il en donna avis au moine Ascelin par une lettre où il lui dit qu'il n'avait résolu de traiter de l'Eucharistie avec personne jusqu'à ce qu'il eût répondu aux évêques qu'il allait trouver, c'est-à-dire ceux qui devaient s'as-

sembler au concile de Paris, et que c'était la raison pourquoi il ne s'était presque point expliqué sur cette matière dans la conférence de Brionne, ni même sur la proposition que Guillaume, alorsmoineduBec et depuis abbé de Cormeilles, avait avancée, savoir, lue toute personne doit s'approcher, à Pâques, de la table sainte. Il ajoute que Guillaume l'accusait faussement de n'avoir osé nier dans cette conférence que Jean Scot fût hérétique ; que c'était démentir toutes les raisons cte la nature, de la doctrine de l'Évangile et de l'Apôtre, de croire, ce que Paschase s'imaginait seul, que dans le sacrement du corps du Seigneur la substance du pain se retire absolument. Il convient avoir dit que les paroles mêmes de la consécration prouvaient que la matière du pain ne se retire pas du sacrement, et il soutient que cette proposition est si claire qu'un jeune écolier peut la prouver. A l'égard de Scot il proteste qu'il ne l'a jamais condamné et prie Ascelin de ne pas se rendre faux témoin sur ce sujet.

Ascehn lui répondit : « J'ai reçu votre lettre avec joie, espérant bientôt votre correction ; mais, l'ayant lue, ma joie s'est tournée en tristesse. 0 Dieu ! où sont cette vivacité, cette sublimité, ce bon sens dont vous étiez si bien pourvu, puisque vous avez oublié, si vous ne feignez pas, ce qui s'est passé dans notre conférence 'i je veux dire cette proposition de Guillaume, que tout homme doit à Pâques s'approcher de la table du Seigneur. Car nous sommes témoins qu'il a dit seulement qu'on devait s'en approcher, à moins que l'on n'eût commis quelque crime qui obhgeàt à s'en éloigner ; ce qui ne devait se faire que par l'ordre du confesseur, autrement c'est rendre inutiles les clefs de l'Église. Quant à moi, j'ai soutenu que, moyennant la grâce de Dieu, je croirai toute ma vie, comme certain et indubitable, savoir : que le pain et le vin sur l'autel, par la vertu du Saint- Esprit et le ministère du prêtre, deviennent le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ. Et je ne juge point inconsidérément de Jean Scot, puisque je vois qu'il ne tend qu'à me persuader que ce que l'on consacre sur l'autel n'est ni le vrai corps ni le vrai sang do Notre -Seigneur. Vous dites que

de l'ère cbr.]

DK L'ÉGLISE CATHOLIQUE.

vous n'aviez pas lu son livre jusqu'à la fin ; en quoi je ne puis assez admirer qu'un homme aussi sensé que vous loue ce qu'il ne connaît pas. Au reste, je crois, avec Paschase et les autres catholiques, que les fidèles reçoivent à l'autel le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ, et, je ne comhats point en cela les raisons delà nature; car je n'appelle nature que la volonté de Dieu, qui est toute-puissante. »

Il lui soutient ensuite qu'il a été obligé d'abandonner Jean Scot sur un mauvais sens qu'il donnait à une oraison de saint Grégoire. Il hiireproche d'ôtred'un autre sentimentque l'Église universelle et soutient que le chantre Arnoulfe a eu raison de dire : «Laissez-nous croire comme nous avons été instruits. » « Il voulait, dit-il, vous détourner de changer ce chemin droit et battu que nous ont montré nos maîtres si saints, si sages et si catholiques. B II finit en l'exhortant à abandonner ce livre, qui avait été condamné au concile de Verceil, qu'il nomme concile plénier, et à revenir à la tradition catholique*.

Théoduin, évêque de Liège, ayant appris que l'on devait tenir un concile à Paris sur l'aflaire de Bérenger, écrivit aussi au roi H'^nri de France : « Le bruit s'est répandu au delà des Gaules et dans toute la Germanie que Brunon, évêque d'Angers, et Bérenger de Tours, renouvelant les anciennes hérésies, soutiennent que le corps de Notre-Seigneur n'est pas tant son corps que l'ombre et la figure de son corps; qu'ils détruisent les mariages légitimes et renversent, autant qu'il est en eux, le baptême des enfants. On dit que, par le zèle que vous avez pour l'Église, vous avez convoqué un concile pour les convaincre publiquement et délivrer de cet opprobre votre illustre royaume ; mais nous n'espérons pas qu'on puisse le faire, puisque Brunon est évêque et qu'un évêque ne peut être condamné que par le Pape. C'est ce qui nous afflige sensiblement tous tant que nous sommes d'enfants de l'Église ; car nous craignons que, si ces malheureux sont ouïs dans un concile où ils ne peuvent être punis, leur impunité ne produise un grand scandale.

a C'est pourquoi nous prions tous Votre Majesté de ne point les écouter jusqu'à ce ((ue

j vous ayez reçu du Saint-Siège le pouvoir de les condamner. Encoie ne faudrait-il point les entendre ; il ne fautsonger qu'à les punir. On a dû écouter les hérétiques lorsque les

' questions n'avaient pas encore été bien examinées; maintenant tout est si bien éclairci par les conciles et les écrits des Pères qu'il ne reste rien de douteux. » Théoduin rapporte ensuite plusieurs passages des Pères contre les erreurs de Bérenger et conclut ainsi : « Nous croyons donc que Brunon et Bérenger sont déjà anathématisés, et, par conséquent, vous n'avez qu'à délibérer avec vos évôques et les nôtres, avec l'empereur, votre ami, avec le Pape même, de la punition qu'ils méritent »

Bérenger, aulieude répondreàAdalmann, son condisciple, en termes d'amitié et de reconnaissance, le prit d'un ton fort haut, sans aucun égard à ses remontrances charitables, et se déclara ouvertement pour les erreurs que cet ami avait essayé de lui faire abandonner. Paulin, primicier de Metz, lui avait aussi écrit à la prière d'Adalmann ; mais sa lettre ne fit pas plus d'impression, comme on le voit par la réponse de Bérenger. Elle ne fut pas rendue à Paulin, mais interceptée par Isembert, évêque d'Orléans, qui la porta au concile de Paris.

Il se tint au jour marqué, c'est-à-dire le 16 octobre 1050. Le roi Henri y assista avec un grand nombre d'évêques, de clercs et de grands seigneurs. Bérenger n'osa y comparaître, quoiqu'il en eût reçu l'ordre. Il demeura à Angers avec l'évêque Brunon. Le concile assemblé, Isembert produisit la lettre de Bérenger au primicier de Metz et demanda qu'on en fît lecture. Quoiqu'on l'écoutàt avec grande attention, les évêques ne purents'empôcher de l'interrompre plusieurs fois, tant ils avaient horreur des hérésies que cette lettre contenait. Elle fut condamnée avec son auteur et ses complices, ainsi que le livre de Jean Scot, qui était la source de ces erreurs. Le concile déclara de plus que, siBérengeret ses sectateurs ne se rétractaient,

' inter Nol. ad Op. Lanfr., p. 84, etc.

' Liibbe, t. 9, p. lOCl.

toute l'armée de France, le clergé à la tête, en habit ecclésiastique, irait les chercher quelque part qu'ils fussent, jusqu'à ce qu'ils se soumissent à la foi catholique ou qu'on s'en fût saisi pour les punir de mort'.

La même année où la nation française se prononçait avec cette ardeur belliqueuse pour la foi de ses pères contre la nouveauté hérétique, un puissant roi d'Espagne assemolait les évêques et les seigneurs pour le bien de l'Église et du royaume. C'était Ferdinand I", dit le Grand, fils de Sanche III, roi de Navarre, qui monta sur le tt ône de Castille en 1035. Bermude, roi de Léon, dont il avait épousé la sœur, lui ayant déclaré la guerre en 1038, Ferdinand s'avança sous les murs de Carion pour le combattre et remporta une victoire complète sur son beaufrère, qui perdit la vie à cette bataille. Ferdinand profite de la consternation générale, se présente à la tête de son armée devant la ville de Léon, qui le reconnaît pour roi, et devient, par la réunion des deux royaumes de Léon et deCaslille, le plus puissant prince de l'Espagne. Après avoir affermi son autorité dans ses nouveaux États il tourna ses armes contre les Maures ou Sarrasins, passa le Dueroen 1042, pritLamégo, Viseu, Coimbre, et, poussant ses conquêtes jusqu'au milieu du Portugal, il fixa la rivière de Mondégo pour servir de bornes aux deux États. Il emporta ensuite toutes les places qui restaient aux mahométans dans la Vieille-Castille, rendit les rois mahométans de Tolède et de Saragosse ses tributaires, et força le roi mahométan de Séville à se reconnaître son vassal.

Donc Ferdinand, premier roi de Castille, fit tenir, l'an lOSO, un concile à Coyac, dans le diocèse d'Oviédo, où assistèrent neuf évêques, savoir, ceux d'Oviédo, de Léon, d'Aslorga, de Palencia, de Viseu, de Calahorra, de Pampelune, de Lugo et d'Iria. Il y avait aussi plusieurs abbés et tous les grands du royaume. La reine Sancha est nommée en tète de ce concile, avec le roi, son époux, parce que c'était elle qui était proprement leiiie de Léon.

> LubOe, t. y, p lUày.

[De 1024 à 1054

On y fit treize canons, entre lesquels il y a quelques règlements pour le temporel ; car c'était en même temps une assemblée nationale ; aussi ces canons sont-ils promulgués au nom du roi Ferdinand et de la reine Sancha. On y oi donne aux abbés et aux abbesses l'observation de la règle de saint Benoît et la soumission aux évêques; on ordonne la résidence aux évêques et aux clercs. « Toutes les églises et tous les clercs seront sous la puissance de l'évèque ; les laïques n'auront aucun pouvoir sur les églises ni sur les clercs. Les églises seront entières et non divisées, avec les prêtres et les diacres, avec les livres de toute l'année elles ornements ecclésiastiques, en sorte que l'on ne sacrifie point avec un calice de bois ou de terre. Les vêtements du prêtre pour le sacrifice sont : l'amict, l'aube, la ceinture, l'étole, la chasuble, le manipule ; ceux du diacre: l'amict, l'aube, la ceinture, l'étole, la dalmatique, le manipule. La table d'autel doit être de pierr( et consacrée par les évêques. L'hostie doit être de froment, saine et entière. Le vin doit être pur, ainsi que l'eau, de sorte qu'entre le vin, l'hostie et l'eau il y ait une signification de la Trinité. L'autel doit être paré honnêtement et recouvert d'un linge propre ; sous le calice et dessus, un corporal de lin propre et entier. Les prêtres et les diacres qui servent dans l'église ne porteront point les armes ; ils auront toujours les couronnes patentes, se raseront la barbe, n'auront point de femmes dans leur maison, si ce n'est leur mère, leur sœur, leur tante ou leur bellemère. Us auront le vêtement d'une seule couleur et convenable. Les laïques mariés n'habiteront point dans le pourtour privilégié des églises et n'y posséderont aucun droit. Les clercs enseigneront les fils de l'église et lesenfanls, en sorte qu'ils sachent par cœur le Symbole et l'Oraison dominicale. Si un laïque viole ce décret il sera anathème. Le prêtre ou le diacre qui le ferait payera soixante pièces d'argent à l'évèque et sera privé de son grade. Tous les archidiacres et les prêtres, ainsi que les canons l'ordonnent, appelle roiilà la pénitence les, adultères, les incestueux, les voleurs, les liomicidcs et ceux (iiii se rendent coupables de maléfice ou d(.' pc-

de l'ère clir.]

ché contre nature. S'ils ne veulent faire pénitence on les séparera de l'Église et de la communion. Les archidiacres présenteront aux Ordres, dans les Quatre-Temps, des clercs tels qu'ils sachent parfaitement tout le psautier, les hymnes, les cantiques, les épîtres, les oraisons et les évangiles. Les prêtres n'iront point aux noces pour y manger, mais seulement pour y donner la bénédiction. Les clercs et les laïques qui viennent au repas d'un défunt n'en mangeront pas le pain sans faire quelque chose de bien pour son âme; on y invitera cependant les pauvres et les débiles pour l'âme du défunt.

« Tous les chrétiens, le samedi soir, se rendront à l'église, entendront les matines du dimanche, la messe et toutes les heures; ils n'exerceront aucune œuvre servile ; ne feront aucun voyage, si ce n'est pour prier, pour ensevelir les morts, visiter les malades, i ou par ordre spécial du roi, ou à cause d'une I incursion de Sarrasins. Nul chrétien ne demeurera dans une même maison avec les Juifs ni ne mangera avec eux. Si quelqu'un viole cette constitution il en fera pénitence pendant sept jours; s'il ne veut pas, et que ce soit une personne considérable, elle sera privée de la communion une année entière ; une personne inférieure recevra cent coups de fouet.

« Tous les comtes et les officiers du roi gouverneront selon la justice le peuple qui | leur estsoumis ; ils n'opprimeront pas injus- ' tement les pauvres, ne recevront de témoignage en justice que de personnes présentes, qui ont vu ou entendu. Ceux qui sont convaincus de faux témoignage subiront le supplice des faux témoins, tel qu'il est marqué dans le livre des Juges. Dans la ville et la province de Léon, dans la Galice, les Asturies et le Portugal, on suivra toujours la jurisprudence décrétée par le roi Alfonse touchant l'homicide, la déprédation, les outrages et les calomnies. EnCastille elle sera la même que du temps de notre aïeul le duc Sanche. Un laps de trois ans ne prescrira pas les droits ecclésiastiques ; mais chaque église pourra en tout temps récupérer et posséder ses droits, ainsi que l'ordonnent les canons et la loi gothique

« Les chrétiens jeûneront tous les vendrej dis, prendront leurs repas à l'heure conve- I nable et s'occuperont de leurs travaux. Si quelqu'un, pour quelque faute que ce soit> s'est réfugié dans une église, nul ne sera j assez osé pour le tirer de là par violence, ni le poursuivre dans le pourtour privilégié, qui est de trente pas; mais, après lui avoir garanti la vie et l'intégrité du corps, on fera ce que la loi gothique ordonne. Quiconque fera autrement sera analhème et payera à l'évêque mille sous d'argent très-pur.

« En treizième lieu, mandons que ni grands ni petits ne méprisent le droit et le privilège du roi, mais qu'ils lui demeurent fidèles et respectent sa prérogative comme dans les jours du roi Alfonse. Les Castillans, dans la Castille, rendront au roi la même fidélité et le même service qu'ils ont fait au duc Sanche. Le roi, de son côté, leur fera la même vérité que leur fit ledit comte Sanche. Je confirme à tous les habitants de Léon tous les privilèges que leur a donnés le roi Alphonse, père de la reine Sancha, mon épouse. Quiconque violera notre présente constitution, roi, comte,* vicomte, maire, officier, tant ecclésiastique que séculier, sera excommunié, séparé du commerce des saints, condamné à la damnation éternelle avec le diable et ses anges et privé de sa dignité temporelle *. »

Ce dernier article est important pour bien connaître la constitution politique et le droit public de l'Espagne, et en général de toutes les nations chrétiennes, au moyen âge ; on y voit un pacte social entre les provinces ou royaumes de Léon et de Castille d'un côté et le roi Ferdinand de l'autre. S'il viole ce pacte le roi même est sujet, comme les autres, non-seulement à l'excommunicationj mais encore à la privation de sa dignité. Voilà des choses qu'il faut savoir et ne pas oublier si l'on veut apprécier avec justice les événements des siècles et des peuples chrétiens.

Après le concile de Verceil le Pape saint Léon repassa dans les Gaules. Il se rendit à Toul, où il fit, ainsi qu'il l'avait promis.

1 Labbe, t. 9, p 10C3.

[De 1024 à 1054

l'élévation des reliques de saint Gérard, qu'il avait canonisé au concile de Rome et dont le corps fut trouvé presque entier. La cérémonie commença le 21 octobre et fut achevée le jour suivant. Nous avons l'acte d'un privilège qu'il accorda, le jour même de cette translation, à Dodon, abbé de Saint-Mansui. Il est daté de la seconde année de son pontificat et de la vingt-sixième de son épiscopat de Toul; car le Pape avait conservé jusqu'alors le titre d'évèque de Toul. 11 le quitta , l'année suivante et nomma évêque de cette j ville lldon ou Vidon, primicier de l'Église de I Toul et chancelier du Saint-Siège, qu'il envoya à l'empereur pour avoir son agrément. Le Pape alla de Toul à Remiremont, où il fît la dédicace de l'église. C'est ce que nous apprend Lanfranc, qui y assista et qui était revenu en France avec le Pape. On assure que Léon canonisa alors solennellement les saints Romaric, Amé et Adelphe.

Le Pape se rendit ensuite en Allemagne et célébra à Augsbourgla fête de la Purification avecl'empereur. Il était né un filsà ce prince, qu'il voulut que saint Hugues baptisât, par estimepour la vertu de ce saintabbé de Cluny. Saint Hugues leva le jeune prince des fonts sacrés et le nomma Henri, comme son père. Le saintabbé célébra la fête de Pâques à Cologne, où les Allemands ne pouvaient se lasser d'admirer la douceur de sa conversation, les grâces de son visage et la gravité de ses mœurs dans un âge si peu avancé; car ce saint abbé n'avait pas encore trente ans. Le Pape lui donna en même temps une marque éclatante de l'estime singulière qu'il faisait de sa prudence et de sa dextérité dans le maniement des affaires ; il l'envoya en Hongrie pour pacifier les troubles de ce royaume et négocier, entre l'empereur et le roi André, la paix qui fut, en effet, conclue l'an 10S2.

Une autre lumière de l'état monastique commençait à éclairer l'Auvergne; car ce fut cette môme année 10u2 que le saint Pape Léon établit Robert abbé de la Chaise- Dieu. Robert était Auvergnat, fils du comte Gérauld, issu de la famille de saint Gôrauld d'Aurillac. Il passa toute sa jeunesse dans une grande innocence, et, s'étant engagé dans le clergé, il fut chanoine de Saint-Ju-

lien de Brioude. On ne tarda pas à le promouvoir à la prêtrise, et cette dignité devint pour lui un pressant motif des plus sublimes vertus. Ses biens étaient ceux des pauvres ; il se dépouillait même quelquefois de ses habits pour les revêtir, et, comme il voulait joindre à l'aumône les exercices de l'humanité, il bâtit un hôpital où il allait servir les malades et panser leurs plaies. Ces pratiques de dévotion ne suffisant pas encore pour satisfaire sa ferveur, il se retira secrètement au monastère de Cluny; mais ses amis, ayant découvert le lieu de sa retraite, l'en tirèrent malgré lui. Il eut tant de chagrin de se voir ainsi rengagé dans le monde qu'il en tomba malade.

Dès qu'il fut guéri il fit un pèlerinage à Rome, et au retour il s'associa deux compagnons qu'il avait gagnés à Dieu et qui étaient des personnes de qualité. Robert se retira avec eux dans un lieu solitaire, auprès d'une ancienne église à demi ruinée. Cet endroit appartenait à deux frères, chanoines du Puy ; il les pria de le lui céder, ce qu'il obtint sans peine, et l'un de ces deux frères, nommé Arbert, qui était abbé et chanoine, vint dans la suite se consacrer à Dieu sous sa conduite. Robert eut d'abord beaucoup à souffrir avec ses compagnons dans ce désert. Outre qu'ils manquaient de tout, les habitants des environs leur faisaient tous les jours des insultes. Mais les pieux solitaires triomphèrent de tous les obstacles et gagnèrent leurs ennemis par leur patience.

Leur réputation s'étendit bientôt dans toute la province, et le grand nombre des personnes qui vinrent en ce lieu pour vivre avec eux fit prendre à Robert le dessein d'y bâtir un monastère. Il le proposa à Rencon, évêque de Clermont, qui l'approuva, et Robert alla demander au roi Henri son agrément et les privilèges nécessaires pour le nouvel établissement qu'il méditait. Le roi consentit à tout, aussi bien que le saint Pape Léon IX, qui, en confirmant l'érection du monastère, l'an 10S2, y établit Robert premier abbé. Quelque répugnance que Robert eût à commander aux autres il fut contraint d'accepter celte charge. Il n'avait pas encore l'habit monastique; il le reçutde Rencon,

de rtre chr.l

évêque d'Auvergne, et le saint abbé le donna , ensuite à ses compagnons.

Le nouveau monastère fut nommé la Chaise-Dieu {Casa Dei), c'est-à-dire la mai' sonde Dieu, et il devint en peu de temps très-florissant. Le saint abbé Robert y assembla jusqu'à trois cents moines. Cependant il ne borna pas tellement ses soins à cet établissement qu'il ne s'appliquât aussi à d'autres bonnes œuvres. Il voyait avec douleur, dans l'Auvergne, un grand nombre d'églises qui tombaient en ruines ; il entreprit, sans autre fonds que celui de la Providence, de les rétablir, et il en répara jusqu'à cinquante

Le Pape saint Léon étant encore à Augsbourg, en 1031,ât une prédiction remarquable. Il avait beaucoup à lutter contre les envahisseurs des biens de l'Église romaine, principalement contre Hunfroi, archevêque de l'Église de Ravenne, enflé de l'esprit d'orgueil et de rébellion ; plusieurs courtisans le favorisaient} envieux de la gloire du Pape. Le chef delà discorde était Nizon, évêque de Frisingue, que la puissance divine punit de la manière suivante. Envoyé en Italie pour y porter les réponses de l'empereur, il vint à Ravenne, et, en faveur de l'archevêque, dit des paroles insolentes contre le saint Pape, jusqu'àproférer ce blasphème en portant son doigt sur sa gorge : « Je veux que cette gorge soit tranchée par le glaive si je ne le fais pas déposer de l'honneur de l'apostolat ! » A l'instant même il fut saisi à la gorge d'une douleur intolérable et mourut impénitent le troisième jour. L'archevêque de Ravenne, à cause de son incorrigible présomption, fut anathématisé par le saint Pape au concile de Verceil. Il fut donc mandé à Augsbourg par ordre de l'empereur, obligé de rendre ce qu'il avait injustement usurpé et de demander l'absolution. Comme il était prosterné aux pieds du saint et que tous les évêques présents intercédaient pour lui, le Pape dit : « Que Dieu lui donne l'absolution de tous ses péchés selon sa dévotion ! » L'archevêque se leva avec un ris moqueur et le saint Pape, fondant en larmes, dit tout bas à ceux qui

« Acta SS.. 17 avril. Acta SS. Ord. S. Bened., sect. 6, pars 2.

étaient proches : « Hélas ! ce misérable est mort ! » Et de fait, aussitôt il lut attaqué d'une maladie, et, à peine arrivé à Ravenne, il perdit et la vie et la dignité dont il était si fier *.

L'année d'auparavant était mort d'une manière bien différente saint Alfier, fondateur et premier abbé du monastère de Cave. Il descendait d'une illustre famille de Salerne, dans le royaume de Naples. Il se lit remarquer dès sa jeunesse par la vivacité et la pénétration de son esprit, ainsi que par l'étendue de ses connaissances. Sa réputation précoce lui attira de bonne heure la confiance des princes de Salerne. Après plusieurs n.iysions délicates dont il s'acquitta avec succès, il fut envoyé en qualité d'ambassadeur à la cour de France. Pendant qu'il se rendait à ce poste brillant il tomba dangereusement malade et fit vœu, s'il guérissait, d'entrer en religion. Peu après il recouvra la santé et se retira dans le monastère de Saint-Michel de Cluse, où il vit saint Odilon de Cluny, qui s'y arrêtait en passant et qui le décidai le suivre en France. Alfier se rendit donc avec cet homme vénérable au monastère de Cluny, où il prit l'habit et où il aurait probablement fini ses jours dans la piété et la retraite si les princes de Salerne, qui voyaient avec peine un homme de son mérite abandonner tout à fait l'Italie, ne l'eussent pressé d'y revenir pour travailler à la réforme des maisons rehgieuses et rappeler les moines à l'austérité de leur règle. Un motif aussi puissant toucha saint Alfier, qui retourna à Salerne et prit aussitôt la direction de toutes les maisons religieuses de cette ville. Mais, désespérant bientôt du succès de son zèle et de ses efforts, tant le mal avaitjeté de profondes racines, il se retira seul sur une haute montagne des Apennins, dans une petite cellule qu'il s'était fait construire au pied d'un rocher, résolu de ne vivre désormais que pour Dieu.

Cependant sa réputation de sainteté attira auprès de lui un grand nombre de disciples qui venaient tous les jours le supplier d'être leur guide dans la voie du salut. Parmi eux on remarquait saint Léon, qui succéda à Al-

» Vita S. Leon.,1, 2.C. 7.

[De 1024 à 1054

fier dans le titre d'abbé de Cave, et Didier, fi's du prince de Bénévent, qui fut depuis abbé du mont Cassin, cardinal et enfin Pape, sous le nom de "Victor III. Forcé de se rendre à leurs vœux, Alficr fit construire un monastère auprès de sa cellule, les y établit en communauté et les soumit à une règle sévère. Telle fut l'origine de la célèbre abbaye de Cave, dont la renommée se répandit bientôt dans toute l'Italie. L'affluence des chrétiens qui se présentaient chaque jour pour se mettre sous la conduite du saint homme devint si grande qu'il fut obligé de fonder dans plusieurs parties de la Calabre des établissements dépendants de celui de Cave et assujettis à la même discipline ; il envoyait pour les diriger de pieux moines,qui avaient puisé dans la maison-mère l'esprit de régularité et de pénitence ; Alfier avait la direction générale et l'inspection de tous ces monastères.

C'est ainsi que cet homme exemplaire, au milieu des travaux de son abbaye, livré aux pratiques de la piété, de la pénitence, de la mortification, des jeûnes et de fréquentes veilles, atteignit l'âge de cent vingt ans. Saint AUier rendit son âme à Dieulel2avril 1050; il avait eu le|don de prophétie et celui des miracles'.

On le voit, s'il y avait alors des maux dans l'Église, Dieu y suscitait aussi des hommes puissants en œuvres et en paroles pour y porter remède. Dans leur nombre se distinguait saint Pierre Damien, que nous avons déjà appris à connaître. Vers l'an 1051 il consulta le Pape saint Léon sur la conduite à tenir au tribunal de la Pénitence à l'égard de certains clercs qui s'accusaient de certaines fautes énormes ; s'il fallait leur interdire à tous les fonctions sacrées, comme l'ordonnaient les anciens canons, ou bien y mettre quelque différence. Le saint Pape lui répondit que, selon la sévérité des canons et les degrés de pénitence qu'il avait marqués, tous les clercs en question méritaient la déposition de tous les ordres ; toutefois, usant de clémence, il ne prononça la peine de déposition que contre les plus criminels.

Pendant le carême de l'an 1052 l'empereur

iAcla SS., 22 avril.

Henri donna l'archevêché de Ravenne à Henri, auquel saint Pierre Damien adressa, peu de temps après, un opuscule intitulé Gratissimus, parcequ'ildevaitêtre très-agréable à ceux dont les ordinations étaient révoquées en doute. Le saintdocteury examine si l'on doit réordonner ceux qui ont été ordonnés par des évêques simoniaques. Cette question avait été agitée dans trois conciles de Rome, mais elle était restée indécise jusqu'à de plus grands éclaircissements. Pierre • soutient que ces sortes d'ordinations ne doivent point se réitérer, parce que l'évêque n'est que le ministre, et que c'est Jésus- Christ, source de toute grâce, qui consacre; qu'il en est de l'Ordination comme du Baptême, qui ne se réitère point, quoique conféré par un mauvais ministre ; que, pourvu que l'ordination se fasse dans l'Église catholique et par un ministre qui professe la vraie foi, l'ordination est valide, cet évêque fût-il simoniaque ; que Balaam, quoique infecté de cette tache, ne laissa pas de prophétiser; que Saiil prophétisa aussi, quoiquedéjà réprouvé. Il ajoute qu'il y a trois sacrements principaux dans l'Église : le Baptême, l'Eucharistie et l'Ordination des clercs; que saint Augustin, dans ses Commentaires sur saint Jean, prouve le Baptême ; et Paschase, dans son livre du Corps du Seigneur, que ces deux sacrements ne sont pas meilleurs pour être administrés par de bons ministres, ni plus mauvais pour être consacrés par de méchants prêtres ; que, encore que l'on n'ait rien décidé jusque-là sur la validité de l'ordination par rapport au ministère, il faut en raisonner de même que du Baptême et de l'Eucharistie, et suivant les principes établis par saint Augustin, savoir que, comme c'est Jésus-Christ qui baptise, qui consacre, c'est lui qui ordonne les prêtres et les évêques. Il rapporte divers exemples d'ordinations faites par de mauvais minis- I très, même par des simoniaques, et qu'on ' n'avait ni cassées ni réitérées, et le décret de saint Léon IX, qui se contenta d'imposer une pénitence de quarante jours à ceux qui avaient été ordonnés par des simoniaques, même gratuitement. Il loue l'empereur Henri de s'être opposé aux ordinations simonia-

de l'ère chp.i DE L'EGLISE

ques, contre lesquelles il s'élève lui-même avec force *.

Les pénitences effrayantes d'un ami de Pierre Damien étaient peut-être plus propres encore à inspirer une grande iiorreur do la simonie; c'était Dominique, surnommé le Cuirassé, à cause d'une cuirasse de fer (|u'il portait continuellement par pénitence.

Comme il était déjà clerc, ses parents donnèrent à l'évêque une peau de bouc pour le faire ordonner prêtre ; mais cette faute fut cause de sa conversion ; car il en fut tellement effrayé qu'il quitta le monde et se fit moine, puis ermite, avec Pierre Damien, en un lieu nommé Lucéole, en Ombrie, sous la conduite d'un sainthomme nommé Jean de Montefeltre, et, parce qu'il avait été ordonné par simonie, il s'abstint toute sa vie du service de l'autel. Il garda la virginité et eut un attrait particulier pour les austérités corporelles.

Les ermites de Lucéole habitaient en dixhuit cellules, et leur règle était de ne boire point de vin, de n'user d'aucune graisse pour assaisonner leur nourriture, de ne manger rien de cuit que le dimanche et le jeudi, de jeûner au pain et à l'eau les cinq autres jours, et de s'occuper continuellement de la prière et du travail des mains. Tout leur bien consistait en un cheval ou un âne pour apporter leur subsistance. Ils gardaient le silence toute la semaine et ne parlaient que le dimanche, entre vêpres et compiles. Dans leurs cellules ils étaient nu-pieds et nu-jarabes. Dominique se soumit, du consentement de son prieur, à la direction de Pierre Damien, et demeurait dans une cellule proche de la sienne, en sorte qu'ils n'étaient séparés que par l'église. Il porta sur sa chair, pendant un grand nombre d'années, une chemise de mailles de fer qu'il ne dépouillait que pour se donner la discipline ; mais il ne se passait guère de jour qu'il ne chantât deux psautiers en se frappant à deux mains avec des poignées de verges; encore était-ce dans le temps où il se relâchait le plus ; car pendant le carême, ou lorsqu'il acquittait une pénitence pour quoiqu'un, il disait au moins trois psautiers par jour en se fustigeant ainsi. Sou-

♦ Pctr, DHm., Opuscul, C.

VU

CATIIOLIUUË. 35λ

vent il disait deux psautiers de suite, se donnant continucliemont la discipline et demeurant toujours debout, sans s'asseoir ni cesser un moment de se frapper.

Pierre Damien lui ayant demandé un jour s'il pouvait faire quelque génuflexion avec sa cuirasse, il répondit : « Quand je me porte bien je fais cent génuflexions à tous les quinze psaumes, » c'est-à-dire mille pendant un psautier. Un soir il vint le trouver ayant le visage tout livide de coups de verges et lui dit : « Mon maître, j'ai fait aujourd'hui ce que je ne me souviens point d'avoir encore fait; j'ai dit huit psautiers en un jour et une nuit. » Il est vrai que, pour dire plus vile le psautier, il avouait lui-même qu'il ne prononçait pas les psaumes entièrement et se contentait d'en repasser les paroles dans son esprit; mais il disait que, pour réciter vite, il fallait être fort attentif. Il vécut quelque temps éloigné de son directeur, qui, s'étant ensuite informé de sa manière de vivre, eut pour réponse qu'il vivait en homme charnel et que les dimanches et les jeudis il relâchait son abstinence. « Quoi ! dit Pierre Damien, mangez-vous des œufs ou du fromage îf — Non, dit-il. — Mangez-vous du poisson ou du fruit? — Je les laisse aux malades. » Enfin il se trouva que ce relâchement consistait à manger du fenouil avec son pain, comme il est d'usage en Italie.

Ayant su que Pierre Damien avait écrit de lui qu'il avait récité un jour neuf psautiers avec la discipline, il en fut lui-môme étonné et voulut en faire encore l'expérience. Il se dépouilla donc un mercredi, et, ayant pris des verges à ses deux mains, il ne cessa toute la nuit de réciter en se frappant, en sorte que le lendemain il avait dit douze psautiers et le treizième jusqu'au psaume trente et un. A son exemple l'usage de la discipline s'établit tellement dans le pays que non-seulement les hommes, mais les femmes nobles s'empressaient à se la donner. L'exemple de Dominique était fondé sur celui de saint Paul; car, lorsque l'Apôtre dit: « Je châtie mon corps, » c'est, suivant la force de l'expression originale, comme s'il disait: n Je meutris mon corps , je le rends livide de coups. » Dominique trouva un jour un écrit

[De 1024 à

portant que, si on disait quatre-vingts fois douze psaumes qui y étaient marqués en tenant les bras levés en croix, on rachèterait un an de pénitence. Aussitôt il le mit en pratique et lécitait tous les jours ces douze psaumes les bras en croix quatre-vingts fois de suite sans intervalle. En disant le psautier jl ne se contentait pas de cent cinquante psaumes; il y ajoutait les cantiques, les bymnes, le Symbole de saint Athanase et les litanies que l'on trouve encore à la fin des anciens psautiers.

Quelques années avant sa mort, ayant trouvé que les lanières de cuir étaient plus rudes que les verges, il s'en servit, et quand il sortait il portait ce fouet sur lui, pour se donner ladisciplinepartout oùil couchait. Quand il n'était pas en lieu où il pût se dépouiller entièrement il se frappait au moins sur les jambes, les cuisses, la tôte et le cou ; car, quoiqu'il allât nu-pieds, son habit ne lui venait qu'à mi-jambes, au lieu que ceux des autres ermites allaient jusqu'à terre pour les garantir du froid. Le jeûne et le poids de sa cotte de mailles lui avaient rendu la peau noii e. 11 portait de plus quatre cercles de fer, deux aux cuisses et deux aux jambes; ensuite il y en ajouta quatre autres. Celte affreuse pénitence ne l'empêcha pas d'arriver à une extrême vieillesse, et à sa mort on trouva qu'outre la chemise de mailles qu'il portait ordinairement il en avait une autre étendue sous lui comme pour lui servir de drap. 11 mourut en 1062, le 14 octobre, jour auquel l'Église honore sa mémoire. On l'enterra d'abord dans sa cellule, de peur que les moines du voisinage ne l'enlevassent; mais Pierre Damien le fit ensuite transporter honoi ablement dans le chapitre, et le corps se trouva entier quoique ce fût le neuvième jour après sa mort

Le Pape saint Léon IX fit, en l'an 1052, un troisième et dernier voyage en Allem.ignc pour négocier la paix entre l'empei our et André, roi de Hongrie. Comme André n'avait pas voulu souscrire à toutes les conditions, l'empereur, irrité, assiégea Presbourg avec une puissante armée. Les assiégés, sou-

*ActaSS., 14 oct. Aeta SS. Ord. S. Dener/ . , bkL 6 para 'i.

tenus de Dieu, qu'ils invoquaient dans leur détresse, se défendirent si bien que l'empereur fit de vains efforts pour prendre leur ville. Cependant le roi André avait imploré la médiation du Pape, promettant de payer à l'empereur le même tribut que ses prédécesseurs, pourvu que l'on pardonnât le passé. Le Pape, étant arrivé à Presbourg, trouva l'empereur personnellement disposé à la paix ; mais quelques courtisans. Jaloux du crédit et des succès du saint Pontife, en détournèrent ce prince, qui, dans l'intervalle, fut obligé de lever le siège. Alors le roi André devint à son tour plus difficile ; le Pape le menaça de l'excommunication et lui envoya saint Hugues, abbé de Cluny, qui conclut enfin la paix, mais à des conditions beucoup moins avantageuses pour l'empire que les premières*. On voit par ce fait, ainsi que par l'exemple de l'évèque Nizon, de Frisingue et de l'archevêque Huuifroi de Kavenne, qu'il fermentait parmi les évêques de Lombardie et d'Allemagne un esprit d'euvie et d'opposition contre le Pape. La raison eu était que le saint Pontife voulait sérieusement la réforme du clergé, à commencer par les évôques. Telle fut l'origine de cette longue guerre que feront aux Papes les empereurs allemands, qui méconnurent complètement leur vocation providentielle.

L'Allemagne avait perdu son plus saint évëque et le Pape un de ses plus iiitinies amis: c'était saint Bardon, archevêque de Mayence. Prêchant une fois à Paderborn, le jour de la Pentecôte, devant plusieurs évê- (jucs, il prédit sa mort. « Mes pères et mes frères, leur dit-il, je vais faire un voyage pour lequel je ne suis pas assez préparé. Je suis sur le point de paraître devant mon juge, et je ne sais que lui présenter pour l'apaiser. Je vous conjure de lui offrir pour moi vos prières, et, si je vous ai prêché des vérités salutaires, soyez fidèles à mettre mes leçons en prati(|ue, pour vous rendre dignes du royaume de Dieu; mais surtout ne vous affligez pas de ce que vous m'entendez pour la dernière fois.» Ces paroles tirèrent les larmes de ses auditeurs.

' l'agi, aiiu 10i)2, n. 1 et 2. Horm. Hildeb. Wib.

<îemecl>r.] DE L'ÉGLISE

Sa prédiction ne tarda point à se vérifier ; en retournant à Mayence il fît nne chute dont il fut dangereusement blessé. Il envoya aussitôt appeler un évôque de ses suCfragants, nommé Abellin, qui était alors à Fnlde, et un de ses neveux, nommé Bardon comme lui, qui était moine de cette abbaye. Aussitôt qu'ils furent arrivés il dit à l'évéque : « Le jour de ma mort, que j'ai souvent souhaité et toujours craint, approche ; mais il ne faut pas ainiger mon peuple, et, quoique je sache certainement que je n'en reviendrai point, faites jemblant de ne pas le savoir et administrezmoi au plus tôt l'Extrême-Onction. » Ensuite il se fit mettre à terre sur un cilice, et, pour consoler les assistants, il prit un visage riant et leur tint même quelques discours propres à les égayer; mais rien ne put charmer leur douleur. Un de ceux qui étaient présents lui dit: « Mon père, mettez votre espérance en Dieu, il ne vous abandonnera pas. — Et qu'ai-je fait jusqu'à présent, répondit-il, si je n'ai pas faitcela? Je suis son ouvrage et il est mon espérance. » En môme temps, levant les yeux au ciel, il dit : « Seigneur, proportionnez vos miséricordes à la vive confiance que j'ai en vous ! » Et en prononçant ces paroles il expira. C'était le H juin 1051 *.

Son successeur fut Liupold, prévôt de l'Eglise de Bamberg, qui ne lui fut pas tout à fait semblable. Le P^ipe saint Léon et l'empereur Henri célébrèrent à VVorms la féle de Noël en l'an 1052. Le Pape dit la messe solennelle le jour de la fête, et le lendemain fit ofticier Liupold, parce que c'était dans sa province. Après la première oraison de la messe un de ses diacres chanta une leçon; car c'était l'usage de quelques Églises d'en chanter plusieurs aux fêtes solennelles; mais, commecetusage était contraireà celui de Rome, quelques-uns des Romains qui étaient auprès du Pape lui persuadèrent d'envoyer défendre au diacre de chanter. Le diacre, qui était un jeune homme fier, refusa d'obéir, et, quoique le Pape le lui eût défendu une seconde fois, il n'en chanta pas moins haut la leçon jusqu'au bout. Quand elle fut achevée le Pape le fit appeler et le

dégrada pour sa désobéissance. L'archevôque de Mayence lui envoya redemander son diacre; le Pape le refusa, et rarchovôquft prit patience pour lors; mais, après l'Évai.gile et l'Offertoire, quand ce vint au sacrifice, l'archevêque s'assit dans son siège o\. protesta que ni lui ni autre n'achèverait cet office si on ne lui rendait son diacre. Lo Pape, voyant cela, céda à l'évôqueet lui renvoya aussitôt son diacre, revêtu de ses ornements, et le prélat continua Toffice. « En quoi, dit l'auteur original, on doit considérer la fermeté de l'évôque à soutenir sa dignité, et l'humilité du Pape, qui, bien que d'une dignité plus grande, pensait qu'il fallait céder au métropolitain dans sa province *. »

Sur quoi il est bon de remarquer que cet auteur original est un écrivain schismatique : la réflexion par où il termine s'en ressent. Si le saint Pape Léon crut devoir céder, ce fut pour éviter le ti ouble et le scandale dans un office public, et non pour autre cause; car dans toute l'Église catholique le Pape est le Pape, c'est-à-dire le premier père et pasteur, comme, dans tout le diocèse, l'évêque est l'évêque, c'est-à-dire le premier pasteur et père. Sans doute les Romains auraient mieux fait d'attendre après la messe pour faire faireau Pape des remontrances sur l'usage antiromain de l'Église de Mayence; mais l'insolencedu diacre et la persistance de rarchevô(|ue n'en décèlent pas moins dans le clergé allemand un mauvais levain d'insubordination et de schisme dont nous verrons les funestes effets.

Se trouvant encore à Worms avec l'empereur le Pape le pressa de nouveau de restituer au Sainl-Siége l'abbaye de Fulde et quelques autres lieux qui, d'après le vœu des fondateurs, appartenaient à l'Église romaine. L'empereur n'y consentit que quand le Pape se mon lia disposé à jaire un échange. Le Pape céda donc à l'empereur l'évêchô de Bamberg et l'abbaye de Fulde contre le duché de Bônévent et quelques autres lieux d'Italie. Toutefois Bamberg devait chaque année payer au Saint-Siège une haquenée ou bien douze livres d'argent. Mais, pour défen-

^Acta SS., Il juin.

* Abb. Urxp.

[De 1024 à lO&t

dre Bénévent contre les Normands d'Italie, l'empereur accorda au Pape quelques troupes allemandes, avec lesquelles celui-ci espérait meure un terme aux déprédations des Normands dans la Fouille. Ces troupes se mettaient déjà en marche lorsque l'empereur, d'après les conseils de Guebhard, évêque d'Eichstaedt, rappela ses chevaliers, en sorte qu'il n'en resta auprès du Pape qu'environ trois cents, la plupart de ses parents ou vassauxde ses parents. Il avait compté, par la vue seule d'une armée nombreuse, ramener les Normands à la raison sans aucune effusion de sang; cette espérance était évanouie par la mesquinerie de l'empereur et de son conseil. Dans des occasions tout à fait semblables Pépin et Charlemagne conduisaient eux-mêmes les Français au service de saint Pierre et à la défense de son Église. Jamais les empereurs allemands n'ont rien compris à cette magnanimité chrétienne de Pépin et de Charlemagne, lors même qu'il s'agissait d'un Pape de leur nation et de leur famille.

C'est dans ces circonstances que le Pape saint Léon IX quitta le pays de ses pères, qu'il ne devait plus revoir, et s'en retourna en Italie par Padoue, où il eut quelque consolation. L'évêque de cette ville était Bernard, des comtes de Padoue, mais dont la piété l'emportait encore sur la naissance ; car il distribuait son patrimoine aux orphelins, aux veuves et aux pèlerins, restaurait les églises en ruines et en bâtissait de nouvelles, s'appliquant sans cesse à la prière, aux jeûnes et aux veilles. Ce pieux évêque eut une révélation sur les endroits où étaient enterrés les corps des saints Julien, Maxime, Félicité, et de plusieurs enfants innocents. Après un jeûncpublicde trois jours, terminé par unemesse et une communion solennelle, il fit creuser dans l'Église de Sainte-Justine, aux endroitsindiquôs, et trouva les corps des saints avec les inscriptions respectives. Il s'y fit aussitôt un grand nombre de miracles ; beaucoup de malades furent guéris, et les pèlerins y affluèrent bientôt de toute l'Italie. Ce fut môme ce qui atlirale saint Pape Léon, qui lut reçu par l'évêque avecles plus grands lionneljrs. Ayant appris de lui tout ro.

s'était passé, il célébra la messe dans l'église de Sainte-Justine, vénéra les reliques des saints nouvellement retrouvées et fixa leur fête au 2 août '.

Il n'eut pas la même consolation à Mantoue. Y étant arrivé pour la Quinquagésime de l'an 1053, il voulut tenir un concile; mais il fut troublé par la faction de quelques évêques qui craignaient sa juste sévérité; car leurs domestiques vinrent insulter ceux du Pape, qui se croyaient en sûretéétant devant l'église où se tenait le concile, en sorte que le Pape fut obligé de se lever et de sortir devant la porte pour faire cesser le bruit. Mais, sans respecter sa présence, ils s'opiniàtraient de plus en plus à poursuivre à main armée ses gens désarmés et à les arracher de la porte de l'église où ils voulaient se sauver, en sorte que les flèches et les pierres volaient autour de la tête du Pape et que quelquesuns furent blessés en voulant se cacher sous son manteau. On eut tant de peine à apaiser ce tumulte qu'il fallut abandonner le concile, et le lendemain, comme ondevaitexaminer les auteurs de la sédition pour les juger sévèrement, le saint pape leur pardonna de peur qu'il ne parût agir par vengeance*. Ces basses violences des évêques coupables montrent combien le mal était grand etquels efforts prodigieux il fallait encore pour le déraciner.

Un autre événement attristait le saint Pape. En sortant de Rome il y avait laissé, pour gouverner à sa place, le saint et savant archevêque de Lyon, Halinard, singulièrement chéri des Romains. Avec Halinard était venu l'ancien évêque de Langrcs, Ilupiies, dont nous avons déjà parlé, et qui, par son sincère repentir, obtint l'absolution du Pape. Hugues étant donc sur le point de quitter Rome pour s'en retourner en France avec quelques autres, Halinard leur donna un repas d'adieu. On y servit un poisson qui avait été empoisonné par un faux ami d'IIalinard et qui en voulait à sa vie. Tous ceux qui en mangèrent moururent, les uns dans les huit jours, les autres après une longue maladie. L'archevêque Halinard en mourut le 29juil-

t Acin SS./l aoùi.— *Vituii. Léon., \. 2,c. 4, n. 21,

let dOS2 ; il avait toujours souhaité mourir à Rome, Les nobles romains le firent enterrer à Saint-Paul avec grand honneur. Il laissa ses ornements et son argenterie à Saint-Bénigne de Dijon, dont il était abbé depuis vingt ans ; il y donna beaucoup de livres, et, entre les sciences auxquelles il s'appliquait, il étudiait particulièrement la géométrie et la physique. Son successeur dans l'archevêché de Lyon, qu'il avait tenu sept ans, fut Philippe, premier du nom *.

Le Pape saint Léon avait encore fait une autre perte bien sensible. Le puissant marquis Boniface de Toscane avait été tué le 7 mai 1052 près de Manloue, dans le moment où il se préparait au pèlerinage de Jérusalem. Comme c'était pour le Pape un homme dévoué et de bon conseil, sa mort dut l'affliger beaucoup. Il laissait une veuve, Béalrix, avec des enfants en bas âge, entre lesquels était la comtesse Mathilde, si célèbre depuis par son héroïque dévouement à la cause de l'Église.

Au milieu de ces épreuves que lui ménageait la Providence, le saint Pape fut encouragé quelque peu par le succès des Pisans contre les mahométans de Sardaigne. Dès la fin du dixième siècle la république de Pise se distinguait par son énergie et sa puissance et préludait aux grandes expéditions de la chrétienté contre le mahométisme. Dès 971 les Pisans firent une expédition contre les Sarrasins de Calabre. En 1002 les Sarrasins s'emparèrent de la Sardaigne, firent une descente sur le territoire de Pise et emmenèrent beaucoup de prisonniers. En 1005 la ville de Pise même tomba entre leurs mains. En 1006 le Pisans battirent les Sarrasins à Reggio, en Calabre. En 1012 une flotte de Sarrasins d'Espagne surprit la ville de Pise et la réduisit en cendres. L'an 1016 les Pisans et les Génois conquirent la Sardaigne. L'an 1017 les Sarrasins d'Afrique, conduits par leur roi Muset ou Mouza, revinrent en Sardaigne. Le Pape Benoît envoie un légat à Pise, avec l'étendard de saint Pierre et un privilège qui assurait la Sardaigne aux Pisans à condition d'en chasser les Sarrasins. L'é-

> Acta SS. Ord. S. Bened., sect. 6, pars 2.

vêque, les magistrats et le peuple tombèrent d'accord, promirent de le faire et reçurent l'étendartl de saint Pierre avec le privilège. Les Pisans et les Génois chassent les Sarrasins de la Sardaigne et puis s'en disputent la possession, qui reste aux Pisans. L'an 1021 Muset revient en Sardaigne ; les Pisans et les Génois le mettent de nouveau en fuite et s'emparent de son trésor, qui est laissé aux Génois d'après les conventions qui avaient été faites. En 1030 Pise est brûlée le jour de Noël. En 1035 les Pisans arment une flotte considérable, s'emparent de Bone, l'ancienne Hippone, en Afrique, et envoient à l'empereur la couronne du roi. Ils prennent également Carthage et son roi et en envoient la couronne à l'empereur ; mais, l'an 1050, le roi Muset revient avec une puissante armée en Sardaigne, y bâtit des forteresses et s'en fait couronner roi. Les Pisans, qui avaient la guerre avec ceux de Lucques, étaient découragés ; le Pape saint Léon ne le fut pas. Il leur envoya un légat avec l'étendard de saint Pierre et les conjura de prendre les armes pour la défense de l'Église et de l'Italie, leur promettant d'une manière authentique, outre les grâces spirituelles, la possession de l'île, moyennant un tribut annuel. Ranimés par les paroles du saint Pape et de son légat les Pisans mettent une flotte en mer ; mais à, peine a-t-elle quitté le port qu'une grosse tempête, au lieu de la conduire en Sardaigne, la pousse contre la Corse. Ce contretemps décida le succès de l'expédition. Les Corses, apercevant une flotte si formidable, crurent qu'elle était dirigée contre eux ; ils négocièrent aussitôt et soumirent leur île aux Pisans. Ceux-ci prirent à bord le corps de sainte Restitute et cinglèrent pleins de confiance vers la Sardaigne. Ils n'y trouvée rent plus d'ennemi; Muset, les ayant sus si proches, donna ordre de mettre à feu et à sang toute l'Ile et puis l'abandonna avec tous les siens, de façon que les Pisans s'en emparèrent sans coup férir, relevèrent promptement les forteresses nécessaires pour se défendre, et rentrèrent à Pise en triomphe et maîtres de deux lies au lieu d'une *.

» Trooci,Annali Pisani. Chron. Pùana, apud Mnrat.,

1 t. G, p. 1G7, Scr'pt. ter. Italie. ,

[De 1024 à 1054

Ce succès inespéré desPisans fit espérer au Pape Léon qu'il lui serait possible de nietti e de même à la raison les Normands d'Italie. Nous avons vu leur premier établissement dans l'Italie méridionale, api ès que quarante pèlerins normands eurent vaillamment aidé le prince de Salerne à défendre sa ville contre les Sarrasins. En 1021 le Normand Rainolfe fut établi comte d'Averse par la république de Naples. L'an 1035 les fils aînés d'un seigneur normand, Tancrède de Hauteville, qui en avait douze, arrivent en Italie et entrent au service de GuaimarlV, prince de Salerne etdeCapoue, fils de celui qui avait été si bien servi par les premiers quarante. A la mort de Guaimar IV ils passèrent au service deMichellePaphhigonien, empereur de Constantinople. Georges Maniacès, patrice grec, faisait des préparatifs en Calabre pour reconquérir la Sicile sur les Arabes, alors divisés par une guerre civile, et il prit à sa solde les trois fils aînés de Tancrède, Guillaume Brasde-fer, Drogon etOnfroi, avec trois cents Normands. A l'aide de ces étrangers Maniacès bat les Sarrasins de Sicile, ainsi qu'une armée de cinquante mille hommes venus d'Afrique. Pour toute récompense il est rappelé à Constantinople et jeté en prison ; les Normands, au lieu de leur part de butin, ne reçoivent que des insultes des Grecs pour les avoir aidés à conquérir cette île importante. De retour en Italie les Normands entreprennent d'en chasser les Grecs. Pour cela ils se choisirent douze chefs, sous le nom de comtes, entre lesquels ils part;igèrent l'autorité ; mais ils donnèrent au Lombard Ardouin, dont ils connaissaient la bravoure ainsi ([ue la haine implacable contre les Grecs, le commandement de leur petite armée, à laquelle Rainolfe, conite d'Averse, avait joint trois cents hommes. Ils s'avancèrent jus(iu'ù Melphes, au centre de la Pouille, et s'en emparèrent, dinsi que de Venosa, d'Ascoli cl do Lavello; ils livrèrent successivement trois grandes batailles aux Grecs et remportèrent sur eux trois victoires signalées. Ils se foi ti fièrent par des alliances, et, pour récompense des secoursqu'ils obtenaient, ils décernèrent J'Iionneur de les commander à de nouveaux cbels, Alénolft;cl Argyre; le premier, iVèie

du pnnce de Bénévent, leur avait procuré l'assistance des Lombards; le second, fils de Mélo, riche citoyen de Bari, qui avait puissamment aidé les premiers Normands, les appuyait de son crédit dans la Pouille et de celui du parti que son père avait formé dans les villes grecques. Dans cette guerre la bravoure la plus signalée, secondée souvent encore par la ruse et l'intrigue, se trouvait du côté des Normands; les Grecs, au contraire, étaient lâches, désunis et découragés. En deux campagnes la Pouille presque entière fut conquise ; en 1042 elle fut partagée entre les conquérants.MelpIies devint la capitale de leurs Étals; la propriété de cette ville demeura commune entre Ardouin et Guillaume Bras-de-fer, chef des Normands ; leurs douze comtes furent mis en possession de douze autres villes. Ils établirent ainsi dans la Pouille une espèce de république militaire et oligarchique.

Quoique les Normands se fussent donné pourchefGuillaumeBras-de-ferils daignaient rarement recevoir ses ordres ; ils ne vivaient que de pillage, et, sans setenirliésparaucun traité ou par aucun odre public, ils exerçaient autour d'eux le brigandage à la tôlede leurs satellites, plutôt qu'ils ne faisaient la guerre. Les couvents, les églises et môme les lieux saints qui avaient été l'objet de leurs pèlerinages n'étaient pas à couvert de leurs déprédations *.

C'est à cet état de choses que le Pape saint Léon cherchait un remède. Une première fois il s'était porté vers l'Italie méridionale, accompagné de l'archevêque Halinard, de Lyon, pour mettre fin à ces brigandages par les voies de la persuasion et de la douceur, mais en vain. Peut-être que, si le saint pape n'avait eu affaire qu'aux Normands, Userait parvenu à son but ; la politique grecque vint envenimer la chose. Argyre, que les Normands avaient choisi pour un de leurs chefs, s'était remis au service des empereurs de Constantinople. Ceux-ci, qu'il était allé trouver, le renvoyèrent à Bari en qualité de gouverneur général, avec quantité d'or, d'argent et d'étoffes précieuses, pour gagner les chefs

' Lco Osl., 1. V. Gaiifrid. Malat., Sicula,l. 1. Guilleliu. Apui., 1. 1.

de l'ère chr.j

DE L'ÉGLISK

de la nation normande et les engager à passer en Grèce, sous prétexte de secourir l'empire contre les Turcs et les Petcheuègues, autrement les Cosaques. Le véritable but éluil do faire sortir les Normands d'Italie. Non moins lins que braves, les Normands s'y refusèrent. Alors Argyre emploie ce qui lui reste de trésors à corrompre les principaux habitants de la Puuille pour les porter à se défaire desNormands. Il aposte un assassin, qui tue à coups de poignard le comte Drogon dans une église où il venait de se rendre suivant sa coutume. Son frère Guillaume Bras-de-fer était mort quelque temps auparavant. On fit main basse sur les Normands en plusieurs lieux de la Fouille, et ce massacre en fit périr plus que n'en avaient détruit toutes les guerres précédentes. Le comte Onfroi, frère de Guillaume et de Drogon, ayant rassemblé ses troupes, se vengea de ces assassinats et fit mourir les meurtriers dans les plus rigoureux supplices. Il marcha ensuite contre Argyre, qui, lui ayant livré bataille près de Siponte, perdit un grand nombre de soldats, tant Grecs qu'Italiens, et se sauva couvert de blessures *.

Ce fut dans ces circonstances qu'il envoya à Conslantinople Jean, évêque de Trani, pour rendre compte à l'empereur du mauvais état des affaires et pour demander du secours. En mêmelerapsildépôclia descourriers au Pape, qui était alors en Allemagne, pour le mettre dans les intérêts des Grecs. 11 lui représentait les Normands comme une nation barbare et impie, qui violait également les lois de la religion et de l'humanité. Comme les Normands avaient donné quelque lieu à ces accusations le Pape n'eut pas de peine à y ajouter foi ; il obtint donc de l'empereur Henri des troupes assez considérables; mais à peine étaientelles en marche que, sur l'avis de l'évêque d'Eichstaedt, l'empereur les rappela pi esque toutes. Cet évêque disait qu'avec cent chevaliers des moins braves il se faisait fort d'anémtir toute la puissance des Normands. Il ne connaissait guère ceux dont il parlait. Le Pape n'amena donc en Italie que quelques centaines de clievaliers, la plupart de ses pa-

iGuillelin. Apal., 1. 2, p. 250. Giuifr. Malat , Skula, 1. 1, p. 2o3, t. 5. Jlural, Scri/,! . ver, Uulic,

rcnis, auxquels se joignirent des Italiens en assez grand nombi e.

Léon IX, étant parti de Rome, se rendit au mont Cassin, où il se recommanda humblement aux prières des moines. A mesure qu'il avançait les populations italiennes venaient grossir son armée. Les Apuliens surtout prirentavec joie les armes; plus que personneils avaient eu à souffrir des Normands. Le Pape s'entendit encore avec le gouverneur grec Argyre, afin de ne rien négliger, et se rendit dans la province de Capilanate, où les Normands concentrèrent leurs forces. Ces derniers se trouvaient dans une position telle qu'une victoire ne pouvait guère l'améliorer au lieu qu'une défaite ne manquerait pas de l'empirer beaucoup. Comme presque toutes les villes étaient en insurrection, ils manquaient de vivres et se voyaient réduits à couper les blés encore verts pour les sécher et s'en nourrir. Ils eurent donc recours aux négociations. Ils envoyèrent des députés au Pape et promirent de vivre en paix et en repos et de lui payer un tribut annuel s'il voulait leur donner l'investiture des pays qu'ils avaient enlevés à l'Église et à l'empire. Le Pape, comme l'atteste un auteur contemporain*, était disposé à leur faire une réponse favorable ; mais il ne put vaincre l'opposition des Allemands, qui, tiers de leur haute stature, méprisaient les Normands comme plus petits. On répondit donc aux députés qu'ils devaient rendre sans condition tout ce qu'ils avaient pris et s'en retourner d'où ils étaient venus. Sur cette réponse les Normands se décidèrent pour une prompte bataille.

C'était le 18 juin 10o3, près de Dragonara. D'un côlé se trouvaient les chevaliers allemands venus de la Souabe, mais qui, d'après les Normands eux-mêmes, ne dépassaient pas sept cents, sous le commandement de deuxducs ; àcôtéd'eux une multitude considérable de Lombards et d'autres Italiens, sous le commandement de trois comtes. De l'autre part trois mille cavaliers noi mands et quelques fantassins, sous les ordres de trois chefs, le comte Onfroi, son jeune fière Robert Guiscaid, nouvellement arrivé, et Ui-

i Gtullelin. Apul,

chard, comte d'Averse. Richard devait attaquer les Italiens, Onfroi les Allemands, et Robert le soutenir avec la réserve. Richard, qui commença le combat, mit les Italiens en fuite sans beaucoup de peine ; mais Onfroi trouva d'autres hommes dans les Allemands. Le combat fut meurtrier. Robert, venu an secours de son frère, fut renversé de cheval jusqu'à trois fois. La victoire était encore indécise lorsque Richard, revenu de la poursuite desllaliens, fond surles Allemandsd'un autre côté. Les Allemands ne cédèrent pas pour cela et moururent l'épée à la main jusqu'au dernier. Si l'empereur les avait laissés venir en nombre, la victoire eût été à eux.

Couverts de poussière et de sang et furieux d'une victoire si chèrement achetée, les Normands coururent à Civitella pour achever la victoire par la prise du Pape. C'était une ville à plus d'une lieue de Dragonara, où le Pape s'était retiré avec son clergé en attendant l'issue de la bataille. A l'approche des Normands les habitants montèrent sur les murailles pourles repousser ; mais les Normands mirent le feu aux chaumières d'alentour pour contraindre les habitants, par la fumée, à quitter les murailles. Déjà les habitants, obligés de reculer et se croyant perdus, pillaient la chapelle et les bagages du Pape et demandaient en tumulte qu'il se rendît, à travers la porte en feu, parmi les assaillants, et qu'il se livrât au pouvoir de ses ennemis. Le Pape comimanda de porter la croix devant lui pour aller essuyer lui-même la fureur des ennemis, lorsque tout d'un coup le vent tourna et poussa le feu contre les Normands, qui furent ainsi contraints d'abandonner l'assaut. Le lendemain matin le Pape envoya des messagers au camp des Normands pour exhorter les comtes à considérer avec repentir ce qu'ils avaient fait et à penser à leur salut. Si c'était lui qu'ils cherchaient, il était prêt; il ne craignait personne, et sa vie ne lui était pas plus chère que la vie des hommes qu'ils avaient tués. Les Normands, dont la fureur faisait insensiblement place à la vénération pour le chef de l'Église, répondirent humblement que, s'il leur était possible d'olïrir au Pape unedigne satisfaction, ils subiraient volontiers la pénileiii e (|u'il lui plairait de leur

prescrire. Le Pape ordonna d'ouvrir les

portes de la ville, délia les Normands de l'excommunication et se rendit au milieu d'eux. A la vue du saint Pontife, qui les avait toujours traités avec la plus grande mansuétude et dont les vertus brillaient d'un nouvel éclat dans le malheur, ces guerriers naguère si fiers se jetèrent à terre en pleurant. Vêtus de leurs habits de triomphe et de fête, plusieurs se traînèrent à genoux jusqu'à ses pieds pour recevoir sa bénédiction et entendre les paroles qu'il leur adressait. Sans aucune amer tume dans le cœur pour l'affliction qu'ils lui avaient causée, etavecla simplicité de la colombe, le Pape s'arrêta au milieu d'eux, leur recommanda de faire de dignes fruits de pénitence, et les congédia en leur donnant sa bénédiction et après avoir reçu d'eux le serment qu'ils seraient ses fidèles vassaux à la place des chevaliers qu'ils avaient tués.

La plupart d'entre eux s'empressèrent de se rendre de nouveau maîtres des villes qui les avaient expulsés pendant l'insurrection ; mais le comte Onfroi, le plus doux des fils de Tancrède après Drogon, demeura auprès du Pape pour lui servir de sauvegarde, et promit, quand il voudrait retourner à Rome, de l'accompagner jusqu'à Capoue. Le Pape se rendit alors sur le champ de bataille, oii gisaient un si grand nombre de ses amis et de ses parents. Quand il vit leurs cadavres mutilés il fut saisi d'une affliction extrême, les appelait en pleurant par leurs noms et souhaitait d'être mort avec eux ; mais quand il observa que les corps des siens étaient intacts et ceux des Normands entamés par les bêtes sauvages, il y vit une assurance de leur salut éternel et une consolation pour lui. Il passa deux jours sur le champ de bataille, à jeûner et à prier, et, par les mains des Normands eux-mêmes, fit enterrer les corpsdaiis une église voisine, qui avait été détruite depuis longtemps, et y célébra lui-même l'office desmorts. Ensuite, accompagné d'Onfroi, il se rendit à Bénévent, où il arriva la veille de la Saint-Jean Baptiste, non sans quelque craiiitequcleshabitantsnevoulussenlprolitor du malheur des circonstances ; mais ce malleur môme avait touché leurs cœurs. Jeunes etvieux,hommesctfemmes,allèrentàsa ren-

de l'ère clip.] DE L'EGLISE

contre bien loin de la ville, et attendaient son arrivée au milieu des gémissements et des larmes ; mais quand ilsaperçuren t ce cortège, d'abord les ciercs et les évôques, s'avançant avec toutes les marques du deuil et de l'affliction, enfin lesaintPape, qui, avec une résignation chrétienne et des regards affectueux, leva sa main au ciel pour bénir ceux qui l'attendaient, alors pas un ne put retenir ses larmes ; de toutes parts on entendait des gémissements et des sanglots. Cependant nul n'étaitplus profondément affligé que le Pape; chaque jour il disait la messe pour les âmes des défunts, jusqu'à ce qu'une vision lui ordonna de ne plus prier pour ces mort?, mais de les tenir au nombre des bienheureux. Ils apparurent aussi à beaucoup de personnes et leurrecommandèrentde ne pointles pleurer, puisqu'ils avaient part à la gloire des martyrs. Les Normands eux-mêmes bâtirent une belle basilique sur leurs tombeaux, où il s'opéra plusieurs miracles, et, ce que la puissance de leurs adversaires n'avait pu obtenir, la victoire si chèrement achetée l'effectua : ils traitèrent avec plus d'humanité les vaincus elgardèrent, jusqu'à sa mort, la fidélité qu'ils avaient jurée au Pape *.

Tout bien considéré, la défaite si douloureuse de Dragonara profita au bien de l'Église et de l'humanité plus que n'aurait pu faire la victoire la plus signalée. Ce que le saint Pape avait toujours demandé pour les provinces méridionales de l'Italie, la sécurité et un gouvernement plus bumain, elles l'eurent dès lors. Ce que le saint Pape n'avait peut-être pas osé prévoir, toutes les conquêtes présentes et à venir des Normands étaient des fiefs de l'Église, et cesterribles Normands devenaient les humbles soldats de saint Pierre. « C'est ainsi, conclut un historien protestant, qu'une défaite donna au Saint- Siège ce qu'il n'aurait jamais pu obtenir par une victoire, et que la faiblesse d'un Pontife pieux et étranger à la politique humaine effectua une conquête que les plus hardis des prédécesseurs de Léon IX n'auraient osé tenter *. »

Le saint Pape Léon passa à Bénévent le

» VilaS. Léon., 11 avril, — * Sismondi, Hépubl. italiennes, t. 1, p. 267.

reste de l'année 1033 et le commencement de l'année suivante, continuellement occupé de prières et de mortifications. Toujours il portait le cilice; sonlit était un tapis étendu sur le plancher, son oreiller une pierre; il ne donnait au sommeil que quelques moments de la nuitet en employait la plus grande partie à priera genoux et à chanter des psaumes. Chaque jour il disait tout le psautier, offrait le saint Sacrifice et récitait une longue suite de prières. Une multitude innombrable de pauvres trouvaient leur refuge dans son incroyable libéralité; d'autres œuvres de miséricorde montrèrent la plénitude de ses vertus avec plus d'éclat encore. Une nuit qu'il traversait son palais en priant, il aperçut dans un coin un lépreux dont les plaies hideuses et sans nombre perçaient à travers ses haillons déchirés. L'infortuné ne pouvait remuer de douleur; à peine pouvait-il bégayer quelques mots. Aussitôt le Pape se mit à genoux près de lui et le consola, jusqu'au moment où le dernier de ses domestiques se fut retiré. Alors, malgré tous ses ulcères, il prit le lépreux sur ses épaules, le porta dans le lit de parade qui était préparépourlui, mais où il ne montait jamais, et puis continua d'achever le psautier. Lorsque enfin il voulut se coucher sur son tapis pour prendre quelque repos, il ne lui fut plus possible de trouver le lépreux. Étonné, le Pape réveilla le domestique et lui en demanda des nouvelles; mais celui-ci avait dormi profondément et chercha vainement dans tous les coins du palais, dont il trouva les portes bien fermées. Le Pape, qui eut pendant la nuit quelque révélation à cet égard, défendit le lendemain au domestique, de la manière la plus sévère, de jamais rien dire de cet événement pendant sa vie. « Je suis persuadé, ditsonbiographeconlemporain Wibert, qui rapporte ce fait, que Jésus-Christ lui apparut pendant le sommeil, comme autrefois à saint Martin *. »

Au milieu de ces œuvres d'une dévotion extraordinaire, le saint Pape ne négligeait point les affaires générales de l'Église. La pauvre Église d'Afrique en particulier recourut à son autorité paternelle pour y trouver

' Wib., I. 2, c. 6, n. 29.

[Oe 1024 à 1054

un remède à ses maux. Autrefois le seul concile (Je Cartilage comptait jusqu'à deux cent cinq évêques; maintenant l'Afrique tout entière n'en coin^jitait plus que cinq; encore étaient-ils divisés entre eux sur la préséance. L'évèque de Gummi s'attribuant les prérogatives qui n'appartenaient qu'à l'archevêque de Cartilage, celui-ci, nommé Tiiomas, et deux autres évêques, Pierre et Jean, s'adressèrent au Pape, lui exposèrent le différend et demandèrent sa décision. Saint Léon leur répondit en ces termes :

« Les vénérables canons nous rappellent qu'il assistait deux cent cinq évêques au concile de Cai lhage, et maintenant votre fraternité nous apprend qu'il en reste à peine cinq dans toute l'Afrique, qui, cependant, est la troisième parlie de ce monde corruptible. Nous compatissons de tout notre cœur à votre si grande diminution; mais lorsque nous apprenons quecesrestes mèmesde chrétienté se divisent et se séparent, et qu'ils s'enflent l'un contre l'autre parla jalousie et la contention delà primauté, nous ne pouvons que l épéler cette parole d'Amos : « Pardonnez, Seigneur, pardonnez. Qui suscitera Jacob de la petitesse où il est réduit ? »

a Toutefois, quelque douleùr que nousressentions d'u n pareilabaissement delareligion , nous nous réjouissonscependant beaucoup de ce que vous réclamez et attendez la sentence de la sainte Église romaine, votre mère, sur vos différends, et de ce que, comme des ruisseaux qui, sortis de la même fontaine, se divisentensuite dans leur course, vous croyez le mieux de remonter à la source première de la fontaine même, afin de reprendre la règle (le direction là où vous avez pris le commencement de toute la religion chrétienne.

tt Vous saurez donc pour certain qu'après le Pontife romain le premier archevêque et le suprême métropolitain de toute l'Afrique, c'est l'évèque de Carthage, et que, sans son consentement, l'évèque de Gummi, quel qu'il soit, n'a aucun droit de consacrer ou de déposer des évêques, ou de convoriuer le concile provincial, mais seulement de régler son diocèse particulier ; touf le reste il doit le faire, ainsi que les antres évêques africains, avec le conseil de l'archevêque de Carthage.

C'est pourquoi nos frères et coévêques Pierre et Jean ont raison de penser comme ils font touchant la dignité de l'ÉgHse de Carthage et de ne pas consentira l'erreur de l'Église de Gummi. Au reste, je ne veux pas vous laisser ignorer que, sans l'ordre du Pontife romain, on ne doit ni tenir de concile universel, ni condamner ou déposer d'évêques ; car, quoiqu'il vous soit permis d'examiner quelijues évêques, il ne vous est cependant pas permis de porter une sentence définitive sans l'avis du Pontife romain, ce que vous trouverez statué par les saints canons, si vous y cherchez ; car, quoique le Seigneur ait dit généralement à tous les apôtres : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel, » cependant ce n'est point sans cause qu'il a dit spécialement et nommément au prince des apôtres, le bienheureux Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette Pierre je bâtirai mon Église; et je te donnerai les clefs du royaumsî des cieux. » Et, dans un autre endroit : « Confirme tes frères.» C'est-à-dire que les causes majeures et plus difficiles de toutes les Églises doivent être définies par les successeurs du bienheureux Pierre en son saint et principal Siège »

Cette lettre est du H décembre 10S3. Le Pape en écrivit une autre aux deux évêques Pierre et Jean, où il leur dit pour le fond les mêmes choses. Il les remercie des prières qu'il ont faites pour sa prospérité et pour celle de l'Église romaine, et les assure que, de son côté, il ne cesse de prier pour eux ; car, ce qu'il y a de plus agréable à Notre-Seigneur, c'est que la tète veille sans cesse au bien de tous les membres, et que les membres cherchent sans cesse le salut de leur tête, « Vous avez bien fait, ajoute-t-il, d'avoir tenu un concile sur les affaires ecclésiastiques, suivantque nous vous l'avions ordonné; vous devez faire la môme chose tous les ans, au moins une fois dans Tannée*. » Ces paroles font connaître qu'avant cela il y avait déjà eu d'autres lettres écrites de part et d'autre.

Lorsque le Pape saint Léon IX rappelle aux évêques d'Afrique que, d'après les saints ca-

i Labbe,t. 9, p. «72. — ' Id., p. 'Jfi-

de l'ère clir.]

nons, le jugement définitif des causes majeures, nommément celles des évôques, appartient au Sié^e apostolique, il ne fait que rappeler ladoctrine de la première antiquité. Au quatrième et au cinquième siècle le Pape saint Jules et les liistoriens grecs Socrate et Sozomène rappelaient déjà aux ariens que, d'après une ancienne loi de l'Église, rien ne devait s'y régler nulle part sans l'assenlimenl du Pontife romain. Si doncles Décrétales d'Isidore disent la même chose, c'est que ^es Décrétales ne sont en ceci, comme dans tous les points principaux, que l'écho de l'antiquité.

Cette correspondance filiale de trois évôques d'Afrique avec l'Église romaine semble comme les derniers adieux de leur Église mourante à sa mère ; nous entendrons ses derniers soupirs >ingtans plus tard; ils sont encore adressés à sa mère, l'Église romaine. La pauvre Église d'Afrique meurt par la division. Aujourd'hui qu'elle renaît une seconde fois dans le sein et à îa voix de l'Église romaine, deux fois sa mère, puisse-t-elle n'oublier jamais la cause de son premier malheur ! puisse-t-elle toujours puiser la vie, la santé, la force et la fécondité dans l'unité et dans l'union !

Tandis que TÉglise d'Afrique, expirant sous le cimeterre de mahomet, faisait ses derniers adieux à la mère de toutes les Églises, l'Église de Constantinople faisait les derniers efforts pour s'arracher des bras de cette mère commune, former un bercail hors de l'unique bercail, et se donner un pasteur autre que l'unique pasteur à qui le Seigneur a dit : « Pais mes agneaux, pais mes brebis. » Il semblait que la malheureuse Église de Constantinople, non contente d'avoir été le foyer de tant de schismes et d'hérésies, eût hâte de rompre le dernier lien qui l'unissait à l'épouse du Christ, à la métropole de l'humanité chrétienne, comme pour se rendre digne, par ce dernier forfait, de devenir la capitale du mahométisme, la métropole de l'empire antichrétien.

A Constantinople l'empire était aussi malade que l'Église ; il était malade, non de ces fièvres de jeunesse qui préparent à la maturité du tempérament, mais de cette lente dé-

crépitude contre laquelle il n'y a point de remède. Basile il était mort en décembre 4025. Libertin dans sa jeunesse il s'était corrigé avec l'âge, et, deverm grand capitaine sur la fin de ses jours, il avait soumis la Bulgarie ; mais son avarice accablait le peuple d'im[)0sitions. Son frère Constantin VIII, qui depuis cinquante ans ne partageait avec lui que le nom seul d'empereur et les vils plaisirs du libertinage, lui survécut trois ans. Leseutmques et autres ministres de ses débauches devinrent les ministres ou plutôt les maîtres de l'empire; ils en profitèrent pour dissiper ies trésors accumulés par Basile et pour achever la ruine du peuple par de nouvelles exactions. Leur cruauté égalait leur avarice. Les personnages les plus illustres furent les victimes de leurs vengeances particulièi es. On en fit périr plusieurs ; la plupart eurent les yeux crevés, et c'est ce qu'on appelait la divine clémence de l'empereur. Épuisé de débauches plus encore que de vieillesse, Constantin tomba gravement malade le 19 novembre 1028. Il n'avait point d'enfant mâle, mais seulement trois filles ; l'une d'elles, Eudocie, s'étant renfermée dans un monastère, il ne lui restait queZoéetThéodora. Il destinait l'empire à cette dernière, comme étant la plus capable de régner; mais il lui fallait un époux ; les eunuques en choisirent un à leur convenance. Ce fut Romain Argyre, d'une famille distinguée. On l'amène au lit de l'empereur, qui lui offre le titre de césar avec la plus jeune de ses filles; mais Romain était marié et marié à une femme vertueuse.

Comme il balançait à cette proposition imprévue l'empereur moribond lui dit: « Je te laisse le choix de perdre les yeux ou d'accepter ma fille et l'empire. Consulte-toi, et reuds-moi réponse avant la fin du jour.» La femme de Romain, ayant su la position critique de son mari, se coupe les cheveux et se relire dans un monastère pour lui sauver les yeux; mais la princesse Théodora, qu'on n'avait point consultée, refuse d'épouser un homme dont la femme vivait encore. Sa sœur Zoé, moins scrupuleuse, épousa Romain Argyre la veille de la mort de son père Constantin, qui expira le 21 novembre 1028. Romain Argyre, d'un extérieur avanta-

geux, se croyait grand guerrier, profond littérateur, et se flattait de réunir en sa personne Auguste, Antonin et Marc-Aurèle ; cependant il ne fit jamais preuve de capacité ni de valeur dans la guerre, et il n'eut des lettresqu'une connaissance très-superficielle. En quoi il était de niveau avec les autres savants de la Grèce ; car le savoir s'y bornait à la lecture de quelques ouvrages d'Aristote et de Platon, qu'ils n'entendaient guère. Raisonneurs éternels, sans dialectique, leurs disputes s'évaporaient en subtilités frivoles; féconds en questions sur l'Écriture sainte, ils n'en savaient résoudre solidement aucune. Tel est le portrait que fait de ses contemporains Michel Psellus, l'homme le plus instruit de son siècle.

Cependant Romain Argyre commença son règne par soulager ses sujets, que les deux derniers empereurs avaient réduits à la misère. Il abolit par tout l'empire le tribut du remplacement, qui faisait maudire la mémoire de Basile. Il fit tirer des prisons ceux qui n'étaient enfermés que pour dettes, et, non moins juste que généreux, en leur remettant ce qu'ils devaient au prince il paya ce qu'ils devaient aux particuliers. Les prisonniers qui étaient entre les mains des Patzinaces, autrement Cosaques, furent rachetés. Les sièges d'Éphèse, de Cyziqueet d'Euchailes étaient vacants ; ils furent remplis par des prélats vertueux et savants. Les malheureux, et surtout les personnes consacrées à Dieu, trouvaient dans sa charité une ressource assurée. Il répandit de grandes aumônes pour le salut de l'âme de Constantin, son beau-père, et se fit un devoir de dédommager par des places honorables et par des hbéralités ceux que ce prince avait maltraités*.

Toutefois,corame si les Grecs n'eussent pas été capables de supporter un empereur un peu sensé, il y eut deux conspirations l'une sur l'autre, dans la dernière desquelles fut impliquée la princesse Théodora, probablement par l'artifice de sa sœur. Survinrent des accidents fâcheux, de mauvais succès à la guerre. Pour réparer ces derniers Romain

t Hisl. du Bat-Empire, I. 77.

IIVEKSELLE [De 1024 4 1054

Argyre marcha lui-même contre les Sarrasins; il fut battu. Le chagrin de sa défaite le fit tomber dans une mélancolie dont le peuple ressentit les tristes elTels. Il ne s'occupa plus que de constructions, de réparations, d'embellissementsd'égliseselde monastères, détruisant sans cesse ce qu'il venait de bâtir, soit pour en changer la forme, soit pour l'agrandir ou l'élever davantage. Ces ouvrages d'une dévotion mal entendue ruinaient ses sujets par des impositions nouvelles pour fournir aux dépenses et par les corvées dont onles fatiguait. Compatissant et généreux au commencement de son règne, il devint un dur exacteur. Quantité de familles se trouvaient de nouveau surchargées et réduites à la misère, tandis que l'empereur enrichissait des moines, et que, leur abandonnant en propriété des villes et des provinces entières, les plus riches et les plus fertiles de l'empire, il aidait à les corrompre par l'opulence, qui faisait succéder à l'austérité régulière une vie molle et voluptueuse.

Argyre avait soixante ans lorsqu'il monta sur le trône ; Zoé, qu'il fut obligé de prendre pour épouse, était âgée de près de cinquante, mais d'une lubricité insatiable. Comme son vieux mari était peu capable de la satisfaire, elle se passionna pour un jeune Paphlagonien, nommé Michel, de bonne mine, frère du chef des eunuques. Leur commerce criminel fut bientôt connu de tout le monde, peut-être même de l'empereur, qui fitsemiDlant de ne pas s'en apercevoir. Cette complaisance ne le sauva pas ; sa femme Zoé lui donna du poison. L'empereur tomba malade; son visage devint pâle, livide, enflé; il ne respirait qu'avec peine; les cheveux lui tombèrent ; en peu de jours ce ne fut qu'un cadavre. Enfin, le jeudi saint, i l avril 1034, elle le (it étouffer dans un baiti par les eunuques. Cette nuit-là même elle fait proclamer empereur le Paphlagonien Michel, et mande le pati iarche Alexis, au nom de l'empereur, pour les marier ensemble. Le patriarche, étonné, ne sait quel parti prendre; la vue de cinquante livres d'or le décide. Zoé et Michel sont mariés dans la nuit du jeudi au vendredi saint, en présence du cadavre empoisonnée! noyé de Romain Argyre.

de l'ère clir.]

Michel le Paphiagonicn était bel homme, mais épileptique ; ce mal, qui s'accrut avec les années» lui affail)lit l'esprit; son frère, l'eunuque /ean, gouverna l'empire à sa place. L'impératrice Zoé l'ut tenue comme captive dans le palais. Jlicliel, beaucoup moins mauvais que sa femme, se reprocha bientôt la mort de Romain, et pour expier ce forfait i! répandait beaucoup d'aumônes, fondait des monastères et faisait quantité de bonnes œuvres, jusqu'à panser etservir les lépreux. Tourmenté par des remords plus ci uels encore que sa maladie, il lit, pendant son règne, de fréquents voyages au tombeau de saint Démétrius, à Thessalonique. Plus il sentait sa fin approcher, plus il redoublait de dévotion. Il épuisait ses finances en bâtiments pieux ; ce n'étaient qu'églises, monastères, hôpitaux qui s'élevaient autour de Constantinople. Bizarre jusque dans ses pratiques religieuses, il portait à l'excès sa vénération pour les anachorètes ; il les i faisait chercher dans les déserts, les cavernes^ et amener à son palais. Il les embrassait, leur lavait les pieds, se revêtait de leurs habits, les faisait asseoir sur son trône, reposer dans le lit impérial, et couchait à côté d'eux sur une planche, n'ayant qu'une pierre sous sa tête.

L'eunuque Jean, prévoyant la mort de son frère, l'engagea à désigner pour son successeur son neveu Michel, que le peuple nommait Calafate, parce que son père avait été calfaleur de navires, ouvrier bouchant les trous des navires avec de l'étoupe et du goudron. Ce ne fut point assez; il fallut que l'impératrice Zoé, dont l'eunuque craignait la vengeance, adoptât le fils du calfaleur, qui dès lors fut déclaré césar. Son oncle, l'empereur Michel, ne survécut que peu de jours. Se sentant affaiblir de plus en plus il quitta le palais et se retira dans un monastère qu'il avait fait bâtir aux portes de Constantinople. Là il se dépouilla de la pourpre, se fit couper les cheveux et prit l'habit monastique, résolu de passer le reste de ses jours dans la pénitence et d'expier parles larmes les deux crimes, l'adultère et le meurtre, qui lui avaient procuré la couronne. A cette Moi!vcl!e l'impératrice éplorée, traversant à

pied toute la ville, vint au monastère pour lui dire le dernier adieu ; il refusa de la voir. Le jour même de sa mort, l'heure de l'office étant venue, il se fit conduire presque expirant àl'église. On fut bientôt obligé de le reporter dans son lit, où il mourut le 10 décembre 1041, dans les sentiments du plus amer repentir *.

Michel Calafate se conduisit en ingrat et en insensé. A peine sur le trône il chassa son oncle, l'eunuque Jean, qui l'y avait fait monter par ses intrigues; il chassa tous ses parents, à l'exception de son frère Constantin, qu'il fit césar ; il chassa le patriarche Alexis pour lui en substituer un autre ; il chassa l'impératrice Zoé, qui l'avait adopté pour son fils; mais à celte nouvelle le peuple se souleva ; il tira de son monastère la princesse Tliéodora, il ramena Zoé et les proclama impératrices toutes les deux ; il demanda à grands cris la mort du Calafate. Il s'était réfugié dans l'église avec son frère Constantin. Le peuple les en tira de force, les traîna paf la ville ; on leur creva les yeux et on les enferma dans deux monastères diflérents pour le reste de leur vie. C'était le 21 avril 1042. Michel Calafate n'avait régné que quatorze mois et cinq jours.

L'em pire de Constantinople se vit alorsgouvernépar deux vieilles femmes; maisZoé, qui avaitsoixantc-deuxans, fut bientôtjalousede voir que sa sœur Théodoralui était préférée. Elle proposa aux principaux seigneurs l'élection d'un prince, ajoutantque, pourlebiende l'empire, elle ferait le sacrifice de l'épouser. Elle essaya d'un premier, mais il lui parut trop ferme et elle le congédia ; elle essaya d'un second qui était marié, mais sa femme, qui ne voulait pas le quitter, le fit péi ir parle poison. Elle jeta donc les yeux sur un troisième, ConstantinMonomaque avec qui elle avait eu autrefois un commerce criminel ; il était veuf de deux femmes, elle était veuve de deux maris : c'était un double empêchement chez les Grecs, où les troisièmes noces n'étaient point permises. Comme le patriarche Alexis faisait difficulté d'en faire la cérémonie, Zoé la fit faire par le premier clerc du palais ; le

^ HisU du BaS'Enipire, l. Vi.

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lendemain, 12 juin i042, Alexis ne refusa point de procéder au couronnement.

Constantin Monomaque vivait publiquement avec une autre femme, nommée Sciérêne. Quand il se vit empereur il la logea dans son palais et la traita sur le même pied que l'impératrice ; quand il paraissait en public Zoé était à sa droite, Sclérène à sa gauche. Cet énorme scandale finit par révolter le peuple de Constantinople ; il craignit que, pour régner seule, la prostituée impériale ne se défît de Zoéet deThéodora. Le 9 mars 1044, jour de la fête des Quarante-Martyrs, il se faisait une procession solennelle à laquelle les empereurs ne manquaient pas d'assister. Monomaque s'y l endit au milieu des acclamations du peuple. Tout à coup une voix s'écrie du milieu de la foule : « Point de Sclérène ! ViventnosprincessesZoéelTbéodora!

Que Dieu les préserve du malheur qui les menace! » Ces paroles bouleversent en un moment l'esprit du peuple; les acclamations se changent en cris de fureur; on vent (uer le prince auquel on souhaitait tout à l'heure mille ans de vie, et peut-être l'aurai t-on mis en pièces avec toute sa maison si les deux princesses n'eussent apaisé le tumulte en parlant au peuple du haut d'une fenêtre. Monomaque, confus et treml)lant, regagna son palais sans achever la cérémonie.

Tout son règne fut agité par des guerres, par des séditions, par des révoltes. E n1042 Maniacès se déclare empereur en Italie, mais il périt dans une bataille. En 1047 on proclama empereur, près d'Andrinople, un général nommé Tornice, qui succomba vers la lin de l'année. En 1051 il y eut une conspiration, en 1052 une autre. Tel était l'état général de l'empire de Constantinople'.

Quant à l'Église, nous avons vu les efforts (|ue fit le patriarche Eustathe pour obtenir (lu Pape Jean XIX le titre de patriarche universel d'Orient, comme le Pape lui-même l'est de toute l'Église. Eustathe eut pour successeur, en 1025, le moine Alexis, abbé du monastère de Stude, qui tit)tlesiégede Constantinople pendant dix-sept ans. En 1027 il fil une constitution, avec le concile des évô-

' Hiit, du Bas-Empire, 1. 77.

quesquise trouvaient à la cour, par laquelle ils réglèrent divers points de discipline. Premièrement plusieurs évêques faisaient retomber sur les métropolitains les charges de leurs diocèses, et, pour en éviter le payement, détournaient leurs revenus et s'absentaient eux-mêmes. On croit qu'il s'agit des contributions que l'empereur prenait sur les évêques, et que l'on rendait les méti opolitains responsables des non-valeurs de leur province. Pour remédier à ce désordre il est ordoimé que les métropolitainsétabliront des économes dans les diocèses d'où leur est venue la perte jusqu'à ce qu'ils en soient indemnisés et que, dans les diocèses dont ils craignent pareil dommage, parla négligence ou la malice des évêques, ils établiront des commissaires pour prendre connaissance avec les évêques du revenu des églises, en faire rendre compte tous les ans, et employer l'excédant à l'indemnité du métropolitain ou le conserver à l'Église *.

L'épiscopat grec apparaît ici comme une régie de contributions : les archevêques y sont des receveurs généraux, les évêques des receveurs particuliers ; le concile des archevêques, autrement le syndicat des receveurs généraux, sous la présidence du patriarche, comme d'un ministre des finances, fait la loi aux évêques ou receveurs particuliers, les met en tutelle sous la surveillance d'un commissaire ou d'un économe.

Fleuryfait observer dans ses Discours, que les Grecs, n'ayant jamais connu les fausses Décrétales d'Isidore, conservèrent mieux l'ancienne discipline. Nous doutons cependant que ce code financier vienne de la discipline des apôtres, nous doutons môme qu'on trouve rien de pareil dans les fausses Décrétales. Nous verrons bientôt, par des exemples, quel usage les archevê(iues et même le patriarche pouvaient faire de cette aristocratie financière qu'ils s'attribuaient sur les évêques.

Dans ce même concile on se plaint des évêques qui dissipaient les biens de leurs Eglises, qui prenaient des terres à ferme et se mêlaient indignement d'affaires temporel-

' Binon. Pagi. I'"leiiry,

ae l'ère clir.] DE L'EGLISE

les, et on les menace de tléposilion s'ils ne se coiripent. On se plaint de ceux qui se dispensaient d'assister aux conciles provinciaux sans excuse légitime, et de ceux qui entreprenaient sur les droits de leurs collègues en ordonnant des clercs étrangers. On défend aux clercs de passer d'une province à l'autre sans permission par écrit de leur évô(|ue ; ce qui regardait principalementConstanlinople, où venaient de tous côtés des clercs, coupables ou non, ordonnés ou noîi, qui y faisaient impunément leurs fonctions.

On recommande d'observer les bornes de la juridictioQ ecclésiastique, savoir, que les différends des clercs et des moines entre eux soient jugés par l'évêque, ceux des évèques par le métropolitain, ou, en cas de récusation, par le patriarche et son concile, avec défense expresse à tous clercs ou moines de s'adresser à des juges séculiers, suivant les ordonnances des empereurs mômes et nonol)6tant le privilège prétendu par les monastères impériaux.

La préséance des évêques est réglée suivant le rang de leurs métropolitains. Enfin on condamne l'abus des oratoires domestiques où les personnes puissantes affectaient de faire sonner, d'assembler le peuple, de célébrer l'office et même des baptêmes, sous prétexte qu'on y avait planté une croix par l'autorité du patriarche ou de l'évôque. On défend aux évèques de donner de telles permissions, et aux prêtres, sous peine de deposition, decélébrer en ces oratoires d'autre office que la messe, et encore aux jours de fête, menaçant d'anathème les laïques qui refuseront de s'y soumettre. Cette constitution, datée du mois de janvier 1027, porte les noms de vingt-deux métropolitains et de neuf archevêques, par qui elle fut acceptée *.

Elle parle aussi des monastères donnés à des étrangers. On rapportait le comuiencement de cet abus aux iconoclastes, particulièrement à Constantin Copronyme, ce mortel ennemi des moines. Aprèsl'extinction de cette hérésie leurs biens furent rendus ; toutefois les empereurs et les patriarches s'accoutumèrent à donner des raonastèree et des hôpi-

Vus Graco-Rom., 1,4, Post. Zonar,

taux à des personnes puissantes et charitables, non pour en profiter, mais pour les rétablir quand ils tombaient en ruines, pour en être les bienfaiteurs et les protecteurs. Ce fut un prétexte pour donner ensuite ces maisons d'une manière absolue, premièrement les moindres, puis toutes généralement, soit à (les évê(|ues, soit à des laïques, à des hommes mariés, à des femmes, à des païens mômes. Ces donations se faisaient à vie, et quelquefois pour deux personnes de suite. On donnait à des hommes des monastères de femmes et à des femmes des monastères d'hommes, et une même personne en avait quelquefois plusieurs. Ces donataires, que l'on nommait charisticaires, jouissaient de tous les revenus sans en rendre compte, et souvent négligeaient les réparations des églises et des bâtiments, l'entretien du service divin, les aumônes accoutumées, et môme la ! subsistance des moines, qui, faute du nécessaire, tombaient dans le relâchement.

Ils étaient les maîtres des abbés, et les obligeaient à recevoir tels moines qu'il leur plaisait ou à loger dans le monastère des séculiers, presque en aussi grand nombre que les moines.

Les évêques donc qui se trouvèrent au concile de Constantinople du mois de janvier 1027 se plaignirent que ces ciiaristicaires, tournant à leur profit les revenus des monastères, les réduisaient à une ruine totale et les cliangeaient en habitations séculières, parce que la pauvreté obligeait les moitiés à les abandonner. C'est pour(|uoi le concile permit aux moines de se pourvoir contre les charisticaires pour les obliger à réparer le tort qu'ils avaient fait au monastère ou pour leur en ôtcr entièrement la jouissance, ordonnant toutefois de ne s'adresser pour ce sujet qu'au concile du patriarclie et non aux juges séculiers'.

Dans une autre constitution du mois de novembre delà même année 1027 le patriarche Alexis défend aux charisticaires de faire passer leur monastère à d'autres; car il yen avait qui les vendaient comme des biens profanes. Il défend à toute personne, de quel-

1 ÇoteivT,, Monum. Grœca, t. 1, p. 170.

[De 1024 à lOSt

que condition qu'elle soit, de posséder un monastère de l'autre sexe. Il défend aussi les aliénations des fonds dépendants des monastères, sinon par l'autorité du patriarche et du métropolitain. Enfin les évêques qui ont reçu des monastères de la libéralité des métropolitains seront obligés de les leur rendre quand les métropoles se trouveront réduites à l'indigence par les contributions nécessaires pour les besoins de l'empire. Cette constitution fut lue en présence de seize métropolitains et de cinq archevêques.

Le patriarche Alexis mourut le 20 février 1043. S'il fit fit de bonsrèglemenls pour les autres il ne les observa guère bien luimême ; on trouva dans sa maison deux mille cinq cents livres d'or qu'il avait amassées. Ces richesses ne font pas son éloge. L'empereur les fit enlever.

Le métropolitain de Thessalonique n'avait pas donné un plus bel exemple en l'an 1037. L'empereur Michel le Paphlagonien se trouvait dans cette ville au temps où la famine désolait le pays. On vint se plaindre à lui de l'impitoyable avarice de l'évêque Théophane, qui, loin de soulager la misère publique, l'apgravait encore en refusant au clergé la rétribution ordinaire. L'empereur le fit venir, et, l'ayant vainement exhorté à faire le devoir d'un pasteur, comme Théophane se défendait par de mauvaises raisons : « Du moins, lui dit l'empereur, vous ne refuserez pas de m'aider dans le besoin où jo me trouve. L'argent me manque; prêtez- moi sur ma parole cent livres d'or, que je promets de vous rendre dès que j'en aurai reçu de Constantinople, où j'ai envoyé. » Le prélat s'en excusa, protestant avec serment qu'il n'en avait que trente livres. Le prince le retint dans le palais et envoya fouiller dans sa maison; on y trouva trois mille trois cents livres d'or. On prit sur cet amas de richesses de quoi payer le clergé, qui n'avait rien reçu depuis que Théophane était évèque; on distribua le reste aux pauvres. L'avare prélat, chassé de son siège, fut relégué dans une terre qui lui appartenait. Promélhéefut mis à sa place (;t cliargé de lui faire une pension alimentaire,

S.;;:s tloiilc Ces deux exemples d'avaricenc

prouvent pas que tous les évêques grecs fussent des avares; cependant, un symptôme fâcheux, c'est que l'histoire n'en cite aucun qui, dans ces temps de calamités, déployât la charité d'un saint Jean l'Aumônier, d'un saint Chrysostome, tandis que, pour l'Occident, elle cite plusieurs abbés et évêques qui le faisaient à la même époque et dans les mêmes circonstances, notamment le Pape saint Léon IX. Unautre symptôme nonmoiiis fâcheux, c'est que, dans la période de trente ans que nous venons de parcourir, l'Orient ne présente aucun saint, même au jugement des Orientaux, tandis que l'Occident en pré sente un si grand nombre que l'historien ne peut les citer convenablement tous. L'Occident, c'est un individu dans la vigueur de l'âge, qui éprouve quelquefois des accès de fièvre, mais qui néanmoins agit et marche et résiste aux plus terribles maladies, parce qu'il puise dans le centre de l'unité catholique une sève toujours nouvelle de santé, de guérison etd-e force. L'Orient, au contraire, apparaît comme un moribond toujours plus faible et qui épuise son dernier souffle de vie à repousser le médecin et le remède. C'est le triste spectacle que les Grecs vont nous offrir désormais.

Pendant que le Pape saint Léon IX se trouvait à Bénévent et consolait l'Église mourante d'Afrique, le cardinal Humbert, évèque de Sainte-Rufine,vit àTrani, dans la Pouille, une lettre écrite par Michel Cérularius ou le Cirier, patriarche de Constantinople, et par Léon, évoque d'Acride, métropolitain de Bulgarie, et adressée à Jean, évèque de Trani. Michel avait été exilé comme conspirateur sous l'empereur Michel le Paphlagonien ; s'étant fait moine pendant cet exil, il succéda au patriarche Alexis le 25 mars 1043. Trentesix jours après son intronisation, l'eunuque Jean, auteur de son exil, eut les yeux crevés et mourut dans les fers. Élevé ainsi au milieu des dissensions et des intrigues, Cérularius transporta cet esprit de division dans l'Église. Les Grecs, possédant encore quel' ques évêchcs dans l'Italie méridionale, prétendaient que ces évêchés devaient êire soumis au patriarche de Constantinople. L'évûché de Trani était de ce nombi e quand les

ae l'ère clir.]

Normands se rendirent maîtres de la Pouilk'. Voilà pourquoi Cérularius s'adresse particii lièrement à l'évêque de celte ville. Il s'adjoint le métropolitain de Bulgarie, par la raison que ce pays, ayant perdu son indépendance, n'était plus qu'une province de l'empire byzantin, exposée à ajouter le schisme de Pliotitisà l'hérésie de Manès, qui l'infectait déjà. Hurabert était un savant prêtre de l'Église de Toul, que le Pape saint Léon avait emmené avec lui et qu'il avait fait cardinal-évèque.

Le cardinal Humbert, ayant donc lu cette lettre, la traduisit du grec en latin et la porta au Pape ; elle commençait ainsi : « La grande chanté de Dieu et une tendre compassion, nous ont engagés à écrire à votre sainteté, et, par vous, à tous les archevêques et évêques des Francs, aux moines et aux peuples, et même au révérendissime Pape, et à vous parler des azymes et du sabbat, que vous observez d'une manière inconvenante, en, communiquant avec les Juifs. » Tels sont donc les deux énormes abus sur lesquels le patriarche de Constantinople et le métropo litain de Bulgarie se croient obligés en conscienee de reprendre les chrétiens d'Occi dent : l'usage des azymes et l'observation du sabbat.

Pour comprendre la première difficulté il iaut savoir que les Grecs consacrent avec du pain levé et les Latins avec du pain non levé ou azyme. Or le patriarche de Constantinople et le métropolitain de Bulgarie soutiennent que le pain non levé n'est pas du pain, mais une pierre ou une brique, et que, par conséquent, l'Eucharistie des Latins est nulle ou du moins illégitime ; et, pour prouver que le pain azyme n'est pas du pain, ils citent le passage de l'Évangile où il est dit que, le premier jour des azymes, c'est-à-dire le premier jour où il n'était plus permis de garder du pain levé dans les maisons, Jésus-Chritt prit du pain. D'où le bon sens conclut que ce pain était du pain non levé, et que, par conséquent, le pain non levé ou pain azyme est du pain • mais les Grecs concluent tout le contraire. Cette question, d'ailleurs, était décidée depuis vingt-cinq siècles par l'Ancien Testament, qui, et en grec et en hébreu, emploie plusieurs lois l'expression de

pains azymes ', d'où tout le monde conclura,

I avec les boulangoi s de tous les pays, que du pain non levé est du paini Eh bien ! c'est pour cette question de boulangerie, décidée contre eux par l'Ancien et le Nouveau Testament, que les Grecs et les Russes commenceront à rompre avec l'Église romaine, avec le centre de l'unité catholique, avec la métropole de l'humanité chrétienne ; car, dans cette première lettre de Cérulaire, il n'est question ni de la procession du Saint-Esprit ni de la primauté du Pape, mais, avant tout, du pain azyme et du sabbat.

Pour bien comprendre cette seconde difficulté il faut savoir que le sabbat ou le samedi est pour les Juifs un jour de fête et non pas de jeûne; que, pour les chrétiens d'Occident, les samedis de carême sont des jours de jeûne, comme les vendredis, et non pas de fête, comme les dimanches, tandis que les Grecs ne jeûnent pas les samedis de carême, mais qu'ils y déjeunent comme les dimanches et fêtes. Tout le monde conclura que ceux qui ont en ceci quelque chose de commun avec les Juifs ce sont les Grecs, et non pas les Latins. Les Grecs concluent tout le contraire. Telle est la logique des Grecs.

Un troisième reproche que Cérulaire fait aux Latins, c'est de manger des viandes suffoquées, tels que les petits oiseaux pris à la tendue ; c'est-à-dire que, pour le pain azyme et pour le sabbat, il accuse et condamne les Latins de ce qu'ils font comme les Juifs, et que, pour la viande suffoquée, il les accuse et les condamne de ce qu'ils ne font pas comme eux. Telle est encore une fois la logique de Cérulaire et des Grecs. Un quatrième et dernier reproche, c'est que les Latins ne chantent point A//e/aia pendant le carême, mais seulement une fois, à Pâques; ce qui est encore faux en grande partie, car ils chantent Alléluia depuis Pâques jusqu'à la Septuagésime

Ces accusations niaises sur des choses de soi indifférentes sont accompagnées de raisonnementssi ineptesquela lecture en est insupportable. Et cependant Cérulaire ajoute : « Voilà ce qu'ont enseigné Pierre et Paul,

' Exode, 29, 2.

ainsi que les autres apôtres et Jésus-Christ môme; voilà ce que la sainte Église catholique a reçu et conservé religieusement. » Il finit sa lettre en exhortant l'évêque de Trani à désabuser les autres, comme il était déjà désabusé lui-même, et promettant, s'il le fait, de lui envoyer un écrit contenant des vérités plus importantes*.

Le saint Pape Léon, ayant lu cette lettre de Cérulaire de Conslantinople et de Léon d'Acride, ayant surtout appris les démarches plus audacieuses du premier, leur écrivit à tous deux une lettre pastorale en quarante et un articles, sur l'union et l'unité de rÉ"lise • lettre qui respire la charité, l'humilité, l'autorité du prince des apôtres, et qui, dans bien des endroits, est d'une éloquence d'autant plus vraie qu'elle est moins cherchée. En voici la substance :

« Ce que Jésus-Christ nous a recommandé le plus, ce qu'il aie phis demandé à son Père pour nous, c'est la paix et l'union. Malheur donc au monde à cause des scandales! malheur aux hommes misérables qui déchirent l'unité de l'Église, plus cruels en cela que les bourreaux de Jésus-Christ, qui respectèrent 6a robe sans couture ! Honte à l'hérésie impie qui s'efforce de diviser cette unité indivisible ! Loin d'elle ces vautours perfides, ces oiseaux de proie, qui ne viventque de la mort d'autruil Que la colombe revienne à l'arche, cette colombe qui, reposant sur la tête du Seigneur Jésus, unit et anime tout son corps, qui est l'Église. Malheur aux hommes superbes qui, membres et précurseurs de l'Antéchrist, ce roi de tous les enfants de l'orgueil, ne cessent de répandre la peste de la zizanie au milieu du froment, et d'étouffer, autant qu'il est en eux, la moisson que le Ciel s'attend à recueillir 1 C'est de leurs temps périlleux qu^ le disciple bien-aimé a voulu nous instruit e quand il dit : « Mes petits enfants, c'est la dernière heure; et comme vous avez entenuu que l'Antéchrist vient, niuiiitenant déjà il y a eu beaucoup d'antechrists.)) Cette dernière heure, commencée au premier événement du Sauveur, s'étendra jusqu'au second. Combien d'antechrists elle a

* ADud Baron., ami. 1053.

[De 1024 à 1054

déjà eus où découverts, qui pourra le dire? C'est d'eux que parle le Docteur des nations dans les Actes des apôtres : « Je sais qu'après mon départ il entrera parmi vous des loups ravisseurs qui n'épargneront pas le troupeau, et qu'il s'élèvera d'entre vous-mêmes des hommes qui tiendront un langage pervers pour entraîner des disciples après eux. »

« Comme presque toutes les pages de la sainte parole retentissent de ces choses, et d'autres semblables, contre l'impudente fureur des hérétiques, nous sommes stupéfait d'étonnement et nous déplorons avec les larmes de la charité que les pontifes de l'Église se soient tellement endormis qu'au lieu d'ÔIre les coopérateurs de Dieu ils se font les sectateurs de ceux dont la mémoire a péri avec le son et dont ils voient les cités détruites. De là, et de là uniquement, ce qu'enfin nous épanchons avec un indicible brisement et gémissement de cœur et de corps, ce qui bouleverse toutes les entrailles de l'Église, notre mère, ce qui blesse tous les sentiments des chrétiens, ce qui confond et foule aux pieds la discipline ecclésiastique et la vigueur des saints canons; c'est que vous, jusqu'à présent notre très-cher frère en Jésus-Christ et pontife de Constantinople, et vous, Léon d'Acride, vous passez pour avoir, par une nouvelle présomption et une incroyable audace, condamné publiquement l'Église apostolique et latine, sans l'avoir ni entendue ni convaincue, principalement parce qu'elle ose célébrer la commémoration de la Passion du Seigneur avec des azymes. Certes votre reproche est inconsidéré, la gloire que vous vous donnez vous-même n'est pas bonne; car c'est contre le Ciel que vous dirigez votre bouche lorsque votre langue, en passant sur la terre, s'efforce, par des argumentations et des conjectures humaines, de saper et de renverser l'ancienne foi. Certes, si vous ne venez au plus tôt à résipiscence, vous serez incorporés à celte (jucuo du dragon qui entraîna la troisième partie des étoiles du ciel et les jeta sur la (erre. Voilà que, près de mille vingt ans après la Passion du Sauveur, l'Église romaine commence à apprendre, par vous, de quelle manière elle doit célébrer le souvenir de sa Passion, comme si la pré-

de l'ère chr.]

sence, la conversation, l'instruction prolongée et la mort précieuse de celui-là ne lui avait servi de rien, à qui le Fils du Dieu vivant a dit : « Tu es heureux, Simon, fils de Jona, parce que ce n'est pas la chair et le sang qui l'ont révélé ces choses, mais mon Père qui est au ciel. »

«Vous ne considérez donc pas quelle imprudence c'est de dire que le Père a caché par son Fils la forme du culte, le rite du sacrifice visible, au prince des apôtres, à Pierre, auquel il a daigné révéler très-pleinement par lui-même le secret ineffablede l'invisible divinité du même Fils ? et à celui auquel il a élé dit, non par un ange ni par un prophète, mais par le Seigneur des prophètes et des anges : « Et moi je te dis : Tu es Pierre, et sur celte pierre je bâtirai mon Église ; » à la' tète de celui-là vous vous efforcez de soustraire Jésus-Christ, hors de qui personne ne peut poser d'autre fondement à l'Église utu'verselle ? Ce que le très-dévot Pierre a démontré, et vivant et mourant, lorsqu'il a demandé à être crucifié la tête en bas, pour faire entendre, sans doute par inspiration divine, que c'est Jésus-Christ le fondement véritable, lapierre angulaire, etquekii, Pierre, est la pierre carrée posée sur ce fondemeiii pour recevoir et soutenir avec une incorruptible solidité toute laconstructionde l'Église. En effet,la sainte Église a été ainsi édiOée sur la pierre, qui est Jésus-Christ, et sur Pierre, fiisde Jean, pour être absolument invincible aux portes de l'enfer, c'est-à-dire aux disputes des hérétiques, quientraînentles hommes vains dans la perdition. C'est ce que promet la Vérité même, elle par qui est vrai tout ce qui est vrai : « Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » Promesse dont le même Fils proteste avoir obtenu l'effe Idu Père, quand il a dit à Pierre : « Simon, voici que Satan a demandé à vous cribler comme du froment; mais moi j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point, et toi, quand tu seras converti, aflermis tes frères. » Quelqu'un poussera-t-il donc la démence jusqu'à supposer que la prière de Celui dont le vouloir est pouvoir a été vaine en quelque chose? N'est-ce point par le Siège du prince des apôtres, savoir l'Éslise romaine, tant par

Pierre en personne que par ses successeurs, qu'ont élé réprouvées, convaincues et vaincues les erreurs de tous les hérétiques ? et les cœurs des frères n'ont-ils pas été confirmés dans la foi de Pierre, qui n'a point défiilli jus([u'à présent ni ne défaillira jamais?

«Nous ne voulons pas rappeler nommément les quatre-vingt-dix hérésies, et plus, qui, eu des temps divers et par des aberrations diverses, sont sorties de l'Odent ou d'entre les Grecs mêmes, pour corrompre la virginité de la mère, la sainte Église catholique ; mais nous croyons devoir dire en partie combien l'Église de Constantinople, par ses pontifes, a suscité de pestes que la Chaire apostolique et romaine a virilement vaincues, terrassées et suffoquées; c'est un Eusèbe de Nicomcdie, usurpateur du siège de Constantinople et porte-élendard du maudit Arius; c'est un Macédonius, hérésiarque, qui étrangle son pi édécesseur, le bienheureux Paul, qui blasphème contre le Saint-Esprit, qui tortureles chrétiens, qui persécuteles catholiques jusqu'à la mort, et, comme un autre Julien, les marqneau front ; c'estl'arien Eudoxe, qui envahit le siège et ordonne l'hérélique Eunomius ; c'est Démophile, arien; c'est Maxime,cyniqueetapollinariste. Le premier concile de Constantinople, après avoir ordonné Nectaire, écrivit au Pape Damase: « La jeune Église de Constantinople, ruinée par les blasphèmes des hérétiques, nous venons de l'arracher comme delà gueule du lion. » Mais ce vieux basilic venimeux n'était pas encore étouffé; car Jean Chryso slome, successeur de Nectaire, fut déposé par son ingrate Église et mouruten exil. Son successeur Arsace persécutait les disciples du bienheureux Jean par l'épée des soldats. Vient ensuite l'hérésiarque Neslorius, qui nie la maternité divine de Marie et introduit deux personnes en Jésus-Christ. C'est l'hérésiarque Eutychès, qui confond les deux naliues en Jésus-Christ et cause le meurtre de saint Flavien. Que dirons-nous d'Acace, qui d'abord accuse et qui ensuite rétablit l'hérétique Pierre d'Alexandrie ? Après ceux-là c'est l'hérétique eutychien Anlhime, que le Pape Agapet dépose à Constantinople même ; c'est Eutjchius, qui prétend qu'à la résurrection

372 HISTOIRK

nos corps seront impalpables, et qui est réfuté par saint Grégoire, alors diacre; c'est son successeur Jean, qui, par orgueil, s'arroge le titre de patriarche universel, vanité présomptueuse dont les évêques ne cessent de se rendre coupables depuis quatre cents ans. Que dirons-nous des monothéliles Sergius, Pyrrhus et Paul'!' Pyrrhus, qui, après avoir rétracté son erreur à Rome, retourne à son vomissement; Paul, que vous égalez en témérité et en arrogance quand vous osez juger l'Église romaine, qu'il n'est permis ni à vous ni à aucun mortel de juger ' ? »

Comme le grand prétexte que les Grecs mettaient en avant pour autoriser l'ambition de leurs patriarches c'était que Constantin avait transporté l'empire de Rome à Constantinople, saint Léon IX leur oppose la donation de Constantin au Pape Sylvestre, donation que les Grecs reconnaissaient pour authentique et qu'ils ont insérée dans leur droit canon. « Mais, ajoule-t-il, nous avons un témoignage plus grand que Constantin. » Sur quoi il rapporte et développe les paroles par lesquelles Jésus-Christ promet l'aulorilé suprême de son Église àsaint Pierre, les parolesparlesquelleseffectivement il la lui donne, les paroles et les faits de l'Écriture qui en montrent l'exercice par tout l'univers. Il fait observer que saint Paul a loué la foi des Romains et dit qu'elle était annoncée par tout le monde, tandis qu'il blâme les divisions des Grecs, notamment de ceux de Corinthe.

Revenant à l'Église particulière de Constantinople le Pape saint Léon dit; « Loin de nous de vouloir ajouter foi à ce que pourtant la renommée publique ne craint pas d'assurer, savoir, qu'en promouvant çà et là des eunuques il est arrivé à l'Église de Constantinople de placer une femme sur le siège de ses pontifes. » Celte observation montre bien que l'on n'avait pas encore inventé la fable de la papesse Jeanne ; car on la place entre Léon IV et Benoît III, environ deux cents ans avantsaintLéonIX. «Que dire encore? ajoute le saint Pape ; vous avez eu tant d'hérétiques et de schismatiques, qui ont attaqué et travaillé à déchirer l'Église catholique et apos-

) Liibbe, t. S>, episl. !>.

nVERSELLE (ne 10J4 à Jo:.4

tolique, que l'Église latine ou d'Occident peu bien dire avec l'épouse des Cantiques : a Le? enfants de ma mère ont combattu contre moi. B En effet la Chaire apostolique et romaine, qui, par l'Évangile, a engendré l'Église latineen Occident, n'esl-elle pasla mère de l'Église de Constantinopleen Orient, puisqu'elle s'est appliquée à la réparer, et par son glorieux fîls Constantin, et par les nobles et les sages de Rome, non-seulement quant aux mœurs, mais encore quant aux murailles?

Si vous prétendezle contraire, pourquoi donc les acclamations àla louange de votreempereur se font-elles en latin? pourquoi donc à l'église récite-l-on aux Grecs des leçons en latin? N'est-ce point par respect pour cette mère, qui, après avoir été éprouvée par toutes les cruautés et les tortures des païens, et épurée par la flamme des persécuteurs, a mis au monde une fille délicate, savoir, l'Église de Constantinople?

« Et certes déjà la dixième persécution contre les chrétiens, depuis Néron, s'était complètement refroidie ; déjà l'incendie de la fureur de ce monde s'était calmé; déjà Rome, adulte et âgée, victorieuse dans le culte divin et ceinte d'une couronne, triom-

1 phait dans une profonde paix; déjà une armée innombrable de martyrs de tout sexe et de tout âge, engraissée de nos azymes, avait brisé toutes les attaques de l'idolâtrie; déjà elle tenait sous ses pieds et le monde et le prince môme de ce monde ; déjà non-seulement les pontifes de notre rite, mais encore leurs ministres, parmi lesquels Laurent et Vincent, insultaient etaux tourments et aux bourreaux, qui n'en pouvaient plus. El voilà que cette fille délicate, assise bien tranquille dans le cabinet, énervée par les délices, la mollesse et l'oisiveté, qui n'est jantais descendue dansl'arônedes martyrs pendantque sa môre combattait pour elle, la voilà qui ne rougit pas de s'arroger la primauté, dedéroger à la vieillesse éméritc de sa mère ; de

i n'avoir aucun égard, ne (ut-ce que par humanité, pour son corps épuisé par les travaux et les années, pour ses bras ridés et affaiblis, maisautrefois nerveux et levés pour combattre les combats du Seigneur; la voilà

1 qui ne lougit pas de n'avoir aucun lespeot

de l'ère clir.]

pour ses cheveux blancs, mais, avec une letlfc déjeune fille,après ses innombrables triomphes, elle ose la provoquer à de nouvelles guerres contre elle-même ; elle prétend la priver de la nourriture solide des parfaite, la ramener au lait des hommes charnels, et, par uneimpudeur contre nature, lui présenter ses mamelles desséchées par le schismeet l'hérésie. Encore si elle pouvaitdonner du lait véritable ! mais cen'est que de l'eau bourbeuse des fleuves de Babylone et d'Égypte, qui enfle et ne désaltère pas. Si celui-làest maudit, quiirrite sa mère corporelle, qui a conçu dans l'iniquité et engendré pour la mort, que serace donc d'irriter sa mère spirituelle, qui nous a conçus dans la grâce et enfantés à la vie ?

« Une raison de plus pour la fille de n'être pas ingrate, c'est que sa mère l'a honorée par-dessus les autres. En effet, lorsque l'Église de Constantinople n'avait aucun privilège, ni divin ni humain, qui la distinguât des autres Églises, et que celles d'Antioche et d'Alexandrie gardaient leurs prérogatives par respecC pour le prince des apôtres, sa pieuse mère, l'Éghse romaine, a ordonné en quelques conciles que le pontife de Constantinople serait honoré comme évêque de la ville impériale, sauf l'ancienne dignité des sièges pontificaux et apostoliques. » Le Pape reproche à Cérulaire, d'après le bruit public, d'avoir fait fermer toutes les églises des Latins et d'avoir ôté les monastères aux abbés et aux moines jusqu'à ce qu'ils vécussent selon les maximes des Grecs. « Combien l'Église romaine n'est-elle pas plus modérée, puisque, au dedans et au dehors de Rome, il y a plusieurs monastères et plusieurs églises des Grecs, sans qu'on les empêche de suivre les traditions de leurs pères ! Au contraire on les y exhorte, parce que nous savons que la différence des coutumes, selon les lieux et les temps, ne nuit point au salut, pourvu qu'on soit uni par la foi et la charité, qui nous rend tous recommandables à Dieu. »

Voici comment le saint conclut son instruction. <t La foi de l'Église romaine, foi édifiée par Pierre sur la pierre, ni n'a défailli jusqu'à présent, ni ne défaillira jamais, le Christ, son Seigneur, ayant prié pour elle, comme il l'atteste lui-même à l'approche de

sa passion : « J'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille point ; loi s donc que tu seras converti affermis tes frères.» Par oti il montre que la foi des frères périclitera par des défaillances diverses, mais que, par la foi immuable et indéfectible de Pierre, comme par le secours d'une ancre ferme, elle sera fixée et affermie sur le fondement de l'Église universelle. Ce que personne ne nie, à moins d'attaquer ces paroles mêmes de la Vérité; car, comme c'est sur le pivot que roule toute la porte, de même aussi c'est sur Pierre et ses successeurs que roule le bien de toute l'Église. Et comme le gond ou le pivot, en demeurant immobile conduit et ramène la porte, de même aussi Pierre et ses successeurs ont un jugement libre sur toute l'Église, personne ne pouvant changer leur état, parce que le Siège suprême n'est jugé par personne. C'est pourquoi, retenant avec fermeté la foi et les institutions, nous crions à tout le monde, du haut de la Chaire apostolique : « Quand nous-mêmes ou un ange du ciel vous annoncerait autre chose que ce qui vous a été annoncé, qu'il soitanathèrae ! » Et nous ne nous tairons pas parce qu'on dira que nous ne sommes pas tels que nous devons être, ni tel qu'était Pierre. Nous devrions nou? taire sans doute si nous nous recommandions nous-mêmes ; mais, parce que ce n'est pas nous que nous prêchons, mais le Seigneur Jésus, à nous, les serviteurs de ses serviteurs, il nous mporte peu que nous soyons jugés par vous ou par qui que ce soit ; car celui qui nous juge, c'est le Seigneur. Et vous-mêmes, si enflés que vous soyez, oseriez-vous dire que vous êtes tels que vous devez être, ou tels qu'Alexandre, que Chrysostome, ou Flavien ? Et cependant vousexigez soigneusement des brebis la laine et le lait, sans craindre qu'on vous reproche de n'être pas pareils à vos prédécesseurs. Pourquoi cela, si ce n'est que tous les prêtres, quoique inégaux en mérite, sont égaux par l'office, et ce qui est dû à l'office ne doit pasêtrerefuséàcauseduméiite yEhbien ! il en estde même du successeur de sainlPierre.

« Au reste, hommes vous-mêmes, pensez de l'homme ce que vous voulez; notre conscience nous répond d'une chose : c'est que

[De 1024 à 10&4

nous désirons souverainement le salut et l'exaltation de toutes les Éf> lises de Dieu. Mais que qui que ce soit s'arroge et usui pe par .orgueil quoi que ce soit contre notre Siège apostolique et ses lois, voilà ce que nous ne saurions tolérer ; car, quiconque s'ellorce de détruire ou de diminuer l'auto-' )ité ouïes privilèges de l'Église romaine, celui-là macliiiie la subversion et la perle, non d'une seule Église, mais de toute la chrétienté ; car enfin par la compassion et le sou tieii de qui respireront ses filles oppriuK^es d'une manière ou d'une autre, si l'on étouffe leur mère unique ? De qui invoqueront-elles le secours ? auprès de qui pourront-elles se réfugier? Car c'est elle qui a reçu, soutenu, défendu et Athanase et tous les catholiques, et qui les a rendus à leurs sièges dont ils avaient été chassés.

« Nous vous conjurons donc, par les entrailles de Jésus-Christ, soyons un même corps et un inèine esprit. Imitons les membres du corps humain, qui ne se jalousent point, mais se réjouissent et s'affligent les uns avec les autres. Évitons l'orgueil et l'envie, qui ne cherchent qu'à déchirer le corps de Jésus-Christ. Pourquoi envier quelque chose à l'Église romaine, puisque, par la charité, tuut vous devient commun ? Quant à nous nous regardons votre gloire comme la nôtre; pourquoi donc vous efforcez-vous de nous ravir celle que nous ont accordée et Dieu et les hommes '! Est-ce que la maiti ou le pied ne regardent point l'honneur ou Je déshonneur de la tête comme le leur propre? Que si vous ne ressentez point en vous cette harmonie de notre corps, vous n'y êtes donc pas, vous n'y vivez donc pas. Et si vous n'êtes pas dans le corps du Christ, qui est l'Église, si vous n'en vivez, considérez donc où vous êtes et qui vous êtes. Vous êtes retranchés, vous pourrissez comme un sarment retranché du cep ; vous êtes jetés dehors, vous séchez pour être jetés au feu et brûler. Daigne la divine miséricorde écarter loin de vous ce malheur ' ! »

Comme cette lettre était déjà bien longue, le Pape leur dit à la fin qu'il leur envoie

» uhM, t. y, p. y4'j-t>M.

quelques passages des Pères pour réfuter leur écrit contre les azymes, en attendant qu'il y réponde lui-même plus amplement par un autre écrit à part.

Le Pape saint Léon IX reçut vers le même temps une lettre de Pierre, nouveau patriarche d'Antioche, qui lui donnait avis de son ordination, lui envoyant sa profession de foi et lui demandant sa communion et sa confirmation. Il chargea de cette lettre un pèlerin de Jérusalem qui devait la mettre en main à Argyre, gouverneur de l'Italie méridionale, pour être rendue au Pape. On voit, par la réponse de saint Léon, que Pierre d'Antioche reconnaissaillaprimautéde l'Église romaine et que c'était ce qin l'engageait à consulter le Saint-Siège, suivant en cela les décrets des conciles et des Pères, qui ont ordonné unanimement que les causes majeures et difficiles seraient portées à son tribunal pour y être jugées définitivement. Le Pape loue Pierre d'Antioche de son amour pour l'unité et l'exhorte à maintenir lui-même les prérogatives de son Éghse, la troisième après celle de Rome, lui offrant son secours contre ceux qui s'efforçaient de diminuer l'ancienne dignité de l'Église d'Antioche, c'est-à-dire contre Michel Cérulaire, patriarche de Conslan tinople, qui, s'attribuant le second rang, rejetait conséquemment le patriarche d'.\ntioche au quatrième. Pierre avait piié le Pape de lui donner des raisons de la division qui régnait dans l'Église universelle ; le Pape répond que, par la grâce de Dieu, l'Église romaine conserve le lien de l'unité, et que, s'il y a quelque semence de schisme, c'est de la |)art de l'Église grec(iue ; il exhorte Pierre à en extirper jusqu'aux derniers germes dans ses quartiers et ajoute : (i Quant à notre huuiililé, (|ui a été élevée au fuite du (rône apostolii|ue pour approuver ce (|ui doit être approuvé, comme aussi pour improuvor ce (|ui mérite l'improhation, elle loue et elle confirme de grand cœur la promotion épiscopalede votre très-sainte h'aterinlé, en supposant toutefois qu'elle ait été faite selon les canons. » Il reconnaît pour catholifine sa profession de foi et met la sienne, selon (i^u'il était d'usage, marquant, sur l'article du Saint-Esprit, qu'il procède du Père et du

de l'ère chr.]

DE L'EGLISE CATIlOLIQUi:.

Fils. Il dit, sur la prédestination, que Dieu ne prédestine que les biens, mais qu'il prévoit )es biens et les maux ; que la grâce prévient et suit l'homme sans détruire son libre arbitre ; que l'âme est créée de rien et coupable du péché originel tant qu'elle n'a pointélépurifiéepar le baptême. II approuve les sept pi emiers conciles généraux et ne dit rien du huitième, peut-être parce qu'on n'y décida aucun point de doctrine*.

Au mois de janvier 10o4 le saint Pape envoya à Constantinople trois légats : Humbert, cardinal-évôque de Sainte-Rufine ; Pierre, archevêque d'Amaltî, et Frédéi ic, diacre et chancelier de l'Église romaine, frère deGodefroi, duc de Lorraine, et parent de l'empereur Henri. Il les chargea de deux lettres, l'une pour l'empereur Constantin Monomaque, l'autre pour le patriarche Michel Cérulaire de Constantinople, l'une et l'autre en réponse à celles qu'il venait de recevoir d'eux. Le patriarche avait témoigné dans la sienne un grand désir de la réunion des Églises; le Pape l'en félicite et témoigne qu'il ne la souhaitait pas moins; mais il ne lui dissimule point les bruits fâcheux que l'on répandait sur son compte. « On dit que vous êtesnéophyte, que vousn'ètes pas monté par degrés à l'épiscopat ; que vous voulez soumettre àvotre domination les patriarches d'Alexandrie et d'Antiocheet les priver des anciens privilèges de leurs dignités; que, par une usurpation sacrilège, vous prenez le titre de patriarche universel, que ni saint Pierre ni aucun de ses successeurs n'ont voulu prendre, quoique le concile de Chalcèdoine eût ordonné qu'on le donnât à saint Léon et aux Papes suivants. Mais qui ne s'étonnera, ajoute le Pape, qu'après des saints et des Pères orthodoxes, pendant mille vingt ans depuis la Passion du Sauveur, vous vous soyez avisé de calomnier l'Église desLatins,anathématisantet persécutant publiquement tous ceux qui participent aux sacrements faits avec des azymes 't Nous avons connu votre entreprise par le bruit commun et par la lettre écrite en votre nom aux évèques d'Apulie, où l'on prétend prouver que

« Labl)e, t. 9, p. 975.

Notre-Seigneur institua, avec du pain levé, le Sacrement de son corps, qu'il donna à ses apôtres ; ce qui se trouve réfuté par l'autorité de l'Écriture, qui défendait aux Juifs, sous peine de mort, d'avoir dans leurs maisons du pain levé pendant les huit jours de la Pâque. Est-il à présumer que Jésus-Christ ou ses disciples aient prévariqué en ce point ? » Saint Léon IX ne répond point aux autres calomnies répandues dans le libelle de Cérulaire, parce qu'il l'avait fait dans un écrit particulier, dont il avait chargé ses légats et où il réfutait aussi plus au long l'erreur des Grecs touchant le pain fermenté

Dans la lettre à l'empereur Monomaque le Pape le loue de son zèle pour le rétablissement de la paix entre les Grecs et les Latins. Il rapporte en abrégé ce qu'il avait fait luimême pour délivrer les Églises de Dieu de la persécution des Normands, la conférence qu'il avait eue avec le duc Argyre sur la manière de les réduire, non en les faisant mourir, mais en les ï amenant au devoii- par la

' crainte des hommes, et la résolution où il élait, avec le secours de ses trcs-chers tils, l'empereur Henrietlui Constantin, de procurer la pacification entière de la république chrétienne. Il se plaint des entreprises de Cérulaire contre les Latins et contre les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, prie

, Monomaque de rendre à l'Église romaine ses patrimoines situés dans les lieux dépendants de son empire, et finalement lui recommande ses légats*.

j Ainsi après la douloureuse bataille de Dragonara, où il avait perdu laplupartde ses amis et de ses parents, le Pape saint Léon IX, en récompense de son affliction, vit ces mômes terribles Normands se soumettre à lui et au Saint-Siège avec l'humilité d'un peuple vaincu ; il vit l'Église mourante d'Afrique lui adresser ses derniers adieux et lui demander la paix et l'union d'elle-même avec lui-même ; il vit le nouveau patriarche d'Antioche, métropole du plus lointain Orient, lui demander la communion apostolique et la confirmation de sa promotion épiscopale ; il vit et l'empereur et le patriar-

< Labbe. t. 9. o. 978. — * Id.. t. 9. D. 981.

r/ô HISTOIRE UI

che de Constantinople lui demander l'union des Grecs et des Latins, c'est-à-dire l'union etralliance du monde entier. Mais saint Léon ncdevait pas voir sur la terre la suite de ces événements.

Au commencement de l'an 1054 il se sentit attaqué d'une maladie qui lui causa d'abord plus de faiblesse que de douleur, et qui, Lui ayant ôté le goût de toute nourriture, le réduisit à n'user plus d'autre aliment que d'eau. Il ne laissa pas de célébrer encore l'anniversaire de son ordination le 12 février, iour auquel il dit la messe pour la dernière fois. La maladie se déclara ensuite, et, assuré qu'il n'en devait pas relever, il se fit transporter de Bénévent à Rome. Les Normands, dont les chroniqueurs d'Allemagne suppo sent que le Pape était prisonnier, tandis que ceux d'Italie, ainsi que son biographe Wibert, rapportent simplement qu'il se rendit delui-même au milieu d'eux; les Normands, que l'on avait regardés comme ses ennemis, ne marquèrent pas moins d'empressement que ceux du pays pour lui rendre tous les bons offices dont ils étaient capables et pour exprimer la douleur qu'ils avaient de le perdre. Il les avait réduits sous le joug de Jésus- Christ, non par la force des armes humaines, mais par la douceur de l'esprit évangélique, qui leur avait rendu ce joug léger et qui les avait parfaitement soumis à l'Église; de sorte que ceux mômes dont il avait paru le captif parurent à leur tour ses captifs, avec leur prince Onfroi à leur tête. Ils marchèrent autour de sa litière pour le conduire jusqu'à Capoue, comme des vaincus attachés à un char de triomphe.

Le saint partit de Capoue après douze jours de repos, accompagné de l'abbé du mont Cassin, et arriva à Rome après un mois de marche. Le 47 avril, qui était le second dimanche d'après Pâques, se sentant proche de sa fin et se souvenant des devoirs du bon pasteur, dont l'Église récitait l'évangile en ce jour, il ht assemblerles évêques et son clergé dans sa chambre, et leur fit une longue et ardente exhortation touchant l'obligation qu'ils avaient de veiller à toute heure et sur euxmêmes et sur le troupeau de Jésus-Chrisl. Le lendemain il se lit porter dans l'église de

<IVERSELE [Dp 1024 à 1054

I Saint-Pierre, où il passa toute la journée à prier et à donner à tous ceux qui étaient présents des avis salutaires pour leur salut. Le soir venu il ord onna qu'on le menât devant son tombeau ; il s'y prosterna avec larmes et dit : « Vous voyez, mes frères, de tant de richesses et d'honneurs, quelle chétive demeure nous attendons ; moi, entouré jusqu'à

j présent de tant de richesses et de dignités, je n'attends de tout cela que le marbre que vous voyez.» Et, levantla main, il le marqua

^ du signe de la croix en disant : v Bénie soistu entre les pierres, toi qui as été jugée digne de m'êlre associée, non pour mon mérite, mais par la miséricorde divine; reçois-moi avec plaisir et présente-moi au triomphe de la résurrection le jour des récompenses; car je crois que mon Rédempteur est vivant, et qu'au dernier jour je ressusciterai de terre, et que dans ma chair je verrai Dieu, mon Sauveur. »

Le 19 au matin il se fit présenter devai\t l'autel de Saint-Pierre, où il resta prosterné en oraison pendant une heure. S'étant ensuite fait remettre sur son lit, il fit sa confession aux évêques, entendit la sainte messe, reçut l'Exlrême-Onction et le saint Viatique, il demanda ensuite un moment de silence aux assistants, comme pour reposer, et rendit son âme à Dieu sans que personne s'en aperçût.

Dieu fit connaître dès ce moment combien la mort de son serviteur était précieuse devant lui. La multitude et l'éclat des miracles qu'il fit en sa considération, à la vue de toute la ville, porta bientôt la réputation desa sainteté et l'opinion de la gloire dont il jouissait dans le ciel jusqu'aux extrémités des lieux où le nom de Jésus-Christ était connu. C'est ce qui excita les fidèlesà honorer sa mémoire d'un culte religieux dès qu'il cessa de vivre, et l'on peut dire que le jour de ses funérailles fut la première solennité de sa fête.

La vie du Pape saint Léon IX a été écrite par trois auteurs contemporains : par son archidiacre Wibert de Toul, par saint Brunon, évêque de Sagni, et enfin l'histoire particulière de sa mort et de ses miracles |)ar un anonyme, qui en fut témoin oculaire

t Acla 19 uviil. Uiôiiulh. PP., t. 20.

«i«rtrcciir.i DE L'EGLISE CATHOLIQUE. 377

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