HISTOIRE UI
Le Pape Nicolas If, qui était de Bourgogne, n'eut ni moins de zèle que son prédécesseur, qui était de Lorraine, pour la réforme de l'Église de France, ni moins de confiance dans la sagesse et le crédit de Gervais, archevêque de Reims, quoiqu'on eût voulu lui rendre ce prélat suspect de favoriser l'antipape. Il en écrivit à Gervais ; mais il lui marqua qu'il comptait plus sur les preuves qu'il avait données de sa fidélité que sur les bruits désavantageux qu'on avait répandus sur son compte. Par la même lettre le Pape exhorte cet archevêque à travailler courageusement au rétablissement de la discipline dans l'Église de France, et il le charge de reprendre, d'avertir et de conjurer le roi Henri de ne pas suivre de mauvais conseils, d'observer les canons et de ne pas offenser saint Pierre pour soutenir un insensé tel que celui qu'il avait voulu faire ordonner évoque de Mâcon. Il paraît que le Pape s'était opposé à cette ordination et que le roi lui avait fait faire des menaces s'il refusait de donner son consentement; car le Pape ajoute : « Que ce prince agisse contre nous tant qu'il voudra, nous ne cesserons cependant pas de prier le Seigneur pour lui et pour son armée *. »
Le Pape écrivit sur le même sujet à Anne, reine de France, que Henri avait épousée en secondes noces. Le Pontife fait un bel éloge des vertus de cette princesse, qui était fille de Jaroslas, roi ou duc de Russie. Il loue en particulier son assiduité à la prière, son amour pour la justice, sa compassion pour les malheureux et sa libéralité envers les pauvres. lU'exhorte suriout à porter le roi, son époux, à la piété et à l'équité, et à s'appliquer de bonne heure à inspirer la crainte de Dieu aux princes, ses enfants *.
On rapporta au Pape Nicolas que l'évêque de Beauvais avait été ordonné par l'évêque de Senlis sans la par ticipation du métropolitain ; il manda aussitôt à l'archevêque Gervais d'interdire l'évêque de Beauvais des fonctions épiscopales jusqu'à ce qu'il fût venu à Rome rendre raison de sa conduite au concile qui devait s'y tenir la troisième
> Labbe, t. 9, p. 1091. — » Id., p. 1092.
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semaine après Pâques; que, s'il est notoire que cet évêque ait donné de l'argent pour obtenir l'épiscopat, le Pape veut qu'on défende aux clercs de Reauvais de lui rendre aucune obéissance. Il ordonne pareillement d'interdire jusqu'au concile l'évêque de Senlis s'il n'a pas eu l'agrément du métropolitain pour l'ordination qu'il a faite, ou s'il a su que l'évêque de Reauvais, qu'il a ordonné, avait acheté l'épiscopat
Le Pape avait été mal instruit. Gervais lui envoya un député qui justifia l'évêque de Senlis, sans parler de celui de Reauvais, qui pouvait être coupable de simonie. Gervais eut lui-même à se justifier des reproches que le Pape lui avait faits par une autre lettre sur ce qu'on l'accusait d'avoir fait piller quelques terres de l'Église de Verdun. Il paraît que l'archevêque avait invité le Pape à venir en France; car le Pape lui répond qu'il ne peut encore rien déterminer sur ce voyage. C'était peut-être pour le sacre du prince Philippe, qui devait se faire bientôt.
Gervais, archevêque de Reims, fit la cérémonie, et voici l'ordre qu'il y gaida. Après l'introït de la messe il se tourna vers le prince et lui fit un discours pour lui exposer la foi catholique; après quoi il lui demanda s'il voulait y être attaché et la défendre. Philippe ayant répondu affirmativement, on apporta la formule de sa promesse. Il la lut publiquement et la souscrivit. Elle était conçue en ces termes: « Moi Philippe, par la grâce de Dieu futur roi des Français, je promets, au jour de mon ordination, en présence de Dieu et de ses saints, que je conserverai à chacun de vous et à vos églises leurs privilèges canoniques; que je leur rendrai justice et les défendrai, avec l'aide de Dieu, ainsi qu'un bon roi doit en user dans son royaume à l'égard des évêqucs et des églises, et que je ferai rendre justice selon les lois au peuple qui m'est confié. »
Le jeune prince, ayant lu ce serment, le remit, signé de sa main, à l'archevêque de Reims, en présence des légats du Pape, Hugues,archevêque de Besançon, et Hermenfroi, évêque de Sien, en Valais, et de vingt-quatre
' Id., ibid.
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évôques, tant de France que de Bourgogne et d'Aquitaine, de vingt-neuf abbés et d'un grand nombre de seigneurs. Alors l'archevêque de Reims, prenant le bâton pastoral de saint Remi, représenta commentl'élection et la consacration du roi lui appartenaient depuis que saint Remi baptisa et sacra le roi Louis (Clovis); que, par ce bâton, le Pape Hoi misdas donna ce pouvoir à saint Remi avec la primauté de toute la Gaule, et que le pape Victor lui avait donné le même pouvoir à lui et à son Église. C'est que Gervais avait reçu le pallium de Victor II. Ensuite, par la permission du roi Henri, il élut pour roi le prince son fils. Après lui les légats du Pape donnèrent leur suffrage, ce qui leur fut accordé par honneur ; car le consentement du Pape n'y était pas nécessaire, comme le porte expressément l'acte du couronnement. Ensuite les archevêques, les évêques, les abbés et tout le clergé donnèrent leurs voix ; puis les seigneurs, dont les premiers étaient Gui, duc d'Aquitaine,Hugues, fils etdéputédu duc de Bourgogne, les députes de Baudouin, comte de Flandre, et ceux de Geoffroi, comte d'Anjou, Hébert de Vermandois, Gui de Ponthieu, Guillaume d'Auvergne, Foulques d'Angoulème et plusieurs autres ; enfin les simples chevaliers et tout le peuple, en criant trois fois : « Nous l'approuvons, nous le voulons ! » Le nouveau roi Phihppe donna des lettres pour la confirmation des droits de l'Église de Reims, et l'archevêque de Reims y souscrivit comme grand-chancelier ; car le roi lui donna alors cette dignité, qu'il prétendait avoir appartenu à ses prédécesseurs. La précaution du roi Henri, en faisant couronner son fils, ne fut pas vaine; il mourut l'année suivante (1060), le 4 août, âgé de cinquante-cinq ans, dont ilen availrégné vingtneuf. Le roi Philippe, qui n'eu avait que sept quand il fut couronné, en régna quaranteneuf*.
Guillaume, duc de Normandie, n'assista pas au sacre de Philippe et ses députés n'y parurent pas. Apparemment que, ce prince étant alors excommunié, le roi ne jugea pas à propos de l'inviter à une cérémonie qu'il
«Labt)e. t. 9, p. 1107.
aurait troublée s'il eût voulu y assister en personne. En effet, Guillaume, malgré la défense que le saint Pape Léon IX lui en avait faite au concile de Reims sous peine d'excommunication, n' avait paslaissé d'épouser Malthilde, sa parente, fille deBeaudouin, comtede Flandre. Le PapeNicolas, persuadé que la réforme doit commencer par ceux dont l'exemple est toujours si efficace, soit pour le bien, soif pour le mal, déclaraGuillaume excommunié, et, pour l'obliger de se séparer de Mathilde, il jeta un interdit général sur tous ses États.
Le bienheureux Lanfranc, qui était alors prieur du Bec, et que le duc Guillaume regardait avec justice comme le plus habile docteur qu'il eût dans son duché, blâmait hautement ce mariage et n'omettait rien pour porter les parties à le rompre. C'en fut assez pour lui faire encourir la disgrâce du duc, dont il était auparavantle favori etcomme le ministre; mais les princes les plus éclairés, quand une fois ils se sont laissé maîtriser par une passion, ne souffrent qu'avec peine ceux qui ont le courage de ne pas les flatter. Guillaume ne vit plus dans le bienheureux Lanfranc qu'un censeur incommode, et pour s'en délivrer il lui envoya ordre de sortir de ses États.
On peut juger quelle fut, à cette nouvelle, la consternation de la communauté du Bec, dont Lanfranc était l'ornement et le soutien. Lui seul n'en parut point abattu. Pour exécuter l'ordre qu'on lui avait signifié de sortir incessamment de Normandie il monta sur le cheval du monastère, qui était boiteux et qui pouvait à peine se soutenir. Il alla ainsi à la rencontre du duc et lui dit en l'abordant : «Prince, je viens vous prier de me faire donner un meilleur cheval afin que je puisse obéir plus promptement à l'ordre que vous m'avez donné de sortir au plus tôt de vos États. » Ce début fit rire le duc et il parut s'adoucir. Lanfranc, s'en étant aperçu, lui parla avec tant d'éloquence qu'il regagna ses bonnes grâces, et l'ordre qui l'exilait fut révoqué. Ainsi il retourna en diligence, sur son mauvais cheval, au monastère, où l'on chanta le TeDeum en action de grâces de son retour.
Lanfranc en partit peu de temps après pour se rendre au concile que le Pape avait
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indiqué à Rome au mois d'avril 1059. Il avait deux motifs de ce voyage : il voulait ménager la réconciliation du duc Guillaume. Pour cela il représenta au Pape que l'interdit que Sa Sainteté avait jeté sur toute la Normandie ne faisait du mal qu'à ceux qui n'étaient pas coupables, qui n'avaient pas marié le duc et qui ne pouvaient le séparer de sa femme ; que ce prince était résolu de ne jamais la répudier; qu'il fallait craindre de le porter, par trop de sévérité, à des extrémités fâcheuses ; qu'en considération dubien qu'un si puissant prince pourrait faire à la religion il paraissait convenable de lui accorder la dispense qu'il demandait et de lui donner pour pénitence, à lui et à la duchesse, de bâtir chacun un monastère, l'un pour les hommes, et l'autre pour les femmes. Le Pape goûta ces raisons; il accorda la dispense et leva les censures, imposant pour pénitence au duc et à la duchesse de Normandie de bâtir chacun un monastère dans leurs États. Ils bâtirent en effet deux monastères à Caen : le duc, celui de Saint-Élienne, et la duchesse, celui de la Trinité. Lanfranc, prieur du Bec, fut le premier abbé de Saint-Élienne et eut saint Anselme pour successeur au Bec. La première abbesse de la Trinité de Caen fut une sainte fille nommée Mathilde, qui gouverna cette communauté durant quarante-huit ans. La princesse Cécile, fille du duc Guillaume, lui succéda. Le second motif qui fit faire à Lanfranc le voyage de Rome fut d'y combattre Bérenger, qu'il savait devoir s'y rendre, et qui y fut en effet condamné, ainsi que nous l'avons vu'.
Pour faire observer en France les décrets du concile romain touchant la réforme du clergé le Pape Nicolas y nomma deux légats, savoir saint Hugues, abbé deCluny, et le cardinal Etienne. Il donna la légation d'Aquitaine à saint Hugues et celle du reste de la Gaule au cardinal Élienne. Saint Hugues tint à Avignon un concile dont les actes sont perdus; on sait seulement qu'on y élut Gérard évéque de Sisteron, et que saint Hugues l'envoya se taire sacrer à Rome. L'évéché de t:^isteron était vacant depuis dix-sept ans ; il
- Vila Lunfr.
avait était ruiné tant par les seigneurs laïques que parles évêques précédents et par les chanoines. La plupart de ces derniers étaient mariés pubUquement. Pour réparer ces scandales on jeta les yeux sur Gérard, qui était prévôt d'Oulx. Le Pape, l'ayant ordonné évêque, le renvoya à son Église avec des lettres adressées au clergé et au peuple de Sisteron, où, après lui avoir donné sa bénédiction, s'ils obéissent, il leur déclare qu'il a ordonné Gérard poiv leur évêque, sur le témoignage que lui ont rendu de ses mœurs l'abbé Hugues, son légat, l'archevêque d'Arles, l'évêque d'Avignon et plusieurs autres prélats qui l'ont élu ; mais qu'il lui a recommandé de ne point donner les Ordres aux bigames, à ceux qui ont fait pénitence publique, et de ne faire les ordinations que dans les temps marqués. Malgré ces lettres les habitants de Sisteron ne voulurent pas recevoir Gérard. Il se retira à Forcalquier, où un de ses prédécesseurs, nommé Frondonius, avait placé une partie du chapitre de Sisteron, en sorte que ces deux éghses ne faisaient dès lors et ne firent dans la suite qu'une même cathédrale*.
Le cardinal Étienne, qui était aussi légat en France, convoqua un concile à Tours pour le d" mars 1060. Il ne s'y trouva que dix prélats, tant archevêques qu'évêques, et l'on y fit dix canons contre divers abus, savoir : contre la simonie, contre le concubinage des clercs, contre les mariages incestueux, cou-, tre la pluralité des bénéfices et contre les moines apostats. Le légat avait cité à ce concile Jonquenée de Dol, qui se portait pour archevêque de Bretagne. Il avait déjà été cité plusieurs fois au concile de Rome et n'yavait pas comparu. On a lieu de croire qu'il ne comparut pas plus à celui de Tours. C'était un prélat indigne, par ses mœurs, non seulementd'être archevêque, mais évêque môme, et qui fut très-justement déposé sous le Pape saint Grégoire VII *.
Le Pape Nicolas avait formé le projet de venir lui-même en France travailler à la réforme ; mais il paraît qu'on fit craindre son zèle au roi Henri, et que les évêques qui se
» Hisl. de l'Église gallic, 1. 21. — »tabbo t. 9, p. 1108.
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sentaient coupables firent naître des difficultés pour empêcher ce voyage. On écrivit au Pape que Gervais,archevêque de Reiras,ravait traversé dans son dessein, et, pour montrer l'intérêt que ce prélat pouvait y avoir, on l'accusa de quelques autres entreprises qui parurent si graves à Nicolas II qu'il mit l'Église de Reims en interdit. Gervais, qui n'avait pas mérité un pareil traitement, fit cependant observer cette censure; mais il envoya au Pape des députés qui eurent une audience gracieuse et qui justifièrent sans peine leur archevêque. Un de ces députés mourut à Rome; le Pape le visita pendant sa maladie et lui rendit les derniers devoirs avec beaucoup de charité. Gervais en remercia le Pape par une lettre où il le félicite de ce que les délations de ses accusateurs ont fait moins d'impression sur l'esprit de Sa Sainteté que les moyens de justification qu'il avait fait proposer en sa faveur. Il proteste que, malgré les bruits qu'on a répandus contrelui, il a toujours ardemment souhaité que le Pape vînt en France, afin qu'il pût lui rendre les honneurs dus à sa personne et à sa dignité; qu'au reste l'obéissance avec laquelle on a observé à Reims la suspense et l'interdit est une réfutation de tout ce que ses adversaires lui avaient reproché.
Pendant ces négociations le roi mourut, le 3 août 1060, laissant ses États à son fils Philippe, qui n'était âgé que d'environ huit ans ; mais il nomma Baudouin, comte de Flandre, pour régent du royaume. Il ne pouvait choisir un prince ni plus sage ni plus désintéressé. Baudouin ne chercha dans le gouvernement que le bien du jeune roi et de ses peuples.
Gervais, archevêque de Reims, ne laissa pas de craindre les troubles qui lui paraissaient inséparables d'une minorité; il manda au Pape qu'il était sensiblement affligé de la mort du roi Henri, vu l'indocilité des Français, dont il craignait, disait-il, que les divisions ne causassent la ruine du royaume. Pour prévenir ces malheurs il prie le Pape de l'aider de ses conseils ; « car, ajoute-t-il, vous devez à notre royaume ce que les gens de bien doivent à leur patrie. Vous nous faites aonneur par votre prudence et par votre
sainteté ; c'est de notre royaume que Rome vous a choisi pour vous faire son chef et le chef du monde*. »
En Angleterre, sous le saint roi Édouard, la vigilance ell'autorité du Pape n'étaient pas moins nécessaires pour empêcher les abus de prévaloir dans le clergé au milieu de la lutte entre la faction normande et la faction anglaise. L'archevêque Quinsin d'York étant mort le 22 décembre 1060, Aldred, évêquede Worcester, se fit élire par argent pour lui succéder. Il avait été moine à Winchester, puis abbé deTavestone. EnlOiB il succédaà Living, évêque de Worcester, et dix ans après il se fit donner l'évêché d'Herford. Il est vrai qu'il le quitta pour être archevêque d'York ; mais il garda Worcester, et, abusant de la simplicité du roi Édouard, il lui persuada qu'il le pouvait, alléguant la coutume de ses prédécesseurs. Ensuite, de concert avec le roi, il alla à Rome, accompagné de deux évêques, Gison de Véli et Guillaume d'Herford, et deTostin, comte deNorthumberland, fils de Godwin, beau-père du roi Édouard. Quand ils furent arrivés à Rome le Pape Nicolas reçut le comte favorablement et le fit asseoir dans un concile contre les simoniaques. Il accorda aux deux évêques ce qu'ils lui demandaient, savoir, la consécration épiscopale, parce qu'ils n'étaient pas entièrement dépourvus de science et n'étaient point notés de simonie ; mais Aldred étant trouvé, par ses propres réponses, simoniaque et ignorant, le Pape le dépouilla de toute dignité, d'autant plus qu'il ne voulait pas renoncer à l'évêché de Worcester *.
Comme ils s'en retournaient ils furent attaqués par des voleurs dont le chef était Gérard, comte de Galérie, qui leur ôtèrent tout ce qu'ils avaient, horsleurs habits. Ils retournèrent à Rome, où l'état dans lequel on les avait mis fit pitié à tout le monde ; le comte Tostin fit de grands reproches au Pape, disant que les nations éloignées ne devaient guère craindre ses excommunications, puisque les voleurs qui étaient si proche s'en moquaient; que, s'il ne lui faisait rendre ce qu'ils lui avaient pris, il le croirait d'intelligence avec
> Labbe, t. 9, p. 1097. — " Baron., ann. 1060.
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eux, et que le roi d'Angleterre, en étant informé, ne payeraitplus de tribut àsaint Pierre. Les Romains, épouvantés de ces menaces, persuadèrent au Pape d'accorder à Aldred l'arclievéché et le palliuni, disant qu'il était cruel de le renvoyer dépouillé d'honneur et de biens. Le Pape l'accorda, mais à condition qu'il quitterait Tevêché de Worcester et qu'on y ordonnerait un évêque. Il renvoya ainsi les Anglais chargés de présents, pour les consoler de leur perte, et après eux il envoya des légats pour l'exécution de ses ordres.
L'un de ces légatsétait Hermenfroi, évêque de Sion, que nous avons vu assister au couronnement du roi Philippe de France, avec son collègue Hugues, archevêque de Resançon. Aldred, archevêque d'York, qui les avait amenés, les présenta au roi saint Edouard, et ce prince, les ayant reçus avec un très-grand honneur suivant sa piété ordinaire, les renvoya chez l'archevêque, avec lequel ils avaient fait connaissance pendantle voyage, en attendant le parlement de Pâques, où ils reviendraient à sa cour et auraient audience. L'archevêque Aldred, ayant suivi l'ordre du Pape et parcouru avec les légats presque toute l'Angleterre, vint à Worcester aux approches du carême de l'année 1062, et, delà étant allé dans ses terres, il laissa les légats dans le monastère de sa cathédrale, dont saint Wulstan était prévôt.
Wulstan les traita avec toute l'humanité et la libéralité possibles, sans toutefois rien relâcher de sa régularité et de son austérité. Il passait les nuits à chanter des psaumes avec de fréquentes génuflexions; pendant trois jours de la semaine il ne prenait aucune nourriture et gardait le silence; pendant les trois autres jours il mangeait des choux ou des poireaux avec son pain; le dimanche il mangeait du poisson et buvait du vin. Tous les jours il nourrissait trois pauvres et leur lavait les pieds. Les légats admirèrent cette maniùrede vieetles instructions que Wulstan soutenait d'un tel exemple. Étant donc retournés à la cour, comme il fut question de choisir un évêque de Worcester, ils proposèrent Wulstan, et, faisant connaître son mérite,Ilsohtinrent aisément l'agrémentdu saint roi Éduuard. Lc;> deux urchevêques Sligand,
:ntrusde Cantorbéry, et Aldred d'York y consentirent; ce qui détermma ce dernier, c'est qu'il regardait Wulstan comme un homme simple, qui souffrirait ses usurpations sur l'Église de Worcester, dont il prétendait retenir les revenus.
On manda saint Wulstan en diligence ; mais, quand il fut arrivé à la cour, la dilliculté fut de lui faire accepter l'évêché ; il fallut que les légats y employassent toute l'autorité du Pape. Un reclus, nommé Vulsin, (lui vivait en solitude depuis plus de quarante ans, aida à le déterminer, lui reprochant vivement son obstination et sa désobéissance. Le roi lui donna l'investiture de l'évêché de Worcester, et il fut sacré à York, par l'archevêque Aldred, le dimanche 8 septembre 1062. 11 aurait dû être sacré par l'archevêque de Cantorbéry, dont il était suffragant; mais Stigand, qui occupait alors ce siège, avait été interdit par le Pape pour l'avoir usurpé du vivant de Robert, son prédécesseur, sorti d'Angleterre par suite de la lutte politique entre les Normands et les Anglais. Toutefois ce fut à lui, ou plutôt à son siège, que saint Wulstan promit obéissance, et Aldred déclara qu'il ne prétendait point que cette ordination lui donnât aucun droit sur le nouvel évêque.
Saint Wulstan, alors âgé d'environ cinquante ans, était né, dans le comté de Warwick, de parents très-pieux, qui, sur la lin de leurs jours, embrassèrent l'un et l'autre la vie monastique. Après leur mort il s'attacha à Rrithége, évêque de Worcester, qui, touché de son mérite, l'ordonna prêtre encore jeune et lui offrit une cure d'un bon revenu près de la ville; mais Wulstan la r-efusa, et peu de temps après embrassa la vie monastique dans la cathédrale de la même ville. Il passa par les charges du monastère, fut maître des enfants, chantre et sacristain. Tous les jours il disait les sept psaumes avec une génuflexion à chaque verset, et toutes les nuits il disait de même le grand psaume 118; il se prosternait sept fois le jour devant chacun des dix-huit autels de l'église.
On le lit enfin prévôt de monastère vers l'an 1046, et dans cette place il prenait soin uon-seuleuient des niuincs, mais du peuple.
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Dès le matin il se présentait à la porte de l'église pour secourir les opprimés ou baptiser lesenfants des pauvres ; car les prêtresavaient déjà introduit là mauvaise coutume de ne point baptiser gratis. Celte charité de Wulstan attira un grand concours de peuple des villes et de la campagne, des riches comme des pauvres, et il semblait qu'il n'y eût point d'enfant bien baptisé s'il ne l'était de sa main, tant était grande l'opinion de sa sainteté. Voyant aussi la corruption des mœurs que causait le défaut d'instruction, il se mit à prêcher dans l'église tous les dimanches et les jours solennels. Un moine savant et éloquent lui en fit des reproches. Le saint homme répondit tranquillement que rien n'était plus agréable à Dieu que de rappeler dans la voie de la vérité le pauvre peuple qui s'égare et se perd. La nuit suivante le moine eut une vision si terrible que le lendemain il demanda pardon à Wulstan avec beaucoup de larmes. Le saint homme, devenu évêque, continua, augmenta même ses prédications et ses bonnes œuvres
En 1060 le roi saint Edouard envoya une ambassade àRome, avec cettelettre au Pape : « Au souverain Père de l'Église universelle, Nicolas,Édouard, par la grâce de Dieu roi des Anglais, la soumission et l'obéissance qui est due. Nous glorifions Dieu de ce qu'il a soin de son Église élue, car à la place d'un bon prédécesseur il a établi un excellent successeur. Nous croyons donc juste de recourir à vous, comme à la pierre solide, pour éprouver toutes nos bonnes actions, vous les faire connaître et vous y donner part, afin que vous renouveliez et augmentiez les donations et les privilèges que nous avons obtenus de votre prédécesseur. » Le saint roi parle de l'abbaye de Westminster qu'il bâtissait, en compensation de son pèlerinage de Rome, De son côté il confirme et augmente les donations et les redevances que saint Pierre avait en Angleterre, et envoie des présents au Pape afin qu'il prie pour lui et pour son royaume près des corps des saints apôtres.
Le Pape Nicolas II répondit au saint roi avec une effusion d'amitié, lui donnant part
^AclaSS.,19 }&uv. Acla SS.Ord. s. Bened. ,sect. 6, pars
à tout ce qu'il pourait jamais faire de bien, renouvelant et confirmant tous les décrets apostoli(iues touchant son vœu, l'abbaye de Westminster, les donationsfaites àcemonastère ou à faire dans la suite; enfin, pour la défense de ce lieu et des églises de toute l'Angleterre, il lui donne pouvoir, à lui et à ses successeurs, de faire, à la place du Pape, tout ce qu'il croirait juste, de concert avec les évêques et les abbés
En Espagne les chrétiens prévalaient de plus en plus sur les mahométans. L'an 1044 Ferdinand, premier du nom, premier roi de Caslille et de Léon, sous qui se distingua si fort le célèbre Rodrigue, surnommé le Cid, porte la guerre dans le Portugal, occupé par les infidèles, et y fait de grands ravages ; il emporte d'assaut Viseu et s'empare ensuite de Lamago, qui passait pour imprenable.
L'an 1045 il prend Coïmbre par composition. L'an 1046 il continue ses expéditions contre les mahométans et les chasse de la Vieille- Castille. L'an 1047 il porte la désolation en différents pays appartenant aux infidèles. L'an 1048 il force Almenon ou Mamoun, roi de Tolède, de se rendre tributaire. L'an 1049 il oblige le roi mahométan de Saragosse d'en faire autant. L'an 1063 il fond tout à coup dans les États de Mahometben-Abad et l'oblige de se rendre son vassal. L'an 1063 il ravage les confins des rois de Tolède et de Saragosse, qui refusaient de lui payer le tribut, et revient chargé de butin à Léon, où il meurt le 20 septembre. C'est ce grand roi que nousavons vu renoncer au titre d'empereur sur les plaintes de l'empereur Henri le Noir et par obéissance pour le Pape, Il laissa trois fils, auxquels il avait partagé ses États en l'an 1064, Sanche, l'aîné, eut le royaume de Castille ; Alphonse, celui de Léon et les Asturies d'Oviédo ; Garcie, le royaume de Galice et de Portugal, Il y avait de plus, en Espagne, les royaumes chrétiens de Navarre et d'Aragon, Enfin le Christianisme s'était toujours maintenu dans la Marche française d'Espagne, dont Barcelone était la capitale. Cette Marche, ou province frontière, après être demeurée unie, sous Gharlemagne et
« Purou., 8111). 1060, n 9 et 10.
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Louis le Débonnaire, au marquisat de Septimanie, en fut séparée, l'an 864, par Charles le Chauve, pour faire un gouvernement particulier. En 1048 Raymond Bérenger, comte de Barcelone, porta la guerre en Espagne, et fut si heureux dans cette expédilion qu'après y avoir fait diverses conquêtes sur douze de leurs rois il les contraignit enfin de se rendre tributaires. Du nombre des domaines qu'il leur enleva furent la ville et le comté de Taragone, dont il lit présent à Bérenger, vicomte de Narbonne, qui était venu à son secours *.
Reconnaissant envers Dieu de sesbienfaits le comte Raymond en fit un bon usage. Pour que la justice fût rendue à ses sujets d'une manière plus sûre et plus uniforme il lit rédiger par écrit les usages ou coutumes de Barcelone. C'est le premier recueil de ce genre que l'on connaisse. L'an 1054 il rendit, contre les usurpateurs des biens de l'Église de Barcelone, un décret souscrit de lui, de sa femme Adalmode, ainsi quede plusieurs évêques et seigneurs. De concert avec l'évêque Guislebert il rebâtit magnifiquement la principale église de Barcelone et en célébra la dédicace le 18 novembre 10S8. Il s'y trouva huitévêques, entre autres Raimbauld, archevêque d'Arles. On lut dans leur assemblée le diplôme par lequel Hali, duc mahométan des îles Baléares, mais apparemment tributaires du comte Raymond, soumettait à l'Église de Barcelone tous les évêchés et églises de ses domaines *,
A Compostelle, dans l'église de Saint-Jacques, l'an 1056, vingt et unième année du roi Ferdinand, il se tint un concile provincial de trois évêques, assistés des prêtres, des diacres, des clercs et des abbés. On y recommanda l'observation des canons Les évêques devaient avoir deux ou trois prévôts, choisis de l'avis du clergé, pour avoir soin des différentes parties du diocèse. Les chanoines devaient célébrer chaque heure dans l'église, avoir un même réfectoire, un même dortoir. On y gardera le silence et on fera toujours au repas de saintes lectures. Les vêtements des évêques et des clercs descendront jus-
• Art\de vérifier les dalfis. — • Conc, llisp,, t. 4 , p. 416.
qu'aux talons. Les chanoines auront des cilices et des chapeaux noirs, pour s'en revêtir les jours de jeûne. Les évêques et les prêtres offriront la messe tous les jours, à moins qu'ils ne soient malades, et alors ils l'entendront. Chacun récitera le plus de psaumes qu'il pourra, au moins cinquante chaque jour. Chacun s'acquittera tous les jours de toutes les heures canoniales. Aucun laïque n'aura de pouvoir sur les choses d'une église canoniale. Les prévôts pourvoiront à l'instruction et à la nourriture des clercs et auront le premier rang après l'Évêque. On choisira pour abbés ceux qui connaissent bien la doctrine touchant la sainte Trinité et qui sont instruits dans les saintes écritures les canons. Ils auront des écoles dans leurs égUses et ne présenteront aux Ordres que des clercs ayant les qualités qu'on vient de dire. Le sous-diacre doit avoir dix-huit ans, le diacre vingt-cinq, le prêtre trente, et savoir parfaitement tout le psautier, les caïUiques, les hymnes, l'aspersion du sel pour les catéchumènes, les cérémonies du baptême, l'insufflation et les exorcismes, les heures ; léchant de la fête d'un juste, d'un confesseur, d'une et de plusieurs vierges ; l'office pour les défunts et tous les répons. Nul ne sera assez téméraire d'être simoniaque pour se procurer l'ordination; nul évêque, prêtre, diacre ou ministre inférieur, n'achètera ni ne vendra aucune fonction sacrée, ni huile, ni rien de ce qui lient à l'ordre ecclésiastique. Quiconque le fait n'est plus un vrai chrétien, mais un simoniaque. Le ministre de l'Église neportera point les armes du siècle. Tous auront le dessus de la tète rasée, ainsi que la barbe.
Les croix, les boîtes et les calices seront en argent. On aura les livres nécessaires pour toute l'année. Les femmes n'auront aucune société avec les évêques et les moines; seulement, à cause de la nécessité, on ne leur défend pas les relations particulières avec leur mère, leur larUo ou leur sœur, qui portent un habit religieux et ont des mœurs convenables à l'habit. Tous les chrétiens doivent savoir par cœur le Symbole et l'Oraison dominicale. Les moines garderont en tout la règle monastique, n'auront point de
de l'ère chr.J
pécule, ne rentreront point dans le monde pour s'occuper d'affaires, mais en choisiront d'autres pour s'en occuper dans l'intérêt du monastère. Ceux qui, après avoir fait profession, rentrent dans le siècle, seront excommuniés jusqu'à ce qu'ils retournent à leur état dans un monastère. On excommunie de même tous ceux qui voudraient les protéger ou qui ne les ramèneraient pas aussitôt en leur lieu. Le concile avertit les magistrats, les juges, de ne point opprimer le peuple, d'allier la miséricorde à la justice, de ne point recevoir de présents avant le jugement; après la discussion de la vérité qu'ils reçoivent une partie de ce que la loi leur accorde et qu'ils remettent l'autre. Le concile ordonne enfin aux parents, aux prêtres et aux diacres mariés de se séparer de leurs femmes et de faire pénitence, sous peine d'être chassés de l'Église et du commerce des chrétiens ^
Un autre concile fut tenu, l'an 1060 ou 1063, à Yacca en Aragon. Neuf évêques y assistèrent, tant de déçà que delà les Pyrénées, entre autres Paterne, archevêque de Saragosse, et le roi Ramir, fils de Sanche le Grand, s'y trouva avec ses enfants et les grands du royaume. On y fit plusieurs règlements pour rétablir les mœurs et la discipline altérées par lesguerres continuelles. On ordonna de suivre le rite romain dans les prières de l'Église au lieu du rite gothique, et l'on établit à Yacca le siège épiscopal du diocèse, qui était auparavant à Huesca, parce que cette dernière ville était au pouvoir des Sarrasins, à condition toutefois que, si elle en était délivrée, le siège d'Yacca lui serait uni. On nomma dès lors évêques d'Yacca ceux que l'on nommait auparavant évêques d'Aragon. Dans le diplôme qu'il fit à ce sujet le roi Ramir donne à la nouvelle Église plusieurs monastères et autres lieux. De plus il donne à Dieu et à saint Pierre la dîme des tributs que lui payaient tant les chrétiens que les Sarrasins, ainsi que la dîme des régales de tout le royaume d'Aragon *.
Vers le même temps, dans le nord de l'Europe, l'archevêque Adalbert de Hambourg,
> Conc. Hisp., t. 4, p. 413. —^Ibid., p. 422.
îégat du Siège apostolique pour toutes les nations septentrionales, ne cessa de fonder de nouveaux évêchés.
La religion chrétienne prospérait chez les Slaves au delà de l'Elbe. Gotescalc, gendre du roi de Danemark, s'était rendu puissant comme un roi, et c'était un prince très-religieux et grand ami de l'archevêque Adalbert. Il était fils d'Uton, un do»j princes des Slaves, dont les frères étaient païens et lui mauvais chrétien ; aussi fut-il tué pour sa cruauté par un Saxon transfuge. Son fils Go* tescalc étaitdansle monastère de Luuebourg, où il faisait ses études; mais, ayant appris la mort de son père, il entra dans une telle fureur qu'il renonça aux études et à la religion chrétienne, passa l'Elbe et se jeta chez les Vinules païens, avec le secours desquels il fit la guerre aux chrétiens, et tua plusieurs milliers de Saxons pour venger son père. Bernard, duc de Saxe, le prit comme un chef de voleurs ; mais, voyant que c'était un homme brave, il fit alliance avec lui et le renvoya. Gotescalc alla trouver le roi Canut, passa avec lui en Angleterre et y demeura longtemps. Il était rentré dans le sein de l'Église, et le roi Canut lui donna sa fille en mariage.
Revenu d'Angleterre, il était irrité contre les Slaves, qui l'avaient dépouillé des biens de son père et obligé à se retirer en pays étranger ; ainsi il leur faisait la guerre et était la terreur des païens; mais, après qu'il fut rentré dans ses biens, il voulut faire des conquêtes pour Dieu et ramener sa nation au Christianisme, qu'elle avait reçu autrefois et oublié depuis. Il venait souvent à Hambourg accomplir des vœux. Son zèle était grand pour la propagation de la foi ; il avait résolu de contraindre tous les païens à l'embrasser, et il avait converti le tiers de ceux qui, sous son aïeul Mistivoi, étaient retombés dans le paganisme. Sous son règne, tous les peuples slaves appartenant à la province de Hambourg étaient chrétiens, et on en comptait sept, entre lesquels étaient les Obolriles. Les provinces étaient pleines d'églises, et les églises de prêtres, qui exerçaient librement leurs fonctions. Le pieux prince Gotescalc, oubliant sa dignité, parlait souvent lui-même
(De 1054 k 1073
dans l'église pour expliquer au peuple plus clairement en slavon ce que disaient les évêques et les prêtres.
Le noriîbre était infini de ceux qui se convertissaient tous les jours ; on fondait dans toutes les villes des couvents de chanoines, de moines et de religieuses; il y en avait trois à Mecklembourg, capitale des Obodrites. L'archevêque Adalbert, ravi de cet accroissement de l'Église, envoya au prince des évêques et des prêtres pour fortifier dans la foi ces nouveaux chrétiens. Il ordonna évêtjue à Altenbourg le moine Eizon, à Mecklembourg Jean, Écossais, à Ratzebourg Arislon, venu de Jérusalem, et d'autres ailleurs ; de plus il invita saint Gotescalc à venir à Hambourg, où il l'exhorta à conduire jusqu'à la fin ses travaux pour Jésus- Christ, lui promettant que la victoire l'accompagnerait partout, et que, quand il souffrirait quelque adversité pour une si bonne cause, il n'en serait pas moins heureux. Enfin on aurait pu dès lors convertir tous les Slaves, sans l'avarice des seigneurs saxons, gouverneurs de la frontière, qui ne songeaient qu'à en tirer des tributs.
■ L'archevêque Adalbert eut toujours grand soin de ses missions du Nord, même depuis qu'il se relâcha de l'application à ses autres devoii s par suite de l'accablement des affaires temporelles, auxquelles il se livrait jusqu'à l'excès. Il était si libéral et si affable envers les étrangers qu'ils accouraient à Brème de toutes parts, et cette ville, quoique petite, était comme la Rome du Nord. Il y venait des députés d'Islande, de Groénland, des Orcades, demander à l'archevêque des missionnaires, et il leur en envoyait. On sait aujourd'hui que le Groénland fait partie du continent de l'Amérique. L'évèque des Danois étant mort, le roi Suen ou Suénon divisa son diocèse en quatre, et l'archevêque mit un évêque en cliacun. Il envoya aussi des ouvriers en Suède, en Norwége et aux îles *.
Ainsi l'action bienfaisante de l'Église et de son chef se faisait sentir partout, de l'orient à l'occident, du midi au nord, du fond de la Calabre jusqu'en Amérique. Six excellents
'Acta SS., T/uin.Adaij). Brcm.,1. 2, c. 4». Uolmold., I. 1, c. 20.
Papes venaient de se succéder sur le Siège de saint Pierre; ils allaient voir des successeurs dignes d'eux durant bien des siècles. Les nations slaves ouvraient leurs yeux et leurs cœurs à l'Évangile ; l'Amérique, dont on ne connaissait encore que le Groenland, demandait des évêques et des prêtres. Si la confédération des peuples germaniques, si ses chefs, connus sous le nom de rois ou d'empereurs, avaient bien reconnu leur vocation providentielle; si, comme l'Autrasien Charlemagne, les empereurs d'au delà du Rhin avaient su être les humbles défenseurs et les dévots auxiliaires de l'Église romaine *, l'humanité chrétienne eût triomphé dès lors et de la barbarie païenne et de la barbarie mahométane ; mais jamais les empereurs allemands ne comprendront cette fonction de Charlemagne. Leur modèle, ce ne sera pas lui, mais les empereurs païens de Rome idolâtre. Ceux-ci étaient à la fois empereurs, souverains pontifes et dieux. L'Église les dépouilla de leur divinité et de leur souverain pontificat, et ne leur laissa que la puissance impériale, encore en la subordonnant à la loi de Dieu, interprétée par l'Église de Dieu. Telle était la constitution de l'humanité chrétienne. Les empereurs allemands travailleront à ramener le paganisme politique; ils voudront être à la fois empereurs, souverains pontifes et dieux, ne reconnaissant d'autre loi qu'eux-mêmes. De là leurs guerres incessantes avec l'Église du Christ et avec leurs sujets chrétiens. Cette lutte durera deux autres siècles. L'Église romaine la soutiendra avec non moins de gloire que la première contre les empereurs idolâtres. Non-seulement elle maintiendra contre les césars tudesques sa liberté et son indépendance, et avec elle la liberté et l'indépendance des nations catholiques, mais, au plus fort de cette lutte gigantesque, elle enverra l'Europe chrétienne au cœur de l'Asie mahométane faire sentir à la religion du glaive que le glaive de la chrétienté unie est plus puissant encore.
Que, dans un royaume où la nation est une, le gouvernement un, où les principales
* Ce sont les titres que prend Cbarlemu^ie dans ses Capttulaires,
de l'ère chr.]
choses sont réglées depuis longtemps par l'usage, on mette sur le trône un roi mineur, cela se conçoit : les choses ainsi réglées vont comme d'elles-mêmes; mais dans une confédération de princes et de peuples plus ou moins indépendants les uns des autres, confédération dont le chef est naturellement électif, que l'on choisisse pour chef suprême un enfant de cinq ans, c'est là un contre-sens politique si jamais il en fut. Or c'est précisément ce que venaient de faire les divers peuples de la Germanie. A la mort de l'empereur flenri III, le S octobre 1056, son fils, le roi Henri IV, leur nouveau souverain, n'avait que cinq ou six ans. Il fut d'abord, ainsi que le royaume, sous la tutelle de sa mère, l'impératrice Agnès, fille de Guillaume, duc d'Aquitaine. Elle avait beaucoup de bonnes qualités, mais elle était femme, et son fils enfant. Les princes avaient obéi à l'empereur défunt parce que c'était un homme et qu'il savait se faire obéir; mais il leur semblait honteux d'obéir à une femme.
Les Saxons en particulier, qui avaient fourni quatre empereurs illustres, les trois Olhons et saint Henri, voyaient avec dépit la dignité royale devenir l'héritage d'une famille et d'une peuplade rivale. Ils croyaient avoir à se plaindre du dernier empereur ; ils voulurent se venger sur son fils. On tint des assemblées secrètes. Il leur manquait un chef, lorsque le comte Othon, exilé en Bohème depuis son enfance, revint en Saxe pour revendiquer la succession de son frère, le margrave Guillaume. Il fut reconnu chef de l'entreprise, et on résolut de profiter de la première occasion pour tuer le jeune roi. Les parents et les amis du jeune prince marchèrent aussitôt en Saxe pour y affermir son autorité. On indiqua une assemblée générale pour délibérer sur les intérêts de l'empire. Chaque prince y parut avec sa troupe en armes. Othon y parut avec la sienne et rencontra celle de Brunon, cousin du roi. Outre leur inimitié politique, Othon et Brunon avaient entre eux une inimitié particulière. Dès qu'ils s'aperçurent ils sonnèrent la charge et coururent l'un sur l'autre avec tant d'impétuosité qu'ils se renversèrent de cheval tous les deux, mortellement blessés,
et expirèrent sur la place. C'était vers la fête de saint Pierre, en d057. Cet incident tragique empêcha l'insurrection de Saxe ; mais le feu couvait sous la cendre
Dans d'autres provinces s'assemblaient égalementdes matériaux pour une prochaine explosion. Le duché de Souabe étant devenu vacant, l'impératrice Agnès le fit donner à Rodolphe de Rliinfeld, à qui elle donna de plus en mariage sa propre fille Matliilde, sœur du roi ; mais l'empereur défunt avait promis le même duché au duc Berthold de Zaeringen et lui avait remis son propre anneau pour gage. L'empératrice le reconnut et offrit en échange à Berthold le duché de Carinthie. Le duc l'accepta, à la condition qu'il passerait à son fils de même nom ; mais, peu de temps après, le jeune roi le donna à un de ses parents. Berthold et son fils jurèrent de se venger; l'occasion s'en présenta bientôt. Le duc de Bavière était Othon, duc de Saxe. Il fut accusé auprès du roi, qui, sans l'entendre, lui ôta le duché de Bavière. Berthold profita de son mécontentement pour concerter avec lui une commune vengeance etsusciter deshostilités en Souabe et ailleurs.
L'impératrice Agnès se servait beaucoup, dans l'administration de l'empire, des conseils de l'évôque Henri d'Augsbourg; cette confiance fut interprétée en mauvaise part. Il fut résolu par les princes qu'on enlèverait le jeune roi à sa mère. C'était en 1062; Henri avait alors douze ans. Il se délassait dans une île du Rhin. Un jour, après le repas, Annon, archevêque de Cologne, l'invita à monter dans un de ses navires; le jeune roi y monta sans défiance. Aussitôt les mariniers firent force de rames pour gagner le miUeu du fleuve. Henri, voyant qu'il avait été trompé et craignant qu'on n'en voulût à sa vie, se jeta à l'eau. Il allait se noyer lorsque le comte Egberg s'y jeta après lui et le sauva à grand'peine. On le rassura à force de caresses et onle conduisit à Cologne. L'archevêque, pour ne pas s'attirer l'envie des autres prélats, régla que l'évêque dans le diocèse duquel se trouverait le roi aurait la principale part à l'administration des affaires.
1 Lambert, aun. 10&7.
[De 1054 à 107?
L'éducation du roi et le gouvernement du royaume étaient ainsi entre les mains des évêques. La principale autorité était aux archevêques de Mayence et de Cologne. Ces deux prélats s'associèrent l'archevêque Adalbert de Brème, qui, par ses manières insinuantes et sa complaisance, gagna bientôt et à tel point l'affection du roi qu'il semblait gouverner tout seul et le roi et le royaume. Un jeune seigneur, le comte Werner, venait après lui. C'est d'eux qu'on achetait les évêchés, les abbayes, toutes les dignités ecclésiastiques et séculières ; car l'homme de mérite ne pouvait espérer aucun honneur s'il n'avait gagné auparavant ces deux hommes par de grandes sommes d'argent. Quant aux évêques et aux ducs, ils les ménageaient, moins par religion que par crainte ; mais, pour les abbés, ils se croyaient sur eux autant de droit que sur leurs fermiers. Ils donnèrent d'abord à leurs favoris les fermes des monastères; puis, devenus plus hardis, ils se partagèrent les monastères mêmes, le jeune roi consentant à tout avec une facilité puérile. Ainsi l'archevêque de Brème se donna les deux abbayes de Lauresheim et de Corbie, pour se récompenser de son dévouement envers le roi, et, pour que les autres princes du royaume n'en fussent pas jaloux, il fit donner à l'archevêque de Cologne les deux abbayes de Malmédi et d'Inde, à celui de Mayence celle deSéligensladt, àOthon, ducdeBavière, celle d'Altaha, à Rodolphe, duc de Souabe, celle de Kempten. Pour se rendre maître absolu de l'abbaye de Corbie l'archevêque répandit à la cour le bruit que l'évêque de la ville de Pôle en Istrie était mort ; il fit nommer à sa place, par le roi, l'abbé de Corbie, et le pressa de partir promptement pour sa nouvelle Église. Pendant qu'il faisait ses préparatifs de départ on apprit que l'évêque que l'on disait mort était encore bien vivant et bien portant. On rit beaucoup de l'archevêque; toutefois le ducOlhon obtint avec peine que l'abbé fût rétabli dans son monastère. C'est ce que rapporte, avec d'autres clironiques contemporaines, le judicieux Lambert d'Aschalfenbourg, sur l'année 1063.
II est aisé de concevoir ce que devenait, sous un pareil gouvernement, la discipline
des monastères et du clergé ; on en juger? par le fait suivant, arrivé à Goslar, résidence ordinaire du roi. C'était une coutume établie depuis longtemps que, dans les assemblées d'évêques, l'abbé de Fulde fût assis le plus proche de l'archevêque de Mayence; mais Hélicon, évêque de Hildesheim, prétendait que, dans son diocèse, où était Goslar, personne ne devait le précéder que l'archevêque. Il était animé tant par ses richesses, plus grandes que celles de ses prédécesseurs, que parle bas âge du roi, pendant lequel on faisait tout impunément. La querelle commença dès le jour de Noël (1 062), au momentoù l'on plaçait les sièges des évêques pour les vêpres. Les valets de chambre de l'évêque de Hildesheim et ceux de Viderad, abbé de Fulde, en vinrent des injures aux coups de poing, et auraient tiré l'épée si Othon, duc de Bavière et prolecteur de l'abbé, n'eût interposé son autorité.
Mais à la Pentecôte de l'année suivante (1063), au même lieu de Goslar et dans des conjonctures serablables,la querelle se renouvela, non plus par hasard, comme la première fois, mais de dessein prémédité ; car l'évêque de Hildesheim, piqué de l'affront qu'il avait reçu, avait caché derrière l'autel le comte Ecbert avec des gentilshommes bien armés, qui, au bruit que firent les valets de chambre, accoururent aussitôt, poussèrent àcoups de poing et de bâton les gens de l'abbé de Fulde, et, dans la première surprise, les chassèrent aisément du sanctuaire. Ceux-ci crièrent aux armes, et leurs camarades, en ayant pris, vinrent en troupe se jeter dans l'église au milieu du chœur et du clergé qui chantait, etfrappèrent à grands coups d'épée.
Alors commença un combat furieux. L'église ne retentit plus que de cris menaçants ou de voix plaintives ; on voyait couler des ruisseaux de sang et massacrer des hommes jusque sur l'autel. L'évêque de Hildesheim, d'un lieu élevé où il s'était placé, encourageait les siens au combat, les exhortant à n'être point retenus par le respect du lieu, puisqu'ils agissaient par ses ordres. Le jeune roi, qui était présent, criait de son côté pour retenir le peuple, mais on ne l'écoutait pas. Enfin ses serviteurs lui conseillèrent de
de ]'ère chr.
CATFIOLIQUE.
songer Iqi-même à la sûreté de sa personne, et àgrand'jjeine put-il percer la foule pour se retirer dans son palais. Les gensdel'évêque, qui étaient venus préparés au combat, eurent l'avantage, et ceux de l'abbé, qui avaient été surpris, furent chassés de l'église, dont on ferma aussitôt les portes.
Le lendemain l'affaire fut examinée avec beaucoup de sévérité; mais le comte Ecbert se justifia facilement par le crédit qu'il avait auprès du roi, dont il était cousin germain. Toutlepoidsdel'accusation tomba sur l'abbé de Fulde ; on soutenait qu'il était la seule cause du désordre, qu'il était venu dans le dessein de troubler la cour, puisqu'il avait amené une si grande suite et des gens si bien armés. Sa profession même et le nom de moine, odieux en cette cour, lui nuisaient, et il eût été privé de son abbaye s'il ne se fût sauvéà forced'argent, aux dépens du monastère, dont il épuisa les trésors en cefte occasion. Cependant l'évêque de Hildesheim excommunia tous ceux qui s'étaient déclarés contre lui, tant morts que vivants. L'abbé de Fulde, retourné chez lui, eut à soutenir une violente rébellion de ses moines, irrités depuis longtemps. Elle alla si loin que plusieurs sortirent en procession pour aller porter leurs plaintes au roi, et l'abbé ne les soumit que par la force du bras séculier
D'autres violences avaient lieu dans d'autres parties de l'Allemagne. L'archevêque Éberhard de Trêves, l'ami du Pape saint Léon, fut pris par Conrad, comte de Luxembourg, ses vêtements pontificaux déchirés et le saint Chrême qu'il portait répandu à terre. La nouvelle en étant venue à Trêves, on interrompit aussitôt tous les offices divins jusqu'à ce que le Pape eût décidé. Celui-ci excommunia le comte avec tous ses complices et envoya le pallium à l'archevêque, qui avait recouvré sa liberté contre des otages, et lui donna pouvoir de régler lui-même les conditions auxquelles le comte serait absous. Après quelque temps, le comte étant venu trouver l'archevêque, celui-ci le reçut amicalement et lui ordonna un pèlerinage à Jérusalem, dont il ne revint pas *.
D'un autre côté l'évêque Burcard d'Halberstadt s'empai a des dîmes de Saxe, qui appartenaientau monastère d'Hércsford. L'abbé Meginher, qui, par la sévère discipline qu'il maintenait dans son monastère, était un modèle pour toute l'Allemagne, s'adressa vainement aux tribunaux allemands pour obtenir justice ; enfin il eut recours au Pape et implora son secours contre l'évêque. Le Pape Nicolas manda à celui-ci de ne point outrepasser les bornes de son diocèse, de ne pas inquiéter davantage le monastère par des contestations mal fondées ; autrement il s'exposerait àl'animadversion du Siège apostolique, d'autant plus que ce monastère était sous lajuridiclion spéciale du Pontife romain, comme le témoignaient ses nombreux privilèges. Le Pape écrivit en même temps à l'abbépour le consoler dans ses peines; mais ni remontrances ni menaces ne purent mettreun termeà l'ambition de l'évêque. L'abhé, étantdonc tombé malade au mois de septembre 1059, envoya dire à l'évêque : « Quoique je n'aie pu obtenir justice moi-même, les moyens ne me manqueront pourtant pas pour défendre le monastère contre l'arbitraire. Préparez-vous à paraître dans peu de jours au tribunal de Dieu, où la justice triomphera. )> L'abbé mourut le 26 octobre ; quelques jours après, l'évêque, au moment de se rendre à un concile pour soutenir ses prétentions sur l'abbaye, se sentit frappé d'apoplexie. A l'instant il ordonna de rendre à l'abbaye tout ce qu'il lui avait pris et expira peu de jours plus tard. La même année mourut subitement, et sans pénitence, l'archiprêtre qui l'avait poussé à cette injustice
Tel était l'état de l'Église et du royaume d'Allemagne lorsque l'évêque Anselme de Lucques y vint pour tenir un concile àWorms, où le roi célébrait la fête de Noël en 1059, et faire exécuter les décrets du Saint-Siège contre la simonie et l'incontinence des clercs. Le concile ne put avoir lieu ; la raison ou le prétexte fut une contagion qui régnait en France. Le vrai motif était sans doute que les seigneurs, les évêques et les clercs coupables ne voulaient pas de cette réformation si né-
> Lambert, ann. 1063. — * Gesia Trevirorum.
> l.ainlert, ann. 1059.
[De 1054 à 1073
cessaire. Le légat assista seulement à l'ordination de Sigefroi, archevêque de Mayence, successeur de Lupold, qui l'était de saint Bardon *.
Pour remédier à tant de maux, qui ne pouvaient que s'accroître, le Pape Nicolas II s'adressa à l'homme d'Allemagne qui avait alors le plus de puissance pour le bien. Il écrivit à l'archevêque Annon de Cologne et lui reprocha sévèrement les excès et les scandales qu'il autorisait par saconnivenceousa complicité. On vit seulement alors jusqu'à quel point le clergé et la noblesse d'Allemagne étaient déjà gangrenés. Le roi et les grands du royaume furent tellement irrités des justes reproches que le Pape adressait à l'archevêque de Cologne qu'ils déposèrent le Pipe Nicolas, autant qu'il était en eux, défendirent de réciter son nom au canon de la messe, et que les évêques lui envoyèrent une sentence d'excommunication*. Cet incroyable emportement nous est attesté par deux auteurs contemporains: par saint Anselme, évêque de Lucques après son oncle de même nom, et par le cardinal schismatique Bennon ou Benzon. Ce dernier ajoute que le Pape, ayant lu ces lettres, en mourut de chagrin.
Le Pape Nicolas II mourut en effet à Florence vers la fin du mois de juin, l'an 1061, et fut enterré dans l'église de Sainte-Réparate ; car il garda le siège de Florence avec celui de Rome pendant tout son pontificat, qui fut de deux ans et près de cinq mois. Saint Pierre Damien rapporte, sur le témoignage de Mainard, évêque de Sainte -Rufine, que ce Pape ne passait pas un seul jour sans laver les pieds à douze pauvres, et que, s'il n'avait pu le faire pendant le jour, il le faisait la nuit.
Il y eut une très-grande division entre les Romains pour l'élection du successeur, et ils envoyèrenten Allemagne, aujeune roi Henri et à l'impératrice Agnès, sa mère, Étienne, prêtre-cardinal, avec des lettres au nom du Siège apostolique ; mais les courtisans empêchèrent qu'il n'eût audience, et, après avoir attendu vainement trois jours dans les
» Lambert, ann. 1059. — »S. Anselme, conlra Guib., ap. Canis.. t. 6, p. 221, ôdit. in-4»; t. 4, p. 382, iiifol. Ben.t 1. 7, c. 2, p. 397.
antichambres, il fut obligé de s'en revenir sans avoir rien fait, rapportant ses lettres fermées.
Le royaume d'Italie était gouverné par Guibert de Parme, homme noble, mais trèsméchant, que l'impératrice en avait fait chancelier. Il excita les évêques de Lombardie, la plupart simoniaques et concubinaires, qui s'assemblèrent avec une grande multitude de clercs infectés des mêmes vices, et conclurent de ne point recevoir de Pape d'ailleurs que du paradis d'Italie ( c'est ainsi qu'ils nommaient la Lombardie), ajoutant qu'il fallait un homme qui eût de la condescendance pour leurs faiblesses. Cette résolution prise, quelques-uns d'entre eux passèrent les monts, portant une couronne pour le jeune roi, et représentèrent à l'impératrice sa mère qu'il devait avoir la dignité de patrice aussi bien que l'empereur son père. Ils la prièrent en même temps de faire élire un Pape, assurant que le Pape Nicolas II avait ordonné que désormais on ne reconnaîtrait pour Pape que celui qui aurait été élu par les cardinaux et dont l'élection aurait été confirmée par le consentement du roi. Ces députés étant arrivés à la cour, les principaux courtisans, avec quelques évêques tant d'Allemagne que de Lombardie, s'assemblèrent à Bdle, y couronnèrent de nouveau le jeune roi et le nommèrent patrice des Romains, sans que les Romains y eussent pris aucune part. II y eut quelque chose de bien plus étrange. Dans cette diète ou ce concile, conspirant les uns et les autres contre l'Église romaine, ils condamnèrent le Pape Nicolas II et cassèrent tout ce qu'il avait ordonné, par conséquent le privilège personnel qu'il avait accordé au jeune roi, qui d'ailleurs n'était pas en âge de l'exercer*.
Cependant, à Rome, après que le Saint- Siège eut vaqué environ trois mois, l'archidiacre Hildebrand, ayant tenu conseil avec les cardinaux et les nobles romains, résolut de ne plus attendre la réponse de la cour, de peur que la division ne se fortifiât. Il fit donc élire canoniquement Anselme, évêque de Lucques, qui fut nommé Alexandre II. On
» Petr. Dam., Opuse. ♦.
de l'ère chr.]
espérait qu'il serait agréable à la cour parce qu'il y était fort connu et y avait même occupé quelque poste. Le cardinal Didier, abbé du mont Cassin, était venu à Rome avec Robert Guiscard, prince d'Apulie, et ils appuyèrent l'élection, comme Robert y était obligé par son serment. Alexandre fut couronné le dimanche 30 septembre 1061 et tint le Saint- Siège onze ans et demi.
Mais, quand on eut appris à la cour que l'évêque Anselme de Lucques avait été élu Pape et couronné, sans attendre le couronnement du jeune roi, l'impératrice et son conseil le prirent à injure ; et, regardant cette élection comme nulle, ils firent élire Cadalus ou Cadalous, évêque de Parme, sous le nom d'HonoriuslL Cette élection schismatique se fit le jour de Saint-Simon et de Saint-Jude, 28 octobre, par les deux évêques de Verceiletde Plaisance, tous deux concubinaires publics. Le principal promoteur de celte élection, et qui était censé représenter l'Église romaine, était ce fameux chef de voleurs, Gérard, comte de Galère, qui avait été tant de fois excommunié par les Papes
L'antipape Cadalous était lui-même concubinaire et simoniaqiie, comme le lui reproche saint Pierre Damien dans une lettre qu'il lui écrivit quelque temps après. Il dit d'abord que l'Église romaine lui a souvent pardonné, quoiqu'il eût été condamné en trois conciles, à Pavie, à Mantoue et à Florence. «Comment donc, conlinue-t-il, avezvous souffert d'être élu évêque de Rome à l'insu de l'Église romaine, pour ne rien dire du sénat, du clergé inférieur et du peuple? Et que vous semble des évêques-cardinaux, qui sont les principaux électeurs du Pape et ont d'autres prérogatives qui les mettent audessus non-seulement des évêques, mais des patriarches et des primats? » Il rappelle que le Pape doit être élu principalement par les évêques-cardinaux ; en second lieu le clergé ioit donner son consentement, ensuite le peuple; puison doit tenirl'affaire en suspens jusqu'à ce que l'on consulte le roi, si ce n'est, comme il vient arriver, qu'il y ait quelque danger qui oblige à presser la chose.
* Baroa.
Venant ensuite aux crimes de Cadalous il dit : « Jusqu'ici on ne parlait que dans une petite ville du trafic criminel que vous faisiez des prébendes et des églises, et d'autres actions bien plus infâmes que j'ai honte de dire ; maintenant tout le monde en parle dans toute l'étendue du royaume. Si je vous lesreprocliais, comme vous ne pourriez nier ce que vous avez commis à la face du ciel et de la terre, vous ne manqueriez pas de promettre de vousen corriger, comme tous ceux qui désirent des dignités et ressentent des remords de leur vie passée ; mais l'élévation les expose à de plus grands périls de pécher'. »
Cependant Cadalous, ayant amassé beaucoup d'argent et de troupes, vint se présenter devant Rome à l'improviste, le 14 avril, l'an 1062. Il y avait gagné beaucoup de gens par ses largesses, entre autres les capitaines de la ville. Il campa dans les prairies de Néron, près du Vatican, et eut de l'avantage au premier combat, où quantité de Romains furent tués ; mais Godefroi, duc de Toscane et de Lorraine, étant arrivé peu de temps après, Cadalous se trouva tellement pressé qu'il ne put sauver même sa personne qu'à force de prières et de présents. Il retourna donc à Parme, sans toutefois abandonner son entreprise. Alors Pierre Damien lui écrivit une seconde lettre, beaucoup plus forte, où il lui reproche qu'il ruine son Église pour en usurper nne étrangère, qu'il met sa confiance en ses trésors, et qu'il fait périr par le fer les Romains dont il prétend être le père. Il conclut en ces termes : a Supposé que, Dieu négligeant le monde, vous veniez à vous asseoir sur la Chaire apostolique, tous les méchaiils s'en réjouissent, tous les ennemis de la religion chrétienne en triomphent ; au contraire tous ceux qui aiment la justice de Dieu, tons ceux qui désirent voir les œuvres de la piété, regardent votre avènement au faîte des choses comme la ruine de l'Église entière ^ »
Ce dernier sentiment était profondément vrai. Nous avons vu quels étaient presque partout les ravages de la simonie et de l'incontinence des clercs ; nous avons vu quels éléments de corruption fermentaienten Alle-
» L. 1, «mf. 20. — 'L. Uepist. 21.
iDe 1054 à lOia
magne, principalement à la cour, où se fai- ( sait l'éducation du futur empereur, du futur j défenseur de l'Église romaine. Supposez, dans ces circonstances, à la tête de l'Église ! universelle, un Pontife infecté de tous les vices et les autorisant par son exemple ; en vérité l'enfer prévalait contre l'Église, et le monde était une seconde fois perdu.
Le commencement du remède vint du côté même où le mal était le plus menaçant. En 1062, ainsi que nous l'avons vu, l'archevêque Annon de Cologne, de concert avec les seigneurs, s'empara de la personne du jeune roi et de l'administration du royaume. Ce prélat avait de bien grandes vertus, mais était enclin à la colère. Dans les premiers moments il était capable de faire des fautes; mais, revenu à lui-même, il savait les reconnaître et les réparer C'est là sans doute ce qui explique comment, réprimandé par le Pape Nicolas II touchant les désordres et les scandales auxquels il ne s'opposait point avec assez de vigueur, il souffrit qu'on répondit à ce Pontife par une prétendue excommunication et déposition et qu'après sa mort on fît un antipape. En 1062, devenu gouverneur du roi et régent du royaume, il s'occupa de réparer ses fautes, et indiqua un concile à Osbor, en Saxe, pour aviser au moyen d'éteindre le schisme.
Saint Pierre Damien, ayant eu avis qu'on allait tenir ce concile, composa, pour la défense du Pape Alexandre II, un écrit en forme de dialogue entre l'avocat du roi Henri et le défenseur de l'Église romaine, comme s'ils parlaient dans le concile, où il est probable que cet écrit fut envoyé. L'avocat soutient que l'on n'a pu procéder à Rome à l'élection d'un Pape sans le consentement du roi, comme chef du peuple romain. Le défenseur répond que non-seulement les empereurs païens n'ont eu aucune part à l'élection des Papes, mais qu'elle s'est faite même indépendamment des empereurs chiéliens jusqu'à saint Grégoire le Grand; que, si l'empereur Maurice donna son consentement pour l'élection de ce Pape, si quelques autres princes, en petit nombre, ont eu part à l'é-
' Lainljcrl.
( lection de quelques Papes dans les siècle* j suivants, il en faut rejeter la cause sur U malheur des temps et les troubles de l'État. ! Il fait valoir la donation de Constantin, dont l'authenticité n'était point contestée alors. Et sur ce que l'avocat alléguait que le Pape Nicolas H avait reconnu etconfîrmé par un décret ce droit dans l'empereur Henri III, le défenseur répond que l'Église romaine ne lo contestait pas non plus au roi Henri, son fils, mais qu'à cause de son bas âge elle avait, comme sa mère et sa tutrice, procédé, sans son consentement, à l'élection d'un Pape, parce que l'animosité qui régnait entre les Romains aurait pu dégénérer en une guerre civile si l'on avait attendu plus longtemps pour faire cette élection.
Il s'était néanmoins passé trois mois ou environ depuis la mort du Pape Nicolas II jusqu'à l'élection d'Alexandre II, d'où l'avocat concluait qu'y ayant eu assez de temps pour envoyer à la cour et en recevoir réponse on ne pouvait nier qu'on n'eût fait injure au roi en ne lui demandant pas son consentement. Le défenseur lui répond ; premièrement, que les seigneurs allemands, avec quelques évèques de la même nation, avaient cassé dans un concile tout ce qui avait été ordonné par le Pape Nicolas II et annulé conséquemment le privilège accordé au roi ; secondement, que les Romains avaient envoyé à la cour Étienne, prêtre-cardinal; qu'on lui refusa audience pendant cinq jours, et qu'on le renvoya sans que le roi ni l'impératrice eussent voulu ouvrir les lettres dont il était chargé ; enfin qu'on avait fait à la cour l'élection d'un Pape à l'insu de Rome ; qu'elle était tombée sur un sujet indigne et avait été faite à la sollicitation du comte Gérard, chef de voleurs, excommunié par plusieurs Papes. Il demande donc lequel des deux on doit plutôt reconnaître : ou Alexandre, élu unanimement par les cardinaux et demandé par le clergé et le peuple romain; ou Cadalous, élu par les intrigues des ennemis de l'Église romaine. Ensuite il exhorte les ministres de la cour ot ceux du Saint-Siège à concourir à une même fin pour le bien de l'Église et de l'empire «,
' Opusc. 4.
delèrechr.] DE L'ÈGLISE
Le résultat du concile d'Osbor fut tel que saint Pierre Damien pouvait le désirer. L'antipape Cadalous, dans l'année de son élection et la veille de Saint-Simon et Saint-Jude, c'est-à-dire le 27 octobre 1062, y fut condamné et déposé par tous les évêques d'Allemagne et d'Italie, en présence du roi. L'archevêque de Cologne, devenu maître du gouvernement, avait commencé par ôter à Guibert de Parme la charge de chancelier d'Italie, qu'il donna à Grégoire de Verceil.
Saint Pierre Damien ne cessait de travailler, et de vive voix et par écrit, au rétablissement de la discipline et des mœurs cléricales. Il écrivit aux évêques-cardinaux une grande lettre dans laquelle, les regardant comme juges dans les conciles et conseillers du Pape, il les exhorte à s'opposer à l'avarice et à la cupidité des ecclésiastiques, qu'il fait envisager comme la ruine de toutes les vertus et la cause des désordres et des malheurs de l'Église. « Qu'un avare, dit-il, bâtisse des églises, qu'il s'applique à la prédication, qu'il accorde les différends, qu'il affermisse ceux qui sont chancelants dans la loi, qu'il oû'te des sacrifices tous les jours ; tant que l'avarice le domine elle corrompt toutes les vertus. » Ce vice se glissait jusque dans les conciles, où l'on donnait quelquefois de l'argent pour se faire rendre justice. Il fait voir que le motif d'amasser de l'argent, chez les ecclésiastiques comme chez les laïques, n'était pas de subvenir aux besoins de la nature, mais de fournir au luxe de leurs tables, de leurs ameublements, de leurs habits, de leur train. Il nomme deux évêques déposés pour leurs mauvaises mœurs, et dit qu'étant des évêques de bois il ne leur servirait de rien de se montrer avec des crosses revêtues d'or et ornées de pierreries, parce que le mérite du sacerdoce ne consiste pas dans le brillant des ornements extérieurs, mais dans la splendeur des vertus. Il paraît, parle même opuscule, que dès lors les évêques-cardinaux portaient la pourpre, que les Papes portaient des chapes couvertes d'or et de pierreries et des anneaux chargés de pierres énormes *.
Dans un autre opuscule le saint fait voir
> Opu$c. 31.
vu.
CATIIOLIUUE. 433
que ceux qui s'attachent au service des princes en vue de parvenir à l'épiscopat et à d'autres bénéfices ne se rendent pas moins coupables de simonie que ceux qui y parviennent par de l'argent, parce qu'en effet les premiers sont censés donner de l'argent pour acquérir des dignités ecclésiastiques par les dépenses qu'ils font en voyages et en habits précieux et par le travail que leur occasionne leur attachement à la cour. Ils sont encore coupables d'une autre espèce de simonie, qui est celle de la langue, ne s'étudiant qu'à flatter le prince dans toutes ses inclinations et à lui complaire en tout. «N'estce pas acheter chèrement les dignités que de les acquérir par une longue servitude et de faire le métier de parasite pour devenir évôque • ? »
Alexandre II ayant demandé à Pierre Damien pourquoi la vie des Papes était si courte, le saint répondit que, n'y ayant qu'un Pape pour toutes les Églises, Dieu permettait que sa vie ne fût pas de longue durée, afin que la fragilité humaine parût davantage dans un poste si élevé, et que la terreur de la mort frappât plus fortement le reste des hommes, qui ont les yeux attentifs sur le Pape, comme on est frappé des ténèbres causées par une éclipse de soleil, parce que cet astre est le seul principe de la lumière; que, par une raison contraire, la mort des rois n'est pas si frappante, parce qu'il y en a beaucoup dans le monde *.
Le même Pape, envoyant le même saint . comme légat à Florence, lui ordonna de ne lui écrire que des lettres édifiantes et dignes d'être gardées. En arrivant à Florence Pierre Damien y apprit la mort de saint Rodolphe, évêque d'Eugubio, qui avait été son disciple. Il en fut profondément affligé et écrivit sa vie au Pape. « Il y a environ sept ans, dit-il, qu'ayant mis ses serfs en liberté il me donna, du consentement de sa mère et de ses frères, son château, qui était imprenable, avec toutes ses terres, et vint à notre désert, c'est à-dire à Fonlavellane, où il prit l'habit monastique. Pierre, son frère aîné, embrassa aussi la vie érémitique, et ils la pratiquèrent
» Oausc. 22.— ^OiMsc. 23.
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avec tant de régularité et d'austérité qu'ils étai&nt admirés de ceux qui vivaient avec eux ou qui en entendaient parler.
« Un jour, comme nous étions en chapitre, aisant une conférence, il échappa une parole inconsidérée à Pierre, qui était encore novice; je lui en fis une sévère réprimande et lui ordonnai de s'abstenir de vin pendant quarante jours, bien résolu de modérer celle pénitence, que je ne lui avais imposée que pour le détourner de tels discours; mais, l'ayant oublié, je demandai au bout du terme comment il en avait usé, et j'appris de nos irères qu'il avait accompli toute sa pénitence sans mot dire. J'en eus regret, mais j'admirai sa soumission. »
Rodolphe, élant devenu évêque, continua de mener la vie monastique sans rien relâcher de ses austérités. Il portait les mômes cilices et les mêmes habits très-pauvres; dans le plus grand froid il couchait avec une simple tunique ou chemise sur une planche ; line mangeait d'ordinaireque du paind'oi ge et en petite quantité; il disait tous les jours au moins un psautier en se donnant la discipline à deux mains, et se chargeait souvent de cent années de pénitence qu'il accomphssait en vingt jours. Il regardait son évêché d'Eugubio comme un hospice où il logeait en passant, et sa cellule du désert comme son habitation; car il avait affaire à un peuple indocile et intéressé, qui n'attendait de lui que des grâces temporelles. Aussi ne désirait-il que quitter son siège; mais saint Pierre Damien l'obligeait à le garder. II prêchait assidûment et dounailaux pauvres tout ce qu'il pouvait épargner. Il tenait tous les ans un synode, mais il ne permellalt pas que l'on exigeât ce que les clercs avaient accoutumé d'y donner ni que l'on prît rien des pénitents. Il n'avait guère que trente ans quand il mourut, le 27 juin, et, comme l'on croit, l'an 1063. L'Église honore sa mémoire le jour de sa mort*.
Saint Pierre Damien, ayant écrit la lellre qui contenait cette vie, attendait une occasion de l'envoyer au Pape, quand il s'avisa d'y joindre celle de saint Dominique le Cuirassé,
> Acla .SS., 'il juin.
mort un an auparavant. « Je crams, ajoutel-il, que sa vie ne paraisse incroyable à quelques-uns de nos frères; mais Dieu me garde d'écrire un mensonge ! Je n'ignore pas ce que dit l'Apôtre : « Si Jésus-Christ n'est pas ressuscité nous portons faux témoignage contre Dieu. » Par où il nous apprend que quiconque attribue un faux miracle à Dieu ou à ses serviteurs est coupable de faux témoignage contre celui qu'il a voulu louer. » Pierre Damien raconte ensuite la vie de saint Dominique, telle que nous l'avons rapportée. Les incroyables austérités de Dominique et de Rodolphe, dont beaucoup de fidèles imitaient les flagellations volontaires, servaient encore mieux que les règles de discipline i confondre et à contre-balancer le relâchement et l'incontinence des clercs.
Un autre ami de Pierre Damien travaillait dans le même but et par ses exemples e( par ses exhortations; c'était saint Jean Gualbert, fondateur du monastère et de la congrégation de Vallombreuse.que nous avons déjà appris à connaître. Il avait un tel respect pour les saints ordres qu'il ne permettait à aucun de ses moines d'en faire les fonctions si, avant sa conversion, il avait été simo niaque, concubinaire ou coupable de quelque autre crime. Pour lui il n'osait même ouvrir les portes de l'église si un clerc ne les ouvrait le premier. Plusieurs personnes nobles lui offraient des places pour bâtir de nouveaux monastères ; plusieurs le priaient d'en réformer d'anciens. Ainsi il fonda de nouveau Saint-Salvi, près de Florence, et réforma Passiguan, près de Sienne, où il reçut, en passant, saint Léon IX avec sa suite.
Un jour, ses moines manquant de vivres, il fit tuer un mouton pour le leur distribuer, avec trois pains qui restaient ; mais ils ne voulurent point loucher à la viande, se contentant chacun d'un petit morceau de pain ; et le lendemain on leur amena des ânes chargés de blé et de farine, suivant la prédiction du saint abbé. Une autre fois en pareille occasion il fit luer un bœuf, aimant mieux donner de la chair à ses moines que (le les lai.sser mourir de faim; mais ils n'y touchèrent pas, et Dieu pourvut encore à
de l'ère chr.)
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leur besoin. L'exemple de saint Gualbert et ses exhortations convertirent plusieurs clercs, qui, laissant leurs femmes et leurs concubines, commencèrent à s'assembler près des églises et à vivre en communauté. Il fit aussi bâtir plusieurs hôpitaux et réparer plusieurs anciennes églises.
Étant un jour allé visiter Muceran, un de SCS monastères, il en trouva les bâtiments trop grands et trop beaux, et, ayant appelé Rodolphe, qui en était abbé, il dit : « Vous avez ici bâti des palais à votre gré, et y avez employé des sommes qui auraient servi à soulager un grand nombre de pauvres. » Puis, se tournant vers un petit ruisseau, qui coulait auprès, il dit : « Dieu toutpuissant, vengez-moi promptement, par ce petit ruisseau, de cet énorme édifice!» Il s'en alla, et aussitôt le ruisseau, commençant à s'enfler et tombant de la montagne avec impétuosité, entraîna des rochers et des arbres, qui ruinèrent, le bâtiment de fond en comble. L'abbé, épouvanté, voulait changer le monastère de place ; mais le saint homme l'en empêcha et l'assura que ce ruisseau ne leur ferait plus de mal, ce qui arriva.
Une autre fois, ayant appris que dans un de ses monastères on avait reçu un homme qui y avait donné tout son bien au préjudice de ses héritiers, il y alla aussitôt et demanda à l'abbé l'acte de donation. L'ayant pris il le milenpiècesetdit avec beaucoup d'émotion:
« Dieu tout- puissant, et vous, saint Pierre, prince des apuu es, vengez-moi de ce monastère! » Aussitôt il se retira en colère. Il n'était pas loin quand le feu pi it au monastère et en brûla la plus grande partie; mais le saint homme ne daigna pas seulement se retourner pour le regarder. Un clerc, qui était fort riche, vendit tout son bien et apporta au saint abbé une grande partie de l'argent; mais il lui dit : « Tant que vous en garderez un denier vous ne pouvez être de mes amis. » Le clerc distribua tout aux pauvres et revint trouver l'abbé, qui le reçut alors.
Un jour, dans un temps de famine, il était à la porte du monastère de Razolo, où les pauvres affluaient de toutes parts. Il n'avait rien à leur donner, quand il aperçut les vaches du monastère paissant sur le versant
des Alpes. « Ah ! saint Paul, si vous en donniez une à ces pauvres! » Aussitôt une des vaches tomba d'un rocher et se tua; il en fit distribuer la chair sur-le-champ à ces malheureux. Après cette première il en obtint de la même manière encore trois autres. Les pâtres, affligés, conduisirent le reste de l'autre côté de la montagne, pour qu'il ne ! pût les voir ; mais, le nombre et la détresse des pauvres augmentant toujours, il en obtint encore cinq en invoquant saint Paul. Alors les pâtres vinrent se plaindre à luimême, disant : « Vous auriez mieux fait de rester dans votre monastère de Vallombreuse que de venir ici. » Il leur répondit tranquillement : a Je sais bien que vous en avez de la peine ; mais ne craignez point, vous n'en perdrez plus. » Dès ce moment il fit distribuer aux pauvres tout le lait de celles qui restaient.
Comme il était à Vallombreuse le Pape Etienne IX, passant auprès, l'envoya prier de venir le trouver. Jean, qui était très-malade, s'en excusa, et le Pape renvoya lui dire que, s'il ne pouvait venir autrement, il se fit apporter sur son lit. Le saint homme entra dans l'église et pria Dieu de lui donner quelque expédient pour éviter, sans scandale, d'aller trouver le Pape. Comme il se faisait porter sur son lit il vint un grand orage de vent et de pluie ; ce que voyant les envoyés du Pape le firent retourner au monastère; le Pape, ' ayant appris, dit : « C'est un saint, je ne veux plus qu'il vienne; qu'il demeure dans son monastère et qu'il prie Dieu pour moi et pour PÉglise ! » L'archidiacre Hildebrand, voulant un jour lui faire des reproches, oubha ce qu'il avait préparé pour lui dire, et depuis ce jour ils furent amis intimes
Saint Jean Gualbert avait surtout un grand zèle contre la simonie, qui était alors une des grandes plaies de l'Église; il s'éleva à ce sujetune grande division entre l'évêque de Florence et les moines. L'évêque, nommé Pierre, était de Pavie, fils de Theuzon 3Jezzabarba, homme noble, mais fort temple.
Comme il vint voir son fils les Florenfins lui
' AclaSS., 12 juin. Acta SS. Ord. S. Benea., »ect. 6.
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demandèrent artificieusement : « Seigneur Theuzon, avez-vous donné beaucoup au roi pour acquérir à votre fils cette dignité ? — Par lecorpsdesaintSyr, repondit-il, onn'obtiendrait pas un moulin chez le roi sans qu'il en coûte fort cher ! Par saint Syr, j'ai donné pour cet évêché trois raille livres comme un sou. D Saint Syr est compté pour le premier évêque de Pavie, et l'Église l'honore le 9 décembre. Les moines, opposés à l'évêque Pierre, avaient à leur tête saint Jean Gualbert, et son autorité entraînait une grande partie du peuple et du clergé. Il soutenait que, l'évêque étant simoniaque et par conséquent hérétique, il n'était pas permis de recevoir les sacrements de sa main, ni de ceux qu'il avait ordonnés. Saint Pierre Damien, étant à Florence, tenta inutilement d'apaiser ce différend ; il n'approuvait pas le sentiment des moines, et soutenait qu'on ne devait pas se séparer de l'évêque tant qu'il n'était pas juridiquement condamné.
Comme les Florentins interprétaient mal ses sentiments et l'acccusaient de favoriser la simonie, il leur écrivit une grande lettre pour s'en justifier. Il y proteste qu'il regardait la simonie comme la première des hérésies. Il dit ensuite que, la plénitude de la grâce appartenant à l'Église, on ne peut douter que les méchants qui sont dans son sein nepiiissent conférer les sacrements. Il ajoute que, pour leur différend avec leur évêque, il ne lui appartenait pas de le charger d'un crime avant qu'il en fût convaincu; que quiconque avait des plaintes à faire contre lui pouvait se pourvoir au prochain concile de Rome. S'adressant ensuite à ses frères, les moines, il leur reproche d'avoir excité cette querelle, en disant que de tels évèques ne pouvaient ni consacrer le saint chrême, ni dédier des églises, ni ordonner des clercs, ni célébrer la messe, et de l'avoir soutenu avec tant d'impudence qu'en trois paroisses ils avaient obligé à baptiser les catéchumènes sans onction du saint chrême.
« Cependant je ne sache pas, dit-il, que jamais hérésie ait eu la hardiesse de séparer le chrême du baptême. Que si on emprunte le chrême d'une autre église, comme fait un prêtre du parti opposé à l'évêque de Flo-
rence, c'est un sacrilège et un adultère spirituel. » Il reproche encore à ces moines d'avoir été cause que plus de mille personnes, trompées par leurs vains discours, étaient mortes sans recevoir le corps et le sang du Seigneur ; qu'eux-mêmes ne voulaient pas entrer dans plusieurs églises, ni même lessaluer, soupçonnant qu'ellesavaient été consacrées par des évêques indignes. Il les tourne en ridicule et dit qu'il ne conçoit pas comment ils oseraient rejeter le jugement du Siège apostolique, ne pouvant ignorer que saint Paul en appela au tribunal de Néron
Celui qui avait le plus d'autorité sur ces moines et sur saint Jean Gualbert lui-même était un reclus nommé Theuzon, qui passa cinquante ans enfermé près du monastère de Sainte-Marie, à Florence, d'où il donnait des conseils salutaires à ceux qui venaient le trouver. Il avait un grand zèle contre la simonie, et ce fut par son conseil que Jean Gualbert alla crier en place publique que l'évêque était manifestement simoniaque, ne craignant pas d'exposer sa vie pour l'utilité de l'Église. L'évêque Pierre, voyant une grande partie de son clergé et de son peuple animée contre lui, crut les intimider en faisant tuer les moines qui étaient les auteurs de la sédition. Pour cet effet il envoya de nuit une multitude de gens à pied et à cheval, avec ordre de brûler le monastère de Saint-Salvi et de faire main basse sur les moines. Ce monastère, situé près de Florence, était sous la conduite de saint Jean Gualbert, et l'évêque croyait qu'on l'y trouverait ; mais il en était sorti la veille.
Les gens de l'évêque, étant entrés dans l'église où les moines célébraient les nocturnes, se jetèrent sur eux l'épée à la main. L'un reçut au front un coup qui entra jusqu'au cerveau ; un autre eut le nez abattu avec la mâchoire supérieure, qui lui tomba sur la barbe ; d'autres reçurent des coups dans le corps. Enfin, trouvant le reste des moines qui étaient encore dans l'église sans se défendre ni rompre autrement le silence qu'eu chantant les sept psaumes avec les litanies,
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ils se contentèrent de les dépouiller ; mais cette violence ne fit que rendre l'évêque plus odieux et grossir beaucoup le parti des moines. Dès le lendemain une multitude de Florentins de l'un et de l'autre sexe vinrent à Saint-Salvi apporter, chacun selon son pouvoir, ce qui était nécessaire aux moines. Ils s'estimaient heureux d'en avoir quelqu'un ou de recueillir de leur sang et de le garder comme une relique. Saint Jean Gualbert, qui était alors à Vallombreuse, revint promptement à Saint-Salvi, par le désir du martyre. Il félicita l'abbé et les moines de ce qu'ils avaient souffert, et ils allèrent hardiment à Rome accuser l'évêque dans le concile qui s'y tint en 1063.
On y vit, avec le Pape Alexandre II, plus de cent évêques. Les moines y dénoncèrent publiquement l'évêque Pierre de Florence comme simoniaque et hérétique, déclarant qu'ils étaient prêts à entrer dans un feu pour le prouver ; mais le Pape ne voulut ni déposer l'évêque, ni accorder aux moines l'épreuve du feu; car la plus grande partie des évêques favorisaient celui de Florence ; mais l'archidiacre Hildebrand prenait le parti des moines'.
L'évêque Pierre, n'ayant donc point été condamné à ce concile de Rome, persécuta violemment ceux de son clergé qui continuaient, avec les moines, à se séparer de lui comme simoniaque, en sorte que l'archiprêtre et plusieurs autres furent obligés de sortir de la ville et de se réfugier au monastère de Sept! me. Ce monastère était de la congrégation de Vallombreuse et ainsi nommé parce qu'il était à sept milles de Florence. L'abbé saint Jean Gualbert les reçut avec charité et leur donna tout le secours qui lui fut possible. Cependant le parti de l'évêque était protégé par Godefroi, duc de Toscane, qui menaçait de mort les moines et les clercs qui lui étaient opposés, ce qui leur attira une grande persécution. Le Pape vint alors à Florence et vit le bois préparé pour le feu dans lequel les moines voulaient entrer afin de prouver que l'évêque était simoniaque ; mais le Pape ne voulut pas alors recevoir cet examen et
» Vita S. Johann. Gualb. Acia SS., 12 juill. et Acta SS. OrU. S. liened., sect. 6.
se retira, laissant le clergé et le peuple dans la même division.
Il arriva ensuite que tout le clergé et le peuple de Florence, étant assemblés, commencèrent à se plaindre à l'évêque Pierre de ce qu'il en avait chassé plusieurs, entre autres l'archiprctre, leur chef, dont ils avaient ainsi perdu le conseil et le secours, et de ce qu'une bonne partie des citoyens, les voyant aller vers l'évêque, leur disaient : « Allez, hérétiques, allez trouver votre hérétique ! C'est vous qui ferez abîmer cette ville ! C'est vous qui en avez chassé Jésus- Christ et saint Pierre, et y avez fait entrer Simon le Magicien pour l'adorer I » Les ecclésiastiques conclurent en priant l'évêque de les délivrer de ce reproche et ajoutèrent : «Si vous vous sentez innocent, et si vous l'ordonnez, nous voici prêts à subir pour vous le jugement de Dieu ; ou, si vous voulez recevoir l'épreuve que les moines ont voulu faire ici et à Rome, nous allons les en prier instamment. »
L'évêque refusa l'un et l'autre ; au contraire il obtint un ordre de mener prisonnier au gouverneur quiconque ne le reconnaîtrait pas pour évêque et ne lui obéiiait pas, que si quelqu'un s'enfuyait de la ville ses biens seraient confisqués, et que les ecclésiastiques qui s'étaient réfugiés à l'église de Saint-Pierre se réconcilieraient avec l'évêque ou qu'ils seraient chassés de la ville sans espérance d'être écoutés. En exécution de cet ordre, le soir du samedi après les Cendres, vraisemblablement l'année 1067, comme ces ecclésiastiques répétaient les leçons et les répons du dimanche suivant, on les tira hors de la franchise de l'église de Saint-Pierre. Alors il se fit un grand concours de peuple et principalement de femmes, qui arrachaient les voiles de leurs têtes et marchaient les cheveux épars, se frappant la poitrine et jetant des cris lamentables. Elles se prosternaient dans les rues pleines de boue et disaient : « Hélas! hélas, Jésus ! on vous chasse d'ici ] on ne vous permet pas de demeurer avec nous ! Vous le voudriez bien, mais Simon le Magicien ne vous le permet pas ! 0 saint Pierre, comment ne défendez-vous pas ceux qui se réfugient chez vous ? Étes-vous vaincu par Simon ? Nous croyions qu'il était
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enchaîné en enfer, et nous le voyons lâché à votre honte. » Les homraes se disaient l'un à l'autre : «Vous voyez clairement que Jésus- Christ se retire d'ici, parce que, accomplissant sa propre loi, il ne résiste point à celui qui le chasse. Et nous aussi, mes frères, hrùlons celte ville afin que le parti hérétique n'en jouisse pas î et allons-nous-en, avec nos femmes et nos enfants, partout où Jésus- Christ ira ! Suivons-le si nous sommes chrétiens ! »
Ces cris et ces lamentations touchèrent les ecclésiastiques qui tenaient le parti de l'évêque Pierre ; ils fermèrent les églises et n'osèrent plus sonner les cloches ni chanter publiquement l'office ou la messe. Ils s'assemblèrent, et, par une délibération commune, ils envoyèrent quelques-uns d'entre eux aux moines de Saint-Sauveur de Septime, les priant de leur faire connaître la vérité et promettant de la suivre. Ils prirent jour au mercredi suivant, qui était celui de la première semaine de carême. Le lundi et le mardi ils firent des prières particulières pour ce sujet. Le mercredi matin un de ces ecclésiastiques alla trouver Pierre de Pavie, c'est ainsi qu'ils nommaient l'évèque, et lui dit : « Au nom de Dieu ! si ce que les moines disent de vous est vrai, avouez-le franchement, sans tenter Dieu et fatiguer inutilement le clergé et le peuple. Si vous vous sentez innocent venez avec nous. » L'évêque Pierre dit : « Je n'irai point, et vous n'irez point non plus si vous m'aimez. » L'ecclésiastique répondit : «Assurément j'irai voir le jugement de Dieu, puisque tout le monde y va, et je m'y conformerai, en sorte qu'aujourd'hui ou je vous honorerai plus que jamais ou je] vous mépriserai entièrement. »
Sans attendre ce député tout le clergé et le peuple coururent au monastère de Saint- Sauveur. Les femmes ne furent point ef frayées par la longueur et l'incommodité du chemin, rempli d'eaux bourbeuses ; les enfants ne furent point retenus par le jeûne, car ils l'ohservaient alors. Il se trouva environ trois mille personnes à la porte du monastère. Les moines leur demandèrent pouniuoi ils étaient venus ; ils répondirent : « Pour être éclairés et connaître la vérité. — Comment
voulez-vous être éclairés ? » direntles moines. Les ecclésiastiques répondirent : « Que l'on prouve par un grand feu ce que vous dites de Pierre de Pavie! » Les moines reprirent : « Quel fruit en retirerez-vous, et quel honneur en rendrez-vous à Dieu?» Tous répondirent : «Nousdétesteronsavecvouslasimonieetnous rendrons à Dieu des grâces immortelles ! »
Aussitôt le peuple dressa deux bûchers l'un à côté de l'autre, chacun long de dix pieds, large de cinq, haut de quatre et demi ; entre les deux était un chemin large d'une brasse, semé de bois sec. Cependant on chantait des psaumes et des litanies. On choisit un moine nommé Pierre pour entrer dans le feu, et, par ordre de l'abhé, il alla à l'autel pour célébrer la messe, qui fut chantée avec grande dévotion et avec beaucoup de larmes, tant de la part des moines que des ecclésiastiques. Quand on vint à VAgnus Dei quatre moines s'avancèrent pour allumer les bûchers ; l'un portait un crucifix, l'autre l'eau bénite, le troisième douze cierges bénits et allumés, le quatrième l'encensoir plein d'encens. Quand on les vit il s'éleva un grand cri ; on chanta Kyrie, eleison d'un ton lamentable. On pria Jésus-Christ de venir défendre sa cause ; on demanda les prières de la sainle Vierge, de saint Pierre, de saint Grégoire.
Alors le moine Pierre, ayant communié et achevé la messe, ôta sa chasuble, gardant les autres ornements et portant une croix ; il chantait les litanies avec le5 abbés et les moines et s'approcha ainsi des bûchers déjà embrasés. Le peuple redoubla ses prières avec une ardeur incroyable. Enfin on fit faire silence pour entendre les conditions auxquelles se faisait l'épreuve. On choisit un abbé qui avait la voix forte, pour lire distinctement au peuple une oraison contenant ce que l'on demandait à Dieu. Tous l'approuvèrent, et un autre abbé, ayant fait faire silence, éleva sa voix et dit ; « Mes frères et mes sœurs, Dieu nous est témoin que nous faisons ceci pour le salut des âmes, afin que désormais vous évitiez la simonie, dont presque tout le monde est infecté ; car vous devi z savoir qu'elle est si abominable que les autres crimes ne sont presque rien en comparaison. »
de l'ère chr.]
Les deux bûchers étaient déjà réduits en charbon pour la phis grande partie, et le chemin entre deux en était couvert. Alors le moine Pierre, par ordre de l'abbé, prononça à liaute voix cette oraison, qui lira des larmes de tous les assistants : « Seigneur Jésus- Christ ! je vous supplie, si Pierre de Pavie a usurpé par simonie le siège de Florence, de me secourir en ce terrible jugement et de me préserver de toute atteinte du feu, comme vous avez autrefois conservé les trois enfants dans la fournaise! » Après que tous les assistants eurent dit : Amen l il donna le baiser de paix à ses frères, et on demanda au peuple : «Combien voulez-vous qu'il demeure dans le feu ? » Le peuple répondit : « C'est assez qu'il passe gravement au milieu ! »
Le moine Pierre, faisant le signe de la croix et portant une croix sur laquelle il arrêtait sa vue sans regarder le feu, y entra gravement nu-pieds, avec un visage serein. Les flammes l'environnaient de toutes parts; on le perdit de vue tant qu'il fut entre les Jeux bûchers, mais on le vit bientôt paraître de l'autre côté, sain et sauf, sans que le feu eût fait la moindre impression sur lui. Les flammes agitaient ses cheveux, soulevaient son aube et faisaient flotter son étole et son manipule; mais rien ne brûla. Il raconta depuis que, comme il était près de sortir du feu, il s'aperçut que son manipule lui était tombé de la main et retourna le reprendre au milieu des flammes. Quand il fut sorti du feu il voulut y rentrer, mais le peuple l'arrêta, lui baisant les pieds, et chacun s'estimait heureux de baiser la moindre partie de ses habits. Le peuple s'empressait tellement autour de lui que les ecclésiastiques eurent bien de la peine à l'en tirer. Tous chantaient à Dieu des louanges, répandant des larmes de joie; on exaltait saint Pierre et on détestait Simon le Magicien
Ce récit est tiré de la lettre que le clergé et le peuple de Florence en écrivirent aussitôt au Pape Alexandre, le suppliant de les délivrer des simoniaques. Le pape y eut égard et déposa de l'épiscopat Pierre de Pa-
« Vita S. Johann. Gunlh. Ada SS., 12 janv. Acta SS. ()iiK S. Beiied.^ scct. «, pars 2. Ucsid. Gass., Dialorj., l. i.
vie, qui se soumit à ce jugement et se convertit si bien qu'il se réconcilia avec les moines et se rendit moine dans \b monastère même de Soptimo. Il eut pour successeur un autre Pierre, que l'on nomme le Catholique, pour le distinguer du simoniaque.
Quant au moine Pierre, qui s'exposa au feu avec tant de foi, il était Florentin, de la famille des Aldobrandini ! S'étant rendu moine à Vallombreuse, il y garda les vaches et les ânes par ordre de saint Gualbert; puis il fut prévôt de Passignano, monastère de la même congrégation. Après le miracle du feu le comte Bulgare pria saint Jean Gualbert de le faire abbé de Ficicle, et l'obtint. Fl fut ensuite cardinal et évêque d'Albaiie, et le nom de Pierre Ignée, en latin Igneus, lui demeura, comme qui dirait Pierre du feu.
Quelques auteurs lui donncntle titre de bienheureux ou même de saint.
Le 27 juin de l'année précédente (1066) saint Ariald, diacre de l'Église de Milan, avait couronné par le martyre son zèle contre la simonie et l'incontinence des clercs. Au commencement du pontifical d'Alexandre II il alla à Rome, et saint Herlembald, son ami, l'y suivit. C'était un seigneur d'une grande piété, frère de Landulphe qui venait de mourir, et zélé comme lui et comme saint Ariald contre la simonie et l'incontinence des clercs. Il était depuis peu revenu de Jérusalem et voulait embrasser la vie monastique; mais Ariald lui promit une plus grande récompense de la part de Dieu s'il différait d'entrer dans un monastère pour s'opposer avec lui aux ennemis de Jésus-Christ. Herlembald, voulant éprouver le conseil d'Ariald, prit des chemins détournés pour aller à Rome et consulta tous les serviteurs de Dieu, ermites ou moines, qu'il trouva sur sa route ; tous lui donnèrent le même conseil, et, quand il fut arrivé à Rome, le Pape Alexandre et les cardinaux lui commandèrent de retourner à Milan et de résister av(>c Ariald aux ennemis de Jésus-Christ jusqu'à l'effusion de son sang; ils lui 'donnèrent même, de la part de saint Pierre, un étendard qu'il devait prendre en main pour réprimer la fureur des hérétiques quand il en serait besoin; ce qu'il fit constamment
pendant dix-huit ans, jusqu'à ce qu'il fût martyrisé lui-même. II avait une dévotion singulière à laver les pieds des pauvres, et pour s'humilier davantage, après les avoir lavés il se prosternait et les mettait sur sa tête. Saint Ariald disait de lui en soupirant : «Hélas ! excepté Herlembald et l'ecclésiastique Nazaire, je ne trouve presque personne qui, par une fausse discrétion, ne me conseille de me taire et de laisser les simoniaques et les impudiques exercer en liberté les œuvres du démon. »
Il y avait dix ans que saint Ariald combattait avec le même zèle pour la cause de Dieu et de son Église . Ce qu'il souhaitait le plus ardemment était de verser son sang par le martyre. Chaque fois qu'il rencontrait une personne aimant Dieu il lui disait : « Je vous conjure par Jésus-Christ de lui demander pour moi la grâce de sceller de mon sang sa parole que je prêche ! » L'occasion s'en offrit à la fin. Tout le clergé de Milan, avec l'archevêque Gui ouWidon, lui avait promis avec serment, ainsi qu'au légat saint Pierre Damien, l'an 10S9, de condamner la simonie et de persister dans la foi catholique ; mais, dès qu'il y eut des églises vacantes, le même archevêque, oubliant ses serments, recommença d'en faire un indigne trafic. Ce que voyant sai nt Ariald envoya son ami Herlembald au Pape pour connaître sa décision touchant ce prélat adultère, simoniaque et parjure.
Dans l'intervalle deux ecclésiastiques de Monza, touchés de la grâce divine, vinrent trouver le saint homme et lui dirent qu'ils étaient résolus à quitter le mal et à faire le bien. Ariald, trompé par tant d'autres, répondit que, pour croire à leurs paroles, il lui fallait des œuvres. Ils retournèrent chez eux, chassèrent leurs concubines, annoncèrent publiquement que le bienheureux/ Ariald disait la vérité, et que, pour eux, ils avaient avancé des faussetés. L'archevêque, ayant appris leur conversion, les fit jeter dans une prison infecte. A cette nouvelle saint Ariald se mit à la tête du peuple fidèle pour les délivrer. Le parti de l'archevêque s'y opposait ; mais, tout d'un coup, il fut tellement frappé de terreur qu'il donna dos
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otages et promit la délivrance des prisonniers, ce qui, en effet, eut Heu.
Sur ces entrefaites saint Herlembald revint de Rome, apportant à l'archevêque des lettres d'excommunication. C'était la veille de la Pentecôte. L'archevêque annonça aussitôt une assemblée générale du peuple, dans la grande église, pour le lendemain de grand matin. Le concours fut immense. L'archevêque, tenant en main la l)ulle d'excommunication, excita le peuple contre les saints Ariald et Herlembald. « Jamais, disait-il, cette ville n'a obéi à l'Église romaine. A bas les misérables qui veulent lui ravir son ancienne liberté ! » La populace criait : (1 Qu'on les tue bien vite, qu'on les tue ! » L'archevêque descendit du chœur avec une partie du clergé pour saisir les deux saints, qui se tenaient à la balustrade; mais la presse était si grande qu'il n'y avait pas moyen d'avancer. Alors Gui se mit à crier : « Sortez de l'église, vous tous qui aimez l'honneur de saint Am.broise, atlu que l'on connaisse mieux nos adversaires et qu'on les écrase plus promptement. » Soudain l'église fut évacuée, en sorte que, de sept mille hommes, il n'en resta que douze pour défendre les deux serviteurs de Dieu, qui priaient à la balustrade du chœur. Les ennemis se jetèrent sur eux, les clercs sur Ariald, les laïques sur Herlembald. Saint Ariald fut laissé pour mort sur la place; mais Herlembald se défendit si bien avec son bâton de commandement ou sceptre militaire que personne n'osait approcher.
Le bruit s'étant répandu dans la ville qu'Ariald était mort, ses partisans courent aux armes, envahissent le palais épiscopal, brisent tout ce qui se trouve sous la main, et maltraitent l'archevêque, qu'ils rencontrent à cheval devant l'église, où ils sont ravis de trouver Ariald encore vivant, quoique couvert de sang et de blessures. Le peuple, brûlant de le venger, lui demandant la maison de qui il fallait démoUr la première, le saint martyr leur rappela la solennité du jour, ainsi que le précepte du Sauveur : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous font du mal, » et les conjura de déposer les armes et de venir avec lui remercier Dieu au
tombeau de saint Ambroise. Les plus sages admiraient la chanté d'Aiiald envers ses ennemis; les plus ardents n'y voulaient point entendre, mais tous finirent par l'écouter.
La nuit suivante le parti des méchants, assemblé chez l'archevêque, convint que, pour se défaire d'Ariald, il fallait avant tout le faire sortir de la ville, où le peuple le défendrait toujours. Pendant deux semaines on sema l'argent parmi la populace pour l'indisposer contre lui. Eniin on défendit, sous peine de la confiscation des biens et de la vie même, aux clercs de célébrer la messe, aux laïques de mettre les pieds dans l'église où s'assemblaient d'ordinaire les fidèles, tant qu'Ariald serait à Milan. A ce coup le chevalier même à qui avait été cette église eut peur et n'osa aller à l'encontre. Alors saint Ariald quitta secrètement la ville pour aller se réfugier à Rome ; mais en route il fut livré aux émissaires de l'archevêque par un prêtre chez lequel ses amis avaient cru pouvoir le cacher pendant quelque temps. Ainsi arrêté il fut mené en des déserts inaccessibles, au delà du lac Majeur. Mais la nièce de l'archevêque, que l'on appela depuis Jézabel et Hérodiade, craignit que ceux mêmes qui l'avaient pris ne le cachassent et ne lui sauvassent la vie; c'est pourquoi elle envoya deux clercs pour le tuer. Sitôt qu'ils furent débarqués ils demandèrent où était Ariald; ceux qui l'avaient amené répondirent qu'il était mort. Les clercs répliquèrent : «La nièce de l'archevêque nous a commandé de le voir vif ou mort ; » et, regardant plus loin, ils le virent lié et assis sur une pierre.
Ils se jetèrent sur lui l'épée à la main et le prirent chacun par une oreille en disant : «Dis, pendard, notre maître est-il véritablement archevêque? » Ariald répondit : «Il ne l'est ni ne l'a jamais été, puisqu'il n'en a jamais fait les œuvres. » Alors ils luicoupèrent les deux oreilles. Il leva les yeux au ciel et dit : a Je vous rends grâces, ô Jésus, de ce que vous m'avez fuit aujourd'hui l'honneur de me mettre au nombre de vos martyrs. » Ils lui demandèrent encore si Gui était véritablement archevêque, et il répondit encore que non. C'est pourquoi ils lui coupèrent le nez avec la lèvre d'en haut;
puis ils lui arrachèrent les deux yeux. Ensuite ils lui coupèi ent la main droite, en disant : « C'est celte main qui écrivait les lettres qu'on envoyait à Rome. » Ils le mutilèrent encore d'une manière plus honteuse, par une cruelle dérision de la chasteté. Enfin ils lui arrachèrent la langue par-dessous le menton en disant : «. Faisons taire cette langue qui a troublé le clergé. » Il mourut ainsi entre leurs mains, le 27 juin 10G6
Son corps, ayant été plusieurs fois découvert à cause d'une lumière qui en jaillissait, fut jeté au fond du lac et retrouvé au bord, après dix mois, sans aucune corruption.
Saint Herlembald, en ayant été informé, assembla le peuple de Milan à son de trompe, se mit à la tête d'une multitude innombrable pour aller chercher le saint corps et l'enlever de force, s'il était nécessaire. Le peuple des villes et des campagnes affluait de toutes parts avec des croix et des cierges ; partout retentissait le son des cloches ; on montait sur les arbres pour le voir. A l'approche de Milan presque toute la ville vint a la rencontre, hommes et femmes, jeunes et vieux, avec des cierges sans nombre, et tous louant Dieu, même ceux que le saint avait eus pour ennemis durant sa vie. Les clercs chantaient l'office, non pas des morts, mais des martyrs. Il fut déposé, le jour de l'Ascension, dans l'église de Saint-Ambroise ; il y resta exposé dix jours, jusqu'à la Pentecôte, et, quoique ce fussent les grandes chaleurs de l'été et qu'il eût séjourné dix mois dans l'eau, il ne répandait aucune odeur. L'auteur de sa Vie, qui était présent et qui examina secrètement le corps, n'y trouva aucune trace de corruption et sentit au contraire une odeur délicieuse. Enfin, le jour de la Pentecôte, il fut transféré solennellement dans l'église de Sainl-Celse. Sa Vie fut écrite aussitôt par le bienheureux André, son disciple et témoin oculaire de la plupart des faits, et qui fut depuis moine à Vallonibreuse ^
Pour apaiser tout à fait ces troubles de Milan le Pape Alexandre y envoya, l'année suivante, deuxlégats : Mainard, cardinal-évêque de Sainte-Ruhiie, successeur d'Hunibert, et
» Àcla SS., 27 juin. — ^Acla SS., 27 juiil.
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Jean, prêtre-cardinal, lesquels, y étant arrivés, publièrent des constitutions qui, après avoir confirmé celles de saint Pierre Damien, portaient en substance : « Nous défendons, suivant les anciennes règles, que, dans tout ce diocèse, aucun abbé reçoive un moine pour un prix dont il soit convenu et qu'un chanoinesoit reçu autrement que gratis; que, dans aucune ordination des personnes ecclésiastiques, dans les consécrations des églises ou la distribution du saint chrême, il intervienne aucune récompense convenue.
0 Le prêtre, le diacre ou le sous-diacre qui retientpubliquement unefemmepourêtre sa concubine, tant qu'il demeurera en faute, ne fera aucune fonction et n'aura aucun bénéfice ecclésiastique; mais celui qui, sans la tenir chezlui, sera tomljéparfragililé humaine, en étant convaincu, sera seulement suspendu de ses fonctions jusqu'à ce qu'il ait fait pénitence. Nous défendons, de plus, qu'aucun de ces clercs soit condamné sur un soupçon, ou privé de ses fonctions et de son bénélîce s'il n'est convaincu par sa confession ou par des témoins suffisants. Et, de peur qu'on ne prenne occasion de les calomnier à cause des femmes qu'ils ont quittées, nous leur défendons de demeurer en même maison, de boire ou de manger avec elles et de leur parler, si ce n'est en présence de deux ou trois témoins irréprochables. S'ils l'observent on n'aura rien à leur imputer pour ce sujet. Qu'on les oblige, s'il se peut, à demeurer près des églises. Or nous réglons la manière de les punir canoniquement, pourconserverladignité des ministres de l'autel et empêcher qu'à l'avenir aucun clerc ne soit soumis au jugement des laïques, ce que nous défendons absolument.
« Si un laïque a desclercs dans saseigneurie, sitôt qu'il saura certainement que quelqu'un d'eux retient une femme ou a péché avec elle il en avertira l'archevêque et les chanoines de cette Église qui en seront chargés. S'ils lui interdisent ses fonctions le laïque fera exécuter leur jugement; sirarchevê(iueouses chanoines négligent l'avis, le laïijue empêchera que» dans Sd seigneurie, le clerc coupable ne fasse aucune fonction ou ne tienne aucun bénéfice; mais le laïque ne disposera pas du i)éiiéfice; il sera réservé à la disposition de l'É-
glise. Nous défendons aussi à tout laïque de faire aucune violence à un clerc, quoique coupable, soit dans ses héritages, s'il en a, soit dans son bénéfice séculier, c'est-à-dire son fief ou ses autres biens, hors le bénéfice ecclésiastique, comme il a été dit. Défense aussi à tout laïque de rien exiger d'un clerc pour le faire promouvoir à quelque ordre que ce soit. L'archevêque ira une fois ou deux, s'il le peut, par toutes les paroisses, pour confirmer et faire sa visite selon les canons, sans qu'aucun laïque ou clerc lui résiste; au contraire ils lui obéiront et le serviront en ce qui regarde la religion. Il aura aussi une entière puissance de juger et de punir selon les canons tout son clergé, tant dansla ville que dehors.
« Quant aux clercs et aux laïques qui ont juré, contre les simoniaques et les clercs incontinents, de s'employer de bonne foi à réprimer ces désordres, et, sous ce prétexte, ont brûlé, pillé, répandu du sang et commis plusieurs violences, nous leur défendons absolument d'en user de même à l'avenir; mais qu'ils se contentent de bien vivre et de dénoncer les coupables à l'archevêque, aux chanoines de cette église et aux évêques suffragants. Qu'il n'y ail aucune poursuite pour les dommages ou les injures reçus à cette occasion, etqu'on n'engardeaucun ressentiment; mais que la paix de Jésus-Christ règne dans vos cœurs. Et, parce que quelques-uns sont plus touchés des peines temporelles que des éternelles, nous condamnons ceux qui n'observeront pas ces constitutions, savoir : l'archevêque à cent livres de deniers, et jusqu'au payementildemeurerainterdit; les capitaines à vingt livres, les vassaux à dix (c'étaient de moindres gentilshommes), les négociants à cinq, les autres à proportion, le tout au profit de l'église métropolitaine. » Ce décrètent daté du 1" jour d'août, l'an 10(57, sixième du Pape Alexandre II *.
L'année même où saint Ariald souffrit un martyre si cruel mourut d'une manière pliu: parifi(|ue un autre saint près de Vicence. 11 élait l*'rançais, né à Provins, diocèse de Sens, de parents irès-nobles et très-riches, de la
' LabLc, t. 9, p. m 9.
de l'ère clir.]
famille des comtes de Champagne, entre lesquels Thibaut, qui régnait alors, le tint sur les fonts. Le jeune homme eut toujours une grande dévotion pour la vie érémilique, et alla trouver secrètement un ermite nommé Bouhard, qui demeurait dans une île de la Seine. Par son conseil il partit avec un de ses chevaliers nommé Gautier, ayant chacun un écuyer. Ils allèrent à Reims, où ils se débarrassèrent de leurs gens, passèrent à pied au delà, et, ayant changé leurs habits avec deux pauvres pèlerins, ils entrèrent en Allemagne. Ils y demeurèrent longtemps dans une extrême pauvreté, vivant du travail de leurs mains, sans dédaigner les travaux les plus vils, comme faucher les foins, porter des pierres, nettoyer des étables, et surtout faire du charbon. Un jour entre autres, s'étant loués tous deux pour arracher les herbes dans les vignes, Thibaut, que sa délicatesse empêchait d'avancer autant que les autres, fut cruellement maltraité par l'inspecteur de l'ouvrage, et Gautier ne put lui faire entendre raison, parce qu'ils ne savaient pas la langue l'un de l'autre.
Ayant amassé quelque peu d'argent par leur travail ils allèrent nu-pieds en pèlerinage à Saint-Jacques en Galice et revinrent en Allemagne. Cependant Thibaut pria son compagnon de chercher quelque pauvre clerc (|ui lui apprît à lire, parce que c'était un moyen de mieux savoir et de mieux pratiquer les commandements de Dieu. Gautier trouva un maître qui lui enseigna les sept psaumes de la Pénitence; mais Thibaut n'avait pas de psautier ni de quoi en acheter. Gautier persuada au maître d'aller à Provins trouver Arnoulphe, père de Thibaut, et de lui demander un psautier pour son fils. Le maître partit chargé d'un pain queTliibaut envoyait à ses parents, n'ayant point d'autre présent à leur faire; encore le lui avait-on donné par charité. Arnoulphe et Guille, sa femme, apprenant la sainte vie de leur fils, en rendirent grâcesà Dieu, reçurent le pain comme un grand présent, et en firent manger à plusieurs individus malades de diverses fièvres, qui fuient tous guéris.
Arnoulphe, qui désirait ardemment voir ce cher fils, suivit le maître, qui le mena à Trê-
ves et le fit attendre hors de la ville, sous un arbre ofi Thibaut avait accoutumé de venir lire. Il l'y mena lui-même, sous prétexte de voir le progrès qu'il avait fait dans la lecture en son absence; mais quand il vit son père il s'écria : « Vous m'avez trahi ! » et retourna promplement. Arnoulphe le suivit, fondant en larmes et disant : « Pourquoi me fuyezvous, mon cher fils ? Je ne veux pas vous détourner de votre bon dessein ; je ne veux que vous voir et vous parlerune fois, et porter de vos nouvelles à votre mèreaffligée. » Thibaut répondit: « Seigneur (car depuis qu'il l'eut quitté il ne le nomma plus son père), ne troublez point mon repos; allez en paix et permettez-moi d'avoir la paix en Jésus- Christ. B Son père lui dit : « Mon fils, vous manquez de tout; nous avons de grands biens, recevez quelque chose, au moins pour vous souvenir de nous. » Il répondit : « Je ne puis rien prendre après avoir tout quitté pour Dieu, » et se retira. Gauthier dit au père que son fils n'avait besoin que d'un psautier, et il le donna avec joie.
Pour éviter à l'avenir de pareilles visites Thibaut s'en alla à Rome, dans le dessein de faire encore un plus longvoyage. En effet au retour de Rome il prit le chemin de Venise, voulant aller à Jérusalem ; mais Gautier ne pouvant plus, à cause de son âge, suppoi ter tant de fatigues, ils s'arrêtèrent près de Vicence, en un lieu nommé Salanique, avec la permission des propriétaires, et, y ayant bâti une petite cabane, ils y finirent leurs jours. Ils avaient voyagé trois ans depuis leur retraite, et Gautier ou Waller en vécut encore deux dans cette solitude; mais Thibaut lui survécut sept ans. Il ne se noiirrit pendant longtemps que de pain d'orge et d'eau, et en vint enfin à ne vivre que de fruits, d'herbes et de racines, sans boire. Il portait toujours un cilice; il se donnait souvent la discipline avec un fouet de plusieurs lanières de cuir et ne dormait qu'assis. L'évêque de Vicence, touché de son mérite, l'ordonna prêtre, après l'avoir fait passer par tous les degrés ecclésiastiques, et la dernière année de sa vie il reçut l'habit religieux.
Arnoulphe, en apprenant la réputation de sainteté où était son fils, résolut d'aller à
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Rome en pèlerinage pour le voir en passant comme il fit, et à son retour il raconta à Guille, sa femme, ce qu'il avait vu. Elle voulut aussi voir son fils. Arnoulphe retourna avec elle, accompagné de beaucoup de noblesse ; mais la mère, étant arrivée près de son cher fils, ne voulut point le quitter, et se consacra avec lui au service de Dieu dans la solitude. Enfin, douze ans après que Thibaut ou Théobald eut quitté son pays, et neuf ans après qu'il se fut retiré à Salanique, il mourut saintement le 1" juillet 1066 et fut enterré à Vicence Il avait fait plusieurs miracles pendant sa vie ; il s'en fit encore plusieurs à son tombeau, et l'Église honore sa mémoire le jour de sa mort. Sa vie fut écrite par l'abbé Pierre, qui lui avait donné l'habit monastique.
Au concile de Rome, en 1063, avait assisté saint Hugues, abbé de Cluny ; il était venu se plaindre des entreprises de Drogon, évêque deMâcon, sur son monastère, qui était soumis immédiatement au Saint-Siège. Ces entreprises étaient allées jusqu'à des voies de fait et à l'excommunication. Les Pères du concile en furent touchés et témoignèrent s'intéresser à la liberté d'un monastère si célèbre. Saint Pierre Damien, entre autres, alla jusqu'à s'offrir de faire pour ce sujet le voyage de Cluny, quoique dans un âge fort avançé. Ce n'est pas qu'il n'eût grande répugnance à quitter sa chère solitude de Fontavellane, mais son zèle pour la discipline et son amitié pour le saint abbé de Cluny lui firent accepter cette commission.
Le Pape Alexandre écrivit une lettre commune aux archevêques Gervais de Reims, Richer de Sens, Barthélemi de Tours, Aimon de Bourges et Goscelin de Bordeaux, pour leur recommander le légat qu'il leur envoyait. «Vous n'ignorez pas, mes très-chers frères, leur dit-il, que, par la place que nous occupons, quelque indigne que nous en soyons, nous sommes chargé du soin de gouverner l'Église universelle. C'est pourquoi, les affaires des Églises ne nous permettant pas d'aller chez vous, nous vous envoyons en notre place la personne qui, après nous, a le
Mc/rt SS., 1" Juin.
plus d'autorité dans l'Église romaine, savoir Pierre Damien, qui estnotre œil et la colonne inébranlable du Siège apostolique. Nous lui avons confié tous nos pouvoirs, afin que ce qu'il aura réglé et décerné dans vos provinces ait autant de force que si nous l'avions réglé ou décerné nous-même après un mûr examen. Nous vous avertissons donc et nous vous ordonnons, par l'autorité apostolique, de le recevoir comme nousmême et de vous conformer humblement à ses ordonnances »
Saint Pierre Damien, à son arrivée en France, assembla un concile à Châlon-sur- Saône, où l'on examina d'abord la cause du monastère de Cluny. On produisit l'acte de la fondation, où le duc Guillaume déclarait que ce monastère ne devait être soumis à personne qu'au Pape, et l'on fit la lecture de plusieurs privilèges donnés par les Papes en conformité des intenlionsdu fondateur. Après quoi on demanda aux évôques ce qu'ils en pensaient. Ils répondirent tout d'une voix que ces privilèges étaient légitimes, qu'on devait s'y conformer et ne leur donner aucune atteinte. On somma l'évôque de Màcon de proposer ses défenses, s'il en avait; il répondit que ces actes lui paraissaient respectables, qu'il n'avait rien à y opposer, et comme, dans un de ces privilèges, il était défendu, sous peine d'anathème, à tout évêque, de porter quelque sentence d'excommunication contre les moines de Cluny, il dit, pour s'excuser, qu'il ne les avait pas excommuniés, qu'il avait seulement dit dans la colère : « S'il y a dans ce monastère quelques personnes soumises à ma juridiction je les excommunie. »
Mais comme il était constant que cet évêque avait donné atteinte aux privilèges accordés par le Saint-Siège et qu'il apportait pour excuse qu'il n'en avait pas eu connaissance, on l'obligea de prêter le serment suivant: « Que le seigneur Pierre, évêque d'Oslie, et tout le saint concile sachant (luc, quand j'allai à Cluny, tout ému de colère, je ne l'ai pas fait au mépris du Saint-Siège ni du seigneur Pape Alexandre, etencoi o moins
> Labbe, t. 9, p. Il 31.
delèrechr.] DE L'ÉGLISE
des privilèges dont on vient de faire la lecture, puisque je n'en savais pas alors assez bien la teneur; qu'ainsi Dieu me soit en aide et les saints Évangiles. » Quatre clercs de l'Église de Màcon firent le même serment. On avait ordonné qu'il y en eût six qui jurassent avec l'évôque, mais le légat crut devoir se contenter de quatre. Après ce serment l'évêque de Màcon se prosterna à terre en confessant qu'il avait péché. On lui imposa, pour pénitence, de jeûner sept jours au pain et à l'eau. Cependant, le lendemain, pressé par les clercs de son Église, ce prélat voulut revenir contre ce qui avait été réglé, et il demanda qu'on lût un privilège accordé à son Église par le Pape Agapel ; mais on n'y trouva rien, outre le droit commun de toutes les Églises, et tous les évèques du concile jugèrent qu'il n'y avait point eu de raison de le lire, parce qu'il ne dérogeait en rien aux privilèges du monastère lus le jour précédent. On traita dans le même concile quelques autres affaires ecclésiastiques, sur lesquelles, ainsi que sur d'autres, le Pape avait écrit ou écrivit encore à l'archevêque Gervais de Reims, qui l'avait consulté
Après le concile de Châlon saint Pierre Damien alla passer quelque temps à Cluny. Il y fut édifié de la régularité des moines, mais il parut scandalisé de leurs richesses et de l'abondance de la nourriture qu'on leur donnait. Une pouvait comprendre comment des moinessi riches pouvaient être des saints, ni comment des religieux si exacts à leurs observances pouvaient manquer de devenir des saints. Il Irouvaitlanourriture trop abondante ; mais il trouvait aussi que les travaux des moines étaient trop grands pour une abstinence plus rigoureuse. Il ne laissa pas de représenter à l'abbé qu'il serait à propos d'ordonner l'abstinence de graisse, du moins deux jours de la semaine. Saint Hugues lui répondit : « Seigneur, vous voulez augmenter notre couronne en augmentant notre abstinence ; mais ayez la bonté, avant que de rien ordonner, d'éprouver pendant huit jours quel est le poids de nos travaux, et vous jugerez alors s'il y a quelque chose à reti ancher à la nourriture. » Damien, ayant exa-
«Labbe, t. 9, p. 1177. Petr. Dam., I. 2, epist. 2, 5.
minélouteschoses avec attention, jugea qu'il n'y avait rien à changer ; qu'il fallait, dans les règlements généraux qu'on porte pour les monastères, avoir égard au commun et au grand nombre ; qu'un supérieur sage ne doit pas juger de la ferveur des autres par la sienne, et qu'en portant trop loin l'austérité ilouvre souvent la porte au relâchement, par les dispenses qu'il est obligé d'accorder'.
Après son départ de Cluny, saint Pierre Damien écrivit une lettre à Saint Hugues où il lui parle ainsi : « Quand je me rappelle les observances de votre monastère je reconnais aisément que ce ne sont pas des inventions humaines, mais des règlements inspires par le Saint-Esprit ; car les exercices sont si continuels, et surtout le chœur est si long que, dans les plus grands jours, à peine les moines ont-ils une demi-heure pour s'entretenir ensemble dans le cloître. On s'est, je crois, proposé par là de pourvoir à la fragilité des faibles, parce qu'étant toujours occupés ils n'ont pas l'occasion de pécher, si ce n'est peut-être par pensée *. »
Ébrard, comte de Breteuil, crut d'abord pouvoir imiter saintThibaut, qui édifiait alors l'Italie et la France. Ébrard était un jeune seigneur, riche et bien fait, qui menait une vie toute mondaine, lorsque la grâce le toucha. Ayant fait de sérieuses réflexions sur sa conduite il eut honte de ne travailler qu'à se damner et à damner les autres. Il prit aussitôt la résolution de renoncer à tout. Pour l'exécuter il changea d'habit et se retira secrètement dans une province éloignée, où il se dit charbonnier, à l'exemple de saintThibaut de Provins. Il prenait ce parti pour vaincre l'orgueil qu'il se reprochait; mais il craignit bientôt les écueils de la vie solitaire, où il n'avait point de guides dans la voie de la vertu. C'est pourquoi il se retira à Marmoutier, où il se fit moine et mena une vie trèsaustère. Il était parent de Guibert, abbé de Nogent, àqui ila raconté ce que nous venons de dire'.
L'année qui suivit la mort de saint Thinaut
1 Anonyme, de Mirac. S. Hug. Maî, Scri/il. vet., t. G, de Gallica Profeclione sancti Pétri Dumiani. — * L. G, epist. 2 et seq. — s Guibert, de Yila sua, 1. 4, c. 9. llisl. de l'Ègl. GulL, 1. 21.
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mourut en France saint Robert, fondateur de la Chaise-Dieu : c'était le 17 avril 1067, le mardi de la Qiiasimodo. Il se trouva incommodé le samedi saint, en conférant le baptême aux enfants des nobles de la province, car ils avaient la dévotion de lui faire baptiser ce jour-làlesenfants qui leur étaient nés; il ne put en baptiser qu'un. Sa maladie augmentant, il exhorta ses moines à conserver toujours entre eux la charité, cette vertu si nécessaire pour la paix et le bonheur des communautés. Ensuite, ayant prédit le jour et l'heure de sa mort, il reçut l'Extrême- Onction ; après quoi lise fit porter dansl'oratoii e, devant une image de la Vierge qui tenait son Fils entre ses bras. Il déposa son bâton pastoral dans les mains de Tenfant Jésus, en disant : «Jésus-Christ, mon Seigneur et mon Dieu, c'est de vous que j'ai reçu le bâton pastoral pour gouvernerce monastère, c'est à vous et à votre sainte iMère que je le remets, en vous priant de gouverner toujours la communauté dont je vous résigne, si j'ose ainsi dire, la supériorité perpétuelle. » Ensuite, après avoir embrassé tous ses frères et reçu les sacrements, il mourut le 17 avril, à la troisième heure du jour. Il ne fut enterré que huit jours après. On le dépouilla de ses babils pour satisfaire la dévotion des assistants ; on lava son corps avec du vin et on l'enferma dans une peau de cerf.
Les miracles qui se tirent au tombeau de saint Robert y attirèrent un si grand concours de peuple que la solitude des religieux et la célébration de l'office divin en étaient troublées. C'est pourquoi les plus anciens et les plus zélés des moines prièrent saint Robert de ne plus faire de miracles, afin qu'ils pussent célébrer l'office divin avec plus de recueillement. En même temps ils eurent soin qu'on ne laissât entrer personne dans l'oratoireoù le saintabbéélaitenterré. Ainsi on se désaccoutuma d'y venir en pèlerinage, et ils retrouvèrent la solitude etle repos qu'ils avaient goûtés auparavant. Ce trait maï que un grand désintéressement de la part de ces religieux, et montre qu'ils étaient bien éloignés de publier de faux miracles pour faire iionneur à leur saint abbé
» Acta S.S 24 avril.
Le clergé semblait aussi vouloir se réformer à l'rxemple des moines. Dès la fin du dixième siècle plusieurs chapitres de cathédrales et plusieurs abbayes de chanoines avaient repris la vie commune par les soins de leurs évêques ; comme l'Église du Puy, celle deTroyes et celle d'Apt en 990, Màcoii en 1010, Angoulêmeen 1027, Auch en 1040, Maguelonne en 1054, l'abbaye de Dorât en 987, Saint-Ambroise de Bourges en 101 2, Sancerre en 1025, Épernay en 1032, Saint-Sauveur de Melun en 1047. Mais ces réformes n'étaient que suivant la règle d'Aix-la-Chapelle, dans laquelle l'empereur Louisle Débonnaireavait introduit plusieurs adoucissements que saint Pierre Damien et son saint ami Hildebrand blàmaientdans les conciles et dans leurs écr i ts. Aussi, depuisleconcilede Rome en l'an 1063, on poussa la réforme des chanoines jusqu'à l'exclusion de toute propriété, les rendant, sur cet article, conformes aux moines'. Ceux qui embrassèrent cette réforme furent nommés chanoines religieux ou chanoines réguhers, et ce dernier nom leur est demeuré.
Saint Gautier, abbé de l'Eslerpl, dans le Limousin, fit par ses vertus beaucoup d'honneur à cet institut. Il naquit dans l'Aquitaine et montra dès son enfance un grand attrait pour la vertu et un grand goût pour l'étude. Reçu dans sa jeunesse parmi les chanoines 1 de Dorât, il fut plus tard obligé d'en sortir. ' Les chanoines de l'Esterp tâchèrent de l'atti- I rer parmi eux; il résista quelque temps à leurs sollicitations; mais, au retour d'un pèlerinage qu'il fit à Jérusalem, l'abbé de l'Estei pt étant mort, il fut élu à sa place et obligé d'accepter cette charge. Il y devint le modèle d'un bon supérieur, étudiant avec soin le caractère et les défauts de ses inférieurs, afin d'appliquer à chacun les remèdes les plus propres. Il ne borna pas ses soins à sa communauté; il les étendit aux laïques, parmi lesquels il fit de grands fruits; car il avait ua rare talent pour toucher les cœurs au tribunal de la Pénitence. Le Pape Victor II, instruit du bien qu'il faisait, lui envoya le pouvoir de confesser et d'absoudre les plus grands pécheurs. SaintGantier vécut jusqu'à
• Moulinet, Hc/lex.y 1, p. 2i. [lixt. de VÈ<jl. galt., L 25,
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l'igedequatre-vingts ans et mourut l'an 1070. Quand il eut reçu l'Extrêmc-Oiiclion il se fit ôter le cilice qu'il portait sur sa chair et se fit étendre nu sur la cendre dans l'église, en disant qu'après avoir reçu l'onction de l'huile sainte il devait, comme un athlète, combattre nu. Ce saint ahbé avait coutume de macérer sa chair par de rudes disciplines qu'il se donnait lui-même. Sur la fin de sa vie, craignant de n'avoir pas assez de force pour se faire beaucoup souffrir, il pria un chanoine, dont il connaissait le bras robuste, de lui rendre ce service *.
En Angleterre le roi saint Edouard mourut la même année que saint Thibaut et saint Ariald en Italie. Le monastère et l'église de Westminster, qu'il fonda en commutation de son pèlerinage de Rome, étant achevés en 1065, il en remit la dédicace au jour des Innocents, pour la faire avec plus de solennité, à l'occasion de la cour plénière qu'il devait tenir, selon la coutume, aux fêtes de Noël. Il était persuadé que sa mort approchait, suivant la révélation que lui avaient rapportée deux pèlerins de la part de saint Jeanl'Évangélisle, auquel il avait une singulière dévotion. La nuit même de Noël la fièvre le prit ; mais il dissimula et ne laissa pas de se mettre à table au festin solennel avec les évôques et les seigneurs. Le jour des Innocents étant venu, il fit faire la dédicace avec toute la magnificence possible, mettant en cette église quantité de reliques qui lui venaient du roi Alfred et de Charlemagne. Par ses ordres on lut une charte où, en conséquence des bulles des Papes Léon et Nicolas, il confirme les biens et les privilèges de ce monastère, même l'exemption de la juridiction épiscopale, et cela du consentement des évêques et des seigneurs, y ajoutant le droit d'asile. Cette charte fut souscrite par le roi ; la reine Édithe, son épouse ; Stigand, archevêque intrus de Cantorbéry; Eldred, archevêque d'York, et dix autres évêques ; par cinq abbés et plusieurs seigneurs, dont le premier est le duc Harold, frère de la reine.
La maladie du roi augmentant toujours, il
' Acta SS., 9 mai.
déclara qu'il avait vécu avec la reine comme s'il eût étôson frère etla recommanda au duc Ilarold. 11 prit soin aussi de ceux qui l'avaient suivi de Normandie, et ordonna sa sépullui e dans la nouvelle église de Westminster, défendant de cacher sa mort afin de ne pas retarder les prières poui- son àme. Enfin il mourut le 4 janvier 1066, après avoir régné vingt- trois anssix mois et vingt- sept jours. En lui finit la race des rois anglais, six cent vingt ans après la première entrée de la nation danslagrande-Bi etagne, quieutlieuran446.
On rapporte plusieurs miracles du roi Édouard pendant sa vie et après sa mort ; il fut canonisé environ soixante ans après. L'Église honore sa mémoire le 5 janvier, sous le nom de saint Édouard le Confesseur, pourle distinguer du Martyr ^
Aussitôt après sa mort le duc Harold, son beau-frère, se fit couronner roi d'Angleterre par Stigand, archevêque intrus de Cantorbéry, excommunié par le Pape ; mais saint Édouard avait institué héritier Guillaume, duc de Normandie, son cousin germain, en reconnaissance des bons traitements qu'il avait reçus de son père et de lui pendant son exil, et Harold même lui avait juré fidélité Ce prince donc, résolu de soutenir son droit, envoya à Rome Gilbert, archidiacre de Lisieux, consulter le Pape Alexandre sur celle affaire. Le Pape, en ayant délibéré dans un conseil où le cardinal Ilildebrand se déclara vivement pour le duc de Normandie, lui envoya un étendard comme une marque d'approbation et de protection de saint Pierre C'est ce qui résulte du récit de deux contemporains, Orderic Vital et Grégoire. Une chroni(iue normande du même siècle raconte la chose en ces termes : « Le duc, ayant assemblé son conseil, envoya des ambassadeurs notablesctde Ijons clercs devers lePape, pour montrer son droit et comment Harold s'était parjuré. En conséquence il demandait la permission de conquérir son droit, en se soumettant, si Dieu lui donnait giàce d'y parvenir, à tenir le royaume d'Angleterre de Dieu et de saint Pierre, comme son vicaire, et non d'un antre. Le Saint-Père et les car-
» Acta SS., h janv. — ^ Orderic, 1. 3. Hist. écoles., epist. Greg. VII,
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dinaux examinèrent la cause de Guillaume, et, par délibération, le Pape lui envoya un étendard de l'Église et un anneau où il y avait un cheveu de saint Pierre enchâssé dans une pierre très-précleUse
Guillaume, ayant pris quelques mesures pour assurerlatranquillité de ses États, s'embarqua sur une flotte nombreuse qu'il avait assemblée à l'embouchure de la rivière de Dive et vint aborder à Saint-Valeri, d'oîi il prétendait faire voile vers l'Angleterre ; mais les vents étaient contraires. Pour en obtenir de favorables le duc fit porter en procession le corps de saint Valeri ; après quoi, le vent étant changé, il fit heureusement le trajet et prit terre à Pevensey, dans le comté de Sussex.
Harold venait de remporter une grande victoire sur Je roi deNx)rwége, que son propre frère, Tostig, avait fait venir pour détrôner Harold. Le roi de Norwége et Tostig avaient péri dans la bataille. Le victorieux Harold marcha donc contre Guillaume dès qu'il le sut débarqué. Les deux armées étant en présence, Guillaume renouvela ses demandes et ses sommations. Un moine, appelé don Hugues Maigrot, vint inviter, au nom de Guillaume, le Saxon Harold à faire de trois choses l'une : ou se démettre de la royauté en faveur du duc de Normandie, comme il le lui avait juré sur les saintes reliques, ou s'en rapporter à l'arbitrage du Pape pour décider qui des deux devait être roi, ou enfin remettre cette décision à la chance d'un combat singulier. Harold répondit qu'il ne ferait aucune de ces trois choses, et que, s'il lui avait prêté serment, c'était par force. Guillaume envoya de nouveau le moine normand, auquel il dicta ses instructions dans les termes suivants : « Va dire à Harold que, s'il veut tenir son ancien pacte avec moi, je lui laisserai tout le pays qui est au delà du fleuve de l'Humber, et que je donnerai à son frère Gurth toute la terre que tenait leur père Godwin ; que s'il s'obstine à ne point prendre ce que je lui offre, tu lui diras, devant tout son baronnage, qu'il est parjure et menteur, que lui et tous ceux qui le soutien-
« Dmi l)ijiKlui;l, t. m, 1). 227.
dront seront excommuniés de la bouche du Pape et que j'en ai la bulle. »
Ces menaces n'ayant produit aucun accommodement on se prépara de côté et d'autre à la bataille. Gurth tenta de persuader à son frère Harold de ne point assister à l'action, a Tu ne peux nier, lui disait-il, que, soit de force, soit de bon gré, tu n'aies fait au duc Guillaume un serment sur le corps des saints. Pourquoi te hasarder au combat avec un parjure contre toi ? Nous qui n'avons rien juré, la guerre est pour nous de toute justice ; car nous défendons notre pays. Laisse-nous donc seuls livrer bataille ; tu nous aideras si nous plions, et si nous mourons tu nous vengeras. » Harold ne voulut point écouter le conseil de son frère.
De son côté le duc Guillaume, dans la nuit du 13 octobre, fit annoncer aux Normands que le lendemain serait jour de combat. Des prêtres et des religieux qui avaient suivi, en grand nombre, l'armée d'invasion, attirés, comme les soldats, par l'espoir de quelque avantage pour leur église, se réunirent pour prier et chanter des litanies pendant que les gens de guerre préparaient leurs armes. Le temps qui leur resta après ce premier soin, ils l'employèrent à faire la confession de leurs péchés et à recevoir les sacrements. Dans l'autre armée la nuit se passa d'une manière toute différente; les Saxons se divertissaient avec grand bruit et chantaient de vieux chants nationaux, en vidant, autour de leurs feux, des cornes remplies de bière et de vin.
Au matin, dans le camp normand, l'évéque de Bayeux, frère utérin du duc Guillaume, célcbrala messe et bénit les troupes. Le duc montait un cheval d'Espagne qu'un riche Normand lui avait amené d'un pèlerinage à Saint-Jacques, en Galice. Il tenait suspendues à son cou les plus vénérées d'entre les reliques sur lesquelles Harold avait juré, et l'étendard de saint Pierre, bénit et envoyé par le Pape, était porté à côté de lui. Après avoir harangué son armée Guillaume la mena contre le camp des Saxons, au nord-ouest de Haslings. Alors les prêtres et les moines qui l'accompagnaient se détachèrent et montèrent sur une hauteur voisine pour prier et regarder le combat.
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
Labataillefuttrès-rude. LesSaxonsétaient retranchés derrière des redoutes et des palissades. Le^^ Normands sont repoussés une première fois. Guillaume commande alors à ses archers de tirer leurs flèches en haut, pardessus les redoutes, de manière à blesser les Anglais en retombant. Harold a un œil crevé; mais il ne continue pas moins de donner des ordres auprès de l'étendard national qu'entouraient les plusbraves. Les Normandssont repoussés une seconde fois; le bruit court même que leur duc est tué. A celte nouvelle la fuite commence; mais Guillaume se jette lui-même au-devant des fuyards et leur barre le passage, les menaçant et les frappant de sa lance ; puis, se découvrant la tête : « Me voilà! leur cria-t-il ; regardez- moi, je vis encore, et je vaincrai avec l'aide de Dieu. » Les cavaliers normands attaquent les redoutes de l'ennemi une troisième fois ; mais ils ne peuvent en forcer les portes ni faire brèche. Alors Guillaume leur commande de simuler la fuite. Trompés par ce stratagème les Anglais rompent leurs rangs pour les poursuivre; les Normands se retournent, les attaquent de tous côtés, pénètrent dans leurs retranchements. Mais le combat y est encore vif, pêle-mêle et corps à corps. Guillaume eut son cheval tué sous lui ; le roi Harold et ses deux frères tombèrent morts au pied de leur étendard, qui fut arraché et remplacé par la bannière envoyée de Rome. Les débris de l'armée anglaise, sans chef et sans drapeau, prolongèrent la lutte jusqu'à la fin du jour, tellement que les combattants des deux partis ne se reconnaissaient plus qu'au langage. Le duc Guillaume soupa et coucha sur le champ de bataille, et, le lendemain, son frère Eudes, évêque de Bayeux, qui avait fait l'office de général pendantle combat, y chanta la messe pour les trépassés
Aussitôt après sa victoire Guillaume fit vœu de bâtir en cet endroituncouventsousl'invocation de la sainte Trinité et de saint Martin, le patron des guerriers de la Gaule. Ce vœu ne tarda pas à ôli'e accompli, et le grand autel du nouveau monasière fut élevé au lieu môme où l'étendard du roi Harold avait
' Chroniq. de Normand., 1. 13 de D. Bouquet, p. 229-
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été planté et abattu. L'enceinte des muis extérieurs fut tracée autour de la colline que les plus braves des Anglais avaient couverte de leurs corps, et toute l'étendue de terre circonvoisine où s'étaient passées les diverses scènes du combat devint la propriété de celte abbaye, qu'on appela, en langue normande, l'abbaye de la Bataille. Des moines du grand couvent de Marmoutiers, près de Tours, vinrent y étabhr leur domicile, et prièrent pour les âmes de tous les combattants qui étaient morts dans cette journée.
On dit que, dans le temps où furent posées ies premières pierres de l'édifice, les ai chitectes découvrirent que certainement l'eau y manquerait; ils allèrent, tout décontenancés, porter à Guillaume cette nouvelle désagréable. «Travaillez, travaillez toujours, répliqua le conquérant d'un air jovial ; car, si Dieu me prête vie, il y aura plus de vin chez les religieux de la Bataille qu'il n'y a d'eau claire dans le meilleur couvent de la chrétienté*. »
Les Anglais proclamèrent roi le prince Edgar, neveu de saint Édouard ; mais bientôt Edgard lui- même, accompagné des archevêques Stigand et Alfred, ainsi que des principaux seigneurs et bourgeois, vint faire sa soumission à Guillaume, qui, le jour de Noël de la même année (1066), fut couronné roi d'Angleterre à Westminster par Alfred, archevêque d'York, ne voulant pas l'être par Stigand de Cantorbéry, qui avait été déposé et excommunié par le Pape.
Ayant bien affermi sa puissance en Angleterre le nouveau roi Guillaume s'appliqua à rétablir toutes choses, et pour le temporel et pour le spirituel. Il adoucit les mœurs des Anglais, encore à demi barbares, en introduisant les mœurs l'i ançaises, beaucoup plus polies ; illes tirade lanonchalance, de l'ignorance etde la débauche, renouvelant l'industrie, l'applicationaux armes et aux lettres. En un mot depuis ce règne l'Angleterre prit une face nouvelle. Dès la quatrième année de son règne, qui fut l'an 1069, le roi Guillaume confirma solennellement les anciennes lois du pays, telles qu'elles avaient été en usage
* Monasf. .4«^/jc., t. l, p. 612.
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SOUS saint Edouard, son prédécesseur, commençant par celles qui regardaient l'Église, et qui furent rédigées en latin en vingt-deux articles. On en fit un abrégé en français du temps. On y établit premièrement la paix, c'est-à-dire la sûreté pour quiconque va aux églises, puis la manière de se justifier des crimes non prouvés, et enfin la taxe du denier de Saint-Pierre. Aussi le Pape Alexandre ne manqua pas d'écrire au roi Guillaume pour la continuation de cette redevance, dont une partieétaitemployée à l'entretien d'une église et d'une école de Rome, nommée l'école des Anglais.
Guillaume, incontinent après sa conquête, en\oya de ricbes présents aux églises de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, d'Auvergne et d'autres pays. Surtout il envoya au Pape Alexandre quautitéd'oretd'argent pour le denier de Saint-Pierre, avecdesornements très-précieux, et, enreconnaissance de l'étendard qu'il avait reçu du Pape, il lui envoya celui du roi Harold, où était représenté un homme armé, en broderie d'or. A la prière du roi le Pape Alexandre envoya trois légats en A)igleterre : Hermenfroi, évêquedeSion ; Jean et Pierre, prêtres de l'Église romaine, qui le couronnèrent de nouveau le jour de Pâques, 4 avril 1070, pour confirmer son autorité.
A l'octave de Pâques ces légats présidèrent un concile tenu à Winchester, par ordre du roi et en sa présence, et où Stigand, archevêque deCantorbéry, fut déposé pour trois raisons : la première, d'avoir gardé l'évêché de Winchester avecTardjevêché ; laseconde, d'avoir usurpé le siège de Cantorbéry du vivant de l'archevêque Robert et s'être servi de son pallium; la troisième, d'avoir reçu lepailium de la part de l'antipape Benoît, excommunié par l'Église romaine pour avoir envahi le Saint-Siège par simonie. Stigand était encore chargéde parjures et d'homicides. On déposa aussiquelques-unsdesessuffiagants, comme indignes, pour leur vie ci iminclle et l'ignorance de leurs devoirs, entre autres Agelmar, son frère, évôque d'Esfanglie, et quelques bbés. Car le roi ôlait, autant (|u'il pouvait, les grandes places aux Anglais (jui lui étaient Buspecls, afin d'y mettre desNormands. C'est
ainsi qu'en parlent les historiens anglais ; mais, selon les Normands, il ne fit point déposer de prélats qui ne l'eussent mérité.
Dans ce concile, comme les autres évéques tremblaient de peur de perdre leur dignité, saint Vulstan, évêque de Worcester, redemanda hardiment plusieurs terres de son Église, que l'archevêque Alfred avait retenues en sa puissance quand il fut transféré du siège de Worcester à celui d'York, et qui, après sa mort, étaient tombées au pouvoir du roi ; mais, comme le siège d'York était vacant, on remit la décision de cette affaire jusqu'à ce qu'il y eût un archevêque qui pût défendre les droits de son Église. Depuis que Stigand fut déposé de l'archevêché de Cantorbéry, le roi le tint en prison à Winchester le reste de ses jours ; il y vivait chétivement du peu qu'on lui donnait aux dépens du roi, et, comme ses amis l'exhortaient à se traiter mieux, il jurait qu'il n'avait pas un denier ; mais après sa mort on lui trouva de grands trésors cachés en terre, dont il portait la clef à son cou*.
A la Pentecôte, le roi, étant à Windsor, doima l'évêché d'York à Thomas, chanoine d'Évreux, et l'évêché de Winchester à Vauquelin, son chapelain. Le lendemain il fit tenir un concile auquel présida le légat Hermenfroi; car les cardinaux Jean et Pierre étaient partis pour retourner à Rome. Dans ce concile Algérie, évèquede Sussex, fut déposé, puis rais en prison. On déposa aussi plusieurs abbés ; puis le roi donna à Arefasie l'évêché d'Estangle et à Stigand celui de Sussex; ils étaient l'un et l'autre ses chapelains. Il donna également des abbayes à quelques moines normands.
Pour remplir le siège de Cantorbéry, la première place de l'Église d'Angleterre, il choisit le bienheureux Lanfianc, (ju'il avait fait abbé de Saint-Éticnne de Caen. Après la mort de Maurille, archevêque de Rouen, arrivée en 1067, le clergé et le peuple as:-emblés avaient voulu élire Lanfranc pour lui succéder; mais il fit tant de résistance qu'il l'évita, ne se trouvant que trop chargé de l'abbaye, qu'il amait quittée s'il avait pu le
de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE
faire en conscience. Le roi fit donc passer à l'archevêché de Rouen Jean, qu'il avait déjà fait évêque d'Avranches; pour obtenir du Pape cette translation il envoya à Rome l'abljé Lanfranc, qui rapporta le pallium au nouvel archevêque*.
Guillaume, étant résolu, parle conseil des seigneurs, à mettre Lanfranc sur le siège de Cantorbéry, envoya en Normandie les légats Hermeiifroi, évêque de Sion, et Hubert, sousdiacre-cardinal, qui assemblèrent un concile des évêques et desabbés de la province, oùils déclarèrent à Lanfranc la volonté du roi, laquelle était aussi laleur et celle des autres prélats. Lanfranc en futtellementaffligé ettroubléqu'ils crurent qu'ilrefuseraitabsolument. Il représentait sa faiblesse et son indignité, qu'il n'entendait point la langue du pays, qu'il aurait affaire à des nations barbares ; mais ces raisons ne furent point écoutées. Toutefois, comme il agissait toujours avec discrétion, il demanda du temps pour délibérer ; mais le roi avait si bien pris ses mesures que tout le monde lui conseilla et le pressa d'accepter, mêmelebienheureuxHerluin, abbé du Bec, qu'il regardait toujours comme son père. Ce n'est pas que ce saint homme n'eût grand regret à perdre un ami si cher et qui lui avait été si utile pour l'établissement de son moqastère ; mais il n'osait s'opposer à la volonté de Dieu et à une vocation si manifeste.
Lanfranc, bien affligé, résolut donc de passer en Angleterre pour présenter au roi ses excuses, ne croyant pas qu'on pût le forcer à recevoir cette dignité. Le roi le reçut avec une grande joie et un grand respect et vainquit enfin sa résistance. Il appela les principaux de l'Éy lise deCantorbéry, avec un grand nombre d'évêques et de seigneurs du royaume, et déclara Lanfranc archevêque de Cantorbéry, le jour de l'Assomption de Notre- Dame. Il fut sacré dans son église métropolitaine, le 29 du même mois d'août d070, par huit de ses suffragants.
La même année Thomas, élu archevêque d'York, vintse présenter à Lanfranc pourêtre sacré de sa main, suivant l'ancienne cou-
* VitaLanfr, Acta SS. Ord.S. Bened. ,sect. 6,pars2.
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tume. Lanfranc lui demanda une protestation de son obéissance par écrit et avec serment, comme ses prédécesseurs l'avaient donnée; mais Thomas répondit qu'il ne le ferait point si on ne lui prouvait, par écrit et par témoins, qu'il devait le faire et qu'il le pouvait sans porter préjudice à son Église. Ce refus venait d'ignorance plutôt (|uc de présomption ; car ce prélat, qui était nouveau en Angleterre et en ignorait absolument ks usages, ajoutait trop de foi aux discours des flatteurs, particulièrement d'Eudes ou Odon, évêque de Bayeux, frère utérin du roi, qui était comme son lieutenant en Angleterre. Lanfranc montra la justice de sa prétention en présence de quelques évèques qui étaient venus pour le sacre de Thomas ; mais celuici ne voulut rien écouter et retourna sans être sacré.
Le roi, prévenu par son frère, en fut irrité contre Lanfranc, croyantqu'il se prévalait de sa capacité pour appuyer une prétention injuste; mais, peu de jours après, Lanfranc vir)t à la cour, demanda audience au roi, et, lui ayantrendu raison de sa conduite, l'apaisa et mit de son côté les Anglais qui se trouvèrent présents; car, étant instruits de l'usage du pays, ils rendaient témoignage à la justice de sa cause. Aussi le roi, du consentement de tous, ordonna que Thomas viendrait à Cantorbéry et donnerait à Lanfranc sa protestation solennelle d'obéissance en tout ce qui regardait la religion, mais que ses successeurs ne la donneraient qu'après qu'il aurait été prouvé dans un concile que les archevêques d'Yorkavaient toujours rendu celte soumission à ceux de Cantorbéry. Thomas fut sacré à ces conditions, et, peu de temps après, Lanfranc demanda et reçut la protestation d'obéissance de tous les évêques du royaume d'Angleterre qui avaient été sacrés, du temps de Stigand, par d'autres archevêques ou par le Pape.
L'année suivante (1071) les deux archevêques Lanfranc et Thomas allèrent à Rome demander le pallium. Le Pape Alexandre reçutLanfrancavec un grand honneur, et dit: « Je ne l'ai pas fait par ce qu'il est archevêque de Cantorbéry, mais parce que j'ai été son disciple au Bec. » Lanfranc avait aussi.
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dans cette école, des parents du Pape, ce qui montre combien elle était célèbre. Le Pape lui donna deux palliums pour lui seul: l'un que Lanfranc prit sur l'autel, suivant l'usage de Rome; l'autre que le Pape lui présenta de sa main, en signe d'amitié. On ne trouve que deux autres exemples de ces deux palliums, l'un pour Hincmar de Reims, l'autre pour saint Brunon deCologne. Thomas était accusé d'avoir reçu du roi Guillaume l'archevêché d'York pour récompense du service de guerre qu'il lui avait rendu dans la conquête d'Angleterre, et Remi, évêque de Lincoln, qui était venu à Rome avec les deux archevêques, avait aussi été jugé indigne de l'épiscopat parce qu'il était fils d'un prêtre; on leur avait ôté à l'un et à l'autre l'anneau et le bâton pastoral; mais le Pape, à la prière de Lanfranc, les létablit tous deux, lui laissant le jugement de leur cause, et ils reçurent de la main de Lanfranc l'anneau et le bâton. Toutefois l'archevêque Thomas renouvela, en présence du Pape, sa prétention contie la primatie de Cantorbéry, soutenant que l'Église d'York lui était égale, et que, suivant la constitution de saint Grégoire, l'une ne devait point être soumise à l'autre; seulement, que celui des deux archevêques qui était le plus ancien d'ordination devait avoir la pi éscance. Il prétendait de plus avoir juridiction sur les trois évêques de Lincoln, de Worcester et de Lichtfield. Lanfranc, quoique indigné de ce procédé, répondit modestement que la proposition de Thomas n'était pas véritable, et que la constitution de saint Grégoire ne regardait pas l'Église de Cantorbéry par rapport à celle d'York, mais à l'égard de celle de Londres. Le Pape Alexandre décida que ce différend entre les deux archevêques devait être examiné et jugé en Angleterre par tous les évêques et abbés du royaume, et, bien que Lanfranc fût assuré pour son temps de la soumission de Thomas, par la promesse qu'il lui en avait faite, il aima mieux travailler pour ses successeurs que de leur laisser ce différend à terminer'.
Le Pape chargea Lanfranc d'une lettre pour le roi d'Angleterre, où, après avoir loué
» Vita Lanfr. Acta SS., 28 mai. Acta SS. Ord. S. Dened,, sect. (>, pars 'i.
son zèle pour la religion, il l'exhorte à suivre les conseils de Lanfranc pour l'exécution de ses bons desseins, déclarant qu'il avait regret de ne pouvoir le retenir à Rome. « Mais, ajoute-t-ii, nous nous consolons de son absence par l'utilité qu'en reçoit votre royaume. » Il ajoute qu'il a donné à Lanfranc toute l'autorité du Saint-Siège pour l'examen et le jugement de toutes les affaires, c'est-à-dire qu'il l'a établi légat dans le royaume d'Angleterre*.
Pour ce qui est du concile auquel le Pape avait renvoyé le différend entre les deux archevêques, voici comment la choses'exécuta. A Pâques de l'année d072 le roi Guillaume tint sa cour à Winchester, où se trouvèrent quinze évêques, plusieurs abbés et plusieurs seigneurs, avec Hubert, lecteur de l'Église romaine, et le légat du Pape. Ils s'assemblèrent en concile dans la chapelle du roi, qui était présent et qui les conjura, par la foi qu'ils avaient jurée, d'écouter cette affaire avec une grande application et de la juger sans favoriser les parties. Ils promirent l'un et l'autre. On lut d'abord V Histoire ecclésiastique àe Bède, quant à la question en litige ; puis les actes de plusieurs conciles, ies élections elles ordinations de plusieurs évêques; enfin les privilèges et les autres lettres de plusieurs Papes, écrites en divers temps aux archevêques de Cantorbéry et aux rois d'Angleterre. Par tous ces monuments il fut constaté que toujours les archevêques d'York, ainsi que les autres évêques d'Angleterre, avaient été soumis à la primatie de l'archevêque de Cantorbéry. De plus, tous les assistants rendirent témoignage qu'ils avaient vu et ouï dire de leur temps les mêmes choses que contenaient ces écrits.
Thomas, archevêque d'York, allégua pour lui la lettre de saint Grégoire, où il déclare que l'Église de Londres et celle d'York sont égales et que l'une ne doit pas être soumise à l'autre; mais tout le concile reconnut que cette lettre ne faisait rien au sujet, parce que Lanfranc n'était point évêque de Londres et qu'il n'était point question de celte Église. Thomas fit quelques autres objections que
1 Labbc, t. y, p. li;3, episl. 10.
fie l'ère chr.J
Lanfranc détruisit facilement; en sorte que le roi fit à Thomas des reproches, mais doux et paternels, de ce qu'il était venu, avec de si faibles raisons, attaquer des preuves si fortes et si nombreuses. Il répondit qu'il ne savait pas que la prétention de l'Église de Cantorbéry fût si bien appuyée, et il supplia le roi de prier Lanfranc qu'il oubliât son ressenliment, qu'ilsvécussentenpaix, et qu'il lui relâchât même, en vue de la charité, quelque partie de ses droits ; ce que Lanfranc lui accorda volontiers et avec action de grâces
L'affaire ayant été terminée d'une manière aussi heureuse, on en fit un décret qui fut souscrit par le roi Guillaume, la reine Mathilde, son épouse, Hubert, légat du Pape, quinze évêques et onze abbés. On en adressa des copies aux principales Églises d'Angleterre, et Lanfranc en envoya une au Pape, avec une letti e contenant la relation de ce qui s'était passé au concile, le priant de lui envoyer un privilège, c'est-à-dire une bulle pour la confirmation de son droit. Il envoya en même temps un écrit qu'il venait de faire contre Bérenger et que le Pape lui avait demandé.
Lanfranc écrivit aussi à l'archidiacre Hildebrand, qui avait à Rome la plus grande autorité après le Pape, le priant de lire la lettre qu'il envoyait au Pape, afin de voir ce que le Pape devait lui accorder. Hildebrand lui répondit : « Nous avons été affligés de ne pouvoir satisfaire vos députés en vous envoyant, quoique absent, un privilège comme ils le demandaient, et vous ne devez pas le trouver mauvais; car, si nous avions vu que de notre temps on l'eût accordé à quelque archevêque absent, nous vous aurions volontiers rendu cet honneur sans vous fatiguer. C'est pourquoi il nous paraît nécessaire que vous veniez à Rome, tant pour ce sujet que pour délibérer avec nous plus efficacement sur tout le reste. »
Nous avons deux autres lettres de Lanfranc au Pape Alexandre. Dans la première il lui représente la manière dont il a été élevé, malgré lui, sur le siège de Cantorbéry;
»Labbe, t. 9, p. 12U.
puis il ajoute : « J'y souffre tous les jours en moi-même tant de peines, d'ennuis et de déchet du bien de mon âme; je vois, j'entends, je sens continuellement dans les autres tant de troubles, d'afflictions, de pertes, d'endurcissement, de passion, d'impureté, une telle décadence de l'Église, que la vie m'est à charge, et je gémis d'être venu jusqu'à ce temps ; car ce que l'on voit à présent est mauvais, mais on en prévoit des suites bien plus mauvaises pour l'avenir. Je vous conjure donc, au nom de Dieu, que, comme vous m'avez imposé ce fardeau par votre autorité, à laquelle il ne m'a pas été permis de résister, vous m'en déchargiez par la même autorité, et me permettiez de retourner à la vie monastique, que j'aime sur toutes choses. Vous ne devez pas refuser une demande si juste et si nécessaire. » Il conclut en priant le Pape de prier pour la longue vie du roi d'Angleterre ; « car, ajoute-t-il, de son vivant nous avons quelque sorte de paix, mais après sa mort nous n'espérons ni paix ni aucun bien » Lanfranc n'obtint pas la liberté qu'il désirait, et il demeura archevêque toute sa vie.
Dans l'autre il consulte le Pape au sujet de deux évêques d'Angleterre. Herman de Winchester avait déjà quitté l'épiscopat pour embrasser la vie monastique et voulait le quitter encore, parce qu'étant accablé de vieillesse et de maladie il ne cherchait qu'à se préparer à la mort ; ce que Lanfranc jugeait raisonnable. L'autre était un évêque qui, étant accusé devant les légats du Pape de gravée excès, ne se présenta point au concile où il était appelé et fut excommunié. Ensuite il vint trouver le roi, tenant sa cour à la fête de Pâques, et, dans l'assemblée des évêques et des seigneurs, lui remit l'évêché et se retira dans un monastère où il avait été élevé dès l'enfance. Lanfranc déclare qu'étant encore peu instruit des affaires d'Angleterre il n'ose sacrer un évêque à la place de celui-ci jusqu'à ce qu'il ait reçu l'ordre du Pape ».
Enfin Lanfranc obtint du Pape Alexandre II la conservation des moines dans les cathédrales d'Angleterre. Ils y étaient dès la fon-
• Lanfr., epùl. t. — •Id., epist. 3*
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dation de ces églises; mais les clercs séculiers en étaient jaloux, et ils voulurent profiter du changement de domination pour entrer en leur place, par l'autorité du nouveau roi; car il avait tiré d'entie le clergé séculier presque tous les évêques qu'il avait mis en Angleterre. Les clercs se tenaient si assurés de réussir que Vauquelin, évêque fie Winchester, avait déjà rassemblé près de quarante clercs, qu'il tenait tout prêts, avec la tonsure et l'habit de chanoine. Il ne restait qu'à obtenir le consentement de Lanfranc, qu'il croyait facile; mais il y fut bien trompé; car Lanfranc, ayant appris le dessein de l'évêque, en eut horreur et déclara que, de son vivant, on ne l'exécuterait jamais. On fit de plus grands efforts pour chasser les moines de Saint-Sauveur de Cantorbéry, qui était l'église primatiale; car on alléguait la dignité de cette église, qui avait l'inspection sur toutes les, autres et plusieurs fonctions plus convenables à des clercs qu'à des moines. Lanfranc s'y opposa vigoureusement, nonobstant l'autorité du roi et le consentement des seigneurs, et, craignant qu'après sa mort on ne fît ce changement, qu'il espérait bien empêcher pendant sa vie, il fit confirmer l'ancienne possession des moines par l'autorité du Pape.
Nous avons la constitution du Pape Alexandre sur ce sujet; elle est adressée à Lanfranc, mais le Pape ne marque point qu'elle soit donnée à sa prière. Il dit seulement avoir appris que quelques clercs, avec le secours de la puissance séculière, veulent chasser les moines de Saint-Sauveur de Cantorbéry pour y mettre des clercs et faire le môme changement dans toutes les cathédrales d'Angleterre. Il rapporte la lettre de saint Grégoire par laquelle il ordonne à saint Augustin d'établir des moines en sa cathédrale, et la lettre de Bonil'ace V, qui confirmait cette constitution. Le Pape Alexandre la confirme au.ssi, sous peine d'anathème, et les moines sont demeurés dans les cathédrales d'Angleterre jusqu'au schisme de Henri VHP.
La môme année du concile d'Angleterre, c'est-à-dire en 107:^, Jean, archevêque de
• Alex., epist, 39, apud Lanfr,, 4,
Rouen, tint un concile avecles évêques et les abbés de sa province, où l'on fit vingt-quatre canons pour retrancher certains abus et rétablir la discipline. Nous avons plusieurs lettres de Lanfranc à cet archevêque. On y voit la grande union qui régnait entre eux, et le soin que prenait Lanfranc de la conserver, malgré les artifices de quelques mauvais esprits qui s'efforçaient de les diviser par de méchants rapports.
Le bienheureux Lanfranc se montrait un Père de l'Église, non-seulement par son zèle, mais encore par sa doctrine. On le voit en particulier par son traité de l'Eucharistie^ qu'il écrivit en forme de dialogues contre les erreurs de Bérenger et qu'il adressa à Bérenger même. Il lui dit qu'il souhaiterait conférer avec lui de vive voix, en présence de ceux qu'il avait séduits, dans l'espérance ou que lui reconnaîtrait avec eux la vérité, ou que, si lui s'opiniâtrait dans l'erreur, eux l'abandonneraient. Mais Bérenger appréhendait les conférences publi(]ues; il n'aimait à parler de doctrine que dans des conversations secrètes et devant des ignorants. S'il confessait la vérité dans les conciles ce n'était que par la crainte du châtiment. Il fuyait les personnes de piété et de savoir, dans la crainte d'être convaincu de fauxdansles passages qu'il alléguait sous le nom des Pères de l'Église, mais qu'il avait ou inventés ou altérés. En effet, ses écrits ayant été examinés à Rome dans un concile de cent treize évêques, lui-même convint des erreurs que ces écrits contenaient, lui-môme les jeta au feu et jura de professer à l'avenir la vraie foi. Ce n'était qu'imposture de sa part. Sorti de Rome il combattit la profession qu'il avait faite de la doctrine de l'Église, chai-geant d'injures le cardinal Ilumljcrt, auteur de cette profession de foi.
Lanfranc oppose à ces injures le témoignage avantageux que les gens de bien rendaient au cardinal Humberl et l'estime particulière qu'en faisait saint Léon IX. Ce Pape l'emmena à Rome, non de Bourgogne, mais de Lorraine, et, ([uand même il aurait été Bourguignon, il n'y aurait rien en cela qui pût donner matière à Bérenger delui reprocher le lieu de sa naissance. Mais Bérenger,
de l'&re chr.]
en accusant ce cardinal d'avoir écrit contre la vérité, en dressant la fornaule de foi qu'on lui avait fait signer, accusait nécessairement de la même faute les Papes, l'Église romaine et les saints Pères, dont il n'avait été que l'interprète. Bérenger, en rapportant dans son écrit cette formule de foi, en avait retranché le commencement, pour faire croire aux lecteurs que ce qu'il y traitait d'hérésie étaient les paroles du cardinal et non pas les siennes. Lanfranc la rapporte tout entière, telle que Bérenger l'avait souscrite à Rome sous Nicolas II, et celle qu'il y souscrivit sous Grégoire VII. Puis il fait voir que, ces formules étant la doctrine des Papes, des conciles, de l'Église romaine, c'était une mauvaise subtilité à Bérenger de les attribuer au cardinal Humbert, dans la vue de persuader aux ignorants qu'un homme seul avait pu se tromper.
Bérenger, comparant Humbert à Goliath, disait : « Que le Bourguignon périsse par sa propre épée ! » C'était se comparer lui-même à David. Tel était le caractère de ce novateur. 11 avait coutume d'abaisser les autres pour s'élever au-dessus d'eux. Lanfranc lui fait làdessus une leçon qui tourne à la gloire du cardinal, humble et modeste dans toutes les circonstances de sa vie. Bérenger reprochait à Humbert d'avoir sur l'Eucharistie le même sentiment que le vulgaire et Paschase et d'être en contradiction avec lui-même; il prétendait le prouver par ce raisonnement : « Quiconque dit que le pain et le vin de l'autel sont seulement des sacrements, ou que le pain et le vin sont seulement le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ, celui-là soutient certainement que le pain et le vin demeurent. — Si vous croyiez, lui répond Lanfranc, que Humbert était tombé en contradiction, pourquoi signiez-vous ce que vous croyiez contradictoire? Et si vous pensiez avoir la vraie foi de votre côté, ne valait-il pas mieux finir vos jours par une mort glorieuse que de commettre un parjure en souscrivant la formule qu'on vous présentait? » Venant ensuite aux deux propositions de Bérenger il dit : « Le concile de Rome n'a rien décidé de semblable, et l'évêque Humbert ne vous a point proposé de le confesser. La première, que le pain et le vin ne sont que des
sacrements, contient votre doctrine et celle de vos sectateurs ; la seconde, que le pain et le vin sont seulement le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ, n'est soutenue de personne. Vous niez la vérité de la chair et du sang de Jésus-Christ. Mais l'Église, en croyant que le pain est changé en chair et le vin en sang, croit aussi que c'est un signe de l'Incarnation, de la Passion de Notre-Seigneur, de la concorde et de l'unité des fidèles. D'où il suit qu'il n'y avait aucune contradiction dans la formule de foi que le concile romain vous a fait souscrire. »
Bérenger raisonnait ainsi : « Quand on dit que Jésus-Christ est la pierre angulaire on suppose qu'il demeure Christ ; de même, en disant que le pain et le vin sont le corps et le sang de Jésus-Christ, on reconnaît que le pain et le vin demeurent, d Lanfranc répond qu'il est d'usage de donner aux choses le nom de ce dont elles sont faites, comme on le voit dans ces paroles de Dieu à Adam : « Tu es terre, et tu retourneras en terre. » Ainsi l'Écriture nomme pain le corps de Notre-Seigneur, soit parce qu'il est fait du pain et qu'il en retient les qualités, soit à cause qu'il est la nourriture de l'âme et le pain des anges. Il appuie cette réponse de l'objection même de Bérenger, qui ne pouvait disconvenir qu'on ne donne à Jésus-Christ le nom de pierre angulaire que par similitude, c'est-à-dire que parce qu'il est la pierre angulaire de l'Église, et qu'il fait à cet égard ce que la pierre angulaire fait dans un bâtiment matériel.
Il reproche à Bérengerde n'avoir employé, dans son écrit, les termes et les raisonnements de la dialectique que pour se prévaloir, devant les ignorants, de son habileté dans la dispute ; puis il répond aux passages qu'il alléguait pour montrer que le pain et le vin demeurent dans ce sacrement. Le premier est tiré de saint Ambroise, à qui il fait dire: « Par la consécration le pain et le vin deviennent le sacrement de la religion, non pour cesser d'être ce qu'ils étaient, maL"; pour être ce qu'ils étaient et être changés en une autre chose. » A ce passage Lanfranc en oppose deux autres du même Père, l'un pris du livre des Mystères, où il dit : « Nous trouvons une infinité d'exemples pour prouver que ce
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qu'on reçoit à l'autel n'est pointée que la nature a formé, mais ce que la bénédiction a consacré, et que la bénédiction a plus de force que la nature, puisqu'elle change la nature même. » Il met, parmi ces exemples, celui de la verge de Moïse changée en serpent, des eaux changées en sang, et le miracle d'une vierge devenue mère, et ajoute :^<l'est le corps même qui est né d'une vierge que nous consacrons. Pourquoi chercher l'ordre de la nature dans la production du corps de Jésus- Christ en ce sacrement, puisque c'est aussi contre l'ordre de la nature que le Seigneur Jésus est né d'une vierge ?» Le second passage, tiré du sixième livre des Sacrements, est conçu en ces termes : « Comme Notre-Seigneur Jésus-Christ est vrai Fils de Dieu, et qu'il ne l'est pas par grâce, comme les hommes, mais par nature, de même c'est sa vraie chair que nous recevons et son vrai sang que nous buvons. » Lanfranc reprend ensuite le passage allégué par Bérenger et montre, en le rapportant tout entier, qu'ill'avail tronqué et pris à contre-sens. En effet saint Ambroise y compare le miracle de l'Eucharistie avec la création et dit: « Si la parole du Seigneur Jésus est assez puissante pour faire que ce qui n'était point ait commencé d'être, combien plus peut-elle faire que ce qui était subsiste et soit changé en une autre chose ; qu'il subsiste selon l'apparence visible, mais que, selon son essence intime, il soit changé en une autre nature de ce qu'il n'était pas auparavant! »
Lanfranc dit ensuite que Bérenger, en avançant que le sacrifice de l'ÉgUse est composé de deux parties, l'une visible, l'autre invisible, prenait le parti de la doctrine catholique sur l'Eucharistie au lieu de la combattre, puisque les catholiques soutiennent également qu'il y a deux parties en ce sacrement: l'apparence visible des éléments du pain et du vin, etla chair et le sang de Jésus- ' Christ, qui y sont d'une manière invisible ; le signe et la chose signifiée, c'est-à-dire le corps du Seigneur, qui est mangé sur la terre, quoiqu'il demeure au ciel. 11 cite là-dcssus les Actes de saint André et ajoute : « Si vous demandez comment cola peut se faire, je réponds que c'est un niyslci e de loi, qu'il est
salutaire de le croire, el non pas utile de l'examiner. »
Bérenger objectait que, suivant saint Augustin, quand on mange Jésus-Christ, on mange la vie, mais qu'on ne le coupe point par morceaux ; que le même Père appelle le Sacrement un signe sacré, et que par signe il entend une chose qui, outre l'idée qu'elle donne d'elle-même à nos sens, nous fait naître dans la pensée quelque autre chose différente du signe même. Lanfranc convient de tous ces articles ; mais il fait remarquer que, dans l'endroit oîi saint Augustin s'explique sur la nature du sacrement, il est question des sacrifices de l'ancienne loi, et non du corps et du sang de Jésus-Christ. Il vient après cela aux autres passages objectés par Bérenger et ne trouve rien à répondre aux deux premiers : l'un, tiré de l'épître à l'évêque Boniface; l'autre, du livre de la Manière de catéchiser les ignorants, parce que ces deux passages étaient plus à l'avantage de la foi catholique que de l'erreur que soutenait Bérenger. Il dit, en passant, que, lorsqu'on rompt l'hostie et que le sang est versé du calice dans la botiche des fidèles, on représente l'immolation de son corps sur la croix el l'effusion du sang de son côté, ce qui donne lieu de croire que l'on communiait encore ordinairement sous les deux espèces. Sur le troisième passage, où saint Augustin dit à Boniface que le sacrement du corps de Jésus- Christ est en quelque manière le corps de Jésus-Christ, et le sacrement de son sang en quelque manière son sang, comme le sacrement de la foi est la foi, Lanfranc dit qu'il n'est pas surprenant que la même chair el le môme sang de Jésus-Ciirist, prisa un certain égard, soient les signes d'eux-mêmes pris selon un autre égard, puisque Jésus-Ciirist, après sa résurrection, se manifesta, suivant les diverses circonstances des temps, sous diverses figures. Lorsqu'il apparut aux disciples allant à Einmaiis et feignant d'aller plus loin, il marquait, par cette feinte, qu'il devait, dans peu de jours, monter au ciel. Après cette observation Lanfranc répond (|ue le corps de Jésus-Christ, invisible et couvert de la forme du pain, est le sacrement el le signe de ce même corps visible et palpable, tel
de l'ère cbr.j
qu'il fut immolé sur la croix, et que la célébration du sacremeiitest la rcpréseMtation de ce premier sacrifice. Quant à ce que dit saint Augustin que le sacrement de la foi est la foi, il entend par la foi le baptùme, qui, en un sens, est la foi, et, en un autre, le sacrement de la foi, l'ablution extérieure du corps étant la figure de la foi intérieure du cœur.
Bérenger poussait l'insolence jusqu'à appeler l'Église romaine l'assemblée des méchants et le Siège apostolique le siège de Satan. « Jamais aucun hérétique, ni schisniatique, ni mauvais chrétien, répond Lanti auc, n'ont parlé de la sorte ; tous les chrétiens des premiers siècles de l'Église, ceux mêmes qui erraient dans la foi, ont respecté le Siège de saint Pierre. » Sur ce que Bérengerajoutait qu'onne pouvaitcomprendre par la raison qu'il se puisse faire, même par miracle, que le pain soit changé au corps de Jésus-Christ, qui, depuis sa résurrection, est absolument incorruptible, et demeure au ciel jusqu'à la fin du monde, il répond que le juste qui vit de la foi n'examine point et ne cherche point à concevoir comment le pain devient chair et le vin sang, changeant l'un et l'autre essentiellementde nature ; que ce juste aime mieux croire les mystères célestes, pour obtenir un jour la récompense de la foi, que de travailler en vain pour comprendre ce qui est incompréhensihle ; que c'est le propre des hérétiques de se moquer de la foi des simples et de vouloir tout comprendre par la raison; qu'au reste, quand nous croyons que Jésus-Christ est mangé sur la terre véritablement et utilement par ceux qui le reçoivent dignement, nous ne laissons pas de croire très-certainement qu'il est entier et incorruptible dans le ciel. N'estil pas dit dans l'Écriture que le vase d'huile de la veuve de Sarepta était toujours plein, quoiqu'elle y puisât tous les jours?» Lanfranc rapporte un passage du concile d'Éphèse ou de la lettre de saint Cyrille, au nom de ce concile, à Nestorius, où il est dit que la chair que l'on mange dans l'Eucharistie est la propre chair vivifiante du Verbe ; il remarque qu'il s'était élevé deux hérésies au sujet de ces paroles de Jésus-Christ : « Si vous ne mandez la chair du Fils de l'homme, o
etc., et qu'elles furent toutes les deux condamnées dans ce concile.
Après avoir répondu aux objections de Bérenger Lanfranc expose en ces termes sa doctrine sur l'Eucharistie : « Nous croyons que les substances terrestres qui sont sanctifiées sur la table du Seigneur parle ministère des prêtres sont, par la puissance- suprême, changées d'une manière ineffable et incompréhensible en l'essence du corps du Seigneur, à la réserve des espèces et de quelques autres qualités de ces mêmes choses, de peur qu'on n'eût horreur de prendre de la chair crue et du sang et afin que la foi ait plus de mérite, en sorte, toutefois, que le même corps du Seigneur demeure au ciel à la droite du Père, immortel, sain et entier, et que l'on puisse dire que nous prenons le même corps qui est né de la Vierge, et non pasle même. C'est le mêmeqUant à l'essence, la propriété, la vraie nature et la vertu ; ce n'est pas le même si on regarde les apparences du pain et du vin. Telle est la foi qu'a tenue dès les premiers temps et que tient encore à présent l'Église qui, étant répandue par toute la terre, porte le nom de catholique. » Il prouve la vérité de cette doctrine : premièrement par les paroles de l'institution de l'Eucharistie ; en second lieu par les témoignages de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Léon et de saint Grégoire ; troisièmement par les miracles rapportés dans l'histoire ecclésiastique et dans les écrits des Pères.
«Ce que vous assurez être le corps de Jésus-Christ, disait Bérenger, est nommé dans les saintes lettres espèce, ressemblance, figure, signe, mystère, sacrement. Or, ces mots étant relatifs, ils ne peuvent être la chose à laquelle ils se rapportent, c'e^t-àdire le corps de Jésus-Christ. » Lanfranc répond que l'Eucharistie s'appelle espèce ou ressemblance par rapport aux choses qu'elle étaitauparavant, savoir le pain et le vin dont sont composés le corps et le sang de Jésus- Christ. Elle est aussi nommée pain dans l'Écriture, parce qu'elle a coutume de donner aux choses le nom de celles dont elles sont composées, ou parce qu'il paraît du pain à nos yeux, quoiqu'il soit chair. « Si le pain
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est changé en la vraie chair de Jésus-Christ, disait encore Bérenger, ou le pain est enlevé au ciel pour y être changé en la chair de Jésus-Christ, ou la chair de Jésus-Christ descend sur la terre pour opérer ce changement. » Lanfranc ne répond à cette objection que par les paroles de l'Écriture et des Pères, qui nous apprennent à ne point mesurer les mystères de la puissance de Dieu sur les lumières de notre raison, parce que les opérations divines ne seraient plus admirables si nous les comprenions.
S'adressant ensuite à Bérenger : « Vous croyez, lui dit-il, que le pain et le vin de la sainte table demeurent pain et vin après la consécration, comme ils l'étaient auparavant, et qu'on ne les appelle chair et sang de Jésus-Christ que parce qu'on les emploie pour célébrer la mémoire de sa chair crucifiée et de son sang répandu de son côté. S'il en est ainsi les sacrements des Juifs ont été plus excellents que ceux des chrétiens, puisque la manne envoyée du ciel et les animaux qu'on immolait valaient mieux qu'un peu de pain et un peu de vin. Or c'est ce que la religion chrétienne ne permet pas de penser. »
Enfin Lanfranc se sert avec avantage, contre Bérenger, du sentiment de l'ÉgUse universelle ; sur quoi voici comment il le presse : «Si ce que vous croyez du corps de Jésus-Christ est vrai, il s'ensuit que tout ce que l'Église universelle répandue dans toutes les nations en croit est faux. Tous ceux, en effet, qui se glorifient d'être chrétiens, de quelque pays qu'ils soient, se glorifient aussi de recevoir dans l'Eucharistie la vraie chair que Jésus-Christ a prise dans le sein de la Vierge. Interrogez tous les peuples de l'Occident qui ont quelque connaissance de la langue latine ; interrogez les Grecs, demandez aux Arméniens et à tous les autres chrétiens des diverses nations du monde; ils vous répondront tous unanimement qu'ils professent la même foi. Or, si la foi de l'Église universelle peut être fausse, il faut dire ou qu'il n'y a jamais eu d'Église catholique ou que l'Église a péri : blasphème dont tout catlioii(|ue aura horreur... Vous répondez : « L'Eglise a clé, die s'est étendue dans tout
le monde ; mais, par l'ignorance de ceux qui ont mal entendu l'Écriture, elle est tombée dans l'erreur, elle a péri. » Proposition sacrilège, dont l'Évangile, les prophètes et les saints Pères ont démontré la fausseté ! Le Seigneur a promis à sa sainte Église qu'il ne l'abandonnerait jamais. «Voici, lui a-t-il dit, que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles »
Lanfranc fitcet excellent traité avant d'être nommé archevêque. Le moine Guitmonu, un de ses disciples, combattit Bérenger pai un traité semblable, divisé en trois livres et écrit en forme de dialogues. Après avoir peint le caractère et l'orgueil de Bérenger il en parle en ces termes : « Il a mieux aimé devenir hérétique et faire parler les hommes de lui que de vivre catholique et de n'èire connu que de Dieu. Pour s'attirer la faveur des hommes mondains, qui ne cherchent que l'occasion de pécher, il a combattu le mariage et le baptême des enfants; enfin il a osé blasphémer contre la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, afin que la crainte de recevoir la sainte Eucharistie indignement n'inquiétât pas les mondains dans leurs péchés. » Guitmond remarque qu'à la vérité tous les disciples de Bérenger s'accordent à nier que le pain et le vin soient réellement changés dans l'Eucharistie, mais qu'ils diffèrent fort entre eux en exposant leurs faux dogmes.
Après ces préliminaires Guitmond réfute l'erreur générale des bérengariens. Ceux-ci disaient : « La nature n'est pas capable de ce changement, même par la volonté de Dieu. — Si cela est, répond Guitmond, Dieu n'est pas tout-puissant, et c'est en vain que les bérengariens chantent ce verset du psaume : «Toutceque le Seigneur a voulu, il l'a fait.» Mais, si Dieu a fait tout ce qu'il a voulu, il n'est plus question que de savoir s'il a voulu que le pain et le vin fussent changés au corps et au satig du Seigneur. — A Dieu ne plaise, répondaient ces hérétiques, que telle soit sa volonté, puisqu'il est indigne de Jésus-Christ d'être froissé par les dents! » Guitmond répond qu'il peut également être
> liihlioth. PP.tU 18.
dit l'ère clir.î
touché par les dents des fidèles, comme il le fut par les mains de saint Thomas ; qu'étant immortel et impassible il ne peut être ni blessé ni mis en pièces ; qu'encore que son corps paraisse divisé, lorsqu'on le distribue aux fidèles, il y en a autant dans la plus petite partie que dans l'hostie tout entière, en sorte que cliaque particule séparée est tout le corps de Jésus-Christ, et que trois particules séparées ne sont pas trois corps, mais un seul corps. Il se donne tout entier à chacun des fidèles; tous le reçoivent également. Célébràt-on mille messes à la fois, c'est un seul corps de Jésus-Christ indivisH}le, et, quoique l'hostie paraisse cire divisée en plusieurs parties, la chair de Jésus-Christ n'en est pas pour cela divisée ; et ce que sont toutes ces particules avant la division de l'hostie, elles le sont après leur séparation, c'est-à-dire tout le corps de Jésus-Christ. Guitmond rend cette vérité sensible par l'exemple de la parole de l'homme, qui se communique tout entière et en même temps à mille personnes, et par celui de l'âme humaine, qui, tout appesantie qu'elle est parla corruption du corps, n'est pas divisée en plusieurs parties dans les divers membres du corpsqu'elle anime, mais est tout entière dans chaque membre. Que si Dieu a accordé à la voix de l'homme et à son âme une semblable prérogative, pourquoi ne pourrait-il pas communiquer le même avantage à sa propre chair, d'être en même temps toutentière et sans souffrir aucune division en elle-même dans toutes les parties de son corps, qui est l'Église, puisque, comme notre âme est la vie de notre corps, de même, et à bien plus forte raison, par la grâce et la volonté de Dieu, la chair du Sauveur est la vie de son Église ? Car l'âme donne à notre corps une vie qui est seulement temporelle ; mais la chair du Sauveur communique à l'Église, non une vie commune et ordinaire, mais une vie éternelle et bienheureuse'.
On voit par cet extrait que Guitmond, aussi bien que Lanfranc. non-seulement connaissait à fond la théologie chrétienne, mais qu'il savait l'exposer avec clarté et la défendre avec force. Durand, abbé de Troarn, dans la
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même province de Normandie, écrivit aussi conti-e Bérenger un ouvrage fort étendu et fort instructif par les détails dans lesquels entre l'auteur sur cequi s'est passé en France au sujet des erreurs de Bérenger. Pour le dogme il le défend savamment, mais avec moins de précision et de force que Lanfranc etGuitmond. Ce dernier refusa constammen un évêché que Guillaume le Conquérant lui olfrailenAngleterre;ilosamême lui manifesterdes doutes très-sévèressurlalégitimilé de sa conquête. Avec la permission de son aljbé il se retira en Italie, où le Pape Grégoire VII, qui savait déterrer le mérite, le fit cardinal, et Urbain II l'obligea d'accepter enfin l'archevêché d'Averse.
Vers l'an 1066 le Pape Alexandre II écrivit à tous les évêques d'Espagne ; « Nous avons appris avec plaisir que vous avez protégé les Juifs qui demeurent parmi vous, pour empêcher qu'ils ne fussent tués par ceux qui al laient contre les Sarrasins en Espagne. C'est ainsi que saint Grégoire a déclaré que c'était une impiété de vouloir les exterminer, puisque Dieu les a conservés par sa miséricorde, pour vivre dispersés par toute la terre, après avoir perdu leur patrie et leur liberté en punition du crime de leurs pères. Leur condition est bien différente de celle des Sarrasins, contre lesquels la guerre est juste, puisqu'ils persécutent les chrétiens et les chassent de leurs villes et de leurs demeures, au lieu que les Juifs se soumettent partout à la servitude.»
L'an 1068 le même Pape envoya dans le midi de la Gaule et en Espagne le cardinal Hugues le Blanc, en qualité de légal. Il tint cette année-là môme deux conciles, l'un à Auch, l'autre à Toulouse, où l'on traiia diverses affaires particulières, et parles jugements qui furent rendus sur diverses accusations on y extirpa la simonie. En Espagne il tint un concile au monaslèrede Leyr, dans le royaume d'Aragon ; un autre à Gironne, un autre à Aussonne. Il y rétablit lapureté de la foi, y extirpa la simonie, substitua le rite romain au ri le gothique ou mozarabe, et confirma, par l'autorité du Pape, la trêve de Dieu, sous peine d'excommunication contre les infracteurs*.
» Conc. Hisij.. t. 4.
[De lOâéà 107j
Le roi Ferdinand, premier du nom, si célèbre par ses victoires et ses conquêtes sur les maiiométans, était en communauté de prières avec le monastère de Cluny et lui payait Un cens annuel. Son fils Alpiionse le Vaillant, roi de Léon, hérita de sa valeur et de sa piété. Il aima saint Hugues, abbé de Cluny, comme un fils aime son père. Le saint lui ayant envoyé un de ses moines nommé Robert, Alphonse le prit en grande affection, en fit son ami et conseiller intime. Il écrivit à saintHagues unelettre pleine de tendresse où illeremercied'unprésentaussicher,etle prie d'envoyer encore quelques frères semblables pour consolider le bien commencé dans le royaume. Il lui apprend qu'il adoublô le cens annuel que son père payait au monastère de Cluny ; que, dans son testament, il a pris des précautions pour qu'il en fût de même sous ses successeurs, ajoutant, contre celui qui ne voudrait pas l'exécuter, cette clause ou cette imprécation : « Qu'il soit privé du royaume par la puissance de Dieu et par l'intercession des apôtres saint PierreetsaintPaul! » Quant à l'office romain, qu'on avait reçu sur la recommandation du saint abbé, tout le pays en était ému. Le roi le prie donc de faire en sorte que le Pape y envoie le cardinal Girald pour corriger ce qui a besoin de correction. La lettre est de l'année 1070 *.
Le saint abbé Hugues, par un statut adressé Ja môme année à tous les religieux présents et à venir de Cluny, accorde au roi Alphonse, leur ami et leur bienfaiteur, une participation spéciale à tous leurs biens spirituels, tant durant sa vie qu'à sa mort. En outre, pendant toute sa vie, on chanterachaquejour à tierce le psaume Exaudiat, et à la grand' messe la collecte pourleroi. Lejour du jeudi saint on nourrira pour lui trente pauvres,, et cent le jour de Pâ(|ues. Chaque jour, à la grande table, on lui servira sa portion, comme s'il devait manger avec les frères ; ensuite on la donnera à un pauvre pour le salut de son âme. Dans la nouvelle église de Saint-Pierre et Saint-Paul, qu'il a bâtie à ses frais, ilauraun des principaux autels où l'on puisse célébrer pour lui les divins rnyslères.
« Conc. Hisp., t. 4.
Après sa mort, outre les offices, les messes ef les aumônes qu'on doit acquitter pour lui, on chantera pour lui chaque jour, toute une année, la messe sur ledit autel. Au jour anniversaire on fera tout ce qu'on a fait pour l'empereur Henri, c'est-à-dire, à vêpres, à l'office et à la messe, pn sonnera toutes les cloches, on chantera le trait en chape, ainsi que la messe à son autel; on nourrira douze pauvres; on en fera de même pendant sept ^ jours, sans compter la portion quotidienne qu'on .servira toujours pendant la grand' messe. Le custode de l'église préparera une réfection abondante aux frères. La reine, son ^ épouse, aura part en toutceci. Le jeudi saint on nourrira pour elle douze pauvres, et à : son anniversaire on fera comme pour l'impératrice Agnès*. Cette association spirituelle ■ de prières et de bonne œuvres entre les rois et les moines du onzième siècle est aussi curieuse qu'édifiante ; elle nous semble surtout beaucoup plus utile pour le bonheur des nations que les associations secrètes qui, de nos jours, menacent de tout bouleverser.
L'année suivante (1071) le Pape Alexandre Il fit la dédicace de la nouvelle église du mont Cassin. Depuis que le cardinal Didier fut abbé de ce monastère il le renouvela entièrement. Il lui attira de grands bienfaits de la part de Richard, prince de Capoue, et de Robert Guiscard, duc de Pouille et de Calabre, dont il avait gagné l'amitié, et commença par donner à son église quantité de riches ornements. De son temps un roi de Sardaigne nommé Rareson envoya des députés au mont Cassin, demandant des moines pour établir dans son royaume un monastère suivant leur observance, qui y était encore inconnue. L'abbé Didier choisit douze des meilleurs sujets de sa communauté, à qui il donna des livres de l'Écriture sainte, des reliques, des vases sacrés, des ornements et tout ce qui ét.iit nécessaire pour cette mission, avec un abbé pour les gouverner, et il les envoya en Sardaigne sur un vaisseau do Gaéte. Ils arrivèrent à une petite île nommée le Lis et attendaient le temps propre jiour passer outre, quand les Pisans, [)ousscs d'on-
tlLitl.,p. i'Sii. D'Aclicri, t. G, p. 446 et 447.
de l'ère chr.]
■vie contre les Sarcles, vinrent sur eux à l'improviste avec des bâtiments armés, les pillèrent et les maltraitèrent sans distinction de personnes; ils allaient môme pendre le chef de la députalion s'il n'eût pris l'habit d'un moine pour se sauver. Ils brûlèrent le vaisseau de Gaëte et s'en retournèrent chargés de butin. Les douze moines du mont Cassin, dépouillés de tout, hors de leurs habits, se dispersèrent en divers lieux; il en mourut quatre, et les huit autres revinrent au monastère dans l'année.
Cependant le roi Bareson, ayant tiré satisfaction des Pisans pour cette insulte, renvoya au mont Cassin, disant qu'il persistait encore plus ardemment dans le même désir et que cet accident ne devait point les rebuter. On lui envoya deux moines après environ deux ans; il les reçut avec joie et leur donna une éî^lise de Sainte-Marie, puis une de Saint- Élie, avec la montagne où elle était située et de grandes terres. Un autre roi de Sardaigne, nommé Torchytor, par émulation du premier, envoya aussi au mont Cassin une donation de six églises avec leurs dépendances, pour fonder un monastère. D'ailleurs le Pape Alexandre envoya un légat à Pise, avec un moine du mont Cassin, pour ordonner, sous peine d'anathèmo, de rendre incessamment tout ce qui avait été pris à ce monastère; ce qui fut exécuté, et les Pisans, ayant reconnu leur faute, se réconcilièrent avec l'abbé Didier. Le même Pape tira du mont Cassin plusieurs bons sujets pour les rappeler auprès de lui au service de l'ÉgUse romaine, soit pour en faire des évêques ou abbés.
L'abbé Didier, tjr cuvant les affaires du monastère dans une grande prospérité et une grande paix, jouissant d'un grand revenu, honoré de tous ses voisins, entreprit de renouveler l'église en 1006. Il commença par abattre l'ancienne, comme trop petite, et en bâtit dès les fondements une plus grande et plus magnihque. Il acheta à Rome, à grands frais, des colonnes, des bases, des chapiteaux et dos marbres de diverses couleurs, qu'il lit apporter par mer jusqu'à la tour duGarillan.
L'église avait cent cinq coudées de long, quarante-trois de large et vingt-huit de haut
(quatre coudées font une toise) ; il y avait dix colonnes de chaque côté. Devant l'église était un parvis de soixante-dix-sept coudées de longet de cinquanle-sept de large, envirot)n6 de colonnes. Pour ordonner le dedans de l'église l'abbé Didier envoya à Gonstantinople des députés qui en firent venir des ouvriers en mosaïque et en marbre; car ces arts étaient tombésen Italie depuiscinq cents ans, et pour les y rétablir il eut soin de les faire apprendre à plusieurs des serfs du monastère, aussi bien que les autres arts utiles aux bâtiments. Ainsi c'est un abbé du mont Cassin, depuis Pape sous le nom de Victor 111, qui rappela d'Orient en Occident et y acclimata de nouveau les beaux-arts, en les consacrant au culte divin.
L'église du mont Cassin étant achevée au bout de cinq ans, l'abbé Didier voulut la faire dédier avec toute la solennité possible et pria le Pape Alexandre d'en faire lui-même la cérémonie. Le jour fut maréjué au samedi octobre d071, et il y vint des prélats de presque toute l'Italie : le Pape, dix archevêques, quarante-trois évc(iues ; une infinité d'abbés, de moines, de clercs et de laïques, entre autres Richard, prince de Capoue; Joinxlain, son fils, et son frère Rainulfe; Gisulfe, prince de Salerne, avec ses frères; Landulfe, prince de Bénévent; Scrgius, duc de Naples; Scrgius, duc de Sorrente. Le duc Robert Guiscard était occupé au siège de Palerme, qu'il prit la même année sur les Sarrasins, et dont il rendit à l'archevêque grec l'église cathédrale de Notre-Dame, qu'ils avaient transformée en mosquée. Ce prélat faisait le service dans l'église de Saint-Cyriaque en de continuelles alarmes.
Le Pape avait promis indulgence de tous les péchés confessés à tous ceux qui assisteraient à cette dédicace ou qui viendraient à la nouvelle église pendant l'octave, ce qui y attira une telle alfluence de peuple qu'il semblait que personne n'en fût sorti depuis le premier jour, tant lafouley était grande jour et nuit. Non-seulement le monastère et la ville, mais la campagne des environs était remplie d'une multitude innombrable, et tous furent nourris par l'abbé, de pain, de vin, de choir et de pf)iss:)n, pendant les trois
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jours qui précédèrent la dédicace et les trois jours qui la suivirent. Cette solennité augmenta tellement la réputation du monastère et de l'abbé Didier que tous les princes y envoyèrent des présents, entre autres l'impératrice Agnès, et qu'en deux ans le nombre des moines augmenta jusqu'à près de deux cents*.
La vigilance du Pape Alexandre s'étendait partout, comme son autorité. Le 18 mars 1063 il réunit les deux Églises de Dioclée et d'Antibari en Épire. Dioclée était métropole depuis environ deux cents ans; mais, ayant été ruinée, les archevêques s'étaient retirés à Antibari, ville forte dans la même province. Pierre remplissait alors ce siège, et ce fut à sa prière que le Pape réunit non. seulement ces deux Églises, mais encore neuf autres, qui paraissaient également avoir été ruinées. Il donne à l'archevêque autorité sur tous les monastères de Latins, de Grecs, et de Slaves; car la province était mêlée de ces trois nations. Il lui accorde le pallium et le droit de faire porter la croix devant lui par toute la Dalmatie et l'Esclavonie*.
On trouve un décret du même Pape adressé aux évêques et au roi de Dalmatie, portant que, si un évéque, un prêtre ou un diacre prend une femme ou garde celle qu'il avait déjà, il sera interdit jusqu'à ce qu'il ait satisfait, n'assistera point au chœur et n'aura aucune part aux biens de l'église. Ce décret fait voir que la Dalmatie suivait l'usage de l'Église latine, et non de l'Église grecque. Par un autre décret le même Pape informe les mêmes évêques et le même roi que tous les articles statués par le cardinal Mainard et l'ai clievêque Jean, tant à Spalatro (|ue dans les autres villes, avaient été confirmés dans le concile de Rome par le Pape Nicolas, de bienheureuse mémoiie,et sanctionnés parl'anathème*.
Le Pape Alexandre envoya comme légat à tonstantinople saint Pierre, évéque d'Anagni, célèbre par sa vertu et sa doctrine. Pierre naquit à Salerne, de la famille des princes, et y embrassa dès son enfance la
*Cliron. CaM.,I. 3,c. 16-31.— » Labbe, t. 9, p. 117, episl. 4. — »Id.,p. 1161. Ex Grat. can. W, dist. 81, et Ivon, p. i, c. 1 tS)
vie monastique. Le saint cardinal Hildebrand, étant venu légat à Salerne et ayanl découvert son mérite, le demanda à son abbé et l'emmena à Rome, oùle Pape Alexandre l'employa aux affaires ecclésiastiques et le fit ensuite évéque d'Anagni, malgré sa résistance.
L'empire de Constantinople se délabrait de plus en plus, et au dedans et au dehors. L'empereur IsaacComnène, étant tombé malade l'an 1059, s'occupa de se donner un successeur. Il avait un frère, nommé Jean, digne et capable de régner; Jean s'y refusa d'une manière absolue, malgré sa femme.
Isaac avait un neveu, fils de sa sœur et nommé Théodore. Il avait une fille en âge d'être mariée et dont l'empire pouvait faire la dot. Il n'était pas embarrassé de trouver d'autres parents résignés à accepter l'empire. Il jeta les yeux sur Constantin Ducas, général d'une illustre famille et qui l'avait aidé à monter sur le trône. Isaac abdiqua en sa faveur, prit l'habit monastique et se fit transporter au monastère de Stude, où il recouvra la santé sans regretter son sacrifice. Sa femme, l'impératrice Catherine, loin de montrer plusde faiblesse, l'avait fortifiéelle-même dans ce dessein pendant sa maladie et l'y confirma dans sa convalescence. Elle se consacra elle-même à la vie religieuse avec sa fille Marie et prit le nom d'Hélène. Son mari, qu'elle allait visiter quelquefois, lui disait en plaisantant: «Avouez que je vous avais faite esclave en vous donnant la couronne et que je vous ai affranchie en vous l'ôtant. » Il vécut encore un an dans le monastère, rejetant absolument toute distinction, soumis aux supérieurs comme le dernier des frères, et s'abaissantaux (iflices les plus humiliants*.
Constantin Ducas, couronné empereur le jour de Noël 1060, fut un prince de peu d'esprit, qui no porta sur le trône que les qualités d'un particulier; encore étaientelles altérées par la faiblesse et la bizarrerie. Il avait des talents d'un administrateur subalterne, non ceux d'un empereur. Au lieu de se regarder comme le prolecteur des lois il s'en faisait l'exécuteur. Perdu dans les dë-
' Scyl.. p. 809. Zoii. Glyc Anna Comn.
de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE
lails il abandonnait l'inspection générale. Dévot, ami des moines, affectant beaucoup de charité pour les pauvres, il était néanmoins avare jusqu'à licencier les troupes et laisser l'empire exposé aux incursions des Barbares pour épargner la paye des soldats. Son gouvernement bizarre provoqua une conspiration ; elle fut découverte, et les complices furentpunis parla confiscation de leurs biens.
La Palestine était depuis plusieurs années un perpétue] sujet de guerre entre les deux monarchies mahométanes; les deux califes de Perse et d'Egypte s'en disputaient la possession. Jérusalem, plusieurs fois prise et reprise, n'était plus environnée que de ruines, au lieu des tours et des murailles qui l'avaient rendue, après Antioche, la plus forte place de la Syrie. Daher, calife d'Égyple, ayant poussé ses conquêtes jusqu'à Laodicée, obligea par un édit tous les habitants de la Syrie de réparer leurs murs et de relever leurs tours. Pour obéir à cet ordre le gouverneur de Jérusalem imposa une taxe sur les citoyens, et les chrétiens, qui étaient en grand nombre, furent chargés de fournir le quart de la dépense. Il s'en fallait bien que leurs moyens fussent en proportion de leur nombre. Accablés parles infidèles qui les pillaient sans cesse et dont ils ne pouvaient obtenir justice, ils étaient presque tous réduits à l'indigence. Les représentations qu'ils firent au gouverneur furent inutiles; l'impitoyable musulman leur répondit qu'il fallait payer ou mourir. Dans cette extrémité ils implorèrent l'assistance de l'empereur, et ce prince, touchéde leurs larmes, consentit à leur fournir la somme exigée, à condition qu'ils obtiendraient du calife que désormais le quartier de la ville dont ils auraient relevé les murs ne serait habité que par des chrétiens, qu'ils y auraient l'exercice libre de leur religion et qu'ils ne seraient soumis qu'à la juridiction du patriarche. Le calife leur accorda tout, excepté l'exemption de leur taxe, et l'empereur leur fit délivrer l'argent qu'on leur demandait sur les revenus de l'île de Chypre*.
»Scyl. Zon. Glyc. Manassès, Hist. du Bas-Empire, 1. 07. •
Mais déjà l'année 1048 avait vu naître une guerre sanglante entre les Grecs et une nouvelle horde de Turcs, qui, s'étant établie par l'épée, détruisit en Asie une grande partie de l'empire grec, fit la loi aux califes, leur enleva Bagdad même, capitale de leurs vastes États, étendit ses conquêtes dans l'espace de huit cents lieues, depuis le fond de l'Orient jusqu'au Bosphore et à l'Archipel, et qui, renversée enfin par un torrent d'autres Barbares, fit sortir de ses ruines la puissance ottomane. Cette nouvelle dynastie de Turcs prit de son auteur le nom de Seldjoukides. Seldjouk, un des plus braves capitaines du Turkestan, s'étant élevé par sa valeur aux premières dignités de l'empire turc, encourut la disgrâce de son prince et se retira dans la Bukarie, vers les bords du Gihon, l'ancien Oxus, avec sa famille et un grand nombre de Turcs attachés à sa fortune. Redoutable à ses voisins, dont il ravageait les terres, il ne quitta les armes qu'avec la vie, à l'âge de cent sept ans. Son fils, Mikaïd, qui fut tué dans un combat, laissa trois fils, Bighou, Thogrul-Beg, que les Grecs nomment Tangrolipix, et Daoul, qui continuèrent de vivre en liberté aux dépens de leurs voisins, s'occupant du soin de leurs troupeaux lorsqu'ils se reposaient de leurs courses. Après plusieurs aventures et plusieurs guerres Thogrul se rendit maître du Khorassan et prit le titre de sultan, qui signifie généralement dominateur. Le calife de Bagdad, ébloui de la réputation de Thogrul et accablé sous le joug de ses ministres, crut trouver en lui une ressource pour se tirer d'oppression. Il invita Thogrul à venir à son secours, et le nouveau sultan s'en fit honneur ; mais le calife n'y gagna que de changer de maître. Bientôt les Seldjoukides voient sous leur puissance toute la partie orientale de la Perse et attaquent les Grecs en Arménie. La guerre fut acharnée, mais douteuse, jusqu'au schisme de Michel Cérulaire. Depuis cette époque les provinces grecques de l'Orient, l'Arménie surtout, furent inondées de sang et couvertes de ruines. Il y eut des vieillards que les Turcs se plaisaient à écorcher depuis la poitrine 1 jusqu'au cou. et. leur couvrant la tête de
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leur propre peau comme d'un sac, ils leur perçaient le cœur à loisir. De l'Arménie ils se mirent à faire les mêmes ravages dans la Cappadoce et dans le Pont. Les Hongrois, les Patzinaces, autrement Cosaques, et d'autres Barbares attaquaient l'empire du côté du Danube.
Ce fut au milieu de ces calamités que Constantin Ducas tomba malade, au mois d'octobre 1066. De sa femme Eudocie il avait trois fils, Michel, Andronic et Constantin. Jugeant lui-même qu'il ne reviendrait point de sa maladie, il prit des mesures pour assurer la succession à ses enfants. Il entendait que ses trois fils régnassent ensemble et qu'ils fussent sous la tutelle de leur mère ; mais auparavant il fit promettre à celle-ci avec serment qu'elle ne prendrait pas de second mari. Il déposa celte promesse, signée de l'impéralrice et du sénat, entre les mains du patriarche. Il fit aussi jurer à tous les sénateurs qu'ils ne reconnaîtraient pas d'autre empereur que ses enfants ; il les recommanda surtout à Jean Ducas, son frère, auquel il avait donné le titre de césar ; il enjoignit avec instance à sa femme de se conduire par les conseils du césar et à ses enfants de lui obéir comme à leur père. Il lui donna pour adjoint dans la régence le patriarche Xiphilin. Après ces dispositions il mourut au mois de mai 1067, à l'âge d'environ soixante ans, ayant régné sept ans et cinq mois.
Le patriaishe Xiphilin, oncle de l'abréviatenr de Dion Cassius, avait succédé à Constantin Lichudès, mort dans les premiers jours de l'année 1064. Xi|)hilin élail né à Trébisonde, et, ayant passé ses premières années à Constanlinople, dans l'étude des lettres, il se livra ensuite aux affaires civiles, où il se distingua par son habileté autant que par sa vertu. Parvenu par son méiite au rang de sénateur, il se dégoûta bientôt de la vie sécuHère et se consacra au service de Di(!u, entre les solitaires du mont Olympe. D'après les historiens grecs il ne s'occupait que de prières et de bonnes œuvres lorsqu'il fut appelé au siège de Constanlinople. Il fallut l'uiracher de sa cellule et le transporter malgré lui sur le siège patriarcal. S'il était, dans la solitude, ealicicoienl détaché de toute ambition, il
paraît qu'en rentrant dans le monde il y reprit ses liens.
L'impératrice Eudocie régnait au nom de
ses trois jeunes fils. Profitant de ce règne de femme et de la faiblesse des troupes grecques, qui manquaient de paye et de vivres, les Turcs seidjoukides firent de grands progrès. Commandés alors par Oluf-Arselan, neveu et successeur de Thogrul-Beg, ils s'avancèrent dans la Mésopotamie, l'Arménie et jusqu'à Césarée de Cappadoce, pillant et brûlant tout. Ils pillèrent entre autres la magnifique église de Saint-Basile, qu'ils profanèrent et dont ils ôtèrent tous les ornements ; mais ils ne purent toucher à ses reliques, parce que son tombeau était environné d'une très-forte maçonnerie. Seulement ils emportèrent les petites portes des ouvertures qui y étaient, parce que ces portes étaient ornées d'or, de perles et de pierres précieuses.
Pour arrêter leur progrès on vit bien, à la cour de Gonstantinople, qu'il fallait un empereur capable de commander en personne les armées. Romain Diogène, patrice et maître de la garde-robe impériale, venait d'être accusé et convaincu de complot. Les juges l'avaient condamné ; l'impératrice devait signer la sentence ; elle eut pitié du coupable et renvoya l'affaire à une plus ample information. Ayant alors été acquitté, Romain Diogène prit le chemin de la Cappadoce, sa patrie. Dès la seconde journée il reçut de l'impératrice un ordre de revenir à la cour. Il y arriva le jour de Noël et fut étonné lui-même, aussi bien que les autres, de se voir aussitôt nommé maître de la milice et général des armées. C'est que l'impératrice voulait l'épouser, principalement à cause de sa bonne mine. Elle n'était arrêtée (]ue par cette fatale promesse qui la condamnait au veuvage.
L'acte était entre les mains du patriarche et signé de tous les sénateurs ; il s'agissait de le retirer. Elle envoya au patriarche un eunuque qui lui dit en secret que l'impératrice voulait épouser Bardas ; c'était le frère du patriarche même, mais un débauché qui ne songeait qu'à son plaisir, «'eunuque dit donc au patriarche Xiphilin (lu'il ne tenait qu'à lui de faire son frère empereur en sup-
de l'ère chr.]
primant cette promesse injuste et contraire aux lois, et, comme il vil qu'il donnait dans le piège, il lui conseilla de prendre l'avis des sénateurs. Le patriarche les fit venir l'un après l'autre, et leur exagéra l'injustice de cette promesse et la nécessité d'avoir un ^omme de mérite pour empereur ; enfin il les gagna tous, soit par persuasion, soit par présents. L'acte fut remis à l'impératrice, et Bardas ainsi que le patriarche se préparaient à la double cérémonie d'un mariage auguste etd'un pompeuxcouronnement; mais, quand tout fut bien disposé, l'impératrice fit entrer Diogène dans le palais, la nuit du dernier décembre 1067, l'épousa sur-le-champ par le ministère d'un de ses aumôniers, et le déclara le lendemain empereur, au grand étonnement de toute la cour et surtout du patriarche
Romain Diogène fit la guerre aux infidèles avec quelque avantage pendant les deux premières années de son règne; mais en 1070 les Turcs poussèrent leurs conquêtes en Nalolie et prirent entre autres Chones, autrefois Colosses, en Phrygie, où ils profanèrent l'église fameuse de Saint-Michel, la remplirent de sang et de carnage et en firent une écurie. L'année suivante (1071) Diogène, après avoir refusé la paix que le sultan Oluf- Arselan lui offrait, fut pris dans un combat où son armée fut mise en déroute. Quand il eut été présenté au sultan celui-ci le renversa par terre et lui marcha sur le corps. C'était le traitement en usage dans l'Orient, et même à Constantinople, à l'égard des princes vaincus et faits prisonniers. Après cela il lui tend la main, le relève et l'embrasse. Il donne ordre de lui dresser une tente et de le servir selon la dignité impériale ; il veut qu'il mange avec lui et lui fait rendre les mêmes honneurs qu'à lui-même. Pendant les huit jours qu'il le retint dans son camp il ne manqua jamais de lui rendre visite deux fois par jour, s'entretenant avec lui comme un ami, le consolant, l'avertissant même de plusieurs fautes qu'il lui avait vu faire dans la bataille et lui reprochant avec douceur le refus de la paix. Dans une de ces conversa-
* Scyl. Zon. Glvc. Manassès, Hist, du Bas-Empire, 1. 19.
tions le sultan lui demanda : « Si tu m'avais pris comment m'aurais-tu traité? » Diogène lui répondit franchement : « Je t'aurais fait mourir sous les coups.» Le sultan répliqua : « Et moi je n'imiterai point ta dureté; car j'apprends que votre Christvousa commandé la paix et l'oubli des injures. »
Les effets surpassèrent les promesses. Le sultan turc lui fit présent de mille pièces d'or, lui remit entre les mains tous les prisonniers dont Diogène demanda la délivrance et les revêtit môme de vestes d'honneur selon l'usage de l'Orient; il fit ensuite avec lui un traité de paix et d'alliance perpétuelles; fixa les bornes des deux empires; promit de renvoyer libres et sans rançon tous les Grecs qui se trouvaient prisonniers dans ses États, à condition que les Grecs en useraient de même à l'égard des Turcs ; lui jura une amitié inviolable, qui devait être cimentée par le mariage de leurs enfants, et, après avoir accordé au vaincu beaucoup plus qu'il n'aurait osé espérer, il lui rendit la liberté. A son départ il le revêtit de la robe de sultan, l'embrassa tendrement, lui donna une nombreuseescorte et le fit accompagner des premiers de sa cour, qu'il envoyait en ambassade à Constantinople.
Mais, la nouvelle de sa défaite étant venue dans cette capitale, le césar Jean Ducas, frère du défunt empereur, et les sénateurs de son parti firent couper les cheveux à l'impératrice Eudocie et l'envoyèrent en exil dans un monastère qu'elle avait fondé, déclarèrent seul empereur Michel Ducas, son fils aîné, et écrivirent partout que Romain Diogène ne fût plus reconnu pour empereur. A son retour il y eut deux batailles acharnées entre les Grecs des deux partis. Diogène y eut le dessous et se renferma dans la ville d'Adane. Andronic, fils aîné du césar Jean Ducas, s'étant présenté devant cette ville, Diogène lui fit dire qu'il était prêt à rendre la place et à se mettre lui-même entre ses mains pourvu qu'on lui donnât des assurances qu'il ne lui serait fait aucun mauvais traitement. A cette condition il consentait à se démettre de l'empire, à prendre l'habitde moine etàse réduire àlavieprivée. Andronic envoya sur-le-champ consulter le jeune empereur sur lesort de^son
IVERSELLE
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beau- père. Le conseilfut d'avis de promettre | tout à Diogène, et, pour lui donner plus de confiance, on fit partir trois archevêques qui se rendaient garants du traité.
Ce fut dans cet intervalle que Diogène fit une action qui rend sa bonne foi à jamais mémorable. Il recueillit tout ce qui lui restait d'argent, y joignit un diamant estimé quatrevingt-dix mille pièces d'or, dépi-'-a un courrier au sultan avec une lettre en ces termes : « J'étais encore empereur lorsque je suis convenu avec vous de quinze cent mille pièces d'or pour ma rançon. Aujourd'hui, dépouillé de l'empire, je vous en envoie deux cent mille avec ce diamant, que je vous prie de recevoir comme un gage de ma reconnaissance. C'est le reste de ma fortune . Votre générosité à mon égard mérite ce triste héritage à bien plus juste titre que des sujets ingrats et rebelles. »
La réponse étant venue de Constantinople et les prélats ayant promis avec serment à Diogène toute sûreté pour sa personne, il sortit d'Adane, vêtu de l'habit monastique et I^leurant ses malheurs. On le retint quelques jours à Cotyée, en Phrygie, pour y attendre les ordres de l'empereur, son beau-fils. Il y fut tourmenté par une colique violente, causée par le poison que des émissaires du césar Jean lui avaient fait prendre dans le voyage. L'ordre arriva de lui crever les yeux et de le transporter dans l'île de Proté. C'était l'avis du césar, auquel on attribua toute la barbarie dont on usa dans cette occasion, et l'empereur Michel prolesta depuis, avec serment, qu'il n'y avait eu aucune part. Andronic suspendit l'exécution pour représenter par lettre à son père que ce traitement, contraire à la parole authentique donnée et confirmée par lesermentde trois prélats, ferait horreur à tout l'empire. Jean fut inexorable, et, comme son intention était de faire périr Diogène, il défendit même de panser ses blessures. En vain ce prince infortuné interpella les archevêques et leur reprocha de l'avoir trompé par un parjure; en vain les prélats eux-mêmes protestèrent contre cette criminelle perfidie et menacèrent de la vengeance divine ceux oui en étaient les auteurs : l'ordre fut exécuté. On creva les yeux à Romain Diogène.
Il n'y survécut que peu de jours; le défaut de pansement le mit bientôt dans un état si horrible que l'air d'alentour en était infecté. Au milieu de tant de maux ce prince ne laissa échapper aucun murmure, aucune malédiction contre ses persécuteurs. Plus patient que ceux mêmes qui l'approchaient, il offrait à Dieu ses douleurs cruelles, il lui rendait grâces; il lesuppliaitd'accepter, par miséricorde, des peines passagères, en expiation de ses crimes, qui méritaient des supplices éternels. Il mourut dans ces sentiments, après un règne de trois ans et huit mois
Son beau-fils Michel, surnommé Parapinace, régna six ans et demi. Ce fut à lui que le Pape Alexandre envoya pour légat saint Pierre d'Anagni, qui demeura à Constantinople une année entière. Il guérit l'empereur, par ses prières, d'une maladie dangereuse, et obtint de lui de l'argent et des ouvriers pour rebâtir et embellir son église épiscopale d'Anagni. Celte légation fit assez voir que l'Église de Constantinopl'^ était unie ou à peu près à l'Église romaine *.
Les guerres entre les califes de Bagdad et d'Egypte, entre les Turcs elles Grecs, n'empêchaient point les chrétiens d'Occident de laiie le pèlerinage de la Terre-Sainte. Pendant l'automne de l'année 1064 une grande troupe de pèlerins partit d'Allemagne pour aller à Jérusalem, ayant à leur tête Sigefroi, archevêque de Mayence ; Gunther, évôque de Bamberg; Olhon de Ralisbonne, Guillaume d'Utrecht et plusieurs autres personnages considérables; toute latroupe était d'enviroi; sept mille hommes. Étant arrivés à Constantinople ils saluèrent l'empereur Constantin Ducas, qui régnait depuis quatre ans; ils virent Sainte-Sophie et baisèrent une infinité de reliquaires. Mais, ayant passé la Lycie cl étant entrés sur les terres des musulmans, ils furent attaqués par des voleurs arabes. Leurs richesses, qu'ils aiTectaient de montrer dans leurs habits et dans leurs équipages,leur attirèrent ce malheur; car les habitants tant des villes que des campagnes s'amassaient en grandes troupes pour voir ces étrangers, el
' Scyl. Zon. Glyc. Mannssès, Hist, du Bai-Empire, I. 79. — * Vila, par Brun. Ast.
de l'ère chr.J DE L'ÉGLISE
de l'admiralion ils passaient au désir de profiler de leurs dépouilles.
Celui qui s'attirait le plus de spectateurs était Guntlier, évê(|ue de Bambcrg. Il était dans la fleur de son âge, de si belle taille et de si bonne mine qu'on s'estimait heureux de l'avoir vu. Quelquefois, dans les logements, la foule du peuple était si grande que les autres évèques l'obligeaient à se montrer au dehors pour lesdélivrer decette imporlunité. Uétait très-riche, ayant un très-grand patrimoine, outre le revenu de son évêché; mais il avait desqualités bien plus estimables : des mœurs très-pures, beaucoup de modestie et d'humilité; il était éloquent, de bon conseil et bien instruit des sciences divines et humaines.
Les pèlerins furent donc attaqués le vendredi saint, 2S mars de l'année 1063, par des Arabes, qui, avertis de leur venue, s'étaient assemblés de toutes parts en armes pour les piller. Les pèlerins, qui avaient aussi des armes, voulurent d'abord se défendre ; mais au premier choc ils furent renversés, chargés de blessures et dépouillés de tout ce qu'ils avaient; Guillaume, évêque d'Utrecht, demeura demi-mort, nu et estropié d'un bras. Les autres chrétiens se défendaient à coups de pierres, songeant moins à se sauver qu'à différer leur mort. Toulefois ils se retiraient peu à peu vers un village qu'ils gagnèrent enfin, et les évèques occupèrent une maison entourée d'une muraille très-basse et trèsfaible. Les pèlerins se défendirent si bien dans ce village qu'ils arrachaient aux ennemis leurs boucliers et leurs épées et faisaient même des sorties contre eux ; ce qui fit prendre aux Arabes la résolution de les assiéger en forme et de les prendre par famine, les harcelant toutefois continuellement, ce qui leur était facile, étant environ douze mille.
Les chrétiens soutinrent leurs attaques le vendredi et le samedi saint et le jour de Pâques jusqu'à neuf heuresdu matin, sansavoir un moment pour prendre durepos; car, pour lanourriture, ils n'y pensaient pas, ayant sans cesse /a mort devant les yeux, outre qu'ils manquaient de vivres. Comme leurs forces étaient épuisées un prêtre s'écria qu'ilsavaient lort de tenter Dieu et de se confier en leurs
armes; que, puisqu'il avait permis qu'ils fussent réduits à cette extrémité, il fallait se rendre, d'autant plus que les Arabes n'en voulaient pointa leur vie, mais à leur argent.
Le chef des Arabes s'avança avec dix-sept des principaux et entra dans l'enclos qui servait de camp aux chrétiens, laissant à la|)orto son fils, pour empêcher les autres d'y entrer. Quand il fut monté à la chambre où étaient enfermés l'archevêque de Mayence et rcvù(|iie de Bamherg, l'évêquele priadeprendre tout ce qu'ilsavaient et de les laisser aller. Le Barbare, fier de sa victoire et irrité de leur résistance, dit que ce n'était pas à eux à lui faire la loi, et qu'après leur avoir tout ôlé il prétendait encore manger leur chair et hoiie leur sang; et aussitôt, dénouant son turban, il le mit autour du cou de l'évêque. Le prélat, qui était grave, quoique jeune et vigoureux, ne put souffrir cette indignité, et lui donna un si grand coup de poing dans le visage qu'il le jeta sur le carreau, criant qu'il fallait commencer par le punir de son impiété d'avoir mis sa main profane sur un prêtre de Jésus- Clirist. Les autres chrétiens vinrent au secours, prirent ce chef et ceux qui l'avaient accompagné, et leur lièrent les mains derrière le dos si serrées que le sang sortait par les ongles. Le combat recommença avec plus de violence que devant; mais les chrétiens, pour arrêter l'effort des Arabes, leur présentaient leurs chefs liés, avec un homme l'épée à la main, prêt à leur couper la tête.
En cette extrémité les chrétiens apprirent qu'il leur venait du secours; car quelquesuns d'entre eux s'étaient sauvés à Ramla, après le premier combat du vendredi, et, sur leur avis, le gouverneur de la place vint avec des troupes nombreuses pour délivrer les chrétiens. Ils furent extrômementsurprisque des infidèles les secourussent contre d'autres infidèles; mais c'étaient appare mment des Turcs qui, depuis peu, s'étaient rendus maîtres du pays. Sitôt que les Arabes apprirent qu'ils marchaient contre eux ils quittèrent les chrétiens et ne songèrent qu'à se sauver eux-mêmes en fuyant chacun de leur côté. Le gouverneur de Ramla arriva, et, s'étant fait représenter les prisonniers arabes, il fit aux chrétiens de grands remercîments d'à-
[De 10S4 à 1073
voir si bien combattu contre ces voleurs, qui ravageaient impunément le pays depuis plusieursannées, et les fit garder pour les mener au roi son maître. Ensuite, ayant reçu des chrétiens l'argent dont ils étaient convenus, il les mena chez lui et leur donna une escorte pour les conduire jusqu'à Jérusalem.
Ils y furent reçus par le patriarche Sophrone, qui était un vieillard vénérable, et conduits en procession à l'église du Saint- Sépulcre, au bruit des cymbales et avec un grand luminaire, accompagnés des Syriens et des Latins. On les mena de même à tous les autres lieux saints de la ville ; ils virent avec douleur les églises que le calife fatimite Hakem avait ruinées, et ils donnèrent des sommes considérables pour les rétablir. Cette réception cordiale de part et d'autre montre bien que le patriarche et l'Éghse de Jérusalem, ainsi que les chrétiens de Syrie, étaient unis à l'Église romaine. Les pèlerins auraient bien voulu voir le reste de la Terre-Sainte et se baigner dans le Jourdain ; mais les voleurs arabes tenaient tous les chemins et ne permettaient pas de s'éloigner de Jérusalem. Ils s'embarquèrent donc sur une Hotte de vaisseaux génois qui étaient arrivés au printemps, et qui, après avoir débité leurs marchandises dans les villes maritimes, avaient aussi évité les saints lieux. Ils abordèrent à Rrindes, s'arrêtèrent à Rome pour visiter les églises, 'puis retournèrent chacun chez eux
Quelques-uns passèrent par la Hongrie, entre autres Gnnther, évèque de Bamberg, qui y mourut la même année (1065), et saint Altman, chapelain de l'empereur, qui y reçut la nouvelle de son élection à l'évêché de Passau. Saint Altman était né en Saxe de parents nobles; après avoir étudié les arts libéraux, la philosophie et la théologie, il fut chanoine de l'Église de Paderborn et choisi pour en gouverner les écoles, comme il fit pendant plusieurs années. Sa réputation l'ayant fait connaître à la cour, il fut prévôt du chapitre d'Aix-la-Chapellc et servit dans le palais près de l'empereur Henri le Noir. Après la mort de ce prince il ne servit pas moins utilement l'impératrice Agnès, sa veuve, dans
< Lumb., un II. lUU'i et 1UC6.
les troubles qui agitèrent l'Allemagne. Depuis qu'il fut parti pour le pèlerinage de la Terre-Sainte, Engelbert, évêque de Passau, mourut, et l'inipératrice Agnès, du consentement des grands, nomma saint Altman pour lui succéder. Le clergé et le peuple y applaudirent, et ce choix fut généralement approuvé. On envoya donc au-devant de lui jusqu'en Hongrie des personnes considérables lui porter l'anneau et le bâton pastoral, et peu de temps après il fut sacré par saint Guebhard, archevêque de Salzbourg, son ancien ami.
Saint Guebhard était issu d'une noble famille de Souabe. Il avait étudié à Paris avec saint Altman et s'y était distingué bien plus encore parla noblesse de ses moeurs que par celle de sa naissance. Il fut ordonné prêtre, l'an 10S5, par Baudouin, archevêque de Salzbourg. L'empereur Henri III en fit son archichapelain. A la mort de ce prince il tenait le premier rang à la cour; mais son cœur n'en était pas moins pour Dieu et son service. L'an 1060, à la mort de Baudouin, il fut élu unanimement archevêque de Salzbourg, intronisé et sacré par saint Adalbéron, évêque de Wurzbourg, son ami et son condisciple. Dix-huit mois après il reçut le pallium du Pape Alexandre II. En 1070, de l'autorité du même Pape, du consentement du roi et des évêques de la province, il érigea un siège épiscopal dans la Cariiithie et le iixa dans la ville de Gurck *. Saint Adalbéron, l'ami et le condisciple de saint Guebhard et de saint Altman, était né d'une illustre famille de Franconie, qui touchait à la famille royale. Sonpèrel'offrittout jeuneà Dieu dansl'église de Wurzbourg, où il succéda, l'an 1045, an saint évêque Brunon. Son père, ayant perdu sa femme et ses autres enfants, détruisit son château de Lambach et le remplaça par un monastère, où son fils saint Aldalbéron mit, en 1056, des religieux de Saint-Benoît*. Saint Adalbéron, comme évêque de Wurzhoni-fi, était en même temps duc de Franconie. Il ne déploya pas moins de sagesse pour le gouvernement temporel que pour le gouvernement spirituel. Nous le verrons, ainsi qv.e
' Actil SS. , 16 juin, in Append. nd 1. G. —^Acla SS., C oc'. Acia SS. Ord. S. Ucned., scct. G, pars 2.
do l'ère chr.l
ses saints amis, déployer en temps et lieu une constance héroïque pour la cause de Dieu et de son Église.
Un autre saint évêque illustrait alors l'Allemagne par ses vertus : c'était saintBennon, évêque de la Misnie et apôtre des Slaves. Il naquit des comtes de Saxe, à Hildesheim^ l'an 1010. Dès l'âge de cinq ans il fut mis entre les mains de saint Bernard, évêque de Ilildesheim, qui eut grand soin de son éducation et le plaça dans le monastère de Saint- Wichel, sous la direction du prieur. Le jeune Bennon fit des progrès rapides et dans la science et dans la piété. Après la mort du saint évêque, à laquelle il fut extrêmement sensible, il embrassa la vie monastique dans cette abbaye, du consentement de sa mère. Il y vécut d'une manière si édifiante que, l'abbé étant venu à mourir, il fut élu à sa place d'une voix unanime, quoique tout jeune encore. Saint Bennon quitta cette dignité au bout de trois mois pour pratiquer plus à son aise l'humilité et l'obéissance. L'empereur Henri le Noir, ayant appris sa bonne renommée, le tira du monastère de Hildesheim, avec la permission du Pape saint Léon IX, et le fit chanoine de Goslar et son chapelain. Il fut prévôt de Goslar à la place de son ami saint Annon, devenu archevêque de Cologne. Bennon occupa ce poste pendant dix-sept ans, et, quoiqu'il eût des revenus considérables, tant de ses biens propres que de son bénéfice, il continua de mener une vie simple, pauvre, mortifiée, comme il l'avait fait au couvent, n'employant ses richesses qu'au soulagement des pauvres et à l'entretien ou à l'embellissement des églises. L'an 1066, parles conseils de saint Annon, il fut élu évêque de Misnie ou Meissen, et sacré par Werner, archevêque de Magdebourg et frère de saint Annon. Bennon occupa ce siège pendant quarante ans et s'y montra toujours un pasteur selon le cœur de Dieu. Tous les ans il visitait son Église en entier, prêchant dans tous les lieux où il passait, distribuant aux pauvres d'abondantes aumônes, donnant des sommes considérables pour la réparation des églises et des monastères, réformant les superstitions et les abus, et rétablissant partout, autant qu'il le pouvait, les
usages de l'ancienne discipline là où ils s'étaient affaiblis ou altérés. Il donna aussi une attention particulière à la composition de son chapitre ; il avait soin de n'y admettre que des hommes d'une science reconnue et d'une vertu éprouvée ; aussi le clergé de sa cathédrale pouvait-il être proposé pour modèle à celui de tout le diocèse *.
Le Christianisme avait fait de grands progrès chez les Slaves qui habitaient au delà de l'Elbe, dans la partie septentrionale de la Saxe ; leur prince, saint Gothescalc, en avait converti une grande partie; mais en l'an 1065 il fut tué par les païens qu'il voulait encore convertir.il souffrit le martyre le 7 juin, dans la ville de Lenzin ou Lintz. Avec lui souffrit le prêtre Ippon, qui fut tué sur l'autel, et plusieurs autres, tant laïques que clercs, souffrirent divers supplices pour Jésus- Christ. Le moine Ansuer et plusieurs autres furent lapidés à Ratzebourg le 15 juillet, et, comme Ansuer craignait que le courage ne manquât à ses compagnons, il pria les païens de les lapider avant lui ; puis, s'étant mis à genoux, il pria pour ses persécuteurs et ses bourreaux.
On gardait cependant à Mecklembourg Jean, évêque écossais, qui était venu en Saxe huit ans auparavant, en 1057, et y avait été reçu humainement par l'archevêque Adalbert. Ce prélat l'envoya peu après chez les Slaves, auprès du prince Gothescalc, et, dans le séjourqu'il y fit, il baptisa plusieurs milliers de païens. L'évèque Jean, qui était un vénérable vieillard,fut premièrement frappé à coups de bâton, puis mené par dérision dans toutes les villes des Slaves, et, comme il demeurait ferme à confesser Jésus-Christ, on lui coupa les pieds et les mains, et enfin la tête. On jeta son corps dans la rue ; les païens portèrent sa tête au bout d'une pique en signe de victoire et l'immolèrent à leur dieu Radegast. Cela se passa le 10 novembre, àRethre, métropole des Slaves.
La veuve du prince Gothescalc, fille du roi de Danemark, ayant été trouvée à Mecklembourg avec d'autres femmes, fut dépouillée de ses vêtements et battue.Les païens ravagé-
« >4c/a SS., 16 juin.
[De 1054 à 1073
rent par le fer et par le feu toute la province de Hambourg, ruinèrent la ville de fond en comble et tronquèrent les croix en dérision du Sauveur. Ils détruisirent de même Sleswig, ville très-riche et très-peuplée. On disait que l'auteur de cette persécution était Plusson, qui avait épousé la sœur de Gothescalc, et qui, étant retourné chez lui, futaussi tué. Enfin les Slaves, par une conspiration générale, retournèrent au paganisme et tuèrent tous ceux qui demeurèrent chrétiens. C'était la troisième apostasie de cette nation ; car elle fut convertie à la foi premièrement par Charlemagne, ensuite par Otton, la troisième fois par saint Gothescalc. Quelques années après, le saint évêque Bennon de Misnie les ramena la plupart au Christianisme et par ses prédications et par ses miracles
Nous avons vu que l'antipape Cadalous avait été condamné et déposé par tous les évêques d'Allemagne et d'Italie en présence du roi Henri IV, l'an 1062, dans le concile d'Osbor, en Saxe. Cependant l'antipape se soutint encore quelque temps ; il attira même à son parti le duc Godefroi de Toscane, qui d'abord lui avait résisté vigoureusement et l'avait chassé de devant Rome. Saint Pierre Damien, l'ayant appris, lui écrivit, le pressant de reconnaître sa faute et de revenir à l'obéissance du Pape Alexandre. Il écrivit aussi à ce sujet au jeune roi Henri, se plaignant de ses ministres, qui semblaient tantôt reconnaître le vrai Pape, tantôt piendre le parti del'antipape. Il parle aussi des deux puissances, la royale et la sacerdotale : « Comme elles sont unies en Jésus-Christ, elles ont aussi une alliance mutuelle dans le peuple chrétien ; chacune a besoin de l'autre : le sacerdoce est protégé par la royauté, et la royauté appuyée parla sainteté du sacerdoce. Le roi porte l'épée pour s'opposer aux ennemis de l'Église; le Pontife veille et prie pour rendre Dieu propice au roi et au peuple. L'un doit terminer par la justice les aff;i ires terrestres; l'autre doit nourrir les peuples affamés de la doctrine céleste. L'un est établi pour réprimer les méchants par l'au^ torilé des lois ; l'autre a reçu les clefs pour
» Adam, nrem., 1, 4, c. 11, Acla SS., 7 juio. Vita S. ^qmon.^ le juin,
user ou de la sévérité des canons, ou de l'indulgence de l'Église. Écoutez Paul expliquant l'oftice du roi : « Il vous est le ministre de Dieu pour le bien ; si donc vous faites le mal craignez, parce que ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive ; car il est le ministre de Dieu pour punir celui qui fait le mal. » Si donc vous êtes le ministre de Dieu, pourquoi ne défendez-vous pas l'Église de Dieu? Pourquoi vous arme-t-on si vous ne combattez pas? Pourquoi vous ceint-on l'épée si vous ne
' résistez pas aux ennemis? Or vous portez eu vain le glaive tant que vous n'abattez pas les ennemis de Dieu ; vous n'êtes point le ministre de la vengeance contre celui qui fait le mal tant que vous ne vous élevez pas contre ceux qui violent et déshonorent l'Éghse. » Sur quoi il fait un portrait affreux de l'antipape Cadalous et rappelle au roi l'exemple et le zèle de son père pour l'honneur de l'Église
j romaine.
j « J'ai peut-être parlé trop durement à un j roi ; mais on doit lui déférer alors qu'il obéit . lui-même au Créateur ; autrement, quand un roi résiste aux commandements de Dieu, j c'est à bon droit qu'il est lui-même mé[)risé ' par ses sujets. Mais plût à Dieu que je fusse, moi, coupable d'insolence et de rébellion, et condamné à perdre la tête, pourvu que vous vengiez le Siège apostolique contre ses adversaires, pourvu que l'Église romaine récupère t par vous la dignité suprême qui lui appar- I tient! Si donc vous renversez Cadalous comme un autre Constantin un autre Ariiis, si vous vous efforcez de rendre la paix à l'Église pour laquelle Jésus-Christ est mort, que Dieu vous fasse monter bientôt de la royauté à la dignité impériale et triompher de tous vos ennemis ! Mais si vous dissimulez encore, mais si vous refusez encore d'abolir une erreur qui met le monde en péril, et le l'esté, je m'arrête, et je laisse aux lecteurs à tirer les conséquences*. o
Saint Pierre Damien écrivit aussi à l'archevêque Annon de Cologne, qu'il compare au grand-prêtre Joad faisant l'éducation et sauvant le royaume du jeune Joas ; il le prie d'achever l'ouvrage qu'il avait rommencé,
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et de procurer au plus tôt la tenue d'un concile universel pour réprimer l'insolence deCadalous et finir le schisme.
On savait à la cour de Goslar que les Romains étaient toujours mécontents de ce que le roi avait voulu faire Cadalous Pape sans les consulter, et ils semblaient disposés à se révolter pour ce sujet, La cour jugea à propos d'envoyer à Rome Annon, archevêque de Cologne. Il quitta donc les affaires d'Allemagne, entra en Lomhardie, traversa la Toscane et se rendit promptement à Rome. Le Pape le reçut avec beaucoup d'humanité, et l'archevêque lui dit avec douceur et modestie : a Frère Alexandre, comment avezvous reçu le pontificat sans l'ordre el le consentement du roi mon maître? car les rois sont depuis longtemps en possession incontestable de ce droit. » Et, commençant par les patrices et les empereurs, il nomma ceux par l'ordre et le consentement desquels plusieurs Papes étaient entrés dans le Saint- Siège. Mais l'archidiacre Hildebrand et les évêques-cardinaux dirent à l'archevêque de Cologne : « Soyez fermement persuadé que, selon les canons, les rois n'ont aucun droit à l'élection des Papes. » Et ils rapportèrent plusieurs décrets des saints Pères, entre autres celui du Pape Nicolas II, souscrit de cent treize évêques. Enfin, après plusieurs contestations, l'archevêque de Cologne demeura si bien convaincu, qu'il n'avait rien de raisonnable à opposer. Il reconnut donc le Pape Alexandre H, rejeta de nouveau Cadalous et retourna en Allemagne
Après son départ Cadalous vint à Rome une seconde fois en cachette, et, ayant gagné les capitaines et distrihué de l'argent aux soldats, il entra de nuit dans la cité Léonine et s'empara de l'église de Saint-Pierre. Le matin, le bruit s'en étant répandu dans Rome, le peuple accourut en foule à Saint- Pierre, ce qui épouvanta tellement les soldats qui étaient venus avec Cadalous qu'ils l'abandonnèrent tous et se cachèrent dans les caves et d'autres lieux. Alors Censius, fils du préfet, méchant homme, vint au secours de Cadalous, le reçut dans le château Saint-Ange
'fiarou, et Pagi, ad ann. lOG^.
et lui promit par serment de le défendre. Il y demeura deux ans, assiégé par les serviteurs du Pape Alexandre, et n'en sortit qu'en se rachetant de Censius moyennant trois cents livres d'argent. Il se retira, lui troisième, en cachette, parmi les pèlerins, pauvre et dépouillé de tout, et arriva au mont Bardon, puis au bourg de Barrète *.
En Allemagne Adalbert, archevêque de Brème, î'était attiré la principale autorité, et, pour l'a conserver, retenait en Saxe le roi j Henri, sans le laisser aller dans les autres I provinces, de peur qu'il ne fût plus maître j des affaires si ce jeune prince en communi- ' quait avec les autres seigneurs. Sigefroi, archevêque de Mayence, et Annon de Cologne, I avec plusieurs autres seigneurs affectionnés i au bien de l'empire, cherchaient les moyens i de s'affranchir de la tyrannie d'Adalbert. Enfin, après plusieurs assemblées particulières, ! ils convoquèrent une diète ou assemblée générale à Tribur, près de Mayence, et résolurent de déclarer au roi qu'il devait choisir de renoncer au royaume ou bien à l'amitié de l'archevêque de Brème C'était vers le commencement de l'année 4066. Le roi s'étant rendu à Tribur on lui fit cette proposition. Comme il reculait et ne savait quel parti prendre, l'archevêque de Brème lui conseilla de s'enfuir la nuit suivante et d'emporter son trésor pour se retirer à Goslar ou en I quelque autre lieu de sûreté; mais les seii gneurs, en ayant eu avis, prirent les armeà et firent la garde toute la nuit autour du lo' j gis du roi. Le matin ils étaient si animés I contre Adalbert qu'à peine le roi put-il les I empêcher de porter la main sur lui. Enfin il fut chassé honteusement de la cour avec ii^ns ceux de son parti, et le roi lui donna une escorte pour le conduire chez lui Ainsi le gouvernement revint aux évêques pour donne r tour à tour leurs conseils aux rois. C'est i c que rapporte le judicieux Lambert d'Ascluilfenbourg *.
Ou voit ici quelle était la constitution de la Confédération germanique. Ceux qui en avaient élu le chef ou le roi pouvaient le réprimander et le déposer, même sans con-
» Baron, et Pagi, — *Larab., anp. JOÇe»
sLiIter le Pape, lorsqu'il venait à gouverner mal. Leur grand tort était d'avoir élu un enfant, qui, bien loin de pouvoir gouverner les autres, ne savait pas se gouverner luimême. Toute l'Allemagne, et par contrecoup toute l'Église, eut à en pâtir.
Le roi Henri célébra à Utrecht la fête de Pâques, qui, cette année 1066, était le 16 avril. Le samedi saint, Él)erard de Trêves, ayant officié, mourut dans la sac 'Slie, encore revêtu des ornements. Annon de Cologne fit donner ce siège à son neveu Conrad, prévôt de son Église; mais le clergé et le peuple de Trêves furent extrêmement irrités de n'avoir point eu de part à ce choix et s'exhortaient l'un l'autre à effacer cet affront par quelque exemple mémorable. Le comte Diétrich, alors majordome de l'Église de Trêves, était un jeune homme féroce et par son tempérament, et par la chaleur de l'âge. Le jour où le nouvel archevêque devait entrer dans la ville il alla au-devant avec des troupes nombreuses, et, comme le prélat sortait de son logis, il se jeta sur lui, tua le peu de gens qui voulurent résister, mit en fuite les autres, pilla les richesses qu'il avait apportées, qui étaient grandes, et le prit luimême. Après l'avoir gardé longtemps en prison il le livra à quatre chevaliers pour le faire mourir; ils le jetèrent par trois fois du haut d'un rocher dans un précipice, mais il ne se rompit qu'un bras. Un d'eux lui demanda pardon ; un autre, voulant lui couper la tête, lui abattit seulement la mâchoire. Enfin il mourut entre leurs mains le premier jour de juin 1066 Ou le regarda comme un martyr, et on rapporta qu'il se faisait des miracles à son tombeau. Uton lui succéda dans le siège de Trêves par l'élection unanime du clergé et du peuple. Il était de la haute Allemagne, fils du comte Éberard et d'Ide, fondateurs du monastère de Schaffliouse, dont la ville de ce nom a tiré son origine. Éberard et Ide embrassèrent l'un et l'autre la vie monastique et moururent en réputation de sainteté.
La même année Reinher, évôque de Misnie ou Meissen, étant mort, Crafl, prévôt
Acta SS., !«' juin
de Goslar, lui succéda. Ayant reçu cette dignité, il revint à Goslar, et, après dîner, s'enferma dans sa chambre, comme voulant se reposer. Là était son trésor, qu'il aimait passionnément et qu'il y avait enterré sans que persotme en sût rien. Ses valets de chambre, ayant attendu jusqu'au soir et s'étonnaiit qu'il dormît si longtemps, contre sa coutume, frappèrent à sa porte, et enfin, voyant qu'il ne répondait point, l'enfoncèrent. Ils le trouvèrent mort, la tête cassée et le visage noir, couché sur son trésor. Il eut pour successeur, dans l'évêché de Jlisnie, saint Bennon, que nousavons déjà apprisà connaître'.
L'année suivante (1067) Annon de Cologne fit un second voyage à Rome et pria le Pape Alexandre de vouloir bien célébrer un concile en Lombardie pour y montrer la justice de son élection et terminer complètement le schisme. Le Pape prétendait que cette proposition était nouvelle et contraire à sa dignité; toutefois, considérant le malheur du temps, il convoqua le concile à Mantoue. Il voulut que saint Pierre Damien y assistât, et, pour cet effet, il lui ordonna de venir à Rome ; mais Pierre, déjà vieux et attaché à son désert de Fontavellane, s'en excusa et promit seulement d'aller à Mantoue. Sa lettre porte en tête : « Au Père et au Fils, au Pape et àTarchidiacre, Pierre, pécheur et moine, d Cet archidiacre était le cardinal Hildebrand, avec qui saint Pierre Damien était uni de l'amitié la plus intime et la plus tendre. Ils n'avaient tous deux qu'une pensée et qu'un désir: la gloire de Dieu et de son Église. Cependant ils n'étaient pas toujours d'accord en tout. Saint Damien, appelé malgré lui à la dignité de cardinal-évêque d'Ostie, ne demandait qu'à y renoncer et à l etourner simple moine dans son désert. Sou saint ami Hildebrand, pour le bien de l'Église universelle, s'y opposait de toutes ses forces et lui en faisait même des reproches. De là les altercations et les plaintes amicales qui éclatent dans plusieurs lettres de Pierre Damien, particulièrement dans la suivante. « J'admire, vénérable frère, pourquoi votre sainte âme ne peut s'adoucir à mon égard
> Lambert.
de l'ère chr.]
par aucune occasion, au point que, surtout quand je suis absent, vous ne profériez pas une parole sur mon compte qui paraisse tenir de la charité; mais chaque fois qu'on m'adresse un message, ou qu'il est question de moi en votre présence, aussitôt on rebute le nom de ma petitesse, on en conspue la renommée, on en tourne la légèreté en dérision; l'on débite de tels propos sur mon compte que c'est une faille amusante pour mes ennemis et une douloureuse confusion pour moi. Cependant, depuis que je suis enciiaîné à l'Église romaine, puissé-je avoir obéi à Dieu et à Pierre avec le môme empressement qu'à vos entreprises et à vos efforts ! Dans tous vos combats et dans toutes vos victoires je me suis précipité dans la mêlée, non comme votre compagnon d'armes ou votre suivant, mais comme la foudre. Quel combat avez-vous jamais entrepris que je n'en fusse aussitôt et l'avocat et le juge ? Je n'y suivais d'autre autorité des canons que le seul arbitre de votre volonté; votre seule volonté était pour moi l'autorité des canons. Et je n'ai jamais jugé comme il me semblait, mais comme il vous plaisait. De plus, dans quelle bénédiction votre nom a été sur mes lèvres, demandez-le au seigneur de Cluny, qui ne vous est pas inconnu.» C'étaitle saint abbé Hugues. « Disputant un jour avec lui sur votre compte : « Il ne sait pas, dit-il, que vous l'aimez avec cette tendresse ; certainement, s'il le savait, il ressentirait pour vous un amour incomparable. » Mais pourquoi prolonger une lettre que je n'espère pas que vous lisiez ; en vérité, il n'y a homme vivant à qui j'écrivisse plus volontiers si vous daigniez y jeter un regard ; mais, comme je n'ai pas cet espoir, voyez combien mon style est correct et limé, quelles fleurs de langage y brillent, quelle urbanité de diction. Mais, que vous le voyiez ou ne le voyiez pas, je vous rends par ces lettres l'épiscopat que vous m'avez donné, et je me dépouille de tous les droits que je paraissais y avoir »
Comme le cardinal Hildebrand s'opposait toujours à sa démission, Pierre Damien l'ap-
*/■. t.enist. 8.
pelait, par une amicale ironie, mon saint Satan, c'est-à-dire moJi saint adversaire. « Je prie humblement mon saint Satan, dit-il dans ladite lettre au Pape et à rarchidiact o, de ne pas tant sévir contre moi. Que sa vénérable superbe ne m'atterre point par de si longs fouets, mais qu'elle s'adoucisse enfin à l'égard de son serviteur, ne fût-ce que par satiété ; car mes épaules livides commencent à défaillir, mon dos sillonné de coups ne peut plus résister. Enfin je suis à bout, et je m'en vais. Maisjem'arrôteencore ; j'espère encore la miséricorde, quoique tardive. » Saint Damien remarque que, dans la lettre qu'il avait reçue, il y avait des choses sévères et dos choses douces : la sévérité iU'atti ibue à Hildebrand, la douceur au Pape ; puis ilse compare lui-même plaisamment au voyageur de la fable, à qui la bise et le soleil avaient parié de faire ôter son manteau, et conclut que plus fait douceur que violence ^
Le temps marqué pour le concile de Mantoue étant venu, le Pape Alexandre se mit en route avec les évêques et les cardinaux; il passa par Milan, y fit plusieurs ordonnances sur l'état du clergé et du peuple, et mil au nombre des martyrs le bienheureux Ariald, misa mort l'année précédente. Le Pape était accompagné, àMantoue, de l'archevêque Aiinon de Cologne et du duc Godefroi de Toscane, qui avait profité des remontrances de saint Pierre Damien. Tous les évêques de Lombardie s'y trouvèrent, hors Cadalous, quoique l'archevêque de Cologne lui eût ordonné d'y venir. Dans ce concile le Pape Alexandre se purgea par serment de la simonie dont il était accusé, et prouva par de si bonnes raisons la validité de son élection qu'il se réconcilia les évêques de Lombardie qui lui avaient été opposés. Au contraire Cadalous fut condamné tout d'une voix comme simoniaque. Suivant deux anciens auteurs d'Italie, naturellement mieux instruits de ces particularités que les écrivains d'Allemagne, le malheureux antipape eut le bonheur de se reconnaître avant sa mort, de demander l'absolution au Pape véritable et de l'obtenir en promettant une digne satisfaction ^
» L. \,epist. 16. Baron., ami. lOui.u. 40. Pagj vin. 10G4, n. 4.
Le schisme de l'Église se termina ainsi heureusement l'an 1067. Mais une autre source de malheurs, et pour l'Église et pour l'empire, commençait à déborder. Le roi d'Allemagne, Henri, quatrième du nom, à l'âge de dix-huit ans, était déjà un des plus méchants de tous les hommes. Il avait deux ou troisconcubines à la fois, et, de plus,quand il entendait parler de la beauté de quelque fille ou de quelque jeune femme, si on ne pouvait la séduii e il se la faisait amener par violence. Quelquefois il allait lui-même les chercher la nuit, et il exposa sa vie en de pareilles occasions. Dès l'année 1066 il avait épousé Berthe, fille d'Ollion, marquis d'Italie, étant à peine âgée de quinze ans; mais, comme il l'avait épousée par le conseil des seigneurs et non par son choix, il ne l'aima jamais et chercha toujours à s'en séparer. Pour en avoir un prétexte il la fit tenter par un de ses confidents, et la reine, feignant d'y consentir, prit le roi lui-même et le maltraita de sorte qu'il en fut un mois au lit. Après avoir abusé des femmes nobles il les faisait épouser à ses valets. Ces crimes l'engagèrent à plusieurs homicides pour se défaire des maris dont les femmes lui plaisaient. Il devint cruel, même envers ses plus intimes confidents ; les complices de ses crimes lui devenaient suspectS;, et il suffisait, pour les perdre, qu'ils témoignassent d'une parole ou d'un geste désapprouver ses desseins. Aussi personne n'osait-il lui donner de conseil qui ne lui fût agréable. Il savait cachersa colère, faire périr les genslorsqu'ils s'en défiaient le moins et feindre d'être aflligé de leur mort jusqu'à l épandre des larmes *. Il donnait les évêchés à ceux qui lui donnaient le plus d'argent ou qui savaient le mieux flatter ses vices, et, apiès avoir ainsi vendu un évêché, si un autre lui en donnait plusou louait plus ses crimes, il faisait déposer le premier comme simoniaque et ordonner l'autre à sa place ; d'où il arrivait (|ue plusieurs villesavaient deux évêqucs àla fois, tous deux indignes. Tel était le roi Ileni i ; la suite de l'histoire le fera encore mieux connaître.
» Bruno, de Bello Saxon, Cliron . Magd,
VERSELLE [DeiOôiàiuTs
En 1069 il tint une diète à Worms, après la Pentecôte, où il découvrit en secret à Sigefroi, archevêque de Mayence, le dessein qu'il avait de quitter la reine, son épouse, le priant instamment de lui aider, et lui promettant, s'il le faisait réussir, de lui être entièrement soumis et d'cbliger les Thuriiigiens, même par les armes, s'il en était besoin,àluipayerlesdîmes, chose que le prélat avait fort à cœur. Après donc que celui-ci eut, par une criminelle avarice, consenti à la proposition criminelle du roi, et qu'ils se furent donné parole de part et d'autre, le roi déclara publiquement qu'il ne pouvait vivre avec la reine Berthe et qu'il ne voulait plus tromper le monde, comme il faisait depuis longtemps. « Ce n'est pas, ajouta-t-il, que j'aie aucun crime à lui reprocher; mais je ne sais par quelle fatalité ou quel jugement de Dieu je n'ai pu consommer mon mariage avec elle. C'est pourquoi jevous prie, au nom de Dieu, de me délivrer de ce malheureux engagement et de nous rendre la liberté de nous pourvoir ailleurs ; car, afin qu'on ne la croie pas déshonorée, je suis prêt à jurer que jel'ai gardée aussipureque jel'ai reçue. »
La proposition parut honteuse à tous les assistants et indigne de la majesté royale ; personne, toutefois, n'osait rejeter une affaire pour laquelle le roi avait tant d'ardeur, et l'archevêque de Mayence prenait le parti de ce prince autant qu'il le pouvait honnêtement. Ainsi, du consentement de tous, il indiqua un concile à Mayence pour la première semaine après la Saint-Michel. On envoya cependant la reine à Lauresheim, et le roi, peu de temps après, assembla des troupes poni marcher contre Dédi, marquis de Saxe, ( i les Thuringiens ligués avec lui. L'archevèque de Mayence prit cette occasion de sommer le roi de tenir sa parole touchant les dîmes ; mais les Thuringiens envoyèrent au roi des députés pour lui déclarer qu'ils ne prétendaient point favoriser la révolte, mais seulement maintenir leur ancienne liberté touchant les dîmes, et que, si l'archevêque entreprenait de les lever de force, ils se défendraient. En effet, sans agir contre le roi, ils insultèrent en toute occasion les troupes de l'archevêque, et le roi se contenta de leur
de l'ère chr.]
ordonner, pour la forme, de payer les dîmes, sans se mettre beaucoup en peine de l'exécution'.
Cependant l'arche-vêque de Mayence écrivit au Pape une lettre portant en substance : « Notre roi Henri a voulu depuis quelques jours quitter la reine qu'il a épousée légitimement et fait solennellement couronner, sans alléguer d'abord aucune cause de divorce. Surpris de cette nouveauté comme d'un prodige, nous lui avons résisté en face, de l'avis de tous les seigneurs qui se sont trouvés à la cour, et nous lui avons déclaré que, s'il ne nous exposait la cause de son divorce, nous le retrancherions de la communion de l'Église, supposé premièrement que vous le jugeassiez à propos. Il nous a dit, pour cause de séparation, qu'il ne pouvait consommer avec elle son mariage, et elle en est demeurée d'accord. Comme ce cas est rare dans les affaires ecclésiastiques, et presque inouï quant aux personnes royales, nous vous consultons comme l'oracle divin et nous prions Votre Sainteté de décider cette importante question. Nos frères qui se sont trouvés présents ont indiqué pour ce sujet un concile dans notre ville, où le roi et la reine doivent venir subir le jugement; mais nous avons résolu de ne k point faire sans votre autorité, et nous vous prions, si vous approuvez que nous terminions cette affaire dans un concile, d'envoyer de votre part des personnes capables, avec vos lettres, pour assister à l'examen et au jugement*. »
Le Pape envoya en effet saint Pierre Damien comme son légat, qui se rendit à Mayence avant le jour marqué. Le roi apprit en chemin que le légat l'y attendait, et qu'il devait lui défendre de faire le divorce et menacer l'archevêque de Mayence, de la part du Pape, pour avoir promis d'autoriser une séparation si criminelle. Il faut croire que le Pape ou le légat avait appris d'ailleurs que la conduite de l'archevêque n'était pas conforme à sa lettre. Le roi, consterné de se voir enlever des mains ce qu'il désirait depuis si longtemps, voulait retourner en Saxe, et à peine ses confidents purent-ils lui persuader
» Bruno, de Bello Saxon, Chron, Magd. — * Labbe, t. 9, p. 1200,
de ne pasfrustrer l'attente des seigneurs qu'il avait assemblés à Mayence en très-f;iand nombre. Il s'en alla à Francfort et demanda l'assemblée.
Saint Pierre Damien exposa les ordres du Pape, dont-il était chargé, et dit que l'entreprise de Henri était très-mauvaise et indigne non-seulement d'un roi, mais d'un chrétien; que, s'il n'était pas touché des lois et des canons, il épargnât au moins sa réputation et le scandale qu'il causerait en donnant au peuple un si pernicieux exemple d'un crime qu'il devait punir lui-même ; enfin que, s'il n'écoutait pas ses conseils, le Pape serait obligé d'employer contre lui la sévérité des canons, et que jamais il ne couronnerait empereur un prince qui aurait si honteusement trahi la religion.
Tous les seigneurs s'élevèrent alors contre le roi, disant que le Pape avait raison, et le priant, au nom de Dieu, de ne pas ternir sa gloire par une action si honteuse et de ne pas donner aux parents de la reine, qui étaient puissants, un tel sujet de révolte. Le roi, accablé plutôt que touché de ces raisons, dit: a Si vous l'avez résolu si opiniâtrément je me ferai violence, et je porterai comme je pourrai ce fardeau dont je ne puis me décharger. » Ainsi, plus aigri contre la reine par l'effort qu'on avait fait pour les réunir, il consentit qu'on la rappelât ; mais, pour éviter même sa vue, il s'en retourna promptementen Saxe, ayant au plus vingt chevaliers à sa suite. La l eine le suivit à petites journées avec le reste de la cour et les ornements impériaux. Quand elle fut arrivée à Goslar à peine put-on persuader au roi d'aller au-devant d'elle. Il la reçut assez honnêtement, mais il revint bientôt à sa froideur, et, ne se pouvant défaire de la reine, il résolut de la garder comme si elle n'était pas sa femme'.
Quant à la mère du roi, l'impératrice Agnès, voyant qu'on lui avait ôté la conduite du roi son fils, elle se retira chez elle dès l'année 1062, résolue de passer le reste de ses jours en personne privée, et quelque temps aprèselle renonça au monde etvintà Rome, où elle se mit sous laconduite dePierre Damien,
1 Lambert, ana. 10G9,
comme on le voit par plusieurs lettres de ce saint évêque, entre autres par un de ses opuscules. Il y raconte qu'étant venue à Saint- Pierre elle le fit asseoir devant l'autel et lui (it sa confession générale depuis l'âge de cinq ans, s'accusant exactement de tous les mouvements de sensualité, de toutes les pensées et des paroles superflues dont elle put se souvenir, et accomi)agnant sa confession de gémissements et de larmes. A quoi il ajoute qu'il ne lui imposa d'autre pénitence que de continuer la vie humble, austère et mortifiée qu'elle avait embrassée, et qui édifiait toute l'Église. En effet ses jeûnes et ses veilles semblaient excéder les forces ordinaires de la nature ; ses habits étaient très-pauvres, ses aumônesimmenses, ses prières continuelles'.
L'année 1070, Sigefroi, archevêque de Mayence, Annon, archevêque de Cologne, et Herman,évêquedeBamberg,allèrenlàRome, où le Pape Alexandre les avait appelés. L'évêque de Bamberg était accuséd'avoir usurpé ce siège par simonie; mais, par les riches présents qu'il fit au Pape, il l'adoucit de telle sorte que non-seulement il n'eut point d'égard à l'accusation, mais qu'il lui doima le pallium et d'autres honneurs archiépiscopaux. L'archevêque de Mayence voulut renoncer à sa dignité; mais le Pape et ceux qui étaient présents l'en détournèrent, quoique avec bien de la peine. Les trois évèques allemands furent sévèrementréprimandés de ce qu'ils vendaient les ordres sacrés, communiquaient sans scrupule avec ceux qui les achetaient et leur imposaient les mains. Enfin, après leur avoir fait faire serment de n'en plus user de même à l'avenir, on les renvoya en paix*.
Rumold, évêque de Constance, étant mort dès la tin de l'an 1069, le roi Henrilui donna pour successeur Charles, chanoine de Magdei)Ourg, qui d'abord fut bien reçu parle clergé de Constance ; mais, dans la suite, comme, avant même d'être sacré, il gouvernait par caprice plutôt que par raison, son clergé irrité se sépara de sa communion, sur ce que l'on disait qu'il avait obtenu l'évcché par simonie et détourné furtivement la plus
'• L.. /, episl. G, 7, 8, OjjUiC. iG. — * Liimln'i t, unii.
IVERSELLE (Dei054àio73
grande partie des trésors de l'Église. Ces accusations ayant été portées à Rome, où Sigefroi de Mayence était encore, le Pape lui défendit de vive voix de sacrer Charles évêque de Constance jusqu'à ce qu'il se fût justifié ; et comme Charles faisait de grandes instances auprès du Pape pour être sacré, et que le clergé de Constance continuait de s'y opposer vivement, le Pape réitéra par écrit la défense de l'archevêque de passer outre, et lui ordonna d'assembler un concile auquel il inviterait l'archevêque de Cologne pour examiner et terminer cette affaire. L'archevêque de Mayence indiqua le concile pour le mois d'août 1071 . Le roi,(|ui voulait soutenir Cliai les, en prit de l'indignation; il envoya souvent à l'archevêque des ordres de le sacrer. L'archevêque tint ferme, disant que déjà l'année précédente il avait été terriblement réprimandé parle Pape pour une cause semblable, jus(ju'à être sur le point de perdre sa dignité, et qu'il venait encore de recevoir du Siège apostolique des lettres qui lui défendaient de le sacrer avant un jugement préalable. Le roi empêcha la tenue du concile par le commandement qu'il fit auxévêques de le suivre à la guerre, et il voulut envoyer Charles à Rome pour le faire sacrer par le Pape. L'archevêque de Mayence écrivit au Pape de n'en rien faire, pour ne pas donner au roi sujetde croire qu'il n'avait refusé de le sacrer que par animosité. «Mais, ajoutait-il. si vous le trouvez innocent, renvoyez-le-moi pour le sacrer selon les canons*.»
En effet l'archevêque ouvrit le concile le jour de l'Assomption. Il s'y trouva douze évêques, entre autres saint Guebliard de Salzbourg. Le premier jour on ne fit qu'entamer la matière avant la célébration de l'office. Le lendemain cha(iue évè(iue proposa les difficultés qu'il trouvait dans son diocèse, et ou termina plusieurs affaires particulières. On commençaaussi à examiner celle de l'évêquc de Constance ; mais le roi la (it remettre au lendemain, car il était à Mayence et envoyait des messages aux évêqueS pour les intimider et empêcher le jugement de cette alTairo C'est ce qui fil que les deux premières sCan ces se passèrent sans rien conclure.
» Laiiib., ann, 1069 et «OTl.Labbc, t. i), p. iUS.
de rèreclir.l
Le troisième jour les évêqiies allèrent trouver le roi et lui représentèrent avec zèle l'intérêt qu'il avait Ini-niême à faire observer les canons pour le salut de son âme et pour la paix de l'Église et de l'État. Il les écouta plus tranquillement que ne le permettaient son naturel violent et son âge, car il n'avait que vingt ans. Il soutint qu'il avait donné gratuitement à Charles l'évêché de Constance et n'avaitfaitaveclui aucune convention. «Mais, ajoula-t-il, si quelqu'un des domestiques a l'ait avec lui quelque traité pour le servir en cette rencontre, ce n'est pas à moi de l'en accuser ou de l'en justifier ; c'est son affaire. » Après avoir ainsi parlé aux évèques il vint avec eux au concile ; on y fit entrer Charles et les clercs de Constance. Leur chef présenta nn Mémoire contenant les causes d'opposition au sacre de Charles, savoir la simonie et la déprédation des biens de l'Église. Us préseiitèt entaussi les noms elles qualités des témoins par lesquels ils offraient de prouver chacun des chefs d'accusation.
Charles proposait contre eux divers reprocheset protcstaitde son innocence; le roi prenaitson parti et s'efforçaitde le justifier, ou du moins d'affaiblir l'accusation par des discours artificieux. On disputa si longtemps sur le nombre et la qualité des accusateurs et des témoins, et sur les reproches de l'accusé, que la séance dura bien avant dans la nuit, et on fut obligé de la terminer sans rien conclure; mais le lendemain Charles, qui pendant la nuit avait fait de sérieuses réflexions, remit l'anneau et le bâton pastoral entre les mains du roi, disant que, selon les décrets du Pape Célestin.ilne voulait point être évêque de ceux qui ne voulaient point de lui. Les Pères du concile rendirent grâces à Dieu de les avoir tirés de cet emharras d'une manière si peu attendue; ils décidèrent que les actes de ce concile seraient gardés dans les archives de l'Église de Mayence, et que l'on en rendrait compte au Pape pour lui en, demander la confirmation. Charles, étant retourné dans le diocèse de Magdebourg d'où il avait été tiré, y mourut quatre mois après'.
Henri, archevêque de Ravenne, avait été
>Lanib.,ann. 1009 et 1071. Lgbbe, t. 9, p. 120S.
impliqué dans le schisme de Cadalous ; au lieu de reconnaître sa faute comme les autres il y persista, du moins quelque temps, et fut excommunié par le Pape. Il ne laissa pas d'exercer ses fonctions et de lancer des excommunications que le Pape déclara nulles.
Comme son peuple lui demeurait attaché il avait encouru l'excommunication lui-môme.
Saint Pierre Damien en avait écrit au Pape, le priant d'exécuter la résolution qu'il avait prised'absoudre ce prélat, etlui représentant qu'il n'était pas raisonnable de laisser périr, pour la faute d'un seul, une si grande multitude de personnes rachetées par le sang de Jésus-Christ. Toutefois l'archevêque mourut le premier jour de janvier 1070, sans avoir été absous, et, quelque temps après, le Pape Alexandre envoya Pierre Damien à Ravenne avec pouvoir de lever l'excommunication dont le peuple était encore chargé, jugeant que personne n'était plus propre à cette fonction que Pierre, tant pour l'autorité qu'il avait par lui-même que parce qu'il était enfant de cette Eglise. Rien qu'il tût accablé de vieillesse il accepta volontiers celte commission. Les habitants de Ravenne le reçurent avec une joie extrême ; ils remerciaient Dieu et le Pape de leur avoir envoyé un tel homme. Tous ayant humblement accepté la pénitence que leur faute méritait, leur saint compatriote leur donna l'absolution.
Eu retournant à Rome le saint vieillard logea la première journée à Faenza, au monastère de Notre-Dame, hors de la porte. La fièvre l'y prit ; elle augmenta de jour en jour, et vers le minuit du huitième il fit réciter autour de son lit, parles moines qui l'accompagnaient, les nocturnes et les matines ou laudes de la Chaire de saint Pierre, qui se rencontrait ce jour-là. Peu de temps après qu'ils eurent achevé il rendit l'esprit, le 22 février 1072. Ilconvenait qu'un si zélé défenseurde la Chaire de saint Pierre rendîtle dernier soupir le jour de sa fête. Il fut enterré, avec un grand concours de peuple, dans l'église du même monastère. Honoré dès iors comme saint dans l'Église de Faenza, son culte a été étendu de nos jours à îi'Église universelle, comme docteur *.
« ActaSS., 22févr.
[De 1054 à 1073
Les écrits de saint Pierre Damien, recueillis en quatre volumes reliés en un, méritent l'attention des lecteurs par la variété des matières qui y sont traitées, par quantité de remarques importantessur le dogme, sur la morale,surladisciplineecclésiastiqueetmonastique et sur l'histoire de l'Église, et par la façon pleine de noblesse, de facilité et d'agrément, dont il accompagne tout ce qu'il dit. Son style a le mérite de la précision et de la clarté, et, quoique semé de figures, il n'est point embarrassé. On voit dans ses lettres un génie fin, délicat, né pour les affaires. Il parle aux grands avec liberté, mais toujours avec politesse et circonspection. Vif dansses invectives contre les désordres, il ménage les coupables pour les détourner plus aisément du vice ; mais la pudeur a peine à supporter les peintures qu'il fait de ces désordres. Il paraît trop crédule à l'égard d'un grand nombre devisions et d'histoires rapportées dans ses ouvrages ; néanmoins il y en a plusieurs si bien constatées qu'il serait déraisonnable de les révoquer en doute. Il y a du tour et de l'art dans ses poésies, de l'élégance dans ses discours, et dans tous ses écrits on remarque un esprit cultivé et instruit des sciences divines et humaines *.
Le cardinal Maï a retrouvé de saint Pierre Damien une excellente exposition du canon de la messe. On ylit : « Lors donc que le prêtre prononce ces paroles du Christ : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, le pain et le vin sont convertis en la chair et au sang, par cette vertu du Verbe par laquelle le Verbe a été fait chair et a habité parmi nous; par laquelle il a dit, et toutes choses ont été faites ; par laquelle il a changé une femme en statue, par laquelle il a changé une verge en serpent, par laquelle il a changé des fontaines en sang, par laquelle il a changé l'eau en vin. Car, si la parole d'Hélie a pu faire descendre le feu du ciel, la parole du Christ ne pourra-t-elle point changer le pain en chair? Qui osera le penser de Celui à qui rien n'est impossible, par qui ont été faites toutes choses, et sans qui rien n'a été fait ? Certainement créer ce qui n'est pas est plus que de
« Ceillier, t. 20.
changer ce qui est; créer de rien ce qui n'est point est beaucoup plus que de transmuter une chose qui est en une autre. Si quelqu'un dit : « Je suis complètement certain de ce qu'il peut, mais je ne suis pas certain de ce qu'il veut,)) qu'il écoute le Christ, bénissant le pain et disant : Ceci est mon corps. C'est la vérité même qui le dit; c'est donc absolument vrai. Il dit encore ailleurs : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang vous n'aurez point la vie en vous. » Et, pour plus grande expression de la vérité, il ajoute : « Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang un breuvage, e Moi donc qui désire avoir la vie éternelle, je mange vraiment la chair du Christ, et je bois vraiment son sang, cette chair qu'il a prise de la Vierge et ce sang qu'il a répandu sur la croix. Et comme la veuve de Sarepta mangeait chaque jour sans que la farine de son vase diminuât, non plus que l'huile de son huiher, ainsi l'Église entière prend chaque jour et ne consume jamais le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« Nous ne pouvons sortir de l'Égypte si ce n'est en célébrant la Pàque ; pour être donc protégés contre l'ange exterminateur mangeons l'Agneau. Mais combien de fois ? Augustin dit de le faire chaque jour ; je ne le loue ni ne le blâme. Nous lisons deZachée et du centurion : « L'un reçut Jésus-Christ dans sa maison avec joie ; » l'autre dit : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit. » L'un ne se préféra point à l'autre. Que chacun fasse ce qu'ii croit pieux de faire. J'exhorte cependant à communier tous les dimanches, si toutefois l'âme n'est point dans l'affection de pécher »
Adalbert, archevêque de Brème, avait repris le premier rang à la cour du roi Henri, et, triomphant de ses concurrents, qui l'avaient chassé quelques années auparavant, il possédait seul ce jeune prince et régnait presque avec lui, tant il avait su le gagner adroitement. Se sentant épuisé de vieillesse et de maladie, il employa tout l'art des médecins à combattre longtemps la mort, et mourut enfin vers la nii-carêmc, le 6
> Maï, Scriitt, velei:, t. G, p. 211-225.
de l'ère chr.l
mars 1072. Il avaitdegrandesqualitôs.bcaucoup de zèle pour l'accroissement de la religion, une libéralité sans bornes, une dévotion lendre, jusqu'à fondre en larmes en offrant le saint Sacrifice. On tenait qu'il avait gardé la virginité. Mais ces vertus étaient obscurcies par son ambition, sa passion de gouverner, sous prétexte du bien de l'Église et de l'État, sa dureté envers ses sujets, sa vanité et la créance qu'il donnait à ses flatteurs ; car ces défauts déshonorèrent principalement la fin de sa vie. Il mourut à Goslar, où était la cour, et fut rapporté à son église de Brème *.
Il eut toujours un grand soin de sa mission du Nord. Vers l'an 1062 Harold, roi de" Norwége, y exerçait une cruelle tyrannie. Il abattit plusieurs églises et fit mourir plusieurs chrétiens dans les supplices. Il était même adonné aux maléfices que le saint roi Olatis, son frère, avait travaillé à exterminer du pays avec tant de zèle qu'il lui en avait coûté la vie. Harold, loin d'être touché des miracles qui se faisaient à son tombeau, en enlevait les offrandes et les^distribuait à ses soldats. Adalbert, affligé de ces désordres, envoya des députés à Harold, avec des lettres où il lui en faisait des reproches, l'avertissant particulièrement qu'il ne devait pas tourner au profit des laïques les oblalions, ni faire venir des évêques d'Angleterre et de France, au mépris de sa juridiction, puisque c'était à lui de les ordonner, comme légat du Saint- Siège.
Harold, irrité de ces remontrances, renvoya avec mépris les députés d'Adalbert, disant qu'il ne reconnaissait en Norwége ni archevêque ni autre personne puissante que lui-même. L'archevêque Adalbert s'en plaignit au Pape Alexandre II, qui écrivit au roi Harold en ces termes : « Comme vous êtes encore peu instruit dans la foiet la discipline canonique, nous devrions, nous qui avons la charge de toute l'Église, vous donner de fréquents avertissements; mais, la longueur du chemin nous empêchant de le faire par nousmême, sachez que nous en avons donné la commission à Adalbert, archevêque de
* Adam. Brem., 1. 4, c 33, 36.
Brème, notre légat. Or il s'est plaint à nous, par ses lettres, que les évêques de vos provinces ne sont point sacrés ou se font sacrer pour de l'argent en Angleterre ou en France. C'est pourquoi nous vous admonestons, vous et vos évêques, de lui rendre la même obéissance qu'au Saint-Siège*. »
L'archevô(|ue Adalbert avait aussi irrité Suénon, roi de Danemark, en lui faisant de terribles reproches de ce qu'il avait épousé sa parente ; iU'availmême menacé d'excommunication ; enfin le roi, touché des lettres du Pape, répudia sa parente ; mais il prit plusieurs autres femmes et plusieurs concubines. L'archevêque songea depuis à rentrer dans les bonnes grâces de ce prince, espérant qu'il lui faciliterait l'exécution de ses desseins. Il vint donc à Sleswig, où, s'étant fait aimer par ses libéralités, il gagna le roi même par des présents et des festins, disputant de magnificence avec lui. Ils se donnèrent suivant la coutume des Barbares des repas tour à tour pendant huit jours, où l'on traita plusieurs affaires ecclésiastiques, et on prit des mesures pour la paix des chrétiens et la conversion des païens. L'archevêque revint chez lui plein de joie et persuada à l'empereur Henri 111 de faire venir en Saxe le roi de Danemark et de conclure avec lui une alliance perpétuelle, à la faveur de laquelle l'Église de Brème reçut de grands avantages, et la mission, chez les peuples du Nord, prit de grands accroissements. On voit par une lettre du Pape Alexandre II à ce roi Suénon que les rois de Danemark payaient un cens annuel au Saint-Siège *.
Adalbert, voyant dans les missions du Nord un nombre suffisant d'évêques, résolut de tenir pour la première fois un concile en Danemark, parce qu'il en trouva la commodité et qu'il y avait plusieurs abus à corriger dans ces nouvelles Églises. Les évêques vendaient l'ordination, les peuples ne voulaient pas payer les dîmes et s'abandonnaient aux excès de la bouche et aux femmt^s. Il convoqua donc ce concile à Sleswig, par l'autorité du Pape, dont il était légat, et avec le secours du roi de Danemark ; mais les évêques
' Epist. 2, Labbe, t. 9, p. i[6.—*Epist. 3, p. 116, Adam. Brem., I, 3, c. 13, 20.
HISTOIRE UNIVERSIELLE
[Oe 1054 à 1073
d'outre-mer se fîrentlongtemps attendre. On voit sur ce sujet une lettre du Pape Alexandre II à tous les évêques de Danemark'.
L'archevêque Adalbert en ordonna vingt en tout, dont il y en eut trois qui demeurèrent inutiles, ne cherchant que leurs intérêts. L'archevêque en avait toujours quelques-uns auprès de lui, quelquefois jusqu'à sept, et au moins trois de ses suffragants ou autres, car il ne pouvait être sans évêques. Il traitait ' avec grand honneur les légats du Pape et disait qu'il ne reconnaissait que deux maîtres, le Pape et le roi. Le Pape lui avait accordé le privilège d'être son vicaire en ces quarliers-là, lui et ses successeurs; d'établir des évêchés partout le Nord, même malgré les rois, dans tous les lieux où il jugerait à propos, et de choisir de sa chapelle ceux qu'il voudrait pour les ordonner évêques*.
Le successeur d'Adalbert futLiémar, jeune homme de grande espérance et très-bien instruit dans tous les arts libéraux. 11 était Bavarois et venu d'officiers du roi Henri, qui lui donna l'archevêché de Brème à la Pentecôte de la même année (1072). Il fut ordonné par ses suffragants, reçut le pallium du Pape Alexandre et tint le siège trente ans.
C'est à lui qu'Adam, chanoine de Brème, dédia son Histoire ecclésiastique ^ qui comprend les origines des Églises du Nord, et la suite des évêques de Brème et de Hambonrg depuis l'entrée de saint Viliehade en Saxe jusqu'à la mort de l'archevêque Adalbert, pendant près de trois cents ans. Adam vint à Brème en 1067 et rechercha curieusement ses antiquités dans ce qu'il trouva de mémoires écrits, dans les lettres des princes et des Papes et dans la tradition vivante des anciens. Celui qui l'instruisit le plus de vive voix fut Suénon, ce roi de Danemark dont il a été parlé. Ce prince était zélé pour la propagation de la foi et envoya de ses clercs prêcher en Suède, en Norwége et dans les îles. Il était lettré et libéral envers les élrangri-s. Adam, étant venu à Brème et ayant oui |)arler du mérite de ce prince, alla le trouver et en fut très-bien reçu ; ce fut de ses discours qu'il
» EptsI. 7, p. 1122. — s Adam. Brem., 1. 4, c. 44.
recueillit toute la partie de son Histoire qui regarde les Barbares. Suénon lui nomma quelques saints qui avaient été martyrisés de son temps en Suède et en Norwége : un étranger nommé Héric, qui, prêchant chez les Suédois les plus reculés, eut la tète tranchée ; un autre nommé Alfard, qui, après avoir mené longtemps une sainte vie en Norwége, fut tué par ses propres amis. Il se faisait beaucoup de miracles à leurs tombeaux. Cette Histoire d'Adam de Brème t es» pire une grande sincérité.
Il la termine par une description curieuse du Danemark, de la Suède, de la Norwége et des îles qui en dépendent, où il décrit ainsi l'idolâtrie des Suédois : a Leur temple le plus fameux est à Upsal; il est tout revêtu d'or, et on y révère les statues de trois dieux : au milieu est le trône du plus puissant, qu'ils nomment Thor ; des deux côtés sont les deux autres, Vodan et Fi iccon. Ils disent que Thor gouverne l'air, le tonnerre, la foudre, les vents, les pluies, les saisons, les fruits. Ils lui donnent un sceptre, et c'est comme le Jupiter des anciensRomains. Vodan est le dieu de la guerre, armé comme Mars. Friccon donne la paix elles plaisirs et est représenté sous la figure infâme de Priape. Ils adorent aussi des hommes qu'ils croient être devenus dieux par leurs belles actions. Ils célèbrent tous les neuf ans une fête solennelle, où tous sont obligés d'envoyer leurs offrandes à Upsal ; personne n'en est exempt ; les chrétiens mêmes sont contraints à se racheter de cette superstition. Dans cette fête on immole- neuf animaux mâles de toute espèce, et on en suspend les corps dans un bois proche du temple, dont tous les arbres passent pour sacrés. Un chrétien m'a dit y avoir vu jusqu'à soixante corps humains mêlés avec ceux des bêtes. »
Adalvai d, que l'archevêque Adalbert avait fait évêque de Sictone, ayant en peu de temps converti tous les habitants de cette ville et des environs, entreprit, avec Égirion, évêque de Scone, en Danemark, d'aller à Upsal et de s'exposer à toutes sortes de tourments pour faire abattre ou plutôt brûler ce temple, (lui était comme la capitale de l'idolâtrie du pays, espérant que sa ruine serait suivie de lacon-
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
version de toute la nation. Le roi de Suède, Stenijull, qui était très-pieux, ayant appris ce dessein des deux évôques, les en détourna prudemment, les assurant qu'ils seraient aussitôt condamnés à mort, qu'on le chasserait lui-même du royaume, comme y ayant introduit des malfaiteurs, et que ceux qui étaient alors chrétiens retourneraient au paganisme, comme il venait d'arriver chez les Slaves. Les deux évèques se rendirent à la remontrance du roi ; mais ils parcoururent toutes les villes de Gotliie, brisant les idoles et convertissant des milliers de païens.
Si le roi Suénon de Danemark, de qui A^lam apprit tant de faits iniporiants, avait su vaincre sa passion pour les femmes, il eût pu devenir un prince accompli. La généreuse docilité de son caractère parut dans la conjoncture suivante. Au milieu d'un festin qu'il donna aux grands il découvrit que quel • ques-uns d'entre eux avaient mal parlé de lui en secret ; il en fut tellement irrité qu'il les fittuerle lendemain matin, jour de la Circoncision, dans l'église cathédrale de Rotschild, dédiée à la Trnité. L'évêque Guillaume, de cette ville, ne témoigna à personne la douleur qu'il resseiUait de ce sacrilège et se prépara à officier pontificalement ; mais, quand on l'avertit que le roi venait à l'église, il n'alla point le recevoir, et, quand il voulut entrer, il l'arrêta avec sa crosse dont il lui appuya la pointe contre l'estomac, le traitant de bourreau qui venait de répandre le sang humain.
Les gardes du roi environnèrent le prélat l'épée à la main, voulant le tuer ; mais le roi les en empêcha, et, reconnaissant sa faute, retourna à son palais, où il ôta ses ornements royaux et prit un liabit de pénitent. Cependant l'évêque fit commencer la messe, et, comme il allait chanter Gloria in excelsis, on lui dit que le roi était à la porte en posture de suppliant. Il fit cesser le chant, et, s'étant avancé, il demanda au roi pourquoi il s'était mis en cet état. Le roi, prosterné, confessa son crime et en demanda pardon, promettant de réparer le scandale qu'il avait doinié. Le pontife leva aussitôt l'excommunication, releva le roi en l'embrassant, essuya ses larmes et lui ordnna d'aller reprendre son ha-
1 bit royal. Apiès lui avoir imposé sa pénitence il fit avancer' lo clergé pour le reci'voir en chantant et l'amena jusqu'à l'autel, où il continua la messe. Le peuple témoigna sa joie par de grands applaudissements.
Le troisième jour après, le roi vint encore à l'église en habit royal ; pendant la messe il monta à la tribune, et, ayant fait faire silence par un héraut, il confessa publiquement la grandeur de sa faute etdu scandale qu'il avait donné. Il loua l'indulgence de l'évêque, et déclara que, pour réparation du crime commis par son ordre, il donnait à l'église la moitié de la province de Stel'fen. Depuis ce temps le roi honora et aima l'évêque de plus en plus, et ils vécurent toujours dans une parfaite union
Après la mort d'Adalbert, archevêque de Brème, saint Annon , archevêque de Cologne, ' reprit en Allemagne la principale autorité ; car le roi Henri, étant venu à Utrecht célébrer la Pàque, qui était le 8 avril en 1072, y reçut de grandes plaintes des injustices qui se commettaient par tout son royaume, d^, l'oppresbion des innocents et des faibles, du pillage des églises etdes monastères. Touché de ces désordres ou fatigué des clameurs du peuple, il pria l'archevêque de Cologne de prendre sous lui le soin de l'État. Tous les seigneurs joignirent leurs instances à celles du roi ; mais l'archevêque résistalongtemps. Il se souvenait des mauvais traitements qu'il avait reçus, etd'ailleurs,étanttout occupé de Dieu, il avait peine à s'embarrasser d'affaires temporelles; il céda toutefois au bien public et au désir unanime du roi et des seigneurs. On s'aperçut bientôt de ce changement ; la violence fut réprimée, lajustice reprit le dessus, et le saint archevêque parut n'être pas moins digne de la royauté que du sacerdoce
Mais l'auteur principal des injustices et des troubles était le roi lui-même. Sur des accusations d'un courtisan subalterne, sans discussion et sans preuve, il avait condamné et dépouillé Otton, duc de Bavière. Il condamna et dépouilla de la même manière plusieurs autres seigneurs, sous prétexte de conspira-
' Saxo, 1. 11. — ^ Lambert.
[De 1054 à I0Î3
tion. Rodolphe, duc deSouabe, fut accusé à son tour et cité à comparaître au tribunal du roi. Instruit par l'exemple des autres qu'il n'y avait pas de justice à espérer, il refusa de venir et résolut de défendre son droit par la force plutôt que de se livrer à la merci de ses ennemis. Une guerre civile était à craindre. Pour la prévenir l'impératrice Agnès vintd'ItalieenAllemagne, accompagnéed'un grand nombre d'abbés et de moines. Arrivée à Worms, où le roi, son fils, était venu au-devant d'elle, elle fut assez heureuse pour le réconcilier avec le duc Rodolphe. Elle s'en retourna aussitôt, pour montrer que la charité avait été l'unique motif de son voyage
Saint Ilugues, abbé de Cluny, qui avait suivi l'impératrice, rendit à Robert, abbé de Reichenau, des lettres du Pape, par lesquelles il était déposé et excommunié, Robert était auparavant abbé à Bamberg, où, étant encore simple moine, il avait amassé des sommes immenses par des usures et d'autres gains isordides, en sorte qu'on le nommait l'Argen- Itier. Il soupirait après la mort des évèques et des abbés, et, comme il n'en mourait point assez tôt à son gré, outre les présents qu'il faisait secrètement aux favoris, il promit au roi cent livres d'or pour avoir l'abljaye de Fulde, en faisant chasser l'abbé Viderad. Quelques gens de bien résistèrent en face au roi et empêchèrent cette injustice. Ce fut cet abbé Robert, qui, par son exemple, décria le plus alors la profession monastique, et qui introduisit l'abus de mettre publiquement à la cour les abbayes à l'enchère ; on ne pouvait les mettre si haut qu'il ne se trouvât des moines qui en donnaient davantage.
L'abbaye de Reichenau ayant donc vaqué en 4071, Robert l'obtintcn comptant au trésor du roi mille livres d'argent pur ; mais, quand il vouluten prendre possession, l'avoué ou le défenseur laïque de Reichenau lui envoya dénoncer qu'il ne fût pas assez hardi pour entrer dans les terres du monastère, autrement qu'il irait au-devaiil à main armée. Robert, consterné de la perte de son argent et de sa dignité, car l'abbaye de Bamberg était donnée à un autre, voulait tenter
1 Lauib. liurliiold.
le sort des armes et ajouter des homicides à la simonie; cependant, ceux qui l'accompagnaient l'ayant assuré que l'entreprise était au-dessus de ses forces, il se retira confus dans les terres de son frère pour attendre l'événement. Accusé à Rome et cité jusqu'à trois fois pour venir se défendre en concile, il ne comparut point. Le Pape prononça contre lui la condamnation dont le saint abbé Hugues fut le porteur; elle contenait excommunication, interdiction de tout office divin hors la psalmodie, exclusion perpétuelle de l'abbaye de Reichenau et de toute autre dignité ecclésiastique. Robert, contraint par le roi de rendre le bâton pastoral, n'obéit pas sans une extrême douleur On voit ici au naturel ce que devenaient les dignités de l'Église dans les mains du roi Henri ; comme les crucifix d'argent ou d'or dans les mains des Juifs, elles étaient un objet de trafic et de dérision. Rome de moins, la religion, l'Église, lesentiment del'honneur mêmeélaient perdus en Allemagne.
Sigefroi, archevêque de ftlayence, étant parti à la Nativité de Notre-Dame (1072), sous prétexte d'aller en pèlerinage àSaint-Jacques en Galice, s'arrêta à Cluny, où il renvoya toute sa suite et quitta tous ses biens, résolu d'y embrasser la profession monastique et d'y passer le reste de ses jours. Il voyait sans doute mieux que beaucoup d'autres les désordres et les maux de l'Allemagne, auxquels il ne trouvait point de remède, auxquels il ne se sentait peut-être pas lui-môme le courage de s'opposer. Mais il ne persista pas ; il céda aux prières du clergéet du peuple deMayence, et y revint à la Saint-André de la môme année.
Le roi Henri passa la fête de Noël à Bamberg, où Annon, archevêque de Cologne, ne pouvant plus souffrir les ifijustices qui se commettaient à la cour, pria le roi de le décharger desaffaires d'État, alléguant son âge déjà avancé. Le roi n'eut pas de peine à y consentir, voyant depuislonglemps le prélat, extrêmement choqué de ses passions déréglées et des folies de sa jeunesse, s'y opposer autant que le respect le permettait. L'arche-
1 lu.
de l'ère chr.]
vôque, ayant oblenu son congé, se retira au monastère de Siegberg, qu'il avait fondé ; il y passa les trois années qu'il survécut en veilles, en jeûnes et en prières accompagnées d'aumônes, n'en sortant que par nécessité.
Le roi, délivré d'un factieux gouverneur, s'abandonna aussitôt sans retenue à toutes sortes de crimes. Au lieu de faire sentir sa puissance aux nations païennes et barbares qui avaient si souvent désolé l'Allemagne, il ne songeait, ce semble, qu'à tyranniser ses propres sujets. Nous avons vu les doléances que lui fit le peuple d'Uti echt le jour de Pcàques 1072. Quant à la Saxe età la Thuringe il lestraitaiten pays ennemi; partout il élevait des forterei^ses, contraignant les paysans à y travailler comme des esclaves. Les garnisons de ces repaires, sans solde sulfisante, vivaient, d'après ses ordres, du pillage des campagnes. A l'exemple du maître les satellites étaient autant de despotes. Deshommeslibres, même nobles, se voyaient réduire en servitude ; les filles et les femmes les plus respectables étaient déshonorées sous les yeux de leurs parents; un père, un époux s'en plaignait-il : il était accusé de lèse-majeslé, jeté en prison, dont il ne se rachetait que par l'abandon de tous ses biens. Les pauvres paysans en appelaient-ils au roi : le roi leur répondait sèchement qu'ils méritaient bien d'être traités de la sorte pour leur injustice à refuser le payement des dîmes; que, pour lui, il ne faisait que venger par ses armes la cause de Dieu et les lois de l'Église. Voici l'explication de ce mystère.
Afin de donner un prétexte à ses violences le roi excita l'archevêque de Mayence à exiger les dîmes de Thuringe, comme il avait commencé depuis quelques années, promettant de lui prêter main-forte pour contraindre ceux qui les refuseraient, mais à condition qu'il partagerait ces dîmes avec l'archevô/jue. Le prélatse laissa séduire parcette espéianceel indiqua un concile à Erfurtpourle 40 mars 1073. Au jour marqué le roi et l'archevêque s'y trouvèrent, accompagnés l'un et l'autre d'une troupe de savants on plutôt de sophistes, qu'ils avaient affecté de faire venir do divers lieux pour expliquer les canonssuivant l'inteuliou du piélat et appujer
la cause par des subtilités au défaut de la vérité. A ce concile étaient quatre évêqucs, qui étaient venus déterminés à appuyer les intentions du roi et de l'archevêque, quoifiue la plupart les désaprouvassent; mais la crainte du roi et l'amitié qu'ils avaient pour l'archrvô(iue ne leur laissaient pas la liberté de déclarer leurs sentiments. Le roi avait autour de lui un nombre considérable de troupes pour arrêter parla force ceux qui voudraient troubler l'exécution de son dessein.
La principale espérance des Thuringiens était dans les abbés de Fulde et de Herfeld, parce qu'ils avaient quantité d'églises levant dîmes et une infinité de terres dans la Thuringe. Ces abbés, étant publiquement interpellés de payer les dîmes, commencèrent par prier l'archevêque, au nom de Dieu, de ne point donner atteinte aux anciens droits de leurs monastères, que les Papes avaient souvent confirmés par leurs bulles, et que les archevêques, ses prédécesseurs, n'avaient jamais attaqués. L'archevêque répondit queses prédécesseurs avaient gouverné l'Église en leur temps comme il leur avait plu; que, comme leurs diocésains étaient encore presque néophytes et faibles dans la religion, ils leur avaient souffert, par un sage ménagement, bien des choses qu'ils prétendaient que leurs successeurs retrancheraient avec le temps. « Pour moi, ajouta-t-il, à présent que cette Église est suifisamment affermie, je prétends y faire exécuter les lois ecclésiastiques, et, par conséquent, ou vous vousy soumettrez de bonne grâce, ou vous vous séparerez de l'unité de l'Église. » Les abbés recommencèrent à le conjurer au nom de Dieu que, s'il n'avait point d'égard à l'autorité duPape, aux privilèges de Charlemagne et des autres empereurs et à l'indulgence de ses prédécesseurs, il laissât au moins partager les dîmes suivant les canons et la pratique universelle des autres Églises et qu'il se contentât d'en prendrelequart. L'archevêque réponditqu'il n'avait paspris-tant de peine ni remué cette affaire depuis environ dix ans pour rien céder de son droit. Les deux premiers jours du concile se pas^sèrent en celte contestation, sans que l'on vît encore lequel des deux partis l'emporterait, et les Thuringiens étaient
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prêts à récuser le concile pour en appeler au Saiiit-Siége ; mais le roi, prenant Dieu à témoin, protesta que, si quoiqu'un était assez hardi pour le faire, il le punirait de mort, et ferait dans ses terres une telle destruction que l'on s'en souviendrait pendant plusieurs siècles. L'abbé de Herfeld, épouvanté du péril de ses sujets, ne trouva point d'autre parti à prendre que de s'en rapporter au roi et de le prier de terminer comme il lui plairait le différend entre l'archevêque et lui. Aprèsquel'on eut longtempsdélibéré ils convinrent que, dans dix paroisses où l'abbé prenait les dîmes, il en aurait les deux tiers et l'archevêque le tiers; que, dans les autres, ils partageraient par moitié; que, dans celles qui appartenaient à l'archevêque, il aurait toute la dîme, et que tous ses domaines, en quelques diocèses qu'ils fussent, en seraient exempts. En vérité Sigefroi aurait bien fait de rester moine à Cluny ; il n'aurait pas imnrimé à sa mémoire la flétrissure de lâcheté et d'avarice.
L'abbé de Herfeld étant ainsi subjugué, les Thuringiens, qui se fiaient principalement à son éloquence et à son habileté, perdiretit toute espérance et promirent aussitôt de donner les dîmes. L'abbé de Fulde résista quel- 'ques jours; mais enfin la crainte du roi lui fil convenir que, dans toutes les églises décimales, l'archevêque partagerait avec lui la dime par moitié; mais que ses domaines en seraient exempts, comme ceux de l'archevêque. «Alors le roi, sachant bien, dit Lambert d'Aschaffenbourg, que ce qui s'étuit passé en ce concile ne serait pas agréable au Pape, 'défendit aux abbés, sous peine de perdre ses bonnes grâces, de se pourvoir à Rome pour s'en plaindre en quelque manière que ce fût. » C'est ainsi qu'il soutenait les lois de l'Église et la cause de Dieu ! « Voyant donc les paysans consternés de toutes parts et prêts à tout endurer, il entrepiit, dit le même Lambert, de l éduirc en servitude tous les Saxons ainsi que les Thuringiens et de confisquer leurs propriétés »
L'E;^lise se voyait en proie à la tyrannie uulant que le sexe faible et le pauvre |)uiipie.
* LiMbci'l, itiiii. Iu7â.
Comme nous l'avons déjà vu, Henri vendait les évêchés et les abbayes au plus offrant et les donnait souvent à ses compagnons de débauche pour prixdes plus horribles infamies ; plus d'une fois, après avoir installé un évêque ou un abbé de la sorte, il en trouvait un autre encore pire et qui flattait encore avec plus de turpitude ses hideux penchants; aussitôt il faisait déposer le premier comme simoniaque et mettait en sa place le second comme plus saint. Telle était la corruption que produisit ce commerce de simonie et de luxure qu'à peine voyait-on un évêque dont l'entrée fût légitime et la vie pure. Ce qui achève de peindre ce malheureux prince, c'est sa conduite dans l'intérieur de sa famille. Il avait, de père et de mère, une sœur unique qui s'était faite religieuse. Eh bien ! un jour, lui-même la tenant renversée par terre, il la fit déshonorer par un de ses courtisans. Ce n'est pas tout : son âge mûr, sa vieillesse même furent encore pires que sa jeunesse. Après avoir fait violer sa seconde femme, l'impératrice Adélaïde, nommée aussi Praxède, par plusieurs de ses compagnons de débauche, et cela dans un cachot où il l'avait plongée, il ordonna enfin à son propre fils Conrad d'en faire autant, et, sur son refus, le renia pour son fils et le déclara bâtard. En vérité, pour prendre la défense d'un pareil homme il faut lui ressembler'.
Excédés d'une pareille tyrannie, les évêqucs, les grands, les peuples de Saxe, et parmi eux saint Bennon, évêque de Misnie, adressèrent des plaintes au Saint-Siège et de fortes remontrances à Henri, le conjurant par tous les motifs, maintenant qu'il était parvenu à un âge mûr, de mettre fin aux iutulérablcs excès de sa jeunesse. A ce prix ils le serviraient de grand cœur, comme auparavant, en la manière, toutefois, qu'il convient à des hommes libres, et nés dans un empire libre, de servir un roi, sinon, chrétiens qu'ils étaient, ils ne voulaient point se souiller par la communion d'un homme qui avait Ij ahi la foi chrétienne |)ar des prévarications capitales. Que s'il pensait les contraindre par les armes, eux aussi ne manquaient ni
' Lambert, «un. 1073. Uruiio, in Ilisl. Oeil. Samn. 1)0 'i'i:liin.
de l'ère chr.]
d'armes ni de science militaire. Ils lui avaient juré fidélité, mais à condition qu'il voulût être roi pour l'édification et non pour la destruction de l'Église de Dieu, qu'il gouvernât justement, légitimement, et laissât à chacun son rang, sa dignité et ses droits. Que si, le premier, il violait ces conditions, eux n'étaient plus tenus à la religion de ce serment ; mais que, désormais, ils lui feraient une trèsjuste guerre comme à un barbare oppresseur du nom chrétien, et que, tant qu'il leur resleraitune dernière étincelle de chaleurvitale, ils combattraient pour l'Église de Dieu, pour la foi chrétienne et pour leur propre liberté. Aux ambassadeurs de Henri ils rappelaient que tels étaient ses crimes envers ses plus intimes amis, envers sa femme, envers sa propre sœur, l'abbesse de Quedlinbourg, envers ses plus proches parents, que, si on les jugeait suivant les lois ecclésiastiques, il serait condamné à renoncer au mariage, au baudrier de la milice et à tout usage du siècle; combien plus au royaume ! Les princes \u\ étaient venus de la part de Henri, ayant ouï le détail et les preuves de tous ses crimes,
en furent épouvantés, et résolurent secrètement, d'un commun accord, de ne plus le reconnaître pour roi, mais d'en choisir un autre à la première occasion favorable. C'est ce que nous apprend Lambert d'Aschaffenbourg, qui vivait et écrivait dans ce temps-là'.
Une partie de ces plaintf fut portée au Pape Alexandre II. La môme année (1073), Annon de Cologne et Hcrman de Bamberg furent envoyés à Rome pour recueillir certaines redevances dues au roi. Le Pape les chargea de remettre au roi les lettres apostoliques qui l'appelaient à Rome pourdonner satisfaction, tant sur la simonie que sur d'autres excès dont Rome avait entendu parler; mais Alexandre mourut peu de temps après avoir donné ces lettres, le 20 avril 1073, avec la réputation méritée d'un grand et saint Pape. II laissait à son successeur la grande tâche de sauver la pudeur, la justice, la charité, non-seulement en Allemagne, mais dans toute l'Europe, mais dans l'univer.s tout entier.
> Lambert, ann. 1073.
fDe i073 à mi