HISTOIRE V
vant l'usage, on le mit entre les mains d'un des frères, pour l'instruire. Celui-ci, l'ayant mené à sa cellule, lui fit ôter son linge, le revêtit d'un cilice et le ramena k l'abbé, qui le fit aussitôt revêtir d'un cucuUe. Pierre s'étonnait'qu'on lui donnât l'habit tout d'abord sans l'avoir éprouvé et sans le lui avoir fait demander; mais il se soumit à la volonté du supérieur, quoique alors la prise d'habit ne fût point séparée de la profession.
Le désert deFont-Avellane, dédié àSainte- Croix, était en Ombrie, dans le diocèse d'Eugubie, et saint Romuald y avait passé quelque temps. Les ermites qui l'habitaient demeuraient deux à deux, dans des cellules séparées, occupés continuellement à la psalmodie, à l'oraison et à la lecture. Ils vivaient de pain et d'eau quatre jours de la semaine ; le mardi et le jeudi ils mangeaient un peu de légumes, qu'ils faisaient cuire eux-mêmes dans leurs cellules. Les jours de jeûne ils prenaient le pain par mesure ; ils n'avaient de vin que pour le saint Sacrifice ou pour les malades. Ils marchaient toujours nu-pieds, prenaient la discipline, faisaient des génuflexions, se frappaient la poitrine, demeuraient les bras étendus, chacun selon ses forces et sa dévotion. Après l'office de la nuit ils disaient tout le psautieravant le jour. Pierre veillait longtemps avant que l'on sonnât matines, et ne laissait pas de veiller encore après comme les autres, persuadé que lesdévotions particulières se doivent pratiquer sans préjudice de l'observance générale.
Ces veilles excessives lui causèrent une insomnie dont il eut peine à guérir ; mais depuis il se conduisit avec plus de discrétion, et, donnant un temps considérable à l'étude, il devint aussi savant dans les saintes Écritures qu'il l'avait été dans les livres profanes. Il commença donc, par ordre de son supérieur, à faire des exhortations à ses confrères, et, sa réputation venant à s'étendre, le saint abbé Gui de Pompose, près de Ferrare, pria l'abbé de Font-Avellane de le |jui envoyer pour instruire quelque temps sa communauté, qui était de cent moines. Pierre Damien y dem^ra deux ans, prêchant avec un grand fruit, et son abhé, l'ayant rappelé, l'envoya i|U('li|iie temps après remplir la
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même fonction au monastère de Saint- Vincent, près Pierre-Pertuse, qui était aussi très-nombreux. Enfin l'abbé d'Avellane le déclara son successeur, du consentement des frères, mais malgré lui, et, après la mort de cet abbé, non-seulement il gouverna et aug- ! menta cette communauté, mais il en fonda j cinq autres semblables. Tel était saint Pierre Damien, qui se réjouissait de la promotion de Grégoire VI pour la restauration des mœurs et de la discipline ecclésiastiques, et qui aidera puissamment ses successeurs dans cette grande entreprise
Cependant le Pape Grégoire VI trouva le temporel de l'Église romaine tellement diminué, que, sauf les ressources qu'il pouvait trouverdans quelques villes voisines deRome et les oblations des fidèles, il ne lui restait presque rien pour sa subsistance, tous les patrimoines éloignés ayant été occupés par des usurpateurs. Dans toute l'Italie les chemins étaient si remplis de voleurs que les pèlerins ne pouvaient marcher en sûreté s'ils ne s'assemblaient en assez grandes troupes pour être les plus forts ; aussi peu de gens entreprenaient-ils ce voyage. A Rome môme tout était plein d'assassins et de voleurs; ontirait l'épée jusque sur les autels et sur les tombeaux des apôtres, pour enlever les offrandes sitôt qu'elles y étaient mises et les employer en festinsetàl'entretien des femmes perdues.
Grégoire commença par les exhortations en représentant l'horreur de ces crimes et promettant de pourvoir aux besoins de ceux qui y étaient poussés parla pauvreté. Il écrivit aux usurpateurs des patrimoines de l'Église de les rendre ou de prouver juridiquement le droit qu'ils avaient de lesreteinr. Comme les exhortations faisaient peu d'effet le Pape employa l'excommunication; mais ellenefit qu'irriter les coupables. Ils vinrent en armes autour de Rome avec de grandes menaces et pensèrent même tuer le Pa[)e. Ainsi il fut réduit à employer la force de son côté, à amasser des armes et des chevaux, et à lever des troupes. Il commença par se saisir de l'église Saint-Pierre et par tuer ou chasser ceux qui volaient les offrandes; puis
» Acta SS.,i1 févr. Acta. SS. Ord.S. liened., scct, 6, pars 2.
de l'ère clir.)-
il retira plusieurs terres de l'Église et rétablit la sûreté des chemins. Les pèlerins s'en réjouissaient; mais les Romains, accoutumés au pillage, disaient que le Pape était un homme sanguinaire et indigne d'offrir à Dieu le saint Sacrifice, étant complice de tant de meurtres ; des cardinaux mômes approuvaient les discours du peuple.
Ce furent apparemment ces plaintes qui obligèrent leroi de Germanie, Henri le Noir, de passer en Italie et de travaillera la réunion de l'Église ; car Benoît IX et Silvestre III prenaient toujours le titre de Papes,el,comme il paraissait certain que Benoît avait reçu de l'argent pour céder la place à Grégoire, on prétendait que celui-ci était entré dans le siège par simonie. Le roi passa à Aix-la-Chapelle la fête de la Pentecôte, l'an 1046, et fit venir près de lui Vidger, qui, ayant été élu archevêque de Ravenne, occupait ce siège depuis deux ans, le gouvernant d'une manière déraisonnable et cruelle; c'est pourquoi il lui ôta l'archevêché. Il entra en Italie sur la fin delà même année etfit tenir un concile à Pavie; puis, étant venu à Plaisance, il y reçut honorablement le Pape Grégoire VI, qui vintl'y trouver.
Vers la fête de Noël il fit tenir un concile à Sutri, près de Rome. On n'a point les actes de ce concile, mais on a publié depuis peu le résumé qu'en fit dans le temps Bonizon, évêque de Sutri même. Le voici. Grégoire VI y fut invité et y présida le clergé de Rome, les patriarches, les métropolitains, les évêques et les abhés réunis en grand nombre. Le roi y assistait de son côté. Dans ce concile on examina tout d'abord l'état de l'Église romaine; sur quoi Silvestre III fut unanimement rejeté comme intrus, condamné à perdre la dignité épiscopale et sacerdotale, et à être renfermé pour le reste de sa vie dans un monastère. Touchant Benoît IX, comme il avait abdiqué l'épiscopat et s'était retiré dans la vie privée, on ne prit point de résolution particulière. Alors venait l'examen de l'élection de Grégoire VI ; mais, par respect pour lui, le concile émit seulement la prière qu'il voulût bien exposer lui-même de quelle manière avait eu lieu son élévation sur le trône puiilifical.
Le Pape condescendit à cette prière et raconta sans déguisement comment il avait eu heaucoup d'argent par la confiance et la libéralité des fidèles, et comment enfin il l'employa pour délivrer l'Église du joug des patriciens. Le concile ayant entendu cet exposé, quelques-uns des évêques prirent la parole et représentèrent respectueusement au Pape que lui-même, ébloui par les artifices du diable, avait donné la main, encore que ce lût avec des intentions pures, à des choses qui ne pouvaient être justifiées, ce qui avait été gagné par le trafic ne pouvant jamais être appelé saint. Pendant que les évêques parlaient ainsi il tomba au Pape comme des écailles des yeux ; il prit la parole et dit : « Je prends Dieu à témoin sur mon âme que, par ce que j'ai fait, je croyais obtenirla rémission de mes péchés et la grâce de Dieu; mais, maintenant que je reconnais les ruses du vieil ennemi, conseillez-moi ce que je dois faire. » Les évêques répondirent : « Pesez vous-même la chose dans votre cœur II vaut mieux pour vous de vivre pauvre et d'être éternellement riche avec saint Pierre, pour l'amour duquel vous avez fait cela, que Je briller maintenant dans les richesses et de périr éternellement avec Simon le Magicien, qui vous a trompé. » Ce langage de la vérité et de la charité toucha le cœur du Pape ; il se leva de son siège, déposa lui-même les marques de sa dignité, et, en présence de tous les assistants, prononça contre lui-même la sentence de condamnation. « Moi, Grégoire, dit-il, serviteur des serviteurs de Dieu, je juge, à cause du honteux trafic et de l'hérésie de Simon, qui, par la ruse du vieil ennemi, s'est glissé dans mon élection, que je dois être écarté du pontificat romain. Cela vous plaît-il ? — Ce qui vous plaît, répliquèrent les évêques, nous le confirmons, »
Le Siège apostolique étant ainsi vacant par la magnanime humilité de Grégoire VI, le roi Henri vint à Rome avec les évêques qui avaient tenu le concile de Sutri, et, d'un commun consentement, tant des Romains que des Allemands, il fit élire Pape Suidger, Saxon de naissance, évêque de Bamberg,
» Les Papes allemands, t. 1. p. 232. Bonizo, p. 802.
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parce qu'il ne se trouvait personne dans l'Église romaine digne de remplir la première place. Adalbert, archevêque de Hambourg, qui accompagnait le roi Henri, pensa être élu Pape en cette occasion; mais il aima mieux faire tomber le choix sur son collègue Suidger. Le nouveau Pape prit le nom de Clément II, fut sacré le jour de Noël, et, le jour même, couronna empereur le roi Henri et impéi atrice la reine Agnès, fille de Guillaume, diic d'Aquitaine.
Quant à la manière dont l'abdication de Grégoire VI fut envisagée par ses contemporains, voici Un témoignage curieux qu'on lit dans Herman Contract, édition nouvelle et plus correcte. « Le roi Henri arrivant en Italie avec son armée, le Pape Gratien, que les Romains avaient établiaprès avoir chassé les précédents, vient au-devant de lui à Plaisance et en est reçu avec honneur. Peu , après cependant, au concile de Sutn, dé- { pose, lion malgré lui, l'office pastoral. A sa place Suidger, évêque de Bamberg, malgré | sa grande résistance, est élu par le consente- | ment de tous. Au temps de ce Pape d'innombtabies et très-grands tremblements déterre ont lieu en Italie, peut-être parce que ce Pape ne fut point canoniquement subrogé à sor. prédécesseur, qui n'avait point été canoniquement déposé. En effet il ne fut déposé pour aucune faute ; mais une humilité pleine de simplicité lui persuada de se démettre de son office. » î
Le nouveau Pape Clément II, aussitôt ' après son ordination, c'est-à-dire au com- j mencement de janvier 1047, tint à Rome ' un concile, où fut réglée la contestation pour la préséance qui durait depuis long- ' temps entre l'archevêque de Ravenne et ' celui de Milan ; car chacun prétendait être assis auprès du Pape au côté droit. Le concile décida en faveur de l'archevêque de Ravenne. C'était alors Humfroi, chancelier de l'empereur en Italie ; il venait d'être élu, mais n'était pas encore sacré. Les actes de ce concile ne sont point venus jusqu'à nous; seulement le docte Mansi en a trouvé un canon qui porte : « Conformément à
• Herra., Chron., ann. lOiC, col. 2.
l'antiquité, nous aussi nous anathématisons l'hérésie simoniaque, et nous l'interdisons, afin qu'on ne fasse plus pour de l'argent ni consécration d'église, ni ordination de clercs ou concession de la dignité d'archiprêtre, ni commendes d'autels, ni livraisons d'églises, ni ventes d'abbayes ou de prévôtés. Quiconque y contredira ou fera un tel commerce, quil soit anathème ! » Non content de cette ordonnance générale, te concile en ajouta une plus particulière, savoir, que quiconque aurait été ordonné par un évêque simoniaque, sachant qu'il l'était, ne laisserait pas de faire les fonctions de son ordre après quarante jours de pénitence. Comme le mal était grand et invétéré, le nouveau Pape crut sans doute devoir commencer par le remède le plus doux.
Vers ce temps Clément II eut la consolation de voir à Rome un des plus saints personnages qu'il y eût alors : c'était saint Odi- Ion, abbé de Cluny. il était parvenu à une extrême vieillesse, sans rien diminuer de ses macéraUons et de sa vigilance sur les monastères confiés à ses soins. Il semblait que son courage augmentât à mesure que ses forces diminuaient, et, tout infirme qu'il était il entreprit le pèlerinage de Rome à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, dans l'espérance de mourir auprès des tombeaux des saints apôtres. Il fut trompé. Après avoir langui quatre mois à Rome, où le Pape et plusieurs prélats, entre autres Laurent d'Araalfi, trèsversé dans la littérature grecque et latine, lui donnèrent, pendant ce temps-là, des marques éclatantes de leur estime, il se trouva parfaitement guéri. Il revint donc à Cluny, où il demeura presque un an, s'adonnant au jeûne, à la prière et à l'instruction de ses religieux, autant que sa caducité pouvait le lui permettre. Son zèle lui persuada même qu'il avait encore assez de force pour faire la visite des monastères de sa dépendance. Il se mit en chemin et commença par Souvigny. Il y prêcha publiquement pour disposer le peuple à la solennité de Noël, qui était prochaine; mais il tomba malade avant cette fête, et l'on désespéra bientôt de sa guérison.
' Mansi, t. 19, p. 627. Baron., 1047, t^Jit. de Mansi oote.
de l'ère chr.]
Aussi on ne différa pas de lui administrer les sacrements de l'Extrême- Onction et de l'Eucharistie ; après quoi on lui présenta le crucifix à adorer ; ce qu'il fit avec une tendresse de dévotion qui toucha tous les assistants.
Le démon lui livra quelques assauts dans ce dernier combat ; mais le saint abbé, recueillant ses forces, lui dit : « Ennemi du genre humain, je te l'ordonne, au nom de mon Seigneur Jésus-Christ et par la vertu de sa sainte croix, cesse de m'attaquer à force ouverte ou en secret. La croix de mon Sauveur est avec moi ; elle est ma vie et elle est ta mort. J'adore et je bénis ce Sauveur, et c'est entre ses mains que je remets mon âme, »
La veille de Noël, Odilon, tout moribond qu'il était, se fit conduire au chapitre et y fit un discours à ses frères, où, après avoir dit un mot de la fête, il les consola de sa mort avec tant de grâce et d'éloquence qu'il leur parut n'avoir jamais mieux parlé. Ainsi, loin de diminuer leur douleur, il augmenta leurs regrets en leur faisant mieux sentir ce qu'ils perdaient. Il se fit porter à toutes les heures de l'office, pendant les fêtes de Noël ; mais enfin, le jour de Saint-Sylvestre, les forces lui manquant entièrement, il demanda une seconde fois le Viatique, adora de nouveau la croix et se fit lire le Symbole avec l'exposition que saint Augustin en a faite. On le consulta sur son successeur ; il répondit : «J'en laisse le choix à Dieu et à mes frères. » Sur le soir, veille de la Circoncision, il se fit encore porter aux vêpres dans son lit ; mais pendant la nuit il se trouva plus mal. Aussitôt les frères qui le veillaient étendirent un cilice à terre, le couvrirent de cendre et y mirent le saint abbé. Illeur demanda si toute la communauté était assemblée. Comme on lui eut répondu que tous les moines et même les enfants étaient présents, il fixa ses regards sur la croix quiétait devant luietexpira doucement l'an 1049, le premier jour de janvier, qui, celte année, était un dimanche, dans la quatre-vingt-huitième année de son âge et la cinquante-sixième de son gouvernement. On ne célèbre sa fête que le second jour de janvier.
Saint Odilon s'est peint lui-môme dans ses
ouvrages ; on y retrouve son esprit aimable, son caractère de douceur, sa tendre piété. Les écrits qui nous restent de lui sont la Vie de saint Mayeul, son prédécesseur ; celle de sainte Adélaïde, impératrice ; plusieurs sermons sur les mystères de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, et quelques lettres qui font connaître en quelle considération il était auprès de la plupart des princes de l'Europe. Il avait une prédilection pour les livres de saint Ambroise. Les rois de France Hugues Capet, Robert et Henri ; l'impératrice sainte Adélaïde ; les empereurs saint Henri, Conrad et Henri le Noir ; Rodolphe, roi de Bourgogne ; Sanche et Garcias, rois de Navarre ; Casimir, roi de Pologne, tous ces princes eurent pour Odilon une tendre affection et une confiance filiale. Ils lui écrivaient et lui envoyaient souventdes présents pourcultiver son amitié. De leur côté les Papes Sylvestre II, Benoît VIII, Benoît IX, Jean XVIH, Jean XIX et Clément II lui témoignèrent une profonde estime.
Saint Odilon eut toujours une dévotion particulière pour la Mère de Dieu ; il l'avait choisie pour sa patronne et son avocate, et s'était dévoué d'une manière spéciale à son service, ne manquant aucune occasion de procurer sa gloire ; à quoi il était excité par la reconnaissance pour les faveurs qu'il en avait reçues. Il s'efforçait surtout delui plaire par l'amour de la pureté. Il avait cette vertu tellement en recommandation que, dans une extrême vieillesse, il montrait encore la circonspection et la pudeur d'une jeune vierge, On l'appelait même une vierge de cént ans, virgo centenaritis.
Odilon eut un zèle particulier pour le soulagement des âmes du purgatoire, et c'est à sa charité compatissante pour elles qu'on doit la première institution de la commémoration de tous les fidèles trépassés, le lendemain de la fêle de Tous les Saints. Il l'avait ordonnée dans tous les monastères de sa dépendance avant que l'Église, qui de tous les temps a fait des prières pour les morts, eût spécialement destiné un jour à cela. Voici ce qui engagea saint Odilon à faire cette institution.
Un pèlerin du territoire de Rodez, revenant de Jérusalem, fut obligé par la tempête de
HISTUIKË UN
IVERSELLK
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relâcher dans une île sur les côtes de Sicile. Il y visita un saint ermite, lequel, s'étant informé de son pays, lui demanda s'il connaissait le monastère de Cluny et l'abbé Odilon. Le pèlerin ayant réponduqu'il le connaissait, niais qu'il désirait savoir pourquoi il lui faisait celte question : « C'est, dit Termite, qu'il y a ici proche un lieu qui vomit des flammes et où les démons tourmentent pour un temps les âmes des pécheurs. Or j'entends souvent les malins esprits murmurer contr e les personnes de piété qui, par leurs prières et leurs aumônes, délivrent ces âmes. Ils se plaignent particulièrement d'Odilon et de ses religieux. C'est pourquoi, quand vous serez de retour en votre pays, je vous prie, au nom de Dieu, d'exhorter l'abbé et les moines de Cluny à redoubler leurs prières et leurs aumônes pour la délivrance de ces pauvres âmes. »
Le pèlerin, à son retour, s'acquitta de sa commission. C'est ce qui détermina saint Odilon à ordonner que, dans tous les monastères de l'institut de Cluny, on fît tous les ans, le second jour de novembre, la commémoration de tous les fidèles trépassés. Nous avons le décret qui en fut dressé à Cluny. On y ordonne que, comme on célèbre dans l'Église la fête de Tous les Saints, on célébrera le lendemain à Cluny la commémoration de tous les fidèles trépassés ; que ce jour-là, après le chapitre, le doyen et le cellérier donneront du pain et du vin en aumône à tous les pauvres qui se présenteront, ainsi qu'il se pratique le jeudi saint ; que, de plus, on donnera à l'aumônier pour les pauvres tout ce qui restera du dîner de la communauté, excepté le pain et le vin ; qu'après les secondes vêpres de la Toussaint on sonnera toutes les cloches et on dira les vêpres des Morts, et que, le lendemain, on sonnera eacore toutes les cloches, qu'on dira les matines, et que les prêtres célébreront la messe pour les fidèles trépassés. On voit que l'usage de sonner pour les morts était dès lors établi K
Saint Hugues, qui était alors prieur de Cluny, fut élu successeur d'Odilon. Il naquit dans le diocèse d'Autun, l'an 1024. Son père,
« Jot. S8ld., Vila S. OdiL, I. 2, c 13. Actn SS., 2 Jauv. Aclu as, Ord. S, Bened., sect. G, par»l .
Dalmace, comte de Semur, voulait l'élever pour les armes; mais sa mère, Aremberge de Vergy, croyant qu'il était destiné au sacerdoce, voulait l'élever pour l'Église. Son inclination suivit celle de sa mère ; il ne se plaisait point aux exercices des chevaux et des armes et avait horreur des pillages, alors si fréquents. Il obtint enfin avec peine d'aller faire ses études auprès de Hugues, son grand-oncle, évéque d'Auxerre et comte de Chàlon. Ayant commencé d'apprendre la grammaire, il renonça au monde et entra à Cluny dès l'âge de quinze ans. Quelques années après, saint Odilon, voyant son mérite extraordinaire, le fit prieur, tout jeune qu'il était, et l'envoya en Allemagne, où il remit dans les bonnes grâces de l'empereur Henri les moines de Palernac, au diocèse de Lausanne. Il y apprit la mort de saint Odilon et revint à Cluny chargé de présents que l'empereur y envoyait. On procéda à l'élection d'un abbé ; Adalman, le plus ancien de la communauté, nomma le prieur Hugues ; tous suivirent son avis. Ainsi, malgré sa résistance, il fut élu et reçut la bénédiction abbatiale de Hugues, arclievêque de Besançon, ce qui montre que l'évèque de Màcon ne contestait plus, comme il avait fait au concile d'Anse, près de Lyon, en 102S, le privilège de l'abbaye de Cluny d'appeler l'évèque qu'elle voudrait pour faire les ordinations. L'abbé Hugues n'était âgé que de vingt-cinq ans et gouverna pendant soixante ce célèbre monastère *.
L'empereur Henri, ayant fait quelque peu de séjour à Rome, s'avança vers l'Apulie, emmenant avec lui le Pape Clément, qu'il obligea d'excommunier les citoyens de Bénévent parce qu'ils n'avaient pas voulu le recevoir. Le Pape, étant à Salerne, accorda à la prière du princeGaimar la translation de Jean, évêque de Pcslane, à l'archevêché de Salerne, avec pouvoir d'ordonner sept év6ques du voisinage sans que le Pape pût les ordonner à l'avenir. La bulle est du 21 mars 1047.
Tandis (jue l'empereur était en Italie il manda saint Pierre Damien pour venir aider
' Acta SS., 20 avril.
«13 l'ère chr.j
DE L'ÉGL.SE CATHOLIQUE
le Pape de ses conseils; mais Pierre s'en excusa, écrivant au Pape en ces termes : (( L'empereur m'a ordonné plusieurs fois, t l, !-i je l'ose dire, m'a fait l'honneur de me prier de vous aller trouver, et de vous dire ce (|ui se passe dans les églises de nos quartiers, et ce que je crois que vous devez faire ; et, comme je m'en excusais, il me l'a commandé alDsolument. Il m'a même envoyé une lettre pour vous, que je vous prie de voir. Ensuite daignez m'ordonner si je dois me rendre près de vous, car je ne veux pas perdre mon temps à courir de oôlé et d'autre; et, toutefois, je suis percé de douleur en voyant les églises de nos quartiers dans une entière confusion par la faute des mauvais é\êques et des mauvais abbés. Et à quoi nous sert de dire que le Siège apostolique est revenu des ténèbres à la lumière si nous demeurons encore dans les ténèbres ? Que sert d'avoir des vivres sous la clef si l'on meurt de faim, ou d'avoir au côté une bonne épéesi on ne la tire jamais? Quand nous voyons le voleur de Fano, qui avait été excommunié par ceux-là mêmes qui avaient le nom d'apostoliques, sans l'être; celui d'Ossimo, chargé de crimes inouïs, et d'autres aussi coupables, revenir triomphants d'auprès de vous, notre espérance se tourne en tristesse. Or nous espérions que vous seriez le rédempteur d'Israël. Travaillez donc, saint Père, à relever la justice, et déployez la vigueur de la disciphne, en sorte que les méchants soient humiliés et les humbles encouragés »
Informé par cette lettre de l'état déplorable de l'Église dans l'Ombrie et les pays environnants, le Pape Clément II s'y rendit en personne pour y remédier plus efficacement. Il protégea le monastère de Ponteval, près de Pérouse, contre toules les violences qu'on pourrait faire à ses droits et s'avança vers Pesaro; mais, quand il vint au monastère de Saint-Thomas d'Aposelle, avant même qu'il eût atteint le but de son voyage, il fut attaqué d'une violente maladie. Là, pensant aux fins dernières de l'homme, il donna au monastère une terre de Saint-
> Petr. Dam., Einsl. J.
Pierre pour le salut de son âme. Peu de jours après, le 1" octobre, comme la maladie ne diminuait point, il accorda encore au monastère de Thères, qu'il avait fondé lui-même quatre ans auparavant, la confirmation de ses privilèges ; enfin , le même jour, il adres.sa à sa chère Église deBambergun diplôme où, en lui confirmant tous ses droits et tous ses biens, il l'assure, dans les termes les plus affectueux, de son inviolable tendresse. Huit jours après, savoir le 9 octobre 1047, il mourut dans le même monastère de Saint-Thomas d'Aposelle et y fut enterré. Plus tard le Pape Léon IX transporta son corps à Bamberg, où il repose encore dans la cathédrale ^.
L'an 1047 l'empereur Henri célébrait à Polden, en Saxe, lafète deNoël, qui était enmême temps la fête anniversaire de son propre couronnement, ainsi que de l'exaltation du Pape Clément II, lorsque les députés de Bome arrivèrent, lui annonçant que le Pape était mort. Celte nouvelle, en ce jour, dut l'affecter douloureusement. Ces députés demandaient pour Pape Halinard, archevêque de Lyon; car l'empereur avait exigé des Bomains, moyennant une grande somme d'argent, de ne point élire de Pape sans sa permission. Halinard était né en Bourgogne et savant dans les sciences sacrées et profanes; malgré ses parents et l'évôque de Langres, qui l'aimait beaucoup et l'avait fait chanoine, il embrassa la vie monastique à Saint- Bénigne de Dijon, sous le saint abbé Guillaume, qui le fit prieur, et après la mort duquel il fut élu abbé. Les rois Boberl et Henri de France l'aimèrent particulièrement, aussi bien que les empereurs Conrad et Henri. Celui-ci voulut le faire archevêque de Lyon après le refus de saint Odilon. Halinard se déclara incapable et fit tomber le choix sur Odalric, archidiacre de Langres. Celui-ci étant mort au bout de cinq ans, empoisonné par des envieux, tout le clergé et le peuple de Lyon envoyèrent au roi une députation demandant Halinard pour archevêque. Le roi l'accorda de grand cœur; mais Hahnard refusait toujours, jusqu'à ce que le
t Le* Pape* allemands, t. I, p. 267. Murât., Annal. iTltal.yaaa. 1047. Pagi, 1047.
m HISTOIRE U
Pape Grégoire lui commanda absolument d'accepter.
Quand il vint pour recevoir l'investiture le roi voulut à l'ordinaire lui faire prêter serment. Il répondit : «L'Évangile et la règle de saint Benoît me défendent de jurer ; si je ne les observe pas, comment le roi pourra-t-il s'assurer que je garderai plus fidèlement ce serment? 11 vaut mieux que je ne sois point évêque. » Les évêques allemands, principalement celui de Spire, où était la cour, voulaient qu'on l'obligeât à jurer comme eux ; mais Théodoric de Metz, Brunon de Toul et Richard, abbé de Verdun, amis d'Halinard, qui connaissaient sa fermeté, conseillèrent au roi de ne pas le presser. Le roi dit : « Qu'il se présente au moins, afin qu'il paraisse avoir observé la coutume. » Mais Halinard dit : « Le feindre, c'est comme si je le faisais; Dieu m'en garde ! » Il fallut donc que le roi se contentât de sa simple promesse. Il assista à son sacre et donna tout ce qui était nécessaire pour cette cérémonie. Halinard fut ainsi ordonné archevêque de Lyon, l'an 1046, par Hugues, archevêque de Besançon, et suivit le roi à Rome la même année. Il se fit extrêmement aimer des Romains pour son affabilité et son éloquence; car il prenait l'accent de toutes les nations qui usaient de la langue latine, comme s'il eût été né dans le pays même. D'ailleurs il affectionnait beaucoup Rome, y faisait de fréquents pèlerinages, et souhaitait d'y finir ses jours aux tombeaux des apôtres. Les Romains donc le demandèrent pour Pape; mais Halinard, en ayant eu connaissance, évita d'aller à la cour jusqu'à ce qu'on en eût élu un autre *.
L'empereur ayant consulté les évêques sur l'élection du Pape, l'évêque de Liège, Wazon, chargea son député de lui faire cette réponse : « Que votre sérénité considère bien si la Chaire du souverain Pontife, déposé •par qui il ne devait pas l'être, ne lui est pas divinement réservée; car celui que vous avez fait ordonner à sa place semble la lui avoir cédée en mourant, à lui qui vit encore. C'est pourquoi, puisqu'il vous a plu deman-
IVERSELLE [De J024 * 1054
der notre avis là-dessus, que votre sublimité cesse de vouloir en substituer un autre à la place de celui qui est survivant; car ni les lois divines ni les lois humaines, avec lesquelles s'accordent en tout les paroles et les écrits des saints Pères, ne permettent que le souverain Pontife soit jugé par d'autres que Dieu seul. Je prends à témoin le Seigneur et le serment que je vous ai prêté que. sur cette affaire, je n'ai pu imaginer ni trouver rien de plus vrai ni de plus utile que cet avis » Voilà ce que l'évêque de Liège chargea son député de dire à l'empereur; mais le député n'arriva qu'après que l'élection eut été faite.
Dans l'intervalle le Pape démissionnaire Benoît IX, qui avait alors environ vingt-cinq ans, était rentré pour la troisième fois dans le Saint-Siège, le 8 novembre 1047, et s'y maintint huit mois et dix jours, jusqu'au 17 juillet 1048. Enfin, touché de repentir, il appela le pieux Barthélemi, abbé de la Grotte-Ferrée, lui découvrit ses péchés et lui en demanda le remède. Le saint abbé, sansle flatter, lui déclara qu'il ne lui étaitpas permis d'exercer les fonctions du sacerdoce et qu'il ne devait penser qu'à se réconcilier à Dieu par la pénitence. Benoît suivit son conseil, renonça aussitôt à sa dignité, embrassa la vie monastique, et mourut à la Grotte-Ferrée, où depuis on a retrouvé son tombeau.
L'abbé Barthélemi était né à Rossane, en Calabre, de parents pieux, originaires de Constantinople. Ils le firent bien étudier et le mirent très-jeune dans un monastère voisin, où dès lors il se distingua par sa vertu. Ayant ouï parler de la vie admirable de saint Nil, son compatriote, il quitta secrètement son pays et alla le trouver en Campanie, où le saint abbé avait déjà soixante moines sous sa conduite; mais il trouva tant de mérite au jeune Barthélemi qu'il le préférait à tous les autres. Celui-ci suivit saint Nil à la Grotte- Ferrée, près de T usculum, et après sa mort on voulut le faire abbé; mais il s'en excusa sur sa jeunesse. Toutefois, après deux autres, il ne put l'éviter, et fut ainsi le troisième suc* cesseur de saint Nil.
i Acin SS. Ord. S. Hened., seci. 6, pars 2, p. 35.
' Gestaepiscop. Lco7 , Mmccurj l. I, j). 002.
de l'ère clir. J
Étant abbé '\i continuait de travailler à transcrire des livres; car il avait la main très-bonne, llcomposa plusieurs chants ecclésiastiques à la louange de la Vierge, de saint Nil et d'autres saints; il bâtit de fond en comble l'église du monastère, dédiée à la Vierge, et accrut notablement la communauté. Il avait un grand talent pour la conversion des pécheurs, et s'était acquis une telle autorité que, le prince de Salerne ayant fait prisonnier celui de Gaëte, il lui persuada non-seulement de le délivrer, mais de lui donner encore une autre principauté ^ !
Le même jour que l'ex-pape Benoît se retira, c'est-à-dire le 17 juillet 1048, on couronna Pape Poppon, évèque de Brixen, que l'empereur avait choisi en Allemagne et envoyé à Piome, où il fut reçu avec honneur. Il prit le nom de Damase II; mais il ne vécut sur le Saint-Siège que vingt-trois jours, et mourut à Préneste le 8 août 1048. Il fut enterré à Saint-Laurent hors de Rome, et le Saint-Siège vaqua six mois *.
Cependant l'empereur Henri tenait une diète ou assemblée générale des prélats etdes seigneurs à Worms. Le saint évèque de Toul, Brunon, y avait été convoqué et se trouvait présent; car on ne faisait rien de grand à la cour sans son avis. Il était âgé de quarantesix ans et en avait vingt-deux d'épiscopat, qu'il avait dignement employés. Tout d'un coup, et l'empereur, et les évêques, et les seigneurs, et les députés de Rome, en un mot tous les assistants, d'une voix unanime, l'élisent Pape. Brunon, qui n'avait pas le moindre soupçon de la chose, est épouvanté; il connaissait, par ses fréquents voyages à Rome, l'état déplorable de l'Église; deux Papes venaient de mourir; il refusa donc humblement et très-longtemps; mais plus il refusait et se déclarait indigne, plus on lui faisait d'instances. Dans cette extrémité il demanda trois jours pour délibérer; il les passa absolument sans boire ni manger, occupé uniquement de prières. Ensuite, comme on le pressait de nouveau dans l'assemblée, il fit une confession publique de ses péchés,
» Vita Barth., in Thesaur. asc. Pos.y p. 429. — Maii Pairum Nova Bibliotheca, p. 514. — * Herman, C/tron., %nn. 1048.
croyant par là faire connaître son mdignité et changer l'élection commune. Les larmes qu'il répandit en cette action en tirèrent de tous les assistants. Mais tous s'écrièrent d'une voix : «A Dieu ne plaise que le fils de tant de larmes périsse ! » Voyant donc qu'il ne pouvait échapper en aucune manière aux ordres de l'empereur et au vœu unanime de tout le monde, il accepta forcément l'office qui lui était enjoint, en présence des légats romains, mais à condition que tout le clergé et le peuple de Rome y consentiraient. « Je vais à Rome, disait-il, et là, si le clergé et le peuple, de leur plein gré, m'élisent pour Pontife, je ferai ce que vous demandez; autrement je n'accepte aucune élection. » On applaudit avec joie à cet avis et on approuva très-fort la condition.
Comme la fête de Noël était proche, le nouveau Pape prit congé de l'empereur et revint à Toul, accompagné de Hugues Cisa, l'un des députés romains, d'Éverard, archevêque de Trêves, et des évêques Adalbéron de Melz etThéodoric de Verdun. Avec lui venait encore le jeune^Hildebrand, qui devint plus tard le Pape saint Grégoire VIL
Suivant Brunon, évèque de Segny, et Hugues de Flavigny, deux auteurs contemporains, Hildebrand était né à Rome, d'une famille romaine, que quelques-uns, à cause de la ressemblance du nom, ont prétendu être l'illustre famille des Aldobrandini. Suivant d'autres il naquit en Toscane, où son père était, dit-on, charpentier, fi eut pour maître dans les sciences Laurent, archevêque d'Amalfi, homme docte et d'une sainte vie, bien instruit dans les langues grecque et latine. H paraît que, dès sa première enfance, il fut mis sous la conduite de son oncle maternel, abbé de Notre-Dame du mont Aventin à Rome, pour être instruit dans les lettres et la piété. Il eut encore parmi ses maîtres l'archiprêtre Jean Gratien, qui fut Pape sous le nom de Grégoire VI. Après son abdication il le suivit de Rome en Allemagne et embrassa la vie monastique à Cluny. Le saint abbé Hugues lui témoignait beaucoup d'amitié, il fut instruit dans la science de la piété par saint Odilon; il paraît que, dans un temps ou dans un autre, il y fut nommé prieur. Après
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la mort de Grégoire VI, qui eut lieu probablement à Cluny même, Hildebrand passa quelque temps à la cour de l'empereur Henri III. Ce prince disait n'avoir jamais entendu personne prêcher la parole de Dieu avec tant d'assurance. Les meilleurs évêques admiraient ses discours. Le saint évêque Brunon de Toul, ayant donc été élu Pape à Worms, invita Hildebrand à l'accompagner à Rome. Hildebrand s'y refusa d'abord, par la raison qu'un évêque devait, suivant les canons, être élu par le clergé et le peuple de st>n Église. Charmé de son noble caractère, de son génie pénétrant et de sa conduite exemplaire, le nouveau Pape lui expliqua la suite de l'affaire et le point où elle en était; dès lors, pleinement rassuré, Hildebrand devint son compagnon inséparable, son bras droit, et comme l'âme de toutes les grandes affaires.
Ayant donc célébré la fête de Noël à Toul et donné ordre au gouvernement de cette Église, Brunon se mit en chemin pour Rome le 28 décembre 1048, accompagné d'Éverard, archevêque de Trêves, et d'Halinard, archevêque de Lyon; mais, au lieu de voyager avec la pompe de sa dignité nouvelle, il marchait en habit de pèlerin, s'occupant continuellement de prières pour le salut de tant d'âmes dont il était chargé. A Augsbourg, étant en oraison, il entendit une voix d'ange chantant avec une merveilleuse harmonie : « Voici ce que dit le Seigneur : Je pense des pensées de paix, et non d'affliction; vous m'invoquerez, et moi je vous exaucerai, et je ramènerai votre captivité de tous les lieux, « P^ncouragé par cette révélation il se mit en route, accompagné d'une multitude de personnes qui accouraient de toutes parts. Dans le nombre une pieuse servante de Dieu, s'élant approchée, lui dit : « Dès que vous mettrez les pieds dans l'église du prince des apôtres n'oubUez pas de vous servir de ces divines paroles : La paix à cette maison et à tous ceux qui l'habitent. » Il reçut cet avis avec humilité et s'y conforma dévotement. Il arriva ainsi jusqu'au Tibre, qui était débordé et qui l'empêcha pendant sept jours de passer outre. Le saint homme était affligé de ce con- Lre-temps, à cause delà multitude de peuple
qui s'était rassemblée autour de lui. H invoqua le secours de Dieu et commença la dédicace d'une église de Saint- Jean, bâtie dans le voisinage. La consécration n'était point achevée que le fleuve, rentré dans son lit ordinaire, laissa le passage libre; ce que tout le j monde attribua aux mérites du saint Pontife. A l'approche de Rome tous les habitants de la ville vinrent au-devant de lui chantant des cantiques de joie; mais lui descendit de cheval et marcha longtemps nu-pieds, priant, gémissant et versant des torrents de larmes. Après s'être ainsi longtemps immolé à Jésus- Christ sur l'autel de son cœur comme une victime vivante, sainte et agréable à Dieu, il parla au clergé et au peuple, et leur exposa le choix que l'empereur avait fait de sa personne, les priant de déclarer franchement leur volonté, quelle qu'elle Fût. Il ajouta que, suivant les canons, l'élection du clergé et du peuple doit précéder tout autre suffrage, et que, commeil n'était venu que malgré lui, il s'en retournerait volontiers, à moins que son élection ne fût approuvée d'une voix unanime. On ne répondit à ce discours que par des acclamations de joie, et il reprit la parole pour exhorter les Romains à la correction des mœurs et demander leurs prières. Il fut donc intronisé le 12février 1049, qui éUiit le premier dimanche de carême; il prit le nom de Léon IX et tint le Saint-Siège cinq ans.
De toutes les vertus qui reluisaient en sa personne les plus éclatantes étaient la miséricorde et la patience. 11 était prompt à pardonner aux coupables, pleurait de compassion avec ceux qui confessaient leurs :rimcs ; il faisait des aumônes jusqu'à se réduire luimême à l'indigence. La Providence le mit plus d'une fois â l'épreuve pour faire éclater sa confiance en Dieu. Quand il arriva à Rome il ne trouva rien dans les coffres de la chambre apostolique, et tout ce ([u'il avait apporté avec lui était consommé tant en frais de voyage (ju'en aumônes. Il ne restait rien non plus à ceux de sa suite, et ils songeaient à vendre à perte leurs propres vêtements pour s'en retourner dans leur pays àl'insudu saint homme. Lui les exhortait à secontieren Dieu, mais il compatissait à leur affliction du fond
DE L'ÉGLISE CATIIOLIQUIÎ.
de l'ère clir.]
de son âme. Le jour môme où ils étaient tous prêts à se retirer secrètement arrivèrent les députés des nobles de la province de Bénôvent, avec des présents magnifiques pour le Pape, dont ils demandaient la bénédiction et la protection. Il les reçut avec une paternelle bienveillance, mais fit des reproches aux siens de leur peu de foi, leur montrant par cet exemple à ne se défier jamais de la Providence. De ce moment la renommée du Pape Léon retentit jusqu'aux extrémités de la terre ; partouton bénissait Dieu d'avoir donné un tel pasteur à son Église ; une multitude extraordinaire de pèlerins affluaient au tombeau du prince des apôtres ; tous étaient admis en présence du saint Pape et recevaient sa bénédiction ; ceux qui ne pouvaient absolument faire 1»- voyage lui envoyaient des présents pourqu'il les bénît de loin. Mais, de toutes les offrandes qu'on mettait à ses pieds, il n'en prenait rien pour lui ni pour les siens ; tout était pour les pauvres.
Pour attirer de plus en plus les bénédictions du Ciel sur son pontificat le saint Pape Léon fit un pèlerinage au mont Gargan, où était une célèbre église de Saint-Michel, archange ; il visita de même le monastère de Saint-Benoît, au mont Cassin. De plus il fit le moine Hildebrand cardinal sous-diacre et économe de l'Église romaine. Enfin, la seconde semaine après Pâques, il tint à Rome le concile qu'il avait indiqué phisieui s mois auparavant; il s'y trouva des évêques de di- ■vers pays; entre autres les archevêques de Trêves et de Lyon *.
Dans ce concile le Pape confirma d'abord les décrets des quatre premiers conciles généraux, ainsi que les décrets des Pontifes romains ses prédécesseurs, notamment ceux contrelasiraonieet l'incontinence des clercs; ensuite il anathématisa expressément la simonie, qui avait infecté plusieurs parties de l'univers; enfin il déposa quelques évêques convaincus de ce crime. Le Seigneur daigna confirmer son autorité par un miracle. L'évèquede Suti'i, étant accusé de simonie, voulut se justifier par de faux témoignages ; mais au moment même où il allait jorononcer le ser-
« Âcta SS.. 1 1 avril.
ment il fut tout à coup frappé par Dieu, comme un autre Ananie ; on l'empoi ta hors de l'assemblée et il expira'.
Cet événement inspira à tout le monde une crainte terrible de faire un faux serment eu la présence du saint Pontife. Dans cette disposition des esprits il crut devoir être plus sévère que son prédécesseur Clément II et casser toutes les ordinations faites par des simoniaques ; mais bientôt cette mesure si rigoureuse causa un grand tumulte. Comme les Papes Benoît IX et Grégoire VI étaient accusés ou suspects de simonie, toutes leurs ordinations allaient être révoquées en doute. Eu conséquence les prêtres et même les évêques disaient que leslbnctionsecclésiastiqucs, et principalement les messes, allaient cesser dans presque toutes les églises, ce qui mettait tous les fidèles au désespoir et tendait au renversement de la religion. Après de longues disputes on présenta au Pape l"e décret de Clément II, savoir, que ceux qui avaient été ordonnés par des simoniaques pourraient exercer leurs fonctions après quarante jours de pénitence. Léon IX approuva et confirma ce décret. De cette manière on satisfaisait à l'esprit de la loi, et l'Église conservait ses ministres, parmi lesquels le saint Pape en éleva même plusieurs dans la suite à de plus grandes dignités, pour leur capacité et leur vie exemplaire. Mais quiconqueexercerait encore la simonie à l'avenir tombait sous l'anathème prononcé contre ce désordre par les conciles généraux*.
Les lois contre le mariage desprêtres ayant ainsi été renouvelées, le Pape insista sur les moyens d'ôter aux prêtres incontinents toute occasion de péché. Il fut donc arrêté que les prêtres ne demeureraient plus en leur particulier, mais en commun, dans des maisons cloîtrées. Les femmes qui se seraient abandonnées àeux seraient privées de leur liberté civile et adjugées au palais de Latran comme esclaves Comme on se plaignait que, dans l'Apulie et d'autres contrées, les laïques ne voulaient plus payer la dîme, le concile en renouvela l'obligation, en ordonnant toute-
» Vita S. Léon., 1. 2, c. 3. Âcta SS., 1 1 avril. — "Pctr. Dam.,i'pîs<. ad Heur . arch. Rav. Labbe, t. 9, p. 1027. — ^Petr. Dam., l.i, Epist. 3.
fois que ia portion des dîmes qui revenait à une église ou à un autel serait gratuitement remise au pasteur de celteéglise par l'évêque, qui ne pouvait disposer librement que de la portion qui lui revenait en propre. Le Pape renouvela encore les canons contre les mariages entre parents et sépara plusieurs nobles qui vivaient dans ces conjonctions illégitimes'.
Dans ce même concile le Pape approuvala translation de Jean, évêque de Toscanelle, au siège de Porto, comme utile et même nécessaire, confirmant, à lui et à ses successeurs, tous les biens de l'Église de Porto, entre autres l'île deSaint-Barlhélemi à Rome, qui hii était disputée par l'évêque de Sainte-Sabine. Il y accorda encore à l'archevêque de Trêves une bulle par laquelle il confirmait à son siège la primatie sur la Gaule-Belgique, à condition que les archevêques de Trêves enverraient tous les ans des députés à Rome pour y apprendre ce que le Siège apostolique désirait qu'ils fissent dans ces provinces pour le plus grand bien de l'Église ; qu'enfin ils visiteraient le Siège apostolique tous les ans en personne, comme des frères affectueux visitent leur aîné. En retour Léon leur accordait le premier rang après les légats du Saint- Siège, et, quand il n'y en avait point, immédiatementaprès les empereurs et les rois -.
Comme autrefois saint Pierre visitait les églises de la Judée pour y affermir la foi et la piété, de même son successeur saint Léon IX visitalesprincipales provinces de l'Église universelle. Ainsi, la même année 1049, dans la semaine de la Pentecôte, il tint un concile à Pavie, mais dont les actes ne sont point venus jusqu'à nous. C'était certainement dans le même but que celui de Rome.
En approchant de Passignano, sur la route de Pavie, le saint Pape fit dire à saint Jean Gualbert, fondateur de la congrégaUon de i^allombreuse, qu'il comptait diner chez lui ^ansson monastère de Passignano. Bien sur- /iris de cette visite, Gualbert demanda à l'économe du monastère s'il y avait encore du poisson. Sur sa réponse négative il envoya deux novices en pêcher dans un lac voisin.
* Vila S. Léon., 1. 2, c. 3 — * Mansi, Concil., t. 19, p, 724.
Comme il n'y avait jamais eu de poisson dans ce lac, les novices lui remontrèrent qu'il était difficile d'y en prendre. Le saint abbé ayant, pour toute réponse, réitéré son commandement, ils y allèrent, jetèrent le filet par obéissance et prirent deuxénormesbrocliets, qui servirent à traiter le Pape et son cortège.
Saint Jean Gualbert sortait d'une famille riche et noble, établie à Florence. Il fut élevé avec soindans les maximes de la piété et dans la connaissance des lettres. A peine fut-il enti'é dans le monde qu'il en pritl'esprit avec le goût des vanités. Il était perdu sans un événement qui pouvait le perdre tout à fait. Son frère unique avait été tué par un gentilhomme ; Jean, excité encore par son père, résolut de venger sa mort. Un jour de vendredisaint,revenantde la campagne avec des hommes en armes, il rencontre le genlib homme dans un passage si étroit qu'ils ne se pouvaient détourner ni l'un ni l'autre. La vue de son ennemi rallume son désir de vengeance ; il met l'épée à la main pour la lui passer au traversdu corps ;maisrautrese jette à ses pieds, etlà, les bras étendus en forme de croix, il le conjure, par la passion de Jésus- Christ, dont on célébrait la mémoire en ce jour, de ne pas lui ôter la vie. Jean Gualbert se sentit touché jusqu'au fond de l'àme; il tend la main au meurtrier de son frère et lui dit avec douceur : « Je ne puis vous refuser ce que vous me demandez au nom de Jésus- Christ. Je vous accorde non-seulement la vie, mais même mon amitié. Priez Dieu de me pardonner mon péché. » S'étant embrassés l'un l'autre ils se séparèrent.
Jean, continuant sa route, arrive bientôt à une certaine église ; il y entre et y prie avec une ferveur extraordinaire devant un crucifix, qu'il voit distinctement incliner la tête, comme pour le remercier de la miséricorde qu'ilvcnait de faire pour l'amour de lui. Profondément ému de ce qu'il voyait Gualbert se mit à penser de quelle manière il pourrait le mieux plaire à Dieu ; « car, disait-il en luimême, quelle récompense ne reccvrai-je pas dans le ciel si je sers fidèlement le Seigneur, lui qui, pour si peu que je viens de faire, nie récompense par un si grand miracle U Plein (](,' CCS pensées il s'approchait do Florence,
del'trechp.] DE L'ÉGLISE
lorsqu'il renvoie son écuycr, entre dans le monastère deSaint-Miniat, au faubourg, raconte à l'abbé tout ce qui venait de lui arriver et luidemande l'habit monastique. L'abbé, ayant tout pesé avec attention, l'encourage dans son dessein de quitter le monde et de se consacrer à Dieu ; mais pour lui donner l'habit il diffère, tant pour l'éprouver que par crainte de son père, qui, effectivement, ayant su où était son fils, vint le réclamer avec menace derenverser le monastère de fond en comble. Dans cette situation critique Gualbert saisit l'habit d'un religieux, le porte sur l'autel de l'église, se coupe les cheveux, se revêt lui-même de l'habit de religion, et puis se met à lire tranquillement dans un livre. Son père, le trouvant danscetétat, s'emporte, sedésole, s'arrache les cheveux, se roule par terre, mais finit par s'adoucir et par lui donner sa bénédiclioj.
Le jeune religieux se livra tout entier aux plus austères pratiques de la pénitence. Par son extrême fidélité à tous les exercices il devint bientôt un modèle accompli de toutes les vertus. L'abbé étant mort, il fut élu d'une voix unanime pour lui succéder; mais il fut impossible d'y obtenir son consentement. Il aspirait à obéir, non à commander, et répétait souvent ces paroles du prophète : «Moi je suis un vermisseau et non pas un homme, l'opprobre des hommes etrabjecliondu peuple. » Cependant un autre moine obtint de i'évêque de Florence, pour de l'argent, le gouvernement du monastère. Saint Gualbert, en ayant eu connaissance, s'en alla avec un autre frère consulter un saint reclus de Florence, nommé Teuzon, qui condan^nait publiquement la simonie. Le vieillard, ayant éprouvé leur foi et leur constance, leur dit : « Allez-vous-en dans la grande place de la ville, publiez devant tout le monde que I'évêque et l'abbé sont simoniaques ; ensuite partez et cherchez un autre monastère où vous puissiez librement servir Jésus-Christ.»
Saint Gualbert suivit ce conseil. Il visita plusieurs communautés, en particulier celle de Camaldule, et enfin fonda lui-même un monastère oùl'on suivait la règle de saint Benoîtselon toute sonaustéritéprimitive;ilfonda celle communauté dans une vallée ombragée
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de saules, d'où le nom de Vallombrcuse. L'esprit dominantdu nouvel ordre fut l'amour de la retraite et du silence, le détachement de toutes les choses de la terre, la pratique de l'humilité, l'amour des austérités, de la pénitence, et la charité la plus universelle. Jean Gualbert établit plusieurs nouveaux monastères, entre autres celui de Passignano, et ranima la régularitéet la ferveur dans plusieursautres. Outre les religieux de chœur il recevait aussi des frères convers pour les fonctions extérieures, division qui fut bientôl adoptée parles autres ordres La congrégation de Vallombreuse, avec son saint fondateur, aida puissamment le Pape saint Léon IX elle Pape saint Grégoire VII à extirper la simonie et à ramener la discipline dans le clergé. Dans le onzième siècle le clergé séculier avait besoin d'une grande réforme ; il la trouva principalement dans l'ordre monastique. C'est de là que lui viennent les plus grands Papes et les plus grands évêques.
Après avoir tenu le concile de Pavie dans lasemaine de la Pentecôte le Pape saint Léon traversa les Alpes par le ment Jou, autrement le grand Saint-Bernard, et se trouva le 29 juin à Cologne, où il célébra avec l'empereur la fête de Saint-Pierre et Saint- Paul. A la descente des Alpes il fut reçu par saint Hugues, abbé de Cluny, qui venait de succéder à saint Odilon et à qui le saint Pape confirma tous les privilèges de son abbaye.
Dans ce voyage Léon IX rendit un grand service à l'empire. Godefroi le Hardi ou Ic- Barbu, duc de la Basse-Lorraine, soutenu de Baudouin, comte de Flandre, et de Théodoric, comte de Hollande, faisait la guerre à l'empereur Henri le Noir au sujet de la Lorraine supérieure, à laquelle Godefroi avait des prétentions, mais dont l'empereur avait investi Gérard d'Alsace, ancêtre de ces ducs de Lorraine qui, dans le siècle dernier, sont montés sur le trône d'Autriche.
En forçant la ville de Verdun Godefroi en avait brûlé la cathédrale. Le Pape saint Léon, en punition de ce sacrilège, lança contre lui une sentence d'excommunication. Le duc,
1 Acla SS., 12 juin.
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réveillé comme par un coup de foudre, reconnut sa faute. Non-seulement il se rendit à Aix-la-Chapelle et se soumit à l'empereur, qui, à la prière du Pape, le reçut dans ses bonnes grâces, mais, revenu en toute hâte à Verdun, il y fit publiquement pénitence et fit rebâtir de fond en comble l'église qu'il avait réduite en cendres. Pendant qu'on la rebâtissait le duc s'associait souvent aux ouviiors et faisait l'office de manoeuvre. Godefioi, ayant réparé tout le scandale par celle franche humilité, fut reçu de nouveau dans le sein de l'Église
Le voyage du saint Pape, son autorité souveraine, sa présence réelle en Gaule et en Allemagne étaient eucore plus utiles à l'Église qu'à l'empire; ils lui étaient même nécessaires. Il s'agissait d'extirper la simonie, non chez quelques particuliers, mais chez les évêques et les seigneurs. On eu jugera par ce que rapporte Glaber. Au commencement de son règne l'empereur Henri fit assembler les évêques de ses États, tant de la Gaule que de l'Allemagne, et leur parla ainsi : « C'est dans l'amertume de mon cœur que je vous adresse ce discours, vous qui tenez la place du Christ dans l'Église, son épouse qu'il a rachetée au prix de son sang. Comme c'est par sa gratuite bonté qu'il a payé notre rançon, il a dit à ses apôtres en leur donnant leur mission : «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » Mais votre avarice vous a séduits, et, en vous faisant transgresser cette règle, elle a attiré sur vous toutes les malédictions. Mon père lui-même, et je crains beaucoup pour son àme, a lait pendant sa vie un damnal)le trafic des digifi^tés ecclésiastiques. N'en doutons pas, c'est en punition de ce péché que les flraux de la famine, de la peste et de la guerre, sont tombés sur nous; car tous les ordres de l'Église, depuis le souverain Pontife jusqu'aux portiers, sont infectés du vice de la simonie. » Les évô(|ues, surpris d'un pareil discours, ne savaient que répondre : « car, ditGlaber, la simonie avait infecté non-seulement les Gaules, mais encore toute l'Italie, et les dignités ecclésiusliques étaient vénales comme le sont les mar-
1 Lambert SchalTii., Ilisl. episc. Virdun, Poiu Bouquet, t. JO, j). 'iVi Cl !>cii,
chandises exposées dans un marché. » Les évêques, qui se sentaient coupables, implorèrent la clémence de l'empereur. Il leur dit: « Allez, tâchez de remplir dignement les places oîi vous êtes parvenus par des voies illicites, et priez le Seigneur de pardonner ce péché à mon père. » Il publia ensuite un édit dans tous ces États pour en proscrire la simonie. « Puisque le Seigneur, y disait-il, m'a accoi dé gratuitement la couronne de l'empire, j'accorderai gratuitement toutes les dignités de son Église *. »
En Fi ance il y avait des provinces où les choses étaient encore pires. L'Église de Rouen avait surtout le malheur d'être gouvernée depuis longtemps par des archevêques qui, ne songeant qu'à jouir des revenus de ce grand siège, s'appliquaient plus à soutenir l'éclat de leur naissance qu'à honorer la sainteté de leur ministère. Après la mort de Gunhard, successeur de Francon, le duc Guillaume I" donna cet archevêché à Hugues, moine de Saint-Denis, plus distingué par sa. noblesse que par sa piété et les autres talents propres de l'épiscopat. Hugues véciil en grand seigneur. Cependant son faste ne fut pas son plus grand crime ; il se livra avec tant de scandale à l'amour des femmes qu'il en eut plusieurs enfants. Robert, son successeur et fis de Richard I", duc de Normandie, fit d'abord autant d'honneur à l'épiscopat par ses vertus que par sa haute naissance; mais il se démentit bientôt de cette piété, et, tout archevêque qu'il était, il prit une femme, nommée Herlève, dont il eut aussi plusieurs enfants, auxquels il donna des ( omtés. Ayant eu ensuite de grands démêlés avec le duc Robert il se retira sur les terres de France, d'où il jeta un interdit général sur toute la province de Normandie. Le Seigneur lui fit la grâce de se reconnaître avant sa mort; il pleura ses péchés, n'employa plus ses grands biens qu'au prolitde son église, qu'il lit rebâtir.. Robert tint le siège quarante-huit ans. Manger, son neveu, fils de Richai d H, encore fort jeune, lui succéda, et il se livra pareillement aux passions de la jeunesse. Que pouvait-on espérer d'un
1 Glubcr, 1. ô, c. 6t
de l'ère chr.]
troupeau conduit par de tels pasteurs ?
Il y avait aussi depuis longteraps de grands scandales dans l'Église du Mans. Sigefroi, successeur de Mainard, avait acheté l'épiscopat moyennant quelques terres qu'il donna à Foulquesrcomte d'Angers. Ce prélat se comporta dans son Église comme un mercenaire, entretenant publiquement une concubine nomméeHildeburge, don til eut plusieurs enfants. Il persévéra dans son péché jusqu'à ce que, sentant sa fin approcher, il espéra fié' chir la miséricorde de Dieu en prenant l'habit religieux au monastère de Couture ; mais il mourut peu de jours après. Si une pénitence si courte fut assez sincère pour effacer ses péchés elle fut trop tardive pour réparer le scandale qu'il avait donné durant un long épiscopat. La conduite d'Avesgaud, son neveu et son successeur, parut plus régulière, et on ne lui reprocha que d'aimer trop la chasse. Il en fut de même de Gervais, neveu et successeur d'Avesgaud. Ils eurent tous deux de grands démêlés avec Hébert, comte du Wans.
Les évêques bretons, depuis qu'ils s'étaient soustraits à la métropole de Tours, n'étaient pas plus réguliers que ceux dont nous avons parlé. Gauthier, évêque de Nantes, étant allé à Rome avec Geoffroi, comte de Rennes, trouva à son retour que Budic, comte de Nantes, avait pillé sa maison et ses biens. Ne pouvant en avoir raison, il excommunia Budic et tous les habitants de Nantes qui soutenaient le comte ; après quoi il employa d'autres armes contre son peuple. Il implora le secours de Geoffroi, qui prit vivement le parti de l'évêque. Ce fut le sujet d'une cruelle guerre, qui futenfin terminée par la médialion de Junquenéus, évêque de Dol, qui prenaittoujoursletitred'archevêque, etqui était lui-même un mercenaire plutôt qu'un pasteur, comme nous le verrons.
Orscand, évêque de Quimper et frère d'Alain Cagnard, comte de Cornouailles, porta le scandale jusqu'à se marier publiquement. Il épousa la tille de Rivelen deCrozonet il en eut plusieurs enfants. Il ne faisait que suivre en cela l'exemple de Benoît, son père, lequel, étant évêque et comte de Cornouailles, crut pouvoir se marier, comme si la qualité de
comte l'eût dispensé des obligations que lui imposait celle d'évôque. Alain s'opposa quelque temps au mariage de l'évêque son frère ; mais il se laissa gagner par l'intérêt, et il y consentit moyennant une terre de l'Église que l'évêque lui céda.
Au reste les comtes bretons montraient la plupart autant de piété que les évêques dont nous venons de parler en montraient peu. Geoffroi, comte de Rennes, avait fort à cœur de rétablir la discipline et la ferveur dans les monasières de Bretagne, et nommément à Saint-Gildas de Ruis et à Locminé. Il avait fait venir pour ce sujet un saint moine de Fleury, nommé Félix, qui travailla quelque temps à ce dessein ; mais les guerres civiles allumées dans cette province ne lui permirent pas de consommer l'ouvrage de la réforme. Après la mort de Geoffroi, Hervoise, sa veuve, suivit son projet ; elle pria Gauzelin, archevêque de Bourges et abbé de Fleury, qui vivait encore alors, de donner à Félix la bénédiction d'abbé et de le renvoyer en Bretagne. Gauzelin le fit, et Félix travailla si efficacement qu'il vint à bout de réformer plusieurs monastères de cette province ; après quoi il fixa sa demeure dans celui de Saint- Gildas de Ruis'.
Mais, pour réformer, mais pour corriger des évêques soutenus dans leurs scandales par la noblesse de leur famille, par la faiblesse ou la connivence des princes, on sent qu'il fallait un Pape, c'est-à-dire ce pasteur suprême à qui le Fils de Dieu a dit : i». Pais mes agneaux, pais mes brebis. Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle ; et je te donnerai les clefs du royaume des cieux,et tout ce que tu lieras ou délieras sur la terre sera lié ou délié dans les cieux. » Il fallait un Pape, mais un Pape qui joignît l'autorité de la sainteté à la sainteté de l'autorité, qui pût dire hardiment aux nouveaux Si mous : « Que ton argent périsse avec toi ! » et devant qui les nouveaux Ananies dussent trembler d'être frappés de mort pour leurs mensonges. Ce Pape, le Seigneur l'avait procuré à son Église : c'était Léon IX.
> Hist, de l'Église gallic, \. 20.
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Arrivé dansles Gaules ilannonça qu'il irait à Reims visiter le sépulcre de saint Remi, ^apôtre des Francs, et qu'il y tiendrait ensuite un concile. N'étant encore qu'évèque de Toul il avait fait plusieurs fois le voyage de France pour négocier la paix entre l'empereur et le roi. N'ayant pu satisfaire sa dévotion en ces circonstances, il promit à Hérimaire, abbé de Saint-Remi, de faire ce pèlerinage à pied, dans le carême suivant. L'abbé profita de l'occasion pour le prier de faire alors la dédicace de la nouvelle église de son monastère. Rrunon ayant été élu pape, Hérimaire le supplia de se souvenir de sa promesse, si jamais il revenait dans les Gaules. Le nouveau Pape le fit assurer que, lors même que le bien de l'Église ne le rappellerait pas dans les Gaules, il y reviendrait pour le seul amour de saint Remi, afin de dédier sa basilique, s'il plaisait à Dieu.
'L'abbé Hérimaire, ayant donc su que Léon IX avait passé les Alpes, alla à Laon trouver Henri, roi de France, durantles fêtes de la Pentecôte, lui demanda son agrément pour la dédicace que le Pape devait faire de son église, et il pria Sa Majesté d'honorer la cérémonie de sa présence et d'ordonner aux prélats et aux seigneurs de son royaume de s'y rendre. Le roi promit que, s'il n'était empêché par quelque affaire, il ne manquerait pas de s'y trouver. Hérimaire se rendit de Laon à Cologne pour concerter avec le Pape l'ordre et le jour de la cérémonie. Léon l'assura qu'il serait àReims pour la Saint-Michel, le 29 septembre ; que ce jour-là il célébrerait la messe dans la cathédrale ; que le premier jour d'octobre, fête de saint Remi, il ferait l'élévation des reliques de cet apôlre de la France, le lendemain, la dédicace de son église, et qu'il destinait les trois jours suivants pour la célébration du concile qu'il avait résolu de tenir à Reims.
Lcsaint Pape ne put se dispenser de visitei en chemin sa chère Église de Toul, dont il conservait le titre avec le souverain pontificat. Il y alla de Cologne ot il y célébra l'Exallationdela sainte Croix. Ilécrivit de Toul aux évCques et aux abbés des provinces voisines qu'ils eussent à se rendre à lleims, à la Sainl- Rcmi, pour assister au concile qu'il devait y
tenir, afin de remédier aux abus qui déshonoraient l'Église de France.
Le seul nom de concile alarma les évèques simoniaques, ainsi que les seigneursfrançais qui avaient contracté des mariages incestueux ; ils résolurent d'en empêcher la tenue. Dans cette vue ils représentèrent au roi qu'il perdrait les droits de sa couronne s'il permettait au Pape d'exercer sa domination dans son royaume, s'il allait en personne le trouver à Reims, et s'il appuyait de son autorité la convocation du concile. Ils ajoutèrent (ce qui était faux) que nul de ses prédécesseurs n'avaitpermis à aucun Pape l'entrée de son royaume pour un pareil sujet ; qu'après tout cela pourrait être bon dans un temps de paix, mais que, tandis que le royaume était en trouble par les factions de quelques seigneurs, il était plus à propos de marcher contre les rebelles que de s'amuser à tenir des conciles; qu'au reste il ne devait dispenser de cette expédition militaire ni les évèques ni les abbés, puisqu'ils possédaient la plus grande partie des biens du royaume, et qu'il fallait surtout y obliger l'abbé de Saint- Remi, à qui ses richesses avaient inspiré tant d'orgueil qu'il avait appelé le Pape en France pour consacrer son église.
Le roi, dupe de ces conseils intéressés, en. voyaFroland, évêque de Senlis, dire au Pape qu'il était obligé de marcher, avec tous les prélats de son royaume, contre des vassaux rebelles, qu'ainsi ni lui ni eux ne pourraient se rendre au concile, que le Pape ferait donc bien de différer sa venue en France à un autre tempsoù le roi, délivré de ses affaires, pût le recevoir avec l'honneur convenable. Le saint Pape ne s'étonna point de ce contretemps ; il jugea que, plus on craignait \c concile, plus il était nécessaire, et il répondit à l'envoyé que le roi ferait ce qu'il lui plairait ; que, pour lui, il ne pouvait manquer à la promessequ'ilavaitfaiteà saintRemi, qu'il irait faire la dédicace de son église, et que, s'il s'y trouvait quelques prélats qui eussent du zèle pour la religion, il tiendrait avec eux le concile indiqué. Le roi, ayant reçu celte réponse, ne laissa pas de marcher contre les rebelles avec une grande armée, où les évèques cl les abbés le suivaient malgré eux,
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excepté ceux qui craignaient de rendre compte au Pape de leurs actions. On amenait avec eux l'al^bé de Saint-Remi, bien affligé; mais, après un Jour de raarciie,on lui permit de retourner chez lui.
Le Pape, accompagné des archevêques de Trêves, de Lyon et de Besançon, se rendit au monastère de Saint-Remi le jour de Saint- Michel, comme il l'avait promis^i|^u^||.s elles autres personnes qui y étafi|||^Hp^s de toutes parts pour assister à la soi^nité allèrenten procession au-devant du souverain Pontife, précédés des évêques de Senlis, d'Angers et (le Nevers, qui portaient l'Évangile, l'eau bénite et l'encens. Lorsque le Pape entra dans l'église du monastère on chanta l'antienne Lœlentur cœli (Cieux, réjouissezvous). Il s'avança jusqu'à l'autel de saint Christophe et pria quelque temps devant le tombeau de saint Remi. Pendant sa prière on chanta le Te Deum, après quoi il sortit pour se rendre à la cathédrale. Il li ouva aux portes de la ville Vidon, archevêque de Reims, qui l'attendait avec son clergé et qui le conduisit à l'église. Le Pape, après y avoir fait sa prière, s'assit quelque temps sur le trône qui lui avait été préparé, ayant l'archevêque de Reims à sa droite et l'archevêque de Trêves à sa gauche. Ensuite il célébra pontitîcaleraent la messe, après quoi il alla prendre son repas dans le palais archiépiscopal.
Le lendemain, dernier jour de septembre, le Pape, craignant la foule du peuple, sortit la nuit pendant matines, accompagné seulement de deux chapelains, et retourna à Saint-Remi, où il prit un bain et se fit raser, pour se préparer à la cérémonie du lendemain ; puis il s'enferma dans une maison joignant l'église, et y fit dire la messe devant lui ; car lafoule était si grande que les moines mêmes ne pouvaient faire l'office dans l'église. C'est qu'il était venu, c'est qu'il arrivait sans cesse une multitude innombrable et d'Espagnols, et de Bretons, et d'Anglais; la France surtout, en l'honneur de son apôtre, y versait des milliers d'hommes, et des villes, et des campagnes, non-seulement du voisinage, mais des provinces les plus éloignées. Le roturier ne savait plus céder au noble, ni le pauvre au riche ; mais to'is, sci i és les uns
contre les autres, faisaient de pieux efforts pour baiser le tombeau du saint et y déposer leurs offrandes. Ceux qui ne pouvaient en approcher à cause de la foule les y jetaient d(; loin. Quand ils étaient trop fatigués de la presse ils venaient tour à tour respirer dans le parvis. Ce qui les y attirait était le désir de voir le successeur de saint Pierre. Sa vue était ce qu'ils souhaitaient le plus après la protection de saint Remi. Pour satisfaire leur pieux empressement le Pape monta sur la terrasse de la maison, d'où il put les voir et eu être vu, les instruire et leur donner sa bénédiction. Les premiers.se retirant, étaient remplacés par d'autres, et le saint Pape renouvela son instruction et sa bénédiction trois fois j dans la journée.
Le soir, comme la foule ne faisait qu'aug- ! menter, il donna ordre qu'on fît sortir tout le monde de l'église et qu'on en fermât les portes. Le peuple ne voulant pas sortir, le Pape déclara que, si l'on ne laissait l'église vide, il s'en retournerait à Rome sans faire la dédicace, mais que, si l'on était docile, il leur ferait voir le lendemain les reliques de leur apôtre. Il fut enfin obéi, quoique avec bien de la peine. Le peuple passa la nuit dans les places et les rues, qui étaient toutes illuminées, attendant l'effet de la promesse que le Pape leur avait faite.
! Le lendemain matin, jour de Saint-Remi, j arrivèrent à Reims des clercs de Compiègne, portantlc corps desaint Corneille et d'autres reliques avec lesquelles ils venaient implorer la protection du Pape Léon contre les persécuteurs de leur Église, c'est-à-dire du monastère de Saint-Corneille, qui était encore alors possédé par des chanoines.
Sur les neuf heures du matin, le Pape, ac- I compagné de quatre archevêques, savoir, celui de Reims, celuide Trêves, celui de Lyon et celui de Besançon ; d'Hérimaire, abbé du j lieu ; de Hugues, abbé de Cluny, et de plu- ' sieurs autres, alla au tombeau de saint Remi, enleva la châsse, et, après les prières convenables, illa porta sur ses épaules dans l'oratoire de la Trinité, lequel est dans l'enceinte de l'église, qu'il fit dédier séparément par I l'archevêque de Trêves, du consentement de ' l'archevêque de Reims. Aprèsquoi on ouvrit
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les portes de l'église, pour donner au peuple la consolation de voir et de révérer les reliques de l'apôtre des Francs. L'empressement de la multitude, nobles et vilains, riches et pauvres, fut tel qu'il y eut quelques personnes étouffées dans la foule. On poi la le corps du saint dans la ville, fendant la presse avec heaucoup de peine, et on le déposa dans l'église métropolitaine de Notre-Dame. Le lendemain, second jour d'octobre, on le porta autour de la ville et ensuite au monastère. Pendant cette procession le Pape, ayant fait assembler dès le matin les évêques pour la dédicace du monastère, leurassignaà chacun un autel à dédier. Il chargea l'archevôque de Reims et l'évèque de Lisieux de faire trois fois en dehors le tour de l'église avec les croix et les reliques, et d'y faire là consécration selon l'ordre ecclésiastique.
Tandis que le Pape et les évêques faisaient ces cérémonies, qui sont fort longues, les chanoines delà cathédrale, qui avaient porté la châsse de saint Remi en procession par la ville, se présentèrent avec cette châsse à la porte de l'église de Saint-Remi, dont on faisait la dédicace ; mais la foule était si grande que le Pape, craignant que la cérémonie n'en fût troublée, défendit de leur ouvrir. On prit le parti de descendre la châsse dans l'église par une fenêtre. Le Pape la plaça sur le grand autel, dédié à la Vierge, à saint Pierre et à saint Paul, à saint Clément et à saint Christophe. Après quoi il célébra la messe de la dédicace et fit une exhortation au peuple qui était entré en foule par les fenêtres.
Le Pape ordonna que ce jour-là serait désormais fêté dans le diocèse de Reims et défendit qu'on permît indifféremment à tousles prêtresde dire la messe au grand autel, mais seulement à sept prêtres des plus dignes de la communauté, selon l'usage de l'Église romaine ; ce qui serait aussi permis deux fois l'an aux chanoines de Reims, savoir, la seconde fôte de Pàqu€s et la veille de l'Ascension, quand ils y viendraient en procession selon la coutume. Ensuite le Pape, ayant fait faire une es[ièce de confession publicpie au peuple, lui donna l'absolution, et il ordonna aux évêques, aux abbés et aux autres ecclé-
siastiques de se rendre le lendemain au même lieu pour le concile *.
Le jour suivant, qui était le 3 octobre, il se trouva au concile vingt évêques et près de cinquante abbés, avec un grand nombre d'autres ecclésiastiques. Les reliques de saint Remi étaient demeurées sur le grand autel par ordre du Pape, afin que l'apôtre des Fiaa^^^ùt assister en personne à ce conc^^^H|^ et que, si quelque coupable essay^i^pallier sa faute par un mensonge, il lui fit ressentir cette vertu divine que ressentit autrefois cet évêque arien qui, feignant d'être catholique, perdit la voix en sa présence. L'événement fit voir que l'espérance du Pape n'était pas vaine.
Quand il fallut prendre son rang il s'éleva une grande dispute entre l'archevêque de Reims et celui de Trêves pour la préséance, parce que l'un et l'autre prétendaient être primat des Gaules. Le Pape, qui voulait obvier à tout ce qui pouvait troubler la tenue du concile, fit mettre les sièges en cercle et chargea l'archevêque de Reims de les ranger. Quand tout fut disposé, le Pape, revêtu des habits pontificaux, précédé de la croix et del'Évangile, sortitde l'oratoirede la Trinité et alla prier devant l'autel, où l'on chanta l'antienne Exaucez-nous, Seigneur, avec un psaume, et l'archevêque de Trêves récita les litanies. Le diacre avertit l'assemblée de prier, et le Pape récita une oraison convenable aux circonstances.
Ensuite on lut l'évangile : Jésus dit a Siinon Pierre : Si ton frère à péché contre toi, et le reste ; après quoi chacun prit sa place. Le Pape était au milieu du chœur, la face tournée vers le tombeau de saint Remi, ayant à sa droite l'archevêque de Reims et à sa gauche l'archevêque de Trêves. Après l'archevêque de Reims, à l'orient, étaient placés Bérald, évêque de Soissons, Drogon de Thérouanne,Froland de Senlis, Adalbéron de Metz; au midi étaient Hélinard, archevêque de Lyon, Hugues, évêque de Langres, Josl'roi de Coutances, Yves de Séez, Herbert de Lisieux, Hugues de Bayeux, Hugues d'Avranclies, Théodoric de Verdun ; au septentrion étaient
' Liibbe^ t. y, p. 1028.
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Hugues, archevêque de Besançon, Hugues, évôque de Nevers, Eiisèbc d'Angers, Pudic de Nantes, un évôqueanglais envoyé au concile, et Jean, évêque de Porto. Les abbés étaient assis derrière les évôques. L'évéque anglais était Budoc de Balli, que le saint roi Édouard avait député au concile avec quelques abbés.
Pierre, diacre de l'Église romaine, ayant fait faire silence de la part du pape, se leva et ayant parlé sur les abus qui déshonoraient l Église de France, il proposa les articles sur lesquels on délibérerait dans le concile, savoir, de la simonie; sur ce que les laïques possédaient des charges ecclésiastiques et même des autels; des redevances injustes qu'on exigeait dans les parvis des églises; des mariages incestueux ou adultérins ; des moines ou des clercs apostats; des clercs qui s'engageaient dans les affaires mondaines; du crime de Sodome et de quelques autres désordres qui prenaient racine dans les Gaules, et il exhorta les Pères du concile à aider le Pape à arracher cette ivraie qui perdait la moisson.
Ensuite le même diacre, adressant la parole aux évèques, leur ordonna, par l'autorité apostolique et sous peine d'anatlième que, si quelqu'un d'eux avait été promu aux ordres sacrés par simonie ou les avait donnés aux autres pour de l'argent, il eût à en faire sa confession publique. L'archevêque de Trêves se leva le premier et dit qu'il n'avait ni donné ni promis aucune chose pour obtenir l'épiscopat et qu'il ne l'avait jamais vendu. Les archevêques de Lyon et de Besançon firent la même protestation. Comme celui de Reims gardait le silence, le diacre • Pierre l'interpella et lui demanda ce qu'il avait à répondre; l'archevêque, embarrassé^ demanda du temps jusqu'au lendemain et dit qu'il voulait parler au Pape en particulier. Les autres évèques se purgèrent du soupçon de simonie, excepté quatre, savoir Hugues de Langres, Hugues de Nevers, Josfroi de Coutances et Pudic de Nantes. On remit à examiner leur cause.
On exigea ensuite la même déclaration des abbés. Hérimaire, abbé deSaint-Remi, parla lo i)remicr et se justifia, Hugues, abbé de
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Cluny, qui parla le second, dit : « Je n'ai ricu donné et je n'ai rien promis pour oi)lenir la dignité d'abbé. La chair le voulait bien, mais l'esprit et la raison s'y sont opposés. » On peut remarquer ici l'humilité de ce saint abbé, qui, en reconnaissant qu'il n'avait rien donné pour obtenir sa charge, semble avouer (pi'il avait été tenté de le faire. Nous savons d'ailleurs qu'il fit au concile une belle harangue pour montrer qu'il fallait chasser du sanctuaii'e les ecclésiastiques simoniaques ou fornicaleurs. Il y eut quelques abbés qui, ens'avouant coupables, tachèrent de s'excuser. D'autres aimèrent mieux garder le silence que de se déclarer simoniaques, mais ce silence même était un aveu suffisant.
Quand tous les abbés eurent parlé ou refusé de le faire, l'évêque de Langres se leva et se plaignit au concile d'Arnold, abbé de Pontière, dans son diocèse. Il l'accusa de mener une vie scandaleuse et débauchée, d'avoir refusé de payer à saint Pierre et à son vicaire le cens annuel qu'il devait, et de ce qu'ayant été excommunié pour ce sujet il avait continué de célébrer la messe et avait encore l'audace de se trouver au concile. Arnold, n'ayant pu se justifier sur des accusations si graves, fut déposé. Ensuite on dénonça, sous peine d'anathème, que, si quelqu'un soutenait qu'un autre que le Pape fût le primat de l'Église universelle, il eût à le déclarer. Tous se turent, et on lut les autorités des Pères qui démontrent que le seul Pontife romain est le primat de l'Église universelle et l'Apostolique. Enfin le Pape défendit, sous peine d'excommunication, que personne se retirât sans permission avant la fin du troisième jour du concile, et, comme la nuitapprochait, il congédia l'assemblée.
Le lendemain, 4 octobre, Vidon, archevêque de Reims, fit secrètement sa confession au Pape dans l'oratoire de la Trinité, avant la séance. L'ouverture en fut faite par les pi ières accoutumées, et on lut l'évangile : Tout bon arbre produit de bon fruit. Le diacre Pierre, qui faisait les fonctions de promoteur du concile, somma l'archevêque de Reims de répondre sur l'accusation de simonie et sur plusieurs autres articles. L'archevêque demanda qu'il lui fût permis de consulter :
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ce qui lui ayant été accordé, il tira à part l'archevêque de Besançon, et les évêques de Soissons, d'Angers, de Nevers, de Senlis et de Thérouanne, et il délibéra quelque temps avec eux. Étant revenu au concile, il obtint du Pape que l'évêque de Senlis parlât pour sa défense. L'évêque de Senlis fît un discours où il s'efforça de prouver que l'archevêque de Reims n'était pas coupable de simonie. Le Pape dit que l'archevêque n'avait qu'à l'assurer avec serment, qu'on l'en croirait; mais l'archevêque demanda du temps pour pouvoir se justifier pleinement, et on lui ordonna de comparaître au concile qui devait se tenir à Rome au mois d'avril suivant. Apparemment qu'il s'y justifia ; car il mourut archevêque de Reims, l'an 10S5.
L'archevêque de Lyon proposa ensuite les plaintes que les clercs de Tours venaient de faire au concile contre le prétendu archevêque de Dol, qui s'était soustrait de la métropole de Tours avec sept suffragants. Aussitôt l'évêque de Dol fut cité, au nom du Pape, au concile qui devai/ se tenir à Rome au mois d'avril suivant.
Après qu'on eut opiné sur cette affaire le promoteur du concile parla contre l'évêque de Langres, qui était présent; il l'accusa de simonie, de rapt, d'adultère, de sodomie, et dit qu'il avait des témoins de ces crimes, prêts à déposer. Un clerc, qui était présent, assui'a que, lui étant encore laïque, l'évêque lui avait enlevé sa femme, et qu'après avoir satisfait sa passion il l'avait faite religieuse. Un prêtre dit que cet évêque l'avait fait prendre et tourmenter cruellement aux endroits j que la pudeur empêche de nommer, et qu'il avait extorqué de lui une somme d'argent pour le relâcher. Sur des accusations si atroces l'évêijue de Langres demanda la permission de consultei'; l'ayant obtenue, il tira à part l'archevêque de Lyon et celui de Besançon elles pria d'être ?es avocats. L'archevêque de Besançon commença donc à parler pour sa défense; mais saint Remi, en présence duquel se tenait ce concile, lit le môme miracle qu'il avait opéré autrefois en rendant muet un évêque arien dans un concile ; car la voix manqua tout à coup à l'archevêque de Besançon ; ce que voyant l'archevêque de Lyon,
il dit que l'évêque de Langres se reconnaissait coupable d'avoir vendu les ordres sacrés, mais qu'il niait les autres crimes dont on l'accusait. Comme il se faisait tard le Pape remit le jugement au lendemain.
Parmi les prièresqu'on fitpour l'ouverture de la troisième session on chanta le Veni, Creator. C'est la première fois qu'il est fait mention de cette hymne. L'auteur de la Vie de saint Hugues assure que ce fut ce saint abbé qui ordonna le premier qu'on la chantât à tierce le jour de la Pentecôte. Après le Veni, Creator, un diacre lut l'évangile: Je suis le bon Pasteur. Le diacre Pierre proposa de commencer la séance par l'affaire de l'évêque de Langres; mais il était absent, et le diacre l'appela par trois fois à haute voix de la part de Dieu, de la part de saint Pierre et de la part du Pape; après quoi on députa à son logis les évêques d'Angers et de Senlis, pour le sommer de se rendre au concile.
Pendant qu'ils y étaient allés on pressa ceux qui ne s'étaient pas encore purgés de l'accusation de simonie de le faire incessamment ou de se reconnaître coupables. L'évêque de Nevers confessa que ses parents, à son insu, avaient donné de grandes sommes d'argent pour lui obtenir l'épiscopat, et que, depuis qu'il était évêque, il avait commis bien des fautes qui lui donnaient lieu de craindre la justice de Dieu ; qu'ainsi, si le Pape et le concile le trouvaient bon, il aimait mieux donner sa démission que de perdre sou âme. En disant cela il jeta son bâton pastoral aux pieds du Pape. Le Pape, touché des sentiments de componction de ce prélat, l'obligea seulement de jurer que l'ai-geiit avec lequel ou avait acheté pour lui l'épiscopat avait été donné à son insu. L'évêque It jura, et le Pape lui rendit son évêché eu lui donnant un autre bâton pastoral.
Les deux évêques qui avaient été députés au logis de l'évêque de Langres rapportèrent que ce prélat avait pris la fuite, sa conscience lui faisant craindre le châtiment de ses crimes; c'est pourquoi, après qu'on eut fait la lecture des canons sur ce sujet, il fut excommunié par lo concile. Aloi'S l'archevêque de Besançon confessa le miracle qui s'étailopéré en lui le jour précédent, lorsqu'il perdit tout
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à coup la parole en voulant défendre une si niaiivaise cause. Le Pap-? ne put retenir ses larmes ; il s'écria : Saint Remi vit encorde! Et, se levant à l'instant avec tout le concile, il alla se prosterner en prières devant le tombeau de ce saint, en l'honneur duquel on chanta une antienne.
Ce miracle effraya les prélats coupables et les obligea de parler. Josfroi, évèque de Coutances, dit que sonfrère avait achelépour lui l'épiscopal à son insu ; qu'en ayant eu connaissance il avait d'abord refuse de se faire ordonner, mais que son frère lui avait fait violence et l'avait fait ordonner malgré lui. On lui en fit faire serment, et on le déclara purgé de simonie. Il mourut peu de temps après ; car dès l'année suivante nous trouvons un autre évêque de Coulances. Pudic, évêque de Nantes, dit qu'on lui avait donné son évêché du vivant de son père, qui était évêque de la môme ville, et il confessa qu'après la mort de son père il avait donné de l'argent pour être maintenu dans son siège. Le concile le condamna sur son aveu. On kii ôta l'anneau et le bâton pastoral et on le déposa de l'épiscopat ; mais, par indulgence, on lui laissa les fonctions de la prêtrise.
Ces affaires étant ainsi terminées, le Pape avertit les archevêques que, s'ils connaissaient que quelqu'un de leurs suffragants fût simoniaque, ils eussent à le déclarer sans crainte. Ils répondirent qu'ils n'en connaissaient point. Ainsi l'on proposa de délibérer sur les évêquesqui, ne s'étant pas rendus au concile, n'avaient pas envoyé d'excuse. On lança contre eux la sentence d'excommunication, aussi bien que contre ceux qui, craignant l'arrivée du Pape, étaient partis pour l'expédition militaire indiquée par le roi. Gelduin, archevêque de Sens, fut excommunié nommément, avec les évêques d'Amiens et de Beauvais, et l'abbé de Saint-Médard de Soissons, qui s'était retiré du concile sans permission. On excommunia pareillement l'archevêque de Compostelle, parce que, sans doute àcause del'apôtre saint Jacques, il prenait la qualité d'Apostolique réservéeau Pape. Ensuite on fit douze canons très-courts - pour renouveler les décrets des Pères, méprises depuis longtemps, et pour condam-
ner, sous peine d'anathème, plusieurs abus qui avaient cours dans l'Église gallicano. « Nul ne sera promu au gouvernement ecclésiastique sans l'élection du clergé et du peuple. Nul ne vendra ni n'achètera les ordres sacrés, les ministères ecclésiastiques ou les autels. Si un clerc en achète il les remettra à l'évêque avec une digne satisfaction. Aucun laïque ne tiendra de ministère ecclésiastique ni d'autel ; aucun évêque n'y consentira. Personne n'aura la présomption de rien exiger comme coutume dans les parvis des églises, hors l'évêque et son ministre. Personne n'exigera rien pour la sépulture, le Baptême, l'Eucharislie ou la visite des malades. Aucun clerc ne portera les armes militaires ni ne servira dans la milice du siècle. Aucun clerc ni aucun laïque n'exercera d'usures. Aucun moine ni clerc n'apostasiera de son grade. Nul n'aura l'audace de faire violence aux clercs des ordres sacrés quand ils voyagent. Nul ne vexera les pauvres par des rapines ou des captures. Nul ne se liera par des conjonctions incestueuses. Nul n'abandonnera sa légitime épouse pour en prendre une autre. »
Et, parce qu'il s'élevait de nouveaux hérétiques dans les Gaules, le concile les excommunia avec ceux qui recevraient d'eux qUel- |ues services ou qui leur donneraient protection. Il excommunia quelques seigneurs laïques en particulier, savoir, les comtes Engelrai et Eustache, pour incestes, et Hugues de Draine, qui, ayant quitté sa femme légitime, en avait épousé une autre. Il défendit à Baudouin, comte de Flandre, de donner sa fille en mariage à Guillaume, duc de Normandie, et à ce duc de la recevoir, à cause de leur parenté. Il cita le comte Thibauld parce qu'il avait quitté sa femme. Il cita Geoffroi, com'e d'Anjou, au concile qui se tiendrait à Mayence, pour y être excommunié s'il ne relâchait Gervais, évêque du Mans, qu'il tenait en prison. Enfin il excommunia ceux contre lesquels le clergé de Compiègne avait déposé sa plainte, et quiconque apporterait quelque empêchement à ceux qui retourneraient du concile, que le Pape congédia en donnant sa bénédiction » Labbe, t. 9, p. 1028-1042.
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Le lendemain, 6 octobre, il vint au chapitre des moines de Saint-Remi; il leur demanda la société de leurs prières en leur accordant la sienne ; ils se prosternèrent pour la confession publique ; il leur donna l'absolution, les embrassa tous l'un après l'autre et les bénit. Ensuite il assembla ce qui restait de prélats du concile, entra à l'église et tit célébrer la messe ; puis il alla prendre le corps de saint Remi sur l'autel, et, le portant sur ses épaules, le remit à sa place. Enfin, s'étant prosterné jusqu'à deux fois devant le tombeau, en versant beaucoup de larmes, il se mit en route, accompagné des religieux et d'une grande foule de peuple, qui chantaient des cantiques, et il leur fit ses adieux à tous à l'entrée du monastère En conséquence de cette quatrième translation de saint Remi, ilordonna, par une bulle adressée à tous les fidèles du royaume de France, de célébrer la fête de ce saint le l"' jour d'octobre, comme nous faisons encore.
Dieu, qui avait autorisé la conduite du saint Pape par un miracle dans le concile même, la confirma par des faits semblables après le concile. Les deux hommes qui s'y étaient le plus opposés, Gebuin, évêque de Laon, etHugues, seigneur de Braine, périrent tous deux dans l'année même d'une mort ignominieuse. Le premier, qui avait donné au roi le funeste conseil d'une expédition militaire, pour ne pas venir en la présence du Pape, périt hors de son diocèse, dans l'excommunication et abandonné de tout le monde. Le second, pour avoir menacé un ministrede Jésus-Christ de lui abattre la tête, cul lui-même la tête abattue d'un coup de sabi c dans cette guerre*.
Hugues, évêque de Langres, qui avait été accusé de tant de crimes au concile de Reims et excommunié pour s'être enfui du concile, ne put se résoudre à porter le poids de celte excommunication. Il alla nu-pieds à Rome, confi'ssa ses péchés au Pape et en reçut l'abi-olulion. Il fit plus ; il se pi'ésenta, l'an 1050, au concile de Lalran, nu-pieds, les épaules découvertes et tenant dans ses mains des
' Labbe, t. 9. p. 104a. Id., iliid.
verges pour se frapper. Les Pères du concile furent attendris à ce spectacle, et l'on assure que le Pape le rétablit dans l épiscopat, au cas que son Église ou quelque autre voulût bien le recevoir ; mais Hugues ne songe;) qu'à expier ses péchés ; il se retira à Saint Vannes de Verdun, dont Walleran, son frère, était abbé, y prit l'habit monastique et mourut quelque temps après dans de grands sentiments de pénitence. Il était habile, et, malgré les désordres dont il se rendit cou|)able, il avait du zèle contre les hérétiques.
Quant à Gelduin, archevêque de Sens, son peuple le chassa dès qu'il sut qu'il avait été excommunié, et donna son siège à Mainard, évêque de Troyes, qui, étant trésorier de l'Église de Sens, en avait été élu canoniquement archevêque après la mort de Léotheric, arrivée l'an 1033. Cependant Gelduin, à forcede présents, l'avait supplanté, et Mainard avait été élu ensuite évêque de Troyes. Gelduin, se voyant chassé, écrivit au Pape pour se plaindre de ce qu'il avait été injustement excommunié et déposé. Le Pape l'appela à Rome avec Mainard, qui avait été mis en sa place contre les règles, et les déposa l'un et l'autre. Ensuite il rendit le siège de Sens à Mainard, qui fut reçu avec une grande joie du clergé et du peuple de cette métropole
On voit que, malgré l'inconséquence duroi Henri, malgré les intrigues de quelques seigneurs et de quelques évêques coupables, dont il était la dupe, les efforts du saint Papo Léon au concile de Reims ne laissèrent pas d'avoir une puissante et salutaire influence dans toutes les Gaules pour la réforination du clergé. Cette influence dut s'étendre plus loin, particulièrement àl'Angleterre, dont le saint roi Édouard avait envoyé à Reims un évêque avec plusieurs abbés. Édouard était le second tils du roi Éthelred et d'Emma, sœur de Richard, duc de Normandie. En.
l'an 1013, peu de temps après sa naissance, le roi son père l'envoya avec sa mère en Normandie, pour éviter les violences des Danois, et il y demeura pendant le règne de Canut le Grand, que sa mère éi>ousa en secondes noces, et pendant les règnes
> Chron. Petr. viv., t. 2. S/)ici7., 730.
de l'ère clir.]
DE i/i:glise catholique.
de ses deux frères iilérins, Harold et Hardi- Canut. Harold fit mourir Alfred, l'aîné d'Édouard ; mais Hardi-Cannt fit revenir Edouard de Normandie, le reçut avec l'amitié la plus sincère et lui donna un établissement de prince. A la mort de Hardi-Canut, arrivée l'an 10i2, Edouard, son frère utérin, monta sur le trône et régna jusriu'en 10G6, j La capacité et le règne de ce prince ont i été appréciés d'une manière assez bizarre. Le ' protestant Larrey, dans son Histoire d'Angleterre, s'exprime avec une singulière naïveté lorsque, après avoir qualifié perpétuellement ce roi d'imbécile, il nous dit : « Toute l'obligation que lui eut la nation anglaise, ce fut d'avoir régné avec douceur, diminué les impôts, dressé ou recueilli de bonnes lois, et introduit dans toutleroyaume une vie tranquille et commode. » A coup sûr bien des nations seraient fort aises d'être souvent gouvernées par de tels imbéciles, et de leur devoirpour toute obligation un règne doux, des impôts légers, de bonnes lois et une vie commode et tranquille. Mais, pour un protestant tel que Larrey, saint Edouard a un tort irrémissible ; c'est d'être catholique et surtout d'être saint. Le jugemeut de Fleury n'est guère moins curieux. « Edouard, dit-il, était un boni me très-simple et qui avait plus de piété que de capacité pour le gouvernement ; mais on vit une protection particulière de Dieu ' sur lui, en ce que l'Angleterre fut tranquille \ pendant plus de vingt-trois ans qu'il régna, tant il était respecté des siens et craint des étrangers ^ » Certes, tout le monde en conviendra, voilà une singulière incapacité de gouverner, qui, pendant un long règne, sait si bien se faire respecter au dedans et craindre au dehors qu'elle maintientconstamment la tranquillité dans le royaume, malgré les ferments de discorde qui s'y trouvaient encore.
Les trois derniers souverains étaient Danois, Edouard était Anglais et issu des anciens rois anglo-saxons; l'Angleterre pouvait craindre une violente collision entre les deux races, une violente réaction de l'une contre l'autre. Il n'en fut rien; les deux nations con-
' Fleury, 1. 50, n. 5G,
tinuçrcntà ne former qu'un seul peuple. Les lois des anciens monarques anglais avaient été négligées sous la domination danoise ; Edouard les renouvela et les fit observei'. Il y eut des famines et des maladies. Le cœur bienveillant d'Édouard compatissait aux misères de son peuple, et il saisissait avidement tous les moyens qui s'offraient pour détruire ou adoucir ses soiilTranccs. Le danerjelt ou tribut des Danois se payait depuis trente-liuit ans et formait une portion considérable du revenu royal. Le roi résolut, en lO-'îl, de sacrifier ce revenu au soulagementde son peuple, qui reçut l'abolition de cet odieux impôt avec les démonstrations de la plus profonde gratitude. Dans une autre circonstance, ses nobles ayant levé une forte somme sur leurs vassaux et l'ayant prié d'accepter ce présent libre de ses sujets fidèles, ille refusa comme arraché au labeur du pauvre et le fit restituer aux gens qui y avaient contribué.
« Enfin, conclut Liiigard, si nous jugeons le caractère de ce monarque par le témoignage de l'affection populaire, il faut ranger Édouard parmi les meilleurs princes de son temps. Ses sujets admiraient la bonté de son cœur ; ilsdéplorèrentsa mort par des larmes et un deuil sans égal, et transmii ent sa mémoire à la postérité comme un objet d'éternelle vénération. Le bonheur de son règne est le thème constant de nos anciens écrivains, quoiqu'il ne déployât à la vérité aucune de ces qualités brillantes qui attirent l'admiration et amènent tous les maux. Il ne pouvait se glorifier ni des victoires qu'il avait remportées, ni des conquêtes qu'il avait achevées ; mais il donna au monde le spectacle intéressant d'un roi qui néglige ses propres intérêts et se dévoue entièrement au bonheur de son peuple, et, si ses travaux pour ramener le règne des lois, si sa vigilance à prévenir les agressions étrangères, si sa constante sollicitude à apaiser les (pierelles de ses nobles, sollicitude qui fut enfin couronnée de succès, n'empêclièrent pas les malheurs (jui survinrent, il assura du moins la tranquillité publique durant un demi-siècle en Angleterre. Il fut pieux, bon, compatissant, père du pauvre, protecteur du faible, aimant mieux donner que recevoir et trouvant plus
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de charme à pardonner qu'à punir. Sous les princes qui l'avaient précédé la force tenait lieu de justice, et l'avidité du souverain appauvrissait le peuple ; mais Édouard mit en vigueur leslois desprinces saxonsetdédaigna les richesses arrachées au labeur de ses sujets. Tempéré dans sa nourriture, fuyantl'ostcutation, n'aimant que les plaisirs de la chasse, il se contenta du domaine patrimonial de la couronne, et se trouva en état d'avancer que, malgré l'abolition du danegelt, source fructueuse de revenus, il possédait plus de richesses que n'en eut aucun de SCS prédécesseurs. Le principe que le roi n'a jamais tort lui était appliqué à la lettre par la reconnaissance du peuple, qui, s'il avait à se plaindre de quelque mesure du gouvernement, n'attribuait aucun blâme au monarque, et ne faisait aucun doute que les ministres n'eussent abusé de sa confiance ou trompé sa crédulité ^ »
Lepluspuissantdes seigneurs d'Angleterre était Godwin, fils d'un pâtre saxon, qui, ayant sauvéun chef danois pendant lesguerres, parvint, sous les souverains danois, aux premièresdignitésduroyaumc. Canut leGrandlui fit épouser une de ses parentes ; il en eutcinqtiis et une fille nommée Édithe. Son fils aîné, Harold, fut quelque temps roi après Édouard. Édithe était d'une grande beauté, instruite dans les lettres, pleine de piété, de modestie et de douceur. « Je l'ai vue bien des fois dans monenfance,dituncontemporain, lorsque j'allais voirmonpère, employé au palais du roi. Si elle me rencontrait au retour de l'école elle m'interrogeait sur ma grammaire, sur mes vers où sur ma logique, où elle était fort habile, et, quand elle m'avait enlacé dans les filets de quelque argument sulUil ,elle ne manquait jamais de me l'aire donner trois ou quatre écus par sa suivante et de m'envoycr rafraîchir à l'office. Édithe était douce et l)ienveillante pour tout ce (jui l'approchait; ceux qui n'aimaient pas, dans son père et son frère, leur caractère de fierté un peu sauvage, la louaient de ne pas leur rcssemhler ; c'est ce qu'exprimait, d'une façon poétique, un vers lilin fortà la mode dans ce temps : «Godwin
I Liii^., t.. 1, p. 482.
a mis au monde Édithe, comme l'épine produit la rose »
Quand il monta sur le trône Édouard n'était pas encore marié; il avait même fait vœu de continence. Les seigneurs le pressèrent de prendre une épouse ; Godwin désirait que ce fût sa fille Édithe. Édouard y consentit enfin, mais en apprenant à la pieuse Édithe le vœu qu'il avait fait, auquel elle acquiesça de son côté. Ils vécurent ainsi tous deux vierges sur le trône, à l'exemple de l'empereur saint Henri et de l'impératrice sainte Cunégonde.
Édouard se trouva dans des situations fort délicates. La première année de son règne, dans une assemblée des évêques et des seigneurs, sa mère Emma fut accusée de plusieurs crimes, entre autresd'un mauvais commerce avec Alwin, évcque de Winchester; elle fut privée de ses biens et enfermée dans un monastère. Dans une seconde assemblée on inclinait à quelque chose de plus rigoureux, quand Emma s'offrit d'elle-même à subir l'épreuve du grand jugement, en vieux saxon or-É?ea/. Le jour ayant été marqué, elle passa en prières la nuit précédente. Lorsque le moment fut arrivé, elle marcha nu-pieds et les yeux bandés, sans se hrûler, sur neuf socs de charrue tout rouges, qu'on avait mis dans l'église deSaint-Swilhin, à Winchester. Aussitôt le roi, se jetant à ses pieds, lui demanda pardon, voulut recevoir la discipline de la main des deux accusés, c'est-à-dire de l'évêque et de sa mère, et leur rendit ce qui leur avait été ôté.
Comme Édouard avait trouvé un généreux asile en Normandie, que sa mère Emma était une princesse normande et que le duc Guillaume de Normandie était son parent, les Normands étaient bien reçus à sa cour et dans son royaume ; ils y occupèrent despostes distingués et dans l'État et dans l'Église. Les seigneurs anglais, principalement Godwin et ses fils, en furent jaloux. La rivalité de ces deux partis occasionna quelques troubles, mais qui se terminèrent sans effusion de sang. Une première fois les Normands remportèrent dans le grand conseil; Godwin ci
' Ingiilf. Hrovl,
Uo l'ère chr.]
sa famille furent obligés de quitter le royaume- La reine Édithe fut enveloppée dans leur disgrâce; le roi saisit ses terres, etl'on confia sa personne à la garde delà sœur d'Edouard, abbessede Wherwell. Quelques écrivains affirment qu'elle fut traitée avec une grande sévérité ; mais un liistorien contemporain nous assure qu'on la conduisit avec une pompe toute royale au monastère désigné pour sa résidence, et qu'on l'informa, de plus, que son exil n'était qu'une mesure de précaution temporaire'. Quelque tempsaprès les Normands furent obliges de quitter l'Angleterre à leur tour ; Godwin et ses fils revinrent, excepté l'un d'eux, nommé Swein, envers qui Édouardse montra inexorable, parce qu'il s'était rendu coupable de viol et de meurtre. Swein, se voyant abandonné de sa famille même, se soumit à la discipline pénitentiaire de l'Église. Il se rendit à pied, sous l'habit de pèlerin, de Flandre en Pa- j lestine, visita les saints lieux avec des lar- , mes de componction, et finit, à son retour, sa pénitence dans la province de Lycie, en ' Asie Mineure *.
Mais la position la plus délicate d'Édouard était vis-à-vis de Godwin lui-même. C'était son beau-frère, le plus puissant seigneur du royaume ; il était accusé par le bruit public *lu meurtre d'Alfred, le frère d'Édouard. Ce bruitle poursuivit jusqu'à l'heure de sa mort. Le lundide Pâques 1053, pendant qu'il étaità la table du roi, un des serviteurs, dit-on, versant à boire, posa un pied à faux, trébucha, mais se retint dans sa chute en appuyant l'autre jambe. «Eh bien ! dit Godwin au roi en souriant, le frère est venu au secours du frère. — Oui, reprit Édouard, regardant sévèrement le comte, et, si Alfred vivait encore, il pourrait me secourir. — 0 roi I s'écria Godwin, d'où vient qu'au moindre sou- ' venir de votre frère vous me faites toujours mauvais visage ?Si j'ai contribué, même indirectement à son malheur, fasse le Dieu du ciel que je ne puisse avaler ce morceau de pain ! n « Godwin mit le pain dans sa bouche, disenlles auteurs qui rapportent cette aventure, et sur-le-champ il s'étrangla. » La vé-
J Lingard, t. 1, p. i58. — » Malraesbiiry,p. 4G. YII.
rité est que sa mort ne fut pas aussi prompte, que le lundi de Pâques il tomba sans connaissance à la table du roi, qu'il fut emporté hors de la salle par deux de ses fils, et qu'il expira cinq jours après. En général le récit de ces événements varie selon que l'écrivain est Normand ou Anglais. « Je vois toujours devant moi deux routes et deux versions opposées, dit un historien postérieur de moins d'un siècle, Guillaume de Malmesbury ; que mes lecteurs soient avertis du péril où je me trouve moi-môme »
Le saint roi Édouard, voulant reconnaître la grâce que Dieu lui avait faite de l'avoir rétabli sur le trône de ses pères, fit vœu d'aller à Rome en pèlerinage et prépara les frais du voyage et les oflrandes qu'il devait faire aux saints apôtres. L'auteur de sa Vierapporte qu'il avait fait ce vœu dès son exil en Normandie, au cas où Dieu le rétablirait sur le trône ; mais les seigneurs anglais, se souvenant des troubles passés et craignant que son absence n'en causât de nouveaux, principalement parce qu'il n'avait point d'enfants, le prièrent instamment d'abandonner ce dessein, offrant de satisfaire à Dieu, pour son vœu, par des messes, des prières et des aumônes. Comme le roi ne se rendait point, on convint enfin d'envoyer, de part et d'autre, deux députés à Rome, savoir, Elred, évêque de Worcester et depuis archevêque de Cantorbéry, et Herman, évêque de Schirburn, avec deux abbés. Ces quatre députés devaient exposer au Pape le vœu du roi et l'opposition des seigneurs, et le roi promit de s'en tenir à la décision du chef de l'Église.
C'était saint Léon IX; quand les députés arrivèrent à Rome ils le trouvèrent qui tenait un concile avec deux cent cinquante évôques, devant lesquels ils exposèrent le sujet de leur voyage, et le Pape, de l'avis du concile, écrivit au roi Édouard une lettre portant en substance : « Puisqu'il est certain que le Seigneur est proche de tous ceux qui l'invoquentsincèrement, en quelque lieu que ce soit, et que les saints apôtres, unis à leur chef, sont un même esprit et écoutent également les pieuses prières ; comme il est cer-
1 id., 1. 2, p. 80.
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tain, d'un autre côté, que l'Angleterre, dont vous comprimez les mouvements séditieux par le fiein de la justice, serait en péril par votre absence, nous vous absolvons, par l'autorité de Dieu, des saints apôtres et du concile, du péché que vous craignez d'encourir à cause de votre vœu, et nous vous ordonnons, pour pénitence, de donner aux pauvres ce que vous aviez préparé pour les dépenses de ce voyage, et de fonder un monastère en l'honneur de saint Pierre, soit que vous en bâtissiez un nouveau, soit que vous en répariez un ancien. Nous confirmons dès à présent toutes les donations et tous les privilèges que vous lui accorderez, et nous voulons qu'il ne soit soumis à aucune puissance laïque que la puissance royale »
En exécution de celte bulle le roi Edouard résolut de rétablir l'ancien monastère de Saint-Pierre, près de Londres, fondé dès le commencement de la conversion des Anglais, mais alors presque détruit. On le nommaWestminster, c'est-à-dire monastère de l'ouest, à cause de sa situation. Pour cette œuvre le roi mit à part la dîme de tout ce qu'il avait en or, en argent, en bétail, et de tous ses autres biens, et, ayant fait abattre l'ancienne église, il en fit bâtir une nouvelle.
Un autre roi, plus éloigné encore, fit en personne le pèlerinage de Rome : c'était Macbeth, roi d'Écosse. Il était monté sur le trône par le meurtre de son cousin Duncan. Bourrelé de remords il chercha à expier son forfait. Il mit au nombre des lois de l'État plusieurs lois canoniques. Enfin il fit en personne le voyage de Rome, en 1050, pour prier aux tombeaux des apôtres, et en cette occasion il répandit d'immenses aumônes parmi les pauvres de la ville *.
Suénon, surnommé Magnus, roi de Danemark et de Suède, se soumit, la même année, à la décision du saint Pape touchant son mariage. Enflé de sa puissance et de sa prospérité, il épousa une de SCS parentes, contrairement aux lois de l'Église. Adalbert, archevêque de Hambourg, lui en fit des reproches et le menaça de l'excommunication. Le roi, en fureur, menaça de ravager tout le diocèse
'Labbe,UU,p. l — ■'Mariau. Scoi. , ariii. 1050.
de Hambourg. Toutefois il céda aux lettres du Pape et renvoya sa parente
Léon IX, en partant de Reims, où il venait de tenir le concile en i049, repassa en Allemagne, et, cette même année, célébra à Mayence le concile qu'il y avait indiqué. Il s'y trouva environ quarante évêques, à la tête desquels étaient cinq archevêques, saint Bardon deMayence, Éberard deTrèves, Herman de Cologne, Adalbert de Hambourg et Engelhard de Magdebourg. L'empereur Henri y était présent avec les seigneurs du royaume. Sibicon, évôque de Spire, y fut accusé d'adultère et s'en purgea par l'examen du saint Sacrifice ; mais il se parjura, et depuis labouche lui demeura tournée par une paralysie, ce qui fut regardé comme la punition de son parjure. Dans ce même concile, dont nous n'avons pas les actes, on défendit la simonie et le mariage des prêtres, et Adalbert, archevêque de Hambourg, étant de retour chez lui, pour faire mieux observer ce règlement, excommunia les concubines des prêtres et les chassa delà ville, voulantôter même le scandale que leur vue pouvait donner.
Adalbert était un des prélats les plus estimés de son temps, chéri du Pape et de l'empereur, et on ne traitait aucune aflâire publique sans son conseil, jusque-là que l'empereur grec Constantin Monomaque et le roi de France Henri, envoyant des ambassadeurs a l'empereur d'Allemagne, écrivirent aussi à l'archevêque Adalbert pour lui faire compliment sur les grandes choses que l'empereur, son maître, avait faites par ses conseils. Ce prélat, enflé de ces succès et principalement de la faveur du Pape et de l'empereur, conçut le dessein d'établir un patriarcat à Hambourg. La pensée lui en vint, premièrement de ce que le roi de Danemark souhaitait d'avoir un archevêché dans son royaume, et il l'obtint du Pape, pourvu que l'archevêque de Hambourg y consentît. Adalbert y avait de la répugnance ; toutefois il le permit, à condition que le Pape accorderait à son Église l'honneur du patriarcat. Il se proposait de soumettre à sa métropole douze évôchés et les avait déjà désignés ; mais la mort du Papa
• Adam, lireiu., I. 3, c. I2.
de l'ère chr.] L'EGLISE
Léon et celle de l'empereur Henri, qui la suivit de près, arrivèrent avant que l'on eût pu convenir des conditions; ainsi ces grands desseins demeurèrent sans exécution *.
En Hongrie saint Gérard, évéque de Clionad, avait souffert le martyre, dès l'an 1047, avec deux autres évêques. Les Hongrois, toujours mécontents du roi Pierre, rappelèrent trois seigneurs fugitifs, André, Béla et Lévenlé, frères, de la famille de saint Etienne; mais, quand ils furent arrivés, ils leur demandèrent opiniâtrément la permission de vivre en païens, suivant leurs anciennes coutumes, de tuer les évêques et les clercs, d'abattre les églises, de renoncer au Christianisme et d'adorer les idoles. André et Lévenlé, car Béla n'était pas encore revenu, furent obligés de céder à la volonté du peuple, qui ne promettait de combattre contre le roi Pierre qu'à ces conditions. Un nommé Vatha fut le premier qui professa le paganisme, se rasant la tête, à la réserve de trois flocons de cheveux qu'il laissait pendre. Par ses exhortations tout le peuple commença à sacrifier aux démons et à manger de la chair de cheval. Ils tuèrent les chrétiens, tant clercs que laïques, et brûlèrent plusieurs églises. Enfin ils se révoltèrent ouvertement contre le roi Pierre, ils firent mourir honteusement tous les Allemands et les Latins qu'il avait répandus par la Hongrie pour divers emplois, et envoyèrent dénoncer à Pierre que l'on ferait mourir les évêques avec leur clergé et ceux qui levaient les dîmes, que l'on rétablirait le paganisme et que la mémoire de Pierre périrait à jamais.
EnsuiteAndré etLéventé s'avancèrent avec leurs troupes jusqu'à Peslh sur le Danube. Quatre évêques, Gérard, Beztrit, Buldiet Benetha, l'ayant appris, sortirent d'Albe pour aller au-devant d'eux et les recevoir avec honneur. Étantarrivés à un lieunomméGiod, ils entendirent la messe, que Gérard célébra ; mais auparavant il leur dit : « Sachez, mes frères, que nous souffrirons aujourd'hui le martyre, excepté l'évêqueBenetha. »11 donna la communion à tous les assistants, puis ils se rendirent à Pesth, où Vatha et plusieurs
» Adam. Brem., 1. 2, c. il.
CATHOLIUUE. 339
païens les environnèrent, jetant sur eux une quantité de pierres. L'évêque Gérard, qui était sur son chariot, n'en fut point blessé et ne se défendait qu'en leur donnant sa bénédiction et faisant continuellement sur eux le signe de la croix. Les païens renversèrent le chariot et continuaient de lapider l'évêque tombé par terre. Il s'écria à haute voix : « Seigneur Jésus, ne leur imputez pas ce péché; ils ne savent ce qu'ils font. » Enfin on lui perça le corps d'un coup de lance, dont il mourut. On tua aussi lesdeux évêques Beztrit et Buldi, avec un grand nombre de chrétiens ; mais le duc André étant survenu délivra de la mort l'évêque Benetha. Ainsifut accompliela prophétie de saintGérard, quel'Églisehonore comme martyr le jour de sa mort, le 24 septembre.
Le roi Pierre fut pris et aveuglé, et mourut de douleur peu de jours après ; le duc André fut couronné roi à Albe-Royale, la même année 1047, par trois évêques qui restaient après le massacre des chrétiens. Alors il ordonna à tous les Hongrois, sous peine de la vie, de quitter le paganisme, de revenir à la religion chrétienne et de vivre en tout suivant la loi que leur avait donnée le saint roi Étienne. Heureusement Léventé mourutdansle même temps; car, s'il avait vécu davantage et fût devenu roi, on ne doute pas qu'il n'eût soutenu le paganisme Le roi André fit bâtir un monastère en l'honneur de saint Aignan, dans un lieu nommé Thyon. Ainsi la tempête qui devait déraciner le Christianisme de la Hongrie ne fit que l'y affermir, et, depuis le règne d'André, la Hongrie est toujours demeurée chrétienne et catholique. Vers le même temps le Christianisme continuait à se maintenir et à s'étendre en Russie, sous le grand-duc Jaroslaf, dont le roi Casimir de Pologne venait d'épouser la sœur et le roi Henri de France la seconde fille.
Le Pape saint Léon IX ne manqua pas de tenir à Rome, vers la mi-avril lOSO, le concile qu'il avait indiqué l'année précédente et dont il est fait mention dans celui de Reims. Ce concile de Rome, assemblé dans l'égUse de Latran, était composé du Pape, du patriar-