LIVRE SOIXANTE-QUATRIÈME
Les Papes Tlctor II, Êtlenne IX^ IVicolaa II, Alexaudre II, et le cardinal Ilildebrau«|
Le saint Pape Léon IX était mort le 19 avril 1054, n'ayant encore que cinquante ans; il était mort au milieu de ses projets et de ses travaux pour restaurer les mœurs du clergé et du peuple chrétien. Il avait rencontré des obstacles dans le clergé de Lombardie et d'Allemagne ; ces obstacles, la simonie et l'incontinence, grandiront encore par l'appui que leur prêtera la puissance politique; les successeurs de Léon IX n'auront pas le temps d'assurer cette restauration si nécessaire et si difficile. Cependant elle s'accomplira malgré tous les obstacles, grâce à Celui qui a dit à saint Pierre et aux apôUes, au Pape et aux évêques qui lui sont unis : a Voilà que je suis avec vous tous les jours | jusqu'à la consommation des siècles. » Telle est la source mystérieuse et intarissable de cette vie, de cette force toujours nouvelle que l'Église catholique ne cesse de déployer au milieu des combats de tout genre que le monde et l'enfer ne cessent de lui livrer de toutes parts : vie, santé et force auxquelles la politique humaine ne comprend rien, parce qu'elle n'en connaît point la source, mais que le chrétien fidèle sent couler dans ses propres veines pour faire autour de lui ce que l'Église fait dans l'univers entier. De là, dans certains hommes, pour le service de Dieu et de son Église, une pénétration, une prudence, une vigueur, un calme, une fermeté au-dessus de l'homme. Le cardinal HiUlebrand, qui sera le Pape saint Grégoire VII, était de ce nombre.
A la mort de saint Léon IX, qui l'avai emmené de Lorraine, il n'était encore que
sous-diacre de l'Église romaine; mais telle était la confiance publique en ses lumières et en sa vertu que le clergé et le peuple de Rome l'envoyèrent à la tête d'une ambassade à l'empereur Henri le Noir, pour choisir en leur nom tel Pape qu'il jugerait à propos, « attendu que, dans l'Église romaine, il ne se trouvait point de personne en état de remplir cette haute fonction. » Voilà comment parle Léon d'Oslie. Il ne dit pas, comme Fleury le lui fait dire, qu'il n'y avait dans l'Église romaine aucune personne digne d'être Pape, mais propre, mais idoine à l'être, sans doute à cause des circonstances. Il fallait un homme capable d'obtenir de l'empereur la restitution à l'Église des biens usurpés par l'empire; un homme capable d'en obtenir au besoin des troupes suffisantes pour n'avoir rien à craindre des Normands d'Apulie, qui pouvaient se croire dégagés de leur serment par la mort du dernier Pape. Nous avons vu les suites funestes de la parcimonie que l'empereur avait mise dans l'envoi des troupes allemandes, par le conseil peu réfléchi de Guebhard, évêque d'Eicbstaedt, son conseiller le plus intime. On conçoit que, dans de pareilles circonstances, le plus digne d'être Pape piît n'être pas le plus convenable.
Hildebrand exécutaadmirablement sa commission. Ayant obtenu le consentement de l'empereur pour choisir un Pape au nom du clergé et du peuple romains, il demanda expressément, et de leur avis, l'évêque Guebhard d'Eichstœdt. Grande futlasurprise de l'empereur et de l'évêque. L'affliction de l'empereur
[De 1054 à 1013
Jio fut pas moindre que sa surprise ; car il ainiailteiiciremenlGuebhard,qui étaitson prociie parent etsonbrasdroitdansle gouvernement de l'empire. Il disait donc qu'il lui était absolument nécessaire et en proposait d'autres qu'il jugeaitplub propres à cette dignité ; mais jamais il ne put persuader à Hildebrand de changer d'avis. Guebhard lui-même ne voulait point être Pape; car, outre sa grande capacité, il était, après l'empereur le plus puissant et le plus riche du royaume germanique. Mais, comme à ces avantages naturels il joignait une vie édifiante, ce fut une raison de plus pour Hildebrand de persister dans son choix. La diète de Mayence, où se traitait cette affaire, au mois de novembre 10S4, fut congédiée par l'empereur sans rien conclure. L'évèque Guebhard, voyant que les moyens ordinaires ne pouvaient faire changer d'avis aux légats romains, envoya secrètement à Rome répandre de mauvais bruits sur son propre compte, afin que les légats reçussent ordre d'en choisir un autre; il fit môme dresser un Mémoire pour prouver que lui ne pouvait être élu. Tout fut inutile. Dans une nouvelle diète tenue à Augsbourg dans les premiers mois de l'an 40S5 l'empereur lui-même le pressa d'acquiescer à .son élection. Guebliard ne résista plus et dit à l'empereur : «Quoique je me sente souverainement indigne du Siège apostolique, j'obéirai à vos ordres et me consacrerai corps et âme à saint Pierre, mais à la condition que, vous aussi, vous rendrez à saint Pierre ce qui lui appartient. » L'empereur l'ayant promis, l'évèque accepta. Hildebrand l'emmena ainsi d'Allemagne, malgré l'empereur et malgié lui-même. Il fut reçu à Rome avec un grand honneur, reconnu Pape d'un consentement unanime, et intronisé le jeudi saint 13 avril, sous le nom de Victor H, près d'un an api ès la mort de Léon IX *.
Comme il avait été un grand obstacle à son saint prédécesseur pour son expédition contre les Normands, il avait coutume de dire, quand il éprouvait quelque chagrin : « Je mérite bien de souffrir tout cela puisque j'ai péché contre mon Seigneur; il est
' Chronic. CasKin., I. 2, c. 89. Vita Victor, II, apud Cretïer., t. 10.
juste quô Paul expie ce que Saula fait *. »
Dans cette légation d'Allemagne pour l'élection d'un Pape le cardinal Hildebrand était accompagné du cardinal Humbert, autrefois abbé de Moyen-Moutier en Lorraine et alors évôque de la Forêt-Blanche ou de Sainte- Rufine. Il revenait de Constantinople, où il avait été envoyé en légation avec Pierre, archevê(]ue d'Amalfi, et le diacre Frédéric, frère du duc Godefroi de Lorraine et cliancelior de l'Étilise romaine, que nous verrons Pape sous le nom d'Étieune IX. Ces trois légats avaient pour commission de prévenir ou d'apaiser le schisme de Michel Cérulaire et de réfuter ses reproches contre les Latins. Ils arrivèrent à Constantinople au commencement de l'an 1054, étant partis de Rome sur la fin de l'année précédente. L'empereur Constantin Monomaque les reçut avec honneur et les logea dans son palais. Humberl y travailla à une ample réponse à la lettre de Michel Cérulaire et de Léon d'Acride. Il la divisa par articles, avec sa réponse à chacun. C'est une espèce de dialogue où le Conslantinopolitain fait les objections et le Romain en donne la solution.
Le patriarche Michel disait dans sa lettre que la charité et la compassion l'avaient engagé à l'écrire pour retirer les Latins de leurs erreurs sur les azymes et l'observation du sabbat. «Pourquoi donc, lui dit Humbert, négligez-vous ceux qui sont à votre charge, souffrant chez vous des jacobites et autres hérétiques, conversant et mangeant aveceux? L'Apôtre ne dit-il pas : « Évitez celui qui est hérétique après l'avoir averti une ou deux fois? » Il vient ensuite aux reproches touchant les azymes et l'observation du sabbat, et, après avoir rapporté les passages de l'Écriture qui établissent l'usage des azymes, il dit que la loi de Dieu, à cet égard, n'ayant eu lieuque pour un temps, les Latins ne l'observaient plus; qu'ils mangeaient du pain levé pendant les sept jours de la Pâque, comme dans tout le reste de l'année, et que, s'ils fêlaient ces sept jours, les Grecs en usaient de même; que, pour ce qui est du saniedi, les Latins jeûnaient cejour-là comuiu
• C/iron, Cuii., ibid.
de l'ère chr.)
le vendredi ; mais qu'en cela on ne pouvait les accuser de judaïsme; que ce reproche tombait plutôt sur les Grecs, qui taisaient bonne obère ce jour-là et le passaient dans l'oisiveté, comme les Juifs. Il ajoute que si, comme le voulaient les Grecs.'on ne doit jeûner qu'un seul samedi de l'année, en mémoire de la sépulture du Sauveur, il ne faut iliiiic aussi jeûner qu'un vendredi en mémoire de sa Passion et ne célébrer qu'un dimanche en mémoire de sa résurrection, u Nous ne rejetons pas le jeûne du vendredi, et nous jeûnons même le samedi pour imiter la tristesse des apôtres en ces deux jours ; en nous conformant à ce qu'ils ont ordonné pour la célébration du dimanche nous félons ce jour pendant toute l'année. »
Hnmbert convient avecles Grecs que Jésus- Christ est la Pâque véritable et qu'il l'a célébrée le quatorzième de la lune au soir; mais, parce que les Grecs soutenaient que le pain que Jésus-Christ prit à la Cène était du pain levé, et qu'ils s'appuyaient en celadel'étymologie du mot artos, qui signifie pain levé et enflé par la fermentation, il fait voir par divers endroits de l'Écriture que artos marque indistinctement le pain levé ou le pain sans levain, comme le terme hébreu léchem signifie toute sorte de pain. En effet l'Écriture, parlant du pain que l'ange apporta à Élie et des pains de proposition, qui devaient être sans levain, se sert du mot artos. Il donne pour preuve que Jésus-Chris tinsli II al'Eucharistieavecdu pain azyme suivant l'usage établi chez les Juifs de n'en point avoir d'autre dès que les jours de la Pàque étaient commencés. La loi ordonnait de punir de mort celui qui en aurait eu de fermenté dans sa maison. Les Grecs ne témoignaient que du mépris pour le pain azyme, le comparant k une pierre, à de la boue sèche. Humbert ne s'arrête à cette comparaison que pour en faire sentir l'indécence, et, pour montrer aux Grecs que leur pain levé n'était pas plus pur que les azymes des Latins, il rapporte les différents ingrédients qui servaient à la fermentation du pain. Chez les Gaulois on employait /a lie de la bière, ou du jus de pois ou d'orge, ou du lait de figue ; d'autres se servaient du lait aigri d'animaux, el^dequelque nature
que fût le ferment, il corrompait toujours la masse de farine dans laquelle on le jetait, comme le dit saint Paul. Les azymes, chez les Latins, n'avaient rien que de très-pur. «Nous ne mettons point sur la table du Seigneur, dit Humbert, des aliments communs aiix hommes et aux bêtes, mais seulement du pain tiré de la sacristie, dans laquelle les diacres avec les sous-diacres, ou même les prêtres, revêtus d'habits sacrés, l'ont pétri et préparé dans un fer, en chantant des psaumes; et ce pain est composé de grains de froment et d'une eau très-limpide. Mais quelles sont vos précautions à l'égard d'un si grand mystère ? Vous achetez souvent du pain fermenté sans distinction de personnes, soit qu'il ait été préparé par des hommes ou par des femmes ; vous en achetez même quelquefois de ceux qui tiennent des tavernes publiques. Quoique vous ne puissiez nier que ces sortes de pains n'aient été maniés par des mains sales et non la vées, vous les offrez sur la table du Seigneur. »
Il demande aux Grecs quelle raison ils avaient de prendre avec une cuillère le pain sacré mis en miettes dans le calice ? Jésus- Christ n'en usa pas ainsi; il bénit un oain entier, et, l'ayant lompu, le distribua par morceaux à ses disciples, comme l'Église romaine l'observe'. L'Église de Jérusalem conserve à cet égard la discipline qu'elle a reçue des apôtres. On n'y offre que des hosties en-
! tières, que l'on met sur des patènes, sans employer, comme les Grecs, une lance de fer pour couper l'hostie en forme de croix ; elle est mince et de fleur de farine ; on en donne la communion au peuple sans la tremper dans le calice. S'il reste quelque chose delà sainte Eucharistie on ne le brûle point, on ne le jette pas dans une fosse ; mais on le réserve dans une boîte bien nette, pour en donner la communion au peuple le lendemain ; car on y communie touslesjours, à cause du grand concours de chrétiens qui y viennent de toutes les provinces visiter les saints lieux. Tel est l'usage de l'Église de Jérusalem et de toutes celles qui en dépendent, grandes et petites. Tel est aussi 'usage de l'Eglise romaine. On y met sur l'autel des hosties minces, faites de fleur de farine, saines et entières, et,
I les ayant rompues après la consécration, k
prêtre en communie avec le peuple. Ensuite il prend le sang tout pur dans le calice. On y met de même en réserve ce qui est resté de la sainte Eucharistie. Les Grecs, en quelques endroits, n'en usaient pas ainsi ; ou ils enterraient les restes, ou ils les mettaient dans une bouteille, ou ils les répandaient. «C'est, dit Humbert, une grande négligence, et n'av.oir point la crainte de Dieu. » Sur ce qu'ils insistaient que les azymes étaient ordonnées par la loi de Moïse, il répond qu'elle ordonnait aussi des offrandes de pain levé; d'où il suivait qu'elle n'était pas plus favorable à la pratique des Grecs qu'à celle des Latins.
Aux reproches des Grecs sur l'observation du salîbat Humbert répond que les Latins ne le fêtaient pas comme les Juifs; qu'en ce jour ils travaillaient et faisaient des voyages, au lieu que les Grecs ne s'y occupaient que du boire et du manger, même en carême. Il fait voir que, en reprochant aux Latins de manger du sang et des viandes suffoquées, ils se déclaraient pour l'observation de la loi ancienne, qu'ils méprisaient lorsqu'il s'agissait des azymes. « Ce n'est pas, ajoute-t-il, que nous voulions soutenir contr e vous l'usage du sang et des viandes suffoquées; nous les avons en horreur, suivant la tradition de nos pères, et nous mettons en pénitence quiconque eu mange, si ce n'est pour éviter le danger de mourir de faim ; car nous tenons pour lois apostoliques toutes les anciennes coutumes qui ne sont point contre la foi. A l'égard de V Alléluia, c'est à tort que vous nous accusez de ne le chanter qu'à Pâques; nous le chantons tous les jours de l'année, à l'exception des neuf semaines qui précèdent la fêle de Pâques. Nous nous conformons en cela à la tradition de nos Pères; c'est un temps de pénitence auquel un chantde joie ne convient pas. » Humbert, api ès avoir justifié les Latins, reproche aux Grecs divers abus : de rebaptiser les Latins, contre l'usage général de l'Eglise calhohque, qui n'a jamais permis de rebaptiser au nom de la sainte Trinité; d'enterrei' les restes de l'Eucharistie et de les foulei- aux pieds; de permettre aux piêlres l'iihagedu mariage, même dansiez jours où ils servent à l'autel ; de refuser le l)aptêu)e ou lu communion aux femmes en péril pondant
IVERSELLE
leurs couches ou leurs incommodités ordinaires ; de ne point baptiser les enfants avant le huitième jour après leur naissance, fussent-ils en danger de mort ; de condamner les moines qui portent des caleçons ou qui mangent de la viande étant malades avec plus de sévérité que s'ils étaient tombés dans la fornication. Le cardinal Humbert composa en latin cette réponse, qui fut traduite en giec et publiée par ordre de l'empereur Constantin Monomaque *.
Humbert réponditaussi àunécritcomposé contre les Latins par un moine de Stude, qui était en grande réputation chez les Grecs, nommé Nicétas et surnommé Stethatos, que les Latins avaient traduit par Pectorat. Cet écrit contenait les mêmes reproches que celui de Michel Cérulaire et sur les mêmes preuves ; mais Nicétas ajoutait que les Latins rompaient le jeûne en célébrant la messe tous les jours de carême, parce que, la disant à l'heure de tierce, suivant la règle, ils ne jeûnaient pas jusqu'à noue, au lieu que les Grecs, les joursdejeûne,necélébraient quela messe des présanctifiés, sans consacrer, et à l'heure de none, comme ils font encore. Nicétas soutient ensuite le mariage des prêtres, attribuant le canon qui les autorise au sixième concile, auquel il dit que présidait le Pape Agathon, et il se fonde partout sur des pièces apocryphes, comme les canons et les constitutions attribués aux apôtres. \\ y avait beaucoup de hauteur et d'aigreur dans cet écrit de Nicétas.
Le cardinal Humbert en prit occasion de l'humulier dans sa réponse en le chargeant de reproches et d'injures. Il trouve mauvais sui tout qu'au lieu de vaquer aux exercices de la vie monastique, conformément aux décrets du concile ce Chalcédoine, il se soit ingéré dans les disputes ecc!ésiasli(|ues, et que, de sou propre mouvement, il ait osé attaquer l'Église romaine. Il rejette avec mépris ce qu'il avait dit de la coiisubstantialité du pain levé avec nous et l'applii alion du passage de saint Jean, touchant l'esprit, l'eau el le sang, et fait voir (jne cet endroit n'a aucun rapjjort à l'Eucharistie, mais seulement au Uaplênie,
' Apud Qi,Ton,,'m Append.,\.. n,elai)iul i'aiii3.,t. 4, in fliie.
do 1ère clir.l DE L'ÉGLISE
OÙ l'esprit sanctifie, l'eau purifie, le sang rachète l'homme baptisé. Il lui fait un crime d'avoirdit que l'esprit vivifiant était demeuré dans Jésus-Christ après sa mort, parce qu'il suivait de là que Jésus-Christ n'était point mort réellement, ni conséquemment ressuscité. Il s'arrête peu à ses objections contre les azymes, disant qu'il y avait suffisamment répondu dans son écrit contre Michel Cérulaire; mais il fait remarquer qu'on ne pouvait dire, tommefaisaitNicétas, que le Sauveur eût fait Ja Pàque le treizième de la lune : premièrement, parce que, selon la loi, on ne devait la commencer que le quatorze au soir; en second lieu, parce qu'il l'aurait faite avec du pain fermenté, ce qui était également défendu par la loi. Il rejette comme apocryphes les constitutions qui portent le nom des apôtres et leurs prétendus canons, ne reconnaissant que l'autorité des cinquante premiers. Or Nicétas avait objecté le soixante-dixième; encore Humbert soutient-il qu'il ne fait rien contre les Latins, parce qu'en effet leurs jeûnes et leurs fêtes n'avaient rien de commun avec les Juifs.
Ensuite il relève cet écrivain sur ce qu'il avait dit plus d'une fois que le Pape Agatlion présida au sixième concile général. Il n'y fut présent que par ses légats. Ce concile s'assembla pour la condamnation des raonothélites, et non pour introduire des nouveautés parmi les Romains. Les canons que l'on objecte sous son nom ont été ou fabriqués ou altérés par les Grecs. Le Siège apostolique ne les a jamais reçus, ni ceux de Trulle, que les Grecs attribuent à ce sixième concile. Si le Pape Agathon avait voulu toucher aux traditions de ses prédécesseurs les Romains ne l'auraient point écouté. Le cardinal Humbert rapporte un fait qu'on ne lit point ailleurs, savoir, qu'après le concile l'empereur Constantin Pogonat, étant dans son palais avec les légats du Saint-Siège, leur demanda comment l'Église romaine offrait le saint Sacrifice. Ils répondirent : «Dans le calice du Seigneur on nt doit point offrir de vin pur, mais du vin uiêlé d'eau; si l'on offre le vin pur le sang de Jésus-Christ est sans nous, et si l'on n'offre que de l'eau le peuple est sans Jésus-Christ; mais quand on môle le vin et
l'eau le sacrement spirituel devient parfait. Au contraire l'hostie que l'on offre sur l'autel ne doit avoir aucun mélange de levam, comme la sainte Vierge a conçu et enfanté Jésus-Christ sans aucune corruption. Il est d'usage, dans l'Église, de ne point célébrer le Sacrifice sur de la soie ou sur une étoffe teinte, mais sur un linge blanc, comme le corps du Seigneur fut enseveli dans un linceul blanc. Par cette raison l'hostie doit être exemple de levain, ainsi qu'il a été ordonné par saint Sylvestre. » Cette tradition de l'Église romaine plut à ce prince. On voit ici que, dans le grand nombre de ses autorités, Humbert citait lui-môme des écrits apocryphes, tels que sont les Gesles pontificaux du Pape Sylvestre.
En répondant à l'objection sur le jeûne du samedi il dit : « Nous jeûnons exactement tous les jours du carême, et quelquefois nous faisons jeûner avec nous les enfants qui ont atteint l'âge de dix ans. Nous n'en exceptons pas le samedi, que Jésus-Christ n'a point excepté dans son jeûne de quarante jours, et nous ne romprions pas môme le jeûne du dimanche, comme il ne l'a pas rompu, si les saints Pères catholiques n'eussent unanimement défendu le jeûne en ce jour, à cause de la joie de la résurrection du Seigneur, pratique qui a été autorisée par les évêques du concile de Gangres. » Il appelle Nicétas perfide stercoraniste, comme s'il eût été dans le Bentiment de ceux à qui l'on imputait de croire que l'Eucharistie était sujette aux mêmes suites que les autres aliments, ce qui ne paraît par aucun endroit de ses écrits. Mais Humbert ne le nomme apparemment ainsi qu'en conséquence de ce qu'il disait que l'Eucharistie rompait le jeûne, ce que le cardinal réfute en disant : « Celui qui mange la chair de Jésus-Christ et boit son sang reçoit la vie éternelle. Comment pouvez-vous croire que, mangeantla vie incorruptible, nous corrompions l'intégrité de nos jeûnes, comme si nous nous repaissions de viandes corruptibles ? Jésus-Christ a-t-ildit qu'en mangeant sa chair et en buvant son sang l'on romprait Je jeûne Nous prenons l'Eucharistie en trèspetite quantité, poiu* n'en pas dégoûter les hommes charnels; mais aussi nous ne dou-
[De 1054 à 10:3
tons pas qu'on ne reçoive, dans la moindre particule, la vie tout entière, c'est-à-dire Jésus-Christ. Chaque jour, soit à tierce, sok à none, ou à quelque autre heure, nous célébrons la messe parfaite ; et nous ne réservons point une partie del'oblation pour célébrer, cinq jours de suite, une messe imparfaite, parce que nous ne lisons point que les apôtres aient rien réservé de l'hostie qu'ils reçurent à la première Cène, et il ne paraît point, par leurs actes, qu'ils aient, dans la suite, fait ou ordonné quelque chose de semblable. » Il cite la fausse décrétale du Pape Alexandre et ajoute : «Nous n'ignorons pas que vos saints Pères ont établi l'usage de célébrer la messe à l'heure de tierce les di^ manches et les fêtes solennelles, à cause de la descente du Saint-Esprit à cette heure-là, et qu'ils ont ordonné qu'on la célébi erait de même à l'avenir ; mais il n'en est pas des jours de jeiine comme des dimanches et des fêtes solennelles. On peut, sans péché, célébrer des messes parfaites les jours de jeûne, à l'heure de none ou de vêpres, puisque Jésus-Christ a institué ce sacrement le soir et qu'il aconsori/mé son sacrifice sur la croix à l'heure de none. Encore donc que les heures de tierce et de none soient les plus con venables, on peut, à cause d'un voyage ou par quelque autre nécessité, célébrer la messe en d'au très heures, sans projudicier à l'intégrité du jeûne, comme on ne le rompt pas en la célébrant la nuit de Noël. »
Humbert reprend les Grecs de ce qu'en rompant le pain sacré ils ne recueillaient point les miettes qui tombaient de côté et d'autre, ce qui arrivait encore quand ils essuyaient les patènes avec des feuilles de palmier ou des brosses de soies de porc ; de ce que plusieurs d'entre eux serraient le corps de Jésus-Christ avec si peu de respect qu'ils en comblaient les boîtes et les pressaientavec la main, de peur qu'il n'en tombât. Il y, en avait aussi qui consumaient les restes de l'Eucharistie comme du pain commun, jusqu'à en prendre au delà de leur appétit, et qui les enterraient ou les jetaient dans un puits s'ils ne pouvaient manger le tout. Plusieurs d'entre eux ne jeûnaient que peu ou point pendant le carême, passant le jour
entier à boire et à manger; d'autres portaient de la nourriture à l'église et la prenaient avant d'en sortir ; quelques-uns ne jeûnaient qu'une semaine, qu'ils appelaient le carême de saint Théodore. C'était encore une coutume chez les Grecs, après l'unique repas du carême, de prendre des fruits ou des herbes par forme de collation. On n'en usait pas de même chez les Latins ; on n'j mangeait qu'une fois, et on ne permettail à personne de rompre le jeûne, sinoii dans lecasd'une griève infirmité.
Nicétas avait avancé que dans l'Église latin« on commençait par se faire ordonner, puis on se mariait. Humbert l'accuse de mensonge en ce point. « Chez nous, dit-il, personne n'est admis au sous-diaconat qu'il ne promette de vivre en continence, même avec sa propre femme, et on ne permet à aucun de ceux qui ont acquis quelque grade dans le saint ministère de se marier. » Il lait voir ensuite que si, suivant le principe de Nicétas, il était nécessaire que ceux que l'on admet aux grades d'évôque, de prêtre, de diacre, de sous-diacre fussent mariés, et qu'ils gardassent leurs femmes après leur j ordination, saint Jean, saint Paul et saint Barnabé auraient été en faute, eux qui n'é- ■ talent point mariés. 11 explique les canons qui défendaient aux clercs d'abandonner leurs femmes comme s'appliquant aux soins j qu'ils doivent prendre d'elles depuis leur orj dination, en leur procurant les choses nécessaires à la vie, mais sans habiter avec elles comme auparavant. Puis il prouve, par plusieurs décrétâtes authentiques des Papes i Innocent, Sirice et Léon, que tous les mi- I nislres sacrés sont obligés à la continence. Il n'en excepte que les lecteurs, les portiers, les exorcistes, les acolytes. Enfin il prononce anatlième contre Nicétas et contre ceux qui pensaient comme lui s'ils ne changent de doctrine
Nicétas eut le bonheur et le courage de reconnaître la vérité ; il se rétracta le jour de la Saint-Jean, 24 juin 1054, dans le monastère de Slude, en présence des trois légats et de l'empereur. Il anathématisa son écrit
> Apud Canis., t. i, édit. iii-rol.
del'ftre chr.] DE L'EGLISE
intitillé '. de l'Azyme, du Sabbat et du Mariage des prêtres; il anathémalisa de plus tous ceux qui nieraient la primauté de l'Église romaine sur toutes les Églises ou qui oseraient reprendre en quelque point sa foi toujours ortiiodoxe. Cela fait, l'empereur, à la demande des légats, tit brûler le livre de Nicétas. Le lendemain Nicétas alla de lui-même trouver les légats au palais de Pigi, où ils logeaient, et, ayant reçu d'eux la solution de ses ditficuliés, il anathémalisa une seconde fois, de son plein gré, tout ce qu'il avait dit, ou fait, ou entrepris contre le Siège apostolique. Les légats l'admirent en leur communion et il devint leur ami particulier. L'écrit du légat Humbert contre Nicétas fut traduit en grec par ordre de l'empereur et gardé à Constantinople *.
Il eût été à souhaiter, pour le bien de l'Église et pour le salut de l'Orient, que le patriarche Michel Cérulaire eût la même bonne foi et le même courage que le moine Nicétas; mais il en était bien loin. Jusqu'alors il n'avait voulu ni voir les légats ni leur parler. Ceux-ci, voyant qu'il demeurait obstiné dans ses sentiments, allèrent à Sainle- Sophie le samedi 6 juillet, à l'Iieure de tierce, lorsqu'on était prêt à célébrer la messe. Après s'être plaints de la conduite de Michel, ils mirent sur le grand autel, en présence du clergé et du peuple, un acte d'excommunication con.relui. Secouant ensuite la poussière de leurs pieds, suivant le précepte de l'Évangile, ils sortirent de l'église en criant : « Que Dieu le voie et qu'il juge ! » Ils réglèrent les églises des Latins qui étaient à Constantinople, prononcèrent anatlième contre ceux qui communieraient de la main du patriarche, prirent congé de l'empereur, reçurent ses présents, tant pour saint Pierre que pour eux, et partirent le 18 du même mois. Par tous ces détails on voit que l'empire grec était uni au Pape et le reconnaissait pour chef spirituel de tous les chrétiens. On ne voit pas même que jamais les Grecs, dans toate cette affaire, lui aient formellement contesté la primauté. Leur malheur fut alors, comme toujours, leur in-
1 Labbe, t. 9, p. !)!)t.
curable duplicité et leur esprit sophistique.
Arrivés à Sélymbrie les légats reçurent une lettre de l'empereur qui les invitait, de la part du patriarche, à revenir; ils revinrent au palais de Pigi. Michel Icui offrit d'entrer avec eux en conférence le lendemain à Saintc-Soj hie ; mais son dessein était do les faire assommer par le peuple en lui montrant l'acte d'excommunication. L'emjtereur, prévoyant ce qui devait arriver, venait être pi-ésent à la conférence. Michel s'y opposa ; sur quoi ce prince fit partir les légats. Irrité d'avoir manqué son coup, Michel excita contre l'empereur même une grande sédition, sous prétexte qu'il avait été d'inlel ligence avec les légats. Monomaque ne pui apaiser le tumulte qu'en livrant à Michci Paul et son fils Smaragde, qui avaient servi d'interprètes aux légats; ce qui montre quelle était la faiblesse de l'empereur et de l'empire. Les légats étaient déjà chez les Russes lorsqu'un courrier de l'empereur leur vint demander un exemplaire fidèle de l'acte d'excommunication; ils l'envoyèrent. Monomaque, convaincu que Michel l'avait falsifié, ôta leurs charges à ses parents et à ses amis et les chassa du palais ; mais il n'osa s'attaquer à sa personne.
L'acte d'excommunication était conçu en ces termes : « Humbert, par la grâce de Dieu, caidinal-évêque de la sainte Église romaine ; Pierre, archevêque d'Amalfi ; Fré- : déric, diacre tt chancelier, à tous les enfants de l"Église catholique. La sainte, romaine, première et apostolique Chaire, à laquelle, comme à la tête, appartient plus spécialement la sollicitude de toutes les Églises, a daigné nous envoyer dans cette capitale comme ses apocrisiaires, pour la paix et l'utilité de l'Église, afin que, comme il est 5crit, nous descendissions et nous vissions si la clameur qui s'élève sans intermission de celte grande ville jusqu'à ses oreilles est réalisée par les œuvres, ou bien, si cela n'est point ainsi, afin qu'elle pût le savoir. Sachent donc avant tout les glorieux empereurs, le clergé, le sénat et le peuple de Constantinople, aussi bien que celui de toute l'Église catholique, que nous avons trouvé ici un grand bien, qui nous réjouit smguliè-
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rement dans le Seigneur, mais aussi un trèsgrand mal, qui nous aiûige extrêmement; car, quant aux colonnes de l'empire, les personnes constituées en dignité et les plus sages d'entre les citoyens, la ville est trèschrétienne et orthodoxe; mais quant à Michel, nommé abusivement patriarche, et les fauteurs de son extravagance, on y sème tous i<îs jours beaucoup d'hérésies.
« Car, comme les simoniaques, ils vendent le don de Dieu ; comme les valésiens ils rendent eunuques leurs hôtes et ensuite les élèvent non-seulement à la cléricature, mais à l'épiscopal; comme les ariens ils rebaptisent ceux qui ont été baptisés au nom de la sainte Trinité, principalement les Latins ; comme les donatistes ils disent que hors de l'Église grecque il n'y a plus dans le monde ni Église de Jésus-Christ, ni vrai Sacrifice, ni vrai Baptême ; comme les nicolaïtes ils permettent le mariage aux ministres de l'autel ; comme les sévériens ils disent que la loi de Moïse est maudite ; comme les macédoniens ils ont retranché du Symbole que le Saint- Esprit procède du Fils; comme les manichéens ils disent entre autres choses que tout ce qui a du levain est animé ; comme les nazaréens ils gardent les purifications judaïques, ils refusent le baptême aux enfants qui meurent avant le huitième jour et la communion aux femmes en couches, et ne reçoivent point à leur communion ceux qui se coupent les cheveux et la barbe suivant l'usage de l'Église romaine.
« Michel, admonesté par les lettres de noire seigneur le Pape Léon, à cause de ces erreurs et de plusieurs autres excès qu'il a commis, n'en a tenu compte, et, de plus, comme nous, ses légats, voulions réprimer ces maux par des voies raisonnables, il a refusé de nous voir et de nous parler, ainsi que de nous donner des églises pour célébrer la messe, comme dès auparavant il avait fermé les églises des Latins, les appelant azymites, 'es persécutant partout, et, en leur personne, anathématisant le Siège apostolique, au mépris duquel il prend le titre de patriarche œcuménique. C'est pourquoi, ne pouvant souffrir cette injure inouïe du Saint-Siége apostolique et voyant la foi
catholique sapée de plusieurs manières, par l'autorité de la sainte Trinité, du Siège apostolique, des sept conciles et de toute l'Église catholique, nous souscrivons à l'anathème que notre seigneur le Pape a prononcé et nous disons : Michel, patriarche abusif ot néophyte revêtu de l'habit monastique par la seule crainte des hommes, et diffamé pon v' plusieurs crimes, et avec lui Léon, dit évêque d'Acride, et Constantin, sacellaire de Michel, qui a foulé à ses pieds profanes le Sacrifice des Latins ; eux et tous ceux qui 'es suivent dans lesdites erreurs et attentats, qu'ils soient anathèmes avec les simoniaques, les valésiens, les ariens, les donatistes, les nicolaïtes, les sévériens, les macédoniens, les manichéens et les nazaréens, avec tous les hérétiques, et avec le diable et ses anges, à moins qu'ils ne viennent à résipiscence I Amen, amen, amen! » Les légats prononcèrent de vive voix une autre excommunication,enprésence del'emper ur et des grands, en ces termes : «Quiconque blâmera opiniâtrémentla foi du Saint-Siége apostolique de Rome et son Sacrifice soit anathème et ne soit pas tenu pour catholique, mais pour hérétique, prozymite, c'est-à-dire défenseur du levain »
Lorsque les légats reprochaient aux Grecs d'avoir retranché du Symbole que le Saint- Esprit procède du Fils, ils faisaient peut-être allusion au Symbole qui se trouve à la fin de l'Ancorat de saint Épiphane, et que ce Père assure que tous les évêques faisaient apprendre aux catéchumènes. Il y est dit expressément que le Saint-Esprit procède et reçoit du Fils ; ce que saint Épiphane, dans le même ouvrage, traduit jusqu'à dix fois par procéder de l'un et de l'autre.
Michel Cérulaire, profitant des embarras qu'il avait suscités à l'empereur par la sédition que nous avons vue, publia contre cette excommunication un décret, tant en son nom qu'au nom de douze métropolitains et de deux archevêquos. Il y est dit que des hommes impies, sortis des ténèbres de l'Occiflent, sont venus à Conslaniiiioplo corrompu^ la saine doctrine par la variété de leurs dog-
1 Labbe, t. 9,p. ii92*
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mes ; qu'ils ont mis sur l'autel un écrit por- , tant anathème contre le patriarche et tous ceux qui ne se laissaient point entraîner à leurs erreurs. Michel met entre ces erreurs le reproche que les légats avaient fait aux Grecs de ne point raser leur barhe, de communiquer avec les prêtres mariés, et d'avoir retranché du Symbole ce qui regarde la procession du Saint-Esprit, Il rapporte les autorités sur lesquelles les Grecs se fondaient pour soutenir ces trois articles, dont certainement les légats ne leur avaient pas reproché le premier ; mais tous les moyens étaient bons pour Cérulaire.
Il ajoute, en parlant des légats : « Quoique venus d'eux-mêmes, de concertavec Argyre, ils ont supposé qu'ils étaient envoyés par le Pape, et ont fabriqué de fausses lettres sous son nom, comme il a été reconnu par la fausseté des sceaux. A l'égard de l'écrit qu'ils ont fait contre nous et mis sur l'autel, les sous-diacres les ayant voulu en vain obliger à le reprendre, nous l'avons pris pour empêcher que les blasphèmes qu'il contient ne fussent rendus publics, et nous l'avons fait traduire de latin en grec. » Cérulaire le transcrivit tout entier; puis il dit que, s'étant plaint à l'empereur de l'insolence des légats, ce princeles rappela à Constantinople, d'où ils étaient partis; qu'y étant de retour ils ne voulurent ni le voir, ni entrer en conférence avec lui dans le grand concile, ni s'expliquer sur les impiétés contenues dans leur acte d'excommunication ; que, l'empereur n'ayant pas jugé à propos de les y contraindre, parce qu'ils avaient la qualité de légats, ce prince lui avait envoyé une lettre où il était dit : o Après avoir examiné ce qui s'est passé, j'ai trouvé que la source du mal vient des interprètes et de la part d'Argyre. Quant à ces étrangers a postés par d'autres, je n'ai rien à faire contre eux; mais je vous envoie les coupables après les avoir fait fouetter pour servir d'exemple aux autres. Pour ce qui est de l'écrit, il sera brûlé publiquement quand on aura anathématisé tous ceux qui y ont pris part. J'ai aussi fait mettre en prison le vestarque, gendre d'Argyre, et son fils, pour les punir de cette supposition. » Michel ajoute que, en conséquence vu.
de cet ordre de l'empereur, l'écrit, avec ceux qui l'ont fait ou publié, a été anathématisé dans la grande salle du conseil, en présence des métropolitains et des archevêques qui se trouvaient en cette ville, et qu'au lieu de brûler l'original de cet écrit impie on l'a déposé au cabinet du cartophylax, pour la condamnation perpétuelle de ceux qui ont proféré de pareils blasphèmes *.
Si, dans la lettre insérée par Cérulaire, l'empereur suppose que les trois légats n'en étaient pas de véritables, que leurs lettres étaient fausses ; s'il rejette tout le mal sur les interprètes et sur le duc Argyre, ce n'est pas qu'il le crût en aucune manière, mais uniquement pour apaiser la sédition que Cérulaire avait excitée contre lui, après avoir échoué dans son dessein de faire assommer les légats par la populace. On voit d'yu côté la faiblesse de Tempereur, et de l'autre la mauvaise foi du patriarche.
Cependant Dominique, patriarche de Grade etd'Aquilée, écrivit à Pierre, patriarche d'Antioche, pour lui demander son amitié, qui lui était chère, autant par ses qualités personnelles que parce qu'il était évêque de la seconde Église du monde, comme fondée par saint Pierre, de mômeque celle de Rome. Il lui parlait aussi du patriarcat d'Aquilée et de ses prérogatives, dont une était d'être assis à la droite du Pape dans les conciles. Venant ensuite au vrai motif de sa lettre, qui était d'engager ce patriarche dans la cause de rÉglise romaine : « Je ne puis vous dissimuler, lui dit-il, ce que j'ai appris des reproches que lui fait le clergé de Constantinople. Ils blâment les saints azymes dont nous nous servons pour consacrer le corps de Jésus- Christ, et pour cela ils nous croient séparés de l'unité de l'Église, au lieu que c'est principalement en vue de cette unité que nous usons des azymes, ayant reçu cet usage nonseulement des apôtres, mais de Jésus-Christ même. Toutefois, parce que les Églises orientales se fondent aussi pour la tradition des saints Pères orthodoxes dans la coutume où elles sont d'user de pain fermenté, nous ne la désapprouvons point, et nous donnons à
*Leo Allât., de Lib. cuit. Grcec, p. 161.
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l'un et à l'autre de ces pains des significations mystiques. Le mélange du pain avecla farine peut représenter l'incarnation de Jésus- Christ, et le pain azyme la pureté de sa chair. « Dominique finit la letire en piiant Pierre d'Antioche de réprimer ceux qui condamnaient les usages des Latins, fondés sur les décrets apostoliques, et de ne plus leur permettre de soutenir que Toblation faite avec des azymes n'est pas le corps de Jésus-Christ et que tous les Latins sont hors de la voie du salut.
Le patriarche Pierre lui répondit avec beaucoup de politesse, mais sans approuver ses prétentions sur le patriarcat de Grade ou des Vénéties, qui au fond n'était qu'un patriarcat honoraire. «Je n'ai, lui dit-ii, pas encore ouï dire quel'évêque d'Aquiléeeût le nom dfi patriarche ; car il n'y a que ciriq patriarches dans le monde par la disposition divine, savoir : ceux de Rome, de Constantinople, d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. Encore celui d'Antioche est-il le seul qui ait proprement le titre de patriarche; ceux de Rome et d'Alexandrie sont nommés Papes, ceux de Conslanlinople et de Jérusalem, archevêques. On connaît dans le monde des provinces plus étendues que la vôtre qui ne sont gouvernées que par des niélropolilains et des archevêques, comme la Bulgarie» la Babylonie, la Corosane et les autres de l'Orient, où nous envoyons des archevêques et (les catholiques qui ont sous eux des métropolitains. » On nommait, en Orient, catholiques ou généraux certains évôques plus distingués. A l'égard des azymes Pierre d'Antioche excuse le patriarche de Constanlinople en disant qu'il ne condamne pas absolument les Latins et ne les retranche pas de l'Église; qu'il les reconnaît pour orthodoxes et dans la même croyance que lui sur la Trinité et l'Incarnation, mais qu'il ne voit qu'avec peine qu'ils s'écartent en ce point de l'ancienne tradition de l'Église, n'offrant pas le Sacrifice, comme les quatre autres patriarches, avec du pain levé. Il soutient que Jésus-Christ se servit de pain levé dans l'institution de l'Eucharistie et parle assez longucnient contre les azymes. Il fait mention do l;i lettre qu'il écrivit au pape saint Léon IX pour lui
donner avis de son ordination, et dit qu'il n'en avait pas encore reçu de réponse, quoiqu'il l'eût écrite il y avait déjà deux ans. Il en envoie une copie à Dominique, le priant de la faire passer à Sa Sainteté et de lui en procurer la réponse. « Si vous voulez aussi lui envoyer celle-ci après l'avoir lue, vous ferez une action agréable à Dieu et à nous ; car il pourra arriver, par l'intercession des princes des apôtres, que le Pape sera content de ce qui y est écrit, et que, se conformant à nous, nous nous réunirons tous dans les mêmes sentiments et nous offrirons à Dieu le même sacrifice. » La lettre finit par une salutation en ces termes : «. Saluez en notre nom votre divine, sacrée et sainte Église. La nôtre salue votre sainteté dans le saint baiser et vous demande avec nous le secours de vos prières » On voit qu'au milieu même des intrigues de Cérulaire les Éghses d'Orient restaient tendrement unies à l'Église romaine.
Sclérus, duc d'Antioche, ayant eu communication de la lettre de son patriarche, l'envoya à Michel Cérulaire, à qui Pierre d'Antioche avait aussiécritsuruneaffaire particulière qui regardait un diacre. Michel, en le remerciant de la place qu'il avait accordée à ce diacre, lui fait part de la lettre qu'il avait adressée au Pape Léon IX, autant dans le dessein de procurer la réunion des deux Églises que d'obtenir par son moyen du secours contre les Normands. Il raconte comme quoi, sa lettre ayant été remise au duc d'Argyre, il l'avaitrelenue et composé une réponsesous le nom du Pape, dont il avait chargé des scélérats qu'il envoya à Constantiiiople en qualité de légats du Saint-Siège. « Il n'eut pas de peine, dit-il, à reconnaître la supposition de cette lettre par la fausseté des sceaux et par le style d'Argyre, qui lui était connu ; et il fut confirmé dans son sentiment par l'évêque de Trani, qui, étant venu d'Italie à Constantinople, lui raconta toute l'intrigue d'Argyre. »
Après ce conte Cérulaire se plaint de la hauteur de ces légats, qu'ils avaient poussée jus(|u'au point de ne vouloir ni le saluer ni lui parler. Nous avons vu que ce fut lui, au
1 Cotelor., Monumeul.ft. 2, p. 112.
de l'ère ehr.] DE L'ÉGLISE
contraire, qui ne voulut ni voir les légats, ni leur parler. Cepenrlant, malgré sonhabitude de mentir, Cérulaire n'impute rien de toute cette négociation au Pape, dont il parle en des termes avantageux. Il reproche toutefois au patriarche d'An tioclie que, conjointement avec ceux d'Alexandrie et de Jérusalem, ils avaient mis son nom dans les sacrés diptyques, attendu que, depuis le sixième concile, on en avait ôté le nom du Pape, parce que Vigile, qui occupait alors le Siège apostolique, n'avait pas voulu venir à ce concile, ni condamner les écrits de Théodoret, de Cyrille et d'Ibas. Cérulaire ajoute qu'on luiavait dit que les patriarches d'Alexandrie et de Jérusalem recevaient ceux qui mangeaient des azymes et qu'eux-mêmes en usaient dans le saiutSacrifice. Il prie Pierre de s'en informer et de lui faire savoir la vérité. Ce patriarche n'avait parlé, dans sa lettre à saint Dominique de Grade, que des azymes. Michel, qui l'avait lue, l'avertit que les Romains enseignaient beaucoup d'autres erreurs qui méritaient d'être rejetées. Il en fait le détail, et n'oublie point qu'ils avaient ajouté au Symbole le mot Filioque. « Ils permettent, dit-il, aux deux frères d'épouser les deux sœurs; à la messe, lors de la communion, un des oHiciants embrasse les autres ; leurs évêques portent des anneaux à leurs mains, sous le prétexte que leurs Églises sont leurs épouses ; ils vont à la guerre et sont tués après avoir tué leurs âmes. On dit qu'ils baptisent par une seule immersion et qu'ils emplissent de sella bouche du baptisé. Au lieu de lire, dans la première Épître aux Corinthiens : « Un peu de levain lève toute la pâte, » ils lisent qu'il la corrompt. Ils n'honorent ni les reliques ni les images ; ne comptent entre les saints ni saint Grégoire le Théologien, ni saint Basile, ni saint Chrysostome, et font beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de détailler. » On voit par ces exemples quelle était la science ou la bonne foi de Cérulaire. Ainsi, ce qu'il trouve de plus étrange, c'est que les légats avaient déclaré, étant à Constantinople, qu'ils venaient, non pour être instruits, mais pour instruire les Grecs et les engager à embrasser les dogmes des Latins.
Pierre d'An tioche, répondant à cette letti e, commence par l'article des diptyques et dit : « J'en suis honteux, et je ne sais comment vous le dire, et encore plus si vous avez écrit de même aux autres patriarches, que vous ayez ainsi cru sur un vain rapportée qui n'es' pas, sans l'avoir examiné ; car comment au rais-je mis le Pape dans les diptyques, où votre sainte Église ne l'a point mis, moi qui suis élève de votre Église et jaloux autant que personne de ses privilèges ? » L'année précédente Pierre d'Antioche avait tenu un langage différent au Pape saint Léon IX, qui l'encouragea à ne point laisser dominer son Église par celle de Constantinople. Pierre continue en parlant à Cérulaire : « Mais ce que votre lettre rapporte du Pape Vigile témoigne une étrange inapplication de votre cartophylax, comme vous pouvez en juger vous-même. Cet homme, certainement, a plus de rhétorique que de science ecclésiastique; car Vigile était au temps du cinquième concile, et non pas du sixième, quine fut tenu que cent vingt-neuf ans après. Son nom fut ôté pour un moment des diptyques, lors de son différend avec le patriarche Mennas, mais replacé à leur réconciliation. Le sixième concile fut tenu sous le Pape saint Agathon, qui y est nommé partout avec les plus grands éloges. Vous pouvez vous en convaincre par les actes que l'on a coutume de lire le dimanche après l'Exaltation de la sainte Croix. >• C'est ainsi que Pierre d'Antioche détourne sur le secrétaire la grossière ignorance de .Michel Cérulaire, dansun point aussi important et aussi facile à savoir.
L'ignorance ou la mauvaise foi de Cérulaire ne paraît pas moins dans ce qui suit. Il avait avancé que, depuis le sixième concile, où il faisait assister le Pape Vigile, mort depuis cent vingt-neuf ans, le nom des Papes n'était plus récité dans les diptyques. Pierre d'Antioche lui répond : «Je suis témoin irréprochable, et plusieurs autres ecclésiastiques considérables avec moi, que, du temps de Jean, d'heureuse mémoire, patriarche d'Antioche, le Pape de Rome, nommé aussi Jean, était dans les sacrés diptyques ; et étant allé à Constantinople, il y a quarante-cinq ' ans, sous le patriarche Sergius, je trouvai
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que le même Pape était nommé à la messe avec les autres patriarches. » Ces quarantecinq ans remontent à l'an 4009 et au pontificat de Jean XVIIL Pierre d'Anlioche continue : « Mais comment le nom du Pape en a été ôté, ou pour quelle cause, je n'en sais rien. » Pierre, sans doute, ne voulait pas dire que c'était Cérulaire lui-même qui s'était permis cette innovation.
«J'ai parcouru, ajoute -t-il, les autres abus des Romains dont vous faites le dénombrement, et il m'a paru que l'on en doit éviter quelques-uns, que l'on peut remédier à d'autres, et qu'il y en a qu'on doit dissimuler ; car que nous importe que leurs évêques se rasent la barbe et qu'ils portent des anneaux pour marque qu'ils ont épousé leur Église ? Nous aussi nous nous faisons une couronne sur la tête en l'honneur de saint Pierre et nous portons de l'or à nos ornements. Quant à ce qu'ils mangent des viandes immondes et que leurs moines mangent de la chair et du lard, vous trouverez, si vous l'examinez bien, que les nôtres en usent de même, car on ne doit rejeter aucune créature de Dieu quand on la prend avec action de grâces. » Il ajoute que les Pères ont permis de mettre un peu de lard dans les légumes quand on manque de bonne huile, et il cite des passages de saint Basile pour ne pas user de mets recherchés, sous prétexte d'abstinence. Il rapporte aussi l'exemple de saint Pacôme, qui nourrissait des porcs pour les faire manger aux hôtes et qui en donnait les pieds et les entrailles aux moines infirmes.
«Mais le plus grand mal, ajoute-t-il, c'est l'addition au Symbole ; cela vient peut-être de ce qu'ils ont perdu les exemplaires corrects du Symbole de Nicée, par suite de l'invasion des Bai bares. Nous anathématisons ceux qui ajoutent ou ôtentquelque chose au Symbole ; mais nous devons regarder la bonne intention, et, quand la foi n'est point en péril, incliner plutôt à la paix et à la charité fraternelle; car ils sont nos frères, quoiqu'il leur arrive souvent de manquer par rusticité ou par ignorance. Il ne faut pas chercher la même exactitude chez des nations barbares que chez nous, qui sommes nourris dans l'étude. C'est beaucoup qu'ils conservent la
saine doctrine sur la Trinité et l'Incarnation.
tt Toutefois nous n'approuvons pas qu'ils défendent aux prêtres qui ont des femmes légitimes de toucher aux choses saintes, ni qu'ils quittent en même temps la chair et les laitagesau commencenientdu carême. Quant à la question des azymes, je l'ai sufllsam ment traitée dans ma lettre à l'évêque de la Vénétie, et cette pratique ne peut se soutenir que par l'ancienne coutume. Pour l'usage des viandes suffoquées et les mariages des deux frères avec les deux sœurs, je ne crois pas que le Pape et les autres évêques les permettent. Ce sont des excès commis par les particuHers, comme il s'en commet à notre insu dans l'empire. Vous trouverez bien des gens, à Constantinople même, qui mangent du sang de porc, et l'on y voit du boudin exposé sur les boutiques. Nous négligeons quantité d'abus qui se commettent chez nous, tandis que nous recherchons si curieusement ceux des autres.
« Vous ferez bien d'insister sur l'addition au Symbole et le mariage des prêtres; mais on peut mépriser le reste, dont peut-être la plus grande partie est fausse ; car nous ne devons pas croire aisément de vaines calomnies. Il faut donc que vous écriviez au Pape quand il y en aura un d'élu; peut-être reconnaîtra-t-il la vérité, et peut-être dira-t-il pour sa défense que ces reproches sont faux; car comment peut-on croire qu'ils n'honorent pas les reliques, eux qui se glorifient tant d'avoir celles de saint Pierre et de saint Paul ? et comment peut-on dire qu'ils n'honorent pas les images après que le Pape Adrien a présidé au septième concile et anathématiséles iconoclastes? Vous avez à Constantinople tant d'images apportées de Rome, parfailement semblables aux originaux, et nous voyons ici les pèlerins francs entrer dans nos églises et rendre toute sorte d'honneur aux saintes images.
(1 Je vous conjure donc, me jetant en esprit à vos pieds, de vous relâcher et d'user de condescendance, de peur qu'en voulant redresser ce qui est tombé vous ne rendiez la chute plus grande. Considérez que de colle longue division entre notre Église et ce grand Siège apostolique sont venus toute sorte de
de l'ère chr.]
malheurs : les royaumes sont en trouble, les villes et les provinces désolées, nos armées ne prospèrent nulle part. Pour dire mon sentiment, s'ils se corrigeaient de l'addition au Symbole, je ne demanderais rien de plus et je laisserais même la question des azymes comme indifférente. Je vous prie de vous rendre à cet avis, de peur qu'en demandant tout nous ne perdions tout. Vos lettres aux patriarches d'Alexandrie et de Jérusalem leur ont été envoyées. Je vous ai envoyé la copie de la lettre que le défunt Pape m'a écrite ; elle est en latin, parce que je n'ai pu trouver personne pour la bien traduire en grec ; c'est pourquoi je l'ai fait copier au Franc qui me l'a apportée et qui sait écrire en latin. Vous pourrez la faire traduire fidèlement. Je prie le Dieu de paix de vous inspirer la condescendance*. »
On voit que le patriarche Pierre d'Antiocheélait sincèrement attaché à l'unité catholique. S'il ménage tant le patriarche de Constanlinople, c'est qu'Antioche appartenait alors à l'empire grec, et que, dans cet empire, le patriarche de Constanlinople était à peu près aussi puissant que l'empereur. On voit en particulier que, si Pierre d'Antioche avait su que, quand les Latins disent que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ils ne font que répéter ce que saint Éphiphane a dit jusqu'à dixfois dans son Ancorat ; s'il avait su que les Latins, à commencer par ceux d'Espagne, n'avaient fait cette addition au Symbole que pour repousser d'une manière plus vive et plus complète l'hérésie d'Arius ; au lieu d'y trouver à redire il y aurait applaudi.
Michel Cérulaire étaitloin d'être aussi bien disposé; ilrépliqua par une seconde lettre à Pierre d'Antioche. Il y répète que les légats du Pape étaient des imposteurs envoyés par le duc Argyre avec des lettres fausses, et ajoute : « Ils se vantaient d'être venus pour nous corriger et non pour pervertir les erreurs. Pour moi j'ai évité de leur parler et de lesvoir, sachant qu'ils sont incorrigiblesdans leur impiété, et jugeantqu'il était indigne et contraire à la coutume établie de traiter de
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telles affaires avec des légats du Pape sans vous et les autres patriarches. Mais, poussant plus loin leur audace, ils ont jeté sur l'autel de la grande église un écrit portant anathème contre toute l'Église orthodoxe, parce qu'elle ne reconnaît pas que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, non plus que toutes leurs autres erreurs.
« Le meilleur était de brûler cet écrit impie; mais on ne l'a pas fait parce qu'ils l'avaient mis sur l'autel publiquement. Nous n'avons pas cru non plus devoir tirer vengeance de ceux qui nous insultaient de la sorte pour ne pas donner aux Romains occasion de scandale, d'autant plus que celui qui paraissait le chefde la légation se disait chancelier de l'Église romaine et cousin du roi et du Pape. Cependant nous avons anathématisé cet écrit impie dans la grande salle du conseil, par ordre de l'empereur, après avoir exhorté souvent ces légats à venir devant nous renoncer à leurs erreurs; mais ils ont menacé de se tuer eux-mêmes si on continuait de les presser. Nous vous écrivons ceci afin que vous sachiez ce qui s'est passé, et que, si on vous écrit de Rome, vous répondiez avec la circonspection qui vous convient. Je vous envoie ces lettres pour les autres patriarches, entièrement conformes à celle-ci, parce que je n'ai trouvé personne pour les envoyer sûrement. Vous les leur ferez tenir, et vous joindrez les vôtres pour les encourager à soutenir la foi orthodoxe et les instruire de ce qu'ils ont à répondre en cas qu'on leur parle de ce qui s'est passé à Rome »
Sous un empereur capable de régner, Cérulaire n'eût osé entreprendre son œuvre de schisme et de mensonges. Constantin Monomaque, usé par la vieillesse et la débauche, lui en facilitait l'occasion par son incapacité et sa négligence. Il avait perdu, en 1052, sa femme, l'impératrice Zoé, qui, depuis vingtquatre ans, avait scandalisé l'empire par le dérèglement de ses mœurs et qui avait fait trois empereurs en les épousant. Monomaque la mit au nombre des saintes, « et prenait, dit Zonare, pour autant de miracles
* Apud Coteler., U'i,p. 163.
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les champignons qui naissaient autour de son tombeau. » Pour se consoler de sa perte il prit une jeune concubine, qu'il aurait bien voulu faire impératrice ; mais, outre les autres difficultés qu'il eût fallu vaincre, la mort ne lui en laissa guère le temps. Il tomba dangereusement malade vers la fin de l'an 1054. Voyant qu'il ne pouvait en revenir il voulut désigner pour son successeur Nicéphore, qui commandait alors en Bulgarie; mais Théodora, sœur de Zoé, en ayanteu vent, se fit proclamer elle-même impératrice. Cette nouvelle porta le dernier coup à l'empereur mourant. Le cbagrin qu'il en conçut le fil tomber en délire; il n'en revint que pour rendre les derniers soupirs. IlmourutleSO novembre et fut enterré dans le monastère de Mangane, dont il était le fondateur et où il s'était fait transporter dans sa dernière maladie.
L'impératrice Théodora, âgée de soixanteseize ans, en régna près de deux, moins en vieille femme qu'en homme capable de régner. Aussi des moines complaisants lui promettaient-ils dessiècles ; mais la mort, moins complaisante que ces moines, l'enleva le 22 août 4056. Sesministres lui avaient fait désigner un empereur peu de jours auparavant ; c'était un vieux guerrier nommé Michel Stratiotique. Il ressemblait à Théodora pour le grand âge, mais non pour la tête ; car il gouverna ou se laissa gouverner plus en vieille femme qu'en homme. Il eut entre autres l'adressede mécontenter àla foistous les principaux de l'empire, qui firent alprs une conjuration par suite de laquelle Isaac Comnène, l'un d'entre eux, fut proclamé empereur, et Stratiotique détrônél'an 1057
Le palriaroheMichel Cérulaire, qui n'avait pas peu contribué à cette révolution, prétendit aussi s'en faire payer largement; il demandait sans cesse à l'empereur de nouvelles grâces pour lui et pour les siens, et s'échappait même en menaces et en reproches lorsqu'il essuyait un refus. 11 porta l'audace jusqu'à dire un jour à l'empereur : «Je vous ai donné la couronne, je saurai bien vous Tôter. » Affectant en toute manière de
s'égaler au prince, il prit la chaussure d'écarlate, réservée à la majesté impériale, sous prétexte que les patriarches l'avaient portée autrefois, disant môme que, s'ilyavait quelque distinction à faire entre le sacerdoce et l'empire, elle était à l'avantage du sacerdoce. En un mot le schismatique patriarche se montrait envers l'empereur, dans l'empire, ce qu'il était envers le Pape dans l'Église. Fatigué de ses insolentes bravades Isaac Comnène résolut de s'en délivrer. Il profita d'une fête que le patriarche célébrait hors de la ville pour le faire enlever et conduire avec ses neveux dans l'île de Proconnèse. Ayant ensuite fait agréer sa déposition aux métropolitains qui se trouvaient à Constantinople, il lui fit dire par leur organe que, s'il ne renonçait de lui-même au patriarcat, il aurait la honte d'être déposé dans un concile. En effet Psellus, leplus savant Grecde son temps, avait préparé un grand discours où le vrai mêlé au faux formait un corps de délit suffisant pour le perdre. Cérulaire ne s'effraya pas de ces menaces, et sa fermeté n'embarrassait pas peu l'empereur lorsqu'une maladie vint à propos le délivrer de ce prélat incommode. La mort du patriarche le réconcilia avec l'empereur; le prince le pleura, ce qui était plus aisé que de le souffrir, et le fit inhumer avec honneur. S'il faut en croire un auteur grec il y fut même touché d'un miracle que l'on prétendait être arrivé à la main du patriarche,dontlesdoigls étaient demeuréscroisés comme pour donner la bénédiction. Ce miracle de Cérulaire vaut les champignons qui poussaient autour du tombeau de l'impératrice Zoé.
Constantin Lichudès fut élu à la place de Cérulaire par le suffrage des métropolitains, du clergé et du peuple. C'était un ancien ministre, qui avait sauvé bien des fautes à Monomaque, et que ce prince avait éloigné du ministère à cause de sa fermeté. Pour déguiser sadisgrâce, ill'avait nommé proèdre, protovestiaire, économe de Mangane et conservateur des privilèges qu'il avait attachés en grand nombre à ce célèbre monastère en le fondant. Comnène, qui se proposait de ré-
t Hift. du fin f empire, \, 78,
de l'ère chr.]
duire toutes les maisons religieuses au droit commun, avait sollicité plusieurs fois Lichudès de lui mettre entre les mains les titres de ces exemptions; mais il n'avait pu vaincre sa résistance. Il crut en avoir trouvé l'occasion. Dès que Lichudès se fut dépouillé de toutes ses dignités séculières pour être revêtu de celle de patriarche l'empereur le fit venir au palais, et, le prenant à part: « Vous voilà, lui dit-il, élu pour notre chef spirituel. Votre mérite me persuade qu'on a fait un bon choix; mais je vous avertis avec douleur qu'on vous fait des reproches qui ne peuvent être éclaircis que dans un synode. Ils sont de telle nature que vous ne pouvez entrer dans les fonctions sacrées sans vous en être justifié auparavant. Prenez-moi pour votre défenseur. Confiez-moi ces titres que je vous demande depuis si longtemps, et je vous donne parole que je vous épargnerai une discussion toujours fâcheuse, quand elle ne tournerait pas à votre honte. » Lichudès, qui avait déjà renoncé à ses autres dignités, voyant qu'il courait risque d'être réduit à rien, sacrifia ses moines à un si puissant intérêt et fut ensuite sacré sans difficulté.
Pour réparer les finances de l'empire Isaac Comnène retrancha les revenus de quelques monastères, et, après avoir calculé ce qui leur suffisait pour vivre suivant la pauvreté à laquelle ils s'étaient voués, il leur ôta le surplus et l'appliqua au profit de l'État. Les uns traitaient cette conduite d'impiété et de sacrilège ; les autres disaient que c'était bien fait d'ôter aux moines l'occasion de vivre dans les délices et d'inquiéter leurs voisins. Il rendit à la grande église de Constantinople la liberté de gouverner par elle-même ses affaires, sans que l'empereur s'en mêlât, et, au lieu que c'était lui auparavant qui établissait des économes pour les revenus et des gardiens du trésor de l'église, il laissa le tout au patriarche, tant pour le choix des personnes que pour la disposition des choses. Il réduisit aussi à l'ancienne coutume les droits des évêques, soit pour les ordinations, soit pour les redevances des paroisses, savoir: pour l'ordination d'un simple clerc ou d'un lecteur, une pièce d'or, trois pour un dia-
cre, trois pour un prêlre, faisant sept en tout; pour une paroisse de trente (eux une pièce d'or, deux d'argent, un mouton, et le reste qui est spécifié ; les autres paroisses à proportion *.
On voit ici que chez les Grecs les ordinations n'étaient pas gratuites, mais que la simonie y était légalisée et tarifée. Cette vénalité légale des ordinations, le mariage des prêtres, la taxe impériale sur les élections d'évêques que nous avons vue établie par les lois de Justinien, telles sont les causes incessantes de la profonde et irrémédiable dégradation du clergé, et, par contre-coup, du peuple grec. Les pasteurs du second ordre , nécessairement mariés, ne peuvent jamais monter au rang des évêques, qui doivent être célibataires; d'un autre côté, hommes d'une femme, jamais ils ne deviennent les hommes du peuple; jamais ou presque jamais le peuple grec ne se confesse à ses papas ou curés, mais aux moines, parce que les moines n'ont point de femme. Ainsi le pasteur grec du second ordre, privé à jamais de la possibilité de monter plus haut, privé à jamais de la confiance intime de son peuple, n'élèvera jamais ses pensées et ses affections au-dessus de sa femme et de ses enfants; père de cette étroite famille, jamais il ne sera le père de cette grande famille qu'on appelle une paroisse ou un diocèse. Aussi l'histoire ne mentionne-t-elle pas un seul prêtre grec qui rappelle tant soit peu le curé de Clichy et de Châtillon, Vincent de Paul. De plus, les évêques grecs n'étant jamais tirés d'entre les pasteurs du second ordre, mais toujours d'entre les moines ou même les laïques, ne savent point, par expérience, ce qu'est le ministère pastoral ni ce qu'il devrait être pour régénérer les populations; étrangers aux pasteurs du second ordre, les évêques grecs ne forment point avec eux un même corps animé de la même vie, agissant avec la même énergie, pour la même fin. C'est comme une tête étrangère imposée à un corps étranger. Aussi l'histoire ne mentionne-t-elle pas un seul évêque grec qui, comme un Charles Borromée, un
< Jus Çrtçco-Hom.y 1. 2, p. nU
[De 1054 à 10- â
Belzunce de Marseille, se soit dévoué, avec ses prêtres, au salut de son peuple. Simple manœuvre du culte divin, sans aucune énergie surhumaine, le clergé grec n'est taillé que pour végéter dans l'ignorance et la servitude, et avec lui le peuple qu'il dirige.
Autant en eût-il été de l'Europe entière, de l'univers entier, si les Papes, les successeurs de saint Pierre, n'avaient maintenu dans le clergé latin le célibat religieux, la collation gratuite des ordres sacrés et l'indépendance canonique du ministère sacerdotal.
En combattant avec une invincible énergie et persévérance l'incontinence des clercs, le mariage des prêtres et la simonie, les Pontifes romainsonldoncsauvé leclergéetles peuples, la religion et l'humanité. L'univers entier leur en doit une éternelle reconnaissance.
Le Pape Victor II marcha sur les traces de son saint prédécesseur. Dès l'année lOoS il tint à Florence un grand concile auquel assista l'empereur Henri le Noir. Victor y confirma solennellement tous les décrets de Léon IX contre les aliénations des biens d'Église, contre la simonie et l'incontinence des clercs, enfin contre l'hérésie de Bérenger. Les mauvais clercs en furent outrés. L'un d'entre eux, c'était un sous- diacre, au moment où le Pape allait célébrer la messe, jeta du poison dans le calice pour le faire périr. Le Pape, ayant voulu lever le calice après la consécration, ne le put; étonné de ce fait étrange il se prosterna devant l'autel avec tout le peuple, pour demander à Dieu de lui en découvrir la cause. Aussitôt l'empoisonneur fut saisi du démon, et le Pape, connaissant son crime, fit enfermer le calice dans un autel avec le sang de Notre-Seigneur, pour le garder à perpétuité avec les reliques; puis il se prosterna de nouveau en prières avec le peuple jusqu'à ce que le sous-diacre fût délivré. C'est Lambert d'Aschaflenbourg, auteur grave et du temps, qui raconte cette merveille *.
Dès avant le concile de Florence le Pape Victor avait envoyé un légat en France, le sous-diacre Hildebrand, pour réprimer la simonie qui ravageait principalement l'Italie
> Lamb., ann. 1053. I.ubbe, t. 9, p. 1079.
et la Bourgogne. Le légat tint un concile dans la province de Lyon. L'évêque de la ville même où se tenait le concile était accusé d'avoir acheté l'épiscopat. Le légat, l'ayant fait comparaître, le pressa de reconnaître humblement sa faute; l'évêque, se voyant dans sa ville et soutenu par le comte du pays, méprisa d'abord les paroles du légat ; mais, quand il vit que le légat et les évêques du concile pensaient sérieusement à le juger selon la rigueur des canons, il se mit à nier hardiment cedont on l'accusait. La discussion de l'affaire n'ayant pu être terminée le premier jour, on la remit au lendemain. L'évêque accusé, craignant la sévérité inflexible du juge, corrompit par argent, pendant la nuit, et les accusateurs et les témoins. Le lendemain il se présenta au concile et demanda fièrement: « Où sont mes accusateurs ? Qu'il paraisse celui qui veut me condamner! » Tous gardaient le silence. Le légat Hildebrand, jetant un profond soupir et s'élant consulté avec les Pères du concile, dit à l'évêque coupable : « Croyez-vous que le Saint-Esprit, dont vous êtes accusé d'avoir acheté le don, soit de même substance que le Père et le Fils? » L'évêque répondit : « Je le crois. » Hildebrand continua : « Dites alors : Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit. » L'évêque commença, mais il ne put jamais nommer le Saint-Esprit, quoiqu'il essayât jusqu'à trois fols. Alors, se jetant aux pieds du légat, il confessa son crime, fut déposé de l'épiscopat, et aussitôt il prononça sans peine le Gloria Pafri entièrement. Saint Pierre Damien et Didier, abbé du mont Cassin, qui rapportent ce miracle, l'avaient ap pris de la bouche même du légat Hildebrand, qui était alors le Pape saint Grégoire VII
Un autre auteur ajoute que cet événement effraya tellement les simoniaques qu'il y eut quarante-cinq évêques qui, se reconnaissant coupables de simonie, renoncèrent d'euxmêmes à leur dignité, outre vingt-sept autres prélats, prieurs ou abbés, qui prirent le même parti. Vimiuien fut élu archevêque d'Embrun et ordonné par Victor II, comme ce Pape le marque dans une bulle où il dé-
» Labbe, t. 9, p. 1080. Petr. Dara.in Ep. ad Nic.,Pap. Paul Bernried, iii Vita Greg. Vil.
de l'fere chr.]
pîore les ravages que la simonie avait faits dans l'Église d'Embrun, dont il paraît que l'archevêque, nommé Hugues, fut celui-là même qui ne put nommer le Saint-Esprit. Lipert de Gap fut aussi déposé dans ce concile, et on lui donna pour successeur un saint moine nommé Arnoul
Saint Hugues, abbé de Cluny, avait assisté au concile dont nous venons de parler; il y avait été témoin du miracle opéré en la personne de l'archevêque d'Embrun, qu'il raconta lui-môme à l'historien Guillaume de Malmesbury. Ce miracle en opéra un autre sur le cœur de ce prélat siraoniaque. Le saint abbé l'emmena avec lui à Cluny, où cet archevêque se fit moine pour réparer les scandales qu'il avait donnés 2.
Saint Hugues invita Hildebrand à venir visiter le monastère de Cluny après le concile en question. Le légat y fut extrêmement édifié de la régularité et de la paix qui régnaient dans cette nombreuse communauté, et où l'on croit qu'il avait été moinequelque temps. Hildebrand alla ensuite tenir un concile à Tours, pour condamner Bérenger dans sa patrie et dans la ville même où il avait tenu une école de ses erreurs.
Ce novateur, dont la doctrine venait d'être proscrite de nouveau par le Pape Victor dans le concile de Florence, ne put se dispenser de comparaître à celui de Tours. Lanfranc, ce zélé défenseur de la présence réelle, n'eut garde de manquer de se rendre à cette assemblée pour y défendre la foi. Il connaissait mieux que personne tous les faux-fuyants de l'erreur, et il était en état d'en démêler tous les sophismes. Bérenger ne put, avec toutes les chicanes de sa dialectique, soutenir la présence d'un si formidable adversaire. Il prit le parti d'abjurer son hérésie, et fit le serment qu'il n'aurait plus sur l'Eucharistie d autres sentiments que ceux de l'Église catijolique ».
L'empereur Henri III avait envoyé des députés au concile de Tours pour se plaindre de ce que Ferdinand I", roi de Castille, prenait la qualité d'empereur, et pour engager
> Petr. Arag. , De Gest. Pontif. Rom. Hist. de l'Égl. yall., 1. 21.— *GuiU. Malm., 1. ». — » Labbe, t,' 9, p. 1081.
le concile à lui défendre, sous peine d'excommunication, d'usurper davantage un titre qui ne lui appartenait pas. Les Pères du concile et le Pape, qui fut consulté, trouvèrent justes les plaintes de Henri, et l'on envoya une dôputation à ce sujet au roi Ferdinand. Ce prince, après avoir pris l'avis des évêques et des seigneurs de ses États, répondit qu'il se soumettait au décret du Si^ége apostolique, et qu'il ne s'arrogerait plus, dans la suite, la qualité d'empereur. Il garda mieux sa parole que Bérenger *.
Comme Eusèbe B runon, évêque d'Angers, était l'ami et le protecteur de Bérenger, (juMl avait fait son archidiacre, le comte d'Anjou fit tenir, quelque temps après, un concile à Angers même, où Brunon, à qui on fit craindre sa déposition, renonça à son erreur, et il parut qu'il le faisait de bonne foi. Il écrivit même à Bérenger pour le porter à la soumission. « Pour nous, lui dit-il, nous avons horreur de ce qui est un sujet de scandale pour toute l'Église; nous aimons mieux opérer notre salutet vivre dans la paix chrétien ne en suivant avec simplicité les paroles de Jésus-Christ. Elles suffisent pour affermir notre foi, ainsi que nous le croyons et que nous savons que le pensent plusieurs personnes qui sont plus habiles que nous. C'est sur ces principes que la dispute a été terminée à Tours, en présence du légat Gérald; c'est sur ces principes que la même contestation a été apaisée, dans la même ville, par le jugement du légat Hildebrand, et qu'ensuite, par ordre de notre prince (le comte d'Anjou), la même erreur a été proscrite dans la petite chapelle dont vous faites mention dans votre lettre. Ce monstre qui, par la méchanceté de quelques personnes, commençait à lever la tête, y fut foulé aux pieds parl'autorité duseigneur archevêque de Besançon et de plusieurs savants hommes. »
Cette lettre de Brunon, évêque d'Angers, nous fait connaître qu'il se tint deux conciles à Tours sur l'affaire de Bérenger et un à Angers. Ce dernier ne fut assemblé qu'en 1062; car une ancienne chronique d'Angers nous apprend que Hugues, archevêque de
< Labbe, t. 9, p. 1081.
Besançon, se trouva cette année à Angers, pour la dédicace qu'il fit de l'église du monastère de Saint-Sauveur, avec les évèques Vulgrin du Mans, Quiriace de Nantes, et Eusèbe Brunon d'Angers
Le légat, croyant avoir mis la foi à couvert par la conversion de Bérenger, ne songea plus qu'à établir la discipline par la réformation des abus qui s'y étaient glissés; en quoi plusieurs évèques de France secondèrent ou même prévinrent son zèle. Maurille, nouvel arcbevèi|iie de Rouen, fut de ce nombre. Il avait succédé, la même année (iOSS), à Mauger, qui déshonorait le siège de Rouen par sa vie scandaleuse et en dissipait les biens par ses prodigalités. 11 y avait élé mis jeune, et l'occupait depuis dix-huit ans, sous les Papes Clément II, Damase II et Léon IX, dont aucun ne voulut lui envoyer le pallium,et,ayant élé plusieurs fois appelé à Rome pour assister â des conciles, il n'obéit point. Le duc Guillaume, son neveu, l'avait plusieurs fois averti de se corriger; enlîn il tit tenir à Lisieux, cette année i0o5, un concile auquel présida Hermenfroi, évèque de Sion, en Valais, légat du Pape Léon IX, avec tous les évèques de la province de Rouen, et Mauger y fut déposé. Le duc lui donna une île, près du Cotentin, où il vécut plusieurs années d'une manière indigne de son caractère, et se noya enfm dans la mer, laissant un fils nommé Michel, qui fut un brave chevalier.
Maurille, qui fut mis à la place de Mauger, était né d'une famille noble au diocèse de Reims et fut élevé dans l'église de la même ville, d'où il passa à Liège et y apprit tous les arts libéraux; ensui te il fui écolàtre de l'église d'Halbersladt, en Saxe, et y vécut honorablement pendant plusieurs années. Puis, touché du désir du ciel et dégoûté du monde, il vint se rendre moine à Fécamp et y demeura longtemps, donnant un grand exemple de vei tu. Mais l'amour de la perfection l'en fit sortir par la permission de l'abbé. Il passa en Italie avec Gerbert, son ami, saint et savant moine, depuis abbé de Saint-Vandrille, et ils menèrent quelque temps la vie érémilique, travaillant de leurs mains.
HISTOIRE UNIVERSELLE tDel054 ài073
L'abbé de Sainte-Marie de Florence étant
venu à mourir, le marquis Boniface, seigneur du pays, donna ce monastère à Maurille, qui, malgré sa répugnance, fut obligé de l'accepter par le conseil des gens de bien, et il y demeura longtemps, faisant observet- la règle de saint Benoît autant qu'il lui était possible ; mais les moines, accoutumés à la licence par son prédécesseur, s'efforcèrent de l'empoisonner. Ainsi, voyant qu'il exposait sa vie sans aucun fruit, il les quitta et revint à Fécamp, où il croyait passer en repos le reste de ses jours, quand il en fut tiré pour être oidonnéarchevèquede Rouen, l'an 1055. La même année il célébra dans sa cathédrale un concile avec tousses suffragatits, en présence du duc Guillaum,e, pour réparer la discipline si déchue sous ses trois prédécesseurs, Hugues, Robert et Mauger. On y traita de la continence des clercs et de l'observation des canons. On croit que c'est le même concile où on dressa une profession de foi porlant que le pain mis sur l'autel n est que du pain avant la consécration, mais qu'alors il est changé en la substance du corps de Jésus- Christ, et de même le vin en son sang, avec anathème contre quiconque attaque cette créance ^.
D'autres conciles se tenaient dans la France méridionale. Le 2S août 1034 on tint à Narbonne un concile de dix évèques, savoir : Guifroi, archevêque de Narbonne, piésident; Bernard de Béziers, Gonihier d'Agde, Rostaingde Lodève, Arnauld de Maguelonne, Frotaire de Nîmes, Guifroi de Carcassonne, Bérenger de Girone, Guifroi de Barcelone et Guillaume d'Albi, avec des députés de Guillaume d'Urgel et de Hugues d'Uzès. L'archevêque procura la tenue de ce concile par la protection du comte Pierre Raimond et du vicomte Béranger ; il y assista un grand nombre d'abbés et de clercs, de nobles et d'autres laïques. Le principal but était de contirmer la trêve de Dieu, et on y fil vingt-neuf canons. On renouvelle donc la défense aux chrétiens de se faire aucun mal depuis le mercredi au soir jusqu'au lundi matin, depuis le premier dimanche de l'A-
t Labbe, liibtiulh. nova, t. 1, p. 27(i-288.
« MabilL, Amlecla, t. 2, p. 401.
de l'fcre chr.)
vent jusqu'à l'octave de l'Épiphanie, depuis le dimanche de la Qtiinquagésime jusqu'à l'octave de Pâques, et pendant lesautres jours de fêle etde jeAne qui sont spécifiés; le tout sous peine d'anathème et d'exil perpétuels. Quiconque voudra bâtir une forteresse vers le temps de la trêve sera obligé de commencer quinze jours auparavant; autrement tous auraient choisi, pour se fortifier, ces temps où on ne pouvait les attaquer.
Les débiteurs qui refusent de payer seront excommuniés et leurs églises interdites jusqu'à ce qu'ils satisfassent. Défense découper les oliviers, parce qu'ils fournissent la matière du saint chrême et du luminaire des églises. Les brebis et leurs pasteurs seront en sûreté, en vertu de la trêve, en tout temps et en tous lieux. Quant aux églises, on observera une entière paix, et il ne sera permis d'y exercer aucune violence, à trente pas à i'entour, ni de rien usurper des biens et des revenus des églises. Les clercs et les moines, les religieuses et ceux qui les accompagnent sans armes seront aussi en sûreté, avec tous les biens des personnes consacrées à Dieu, Défense de piller les marchands et les pèlerins *.
La même a,/née les archevêques Guifroi de Narbonne et Raimbauld d'Arles s'assemblèrent à Barcelone avec Guislebert, autrement Guifroi de Barcelone, Bérenger de Girone et Guillaume d'Aussonne. Ces prélats lurent et confirmèrent dans cette assemblée un décret porté par le comte Raimond contre les usurpateurs des biens de l'Église de Barcelone.
Raimbauld, qui assista à cette assemblée, était delà famille des vicomtes de Marseille. Il professa d'abord la vie religieuse dans le monastère de Saint-Victor, sous le saint abbé Isarne. Il fut ensuite élevé sur le siège d'Arles, et il fonda de ses biens la prévôté de Sainte-Marie de Pignan. Pendant qu'il était archevêque d'Arles on découvrit à Marseille le tombeau de Maximien Hercule, ce cruel persécuteur de la religion chrétienne. Son cadavre, qui avait été bien embaumé, fut trouvé sans corruption dans un cercueil de
* l^bhe, t. 9.
plomb, enfermé dans un autre de marbre blanc. Son nom était écrit en lettres d'or, et l'on y trouva deux vases d'or pleins de baume et de parfums. On jugea à propos de consulter Raimbauld d'Arles sur ce qu'il convenait de faire du corps de cet empereur païen; il fut d'avis que, pour marquer combien on détestait la mémoire de ce cruel tyran, on jetât le tout à la mer; ce qui fut exécuté. C'est ainsi que les habitants de Marseille traitèrent le corps de ce persécuteur, tandis qu'ils rendent les plus grands honneurs aux reliques des saints martyrs, et surtout de saint Victor, que ce tyran avait fait mourir en cette ville *.
Le Pape Victor H, animé par le succès des conciles de 1055, en fit tenir un à Toulouse, le 13 septembre de l'an 1056, et nomma pour y assister, en qualité de ses vicaires, les deux archevêques Raimbauld d'Arles et Ponce d'Aix. Guifroi ou Wifroi, archevêque de Narbonne, s'y trouva avec les évôques Arnold de Toulouse, Bernard de Béziers, Gonthier d'Agde, Bernard d'Agen, Raimond de Bazas, Arnauld de Maguelonne, Elfant d'Apt, Pierre de Rodez, Frotaire de Nîmes, Rostaing de Lodève, Héraclius de Bigorre, c'est-à-dire deTarbes, Bernard de Corainge, Arnauld d'Elne et un autre Arnauld dont le siège n'est pas marqué. On y dressa treize canons, tant pour les provinces de la Gaule que pour celles de l'Espagne ; car la métropole de Narbonne comprenait alors plusieurs évêchés d'Espagne. En voici les principales dispositions.
Si quelque évêque ordonne pour de l'argent un évêque, un abbé, un prêtre, un diacre ou quelque autre clerc, il sera en danger de perdre l'épiscopat, et celui qui aura été ordonné ainsi sera déposé. Défense d'ordonner un évêque, un abbé, un prêtre avant l'âge de trente ans, et un diacre avant l'âge de vingt-cinq ans. Il faut avoir égard à la piété, à la science de ceux qu'on ordonne, et ne faire les ordinations que dans les temps marqués. Défense de recevoir de l'argent pour la dédicace des églises. Défense aux clercs et aux moines d'acheter un évêché ou
< Çfiron. Noval,, apud Dachesne.
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une abbaye, et aux comtes de les leur vendre, sous peine d'excommunicalion. Si quelqueclerc se fait moine pour avoir uneabbaye, qu'il demeure moine et qu'il ne soit jamais promu à la dignité à laquelle il aspirait. Les abl)és fourniront aux moines le vivre et le vêtir selon la règle de saint Benoît ; mais aucun moine ne possédera de prévôté sans l'agrément de son abbé. Les abbés et les moines qui n'observeront pas ces décrets seront corrigés par leurs évêques. Défenses aux prêtres, aux diacres et aux autres clercs, d'avoir des femmes ou des concubines, sous peine de déposition et d'excommunicalion. Défenses, sous peine d'excommunication, aux laïques, de posséder des abbayes, des archidiaconés, des prévôtés et d'autres charges ecclésiastiques, comme de sacristain et d'écolâtre. Les églises payeront aux évêques et aux clercs les droits accoutumés. On avertit les adultères et les incestueux de se corriger, en vue de l'obéissance qu'ils doivent à Dieu, à saint Pierre, au Pape Victor et au concile, et l'on déclare excommuniés ceux qui ont quelque société avec les excommuniés
Wifroi, archevêque deNarbonne, qui était à ce concile, pouvait trouver sa condamnation dans plusieurs des canons qui y furent dressés; mais c'était un prélat endurci au crime et qui scandaUsait depuis longtemps l'Église par ses violences. Il était alors en guerre avec Bérenger, vicomte deNarbonne, son beau-frère, et, non content d'employer les armes matérielles, il avait excommunié le vicomte et la vicomtesse et avait jeté un interdit sur toutes leurs terres. Le vicomte présenta à ce concile une requête fort longue et fort vive contre cet archevêque. Il y disait en substance : « Du temps de l'archevêque Ermengaud, mon oncle, l'archevêché de Narboime était le meilleur qu'il y eût de Rome jusqu'en Espagne. Il était riche en terres et en châteaux, l'église pleine de livres et d'argenterie; les chanoines y faisaient l'office régulièrement aux heures. Cet archevêque étant mort, Wifroi, comte de Cerdagne, dont J'avais épousé la sœur, vint à
t Labbe, t. 9, p. 1084.
Narbonne, et proposa à mon père, à ma mère et à moi, de faire avoir cet archevêché à son fils, qui n'avait encore que dix ans, promettant une somme de cent mille sous à pai tager entre mon père et le comte de Rodez. Mon père et ma mère ne le voulurent poii)t; mais je me séparai d'eux sur ce sujet, touché de l'alliance si proche et de la feinte ami lié, jusqu'à menacer de les tuer s'ils ne se rendaient à mon avis. Mon père, me voyant si passionné, acquiesça; Wifroi paya les cent mille sous; nous donnâmes l'archevêché à son fils, et ilnous fit serment, prenant Dieu à témoin, que, s'il était notre archevêque, comme il l'est, ni nous, ni les nôtres, ni l'archevêché n'en souffririons aucun dommage.
« Mais quand il a été établi dans le siège et plus avancé en âge, loin d'être mon protecteur, commej'espérais, ils'estélevé conire moi comme un démon; il m'a donné des sujets d'indignation, bâtissant des châteaux, venant contre moi avec une grande armée, et m'a fait une guerre cruelle, où environ mille hommes ontété tués de part et d'autre. Alors il a ôté à Dieu et à ses serviteurs les châteaux et les terres de l'Église et des chanoines, pour les donner au démon et à ceux qui portaientles armes pour lui, en sorte que les laïques qui possèdent ces biens les tiennent comme leur patrimoine. Cependant Éribald, évôque d'Urgel, étant venu à mourir, notre archevêque acheta cet évêché pour Guillaume, son frère, moyennant cent mille sous; de quoi j'aurais été fort content si je n'en avais pas souffert; mais, pour payer cette somme, l'archevêque a épuisé le trésor de son Église; il a pris les croix, les châsses des reliques, les patènes d'or et d'argent, et les a envoyées en Espagne à des orfèvres juifs. Il a enlevé les livres, les chapes, les dalmatiques et les autres ornements, et dissipé le clergé, en sorte qu'il n'y reste que des misérables, réduits à la mendicité. Enfin, ce qui est le plus honteux, il s'est mis sous la protection de la comtesse d'Urgel, prêtant serment entre ses mains; ce qui l'a rendu trèsodieux, non-seulement à moi, mais à tous les nobles du pays. »
Après ce début Bérenger expose dans sa requête, que Wifroi avait assemblé un con- •
de l'ère chr.J
cile où il avait excommunié tous ceux qui prendraient les armes dans la suite, mais que, nonobstant cette excommunication, ce prélat lui avait fait une nouvelle guerre, où plusieurs églises et même des reliques avaient été brûlées; que, la médiation des évêques ayant établi la trêve de Dieu entre l'archevêque et lui Bérenger, l'archevêque l'avait violée par plusieurs attentats qu'il rapporte; que, pour un différend qu'il avait eu avec son archidiacre, il avait fait enlever de Narbonne les corps des saints Just et Pasteur, pour les placer dans une église de campagne; que la vicomtesse, sœur de l'archevêque, l'ayant conjuré en vain de rendre les saintes reliques à la ville de Narbonne, elle les avait fait enlever de la campagne et reporter à la ville ; que, pour ce sujet, l'archevêque les avait excommuniés, lui et sa femme, et avait jeté sur leurs terres un si cruel interdit qu'il avait défendu de baptiser les enfants et d'enterrer les morts; que, s'ils n'avaient autant de crainte de Dieu qu'ils en ont, ils mépriseraient l'excommunication d'un scélérat coupable de tant de crimes et condamné par le Pape Victor dans un concile de cent vingt évêques, d'un simoniaque qui a vendu tous les ordres sacrés, el qui a fait payer jusqu'à la dernière obole le prix de l'ordination aux évêques qu'il a ordonnés dans la vicomté de Narbonne, et qu'on pouvait en demander des nouvelles à l'évêque de Lodève et à celui d'Elne, qui étaient présents.
Bérenger finit ainsi cette requête : « J'adresse cette plainte à vous et à Dieu, et je demande justice. Si je ne l'obtiens pas je me soucierai peu de son excommunication, je ne garderai plus aucune trêve dans l'étendue de mes terres et je n'aurai plus recours au jugement du Pape. J'adresse la même requête au légat du Pape, aux évêques et aux abbés. Je voulais m'adresser au concile d'Arles ; mais, cela ne m'ayant servi de rien, j'ai eu recours avec plaisir an Pape. Je le prie, au nom de Dieu el de saint Pierre, de m'absoudre de cette excommunication et de me réconcilier avec mon archevêque. J'irai volontiers à Rome faire Jes satisfactions convenables; mais, pour lui,
il n'ira jamais qu'on ne l'y conduise lié *. »
Cette plainte du vicomte de Narbonne nous donne une idée bien affligeante de l'état où l'Église était dans la Gaule narbonnaise ; on n'y rougissait plus de la simonie et les prélatures étaient comme à l'encan. Wifroi avait été excommunié dans le concile de Florence par le Pape Victor; mais, malgré cette excommunication, il se maintenait dans son siège et il assistait à des conciles oii l'on faisait des canons contre la simonie, tandis qu'on n'avait pas le courage de punir les évêques qui y assistaient. Par ces faits et d'autres on voit combien il était nécessaire que l'autorité souveraine du chef de l'Église se déployât dans toute son étendue et dans toute sa vigueur pour déraciner de si énormes abus ; on voit combien il était nécessaire, pour le bien de l'Église et de l'humanité, que le Pape se transportât lui-même sur les lieux comme saint Léon IX, ou qu'il y envoyât des légats intrépides et incorruptibles, comme le cardinal Hildebrand; car bien souvent les plus coupables étaient eux-mêmes juges.
Wifroi ou Guifroi de Narbonne fut enfin excommunié et déposé par saint Grégoire VII, qui ôta ce scandale de l'Église de France.
L'Allemagne obtint, en 1055, un évêque digue et capable de seconder les Papes dans la restauration de la discipline ecclésiastique : c'était saint Annon, archevêque de Cologne. Il naquit dans la haute Allemagne, d'une famille médiocre, mais honnête. Sun oncle, chanoine de Bamberg, l'y emmena et l'y fit étudier avec tant de succès qu'il gouverna l'école de cette église. Sa réputation s'étant étendue jusqu'à l'empereur Henri le Noir, il le fit venir auprès de lui, lui donna le premier rang dans ses bonnes grâces entre tout le clergé de sa cour, et le fit prévôt de Goslar, qui était une place de faveur. Annon s'attira l'amitié du prince et de tous les gens de bien par son pur mérite, sa doctrine, son amour pour la justice et sa liberté à la soutenir. Il avait aussi les avantages du dehors, la taille belle, de la bonne mine, de la facilité à parler; il savait se passer, au besoin, de nourriture et de sommeil, et avait toutes les dispositions naturelles à la vertu.
> Labbe, t. 9 p. 1254.
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Hermann II, archevêque de Cologne, étant mort, l'empereur choisit Annon pour lui succéder et lui donna le bâton et l'anneau pastoral ; mais il ne fut pas reçu à Cologne sans contradiction, et quelques-uns nele trouvaient pas d'une naissance assez relevée pour remplir un siège qu'avait occupé saint Brunon, frère de l'empereur Olhon le Grand. Toutefois la volonté de l'empereur l'emporta, et Annon fut sacré solennellement le 3 mars 10S5. Sa conduite justifia le choix de l'empereur, et bientôt il se distingua entre tous les seigneurs du royaume par sa vertu autant que par sa dignité. Il s'acquitta également bien de ses devoirs dans l'Église et dans l'État, et porta pour le moins aussi loin que ses prédécesseurs la dignité extérieure du siège de Cologne. Cependant il n'en avait pas moins d'application aux exercices spirituels. Il jeûnait fréquemment; il passait en prières la plupart des nuits et visitait les églises nupieds, suivi d'un seul domestique. Il faisait quantité d'aumônes et de grandes libéralités aux clercs, aux moines et aux pèlerins. Il oe laissa aucune communauté dans son diocèse qu'il n'eût gratifiée de terres et de pensions ou de bâtiments, et il passa pour constant que, depuis la fondation de l'Église de Cologne, jamais évêque n'en avait tant augmenté les biens et la dignité.
Il rendait la justice à ses sujets avec une droiture parfaite. Il prêchait avec tant de force qu'il tirait des larmes de ceux dont les coeurs étaient les plus durs, et à tous ses sermons l'église retentissait des gémissements du peuple. Il fonda à Cologne deux monastères de chanoines, et en divers lieux trois de moines, dont le plus fameux fut celui de Siegberg. Mais, voyant que la discipline était extrèmementrelâchée par toute l'Allemagne, il craignait que les grandes dépenses qu'il faisait pour ces fondations ne fussent mal employées. Allant à Rome pour des affaires d'État, il passa au monastère de Frutare, en Lombardie, où il admira la régularité des moines, et il en emmena quelques-uns, qu'il mit à Sieghcrg. A son exemple les autres évêques d'Allemagne réformèrent la plupart des monastères par des moines qu'ils tiièrcnt de Gorzc, de Cluny, de Siegberg et d'autres
lieux. Pour lui, il respectait tellement les moinesdeSiegbergqu'illeur obéissait comme à ses maîtres, les servait de ses propres mains et, quand il était avec eux, il gardait exactement le silence et leurs autres observances.
Avec cette humilité religieuse Annon montra la vigilance et la fermeté d'un saint évêque, môme à l'égard de l'empereur, qui le choisit pour son confesseur. Ce prince ne se revêtait jamais de ses habits impériaux sans s'être auparavant confessé. Un jour de solennité, où il était obligé dé paraître en public avec les marques de sa dignité, il se confessa à Annon. Le saint évêque, qui, dans le tribunal de la Pénitence, était plein de douceur pour les pauvres, montra une fermeté inflexi'nle à l'égard de l'empereur; il l'obligea à recevoir la discipline pour pénitence, et il ne lui permit pas de porter ce jour-là la couronne, à moins qu'il n'eût distribué de ses mains, aux pauvres, trente-trois livres d'argent, c'est-à-dire la valeur de soixante-six marcs. Il était persuadé que les péchés des grands, étant communément plus scandaleux, sont aussi plus graves et doivent être punis avec plus de sévérité. L'empereur, loin de lui en savoir mauvais gré, l'estima davantage d'avoir préféré son devoir à la politique et au respect humain'.
Mais Henri lll ne put profiter longtemps des sages conseils d' Annon. Il avait invité le Pape Victor II, son ancien ami et son parent à venir le trouver en Saxe, et le reçut à Gos. lar, où il cêlénra la fêle de la Nativité de la Vierge, le 8 septembre 1056; la plupart des seigneurs de son royaume s'y trouvèrent. L'empereur passa ensuite à Bothfeld, où il tomba malade d'affliction des calamités publiques; une de ses armées venait d'être entièrement défaite par les Slaves. Il demanda pardon à ceux qu'il avait offensés, pardonna à ceux qui avaient mérité son indignation, rendit les terres qu'il avait usurpées, et fit confii mer par le Pape, par les évêques et les seigneurs présents, l'élection de son fils Henri, reconnu roi et couronné à Aix-la- Chapelle le 21 juin 1034. Enfin il mourut après sept jours de maladie, le S oclcbre,
' Lamb. Schaff. , ann. 1075. Surius, 4 décembre.
de l'ère clir.]
âgé de trente-huit ans, dont il avait régné dix-sept comme roi et quatorze comme empereur. Il semblait avoir appelé ce qu'il y avait de plus grand dans l'empire pour assister à sa mort; car, outre le Pape, lepatriarche d'Aquilée y était présent, l'évêquedeRatisbonne, oncle de l'empereur, etuneinfinilé d'autres seigneurs ecclésiastiques et laïques. Son corps fut porté à Spire et enterré près de son père et de sa mère, dans l'église Notre- Dame, qu'il avait bâtie, mais qui n'était pas encore achevée
A la mort de ce prince, l'Allemagne se trouvait dans une situation fâcheuse. C'était moins un royaume compacte qu'une fédération de peuplades et de princes. Peu unie au dedans elle était menacée au dehors, d'un côté par les Hongrois et les Slaves, de l'autre par le comte Baudoin de Flandre et le duc Godefroi de Lorraine, que le défunt empereur avait indisposés tous deux contre lui. Dans des conjonctures pareilles ilaurait fallu à l'Allemagne un prince dans la maturité de l'âge et de l'esprit, capable de la pacifier au dedans et de la faire respecter au dehors. L'empereur mourant aurait dû se rappeler le noble exemple du vieil Othon de Saxe, qui renvoie la couronne d'Allemagne à son rival Conrad de Franconie, et de Conrad de Fi anconie, qui, au lit de la mort, la fait porter à son rival Henri de Saxe. Dans des conjonctures pareilles, faire élire pourchef de l'Allemagne fédéralive un enfant de cinq ans, c'était une faute énorme ; c'était une cause première de tous les malheurs que nous verrons se succéder en Allemagne.
La faute une fois commise, tout ce que pouvait la sagesse humaine, c'était d'en prévenir ou d'en atténuer les suites. C'est ce que fit le Pape Victor II. Par la mort de l'empereur, qui lui avait reccommandé son jeune fils, il se trouvait à la tête de l'Église et de l'empire. Victor ne fut point au-dessous de sa position ; il pacifia le royaume autant que possible, réconcilia le comte Baudouin de Flandre et le duc Godefroi de Lorraine avec le jeune roi et sa mère, l'impératrice Agnès, et reprit enfin le chemin d'Italie.
Ce qui avait indisposé contre le défunt em-
• Lamb , uiio. 1056.
pereur le duc Godefroi de Lorraine, et par suite le comte de Flandre, était ceci. Godefroi avait accompagné à Constantinople son frère le légat Frédéric ; mais, avant le retour des légats, Godefroi était revenu en Italie et y avait épousé en secondes noces Béatrix, veuve de Boniface, marquis de Toscane ; par ce mariage il joignait au duché de Lorraine le duché de Toscane, avec une partie considérable de la haute Italie, et devenait un des plus puissants princes. L'empereur Henri le Noir en eut peur, et dans son dernier voyage de Lombardie il essaya de s'emparer de sa personne ; mais Godefroi ne donna point dans le piège ; seulement sa femme Béatrix allatrouverl'empereur, pour se justifier ainsi que son mari. L'empereur la retint prisonnière. Alors Godefroi, quittant l'Italie, revint en Lorraine, où, de concert avec Baudouin de Flandre, il leva une armée pour attaquer l'Allemagne, ce qui obligea l'empereur à revenir promptement.
Le duc Godefroi de Lorraine eut de sa première femme une fille, la bienheureuse Ide. Elle fut mariée à Eustache II, comte de Boulogne, et en eut trois enfants, Eustache, Godefroi et Baudouin. Elle ne voulut pas souffrir qu'une autre femme les allaitât ; elle disait que, puisqu'elle était leur mère, elle devait être leur nourrice ; mais elle s'appliqua encore plus à leur donner une sainte éducation, et elle eut la consolation de voir que le Seigneur versait sur eux ses bénédictions. Eustache, l'aîné de ses enfants, eut le comté de Boulogne ; Godefroi devint duc de Bouillon et de la basse Lorraine, et ensuite roi de Jérusalem, aussi bien que Baudouin, son frère. La bienheureuse Ide mourut au commencement du douzième siècle; elle est honorée le 13 avril. Elle avait fondé trois monastères'. Godefroi. son père, montra aussi beaucoup d'affection pour l'état monastique. Voyant avec douleur que les chanoines qui desservaient l'église de Saint- Dagobert de Stenai y faisaient l'office avec négligence, il le donna à l'abbé de Gorze, qui y mit des moines. Le même prince plaça aussi des moines de Saint-Hubert à Bouillon, dont il était seigneur, et il les dota. C'était
» Acta SS., 13 avril.
un prince d'une grande piété, et il ne pouvait se rappeler le souvenir de ses pécliés sans verser des larmes. Il garda la continence avec sa seconde femme Béatrix.
Les légats du Pape saint Léon IX étant arrivés en Italie à leur retour de Conslantinople, chargés des présents de l'empereur Constantin Mouomaque, tant pour eux que pour saint Pierre, Trasimond, comte de Téate, les arrêta comme ils passaient par ses terres, les garda quelque temps et les relâcha enfin, après leur avoir ôté tout ce qu'ils apportaient. Le cardinal Frédéric de Lorraine, l'un des trois légats, apprit, de plus, que l'empereur Henri lui en voulait beaucoup, qu'il avait même écrit au Pape de se saisir de sa personne et de le lui envoyer, à cause de son frère Godefroi, duc de Lorraine et de Toscane, qu'il regardait comme son plus grand ennemi. Pour éviter son indignation Frédéric se retira au mont Cassin où il fut reçu par l'abbé Richer et embrassa la vie monastique. Richer étant mort l'an 10S5, Pierre, doyen du monastère, vieillard vénérable, fut élu par les moines ; mais le Pape Victor II, peu satisfait que cette élection eût été faite sans sa permission, envoya le cardinal Humbert au mont Cassin pour s'en informer ; à quoi il y avait d'autant plus de raison que le nouvel abbé devait être consacré par le Pape même. Le cardinal étant donc entré dans le chapitre et ayant exposé l'objet de sa commission, les anciens protestèrentque, suivant la règle et la concession du Saint-Siège, l'élection de leur abbé n'appartenait à homme vivant qu'aux moines, que Pierre avait été élu canoniquement et malgré lui, et qu'ils n'en recevraient point d'autre par l'autorité de qui que ce fût. Le cardinal, ayant écouté leurs raisons, n'y trouva rien à redire et sortitdu chapitre; mais, pendantlanuit, quatre moines imprudents ameutèrent les domestiques et les fermiers du monastère, qui vinrent le matin, avec grandes menaces et en armes, demander celui qui voulait déposer leur abbé, ils se seraient même portés à quelques violences si l'abbé n'était sorti pour leur faire entendre raison ; il leur dit à la fin : a Jusqu'à présent personne n'aurait pu i Ui'ciilcvcr celte abbaye, mais vous me l'avez I
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arrachée aujourd'hui par votre sottise. » En effet le cardinal se disposait à partir tranquillement; mais, quand il apprit la cause du tumulte, il assembla toute la communauté et se plaignit de l'injure faite à un envoyé du Siège apostolique aux portes mômes de Rome. Les moines qui n'étaient pas du complot protestèrent, de leur côté, que celte injure leur était commune, et qu'ils ne voulaient plus d'un abbé qui semblerait élu, non par eux, mais par les paysans du monastère. Le cardinal insistant pour connaître les auteurs du tumulte, les quatre moines se prosternèrent sur le pavé, confessèrent leur faute et furent mis en pénitence. Pierre, de son côté, assura secrètement le cardinal qu'il quitterait volontiers l'abbaye, pourvu qu'on lui assignât un lieu où il ptit demeurer d'une manière convenable.Trois jours après il déposa, en effet, sur l'autel le bâton pastoral devant tous les frères. Le lendemain, le cardinal Humbert ayant fait assembler le chapitre, on élut d'une voix unanime le moine Frédéric, le 23 mai 1057. Il alla aussitôt enToscane trouver le Pape, qui, de cardinaldiacre, le fit prêtre du titre de Saint-Chrysogone, puislui donna labénédiction abbatiale. Frédéric lui avait déjà fait connaître la conduite de Trasimond, comte de Téate, et le Pape avait forcé ce seigneur, par l'excommunication, à réparer son injustice et à rendre aux légats ce qu'il leur avait enlevé. Ayant donc pris congé du Pape Victor en Toscane, Frédéric revint à Rome prendre possession de son titre de Saint-Chrysogone. Il n'y avait pas séjourné un mois quand on y reçut inopinément la nouvelle suivante*.
Le Pape Victor II était mort assez jeune en Toscane, le 28 juillet 1037. C'était un Pape digne degouverner plus longtemps l'Église. On a retrouvé de lui une bulle remarquable, du 29 octobre 1056; Victor II y confirme tous les privilèges de l'archevêque de Hambourg et deBrême, qui étaitalorsAdalbert. Ces privilèges consistaient principalement en ce que cetarchevêque étaitlégatdu Saint-Siège pour tous les pays sepleatriouaux. Victor II lui réservait expressément l'ordination de tous les
< Lùoii d'Ostie, Chion. Cass., I. 2, c. 88, S9, l)., dt,
de l'ère chr. )
pays du Nord, nommément de la Suède, du Danemark, de la Norwége, de l'Islande, du Scridevinum et du Groenland. C'est la première fois que nous trouvons l'Islande et le Groënland comptés au nombre despayschrétiens. Comme l'Islande n'est pas loin de l'Amérique, que le Groënland y communique même par terre, on s'explique tout naturellement les traces et les traditions altérées de Christianisme qu'on découvrit plus tard parmi les populations. L'empereur HenrillI vivait encore quand Islef, élu évêque par les Islandais, vint à sa cour et lui offrit un ours blanc. Henri recommanda au Pape Victor l'évèque élu d'Islande. Le Pape l'adressa à l'archevêque Adalbert, en lui recommandant de le sacrer le jour de la Pentecôte, dans la confiance que le premier évêque d'Islande, étant sacré le jour où l'Esprit-Saint descendit sur les apôtres, recevrait des grâces plus abondantes pour consolider le nouvel évêché.
Adalbert sacra lenouvel évêque au jour prescrit par le Pape, et Islef, retourné en Islande, fixa son siège à Skalholt et y opéra beaucoup de fruits jusqu'à sa mort, en 1080 *.
La nouvelle inattendue de la mort du Pape ayant été promptement apportée à Rome par Boniface, évêque d'Albane, plusieurs Romains, tant du clergé que des citoyens, vinrent trouver le cardinal Frédéric et le consultèrent sur le choix qu'ils devaient faire d'un Pape. Ils passèrent en délibérations le reste du jour, la nuit entière et le jour suivant, et enfin Frédéric leur nomma cinq sujets qu'il connaissait les plus dignes entre ceux qui étaient en ces quartiers-là: c'étaient Humbert, évêque de Sainte- Rufine ; Jean, évêque de Velletri ; l'évèque de Pérouse, l'évèque de Tusculum et le sous-diacre Hildebrand. Les Romains déclarèrent qu'aucun de ceux-là ne leur paraissait convenable et qu'ils le voulaient élire lui-même ; à quoiil répondit qu'il n'en serait que ce qui plairait à Dieu. Quelques-uns voulaient attendre le retour de Hildebrand, qui était demeuré en Toscane, où il avait suivi le Pape Victor ; mais les autres jugèrent qu'il ne fallait point différer et vinrent dès le grand matin trouver le cardinal
* I^^ Papes allemands, t. 2, p. 24C. Liliengren, t. I, p. ii'é. lliirQui vakn, IlafiiicD, 1778, 8, p. 1&.
Frédéric à Saint-André de Pallare, où il logeait. Ils l'en tirèrent par force et le conduisirent dans l'église de Saint-Pierre aux Liens, où ilsl'élurent Papeet le nommèrent Etienne, parceque c'étaitlafêtedesaintÉtienne, Pape, le second jour d'août, ensuite ils le conduisirent au palais patriarcal de Latran, suivi de toute la ville, avec des acclamations de joie. Le lendemain, qui était un dimanche, tous les cardinaux, le clergé et le peuple vinrent dès le grand matin le prendre pour le conduire à Saint-Pierre, où il fut sacré avec une allégresse publique.
Comme il n'y avait pas d'empereur dans ce moment-là no n'attendit pas son assentiment. Le roi de Germanie, comme tel, n'avait pas plus à voir dans l'élection du Pape que les rois de France, d'Angleterre, d'Écosse, d'Espagne ou de Hongrie : ce n'était que l'empereur d'Occident qui y avait un certain droit, comme défenseur armé de l'Église romaine. Celte observation si simple, s'ils avaient voulu la faire, aurait épargné bien des réflexions inutiles à la plupart des historiens modernes.
Le nouveau Pape Étienne IX demeuraquatre mois à Rome et y tint plusieurs conciles pour empêcher principalement les mariages des prêtres et des clercs et les mariages incestueux entre parents. Il chassa tousceux du clergé qui avaient été incontinents depuis la défense du Pape saint Léon IX. Quoiqu'ils eussent quitté leurs femmes et embrassé la pénitence, il voulut qu'ils sortissent du sanctuaire pouruntempsetn'eussent plus d'espérance de pouvoir célébrer la messe. Le Pape retourna au mont Cassin à la Saint-André et y passa deux mois et plus, jusqu'à la fête de sainte Scholastique, dO février. Là il s'appliqua particulièrement à bannir le vice de propriété qui, depuis plusieursannées, s'était insensiblement glissé dans ce monastère. Il avait gardé le titre d'abbé; mais, étant tombé dangereusement malade vers Noôl et croyant mourir, il lit élire pour son successeur le moine Didier, de l'illustre famille des princes de Bénévent, qui fut aussi Pape sous le nom de Victor III ».
iLéoQ d'Ostie,
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Etienne IX, connaissant le mérite de saint Pierre Damien, le tira de sa solitude elle lit évêque d'Oslie et le premier des cardinaux, comme très-digne de l'épiscopat et très-nécessaire aux affaires de l'Église. Le Pape, les évôques et tous ceux qui aimaient l'Église en jugeaient ainsi; mais Pierre ne pouvait se résoudre à quitter sa retraite et résistait de tout son pouvoir. Il fallut en venir à le menacer d'excommunication s'il s'obstinait davantage, et le Pape, lui prenant la main, lui donna l'anneau et le bâton pastoral pour marque qu'il épousait l'Église d'Ostie; mais il se plaignit toujours delà violence qu'onlui Bvait faite, ne cherchant qu'à se décharger de l'épiscopat.
Le nouveau cardinal-évêque d'Ostie adressa aux autres cardinaux-évêques une fort belle lettre, dont voici la substance : « Les sentinelles placées autour du camp ou sur les tours de lacité, au milieu d'une nuit profonde, s'adressent de temps en temps la parole pour se tenir éveillées et sur leurs gardes. Appelé malgré moi parmi les sentinelles placées devant le camp de l'Église, je vous écris, vénérables Pères, ou plutôt je vous étourdis par un style grossier comme par une voix rauque, non pour vousfaire abandonner le sommeil , puisq ue vous veillez avec courage, mais pour me réveiller plutôt moi-même, assoupi que je suis dans la torpeur de la paresse ; car nousapprenonssouventmieuxen enseignant, et nous nous contraignons, par notre propre bouche, à exécuter ce que nous inculquons aux autres. Vous voyez le monde qui penche fers sa ruine ; plus il approche vers sa fin, i)lus il se charge de forfaits. La discipline de l'Église est presque partout négligée ; on ne rend point aux évôques le respect qui leur est dû ; on foule aux pieds les canons et on ne travaille qu'à satisfaire la cupidité. Au milieu de ce naufrage de l'univers, parmi tant de gouffres de perdition, un port unique reste ouvert, l'Église romaine, la barque du pauvre pécheur, qui arrache aux flots et à la tempête tous ceux qui s'y réfugient avec sincérité, et les transporte sur le rivage du salut et du repos. Aussi cette Église a-t-elle des prérogatives plus excellentes que tonifs les autres de la terre f[ a-t-elieélé fondée d'une
manière mystérieuse. Ainsi, pour ne parler que de l'église de Latran, distinguée par le nom du Sauveur, qui est le chef de tous les élus, elle est la mère et le sommet de toutes les églises de l'univers. Cette église a sept cardinaux-évêques, à qui seuls, après le Pape, il est permis de célébrer les divins mystères sur cet autel. En quoi s'accomplit évidemment cet oracle de Zacharie : a Voici la pierrequej'ai placée devant Jésus, et sur cette pierre unique il y aura sept yeux *. » Cette pierre est, sans aucun doute, celle dont le vrai Jésus a dit : « Et sur celte pierre je bâtirai mon Église. » Cette pierre a donc sept yeux, parce que cette église est ornée des sept dons de l'Esprit-Saint, par lesquels, resplendissant d'une manière inextinguible, comme le chandelier d'or, elle dissipe les ténèbres de l'ignorance et illumine les intelligences humaines pour contempler le Soleil de justice. De quoi le même prophète a dit : «Je regardai, et voilà un candélabre tout d'or, avec une coupe par-dessus, et sept lampes autour de la coupe *. » Ce mystère a été expliqué au bienheureux Jean, quand il lui fut dit dans l'Apocalypse : « Voici le mystère des sept étoiles que vous avez vues en ma main droite, ainsi que les sept chandeliers d'or. Les sept étoiles sont les anges des sept Églises, et les sept chandeliers sont ces sept Églises mêmes. I)
« C'est donc par ces sept membres principaux, comme par des bras de miséricorde, que l'Église catholique embrasse tout l'univers, et qu'elle réchauffe et protège dans le sein de sa piété maternelle tous ceux qui veulent être sauvés, Jésus, le souverain Pontife, y associe toute son Église dans l'unité du sacrement, afin qu'on croie avec raison qu'il n'y a qu'un Pontife et qu'une Église. Aussi est-il dit dans le prophète : * Voici un homme, l'Orient ou le Levant est son nom ; car il se lèvera de dessous lui et il bâtira le temple du Seigneur ; oui, il bâtira le temple du Seigneur, il portera le diadème de gloire, il s'assiéra et dominera sur son trône, et il seraenmôme temps prêtre ou pontife sursoL» trône. »
1 Zacli., 3, 9. — *ia., 4, 2.
de l'ère cbr.]
CATiiOLlUUE.
« C'est pourquoi, mes frères, puisque nous sommes comme les sept yeux sur la pierre unique, et que, par notre dignité, nous portons l'image des sept étoiles et des sept anges, voyons, resplendissons, annonçons aux peuples les paroles de vie, non-seulement par la voix, mais encore par les mœurs. Comme c'est au palais de Latran qu'on afflue de toutes les parties de l'univers, c'est là que doit se trouver le modèle parfait de bonne vie. Considérons bien ce que dit l'Apôtre : «Celui qui désire l'épiscopat désire une bonne œuvre, » montrant par là que le pontife n'est qu'un homme de bonne œuvre ; car il ne dit pas: « Celui-là désire une bonne dignité, mais une bonne œuvre ; » comme s'il disait : Qui aspire à l'épiscopat sans opérer le bien cherche un vain nom sans la réalité de la chose. L'épiscopat ne consiste donc point dans la pompe extérieure, la magnificence des habits, l'or et les fourrures précieuses, les chevaux fringants, la nombreuse suite de cavaliers armés ; mais dans la pureté de la vie et dans l'exercice de toutes les vertus.
« L'Apôtre ajoute : o II faut que l'évêque soit irrépréhensible. » Par où il veut dans l'évêque une perfection telle qu'il le suppose presque au-dessus de la nature; car qui estce qui, étant dans la chair, vivra avec tant de circonspection qu'il ne fasse jamais rien de répréhensible? Malheur donc à ceux qui, menant une vie blâmable, se rendent encore plus criminels en désirant une place où on doit vivre sans reproche ! Tels sont ceuxqui, oubliant leur patrie, suivent les armées des rois dans les pays barbares et inconnus. L'amour des dignités périssables a plus de pouvoir sur eux que la promesse des récompensescélestes, et, pour obtenir à la fin le pouvoir de commander, ils se soumettent à une dure sujélion.Il leur coûterai tmoinss'ilsdonnaient une fois de l'argent pour acheter ces dignités; car, comme il y a trois sortes de présents, il y a trois sortes de simonie : celle de la main, en donnant de l'argent, celle des services, celle de la langue par les flatteries. Or ceux qui suivent ainsi les princes dans leurs voyages commettent toutes les trois. » Saint Pierre Damien termine sa lettre en exhortant
ses frères, les cardinaux-évôques, à se montrer en tout les modèles des évèques, des prêtres et des fidèles, qui ne cessaient d'affluer à Rome et au palais de Latran
Le Pape Étienne IX avait résolu de ne point quitter de sa vie l'abbaye du mont Cassin; c'est pourquoi, ayant approuvé l'élection du moine Didier, il ne changea pas le dessein qu'il avait pris de l'envoyer comme son légat près de l'empereur de Constantinople ; mais ilordonnaque,si Didier revenait de ce voyage, lui vivant, il lui donnerait le gouvernement de l'abbaye; si le Pape mourait avant le retour de Didier, celui-ci serait reconnu abbé sans difficulté. Le Pape envoya avec lui Étienne, cardinal, et Mainard, depuis évêque de Sainte-Rufine; les chargea de lettres pour l'empereur de Constantinople, qui était dès lors Isaac Comnène, et leur recommanda de revenir au plus tôt, après avoir accompli leur légation.
C'était au commencement de l'année 1038.
Le Pape Étienne IX avait confirmé tous les décrets de ses deux prédécesseurs contre la simonie et l'incontinence des clercs ; il avait interdit pour jamais la célébration de la sainte messe aux prêtres mariés, même lorsqu'ils seseraientséparés de leurs femmes, ne les admettant qu'à la communion dans le sanctuaire, aprèsune pénitence convenable. Nulle part peut-être l'incontinence et la simonie ne faisaient plus de ravages que dans la ville et le diocèse de Milan par la négligence et la coupable connivence de Gui ou Widon, archevêque de cette ville. Ce prélat avait succédé à Héribert, l'an 1046. Le peuple avait proposé quatre prêtres de l'église métropolitaine, entre autres Anselme, depuis évêque de Lucqiies et Pape, pour en élire un, et Gui ou Widon était proposé par une partie de la noblesse ; mais il termina le différend en donnant de l'argent à l'empereur Henri m, qui le mit en possession de l'archevêché. Il parut clairement combien il était odieux dès la première messe pontificale qu'il célébra dans la grande église ; cai tout le clergé et le peuple le laissèrent seul à l'autel. Toutefois il demeura dans le siège de
1 L. 2 epist. 1 .
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Milan et le tint pendant deux ans. Dans sa miséricorde Dieu suscita dans cette Église plusieurs saints personnages, qui comljattirent ces énormes scandales avec tant de zèle et de dévouement, que quelques-uns en souffrirent le martyre. Les principaux étaient saint Anselme et saint Ariald. Anselme, d'abord chanoine de Milan, ensuite évèque de Lucques après son oncle Anselme, qui devint Pape sous le nom d'Alexandre II, naquit à Milan, d'une famille noble. Nous lui verrons, comme évèque de Lucques, souffrir bien des persécutions pour la cause de Dieu et de son Église.
Saint Ariald, dont la vie a été écrite par le bienheureux André de Vallombreuse, son disciple, naquit dans un bourg entre Milan et Côme, de parents encore plus distingués par leur probité que par leur noblesse. Sa mère était très-charitable envers les pauvres, les orphelins, les malades qu'elle allait visiter elle-même sur leur grabat, à tel point que les pauvres disaient entre eux : « Si celle-là meurt il ne nous sera plus avantageux de vivre, » Le jeune Ariald, entré dans le clergé, fut appliqué aux études ; il y fit des progrès extraordinaires. Ayant appris toutce que l'on enseignait dans sa province, il parcourut différents pays, fréquenta même les écoles de Laon et de Paris, et se rendit très-habile dans toutes les sciences divines et humaines. Sa vertu n'était pas moindre que sa science; sa pureté était telle qu'ayant vu un jour ses propres sœurs parées d'une manière trop mondaine il s'écria : « Voilà le piège de Satan I » Ce qui l'affligeait surtout, c'était la corruption du clergé. A peine s'en trouvaitil ici et là quelque membre qui vécût d'une manière digne de sa vocation. Les uns, escortés de chiens et de faucons, ne pensaient qu'à la chasse ; les autres tenaient des tavernes, des métairies, ou même exerçaient l'usure ; presque tous vivaient ignominieusement et publiquement avec des femmes ou plutôtdes prostituées. Tous cherchaient leurs propres intérêts, et non ceux du Christ : car, ce qu'on ne peut ni dire ni entendre sans gémissement, tous étaient tellement adonnés à rhéré.siesimouiaque que, depuis le plus petit jusqu'au plus giand, nul ordre ni grade ne
pouvait s'obtenir qu'on ne l'achetât comme on achète du bétail. Et, ce qu'il y avait de pis, personne n'apparaissaitpour s'opposer à une perversité si grande ; mais les loups rapaces étaient regardés comme de vrais pasteurs. C'est ainsi que parle le bienheureux André de Vallombreuse.
Saint Ariald, qui était chanoine et diacre, ordre qui implique l'office de la prédication, se mit à parler publiquement contre ces scandales publics. I! prêcha d'abord dans les villages et les bourgades. Enfin, à la sollicitation de saint Anselme, il vint à Milan, où le mal était d'autant plus grand que la ville était plus populeuse. Le peuple, qui le connaissan déjà deréputation, vint presquetoutenticrl'eii tendre. Il commença àleur parler en ces termes : « Je veux, mes chers frères, vous dire d'abord ce que je sais que vous savez, afin de vous amener peu à peu à ce que vous ne savez pas et qu'ilvous importe souverainement de savoir. Vous savez que, jusqu'à l'avénement de Notre-Seigneur Jésus-Chrisl. ligenre humain était aveugle, non par le?» yeux du corps, mais par ceux du cœur. Il était aveugle en ce qu'il croyait vrai ce qui était faux, disant à la pierre, au bois et au métal : o Vous êtes mon dieu. » La souveraine et éternelle Lumière, compatissant à cette cécité, n'a point envoyé un ange pour la bannir du cœur des hommes; mais, descendue elle-même des cieux, elle a pris notre chair, et, pour dissiper entièrement l'aveuglement des hommes, elle a subi volontaire ment la mort de la croix. Dans les jours de -«d vie mortelleJésus-Christ choisit autant d'hon\ mes qu'il croyait devoir suffire pour éclairer l'univers. Les ayant délivrés de toutes les ténèbres de l'erreur et éclairés de la lumière éternelle, il les renvoya par tout le monde, leur ordonnant de répandre partout la lumière qu'il leur avait communiquée; après quoi il retourna au Père, d'où il était venu.
a Cette souveraine, éternelle et vivante Lumière a laissé sur la terre deux choses pour éclairer tous ceux qui doivent venir à la lumièreet y demeurer jusqu'à la fin dessiècles. Voulez-vous savoir quelles sont cesdoux cho ses ? La parole de Dieu et la vie de ceux (pii enseignent. Que la parole de Dieu soit unç
ie l'ère chr.]
DE L'ÉGI.ISE
lumière, David ne cesse de le dire dans les psaumes. Quant à la vie des docteurs, qu'elle doit être une lumière, la Vérité elle-même l'atteste quand elle dit : « Vous êtes la lumière du monde ; » et quand elle ajoute aussitôt : « Que votre lumière luise devant les hommes, de telle sorte qu'ils voient vos bonnes œuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. » De ces deux lumières le Seigneur en a placé une devant eux, l'autre devant vous. Ceuxà qui il a donné la science de l'Écriture et qu'il a choisis pour ses ministres, il a voulu qu'ils menassent une vie toujours lumineusedela lumière desa parole et que leur vie fût votre lecture, à vous qui ne savez pas lire. Mais, par les embûches de l'ennemi du genre humain et par notre négligence et notre péché, eux, s'étant retournés en arrière, ont perdu leur lumière, et vous avez perdu la vôtre.
«Mais, pour vous tromper plus sûrement, le même ennemi qui leur a ôlé la vérité de la sainteté leur en a laissé une ressemblance dans l'habit extérieur, ce que je dis en gémissant, non pour votre ignominie, mais pour votre instruction. N'êtes-vous pas retournés au même aveuglement que le Chrht est venu dissiper en descendant du ciel? Car, avant sa venue, le genre humain était aveugle parce qu'il prenait le faux pour le vrai. Quiconque fait de même n'est-il donc pas pareillement aveugle ? Eux, dans leur erreur, croyaient la pierre et le bois des dieux; de même vous regardez comme de vrais prêtres ceux qui certainement en sont de faux. Gomment pouvons-nous le savoir ? Nous sommes dans les ténèbres, allons à la lumière. Laquelle? La parole de Dieu. Voici que Jésus- Christ dit : « Celui qui est mon ministre qu'il me suive, » comme pour dire ouvertement: Nul n'est mon ministre sinon celui qui me suit. Je sais que vous connaissez la vie de vos prêtres. Or apprenez où Jésus-Christ va et ce qu'il dit, et vous saurez si ceux-là sont ses ministres, ou plutôt ses adversaires. Jésus- Christ s'écrie : «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ; le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête ; » et encore : «Bienheureux ceux quisont pauvresd'esprit, parce que le royaume du ciel est à eux.»
« Au contraire, comme vous le voyez, vos prêtres, plus ils sont riches en choses terrestres, distingués par des palais et des tours, élevés dans les honneurs, parés de vêtements somptueux et délicats, plus ils passent pour heureux. Comme vous le voyez, ils prennent publiquement des femmes comme leslaïques, ils se livrent à la débauche comme les laïques les plus corrompus, et, pour commettre ces crimes, ils ont d'autant plus de force qu'ils sont moins oppressés par les travaux de la terre, vivant du don de Dieu, tandis que Jésus-Christ demande, au contraire, une si grande pureté dans ses ministres qu'il condamne en eux jusqu'à une pensée mauvaise : a Quiconque regarde une femme avec un mauvais désir a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. » Rentrez donc en vousmêmes, mes frères, rentrez en vous-mêmes. Apprenez à prendre le vrai et à repousser le faux ; car je me suis efforcé de ramener les coupables à leur lumière, mais je n'ai pu. Je suis venu ici pour vous ramener à la vôtre ; ou j'y réussirai, ou bien je sacrifierai ma vie pour votre salut. »
L'homme de Dieu ayant ainsi parlé, presque tout le peuple fut animé d'un si grand zèle qu'il condamna, comme ennemis de Dieu et séducteurs des âmes, ceux qu'il avait révérés jusqu'alors comme des ministres de Jésus-Christ. Un jour qu'il parlait ainsi en public, un clerc, nommé Landulphe, des premiers de la ville, se leva du milieu de la foule, et, ayant obtenu silence, il s'écria : « Je rends grâces devant vous tous au Dieu tout-puissant qui me permet d'entendre aujourd'hui ce que mon cœur souhaitait avec ardeur depuis des temps infinis. Depuis longtemps je savais et déplorais ces choses ; mais je gardais le silence parce que je n'avais personne à qui le dire. Maintenant donc, cher seigneur Ariald, puisque la bonté divine vous donne à moi, sachez qu'elle me donne aussi à vous, el tout ce que vous direz ou ferez désormais làdessus, je le dirai et le ferai -, i, comme vous avez protesté être prêt à donner votre vie pour le salut de nos frères, je vous proteste que je donnerai de même la mienne. » A ces paroles le peuple fidèle fut rempli de joie et bénissant Dieu. Un riche et vertueux
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laïque, nommé Nazaîre, monétaire de profession, se leva à son tour, encouragea saint Ariald et le conjura instammentde venir demeurer dans sa maison et de disposer de ses Liens. Ariald et Landuiphe, instruisant et exliortant ainsi le peuple, les clercs incontinents furent si décriés qu'ils n'osaient plus monter à l'autel.
L'archevêque Widon, qui n'était point accusé d'incontinence, mais de simonie, fit venir les deux prédicateurs en particulier, et, mêlant les prières aux menaces, les pressa de ne plus invectiver contre les prêtres, étant prêtres eux-mêmes, et leur fit appréhender quelque malheur. Ils répondirent tous deux : « Peu importe de quelle mort et dans quel temps nous succomhions ; car notre bonheur est de mourir en combattant pour la vérité. Notre résolution est d'être les ennemis du crime et de prêcher chaque jour contre les coupables, tant que nous vivrons. Si ces prêtres péchaient en secret aucun de nous n'approuverait qu'ils fussent châtiés publiquement : mais leurs crimes sont tels que nonseulement ils les commettent, mais qu'ils les publient eux-mêmes. Il est inutile de nous dire que nous devons les accuser en secret; celui qui est coupable d'un crime manifeste doit faire pénitence en public. Quand un mal ne cède point aux médicaments plus doux il faut employer le fer et le feu. Ces cœurs obstinés ayant usé tous les autres remèdes, il faut recourir àl'animadversion publique. »
L'archevêque fut indigné d'une réponse aussi ferme. Eux, de leur côté, pour fortifier le bon parti, allèrent trouver Anselme, évêque de Lucques, qui était alors d'une trèsgrande autorité à Milan, y étant né de l'illustre famille des Badages. C'est le même que nous verrons Pape sous le nom d'Alexandre II, et qui eut, à Lucques, pour son successeur son parent saint Anselme.
La nouvelle de ces événements étant arrivée à Rome, le Pape ordonna à Widon, archevêque de Milan, d'assembler un concile pour en connaître. Widon en assembla un à Novare, où il fit un discours favorable aux clercs incontinents et excommunia Landuiphe et saint Ariald, absents tous les deux. Les fidèles do Milan résolurent alors d'en-
voyer Landuiphe à Rome pour y répondre dans le concile aux calomnies de leurs adversaires. Landuiphe fut arrêté et battu à Plaisance et obligé de revenir sur ses pas. Saint Ariald fut plus heureux ;il évita toutes les embûches de ses ennemis, arriva heureusement à Rome, se présenta dans le concile devant le Pape Élienne IX, y fit connaître les adultères et la simonie des clercs de Milan, et comment, sur ses exhortations, le peuple les séparait de leurs femmes, assurant qu'ils étaient rebelles à l'Église romaine, mais que lui etLandulphe lui étaient dévoués et combattaient pour la vérité. Plusieurs qui favorisaient ses adversaires, et de leur nombre un cardinal, se levèrent et parlèrent contre lui ; mais le Pape Etienne, ayant commandé le silence, ni ne loua le cardinal ni ne condamna Ariald ; au contraire il annula la sentence d'excommunication prononcée contre lui, le traita avec beaucoup d'honneur, lui indiqua de quels prêtres il devait recevoir les saints mystères, et lui enjoignit expressément de retourner à son entreprise et d'y persévérer avec courage jusqu'à ce qu'il eût exterminé ces crimes qui déshonoraient l'Église ou versé son sang pour Jésus-Christ.
Le Pape fit plus ; il envoya trois légats à Milan pour connaître de cette affaire par euxmêmes : c'étaient le cardinal Hildebrand, depuis saint Grégoire VII; saint Pierre Damien, évêque d'Ostie, et Anselme de Lucques, depuis le Pape Alexandre II. Les trois légats trouvèrent les choses telles que saint Ariald les avait rapportées et l'exhortèrent à persévérer dans sa résolution.
Ainsi autorisé et encouragé Ariald se mit à parlercontre la simonie et lessimoniaques, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'alors. Il exposa donc ce que les Actes des Apôtres disent de Simon le Magicien et lesanalhèmes des saints Pères contre la simonie, et exhorta vivemeni tout le peuple à s'élever contre. L'archevêque Widon, qui se sentait coupable, en frémit avec la plus grande partife du clergé et des hommes de guerre. « Si cette nouvelle doctrine vient à prévaloir, disaieiit-ils, nousn'avous plus que faire de vivre; car quelle est notre vie si ce n'est les bénétices des églises?
de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE
C'est pourquoi il vaut mieux mourir en résistant à celle nouveauté que de la laisser prendre le dessus. » Les fidèles, au contraire, disaient aux hommes de Dieu : « D'après votre enseignement ceux qui sont con- ; nus pour avoir acheté les choses sacrées sont indubitablement simoniaques et hérétiques; or, entre les prêtres qui sont parmi nous, il est manifeste que pas un n'est exempt de ce crime. Cependant, étant chrétiens, nous ne pouvons vivre sans le sacrement de Jésus-Christ. Que si nous le recevons d'eux, vous dites que c'est la damnation plutôt que le salut que nous recevons. Ainsi pressés de toutes parts nous ne savons que faire. » Ariald leur répondit de se séparer en tout cas des pasteurs simoniaques ; ensuite de demander à Dieu avec une entière confiance des pasteurs bons et tîdèles, assurés qu'ils en recevraient, et bientôt.
Sur cette parole, beaucoup de fidèles, hommes et femmes, non-seulement méprisaient la conduite des simoniaques, mais ne priaient plus avec eux. Toute la ville de3Iilan était divisée à cet égard ; on ne parlait pasd'autre chose. Beaucoup de clercs commencèrent à s'unir au bienheureux Ariald. De ce nombre fut un prêtre qui avait acheté une église d'un chevalier. Le chevalier et le prêtre se convertirent en même temps et réparèrent publiquement leur faute. L'église, qui était grande, servit dès lors de lieu d'assemblée pour les fidèles. Saint Ariald se bâtit une maison auprès et y vécut en communauté avec les clercs ; ce qui l'ut d'une grande édification pour toute la ville ' .
On voit dans ce saint homme un vrai réformateur de la discipline ecclésiastique, un réformateur dans le sens et dans l'esprit de l'Église; aussi est-il encouragé et autorisé par elle. La force sur laquelle, après Dieu, il s'appuie, aussi bien que les Papes, pour amener les mauvais prêtres à une meilleure vie, et les y amener malgré eux et malgré les seigneurs temporels qui profitent de leur dérèglement, c'est la piété et le zèle du peuple chrétien, du peuple qui, instruit et dirigé par l'Église, devient l'exécuteur des lois de l'Église envers ses ministres rebelles,
» Vita S. Arialdi. Acta SS., 21 juin.
En France les choses n'éiaient pas dans un état aussi fâcheux que dans le Milanais. Gervais, qui d'évêque du Mans était devenu archevêque de Reims, avait écrit au nouveau Pape Étienne IX pour le féliciter de sa promotion et l'assurer de son obéissance. Il lui parlait d'un concile que le Pape Victor lui avait ordonné de tenir à Reims et de quelques autres affaires. Élienne, en répondant à sa lettre, lui dit : «Je souhaite qu'il y ait toujours une amitié sincère entre vous et moi. Pour ce qui regarde l'obéissance et la fidélité que vous me promettez, vous n'ignorez pas que vous ne faites que votre devoir eu révérant dans ma personne votre Mère commune. Quant au concile qui devait se tenir à Reims, tout ce qu'il y aà dire làdessus, c'est que le Pape Victor, d'heureuse mémoire, est mort, et que vous ne me marquez pas si le roi y consentait. Je n'ai rien non plus à vous répondre sur l'archevêque de Bourges, sinon que notre fils Hildebrand en étant instruit, quand il sera de retour et que vous serez venu à Rome avec cet archevêque, je prendrai conseil de vous là-dessus et sur d'autres affaires ecclésiastiques. » Le Pape exhorte Gervais à ne point craindre les ennemis que lui attirent sa fidélité à l'Église romaine et son zèle pour l'observation des cariouï:. Il lui promet de le soutenir et il lui ordonne de venir à Rome avec ses suffra- ^ants, pour assister au concile qu'il devait y tenir quinze jours après Pâques, Tan lÛo8 ^
Le Pape Étienne paraît avoir eu un grand projet en tête, mais qu'il n'exécuta point : c'était de donner à l'Église romaine un puissant défenseur en élevant son propre frère Godefroi, duc de Lorraine et de Toscane, a la dignité impériale. Ce Pape, retournant du mont Cassin à Rome le 10 février 1U58, emmena avec lui le moine Alfane, élu arclievêque de Salerne, qu'il ordonna pièlre aux Quatre-Temps du mois de mars et archevêque le dimanche suivant. Peu de iem|is après il manda au prévôt du mont Cassin de lui apporter, le plus promptement et le plus secrètement qu'il pourrait, tout ce qu'il y avait d'or et d'argent au trésor du monastère, promettant d'en envoyer bientOt beau-
» Lftbbe, t. S), p. 1088
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coup davantage ; car il se préparait à aller en Toscane conférer avec le duc Godefroi, son frère, à qui l'on di^^ail qu'il destinait la couronne impériale; puis il devait revenir avec lui et chasser d'Italie les Normands, qu'il haïssait extrêmement. Les moines du mont iCassin, ayant reçu cet ordre du Pape, en (furent consternés et ne laissèrent pas de l'exécuter dès le lendemain. Le Pape, ayant vu le trésor qu'on lui avait apporté, fut saisi de frayeur, et, touché de l'affliction des frères et d'une vision qu'avait eu un d'entre eux, il se repentit, versa des larmes et renvoya le trésor, prenant seulement une image grecque qu'il avait apportée de Constantinople. Au contraire il fit, soit avant, soit après, plusieurs riches présents au mont Cassin.
Ensuite, ayant assemblé dans l'église les évèques, le clergé et le peuple romain, il ordonna très-expressément que, s'il venait à mourir pendant l'absence du sous-diacre Hildebrand, envoyé à l'impératrice pour des affaires d'État, on ne fît point d'élection, mais qu'on laissât vaquer le Saint-Siège jusqu'au retour d'Hildebrand, pour en disposer par son conseil. Le Pape Éiienne partit alor? pour la Toscane; mais peu de temps après il tomba subitement malade et mourut à Florence, le 29 mars 1058. Il fut assisté à la mort par saint Hugues, abbé de Cluny, et enterré avec de grands honneurs dans la cathédrale. D'après l'épitapheque le duc Godefroi, son frère, fit graver sur son tombeau, le Pape Étienne IX fut illustre par la sainteté et par la gloire des miracles. Le judicieux Lambert d'Aschaffenbourg en parle en ces termes : « Le Pape Etienne, de pieuse mémoire, nommé aussi Frédéric, paya le tribut à la nature mortelle à Florence, le 4 des calendes d'avril, et passa vraiment, ainsi que nous l'espérons, de cette vallée de larmes à la joie des anges. Ce qui l'indique, ce sont les signes et les prodiges qui illustrent son sépulcre en cette ville jusqu'à ce jour. » Lambert écrivait une vingtaine d'années après la mort d'Élienne".
Cependant, à Rome, Grégoire, filsd'Albéric, comte de Tusculum, et Girard de Galère,
* Lambert, ann. 1058, le Pape Étienne. Acta SS., Propi/i. muii.
ayant appris la mort du Pape, s'assemblèrent de nuit avec quelques-uns des plus puissants de la ville, suivis d'une troupe te gens armés, et élurent pour Pape Jean, évêque de Vellélri, qu'ils nommèrent Benoît. Saint Pierre Damien, voulant observer le décret du Pape Étienne, s'opposa à cette élection avec les autres cardinaux, prononçant anathème contre ceux qui l'avaient faite; mais, comme ils étaient les plus forts, Pierre et les autres opposants furent obligés de s'enfuir et de se cacher en divers lieux. C'était à saint Pierre Damien, en qualité d'évêque d'Ostie, à sacrer le Pape; mais, en son absence, Grégoire et ceux de son parti prirent son archiprêtre, l'emmenant de force, et le contraignirent de couronner Benoît, le dimanche de lapassion, 5avriH058Ml usurpa ainsi le saint-siége près de dix mois. Il donna le pallium à Stigand, archevêque de Cantorbéry, qui n'avait pul'obtenir des Papes légitimes. Ce prélat, Saxon d'origine> qui avait déjà quitté un moindre évêché pour passer à celui de Winchester, profita d'une réaction politique contre les Normands établis en Angleterre pour se faire donner encore, sans quitter son évêché précédent ni plusieurs abbayes, l'archevêché de Cantorbéry, dont on avait chassé le Normand Robert de Jumiéges. Stigand était habile pour les affaires temporelles, mais sans lettres, comme étaient alors presque tous les évèques anglais; ainsi il traitait les affaires de l'Église comme celles de l'État et ne songeait qu'à satisfaire son ambition et son avarice, trafiquant publiquement des évêchés et des abbayes. 11 usurpa dix-sept ans le siège de Cantorbéry, et,n'ayantpu obtenir le pallium, quoique, du moins on le disaiten Angleterre, l'argent eût beaucoup de pouvoir à Rome, il s'avisa de reconnaître pour Pape ce Benoît, dont les autres archevêques se moquaient, et l'antipape lui en sut tant de gré qu'il lui envoya le pallium. Nous le verrons justement déposé l'an 1070. Les Romains donnèrent, par mépris, à l'antipape Benoît le sobriquet dcMincioou plutôt deMinchione, qui en italien signifie un stupide.
> Baron., aon. 1068.
del'èrechr.] DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 409
L'abbé Didier et les deux autres légats du Pape Étienne IX attendaient à Bari un vent (avorable pour passer à Constantinople, quand, vers le soir du dimanche des Rameaux, arrivèrent des moines du montCassin, qui lui apprirent la mort du Pape, le priant, au nom de la communauté, de revenir incessamment au monastère pour en prendre le gouvernement. Il partit dès le lendemain et craignait d'être arrêté par les Normands; mais, au contraire, Robert Guiscard, leur chef, lui donna un sauf-conduit et des chevaux. Il arriva au mont Cassin le jour de Pâques, de grand matin, et le jour même il fut mis en possession de l'abbaye par le cardinal Humbert, qui s'y était retiré, n'osant demeurer à Rome à cause des schismatiques *.
Quand le cardinal Hildebrand fut revenu de son ambassade auprès de l'impératrice et qu'il eut appris l'élection que l'on avait faite à Rome, contre la défense expresse du Pape Etienne, il s'arrêta à Florence, écrivit aux Romains les mieux intentionnés, et, ayant reçu leur consentement sans restriction, il élutPapeGérard.évêquede Florence, nédans le royaume de Bourgogne. Cette élection se fit paisiblement à Sienne, avec le secours de Godefroi, duc de Lorraine et de Toscane; Gérard fut nommé Nicolas IL Les seigneurs romainsenvoyèrent cependant en Allemagne pour assurer le roi qu'ils lui garderaient la foi qu'ils avaient promise à son père, et que c'était danscette intention qu'ilsavaientlaissé le Saint-Siège vacant jusqu'alors, le priant d'envoyer quiilvoudrait, parce quel'intrusion faite contre les règles n'empêchait point une élection légitime. Le roi, de l'avis des seigneurs, approuva l'élection de Gérard, agréable aux Romains et aux Allemands, et ordonna au ducGodefroi de le mènera Rome*.
Saint Pierre Damien fut consulté, au sujet de ces deux éleclions, par un archevêque, à qui il répondit ainsi : « Celui qui tient à présent le Saint-Siège (il parle de l'antipape Benoît) est simoniaque, à mon avis, sans qu'on puisse l'excuser, puisque, nonobstant notre opposition, c'est-à-dire celle de tous les évê-
♦ Léon d'Ostie, 1. 3, c. 9, 10. — ^ Lambert, ann. 1059.
ques-cardinaux, et sans avoir égard à nos anathèmes, il a été intronisé de nuit et en tumulte, avec des troupes de gens armés. Ensuite on eut recours aux largesses, on distribuadel'argentau peuple parles quarlierset les rues; onentendaitpartoutelavillftforgerde la monnaie, et on employait pour les disciples de Simon le trésor de saint Pierre. Quant à ce qu'il allègue pour sa défense, qu'il a été contraint, bien que je n'en sois pas bien éclairci, je ne veux pas tout à fait en disconvenir ; car cet homme est si stupide que l'on peut croire qu'il n'a pas su ce qu'on machinait pour lui ; mais il est coupable de demeurer volontairement dans le bourbier où on l'a jeté malgré lui.
a Or, pour ne pas m'étendre sur sa promotion, tandis que nous autres cherchions à nous cacher en divers lieux, un prêtre de l'Église d'Ostie, qui ne sait pas même lire, fui enlevé de force par ces satellites de Satan pour mettre sur le Saint-Siège celui qu'ils avaient élu. Vous voyez bien, vous qui savez les canons, que ce seul article suffit pour le condamner; car, s'il faut déposrr le prêtre qui a usurpé le privilège d'un évôque, que deviendra celui qu'il a ordonné { Joignez-y la défense que le Pape Étienne, de pieuse mémoire, avait faite de procéder à l'élection avant le retour du sousdiacre Hildebrand. Quant au Pape élu, voici ce qu'il m'en semble : il est suffisamment lettré, d'un esprit vif, de mœurs pures-, audessus de tout soupçon, fort aumônier. Je n'en dis pas davantage pour ne paraître pas aimer le particulier plus que le public. Au contraire, si l'autre peut bien expliquer une ligne, je ne dis pas d'un psaume, mais d'une homélie, je ne résiste plus et je lui baise les pieds. Quant à ce que vous m'avez mandé de vous écrire secrètement pour ne pas m'exposer, à Dieu ne plaise que, dans une telle affaire, je craigne de souffrir les plus rudes traitements. Au contraire je vous prie de rendre publique cette lettre, afin que tout le monde sache ce que l'on doit penser de ce péril commun
Après que le Pape Nicolas II eut été élu il
» L. 3, epùl. 4.
IVERSËLLE
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tint conseil avec Hildehrand el les autres cardinaux sur ce qu'il y avait à faire au sujet de l'antipape, et il fut résolu de tenir un concile à Sutri, ville du patrimoine de Saint-Pierre, oùl'onappelleraitnon-seulementles évêques de Toscane et deLombardie, mais leducGodefroi et le chancelier Guibert ; ce qui fut exécuté sans délai. L'antipape, l'ayant appris, fut touché de remords, quitta le Saint-Siège et retourna en sa maison, et, quand le Pape Nicolas en fut bien informé, il tint conseil avec les cardinaux et alla à Rome avec eux et avec le duc Godefroi, mais paisiblement et sans troupes. C'était au mois de janvier 1059. Le Pape Nicolas fut reçu à Rome, par le clergé et par le peuple, avec l'honneur convenable, et mis dans le Saint- Siège par les cardinaux, suivant la coutume. Quelques jours après, l'antipape Jean, par l'entremise de quelques personnes, vint se présenter au Pape, et, se jetant à ses pieds, il protesta qu'on lui avait fait violence, ne niant pas, toutefois, qu'il était un usurpateur et un parjure. Le Pape leval'excommunication prononcée contrelui, mais à condition qu'il demeurerait à Sainte- Marie-Majeure, déposé de l'épiscopat et de la prêtrise. Le schisme futainsi terminé ; mais il restait au Pape unegrandepeinedece queles capitaines établis parles Papes retenaient par force les seigneuries de Rome et les droits de l'Eglise qu'ils avaient usurpés
Ensuite le Pape envoya au mont Cassin dire à l'abbé Didier de venir au plus tôt à sa rencontre, comme il allait dans la marche d'Ancône. L'abbé le rencontra au monastère de Farfeet en fut reçu avec de grands témoignages d'amitié. De là il le suivi t à Osimo, où, le 6 mars, qui était le second samedi de carême, le i^ape l'ordonna prêtre- cardinal du titre de Sainte-Cécile, et le lendemain dimanche il lui donna la bénédiction abbatiale avec uneamplecontirmalion des privilégesdu monastère. De plus il le lit son vicaire pour la réformation de tous les monastères dans la Campanie, la Principauté, la PouilleetlaCalabre
Au mois d'avril de la même année (1059) le Pape Nicolas II tint à Rome un concile au-
« Çnroii., ann. 1059. - * Léon d'Qstie, I. 3, c. «3.
quel se trouvèrent cent treize évêques, avec des abbés, des prêtres et des diacres. C'était au palais de Latran, dans la basilique de Constantin ; les saints Évangiles étaient placés au milieu. Quand on eut pris séance le Papeouvritleconcile parcediscours: « Rienaimés frères et coévêques ! votre béatitude sait, les membres inférieurs même n'ignorent pas combien, après la mort d Étienne, mon prédécesseur de pieuse mémoire, ce Siège apostolique, que je dessers par l'autorité de Dieu, a eu à souffrir de traverses, et combien il a été exposé aux insultes des simoniaques, à tel point que la colonne du Dieu vivant semblait ébranlée et le filet du souverain pêcheur disparaître dans l'abîme du naufrage. C'est pourquoi, s'il plaît à votre fraternité, nous devons, avec l'aide de Dieu, prévenir sagement de pareils accidents, et empêcher que le mal, ce qu'à Dieu ne plaise, ne vienne à prévaloir dans l'Église. En conséquence, suivant l'autorité de nos prédécesseurs et des autres saints Pères, nous décrétons et ordonnons que, le Pontife de l'Église romaine universelle venant à mourir, les cardinaux-évêques traitent ensemble, les premiers, de l'élection, qu'ils y appellent ensuite les clercs-cardinaux, et enfin que le reste du clergé et le peuple y donnent leur consentement, en sorte que, pour prévenir toute occasion de vénalité, les hommes les plus religieux commencent l'élection et que les autres suivent. Que tel soit l'ordre vrai et légitime de l'électior), l'on en restera convaincu si l'on considère les règles et la conduite des saints Pères et que l'on se rappelle cette sentence de saint Léon : « Aucune raison ne permet de compter parmi les évêques ceux qui ne sont ni élus par le clergé, ni demandés par le peuple, ni consacrés par les évêques de la province, avec le jugement du métropolitain.» Et comme le Siège apostolique est supérieur à toutes les Eglises de l'univers, et que, par conséciucnt, il ne peut pas avoir de métropolitain au-dessus de soi, les évê |ues- cardinaux en tiennent la place et élèvent le Ponlile élu au sommet du laite apostolique.
«On choisiradansle sein de l'Église même s'il s'y trouve un sujet capable, sinon dans
de l'ère clir.j
nne autre, sauf l'honneur dû à notre cher . lils Henri, qui est maintenant roi, et qui sera, s'il plaît à Dieu, empereur, ainsi que nous le lui avons déjà accordé, et on rendra le même honneur à ceux de ses successeurs à qui le Siège apostolique aura personnellement accordé le môme droit. Que si la perversité des méchants prévaut jusqu'à empècherqu'on ne puisse faire dans Rome une élection pure et gratuite, les cardinaux-évôques, avecle reste du clergé et des laïques catholiques, quoiqu'en petit nombre, auront droit d'élire le Pape dans le lieu qu'ils jugeront convenable. Que si, après l'élection, la guerre ou quelque autre obstacle venant de la part des hommes empêche que l'élu ne soit intronisé dans le Siège apostolique, suivant la coutume, il ne laissera pas, comme vrai Pape, d'avoir l'autorité de gouverner l'Église romaine et de disposer de tous ses biens, comme nous savons que saint Grégoire l'a fait avant sa consécration.
«Si quelqu'un est élu, ordonné ou intronisé au mépris de notre présent décret, promulgué par sentence synodale, qu'il soit, par l'autorité de Dieu et des saints apôtres Pierre et Paul, perpétuellement anathématisé avec tous ses complices, et exclu de la sainte Église de Dieu, comme un antechrist. un usurpateur et un destructeur de la chrétienté ; que toute audience lui soit refusée sur ce point, et qu'il soit irrévocablement déposé de tout degré ecclésiastique qu'il pouvait avoir auparavant ! Quiconque se sera attaché à lui, ou lui aura rendu un respect quelconque, comme Pontife, ou aura eu la présomption de le défendre en quelque chose, sera frappé de la même sentence. Quiconque violera notre présent décret et tentera, par sa présomption, de trouver l'Église romaine, qu'il soit condamné à un anathème et à une excommunication perpé. tuelle, et qu'à la résurrection il soit compté parmi les impies! Qu'il ressente en cette vie et en l'autre la colère du Tout-Puissant, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et l'indignation des saints apôtres Pierre et Paul, dont il a la présomption de bouleverser l'Église ! Que son habitation soit déserte, que persnnnp ne demeure dans ses pavillons, que ses
enfants soient orphelins et sa femme veuve ! Qu'il soit arraché de sa place, lui et ses enfants, qu'ils soient chassés de leurs habitations et réduits à mendier .'Que l'usurier dévore sa substance et les étrangers ses travaux ! Que l'univers entier combatte contre lui, que tous les éléments lui soient contraires, que les mérites de tous les saints le confondentet fassent éclater la vengeance sur lui dès ce monde ! Mais, pour les observateurs de notre présent décret, que la grâce du Dieu tout-puissant les protège, et, par l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et Paul, les absolve de tous les liens *. »
Ce décret solennel fut souscrit par le Pape par Boniface, évêque d'Albane, Humbert de Sainte-Rufine, Pierre d'Ostie, qui est saint Pierre Damien, et d'autres évêques, au nombre de soixante-seize, avec les prêtres et les diacres. Il réglait avec précision une chose très-importante, qui jusqu'alors étaitdemeurée dans le vague, à savoir, le droit quelconque que les empereurs pouvaient avoir dans l'élection des Papes. Pendant les trois premiers siècles les empereurs païens de Rome, pontifes suprêmes des idoles, ne prenaient d'autre part à l'élection des Pontifes chrétiens que de les envoyer à la mort. Pendant les deux siècles suivants Constantin et ses successeurs ne prirent aucune part à l'élection des Pontifes romains. Au commencement du sixième siècle les rois ariens et ostrogoths d'Italie s'arrogèrent un droit d'approbation ; c'était une usurpation manifeste de la force brutale. Les empereurs grecs de Constantinople, redevenus maîtres de l'Italie, continuèrent l'usurpation des ariens et des Ostrogoths. Au commencement du neuvième siècle, les rois des Francs étant devenus, par l'autorité de l'Église romaine, empereurs d'Occident, et, en cette qualité, défenseurs armés de cette Église, en recevaient par là même le droit et le devoir de veiller à ce que cette élection se fit librement et selon les règles. Après le milieu du dixième siècle, les rois de Germanie, ayant reçu des Papes la dignité impériale, en reçurent aussi le même privilège avec la même
> Hugo Flavin., Chron. Virdun., apiid Labb*. Bibdoth, nova, p. 19%.
obligation. Le premier de ces empereurs allemands, Othon I", en abusa contre le Pape même qui le lui avait conféré ; le dernier de ces empereurs, Henri III, en abusa contre un autre Pape, Grégoire VI. Ces premiers abus en faisaient craindre d'autres. D'ailleurs les rois de Germanie, qui n'avaient ce privilège que comme empereurs, pouvaient être tentés de se l'attribuer comme rois, tandis que, comme tels, ils n'y avaient pas plus de droit que les rois d'Espagne ou d'Écosse. Il était donc important de bien préciser ce qu'il y avait de vague dans cette matière. C'est ce que font le Pape Nicolas II et le concile de Rome en déclarant que c'est un privilège personnel de sa nature, et que le Pape avait bien voulu l'accorder au roi Henri IV, futur empereur. Or un privilège, surtout un privilège personnel, peut se perdre et se perd en effet quand on en abuse. Voilà des principes de bon sens et de justice que les rois allemands ne comprendront pas toujours, non plus que le vulgaire des historiens français.
Quant aux anathèmes et aux imprécations tirés de la sainte Écriture que le Pape et le concile prononcent contre les violateurs de ce décret et les perturbateurs de l'Église, nous les verrons, en temps et lieu, exécutés par la Providence. Nous verrons plus d'une dynastie allemande s'éteindre dans le sang pour avoir porté la division dans l'Église romaine et par là même dans l'Église universelle. Nous verrons la nation française punie par des calamités effroyables, et sur le point de devenir une province anglaise, pour avoir occasionné et soutenu le grand schisme d'Occident. C'est, 'pour qui sait lire, une des plus grandes leçons de l'histoire.
En ce même concile de Rome on fît treize canons, dont le premier n'est que l'abrégé de ce décret touchant l'élection du Pape. Ensuite on défend d'entendre la messe d'un prêtre que l'on sait certainement avoir une concubine. Tout prêtre, diacre ou sousdiacre, qui, depuis la constitution du trèssaint Pape Léon, aura pris ou gardé une concubine, on lui défend de célébrer la messe, d'y lire l'évangile ou l'épître, de denieurer dans le sanctuaire pendant l'ollice
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ou de recevoir sa pari des revenus de l'église. Ceux qui ont gardé la continence, suivant la même constitution, mangeront et dormiront ensemble près des églises pour lesquelles ils sont ordonnés, et mettront en commun tout ce qui leur vient de l'église, s'étudiant à pratiquer la vie commune et apostolique. C'est l'origine des chanoines réguliers. Défense à un prêtre de tenir ensemble deux églises ; défense de prendre l'habit monastique dans l'espérance d'être abbé.
On fit aussi dans ce concile un décret particulier contre lessimoniaques, portant qu'ils seraient déposés sans miséricorde. « Quant à ceux, ajoute le Pape, qui ont été ordonnés gratuitement par des simoniaques, nous décidons la question agitée depuis longtemps en leur permettant, par indulgence, de demeurer dans les ordres qu'ils ont reçus ; car la multitude de ceux qui ont été ainsi ordonnés est si grande que nous ne pouvons observer à leur égard la rigueur des canons. Toutefois nous défendrons trèsexpressément à nos successeurs de prendre pour règle cette indulgence que la nécessité du temps nous a extorquée ; mais, à l'avenir, si quelqu'un se laisse ordonner par celui qu'il sait être simoniaque, l'un et l'autre seront déposés*. »
En conséquence de ces décrets du concile de Rome le Pape écrivit une lettre aux évêques, aux clercs et à tous les fidèles de Gaule, particulièrementd'Aquitaineetde Gascogne, où il marque une partie de ce qui y avait été ordonné, apparemment ce qui était le plus nécessaire pour ces provinces, savoir, le décret contre les clercs mariés, qu'il traite de nicolaites, avec l'ordonnance pour la vie commune des clercs conlinenls. Les clercs et les moines apostats qui quittent la tonsure et renoncent à leur profession seront excommuniés. Excommunication contre ceux qui pillent les pèlerins, les clercs, les moines, les femmes et les pauvres sans armes, et contre ceux qui violent la franchise des églises à soixante pas à l'entour et des chapelles à trente pas ».
Bérenger était venu à Rome sous ce ponti-
< Labbe, t. 9, p. 1099. — » Id. , p. 1096.
de l'ère chr.]
ficat, se fiant à la proleclion de ceux qu'il avait gagnés par ses bienfaits. Toutefois il n'osa défendre ses sentiments, et pria le Pape Nicolas et ce concile de cent treize évêques de lui donner par écrit la foi qu'il fallait tenir. La commission en fut donnée au cardinal Humbert, qui dressa la confession de foi en ces termes : « Moi, Bérenger, indigne diacre de l'église de Saint-Maurice d'Angers, connaissant la \raie foi apostolique, j'anathémalise toutes les hérésies, principalement celle dont j'ai été accusé jusqu'ici, laquelle prétendsoutenirquele pain et le vinqui sont mis sur l'autel ne sont, après la consécration, que le sacrement et non pas le vrai corps et le vrai sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et que ce n'est qu'en sacrement qu'il peut être sensiblement louché ou rompu par les mains des prêtres ou froissé par les dents des fidèles. Je suis d'accord avec la sainte Église romaine et le Siège apostolique, et je proteste, de cœur et de bouche, que je tiens, touchant le sacrement de la table du Seigneur, la même foi que le Pape Nicolas et ce saint concile m'ont prescrite, suivant l'autorité des Évangiles et de l'Apôtre ; c'est à savoir que le pain et le vin qui sont mis sur l'autel sont, après la consécration, non-seulement le sacrement, mais encore le vrai corps et le vrai sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu'ils sont touchés et rompus par les mains des prêtres et froissés par les dents des fidèles sensiblement, non-seulement en sacrement, mais en vérité. Je le jure par la sainte Trinité et par ces saints Évangiles, et je déclare dignes d'un anathème éternel ceux qui contreviendront à cette foi, avec leurs dogmes et leurs sectateurs. Que si jamais j'ose moi-même penser ou prêcher rien de contraire, je serai soumis à la sévérité des canons. L'ayant lu et relu, je l'ai souscrit volontairement »
Le cardinal Humbert ayant dressé celte îormule, elle fut approuvée de tout le concile, et Humbert la donna à Bérenger, qui, l'ayant lue, déclara que c'était sa créance, la confjrn)a par serment et enfin y souscrivit de sa main ; même il alluma un feu au milieu
•Lubbe, l. 'J, p. liOl.
du concile et y jeta les livres qui contenaient cette erreur. I.e Pape Nicolas, se réjouissant de sa conversion, envoya sa profession de foi à toutes les villes d'Italie, de Gaule et de Germanie, et dans tous les lieux où on pouvait avoir ouï parler de son erreur, pour répai er le scandale qu'elle avait causé en tant d'Églises. Mais, sitôt que Bérenger fut hors du concile, il écrivit contre cette profession de foi, chargeant d'injures le cardinal Humbert, qui l'avait dressée.
L'archevêque Gui ou Widon de Milan avait été cité comme simoniaque devant le Pape saint Léon IX. Il y avait comparu et s'y était défendu si bien que le Pape l'avait déclaré archevêque légitime et qu'il était revenu triomphant à son siège. Mais tromper son juge ce n'était pas réparer le mal, c'était l'accroître. Aussi saint Ariald et ses imitateurs, encourgés par le Pape Étienne IX, ne cessèrent-ils de combattre contre les progrès du scandale. Les effets de ces prédications furent tels que, Nicolas II étant monté sur le Saint-Siège, l'Église de Milan lui envoya une députalion pour le supplier d'avoir compassion de ses maux; c'étaient principalement la simonie et l'incontinence des clercs. Le Pape y envoya saint Pierre Damien, cardinal-évêque d'Oritie, et Anselme, évêque de Lucques, en qualité de légats. Ils trouvèrent une grande division entre le clergé d'une part etle peuple milanais de l'autre, au sujet de ces deux vices. On les reçut toutefois avec le respect dû à des légats du Saint-Siège, et ils déclarèrent le sujet qui les avait amenés. Mais, un jour après, il s'éleva tout d'un coup, parla faction des clercs, un mumure parmi le peuple, qui disait que l'Église de Milan ne devait point être soumise aux lois de Rome et que le Pape n'avait aucun droit de juger ou de régler cette Église. « Il nous serait honteux, disaient-ils, de la laisser assujettir à une autre, puisqu'elle a toujours été libre sous nos ancêtres. » Aces cris ils accouraient de tous côtés au palais épiscopal ; on sonna les cloches et une grande trompe se faisait entendre par toute ville.
On menaçait les légats, et saint Pierre Damien fut averti que l'on en voulait à sa vie. Ce qui le rendait plus odieux, c'est que, tout
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le clergé du diocèse de Milan étant assemblé comme en synode, il y avait présidé, ayant à sa droite l'autre légat, Anselme de Lucques, çt à sa gauche l'archevêque de Milan. Pour apaiser ce tumulte il monta sur l'ambon, et, ayantavecpeine obtenu silence, il parlaainsi : « Sachez, mes frères, que je ne suis pas venu ici pour chercher la gloire de l'Église romaine, mais la vôtre et votre salut. Comment aurait-elle besoin des louanges d'un homme méprisable, après l'éloge qu'elle a reçu de la bouche du Sauveur? Et quelle province sur la terre est exempte de son pouvoir, qui s'étend jusqu'à lier et délier le ciel même? Ce sont les rois, les empereurs, et enfin de purs hommes qui ont établi les bornes des patriarcats, des métropoles, des diocèses de chaque évêque, et leur ont accordé des privilèges; mais c'est Jésus-Christ même qui a fondé l'Église romaine, en donnant à saint Pierre les clefs de la vie éternelle au ciel et sur la terre. Ainsi ce n'est qu'une injustice de priver de ses droits quelque autre Église que ce soit; mais de disputer à l'Église romaine sa prérogative, c'est une hérésie. »
Ensuite, pour établir la supériorité de l'Église romaine sur celle de Milan en particulier, saint Pierre Damien dit que saint Lin, par ordre de saint Pierre, avait baptisé saint Nazaire, qui, avec saint Celse, fut martyrisé à Milan, et que saint Gervais et saint Protais étaient disciples de saint Paul ; par conséquent l'Église de Milan est fille de l'Église romaine. De plus, saint Ambroise, voulant corriger l'incontinence des clercs de son temps, implora le secours du Pape saint Sirice, qui lui envoya un prêtre, un diacre et un sousdiacre, avec lesquels Ambroise chassa de l'Église ceux qu'il ne put corriger. Ainsi saint Ambroise lui-même fait profession de suivre en tout l'Église romaine, a Scrutez vos écritures, et, si vous n'y pouvez trouver ce que nous disons, accusez-nous de mensonge; mais, si vous l'y trouvez, n'attaquez plus aussi cruellement votre mère. »
Le peuple, apaisé par ce discours, promit d'exécuter tout ce que Pierre proposerait. Dansleclergé très-nombreuxde Milan àpeine se trouvait-il un seul prêtre qui eût été ordonné gratis; car c'était coniuie une règle
inviolable dans cette Église que, pour tous les ordres, même pour l'épiscopat, il fallait, avant que de les recevoir, payer la somme prescrite. Saint Pierre Damien se trouva fort embarrassé. Interdire toutes les églises d'une ville si considérable et d'une province si étendue, il semblait que ce fût y détruire la religion. Il était odieux et même injuste de pardonner à quelques-uns préférablement aux autres, puisque tous étaient coupables, et la moindre division dans ce peuple aurait causé une grande effusion de sang.
Dans cet embarras saint Pierre Damien se souvint de cette règle rapportée par le Pape Innocent : « Que les péchés de la multitude demeurent impunis; » c'est-à-dire qu'on ne doit pas exercer contre une multitude entière la sévérité des canons. Il considéra l'indulgence dont les Pères avaient usé envers les donatistes, les novatiens et les hérétiques semblables, et, ne pouvant remédier aux maux de l'Église de Milan suivant la pmeté des canons, il résolut de chercher au moins à mettre fin aux abus et d'établir pour l'avenir que les ordinations fussent gratuites. Il obligea donc l'archevêque et le clergé de Milan à le promettre par écrit et avec serment.
La promesse de l'archevêque Gui, adressée à son clergé et à son peuple, portait en substance : « Vous n'ignorez pas la détestable coutume qui s'était anciennement établie en cette Église, que pour recevoir le sousdiaconat on donnait douze pièces d'argent, pour le diaconat dix-huit, pour la prêtrise vingt-quatre, comme une taxe réglée. Maintenant, en présence de Dieu et des saints, de Pierre d'Ostie, légat du Pape, d'Anselme de Lucques et de vous tous, je condamne et déteste cette perverse coutume et toute simonie. De plus je m'oblige, moi et mon clergé, et tous nos successeurs, à ne rien prendre pour la promotion aux Ordres, Si quelqu'un y contrevient, soit en doiniant, soit en recevant, qu'il soit avec Simon frappé d'un anathème perpétuel I Nous condamnons aussi l'hérésie des nicolaïtes et promettons d'éloigner, autant qu'il nous sera possible, les prêtres, les diacres et les sous-diacres de la compagnie de leurs femmes et de leurs concubines. Nous proiufllons de même que
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nous ne prendrons rien, ni nous ni nos domestiques, pour la provision des al)bayesou des chapelles, pour l'investiture des églises, la promotion des évêijues, le saint chrême et la consécration des églises. »
Celle promesse fut souscrite par l'archevê- (jue Gui, trois prêtres, quatre diacres, cinq sous-diacres et les autres. Puis l'archevêque, s'approchanl de l'autel, la confirma par serment enlre les mains de saint Pierre Damien. Le vidame de l'Église de Milan, le chancelier et tous les autres clercs qui étaient présents firent de même. Arnolphe, clerc et neveu de l'archevêque, fit encore serment pour son oncle, y ajoutant qu'il n'ordonnerait aucun clerc qu'il n'eût fait le serment de n'avoir ni donné ni promis. Ensuite l'archevêque se prosterna sur le pavé et demanda pénitence pour n'avoir pas extirpé comme il devait cet usage simoniaque. Saint Pierre Damien lui imposa cent ans de pénitence, dont il lui taxa le rachat par une somme d'argent qu'il devait payer chaque année. Ils entrèrent ensuite dans la grande église et montèrent à l'ambon, et là, en présence d'un grand peuple et du clergé, Pierre fitjurer surles Évangiles le clerc de l'archevêque, apparemment son neveu, que l'archevêque, pendant sa vie, ferait tous ses efforts pour extirper ces deux hérésies des nicolaïtes et des simoniaques. Une très-grande partie du peuple, non-seulement delà ville, mais de la campagne, avait déjà fait le même serment. Ensuite on jugea à propos que tous les clercs, après avoir reçu une pénitence, fussent réconciliés pendant la messe, recevant leurs ornements de la main de l'évêque. Et premièrement ils prêtèrent ce serment : « Je déclare que je tiens la foi que les sept conciles ont cot)firmce par leur autorité et que les Papes ont enseignée. J'anathématise généralement toutes les hérésies, et parliculièrement les deux donl l'Église est le plus affligée en ce temps, des simoniaques et des nicolaïtes, prononçant un éternel anathème contre tous ceux qui les suivent, u La pénitence des clercs fut telle: Ceux qui ont seulement payé la taxe accoutumée pour les ordinations, ce que quelquesuns savaient à peine être un péché, ceux-là feront cinq ansde pénitence, pendant lesquels
ils jeûneront deux jours la semaine au pain et à l'eau, et trois jours la semaine pendant l'Avent et le Carême. Ceux qui ont donné plus que la taxe feront sept années d'une pénitence telle que la précédente, et ensuite jeûneront les vendredis toute leur vie. Celui qui ne peut jeûner aisément peut racheter un de ces jours de la semainne en récitant un psautier, ou la moitié avec cinquante génuflexions ; ou il nourrira un pauvre, et, après lui avoir lavé les pieds, lui donnera un denier. De plus l'archevêque promit de les envoyer tous en pèlerinage lointain, soit à Rome, soit à Tours, et l'archevêque promit d'aller lui-môme à Saint-Jacques en Espagne.
Après avoir ainsi réconcilié le clergé de Milan on résolut de ne pas rendre aussitôt à tous, indifféremment l'exercice de leurs fonctions, mais seulement à ceux qu'on trouverait lettrés, chastes et de mœurs graves ; les autres se contenteraient d'être réconciliés à l'Église, dont ils avaient été justement retranchés. Avant que saint Pierre Damien eût appris si le Pape approuvait ce qu'il avait fait à Milan il envoya la relation à son ami Hildebrand, alors archidiacre de l'Église romaine, qui l'avait souvent prié de composer un abrégé de ce qu'il trouverait de particulier dans les décrets et les histoires des Papes touchant l'autorilé du Saint-Siège. Jusqu'alors Pierre avait regardé ce travail comme inutile et comme plus près de la superstition que delà nécessité; mais, quand il se vil jeté au milieu des affaires si embarrassantes de Milan, il reconnut par expérience que le privilège de l'Église romaine est de toutes les choses du monde la plus nécessaire et la plus puissante pour réformer l'ordre et la discipline dans l'Église; il admira la pénétration de son ami Hildebrand et crut satisfaire à sa demande par cette relation. Voici comment il y définit l'hérésie des nicolaïtes : « On appelle nicolaïtes les clercs qui s'unissent à des femmes contre la règle de la chasteté ecclésiastique. Ils deviennent fornicaleurs lorsqu'ils contractent ce commerce criminel ; mais on les appelle avec raison nicolaïtes quand ils veulent le justifier comme par l'autorité ; car le vice devient une héré
sie quand on le soutient par un dogme per-
vei s »
Pendant que saint Pierre Damien était à Milan l'abbé de Saint-Siniplicien lui fit présent d'un petit vase d'argent. Sa première pensée fut de le refuser, et il examina la conduite de l'abbé, pourvoir s'il n'avait point quelque affaire ou s'il n'avait point acquis sa dignité par simonie ; car c'était la pratique des ministres du Saint-Siège les plus désintéressés de ne rien accepter de ceux qui avaient des affaires encore indécises, mais de ne pas refuser ceux qui donnaient volontairement à ceux qui n'avaient aucune affaire. Saint Pierre Damien, ayant donc trouvé que cet abbé lui avait fait ce présent sans aucun intérêt que de gagner son amitié, ne laissa pas de le prier de le reprendre, l'assurant que son amitié n'était pas vénale. Toutefois il n'était pas fâché qu'il le pressât de garder son présent. La nuit, en récitant ses psaumes, il en eut du scrupule, et, le matin, il alla le prier de reprendre soo vase d'argent. L'abbé n'en voulut rien faire, et, après quelque contestation, ils convinrent qu'il l'enverrait à un des deux monastères que Pierre venait de fonder, mais, étant retourné à son désert, il eut encore du scrupule d'avoir reçu ce présent de quelque manière que ce fût et n'eut point de repos qu'il ne l'eût renvoyé, tant il était délicat sur cette matière ^.
Il ne se regardait plus que comme un simple moine et prétendait avoir renoncé à l'épiscopat, comme il paraît par deux'lettres au Pape Nicolas H. Dans la première il se plaint indirectement qu'on lui avait ôlé les revenus de son évêché, disant que c'est une marque que l'on doit bientôt lui ôter la dignité épiscopale, et il tiniten déclarant qu'il y renonce pour toute sa vie. Dans l'autie l(!tlre, qui est plutôt un livre, il parle plus sérieusement et dit d'abord : « Vous savez que, si le besoin du Saint-Siège et notre ancienne amitié ne m'avaient retenu, aussitôt après la mort du seigneur Etienne, de sainte mémoire, votre prédécesseur, j'aurais renoncé à l'évèché dont il m'avait chargé malgré moi, contre les canons; car
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vous savez combien je vous ai fait de plaintes, combien il m'en a coûté de gémissements et de larmes. Je ne pus alors obtenir mon congé, parce que l'intérêt de l'Église romaine, qui semblait menacer ruine, ne le permettait pas. Maintenant que (e calme est revenu et que vous gouvernez en paix la barque de Pierre, ne refusez pas, je vous prie, ce repos à ma vieillesse. Je vous déclare donc que, pour la rémission de mes péchés, je me démets du droit de l'épiscopat, et par cet anneau j'y renonce sans espérance d'y jamais revenir. Je vous rends aussi l'un et l'autre monastère.» Il rapporte ensuite plusieurs exemples pour montrer qu'il est permis de renoncer à l'épiscopat. Toutefois il n'obtint pas, sous ce Pape, le congé qu'il demandait *.
Il adressa au même Pape un autre écrit touchant le célibat des prêtres, et il le commence ainsi : « Dernièrement, dans une conférence que j'eus par ordre de Votre Majesté avec quelques évêques, je voulus leur persuader la nécessité de la continence pour les ecclésiastiques; mais je ne pus tirer d'eux sur ce point de promesse positive : premièrement parce qu'ils déses èrent de pouvoir atteindre à la perfection de celte vertu; ensuite parce qu'ils ne craignent pas d'être punis pour l'incontinence par le jugement d'un concile. L'Église romaine est accoutumée, en notre tem'ps, à dissimuler ces sortes de péchés, à cause des reproches des séculiers. Cette conduite serait supportable si c'était un mal caché ; mais il est tellement public que tout le peuple connaît les lieux de débauche, les noms des concubines et de leurs parents; on voit passer les messages et les présents, on entend les éclats de rire, on sait les entretiens secrets; enfin il est impossible de cacher les grossesses des femmes et les cris des enfants. Ainsi on ne peut excuser ceux qui devraient punir des pécheurs si décriés. » Il conclut en exhortant le Pape à arrêter le cours de ces désordres
Après le concile de Rome le Pape Nicolas II fit un voyage e/i Apulie, à la prière des Normands, qui lui envoyèrent des députés
• OjjUiC. 6.— 2/4/f/.,63, c.
> Opusc. 10. — «iéid. 17.
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DK L'ÉGLISE CATHOLIQUE
pour lui persuader de venir recevoir leurs soumissions et les réconcilier à l'Église. Le Pape, après en avoir délibéré en concile, partit de Rome et vint en Apulie, où il tint un concile nombreux dans la ville de Melfi. Les Normands se présentèrent devant lui et remirent en sa libre disposition toutes les terres de Saint-Pierre dont ils s'étaient emparés. Le Pape, de son côté, leur donna l'absolution de l'excommunication qu'ils avaient encourue et les reçut aux bonnes grâces du Saint-Siège; et, parce qu'ils étaient les plus puissants dans cette partie de l'Italie et les plus capables de secourir le Pape contre ceux qui avaient usurpé les biens de l'Église romaine, le Pape Nicolas leur céda, à la réserve de Bénévent, toute l'Apulie et la Calabre, pour lesquelles ils lui firent serment de fidélité.
On nomme dans cet accord deux chefs de Normands : Richard, à qui le Pape confirma la principauté de Capoue, dont il s'était emparé sur les Lombards, et Robert Guiscard, à qui il confirma les duchés d'Apulie et de Calabre, dont il était aussi en possession, ainsi que ses prétentions sur la Sicile, qu'il avait commencé de conquérir sur les Sarrasins. Dans cette première concession Robert promit au Pape une redevance annuelle de douze deniers, monnaie de Pavie, pour chaque paire de bœufs, payable à perpétuité à la fête de Pâques, et, de plus, il se rendit vassal du Saint-Siège, comme on le voit par le serment qui suit :
n Moi, Robert, par la grâce de Dieu et de saint Pierre duc d'Apulie et de Calabre, et, par le secours de Dieu et de saint Pierre, duc futur de Sicile; de cette heure en avant je serai fidèle à la sainte Église romaine, et à vous, mon seigneur Pape Nicolas. Je ne participerai ni à conseil ni à fait d'où vous deviez perdre la vie ou un membre, ou être pris méchamment. Le conseil que vous me confierez et que vous me défendrez de faire connaître, je ne le manifesterai pas sciemment à votre préjudice. J'aiderai partout la sainte Église romaine à lenir et à acquérir les régales de saint Pierre et ses possessions, selon mon pouvoir, contre tous les hommes et je vous aiderai à vu.
ienir avec sécur ité et honneur la papauté romaine, ainsi que la terre et la principauté de Saint- Pierre. Je ne chercherai ni à envahir, ni à acquérir, ni à piller, sans votre permission expresse et celle de vos successeurs, excepté ce que vous ou vos successeurs m'accorderez. La rente de la terre de Saint-Pierre que je tiens ou que je tiendrai, comme il a été statué, je veillerai avec une entière bonne foi à ce que l'Église romaine la reçoive annuellement.
Toutes les églises qui sont dans mon domaine, je les remettrai, avec leurs possessions, en votre puissance. Je serai leur défenseur pour la fidélité à l'Église romaine. Et si vous ou vos successeurs quittez cette vie avant moi, suivant que j'aurai été averti par les meilleurs cardinaux, clercs et laïques de Rome, j'aiderai à ce qu'on élise et ordonne un Pape pour l'honneur de saint Pierre. Tout ce qui est écrit ci-dessus je l'observerai et envers l'Église romaine et envers vous, avec une entière bonne foi, et je garderai cette fidélité à vos successeurs, ordonnés pour l'honneur de sai.nt Pierre, qui m'auront confirmé l'investiture que vous m'avez accordée. Uu'ainsi Dieu me soit en aide et ses saints Évangiles »
Telle fut l'origine du royaume de Naples. Par cet acte important le Pape Nicolas II pacifiait l'Italie méridionale et assurait à l'Église romaine le peuple le plus vaillant pour la défendre contre les petits tyrans et contre les grands mêmes. Nous en verrons les effets dans l'histoire. On en vit dès lors le commencement ; car le Pape, ayant réglé tout ce qui concernait le patrimoine de Bénévent, où il tint un concile au mois d'août, revint à Rome, et les Normands, ayant assemblé des troupes, le suivirent, conformément à l'ordre qu'il leur en avait donné. Ils ravagèrent les terres de Préneste, de Tusculum et de Nomento, dont les habitants étaient rebelles au Pape, leur seigneur, et, ayant passé le Tibre, ils ruinèrent Galère et tous les châteaux du comte Gérard, insigne voleur. Ainsi les Normands commencèrent à délivrer Rome des petits seigneurs qui la tyrannisaient depuis si longtemps.
'Baron., ann. 1059. Léon d'Ostie, 1. 3, c. 13, 16.