LIVRE SOIXANTE-CINQUIEME
lie Pape aaint Grég^oîre VII. — li'Ég^lise «le Dieu maintient sa divine indépendance, avec la Juste liberté des peuples clii'étiens, contre le despotisme païen du roi teutouique.
« Notre-Seigneur Jésus-Christ régnant, l'an delà miséricordieuse Incarnation 1073, indiclion et lune onzièmes, le 10 des calendes de mai, la seconde férié, le jour de la sépulture du seigneur Alexandre II, Pape d'heureuse mémoire, afin que la Chaire apostolique ne soit pas longtemps en deuil, privée d'un propre pasteur, nous, cardinaux, clercs, acolytes, sous-diacres, diacres, prêtres de la sainte Église romaine, catholique et apostolique, assemhlés dans la basilique de Saint- Pierre aux Liens, du consentement des vénérables évêques, abbés, curés, et moines ici présents, aux acclamations d'une foule considérable des deux sexes et de rangs divers, nous nous élisons pour pasteur et souverain Pontife l'homme religieux versé dans l'une et l'autre science, amateur accompli de l'équité et de la justice, intrépide dans l'adversité, modéré dans la prospérité, et, suivant la parole de l'Apôtre, orné de bonnes mœurs, pudique, modeste, sobre, chaste, iiospilalier, gouvernant bien sa maison, élevé et instruit d'une manière distinguée, depuis sa première enfance, dans le sein de cette nièie Église, et, pour son mérite, promu jusfiu'à ce jour à l'honneur de l'archidiaconat ; en un mot, l'archidiacre Hildebrand, quenous voulons et approuvons qui soit appelé, d'ici à jamais, Grégoire, Pape et Apostoli(|ue. Vous plaîl-il y — Il nous plaît. — Le voulez-vous • — Nous le voulons. — Le louez-vous ? — Nous le louons. Fait à Rome, le 10 des calendes de mai, indiclion onzième. »
Tç}est, ()'apn^? les actes publics, le décj'et
d'élection de Grégoire VII. Avant £t après qu'il fut publié le clergé et le peuple criaient dans l'église : « Saint Pierre a élu l'archidiacre Hildebrand ! Saint Pierre a élu le Pape Grégoire » L'éloge qu'on y fait de son caractère et de ses vertus est répété par tous les historiens catholiques du temps. Olton de Frisingue en fait ce portrait: « Modèle du troupeau, ce qu'il enseigna par la parole il le montra par l'exemple, et, partout courageux athlète, il ne craignit point de s'exposer comme un boulevard pour défendre la maison d'Israël \» Lambert d'Aschaffenhourg tient le môme langage. «A la mort d'Alexandre II, dit-il, les Romains, avant d'avoir consulté le roi, élurent pour lui succéder Hildebrand, homme très-érudit datis les lettres sacrées, et déjà, sous les Pontifes précédents, trèscélèbre dans toute l'Église par l'éclat de toutes les vertus »
Grégoire vit son élection avec une profonde douleur! Il sentait quel fardeau redoutabl(> allait peser sur lui. Un moyen restait pour y échapper, il l'employa. D'après la consti- Itition de Nicolas II le consentement de Hein i IV, roi de Germanie, était nécessaire. Ce prince ne s'était encore servi de ce privilège personnel que pour faire un antipape. Grégoire, sans vouloir se laisser sacrer ni prendre d'autre titre que celui d'élu Pontife romain, envoya promptemenl à Henri pour lui demander non pas son consentement, mais son refus, le prévenant dès lors
» Daron., ann. 1073. —» Otto Frisiiig., ano. 1073.—
8 l^ftiut)., ami, 107 a,
de l'ère clir.]
qu'une fois Pape il ne laisserait certainement pas impunis les excès notoires auxquels il s'abandonnait. Ce qui a lieu de surprendre, c'est que les évôques du royaume germanique, désigné alors bien souvent sous le nom de Gaules, et qui comprenait une partie considérable de la Gaule proprement dite, écrivirent ou parlèrent au roi dans le môme sens. « Comme Grégoire brûlait du zèle de la gloire de Dieu, dit Lambert, les évôques des Gaules commencèrent à être touchés d'un grand scrupule : c'était que cet homme d'un génie véhément et d'une fidélité courageuse envers Dieu ne vînt un jour à les examiner un peu sévèrement sur leurs négligences. C'est pourquoi, tous de concert, ils pressèrent le roi de déclarer nulle l'élection comme ayant été faite sans son ordre, l'assurant que, s'il ne se hâtait de prévenir les entreprises de cet homme, personne ne s'en trouverait plus mal que le roi lui-même
Le principal auteur de ce conseil était Grégoire, évêque deVerceil, chancelier du roi en Lombardie. On le voit par une lettre trèsbien faite que Guillaume, abbé de Saint-Arnoulphe de Metz, écrivit au nouveau Pape pour le féliciter, ou plutôt pour féliciter l'Église entière sur son élection *.
Aussitôt le roi envoya le comte Éberard pour demander aux seigneurs romains pourquoi, contre la coutume, ils avaient fait un Pape sans le consulter, et pour obliger môme le Pape à renonçer à sa dignité s'il ne rendait pas bonne raison de sa conduite. Le comte, étant arrivé à Rome, fut très-bien reçu par le Pape élu, (|ui, ayant entendu les ordres du roi, répondit : « Dieu m'est té~ moin, jamais je n'ai recherché cette dignité. 'Les Romains m'ont élu malgré moi et m'ont ait violence; mais ils n'ont pu m'obliger à me laisser ordonner jusqu'à ce que je fusse assuré, par une dépulation expresse, que le roi et les seigneurs du royaume teutonique consentaient à mon élection. C'est ce qui m'a fait différer mon ordination jusqu'à présent, et je la différerai, sans aucun doute, jusqu'à ce que quelqu'un vienne, de la part du roi, m'assurer de sa volonté. » Le roi, ayant reçu
cette réponse, en fut satisfait et envoya aussitôt à Rome le môme évôque Grégoire de Verceil, chancelier d'Italie, pour confirmer l'élection par l'autor ité du roi et assister au sacre du Pape; ce qui fut exécuté sans délai.
Élu le 22 avril 1073, le Pape saint Grégoire, septième du nom, fut ordonné prêtre dans l'octave de la Pentecôte et sacré évôque le 30 juin de la môme année, le dimanche de la fête des a[)ôlres saint Pierre et saint Paul. L'abbé Guillaume de Metz lui disait dans sa lettre : « Plus vous déplaisez aux méchants, plus vous plaisez aux bons; car ce n'est pas un petit témoignage de probité de déplaire aux enfants d'iniquité. Maintenant donc ceignez-vous de votre glaive, homme de la puissance, de ce glaive qui, suivant le prophète, ne doit point épargner le sang, et qui, selon la promesse du Seigneur, dévorera les chairs. Vous voyez comme les Amalécites et les Madianites, ainsi que les autres pestes, ont conspiré contre le camp d'Israél. Il faut une grande sollicitude, un grand conseil, une application continuelle pour abattre ou subjuguer tant de monstres et de bêtes féroces. Que ni la crainte ni /es menaces de personne ne vous retardent d'entrcprendi'e ce combat spirituel et saint, et, comme un autre Gédéon, ne craignez pas de briser les vases de terre. Vous voilà sur le pinacle, tous les regards se portent sur vous, chacun désire apprendre devons de grandes choses; par le passé on conjecture ce que vous ferez dans une dignité plus haute, vous qui, dans une moindre, n'avez pas combattu sans gloire. Mais quelle ineptie à moi d'oser vous donner des avis, de pousser qui court, puisque, dans votre admirable ferveur, vous méditez des choses plus grandes que notre faiblesse ne le soupçonne, et que, tel que l'aigle, vous élevant par-dessus toutes les choses d'ici-bas, vous essayez de fixer vos regards sur le soleil même ' ! »
Dès le lendemain de son élection le saint Pape Grégoire en fit part à Didier, abbé du mont Cassin, en ces termes : « Le Pape Alexa ndre est mort, et sa mort est retombée sur
♦ Lambert, ann. 1073. — » Amkcla v?t.t p. 4&5,
• Amlecla vet. , p. 455,
NIVERSELLE
[De 1073 à lOS-i
moi et m'a mis dans un trouble extrême ; car, en cette occasion, le peuple romain est demeuré si paisible, contre sacoulume,ets'est tellement remisa notre conduite, que c'était un effet manifeste de la miséricorde de Dieu. Nous avons donc ordonné, par délibération, qu'après un jeûne de trois jours, après des processions, des prières et des aumônes, nous déciderions de ce qui nous paraîtrait le meilleur touchanU'électiondu Pape. Mais, comme on enterrait le Pape Alexandre dans l'église du Sauveur, il s'est élevé tout d'un coup un grand tumulte du peuple, et ils se sont jetés sur moi comme des insensés, en sorte que je puis dire comme le prophète : « Je suis venu en haute mer et abîmé dans la tempête. » Mais comme je suis au lit, si fatigué que je ne puis dicter longtemps, je ne vous parlerai pas davantage de mes peines; seulement je vous conjure de me procurer les prières de vos frères, afin qu'elles me conservent dans le péril qu'elles devaient me faire éviter. Ne manquez pas de venir au plus tôt nous trouver, puisque vous savez combien l'Église romaine a besoin de vous et la confiance qu'elle a en votre prudence. Saluez de notre part l'impératrice Agnès et le vénérable Rainald, évèque de Côme, et priez-les de montrer à prosent l'affection qu'ils nous portent ^ » L'impératrice Agnès passa six mois au mont Cassin, où elle fit de magnifiques offrandes, et l'évèque Rainald était dans son intime confiance.
Saint Grégoire écrivit de même sur son élection à Guibert, ar( hevêque de Ravenne, ajoutant que, sans lui laisser la liberté de parler ni de délibérer, on l'avait enlevé violemment pour le mettre sur le Saint-Siège. Il demande à Guibert la continuation de son affection pour l'Église romaine et pour lui en particulier. «Car, dit-il, comme je vous ai me d'une charité sincère, j'en exige de vous une pareille avec tous ses effets, » On verra dans la suite combien Guibert répondit mal à ces avances du saint Pape, qui témoigne encore dans une autre lettre l'estime qu'il avait pour lui *.
Godefroi le Bossu, duc de Lorraine et mari
« L. l,epùt. i. — *Epùt. 10.
de la comtesse Mathilde de Toscane, avait écrit au nouveau Pape pour le féliciter de son élection. Saint Grégoire lui répond que c'est pour lui la cause d'une douleur amère, et qu'il y succomberait s'il n'était aidé par les prières des personnes spirituelles. « Cai-, ajonte-t-il, tous, principalement les prélats, travaillent plutôt à troubler l'Église qu'à la défendre, et, ne songeant qu'à satisfaire leur avarice et leur ambifion, ils s'opposent, comme des ennemis, à tout ce qui regarde la religion et la justice de Dieu. » Et ensuite : «Quant au roi (c'est Henri, roi d'Allemagne), vous pouvez compter que personne ne lui désire plus que nous la gloire temporelle et la gloire éternelle; car nous avons résolu, sitôt que nous en aurions la commodité, de lui envoyer des nonces pour l'avertir paternellement de ce qui regarde l'utilité de l'Église et l'honneur de sa couronne. S'il nous écoute nous aurons autant de joie de son salut que du nôtre; s'il nous rend la haine pour l'amitié, ce qu'à Dieu ne plaise, nous ne voulons pas nous attirer cette menace : «Mauditquin'ensanglantepas sonépée! » Car il ne nous est pas libre de préférer à la loi de Dieu la faveur de qui que ce soit. » Il parle de même au sujet du roi Henri dans une lettre écrite quelques jours après à Béatrix, duchesse de Toscane, et à sa fille, la comtesse Mathilde, épouse du duc Godefroi, déclarant qu'il est résolu de répandre son sang, s'il est besoin, pour la défense de la vérité *.
Dans l'intervalle de son élection à son sacre Grégoire ne laissa pas de donner plusieurs ordres importants. Ébole, comte de Rouci, en Champagne, ayant dessain de passer en Espagne pour faire la guerre aux infidèles, avait traité avec le Pape Alexaudj-o pour jouir de ses conquêtes, moyennant certaines conditions dont il était convenu par écrit, et l'archidiacre Ilildebrand était intervenu ; car on regardait, non-seulement à Rome, mais partout ailleurs, comme un fait certain qu'avant l'invasion des Sarrasins le royaume d'Espagne avait appartenu d'une manière spéciale à saint Pierre, c'est-à-dire à l'Église romaine, sans doute comme nous
« Epiii. !» et II.
de l'ère chr,]
avons vu que Charlemagne lui donna ou lui recommanda spécialement la Saxe, avec certaines redevances, ou comme nous avons déjà vu les nouveaux royaumes d'Espagne, comme celui d'Aragon, en 1062, vouer un li ibut à saint Pierre, sous menace ou peine (le déposition contre le roi qui violerait cet article. Le Pape saint Grégoire donna donc au comte de Ronci une lettre adressée à tous les seigneurs qui voudraient se joindre à lui pour celte expédition d'Espagne, l'ù il les exhortait à conserver les droits de saint Pierre ; puis il ajoute : « Si quelques-uns d'entre vous veulent entrer dans le même pays, séparément, avec leurs troupes particulières, ils doivent se proposer la cause de guerre la plus juste, prenant dès à présent une ferme résolution de ne pas faire, après leurs conquêtes, le même tort à saint Pierre q^ue lui font à présent les infidèles. Car nous voulons que vous sachiez que, si vous n'êtes résolus de faire payer équitablenient en ce royaume les droits de saint Pierre, nous vous défendons d'y entrer plutôt que de souffrir que l'Église soit traitée par ses enfants comme par ses ennemis. Nous y avons envoyé le cardinal Hugues, qui vous expliquera plus amplement nos intentions. »
Un défenseur de ce qu'on appelle les opinions gallicanes s'écrie à ce propos : « Nous avons peine à comprendre pourquoi ce Pape aime mieux que l'Espagne demeure à des infidèles que de relâcher le moindre de ses droits bien ou mal fondés. Il est plus attentif à tondre la brebis qu'à l'arracher de la gueule du lion quand elle palpite encore '. » Mais d'abord il ne s'agissait point d'arracher les chrétiens au joug des Maures, il n'y en avait point, mais seulement de reconquérir les terres que ces infidèles avaient usurpées ; Grégoire demandait ces droits, non à des chrétiens opprimés par les Sarrasins, mais aux princes qui feraient des conquêtes. Si, en cas de refus, il leur défend d'entrer dans le royaume, ce n'était point pour le laisser en proie aux infidèles, mais pour y appeler d'autres seigneurs plus catholiques. D'ailleurs, pour régulariser ces expéditions chré-
» DeA decL, 1. l.sect. I,c. 13.
tiennes et en assurer le résultat, n'éfait-il pas utile, nécessaire même, que les princes chrétiens s'adressassent au chef universel de la chrétienté? Une faible redevance sur des conquêtes qu'elle rendait respectables et sacrées à tout le monde, redevance que, sous un nom ou sous un autre, payaient généralement tous les royaumes chrétiens, bien loin d'être un obstacle à ces conquêtes, en était, au contraire, le mobile le plus puissant et la garantie la plus sûre.
Le cardinal Hugues, dont il est ici parlé, était Hugues Le Blanc, que nous avons déjà vu envoyer en Espagne sous Alexandre II. Saint Grégoire l'envoyait en France, et de là en Espagne, avec le comte de Rouci, pour veiller à l'exécution du traité et corriger les erreurs des chrétiens du pays. On le voit par la lettre à Girakl, évêque d'Ostie, et à Regimbald, sous-diacre de l'Éghse romaine, tous deux légats en France. Le Pape les prie de réconcilier le cardinal Hugues avec saint Hugues, abbé de Cluny, et prier l'abbé de lui donner de ses moines pour l'accompagner en sa légation d'Espagne. Ce qui avait indisposé le saint abbé Hugues et sa congrégation contre le cardinal Hugues, c'est que celui-ci avait donné dans le schisme de l'antipape Cadalous ; mais il avait reconnu et réparé sa faute ; il entrait dans toutes les vues de saint Grégoire, qui, là-dessus, attribuait son égarement passé moins à lui-même qu'à l'entraînement des autres Nous verrons plus tard comment le cardinal Hugues reconnut la confiante miséricorde du saint Pape.
Les relations entre le chef de l'Église et les rois d'Espagne étaient fréquentes et amicales. Répondant, le 18 mars 1073, à une lettre de Sanche, roi d'Aragon, saint Grégoii'e le loue de son dévouement pour l'Église romaine et du soin qu'il mettait à introduire l'office romain dans ses États, pour marquer une plus grandeunion avec cette Église-mère. En continuant ainsi il lui fait espérer la victoire de la part de saint Pierre, que Jésus- Christ, le Roi de gloire, a établi prince sur tous les royaumes du monde. Sanche fit en
> L. 1, epist. 6.
[De 1073 à 1085
effet la guerre avec succès contre les mahométans. Il existe encore deux autres lettres du même Pape à ce prince ; dans l'une il donne comme un fait certain que saint Paul est allé en Espagne, et qu'ensuite sept évêques y furent envoyés de Rome par saint Pierre et saint Paul ; d'où il tire un motif de plus d'y établir l'office romain. Dans l'autre il réglait l'affaire suivante. L'évêque Sanche d'Aragon vint à Rome pour abdiquer l'épiscopat à cause de ses infirmités. Il parla au Pape de deux clercs, dont l'un pourrait lui succéder. Le Pape, ayant pris des informations sur l'un et sur l'autre, trouva que leur vie était assez recommandable, mais ils n'étaient pas nés en mariage légitime. Le Pape, ayant pris là-dessus l'avis des cardinaux, ne crut pas devoir en admettre aucun à l'épiscopat. Il proposa ce moyen : l'évêque Sanche retournerait en Aragon, ferait faire les ordinations par les autres évêques de la province et choisirait un clerc capable d'administrer le diocèse pendant sa maladie. Si, après un an, l'évêque Sanche recouvrait la santé, il reprendrait le gouvernement de lui-môme.
Si, au contraire, sa maladie devenait plus grave, on pourrait alors procéder canoniquement à l'élection du coadjuteur et en envoyer le décret à Rome, où l'on ne manquerait pas de faire une réponse convenable
Nous avons de même plusieurs lettres du Pape saint Grégoire au roi Alfonse de Léon et de Castille, qui fit la guerre avec grand succès aux mahométans, elleur prit, en 1085, la ville de Tolède, où il établit sa cour. Dans une de ces lettres le saint Pape lui recommande l'évêque Paul, qui était venu à Rome avec d'autres évêques d'Espagne pour y assister au concile de 1074, et qui tous y promirent d'observer l'ordre romain dans leurs diocèses. Le Pape prie le roi de vouloir bien rétablir le siège de cet évô(iue. La grande affaire en Espagne, outre la guerre contre les mahométans, était d'introduire partout l'oftice romain, afin d'y maintenir d'une maiiièi e plus invariable l'iuiité de la foi et de la discipline. Pour cet effet le roi Alfonse envoya une ambassade au Pape saint Grégoire,
' L. 1, e/iiit. 04 ; 1. 2, efiisi, £>0.
qui, de son côté, envoya en Espagne le cardinal Richard, premièrement en 1078, et une seconde fois lorsqu'il le fit abbé de Saint- Victor de Marseille, comme on le voit par ses lettres du 15 octobre, en 1079. Un moine faillit faire manquer cette salutaire entreprise. Nous avons vu que le roi Alfonse avait pris en grande affection un moine, Robert, que lui avait envoyé saint Hugues, abbé de
, Cluny. Le moine abusa de l'amitié du prince pour s'opposer au légat du Pape et fut cause que le roi ne le traita pas comme il conve-
I nait à sa dignité. C'est pounjuoi le Pape s'en plaignit à l'abbé Hugues, disant que ce moine avait ramené à leur ancienne erreur cent
[ mille personnes qui avaient commencé de revenir au chemin de la vérité, c'est-à-dire à l'office romain. Le Pape ordonne à l'abbé de Cluny de rappeler ce moine et de le mettre
I en pénitence, d'écrire au roi qu'en traitant d'une manière si indécente un légat de l'Église romaine il avait encouru l'indignation de saint Pierre, et que, s'il ne réparait sa
I faute, le Pape l'excomunuiierait et exciterait
j contre lui tout ce qu'il y avait en Espagne de fidèles de ce saint apôtre. « Et s'il ne nous
! obéit, ajoute le Pontife, nous ne craindrons pas la peine d'aller en Espagne et de lui susciter des affaires fâcheuses, comme à un ennemi de la religion chrétienne »
Au fond de cette affaire il y en avait une autre. Le roi avait épousé une parente de sa femme défunte ; comme ce mariage était contraire aux lois de l'Église, le Pape et son légat demandaient qu'il fût rompu. Le moine Robert, de concert avec la nouvelle femme, intriguait avec elle contre le légat. La chose devenait fort grave. Des intrigues semblables avaient amené, près de quatre siècles aiipa-
1 ravant, la ruine des Visigoths et l'entrée des Sairasins en Espagne. Les deux dernieis rois, Viliza et Rodrigue, avaient également méprisé les lois de l'Eglise sur le mariage ot repoussé l'autorité du Siège apostolique. A la ïcnaissance des royaumes chrétiens d'Espagne il iu)portait donc souverainement do tie pas y laisser implanter les mêmes germes de corruption et de ruine, mais de rattacher
* CoHC. Ilii/J., t. ■♦f
de l'ère chp.î DE L'EGLISE
ces royaumes d'une manière indissoluble, et pour la foi, et pour la morale, et pour la discipline, à la Chaire apostolique, centre vivant de la civilisation chrétienne. Fleury a tort de ne voir dans tout ceci qu'une question de rituel ; saint Grégoire VII voyait de plus haut et plus loin. Il envoya donc au roi Alfonse, par le saint abbé Hugues, une lettre où il lui témoigne que ses dernières actions avaient changé en tristesse la joie que lui avaient causée les premières ; il lui signale l'intrigue du moine et de la femme, et lui rappelle comment l'amour déiéglé des femmes aveugla le plus sage des rois ; il le presse de rompre celte union condamnable, de reprendre son ancienne force d'âme et d'écouter en tout le légat Richard *.
Le roi Alfonse se soumit aux ordres ou aux remontrances du Pape, tant pour son mariage que pour l'introduction de l'office romain dans ses États ; on le voit par une lettre où le saint Pape le félicite de son zèle et de sa soumission. Le roi lui avait parlé d'un certain ecclésiastique pour archevêque ; le Pape, l'ayant examiné, le trouva de bonne vie et de bonnes mœurs, mais trop peu savant ; il recommande au roi d'en trouver un autre, fût-il d'une naissance obscure, qui pût, par l'union de la science à la vertu, faire honneur à la fois et à l'Église et au royaume. Il l'exhorte à ne pas souffrir que les Juifs exercent aucune puissance sur les chrétiens. Enfin i! le remercie des présents qu'il avait envoyés à saint Pierre, et lui accorde, à lui et à ses fidèles, l'absolution de tous leurs péchés
Dès l'an 1076 le Pape Grégoire avait écrit une lettre commune à tous les rois, comtes et princes d'Espagne, pour les exhorter à remplir fidèlement leurs devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers eux-mêmes, et pour leur rappeler que, d'après d'anciennes constitutions, l'Espagne appartenait d'une manière spéciale à l'Église romaine
Fiaimond, comte de Barcelone, ami particulier du Pape Grégoire, étant mort, ses deux fils, poussés par de mauvais conseils, devinrent ennemis l'un de l'autre jusqu'à se faire la guerre. A cette nouvelle Grégoire, pénétré
t L. 8, episl. 3. — « Jy. a, epist. 2. — » L. 4, epist. 28.
CATHOLIQUE. M
de douleur et à cause de l'amitié qu'il avait eue pour leur père, et parce que leur discorde allait donner le dessus aux Sarrusitis du voisinage, chargea l'évêque de Giroinie de s'adjoindre les personnes les plus considérables par leur rang et leur piété pour rétahlir la paix ou du moins une trêve enti e les frères ennemis, menaçant d'excommunication celui qui s'obstinerait dans son inimitié, et promettant à celui qui se montrerait plus pacifique la protection de saint Pierre, pour lui faire obtenir l'héritage paternel*.
Finalement, en examinant bien toutes les lettres et les démarches de Grégoire VII concernant l'Espagne, on voit qu'il cherchait à tenir tous les Espagnols unis entre eux et à rÉglise romaine, le centre de la chrétienté, afin de les affermir de plus en plus dans la loi et les mœurs chrétiennes, et de leur donner ainsi plus de force pour chasser de Iciu' pays la domination antichrétienne de Blahomet. Nous croyons qu'aujourd'hui comme alors c'est encore le seul moyen de faire véritablement du bien à des peuples et à l'Iunnanité entière.
Les pauvres Églises d'Afrique, car il y en avait encore quelques-unes, exercèrent la ! miséricordieuse sollicitude du Pape saint i Grégoire. Le plus grand malheur des chrétiens d'Afrique était moins encore la domination des infidèles que leurs propres et incurables divisions. 11 y avait à Carlhage un archevêque recommandable, nommé Cyriaque ; il fut accusé par une partie de son clei'gé et de son peuple auprès du roi musulman, et I le sujet de l'accusation était le refus que fai- ' sait l'archevêque de conférer les Ordres à certains sujets qu'il en jugeait indignes. Sur une accu.sation si étrange l'archevêque fut traité comme un voleur, dépouillé de ses vêtements et battu de verges. Grégoire, ayant appris cette affligeante nouvelle dès la première année de son pontificat, écrivit aussitôt une première lettre au clergé et au peuple de Carthage, les exhortant, par la Passion et la mort de Jésus-Christ, à supporter avec patience, à son exemple et pour l'amour de lui, ce qu'ils auraient à souffrir des Sarrasins,
1 L. 6, epist. 16.
[De ion à 10S5
mais surtout à bannir d'entre eux toutes les divisions et les animosités. Après quoi il leur reproche leur conduite à l'égard de leur archevêque, qui était pour eux un autre Jésus- Christ. Il les presse vivement de faire pénitence et de réparer leur faute, sinon il les menace de la malédiction de saint Pierre et de la sienne. La lettre est du 15 septembre 1073. Il écrivit en même temps à l'archevêque, louant sa fermeté de ce qu'étant présenté à l'audience du roi il a mieux aimé souffrir divers tourments que de violer les canons en faisant des ordinations par l'ordre de ce prince infidèle. « Votre confession, dit-il, eût été encore bien plus précieuse si vous aviez été dans le cas d'y sacrifier votre vie même. » Ill'encourage, par l'exemple des saints, à ne point se laisser abattre par les tribulations ; car les souffrances de ce monde ne sont rien auprès de la récompense qui les attend. Enfin il prie Dieu de regarder en pitié l'Église d'Afrique, affligée depuis si longtemps'. Carthage obéissait alors à Tumim, roi de l'Afrique Mineure.qui s'étendait depuis Tabraca jusqu'à Tripoli.
Ver» le même temps régnait dans la Mauritanie orientale ou de Sétif un autre roi sarrasin, nommé Annasir. Dans son royaume se trouvait la ville d'Hippone ou Hippa, différente de celle d'Hippone en Nuraidie, que saint Augustin a rendues! célèbre. La ville d'Hippone en Mauritanieétaithabitéepar un grand nombre de chréti«ns. Comme le roi Annasir leur était favorable, ils élurent pour archevêque un prêtre nommé Servand ; mais la difficulté était delui faire donner la consécration épiscopale ; car pour cela il fallait trois évêques, et dans toute l'Afrique il n'y en avait qu'un, celui de Carthage. Le roi Annasir vint à leur aide. Il envoya le prêtre Servand à Rome, avec une lettre très-respectueuse au Pape, accompagnée de présents considérables,entrelesquelsétaient un grand nombre de chrétiens captifs. Le saint Pape acquiesça volontiers à une pareille demande et sacra lui-même le nouvel archevêque. Il écrivit de plus au roi Annasir la lettre suivante :
«L. i,epùl. 33et3S.
«Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Annasir, roi de Mauritanie, salut et bénédicfion apostolique. Votre Nohlesse nous a envoyé cette année des letti es pourque nousordonnassions évêquele prêtre Servand, suivant la constitution chrétienne. Comme votre demande paraissait juste et excellente nous nous sommes empressé de le faire. Avec les présents que vous y avez ajoutés vous avez encore, par respect pour saint Pierre, le prince des apôtres, et par amour pour nous, rendu à la liberté des chrétiens qui étaient captifs chez vous et promis de délivrer de même d'autres captifs. Celui qui a inspiré cette bonté à votre cœur, c'est le Dieu créateur de toutes choses, sans qui nous ne pouvons faire ni même penser rien de bon; celui qui a fait luire cette intention dans votre âme, c'est celui-là même qui éclaire tout homme venant en ce monde; car ]eDieutoutpuissant,qui veut que tous les hommes soient sauvés et qu'aucun ne périsse, n'aime rien tant en nous sinon que, après lui, l'homme aime l'homme, et qu'il ne fasse point à autrui ce qu'il ne veut pas qu'on lui fasse à luimême. Cette charité réciproque, nous nous la devons, vous et nous, plus spécialement qu'aux autres nations, puisque nous croyons et confessons, quoique d'une manière diverse, un seul Dieu, et que chaque jour nous louons et adorons le Créateur des siècles et l'Arbitre de ce monde ; car, comme dit l'Apôtre, c'est lui qui est notre paix et qui, des deux, en a fait un. Mais plusieurs des nobles romains, ayant appris par nous que Dieu vous avait fait cette grâce, adrairentet célèbrent votre bonté et vos vertus. De leur nombre sont deux de nos amis particuliers, Albéric etCensius, élevés avec nous depuis leur jeunesse dans le palais romain. Désireux d'obtenir votre amitié et votre amour, et de vous servir de leur mieux par ici dans tout ce qui vous fera plaisir, ils vous envoient de leurs gens pour vous faire comprendre combien ils estiment votre prudence et votre noblesse, et combien ils désirent et peuvent vous rendre service. Eu les recommandant à votre magnificonoo, nous vous prions, pour l'amour de nous et pour récompenser la fidélité de ceux qui vous les envoient, de leur témoigner la charité que
de l'ère cbr.]
nous désirons qu'on ait toujours pour vous et pour les vôtres ; car Dieu sait combien purement, pour riionneur de Dieu même, nous vous aimons et désirons votre salut et votre gloire et en la vie présente et en la vie future. Nous prions Dieu, de bouclie et de cœur, que lui-même, après de longues années ici-bas, vous conduise au sein de la béatitude du très-saint patriarcbe Abraham »
Le saint Pape écrivit en même temps au clergé et au peupled'Hippone qu'il avait consacré celui qu'ils avaient élu, et qu'il le leur renvoyait après l'avoir instruit, autant que possible, de la discipline canonique. Il leur recommande de recevoir leur nouvel archevêque avec une affectueuse dévotion, de lui obéir avec une docilité filiale, et de mener une vie si édifiante qu'ils convertissent les Sarrasins qui les environnent. Comme il n'y avait encore que deux évêques en Afrique et qu'il en fallait trois pour en ordonner un quatrième, le Pape conseilla aux deux archevêques d'Hippone et deCarthage de choisir un personnage digne et de le lui envoyer à Rome, afin que, l'ayant ordonné, il le leur renvoyât, et qu'ils pussent ainsi faire euxmêmes canoniquement des ordinations épiscopales et se donner ainsi des collègues dans le travail excessif dont ils étaient accablés. C'est ce qu'il écrivit à l'archevêque de Carthage au mois de juin 1076 2.
En ce temps vivait Samuel de Maroc, rabbin converli, dont nous avons un traité de controverse contre les Juifs; il l'adresse à un autre Juif, nommé Isaac, dont il loue extrêmement le savoir, et auquel il propose ses objections, par manière de doutes et de difficultés qui le remplissent de crainte et d'inquiétude. « D'où vient, dit-il, que nous autres Juifs sommes généralement frappés de Dieu dans cette captivité qui dure depuis plus de mille ans, au lieu que nos pères, qui avaient adoré des idoles, tué les prophètes et rejeté la loi de Dieu, ne furent punis que pendant soixante-dix ans dans la captivité de Baljylone y Toutefois l'Écriture marque cette punition comme le plus grand effet de la colère de Dieu, et nous ne voyons aucun tenue
» L. 3, e/j»»/. il. — i Eiùsl. 19 et 20.
prescrit à celle-ci, ni dans la loi ni dans les prophètes. Il faut donc que nous ayons commis, depuis lors, quelque péché plus grand que n'était l'idolâtrie de nos pères ; car c'est sans doute cette désolationqui, suivant le prophète Daniel, doit durer jusqu'à la fin.
« Je crains beaucoup, ajoute-t-il, que ce péché ne soit d'avoir vendu et mis à mort ce Jésus que les chrétiens adorent. » Sur quoi il apporte plusieurs passages d'Isaïc et des autres prophètes touchant la Passion de Jésus- Christ, et marque que ce qui est raconté dans notre Évangile s'y accorde parfaitement. Il insiste sur la prophétie de Daniel touchant les soixante-deux semainesaprès lesquelles il est dit que le Christ sera tué, la ville détruite et le sacrifice aboli. « Je ne vois point, dit-il, d'évasion contre cette prophétie, accomplie, il y a plus de mille ans, par les mains de Titus et des Romains. » 11 distingue et prouve, par l'Écriture, les deux avènements du Messie : l'un dans l'bumilité, l'autre dans la gloire. Il proûve également la réprobation des Juifs et l'élection des gentils.
A la fin de cet écrit Samuel emploie contre les Juifs ce qui est dit dans VAlcoran et ses commentaires. « Les Sarrasins, dit-il, reconnaissent qu'il était le Messie prédit, et qu'il avait reçu de Dieu le pouvoir de faire des miracles, de guérir toutes les maladies, de chasser les démons et de ressusciter les morts , qu'il savait tout et connaissait le secret des cœurs ; qu'il a méprisé les richesses elles plaisirs sensuels; enfin qu'il est le Verbe de Dieu. Or, dit-il, quoique les chrétiens ne nous allèguent pas ce témoignage, qui n'a pas plus d'autorité chez eux que chez nous, il ne laisse pas d'être embarrassant pour nous et avantageux pour eux » Cet écrit du rabbin Samuel de Maroc mérite d'être connu et pourrait se répandre utilement parmi les Juifs.
Vers la même époque, en Palestine, le bienheureux Saraonas, archevêque de Gaza, voyageait sur la route d'Émèse avec plusieurs autres personnes. Pour prévenir l'ennui on s'entretenait de questions diverses, et la conversation allait quelquefois un pou
1 Bibiiùlh, PP., t. 18, LiigJ. ; t. 4, Paris.
tl)e Wli a )L'io
plus loin qu'il ne fallait. Un Sarrasin trèshabile et éloquent, nommé Achmed, était do la compagnie. Saisissant la question des sacrements qu'on avait soulevée, il adressa la parole à l'évêque et lui dit : « Comment vous autres prêtres pouvez-vous jouer les chrétiens en disant que du pain fait de farine est le corps du Christ ? Ou vous vous trompez vous-mêmes, ou vous trompez les autres. — Vous voulez dire, reprit l'évêque, que le pain ne devient pas le corps du Christ. Mais alors, dites-moi, votre mère vous a-t-elle enfanté aussi grand que vous êtes '/ — Non pas, répondit le Sarrasin. — Qui donc vous a fait arriver à cette grandeur ? — Par la volonté de Dieu ce sont les aliments. — Le pain s'est donc changé pour vous en corps? — Je le pense tout à fait. — Mais de quelle manière le pain s'est-il changé pour vous on corps '! — J'ignore la manière. » L'évêque lui expliqua alors comment les aliments, descendus dans l'estomac, s'y liquéfient et deviennent du sang, qui, par les canaux et les veines, arrose tout le corps, s'assimile à ses différentes parties, se transforme en os avec les os, en moelle avec la moelle, en nerfs avec les nerfs. Voilà comment l'enfant devient homme, le pain se changeant pour lui en corps et la boisson en sang. Le Sarrasin étant convenu que cela était ainsi, l'évêque ajouta : <c Eh bien ! apprenez que notre sacrement se fait de la même manière. Le prèlre pose sur la table sacrée du pain et du vin et fait une sainte invocation. L'Esprit- Suint descend sur les choses qui sont offertes, et, par le feu de sa divinité, change le pain et le vin au corps et au sang du Christ, de même que le foie et l'estomac changent les aliments au corps de l'homme. N'accordercz-vous pas que le très-saint Esprit de Dieu puisse faire ce ([ue font voire foie et votre estomac? » Le Sarrasin l'accorda sans peine.
L'évêque Samonas ayant ajouté pour second sujet de comparaison la génération nalurelle de l'homme et expliqué pounjuoi Jésus-Christ nous donne son corps sous forme d'aliment, le Sarrasin Achmed demanda : « Cette connnunion (;t celte victime du corps et du sang du Christ, (ju'offrent les prêtres, est-ce le vrai corps et le
vrai sang du Christ, ou seulement un exemplaire de son corps, comme la victime du bouc qu'offrent lesJulfs? — A Dieu ne plaise, répliqua l'évêque Samonas, ,^ue nous disions jamais que cette sainte communion est un exemplaire du corps de Jésus-Christ, ou un pain nu, une figure, une image ! Mais ce (|ue nous prenons est véritablement le corps déifié du Christ, notre Dieu, qui a pris la chair et est né de Marie, mère de Dieu, toujours vierge. Voilà ce que nous croyons et confessons, suivant la parole du Christ môme; car, dans la Cène mystique, il donna le pain à ses disciples en disant : « Prenez, mangez, ceci est mon corps ; » de même, en leur re-j mettant le calice, il dit : « Ceci est moni sang. » Il ne dit pas : « Ceci est l'exemplaire' ou la figure de mon corps et de mon sang. » Le Clirist dit encore plusieurs fois : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. » Ayant donc le Christ pour témoin que c'est son corps et son sang que nous recevons, comment pourrions-nous douter encore, si nous le croyons Dieu et le Fils de Dieu? Car si de rien il a fait le monde, et si sa parole est véritable, vivante, efficace et toute-puissante, et si, étant le Seigneur, il fait tout ce qu'il veut, ne peut-il pas changer le pain en son corps et le vin mêlé d'eau en sot) propre sang ? »
L'évêque ayant répondu à cette autre question, pourquoi le Christ a voulu donner son corps et son sang sous l'espèce du pain et du vin, et non sous celle d'une autre matière, le Sarrasin conclut : « Il est évident que vous avez bien expliqué les mystères et les sacrements delà foi chrétienne; mais quelqu'un pourrait encore douler de ceci : Commeul, Dieu étant un, et le corps du Christ étant aussi un, il est néanmoins divisé en une infinité de corps et de parcelles. Par ces divisions y a-t-il plusieurs Christs ou un seid ? et dans chaque parcelle est-il un et le même, et tout entier ? » L'évêque répondit : « C'est par les choses sensibles et matérielles que nous démontrons ce qui est au-dessus do la maticre et de la nature. Que chacun écoule donc cet exemple et en comprenne la poi-tée. Quelqu'un prend un miroir, jette par terre, le brise en plusieurs morceaux ; dans
de l'ère chr.l DE L'EGLISE
chaque morceau cependant il voit son image tout entière. Cet exemple lui fera comprendre que, dans chaque fragment, danschaque parcelle, en quelque temps, en quelque nomhre de fois, en quelque lieu qu'on la rompe, la chair du Christ demeure tout entière.Un autre exemple : La parole que profère un homme, celui qui parle l'entend, lesassistantsl'entendent,et, quoiqu'il y en ait beaucoup à l'entendre, ils ne l'entendent pourtant pas divisée, mais entière. Il en est de même pour le corps duChrist.Ce très-saintcorps, assisà ladroite du Père, demeure en lui-même tout entier; mais le pain offert et consacré dans le sacrifice, changé au corps du Christ par la puissance divine et la descente du Saint-Esprit, quoiqu'on le divise, demeure cependant tout entier dans chaque fragment, de même que ceux qui écoutent parler quelqu'un entendent sa parole non divisée, mais tout entière. » Le Sarrasin Achmed admira ces explications, remercia beaucoup l'évèque et protesta qu'il ne lui restait plus aucune difficulté
Grégoire VII soignait les intérêts de l'Église de Jérusalem jusque dans le fond des Gaules. Des fidèles avaient eu la dévotion de donnera l'Église de Jérusalem une église du Saint-Sépulcre, avec tous ses revenus, dans un endroit nommé Nouveau-Vie ou Bourg- Neuf. Un seigneur nommé Boson s'en étant emparé, il fut excommunié par le légat du Pape au concile de Tours. Le Pape lui-même envoya un clerc pour gouverner cette église au nom de celle de Jérusalem, et écrivit une lettre à Boson pour le presser de réparer sa faute ; autrement il verrait confirmer la sentence d'excommunication prononcée contre lui parle légat*.
Saint Grégoire étendait sa sollicitude pastorale jusque sur l'Église d'Arménie. Un prêtre nommé Jean était venu à Rome, de la part de l'archevêque arménien de Synnade, en Phrygie, se plaindre qu'un certain Machar, chassé d'Arménie pour ses erreurs, les avait enseignées comme étant la doctrine des Arméniens. Le prêtre Jean assura le Pape que les Aiméniens ne pensaient point ainsi
iBibliolh. PP.. t. 18, p. 577. — «L. l,epùt. 40.
CATHOLIQUE. m
et lui donna une profession de foi orthodoxe. Le Pape, informé que Machar s'était retiré dans le diocèse de Bénévent, écrivit à l'archevêque de cette dernière ville de juger l'affaire de cet hérétique, avec quelques évê(|ucs et l'abbé du mont Cassin, et ensuite de le bannir de son diocèse après l'avoir fait marquer d'un fer chaud. Mais, voulant s'assurer de ce que l'on pensait en Arménie sur les matières de la foi, il manda à l'archevêque de Synnade de lui écrire ce qu'il en croyait, et en particulier s'il était vrai qu'au saint Sacrifice il ne mêlât point d'eau dans le vin; qu'il fit le saint chrême, non avec du baume, mais avec du beurre ; s'il honoiait et approuvait l'hérésiarque Dioscore, quoique condamné et déposé dans le concile de Clialcédoine ; s'il recevait les cinq premiers conciles généraux, à l'exemple de saint Grégoire leGrand.U l'exhorte à ne plus ajouter auTi isagion cesparoles: Qui avezété cruci/iépournous, puisque les autres Églises d'Orient et celle de Rome ne les ajoutaient pas, et de continuer à célébrer le saint Sacrifice avec du pain azyme, sans s'inquiéter des reproches que les Grecs pouvaient lui faire à ce sujet, comme ils en faisaient à l'Église romaine, qui, par le privilège de Pierre, a toujours été et sera toujours la mère de toutes les Églises, et en laquelle aucun hérétique n'a jamais siégé ni ne siégera jamais d'après cette promesse du Sauveur: « Pierre, j'ai prié pour toi afin que la foi ne défaille point. » «Nous avons, dit le Pape, des raisons invincibles pour soutenir l'usage du pain sans levain dans le Sacrifice, mais nous ne condamnons ni ne réprouvons le pain fermenté des Grecs, ayant appris de l'Apôtre que tout est pur pour ceux quisonlpurs. » Cettelettre estdu6juinl080
L'empire de Constantinople, attaqué à l'orient par les Turcs, à l'occident par les Normands d'Italie, divisé au dedans par des révolutions continuelles, travaillait luimême à sa ruine plus encore que les ennemis du dehors. Michel VU, dit Parapinace, était seul maître de l'empire depuis l'an 1071, où son prédécesseur, Romain Diogène, eut les yeux crevés d'une manière si cruelle
' L. 7, epùt. 28. L. 8, epist. 1,
[De 1073 à 108Â
qu'il en mourut. Michel commença par rappeler plusieurs hommes dangereux que Romain avait éloignés. L'un d'eux, l'eunuque Nicéphore ou Nicéphorize, s'empara de son esprit, força le césar Jean, son oncle, à s'exiler, et désola l'empire par ses rapines et ses violences. Par exemple il acheta toutes les moissons de la Thrace et en fit seul tout le commerce; il vendit le blé une pièce d'or le boisseau, qu'il avait diminué d'un quart. Une horrible famine s'ensuivit, qui valut à l'empereur Michel le surnom de Parapinace, comme qui djrait rogneur de boisseau.
Cet empereur eut pourprécepteur Psellus, le plus savant Grec de son temps ; malheureusement Psellus, pédant lui-même, ne sut lui donner qu'une éducation pédantesque , au lieu de lui apprendre à saisir et à diriger les affaires de l'empire, il l'occupait, même sur le trône, à des déclamations de rhétorique, à des pointilleries de grammaire. Cependantles frontières étaient ravagées parles Turcs. Jean Comnène eut ordre de marcher contre eux ; mais un corps de quatre cents aventuriers francs, commandé par un officier nommé Oursel, se révolta parce qu'on avait voulu punir l'un d'entre eux sans l'agrément de leur chef ; l'armée grecque, affaiblie par cette défection et surprise parles Turcs, fut entièrement délaite. Isaac fui pris ; son frère Alexis le vengea et le racheta. Néanmoins Michel, à l'instigation de l'eunuque Nicéphorize, ôte aux Comnène le commandement de celte armée et le donne au césar Jean, avec l'ordre de s'attacher surtout à vaincre Oursel et les Français, dont l'arrnée, grossie par des aventuriers de loule espèce, paraissait bien plus redoutable que les ravages commis par les Turcs. Le césar et Oursel se livrent un combat sanglant qui se termine par la défaite et la captivité du premier. Presque aussilôl Oursel, victorieux, lui propose de le couronner empereur, espérant par ce moyen entraîner facileu)eiit les provinces. Le césar Jean souscrit à celte offre. Michel appelle à sou secours les Turcs, qui battent et font prisonniers le césar et Oiu'sel. Le césar se fait moine. En p(!u de temps le jeune Alexis Coumène rélablil les affaires de l'empire, et, à force d'activité, de
prudence et d'argent, se fait livrer Oursel par les Turcs.
Cependant les provinces d'Europe sont en proie aux mêmes ravages que celles d'Asie ; les Scythes, les Slavons, les Croates y exercent les plus cruelles violences. L'empereur, effrayé de tant de maux, songe à créer césar Nicéphore Bryenne, dont les talents et la réputation semblent justifier ce choix. Des courtisans le détournent de ce projet, et Nicéphore est seulement chargé de combattre les Bulgares et les Croates, qu'il défait. Ces succès ne font qu'indisposer le faible et injuste Michel contre Nicéphore et son frère, Jean deBi yenne, auquel onavait l'obligation d'avoir repoussé les Scythes. Ce dernier se voit même sur le point d'être assassiné. L'indignation est à son comble ; les deux frères éclatent, et Nicéphore est bientôt proclamé empereur par les troupes d'Illyrie. Dans le même momentNicéphoreBotoniate, général de l'armée d'Asie, se fait élire empereur à Nicée et s'assure des intelligences dans Constanlinople. Michel, effrayé, n'écoute que des conseils timides. Enfin, le nombre des conjurés s'accroissant à tout moment, et leurs assemblées étant devenues publiques comme leurs projets, il offre de remettre la couronne à son frère Constantin, qui la refuse, et Michel se relire au palais de Blaquernes, d'où les conjurés l'enlèvent aussitôt. Il est conduit dans un monastère et forcé de prendre l'habit religieux en 1078. Il parvint depuis à l'archevêché d'Éphèse. Son indolence sur le trône égala son incapacité'.
Nicéphore Botoniate, son successeur, répudie, quelque temps après, Verdine, sa femme, pour épouser Marie, femme de sou prédécesseur Michel, encore vivant. Il comptait parmi ses lieulenanls Alexis Comnène, le plus ferme appui d'un trône que son père avait refusé d'occuper ; il l'opposa avec succès à son compétiteur Bryenne, a qui Botoniate lit crever les yeux. Alexis défit en^uile deux autres prétendants à l'empire, Basilace et Constantin Ducas, qui éprouvèrent le même traiteuient (pie Bryenne; mais Botoniate, écoutant les rapports mensongers dvJ
« Hifl. ciii /}<(v [■mp 're, 1. 80.
de l'ère chr,)
ses ministres, résolut de perdre Alexis, dont on lui avait rendu la fidélité suspecte. Celuici, instruit du connplot (jui se tramait contre lui, se hâta d'en prévenir l'exécution et se fit proclamer empereur. Le faible Boloniate s'enferma dans un cloître l'an i08\
Au milieu de ces révolutions les Turcs s'étendirent jusqu'aux bords de la Propoiitide* Ce n'est pas qu'ils fussent déjà maîtres de toute l'Asie Mineure; leur puissance était dispersée; l'empire grec conservait encore grand nombre de places dans cette vaste presqu'île, bornée par l'Euphrate ; mais son domaine était traversé en mille endroits par les conquêtes des musulmans. Le Seldjoukide Soliman régnait à Nicée; ses troupes ravageaient les contrées voisines et mettaient à contribution toute la Bithynie jusqu'au Bosphore. On les voyait de Constantinople couvrir de leur cavalerie le promontoire de Daraalis, camper dans les places, dans les palais, dans les églises, le long du canal, et l'on croyait les voir à tous moments pousser leurs chevaux dans le détroit et venir insulter la capitale.
Le Pape saintGrégoire, aucommencement de son pontificat, avait reçu une lettre de l'empereur Michel Parapinace par deux moines nommés Thomas et Nicolas, portant créance sur ce qu'ils diraient au Pape de vive voix. C'étaient de grandes choses et apparemment la proposition de la guerre contre les infidèles. C'est pourquoi le Pape, croyant ne devoir confier sa réponse qu'à une personne plus considérable, envoya à Constantinople Dominique, patriarche de Venise, qu'il dit être très-fidèle à l'empereur grec, pour s'informer plus sûrement de ses intentions et lui déclarer celles du Pape. C'est ce qu'on voit par laleltre de saint Grégoire du 9 juillet 1073 *. Par une autre, du 4 février de l'année suivante, le Pape prie Guillaume, comte de Bourgogne, de remplir la promesse qu'il avait faite à l'Église romaine. En présence du Pape Alexandre, des évêques et des abbés, ainsi que d'une multitude de peuple de diverses nations, il avait promis à Dieu, sur le corps de saint
^ Hiti. du Bas-Empire, 1. 80.— «L. 1, epist. 18. Labbe, t. 10.
Pierre, de marcher pour la défense de ce qui est à saint Pierre sitôt qu'il en serait requis. Grégoire lui mande donc de venir avec son armée au secours de l'Église romaine, et d'avertir lecomtede Saint-Gilles et les autres seigneurs, qui avaient fait à saint Piern; le même serment de fidélité. «Si nous assem blonsun si grand nombre de troupes ce n'est pas pour répandre le sang chrétien. La vue seule de leur multitude suffira pour ramener àla justice les Normands, contre lesquels d'ailleurs les soldats qui sont avec nous suffisent; mais nous espérons qu'après avoir fait la paix avec eux nous passerons à Constantinople pour donner aux chrétiens le secours qu'ils nous demandent instamment contre les fréquentes insultes des Sarrasins*. »
Grégoire écrivit vers le môme temps une lettre générale à tous ceux qui voudraient défendre la foi chrétienne, où il dit : « Le porteurde cettelettre, revenaiitd'outre-mer, s'est présenté devant nous, et nous avons appris de lui, comme de plusieurs autres, que les païens ont prévalu contre l'empire des chrét iens ;qu'ils ont tout ravagé, presque jusqu'aux murs de Constantinople, et tué, comme des bêtes, plusieurs milliers de chrétiens. C'est pourquoi, si nous aimons Dieu et si nous sommes chrétiens nous-mêmes, nous devons être très-sensiblement aHligés du triste état de ce grand empire et donner notre vie pour nos frères, à l'exemple du Sauveur. Sachez donc que, leur préparant du secours par tous les moyens possibles, nous vous exhortons, par la foi qui vous rend enfants de Dieu, et par l'autorité de saint Pierre, d'y concourir de votre pouvoir et de nous taire savoir incessamment votre résolution. » La lettre est du i" de mars 1074. Il en écrivit encore une semblable le 16 décembre de 1.1 même année, adressée a tous les fidèles de saint Pierre, principalement à ceux qui étaientau delà des monts, et il les exhorte à envoyer quelques-uns d'entre eux avec lesquels il puisse préparer l'expédition d'outre-mer*.
A la fin de la môme année le Pape écrivit
I L. 1. epist. 46. — » L. 1, epist. 18, 46, 19. L 2 epist. 37-
au duc et au peuple de Venise une lettre où il dit : tt Vous savez que la divine Providence a honoré votre pays d'un patriarcat, dignité si rare qu'il ne se trouve, dans tout le monde, que quatre personnes qui en soient honorées. Cependant cette dignité est tellement avilie chez vous par le défaut des biens temporels et la diminution de sa puissance que cette pauvreté ne conviendrait pas même à un simple évêché. Nous nous souvenons que le patriarche Dominique, prédécesseur de celui-ci, a voulu quitter la place à cause de son indigence excessive, et celui-ci dit que la sienne n'est pas moindre. C'est pourquoi nous vous exhortons à ne pas négliger plus longtemps votre gloire et la grâce que vous avez reçue du Siège apostolique, mais à vous assembler pour délibérer en commun sur les moyensde relever chez vous ladignilé patriarcale et nous en donner avis. » La lettre est du 30 décembre 1074 ».
Deux ans après, en 1076, le prince Démétrius, duc de Croatie et de Dalmatie, demanda au Pape saint Grégoire le titre de roi. Le Pape lui envoya deux légats, Gebizon, alors abbé de Sainl-Boniface et depuis évôque de Césène, et Folcuin, évêque de Fossembrone. Pour conférer à Démétrius la dignité royale ils assemblèrent un concile à Salone, en Dalmatie, où le prince fit le serment qui suit :
« Au nom de la sainte et indivisible Trinité, l'an de l'Incarnation du Seigneur 1076, moi, Démétrius, par la grâce de Diea duc de Dalmatie, mais, après Funanime élection du clergé et du peuple, investi de la royauté et constitué roi par vous, seigneur Gebizon, légat de notre seigneur le Pape Grégoire, je vous promets et m'engage à accomplir tout ce que m'enjoint Votre Sainteté, savoir : je gardoi'ai en tout et partout la fidélité au Siège apostolique; tout ce qu'il ordonnera dans mon royaume je l'observerai irrévocablement; je rendrai la justice, je défendrai les églises, j'en maintiendrai les l evenus ; je veillerai à ce que les évocjues et les autres /lersonnes ecclésiastiques mènent une vie chaste et conforme aux canons; je prolé-
gérai les pauvres, les veuves, les orphelins ; je détruirai les mariages illicites, je n'en reconnaîtrai de légitimes que ceux qui auront été contractés par l'anneau et par la bénédiction du prêtre; j'empêcherai la vente des hommes ; j'observerai en tout. Dieu aidant, la droiture et l'équité. En outre, de l'avis de tous mes primais, je statue qu'il sera payé tous les ans, et à perpétuité, le jour de Pâques, un tribut de deux cents byzantins à saint Pierre pour le royaume qu'il m'a concédé. Enfin, comme servir Dieu c'est régner, à la place de saint Pierre, de notre seigneur le Pape Grégoire et de ses successeurs, je me commets et me recommande en vos mains, et fais ce serment de fidélité : Moi, Démétrius, roi par la grâce de Dieu et le don du
I Siège apostolique, je serai dorénavant fidèle à saint Pierre, à mon seigneur le Pape Gré-
, goire et à ses légitimes successeurs. Ce
j royaume, qui m'est donné par vos mains, seigneur Gebizon, je le tiendrai fidèlement et ne chercherai jamais à le soustraire au Siège apostolique. Mon seigneur le Pape Grégoire, ses successeurs et ses légats, s'ils viennent en mon domaine, je les recevrai, les traiterai, les reconduirai avec honneur, et, de quelque part qu'ils m'y invitent, je les servirai loyalement selon mon pouvoir *. »
Saint Grégoire donna encore le nom de roi à Michel, prince des Slaves, connus plus particulièrement sous le nom de Serviens. On le voit par une lettre où le Pape lui mande qu'il attend ses ambassadeurs pour lui reconnaître la dignité royale, lui donner un étendard, le tenir désormais comme un (ils bienaimé de saint Pierre, et terminer un différend entre l'archevêque de Spalalro et celui de Raguse. La lettre est du 9 janvier 1077 *.
On voit par ces exemples, qui ne sont pas les seuls, quelle était la constitution de la cluétieiité dans le onzième siècle. Les princes et les peuples se soumettaient, môme tcniporelleniont, à l'Église romaine, au vicaire du Christ. Ainsi s'établissait dans l'univers l'ordre parfait. Je dis ordre parfait ;
j'en ai pour garant Bossuet. Au premier livre
' Baiou., aiiii. lOÎU, a. U8. — >L. 6, epist. M,
de l'fere chr.) DË L'EGLISE
de sa Défense de la Déclaration gallicane^ il se fait l'objection suivante: « Mais, dit-on, l'ordre sera plus parfait si la puissance civile est obligée de se soumettre à la puissance ecclésiastique, comme à la plus digne. » Que répond à cela Bossuet ? Bien loin de nier qu'un pareil ordre fût le plus parfait, la principale raison qu'il allègue pour ne point l'admetU e c'est qu'une telle perfection est au-dessus de l'humanité; mais, dans le même livre, il nous rappelle, d'après les monuments historiques*, comment, en ce même siècle, sous Grégoire VII, les ducs, les comtes, et même les rois, se soumettaient à l'envi l'un de l'autre au Saint-Siège, afin de trouver en sa protection la sûreté et la paix. Et il ajoute qu'en effet ce n'était pas une médiocre assurance d'avoir reçu la royauté ou le royaume du Siège apostolique; en sorte que, suivant Bossuet, cette perfection de gouvernement est impraticable, et cependant elle se réalisait avec la plus grande facilité dans le onzième siècle. Les souverains y trouvaient de notables avantages. L'autorité du chef de l'Église les protégeait contre l'invasion des étrangers et contre la révolte de leurs propres sujets. On en voit un exemple dans la lettre suivante de saint Grégoire VII.
« Grégoire, évèque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Vezelin, noble chevalier, salut et bénédiction apostoliques. Vous saurez que nous sommes fort étonné qu'ayant promis depuis longtemps d'ètie fidèle à saint Pierre et à nous vous tentiez maintenant de vous soulever contre celui que l'auloi'ité apostolique a constitué roi en Dalmatie. C'est pourquoi nous avertissons votre noblesse et vous ordonnons, de la part de saint Pierre, de ne plus prendreles armes contre ledit roi, sachant que, tout ce que vous oserez contre lui, vous le ferez contre le Siège apostolitiue. Si vous avez quelque différend avec lui c'est à nous que vous devez en demander le jugement, c'est de nous que vous devez attendre justice, plutôt que de vous armer contre lui au mépris du Saint-Siège. Que si vous ne vous repentez de votre témérité et que vous entrepreniez, au contraire, de résister à nos
• Scci. 'i, c. <J,'), — 2 Suct. I, c. \,
ordres, sachez que nous ne manquerons pas de tirer le glaive du bienheureux Pierre pour punir votre opiniâtreté, ainsi que l'audace de ceux qui vous favoriseraient dans cette entreprise. Si, au contraire, vous obéissez, comme il convient à tout chrétien, vous obtiendrez, comme un fils soumis, la grâce de saint Pierre et la bénédiction du Siège apostolique'. »
Une chose encore plus étonnante s'était vue en d075. Le fils d'un autre Démètrius, roi des Russes, vint à Rome et demanda au Pape saint Grégoire à tenir de sa main le royaume paternel. Le Pape écrivit au père dans les termes suivants:
a Grégoire, évôque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Démètrius, roi des Russes, et à la reine, son épouse, salut et bénédiction apostoliques. Votre fils, visitant les tombeaux des apôtres, est venu à nous, témoignant le désir et demandant instamment la grâce de recevoir ce royaume par nos mains, comme un don de saint Pierre, après qu'il auiait promis au même Pierre, prince des apôtres, la fidélilé qui se doit, assurant aver, toute confiance que sa demande serait ratifiée par votre consentement dès qu'elle aurait été octroyée par la grâce de l'autorité apostolique. Comme ces vœux paraissaient justes, tant à cause de votre consentement qu'à cause de la dévotion de celui qui faisaitcette demande, nous y avons enfin donné notre assentiment, et nous lui avons confié le gouvernement de votre royaume de la part de saint Pierre, dans l'intention et le désir que le bienheureux Pierre, par son intercession auprès de Dieu, vous garde, vous, votre royaume et tous vos biens; qu'il vous fasse posséder ce même royaume avec toute sorte de paix, d'honneur et de gloire, jusqu'à la fin de votre vie, et qu'auterme de votre carrière il vous obtienne, auprès du souverain Roi, la gloire qui ne finit point. Votre sérénissime noblesse saura également que nous sommes très-disposé, chaque fois qu'elle invoquera l'autorité de ce Siège pour des chosesjustes, à lui accorder aussitôt l'effetdesa demande.» La lettre est du 17 avril lOTo*.
' » L. 7, epist. 4. — 2 L. 2, epùt.
Ces deux derniers faits sont à remarquer. Nous y voyons le fils de Déniélrius, roi des Russes, demander à Grégoire de tenir du Saint-Siégeleroyaume paternel ; nous voyons le saint Pontife défendre à Vezelin de porter les armes contre le roi de Dalmatie, qui tenait sa courotine de l'Église romaine. Eh bien! là-dessus Bossuet s'écrie: « Telles furent les entreprises de Grégoire VU ; c'est par ces manœuvres et d'autres semblables qu'il engageait les princes à livrer leur royaume au Saiiit-SiégeM » Et Fleury : « Grégoire étendit ses prétentions jusque sur les Russes*. » Ainsi, qu'un Pape accorde à un roi la demande que lui fait de sa part son propre fils, qu'il défende à un sujet rebelle, qui a promis fidélité à saintPierre, de s'insurger contre un souverain qui est également sous la protection de saint Pierre, ce sont autant d'innovations, autant de prétentions ambitieuses! Il y a dans tout cela une véritable innovation, une innovation étrange : c'est une pareille manière de raisonner.
Cet ordre de choses, qui se développait naturellement dans le onzième siècle, n'était pas moins avantageux aux peuples qu'aux souverains. Si les princes n'y étaient pas livrés aux fureurs de la multitude, la multitude ne l'était pas non plus à la merci des princes. Elle avait dans le père commun de tous les chrétiens un tuteur et un vengeur ; en voici un exemple dans l'histoire de Pologne. Boleslas II, successeur de Casimir, régna d'abord avec gloire. L'an 1075 il envoya une ambassade à Rome avec de grands présents pour saint Pierre. Le Pape Grégoire le remercia de son affection, lui envoya des légats pour régler les affaires ecclésiastiques de Pologne, où les évéchés étaient trop étendus et sans métropole certaine. A la fin de sa lettre le Pape lui rappelle la brièveté et la fragilité de la vie, et l'engage à rendre au roi des Russes l'argent qu'il lui avait enlevé*. Pour bien se conduire Boleslas n'avait qu'à écouler et à imiter saint Stanislas, évêque deCracovie, illustre par sa doctrine et sa vertu. Mais, après avoir bien commencé, Boleslas II finit par se livrer, môme en public, aux dé-
» Défense, I. 1, scct. 1, t 14. — «L. G3, n. M — »L. 2, ei/isl. 73.
bauchesles plus infâmes. Sa puissance ne lui servait plus qu'à satisfaire à tout prix ses brutales passions. Il s'abandonnait en môme temps à des actes si horribles de tyrannie et d'injustice que ses contemporains et la postérité l'ont flétri du nom de Cruel. D'après les plaintes toujours croissantes des seigneurs et du peuple, saint Stanislas, évôquedeCracovie, lui fit jusqu'à trois fois d'inutiles remontrances; enfin, après une quatrième, il l'excommunia. Le féroce Boleslas, ayant cherché vainement parmi les Polonais un assassin du vertueux pontife, le tua luimôme, au pied des autels, le 8 mai 1079. A la nouvelle de cet exécrable forfait le saint Pape Grégoire VII, pour venger à la fois la religion, la morale et l'humanité, frappe d'anathème le roi assassin, le prive de la royauté, délie tous ses sujets du serment de fidélité, et, pour inspirer plus d'horreur encore d'une pareille tyrannie, ôte le titre de rois aux souverains de Pologne, qui, en effet, ne prirent plus pendant longtemps que celui de ducs. Boleslas, abandonné de tout le monde, mourut dans l'obscurité. Saint Stanislas au contraire, glorifié de Dieu par un grand nombre de miracles, est honoré par toute l'Éj^lise, comme martyr, le 7 mai
Quant à la Hongrie, nous avons vu comment son apôtre et son premier roi, saint Étienne, l'offrit pour toujours à saint Pierre pour le tenir du Saint-Siège. Bossuet dit à ce sujet : « André, roi de Hongrie, fit couronner, avec l'applaudissement de tous les ordres de son royaume, son fils Salomon, qui n'était encore qu'un enfant; mais ce jeune prince, trop faible pour se maintenir sur le trône, en fut chassé après la mort de son père. Il eut recours à l'empereur Henri IV, dont il avait épousé la sœur, qui le rétablit plus d'une lois, et Salomon, en conséquence, lui rendit son royaume tributaire. Grégoire VII lui fit un crime d'une action qu'il n'avait faite que par nécessité »
Il y a plus d'une inexactitude dans ce passage. Salomon fut chassé deux fois : une première encore enfant, du vivant de son père, qui, vaincu dans une bataille, fut contraint
• Adn SS., 7 mai. Baron., ann. 1079. liiograph. univ., art. Boleslas II. — ' Uéfensv, I. I, secl. 1, C. 14.
de l'ère chr.J DE L'ÉGLISE
de céder la couronne au duc Béla, son frère. A la mort de celui-ci, Salomon, soutenu par les troupes de l'empereur Henri III, dont il avait épousé la fille, rentra en Hon^^rie, où, par l'entremise des états, il partagea le gouvernement avec le duc Geisa, fils de Béla. Après plusieurs années de paix et de concorde, pendantlesquelles Geisa s'acquit beaucoup de gloire par ses exploits, Salomon, ayant cherché par jalousie à lui ôter son duché et la vie même, fut chassé de nouveau par les Hongrois, qui élevèrent Geisa sur le trône. Ce fut seulement alors que Salomon, non plus enfant, mais dans l'âge viril, s'adressa à son beau-frère Henri IV et promit de se faire son vassal s'il voulait le rétablir. Henri essaya, mais n'en vint pas à bout, comme on le voitdans l'auteur même auquel Bossuet renvoie. Quant à Grégoire, voici quelle fut sa conduite dans ces démêlés. Encore que Geisa eût été élevé, par le consentement général des Hongrois, sur le trône qu'avait occupé son père ; encore qu'il fût doué de toutes les vertus et qu'il méritât le surnom de Grand Jioique lui ont donné ses sujets; encore que Grégoire le connût plein de piété et rempli de dévouement pour le Saint-Siège, toutefois il ne lui donne pas le titre de roi, mais simplement celui de duc, et s'offre de le réconcilier avec le roi Salomon, « atin, dit-il, que le très-noble royaume de Hongrie continue à être indépendant comme par le passé, et qu'il ait, non pas un roitelet, mais un roi. » La réconciliation allait s'effectuer, selon toutes les apparences, lorsque Geisa mourut, l'an 1077, et eut pour successeur son frère saint Ladislas*.
Ce qui occupait dans cette affaire le Pape saint Grégoire, c'était le droit du Saint-Siège et l'honneur du royaume de Hongrie. « Vos lettresnous ont étéapportées tard, écrivait-il an l oi Salomon, le 28 octobre 1074, à cause du retard de votre envoyé ; notre main les eût reçues avec plus de bienveillance si votre imprudente condition n'eût si fort offensé le bienheureux Pierre ; car, comme vous pouvez l'apprendre des anciens de votre pays, le royaume de Hongrie appartient à l'Eglise
CATHOLIQUE. SOI
romaine, ayant été donné autrefois à saint Pierre par le roi Étienne, avec tout son droit et sa puissance. De plus l'empereur Henri, d'heureuse mémoire (c'est Henri le Noii), ayant conquis ce royaume pour l'honneur de saint Pierre, envoya au corps de cet apôtre la lance etla couronne ; il y envoya ces marques de la dignité royale parce qu'il savait que de là était venue la dignité même. Vous, toutefois, dégénérant de la vertu d'un roi, vous avez diminué et aliéné, autant qu'il est en vous, le droit et l'hoimeur do saint Pierre, en recevantson royaume, d'aprèsceque nous avons entendu dire, comme un fief du roi des Teutons. Que si cela est, vous n'ignorez pas, si vous voulez considérer la justice, comment vous pouvez espérer la grâce du bienheureux Pierre et notre bienveillance, à savoir que vous n'aurez ni l'une ni l'autre, et que vous ne régnerez pas longtemps sans ressentir l'indignation de l'apôtre si vous ne reconnaissez que vous tenez le sceptre, non de la majesté royale, mais de la majesté apostolique ; car. Dieu aidant, ni la crainte, ni l'amour, ni aucun respect humain ne nous empêchera de soutenir l'honneur de celui dont nous sommes les serviteurs. Mais si, avec la grâce de Dieu, vous voulez corriger ces choses et vous conduire désormais en roi, vous aurez sans aucun doute l'affection de l'Église romaine, comme un fils bien-aimé celle de sa mère, et de plus notre complète amitié en Jésus-Christ »
Il écrivit au duc Geisa l'année suivante : ttNouscroyonsquevoussavezquele royaume de Hongrie, comme les autres royaumes les plus nobles, doit garder sa liberté propre, sans être soumis à aucun roi étranger, mais seidement à l'Église romaine, qui traite ses sujets non commeses servi leurs, mais comme ses enfants; et parce que volie parent l'a obtenu, par usurpation, du roi teutonique et non du Pontife romain. Dieu, comme (nous croyons, l'a empêché, par un juste jugement, d'en demeurer maître » Kt dans une autre lettre au même Geisa, pour le réconcilliei avec Salomon, il dit de ce dernier : « Quand il a méprisé la noble seigneurie de saint
' Baron., uiin. 1077.
' L. '2,epist. 13. —^Efiùt. 63.
IDe 1073 à 1085
Pierre, à qui vous n'ignorez pas qu'est le royaume, pour se sonmetire au roi teutonique, de roi il est devenu roitelet. Mais le Seigneur, voyant l'injure faite au prince de ses apôtres, a fait passer en votre personne, par son jugement, la puissance du royaume, en sorte que, s'il a eu quelque droit auparavant, il s'en est privé par cette usurpation sacrilège *. »
Saint Ladislas, après la mort de son frère Geisa, l'an 1079, ayant été élu d'une voix unanime roi de Hongrie, n'accepta la couronne que sur la renonciation formelle de Salomon à tous ses droits. Celui-ci se repentit bientôt d'avoir cédé si facilement le trône, et il tenta de le reprendre ; mais, battu dans plusieurs rencontres, il se vit abandonne de ses partisans et alla faire pénitence dans un monastère, à Pola, en Islrie, où il mourut vers l'an HOO. Saint Ladislas fut un modèle de vertus cliréliennes, royales et militaires. Il repoussa jusque dans leurs déserts les Tarlares qui désolaient le royaume par des courses continuelles ; il rendit ses tributaires les Cumans, les Bulgares et les Serviens, et réunit à ses États, par héritage, la Dalmatie et la Croatie. H ain)ait la justice et veillait à ce qu'elle fût exactement l'cndue à sessujets, sans distinction ; il tit d'immenses charités aux pauvres et fonda un grand nombre de monastères. Il fonda en particulier la ville de Grand-Varadin, où son corps est conservé dans un tombeau d'argent enrichi de pierres précieuses. Nous avons une lettre du Pape saint Grégoire au saint roi Ladislas, où il le félicite de sa piété, de son zélé et de son dévouement, et lui recommande quelques fidèles ou vassaux de saint Pierre, qui avaient été injustement exilés et que ce hou roi avait déjà secourus*.
La Boliôme, de son côté, avait pour souverain VratislasH, qui succéda, l'an 1061, àson frère Zbignée II, mort sans enfants. D'après les dernières dispositions du duc Brzélislas, leur père, les frères cadets avaient eu la Moravie pour apanage ; Zbignée, méprisant les volontés de son père, les en avait cJiassés avec violence. Vratislas se réfugia en Hongrie, et,
« ^, 2, episi, 70, — » L,. 6, epist. Î9.
sa première épouse étant morte par suitedes mauvais traitements que Zbignée lui avait lait éprouver, il épousa en secondes noces la princesse Adélaïde, sœur du roi de Ilongi ie. Après avoir été rétabli dans son apanage, qui était le comté d'Olmtitz, il en jouit paisiblement jusqu'à la mort de son frère ; alors il fut élu duc de Bohême par le suffrage unanime de la nation. Ayant pris en main le gouvernement, il se bâta de remplir les dernières volontés de son père et céda à ses frères Othon et Conrad la Moravie, sous la condition qu'ils le reconuailraient pour seigneur suzerain. Le dernier des frères, Jaromir, qui, d'après les ordres du père, était destiné à l'état ecclésiastique, faisait ses études à Liège. Quand il eut appris ce qui se passait en Bohème, il se rendit eu toute bâte à Prague et somma d'un ton très-impérieux son frère Vratislas de lui donner un apanage. Ce prince lui ayant fait observer que cette prétention était contraire aux dispositions de leur père, Jaromir déposa l'habit ecclésiastitiue, et, ayant pris le casque, se réfugia près de Boleslas, roi de Pologne.
Sévère, évêque de Prague, étant mort en 1065, les princes Othon et Conrad rappelèl ent leur frère Jaromir, qui était en Pologne et simple laïque. Sitôt qu'il fut arrivé ils lui tirent raser la barbe et l'aire la tonsure, et, l'ayant revôtud'unhabitclérical, le présentèrent au duc leur frère,le priant de lui donner l'évéché de Prague. Le duc Vialislas, qui connaissait l'incapacité de son frère Jaromir et son éloignemeut pour la vie ecclésia^-tique, ne pouvait consentir à le voir évêque, surtout à laplace d'un prélalcomme Sévère, qui avait été très-instruit et très-zélé pour la discipline de l'Église. Aussi il nomma pour évêque de Prague Lanes, noble Saxon, qui avait été son chapelain et qu'il avait fait prévôt de Litoméric en Bohème, pour sa doctrine et ses bonnes mœurs ; mais les seigneurs de Bohème, excités par les deux fi;^res Conrad et Olhon, s'y opposèrent, principalement en haine des Allemands, et le duc fut contraint de consentir à l'élection dt! Jaromir. Vratislas envoya ce dernier avec une suite nombreuse à 3Iayence, pour y recevoir l'investiture du roi Henri d'Allemagne
de l'ère chr.l
et la consécration épiscopale de l'archevêque Sigefroi de Mayence, son métropolitain.
Les seigneurs qui avaient tant insisté sur l'élection dt Jaromir eurent lieu de s'en repentir bientôt. L'ordination épiscopale étant terminée, les nobles bohémiens repas&èrent le Rhin avec le nouvel évêque. Un d'entre eux se trouvant sur le bord du bateau, Jaromir le poussa avec violence dans le fleuve en lui disant : « Wilhelm, je te baptise ! » Ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'on le retira. Quand il fut rentré dans le bateau l'inquiétude fit place à l'indignation, et tout ce qui était à bord aurait mis la main sur l'évêque si l'on n'avait été retenu par le respect que l'on croyait devoir au frère du souverain. Instruit de ce qui s'était passé, Vratislas reprocha vivement à ses frères l'imprudence irréligieuse qu'ils avaient commise en le forçant à nommer un sujet qui ne pouvait que déshonorer l'épiscopat
Le duc Vratislas aimait singulièrement le Pape Alexandre II, qui le payait de retour; mais souvent le duc en profitait pour faire des demandes insolites, que le Pape lui accordait par affection et non sans quelque sollicitude. Ainsi le prince le pria un jour de lui envoyer une mitre, dont il paraît qu'il voulait faire un insigne ducal de Bohême dans les grandes cérémonies.
Une pareille demande embarrassait quelque peu le Pape et les cardinaux ; jamais une mitre n'avait été accordée à une personne laïque. Alexandre, toutefois, tant il aimait ce prince, la lui envoya à Prague par son légat Jean, évêque deTusculum*.SaintGrégoire Vif, étant monté sur la Chaire de saint Pierre, confirma ces privilèges de son prédécesseur et eut une affection semblable pour le duc de Bohême,
Il eût été à souhaiter que l'évôque Jaromir de Prague ressemblât au duc son frère; mais il en était bien loin. L'évêché de Prague avait été partagé en deux pour former celui d'Olmiitz, dans la Moravie. Jaromir, à peine évêque et si peu digne de l'être, voulut les réunir de nouveau et se rendit pour cet effet à Olmûtz. Là, étant à table ehez l'évêque Jean,
> Dubrav., l 3. Long., Annal. Pol. — 2 L. i,epist. 38, Gieg. VU.
vieillard vénérable, il le saisit par lés cheveux, et, lui mettant le pied sur la tête, il voulut le forcer à abdiquer en sa faveur. Le duc Vratislas, indigné, envoya à Rome pour rendre compte de ce qui venait de se passer. Deux légats, venus à Prague de la part du Pape, citèrent Jaromir à comparaître devant eux. L'évêque prétendit qu'il n'était justiciable que de son métropolitain, l'archevêque de Mayence, et il refusa de comparaître. Les légats le déclarèrent alors suspendu des fonctions épiscopales. Le chapitre de Prague, prenant fait et cause pour son évêque, couvrit les autels de deuil, comme cela se pratique le vendredi saint, en déclarant qu'il n'obéirait point aux légats du Pape. Ceux-ci furent reçus avec beaucoup de respect et d'honneur par le duc Vratislas, à qui saint Grégoire VII écrivit, l'an 1073, deux lettres, dans l'une desquelles il confirme par provision la sentence de ses légats, en attendant qu'il jugeât lui-môme l'affaire au fond.
Toutefois, à la fin de janvier 1074, le Pape se relâcha et rendit à Jaromir tout ce que ses légats lui avaient interdit, hormis les fonctions épiscopales, c'est-à-dire qu'il lui rendit la jouissance des dîmes et des autres revenus de l'évêché de Prague, afin qu'il n'eût plus de prétexte pour différer son voyage de Rome, où il était appelé. Le Pape lui ordonna de s'y rendre le dimanche des Rameaux, lui défendant de toucher aux biens de l'évêché d'Olmutz et ordonnant à l'évêque Jean de se trouver à Rome en même temps. Cependant Sigefroi, archevêque de Mayence, prétendit, comme métropolitain, prendre connaissance du différend entre les deux évêques de Prague et d'Olmûlz. Le Pape le lui défendit, attendu qu'il ne s'était nullement mis en peine d'abord de faire justice au dernier qui avait été maltraité et que la cause était dévolue au Saint-Siège par plusieurs plaintes de cet évêque. Le saint Pape lui défend môme de penser que lui ou aucun autre puisse en connaître, ni de s'élever contre l'Église romaine, «' sans la grâce de laquelle, comme vous le savez bien, vous ne pourriez pas môme garder votre place »
> h. 1, epist. 44, 46 et 60,
[De 1073 à 1085
Jaromir vint enfin à Rome, confessa humblement devant le Pape une partie des fautes qu'on lui reprochait, et promit satisfaction; il nia les autres, comme d'avoir frappé luimême l'évêque d'Olmtifz et fait raser la barbe et lescheveux à ses serviteurs. Le Pape, usant d'indulgence, le rétablit dans ses fonctions et dans tous ses droits, remettant le jugement définitif de l'affaire au prochain concile, à cause de l'absence de l'évêque d'Olmtitz, à qui cependant il donna la provision des terres contestées entre eux. C'est ce qu'il mande au duc dans une lettre du 16 avril 4074. Mais, par trois autres du 22 septembre suivant, le Pape se plaint que l'évêque de Prague lui avait manqué de parole sur ce sujet et qu'il ne gardait pas la paix avec le duc son frère. Il remercie ce prince de cent marcs d'argent qu'il avait envoyés à Rome, à titre de cens, pour saint Pierre
Au mois de mars de l'année suivante (1075), les deux éVéques de Prague et d'Olmtilz se présentèrent tous deux au concile de Rome. On chercha longtemps à éclaircir leur différend sans en venir à bout ; toutefois, pour y mettre une fin quelconque, le Pape partagea par moitié les terres et les revenus contestés entre eux, sauf les témoignages et les preuves certaines que l'un ou l'autre pourrait produire dans l'espace de dix ans ; passé cette époque ni l'un ni l'autre ne serait plus recevable à réclamer contre cette décision dès lors définitive. Le Pape, ayant réconcilié les deux évêques, les renvoya chez eux avec sa bénédiction apostolique. Il en donna avis au duc Vratislas, lui recommandant de faire tout son possible pour maintenir cette heureuse union.
Frédéric, fidèle ou vassal de l'Église romaine et neveu du duc, était venu à Rome implorer la médiation du Saint-Père pour que le duc lui permît de posséder en paix le fief qu'avait possédé son père. Grégoire pria donc le prince de lui rendre co fief, s'il y avait droit, et môme, dans le cas qu'il n'y en eût point, de vouloir bien, pour l'amour de saint Pierre, lui <;n donner un autre dont il pCit vivre couvenabienient. Ën/iu le saint
» L. 1, eptsl. 78. L. ?, f/rx/ . v,, 7, 8.
Pape écrivit une lettre générale à tous les habitants de la Bohème pour les exhorter, les mauvais à devenir bons, les bons à devenir meilleurs ; à aimer Dieu de tout leur cœur et le prochain comme eux-mêmes, à conserver la paix entre eux, à garder la chasteté, à payer fidèlement les dîmes à Dieu, qui leur donnait la vie et le vivre, à rendre aux églises l'honneur qui leur est dû, à pratiquer assidûment l'aumône et l'hospitalité. « Nous n'ignorons pas que vos pontifes vous enseignent ces choses et d'autres semblables ; mais comme, par vénération pour saint Pierre, vous écoutez nos paroles avec plus d'amour et d'avidité, nous vous exhortons avec d'autant plus d'empressement que vous écoutez plus attentivement le bienheureux Pierre dans notre exhortation *. »
Vers la fin de l'année 1079, au milieu des troubles de l'Allemagne, le duc Vratislas envoya son neveu Frédéric à Rome prier le Pape d'envoyer des légats en Bohême et d'y permettre la célébration de l'office divin en langue slavonne. SaintGrégoire lui répondit : «Nous commençons, suivant notre coutume, parla bénédiction apostolique; mais ce n'a pas été sans quelque hésitation, à cause que vous paraissez communiquer avec des excommuniés; car tous ceux qui envahissent les biens des églises, c'est-à-dire tous ceux qui les prennent ou les reçoivent d'une autre personne, sans une permission certaine des évêques et des abbés, tous ceux-là sont excommuniés, non-seulement par le Siège apostolique aujourd'hui, mais encore par un grand nombre de saints Pères, comme on le voit dans leurs écrits. Quoi qu'il eu soit, nonseulement notre affection nous porte à veiller à votre salut, mais encore le désir de votre avancement spirituel, d'autant, plus que votre exemple peut y engager beaucoup d'autres ; car, il n'y a point de doute, vous répondrez de la perte de tous ceux que vous auriez pu sauver si vous aviez voulu. » Sur quoi le Pap(! l'engage fortement, en considérant la frajiililé de celte vie et la vanité des choses de ce monde, à servir Dieu et à pratiquer la vertu avec une ardeur toujours plus grande. 11 pru-
« L. 2, epist . 53, 71, 72.
de l'ère chi'.]
met de lui envoyer des légats dans l'année, lorsqu'il en aura trouvédeconvenableset que le voyage pourra se faire en sûreté.
«Quanta la permission que votre noblesse nous a demandée de célébrer chez vous l'office divin en langue slavonne, il nous est impossible d'accéder à votre demande; car il est évident, pour ceux qui y pensent bien, que Dieu a voulu que l'Écriture fût obscure en quelques endioits, de peur que, si elle était claire à tout le monde, elle ne devînt méprisable et n'induisît en erreur, étant mal entendue parles personnes médiocres. Et il ne sert de rien, pour excuser cette pratique, que quelques saints personnages aient souffert patiemment ce que le peuple demandait par simplicité, puisque la primitive Église a dissimulé plusieurs choses qui ont été corrigées ensuite par les saints Pères, après un soigneux examen, quand la religion a été plus affermie et plus étendue. C'est pourquoi nous défendons, par l'autorité de saint Pierre, ce que vos sujets demandent imprudemment, et nous vous ordonnons de résister de toutes vos forces à cette vaine témérité*. »
Pour qui sait y bien réfléchir ces paroles deGrégoire VII sont pleines d'une profonde sagesse. Que, pour les choses individuelles ou purement nationales, chaque peuple ait sa langue particulière, il n'y a pas grand inconvénient: les intérêts d'un peuple ne sont pas toujours ceux d'un autre ; mais pour les choses communes à tous les individus, atonies les nations, à toute l'humanité, il est à souhaiter qu'il y ait une langue commune. Or Dieu est un, sa religion est une, son culte est un, son sacrifice est un et toujours le même, son Église est une et la même par toute la terre; autant de raisons pour désirer que la langue de l'Église, la langue du Sacrifice, la langue du culte divin, soit partout une et la même, afin que le chrétien, le catholique se trouve partout chez soi dans la maison de Dieu, son père, qu'il entende partout la langue de l'Église, sa mère, qu'il reconnaisse partout l'unilé de la société divine au milieu de la variété des sociétés humaines.
Que, pour les choses individuelles ou pu-
1 L. l^epist. 11.
rement nationales, avons-nous dit, chaque peuple ait sa langue particulière, il n'y a pas grand inconvénient; toutefoisil n'en était pas ainsi dans l'origine. La terre entière n'avait qu'une langue, même après le déluge, et cela facilitait jusqu'aux relations de commerce entre les individus et les nations. La contusion des langues, et par suite celle des idées, est un châtiment. Cette confusion a commencé à Babylone, la ville des faux dieux, des fausses idées ; elle s'est arrêtée à Jérusalem, la cité du vrai Dieu, le jour de la Pentecôte, à la descente du Sainl-Esprit, lorsque, dansla même langue, chaque peuple entendit la sienne. Cette œuvre de l'Esprit-Saint, cette unification des langues et des idées, l'Église catholique, conduite par le même Esprit, la continue suivant les temps et les circonstances.
Les sectes séparées d'elle, poussées par un esprit différent, cherchent tout d'abord à rompre cette unité de langue religieuse et préfèrent des langues variables comme leurs doctrines. Même les nations qui, depuis des siècles, emploient pour le culte divin une langue autre que celle de l'Église romaine, l'expérience nous les montre plus sujettes à la séduction de l'hérésie et du schisme. Aujourd'hui, par exemple, grâce à la sagesse prévoyante de Grégoire VII, les chrétiens de Bohême sont moins exposés à la séduction du czar des. Russes que les autres peuples slavons qui n'ont pas conservé la langue romaine dans le culte public.
Mais, dit-on, n'est-il pas plus avantageux que chaque individu comprenne chaque parole de la liturgie sacrée ?0n oublie que l'Eglise catholique n'est pas un livre muet, écrit avec de la liqueur noire sur des peaux de bêtes mortes ou sur du papier de chiffon ; mais qu'elle est une société, une personne vivante et parlante, qui, aujourd'hui comme au jour de la première Pentecôte chrétienne, en parlant une seule langue, sait y faire entendre toutes les antres, et conserver ainsi l'unité dans la variété. L'Église catholique, avec une langue unique ou avec très- peu de langues pour la liturgie, a toujours la bouche de ses ministres pour enseigner et pour expliquer de vive voix, à tous les peuples et dans tous
[De 1073 à 108S
les idiomes de la terre, sa doctrine toujours une et la même, et planter ainsi, dans tous les esprits et dans tous les cœurs, l'unité de foi, d'espérance et de charité. Voilà les hautes pensées qui ont porté saint Grégoire VII et l'Église romaine à empêcher, autant que possible, la multiplicité et par suite la confusion des langues dans l'office divin. Fleury paraît d'un avis contraire ; cela ne prouve qu'une seule chose : c'est que Fleury n'avait ni la tête de Grégoire VII, ni l'esprit de l'Église.
Dans ce même temps le Danemark était gouverné par un roi non moins pieux que vaillant ; c'était saint Canut, fils naturel de Suénon II et petit-neveu de Canut le Grand, qui subjugua l'Angleterre. Le roi, son père, qui n'avait point d'enfants légitimes, s'étant tout à fait converti au bien, sous la conduite de saint Guillaume, évêque de Rotschild, eut soin de le faire élever par de sages gouverneurs. Canut répondit parfaitement à leur éducation et se perfectionna en peu de temps dans Itfs exercices de l'esprit et du corps qui convenaient à sa naissance. Il s'accoutuma dès sa jeunesse aux pénibles travaux de la guerre, et il exécuta de grandes et hardies entreprises à un âge où les autres peuvent à peine en être les spectateurs. Il purgea la mer des pirates qui désolaient les côtes, vainquit les Esthoniens, qui exerçaient divers brigandages sur leurs voisins, et dompta les peuples de la province de Semble ou Samogitie, qui fut ensuite soumise à la couronne de Danemark. Ces grandssuccès, suivis de quelques autresencore.luifrayaientsans doute le chen)in du trône. Mais, après la mortdu roi Suénon, son père, les Danois, se souvenant des périls auxquels son courage les avait exposés lorsqu'il n'était encore qu'au second rang, craignirent que, s'ils lui mettaient la courotme sur la tète, son humeur guerrière ne leur en fit courir de nouveaux et de plus grands. C'est pour cette raison qu'ils lui préférèrent son frère Harold, qui était son aîné, mais peu capable. Canut, se voyant chassé d'un État qui lui devait sa gloire et une grande partie de sa puissance, se retira auprès du roi Ilalstan, qui le traita comme le demandait sa vci lu. Harold, (|ui uc pouvait
longtemps soutenir le poids d'une couronne, envoya le presser de revenir et lui offrit de la partager avec lui ; mais Canut, ayant reconnu que c'était un artifice pour le perdre, eut assez de prudence pour ne pas se fier, dans sa mauvaise fortune, aux promesses d'un homme qui, lors même qu'elle était meilleure, lui avait fait assez connaître sa mauvaise volonté. Il fut assez généreux pour résislei' aux occasions qui se présentèrent de faire souffrir à son pays la peine que méritait son ingratitude. Bien loin de tourner ses armes contre lui il les employa encore pour son service, et continua toujours, avec le mêmesuccèSjlaguerre qu'il avait commencée contre les ennemis du Danemark, au levant de la Scanie, la seule province qui lui demeurait attachée. Cette grandeur d'âme, qui lui faisait ainsi venger l'injure par des bienfaits, ne demeura pourtant pas longtemps sans récompense ; car, Harold étant mort après deux ans de règne, il fut rappelé avec honneur et élevé sur le trône, qui était dû à son mérite, par le suffrage même de ce frère qu'on lui avait préféré, dans un pays où l'ordre de la naissance ne donnait poiiit de rang quand il se trouvait seul.
Ses premiers soins, après son élévation, furent d'employer les forces du royaume pour achever, contre les ennemis de l'Etat, la guerre qu'il avait commencée fort jeune, sous leroi son père, et continuée pendant son exil. Il la termina plus glorieusement encore pour la religion que pour sa propre renommée ou pour l'intérêt de sa couronne ; car, ayant entièrement assujetti les provinces de Courlande, de Samogitie et d'Eslhonie, ou vit qu'il ne s'en était rendu maître que pour y faire régner Jésus-Christ,
N'ayant plus d'ennemis à combattre Canut songea h se marier. Il épousa Adèle, fille de Robert, comte de Flandre, dont il eut Charles, aussi comte de Flandre, et surnommé le Bon, ducjuel l'Église honore la mémoire comme d'un bienheureux le 2 mars. Canut s'appliqua aussitôt à faire refleurir les lois et la j ustice dans son royaume et à rétablir l'an* cicnne discipline, que l'insolence et les diversesenlreprisesdes grands avaient faitrelàchei* par tous ses États. Il fit de sévères, mais de
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justes ordonnances pour ce sujet, sans que ni la proximité du sang, ni l'amitié, ni telle autre considération que ce fût pût lui arracher l'impunité du crime et du désoidre. Il ne fit rien qu'avec beaucoup de pi udence et d'équité ; mais ce qui devait faire aimer sa vertu lui attira la haine et le mépris des personnes les plus puissantes, qui ne pouvaient souffrir que l'on réprimât la tyrannie qu'ils exerçaient sur leurs inférieurs. Canut ne crut pas devoir s'arrêter à leurs murmures et à leurs mécontentements.
Comme son principal objet était la gloire de Dieuetl'intérCt de l'Église, il accorda plusieurs grâces à ceux qui en étaient les ministres dans son royaume, et, parce que les peuples grossiers et rustiques étaientpeu accoutumés à rendre aux évéques le respect qui leurélaitdù, etqu'il ne pouvait souffrir qu'on les traitât comme des hommes ordinaires, il ordonna, par une déclaration expresse, qu'ils précéderaient les ducs et auraient le rang de princes dans l'État, afin de les autoriser et d'élever par ces honneurs, qui seraient inutiles à l'Église d'ailleurs, les esprits à la considération de celui qu'ils représentent. Il exempta même les ecclésiastiques de la juridiction séculière, voulant qu'ils n'eussent plus à répondre qu'à leurs évèques. Il fit aussi ce qu'il put pour accoutumer les peuples à payer les décimes à l'Église, mais il ne put y réussir. Il fit paraître une magnificence vraiment royale à bâtir et à fonder des églises en beaucoup de lieux et de libéralité à les orner et à les enrichir ; il donna même à celle de Rotschild, capitale de son royaume, la couronne qu'il portait aux grandes solennités et qui était d'un très-grand prix ; mais comme, par cette raison, elle était plus exposée au sacrilège des ravisseurs que les autres richesses du trésor sacré, il fit imposer, par les évèques, la peine d'excommunication à ceux qui oseraient y attenter. Il fit aussi un édit pour rendre inviolables cette oblation et lesautres effets de sa piété, et pour empêcher qu'on ne pût ravir à l'Église ce dont il se dépouillait pour l'enrichir.
Sa charité pour ses sujets était si tendre que, pour les décharger de l'incommodité que leur causait l'excessive dépense de ses
jeunes frères, il se chargea de leur entretien (■t laissa seulement à Olafla province do S1(!Swig comme en apanage. Rien n'était pins contraire au dessein qu'il avait de -corriger les vices de ses peuples que la fainéantise et l'oisiveté ; c'est ce qui lui faisait chercher de louables et utiles occupations pour les soutenir dans l'action. Le commerce n'était point assez grand en Danemark pour produire cet effet ; la stérilité du teriain ne faisait guère envie de labourer, et les exercices de l'eypril n'étaient que pour un très-petit nombre de personnes. Le roi, méditant sur les moyens de trouver quelque autre expédient, songea que la plus grande gloire que le Danemark eût jamais acquise avait été la conquête de l'Angleterre, faite l'an 1016 par Canut le Grand et perdue depuis sous ses successeurs. Il crut que, s'il entreprenait de la reconquérir, il donnerait assez d'occupation à ses peuples. Il en communiqua le dessein à Olaf, l'aîné de ses frères, et, par son avis, il en fit l'ouverture à ses peuples, qui témoignèrent s'y porter avec joie. La mort de saint Édouard d'Angleterre rendait la conjoncture favorable.
Mais le saint roi Canut ne se doutait pas que son frère Olaf, gagné peut-être par l'argent de Guillaume de Normandie, le trahissait et employait tous les moyens pour faire manquer l'expédition, tantôt par des retards affectés, tantôt par des paroles insidieuses qu'il répandait parmi les grands et les soldats. Canut, ayant enfin découvert la trahison, alla avec une troupe choisie à Sleswig, avec tant de diligence qu'il y surprit Olaf. Il le convainquit de son crime et ordonna à ses soldats de l'enchaîner ; ils s'y refusèrent, parce que ces peuples avaient tant de respect pour les roisqu'ils croyaientles chaînes plus dures à supporter que la mort à ceux qui avaient l'honneur d'être de leu r sang, attendu que les liens sont la marque d'une condition basse et servile, au lieu que la mort est commune à tous les hommes. Mais le prince Éric, son autre frère, se croyant obligé de préférer l'obéissance qui était due au roi, dans une chose aussi juste, à l'affection pour un frère aussi méchant qu'était Olaf, fit hardiment ce que les soldats ne voulurent point faire. Olaf fut
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donc enchaîné et envoyé par mer en Ftandre, où il fut enfermé dans une citadelle. Les grands qui avaient pris part à la conspiration ne purent se venger autrement qu'en apportant adroitement de nouveaux retards à l'expédition du roi ; ce qui fit que, par les sollicitations secrètes de leurs émissaires, les soldats qui restaient dans son armée se débandèrent presque tous, sans qu'on sût à qui s'en prendre.
Le roi, qui avait toujours en vue le service de Dieu, crut pouvoir profiter de cette occasion pour tâcher d'établir le payement des dîmes en faveur de l'Église. Il proposa aux peuples pour cela ou de satisfaire à ce tribut de piété, ou de payer une très-grosse amende en punition de la désertion générale des troupes. Les peuples choisirent le dernier parti, tant ils avaient horreur des décimes, qu'ils regardaient comme un joug insupportable à cause qu'il devait être perpétuel. Canut, fâché de ce choix et voulant essayer encore de leur faire préférer, à une grande incommodité présente, une légère imposition, qui n'était proprement que pour ceux qui viendraient après eux, nomma des commissaires pour lever l'amende, afin que le désir de s'en décharger les portât à aimer mieux payer les décimes. La rigueur qu'apportèrent ces commissaires dans l'exécution de ses ordres irrita surtout les mécontents, qui en prirent occasion de soulever les peuples contre l'autorité du roi. Les commissaires furent massacrés, et la fureur des rebelles alla si loin que Canut, ne se croyant pas en stireté dans son palais, se relira à Sleswigavec sa femme et ses enfants, d'où il passa dans l'île de Fionie, avec ceux qui lui étaient demeurés fidèles et qui se trouvaient en assez petit nombre. Il dorma ordre en même temps à tout ce qui était nécessaire pour transporter sa femme et ses enfants en Flandre, auprès de son beaufrère, s'il ne pouvait corriger la fortune.
Cependant les rebelles, fiers de sa retraite, qu'ils regardaient comme leur première victoire, résolurent de venir l'attaquer avec des troupes et de lui ôter la vie avec la couronne. Canut, averti de leurs projets, voulut passer de Fionie en Zélande, où résidait |)rincipalonieiUce qui lui était resté de forces. 11 en lut
détourné par un officier nommé Blaccon, dans lequel il avait confiance. Ce traître, qui entretenait des intelligences secrètes avec les rebelles, lui promit de négocier de telle sorte avec ses peuples qu'illes ramènerait à leur devoir. Le roi le crut et le laissa aller comme pour faire le traité. Ce perfide entremetteur, après beaucoup d'allées et de venues, lui fit croire enfin que toutes choses étaient accommodées, quoiqu'il n'eût rien fait que pour tramer sa perte et le livrer à ses ennemis. Canut, qui se reposait sur sa bonne foi, et qui, joignant la piété à la clémence, aimait mieux dissiper cette tempête en implor ant la miséricorde de Dieu sur lui et sur ses peuples que de l'apaiser en répandant le sang de ses sujets, alla faire ses prières dans l'église de Sainl-Alban ; il y fut assiégé par une troupe de rebelles que Blaccon avait introduits. Les soldats de sa garde, conduits par les princes Éric et Benoît, frères du roi, allèrent généreusement à eux, plutôt pour mourir avec leur maître que dans l'espérance de pouvoir le défendre contre une si grande multitude de gens armés. Benoît fut tué à la porte de l'église, après en avoir longtemps disputé l'entrée aux rebelles avec un courage extraordinaire. Éric, s'étant trouvé enveloppé dans un bataillon, se fit jour à travers, l'épée à la main ; mais il ne put rentrer dans l'église. Le roi, voyant que le péril était inévitable, abandonna le soin de son corps pour ne s'occuper qu'à sauver son âme. Il se confessa avec une grande tranquillité d'âme, et, comme il priait au pied de l'autel, il fut percé d'un dard lancé par une fenêtre. Il mourut dans son sang, les bras étendus, comme une victime quis'ofïraitàDieu pour l'expialion des péchés du peuple et des siens, dans le lieu où Jésus- Christ, comme une hostie sans tache, s'offrait à son Père pour le salut de tous les hommes. C'était le 10 juillet 1081.
Saxon le Gianiinairien, auteur de grande autorité, qui vivait dans le siècle suivant, témoigne que Dieu attesta la sainieté de Canut pai' divers miracles contre l'insolonce dos Danois, qui osaient l'aiie passer leur pai ricidc |)our un acte de piété. Il ajoute (lue ces misérables, ne pouvant obsciu'cir l'éclat de ces miracles, qui continuaient encore de sou
de l'ère chr.|
DE L'ÉGLISK
temps, aimèrent mieux dire que Dieu lui avait pardonné ses injustices en lui accordant la pénitence à la mort que d'avouer leur crime, mais que leurs descendants reconnurent enfin sa sainteté par un culte public qui fut rendu à sa mémoire. Pour expier par quelque sorte de réparation le crime de leurs pères, ils dressèrent des autels et des églises en l'honneur de saint Canut et y établirent des fêles le 40 juillet, qui fut le jour de sa mort, et le 19 avril, qui fut celui de sa translation *.
Nous avons deux lettres du Pape saint Grégoire au roi Suénon, père de Canut. Certains défenseurs des opinions gallicanes y trouvent une preuve que ce Pape étendait ses prétentions ambitieuses jusque sur le Danemark. Voici celle preuve, elle est assez curieuse. Lesambassadeurs de Suénon, parl'entremise de l'archidiacre Hildebrand, s'étaient adressés au Pape Alexandre II pour obtenir diverses grâces, et entre autres pour traiter avec lui du dessein qu'avait le roi de mettre son royaume sous la protection spéciale de saint Pierre. Hildebrand ou saint Grégoire, ayant succédé à Alexandre, prie le roi de lui mander par ses ambassadeurs s'il persistait dans sa première volonté ou s'il en avait changé; il l'en prie afin de savoir que lui répondre *. Voilà tout ce que demandait Grégoire VII. Voilà jusqu'où il portait ses prétentions; il ne s'agit ni plus ni moins que de savoir si le roi persévérait dans ses premières intentions. Pour des yeux gallicans c'est dans un Pape une preuve sans réplique d'une ambition démesurée.
La dernière lettre du Pape saint Grégoire au roi Suénon de Danemark est du 17 avril 1075. Suénon étant mort l'année suivante (1076), le Pape écrivit à son fils et à son successeur Harold. 11 y fait un grand éloge de la piété de son père, de son amour et de son dévouement pour le Saint-Siège. S'il n'avait pas eu la faiblesse de s'abandonner aux passions de la chair il eût été le modèle des rois Kt serait compté parmi les saints. Le Pape [iiégoiie, qui l'avait aimé beaucoup, espère néanmoins que Dieu lui aura fait la grâce de
' Ada SS., 10 juin. Elnoth et Saxo Gramm. — * 1,2, fjiitt. 61 et 75.
faire, avant sa mort, une sincère pénitence. C'est pourquoi il exhorte son lils à faire pour lui des prières et des aumônes, à imiter sa piété envers Dieu, son amour pour le Siège apostolique, sa vigilance à bien gouverner son royaume, surtout son zèle à défendre l'Église; enfin il invite le nouveau roi à lui envoyer souvent des ambassadeurs pour l'informer de l'état de la religion dans son royaume. La lettre est du 6 novembre 1077
Le roi Harold étant mort après deux ans de règne, comme le dit formellement Saxon le Grammairien, son frère et son successeur, le saint roi Canut, envoya à Rome demander les conseils du clief de l'Église. Saint Grégoire lui répondit par la lettre suivante : tt Nous félicilons avec une charité sincère votre dilection de ce qu'étant placé aux extrémités de la terre vous recherchez néanmoins avec zèle tout ce qui intéresse l'honneur de la religion chrétienne, et de ce que, reconnaissant l'Église romaine pour votre mère et pour celle de tout le monde, vous réclamez ses instructions et ses conseils. Nous voulons et vous recommandons que votre dévotion persévère dans cet empressement et ces désirs, qu'elle y croisse avec la grâce divine, qu'elle ne se relâche jamais de ce bon dessein, mais que chaque jour elle se rende capabledequekjuechose de meilleur, comme ilconvient à un homme sage et à la constance d'un roi ; car votre excellence doit considérer que, plus elle est élevée et domine au-dessus du grand nombre, plus elle peut par son exemple ou incliner ses sujets au mal, ce qu'à Dieu ne plaise, ou ramener au bien les lâches mêmes. Votre prudence doit considérer encore les joies decette vie temporelle, combien elles sont caduques, combien fugitives, et, pût-on espérer la vie la plus longue, combien elles sont sujettes à être troublées par des adversités imprévues. Il faut donc vous appliquer par-dessus tout à diriger vos pas et vos intentions vers les choses qui ne passent pas et qui n'abandonnent pas celui qui les possède. Nous serions fort aise qu'un homme prudent d'entre vos clercs vînt à nous pour nous faire connaître les mœurs de
' L. 5, epist. 10.
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votre nation et vous rapporter avec plus d'intelligence les instructions et les mandements du Siège apostolique. » La lettre est du 15 octobre 1079 *.
Le saint Pape lui en écrivit une seconde au mois d'avril de l'année suivante (1080), où il l'exhorte avec une affection paternelle à persévérer dans l'obéissance et l'amour du Saint-Siège, à imiter les vertus de son père, dont il fait le plus affectueux éloge, disant qu'il l'avait aimé encore plus qu'il n'avait fait l'empereur Henri défunt. Il l'exhorte enfin à bannir de son royaume la coutume barbare d'attribuer aux péchés des prêtres le déré- , glement des saisons et les maladies, et de ! condamner pour le même sujet des femmes innocentes *.
Fleury, dans ses Discours, déplore comme un grand malheur pour l'Église que les Papes du moyen âge, au lieu de faire le prône et le ! catéchisme dans leur église paroissiale de ' Saint-Pierre, comme le fait tout bon curé, se î soient tant occupés des affaires des rois et des évêques par tout le monde. Nous ne sommes pas de l'avis de Fleury; voici pourquoi. Nous croyons que la paroisse du Pape, comme Pape, c'est toute l'Église catholique, c'est l'univers entier. Nous croyons que ses principaux paroissiens sont les rois et les évêques, et qu'en instruisant bien, et, au besoin, en morigénant ces paroissiens, il opère le ' bien et des gouvernants et des gouvernés.
Ce que nous venons de dire sur le devoir i principal des Papes, saint Grégoire VU l'ac- ! complissait sans relâche. Le 15 décembre 1078 il écrivit à Oiaf ou Olatis, roi de Norvège : a Assis sur la Chaire apostolique, nous sommes d'autant plus obligé à prendre soin de vous qu'étant à l'extrémité de la terre vous avez moins de commodité d'être instruit et fortifié dansla religion chrétienne. C'est pourquoi nous désirons, si nous le pouvions, vous envoyer quelques-uns de nos frères; mais comme il est très-difficile, tant à cause de l'éloignement que de la différence des langues, nous vous prions, comme nous avons mandé au roi de Danemark, d'envoyer à la cour apostolique des jeunes gens de la no-
'L. i.^epist. 5. — >L. l.^episl. 21.
blesse de votre pays, afin que, étant instruits de la loi de Dieu sous les ailes des saints apôtres Pierre et Paul, ils puissent vous reporter les ordres du Saint-Siège et cultiver utilement chez vous la religion.
«Il nous a été rapporté, en outre, que les frères du roi de Danemark se sont réfugiés auprès de votre excellence, pour, appuyés de vos troupes, le contraindre à partager le royaume avec eux. Quel détriment pour le royaume, quelle confusion pour le peuple chrétien, quelle destruction d'églises, quelle désolation pour tout le pays peut sortir de là, la Vérité elle-même nous le déclare dans l'Évangile, disant : « Tout royaume divisé contre lui-même sera désolé et la maison tombera sur la maison. » C'est pourquoi nous recommandons souverainement à votre éminence de ne donner à personne, en ceci, ni consentement ni secours, à la persuasion de qui que ce soit, de peur que ce péché ne retombe sur vous, ce qu'à Dieu ne plaise, et que la division de ce royaume n'attire la colère de Dieu sur vous et sur les vôtres. Ce que nous voulons et ce que nous vous conseillons de grand cœur, c'est de faire en sorte que le roi de Danemark reçoive ses frères avec charité, qu'il leur assigne des biens et des honneurs tels qu'eux ne soient pas réduits à une indigence inconvenante, et que néanmoins l'État ou la dignité du royaume n'en soit point affaiblie.
« Du reste, pensez toujours à l'espérance de votre vocation, et, attentif à ce que dit le Seigneur dans l'Évangile : Ils viendront de r Orient et de r Occident, et s'assoiront au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume descie.ux, ne tardez pas, courez, hâtez-vous. Vous êtes dos derniers confins; mais si vous courez, si vous vous hâtez, vous serez associé dans le royaume aux premiers ancêtres. Que votre course soit la foi, la charité et le désir ; votre carrière, de méditer combien la gloire de ce monde est caduque, et de vous convaincre qu'elle doit être envisagée avec amertume plutôt (ju'avec délices l'usage de votre puissance, de secourir les opprimés, de défendre les veuves, de venger 'es pupilles; enfin, non-seulement d'aimer la justice, mais encore de la soutenir de toutes
de, l'ère chr.J DE L'ÉGLISE
VOS forces. C'est par cette voie, avec ce trésor et ces richesses, qu'on parvient du royaume terres^e au céleste, de la joie passagère à la joie éternelle, de la gloire fragile à la gloire qui demeure toujours*.
Le 4 octoiDre 1080 le même Pape écrivait au roi de Suède en ces termes : « Votre excellence saura que nous nous réjouissons beaucoup dans le Seigneur de ce que quelques ministres de la parole sainte sont entrés sur la terre de votre royaume ; ensuite, que nous avons une grande espérance de votre salut; car l'Église gallicane ne vous a point enseigné des doctrines étrangères; mais ce qu'elle a reçu des trésors de sa mère, la sainte Église romaine, elle vous l'a communiqué avec une salutaire érudition. C'est pourquoi, afin que vous obteniez une grâce plus abondante de religion et de doctrine cbrétienne, nous voulons que votre altesse envoie au Siège apostolique un évôque ou un ecclésiastique capable, pour bous faire connaître la situation de voire pays et les mœui s de la nation, et vous rapporter les mandements apostoliques, avec une pleine instruction sur toutes choses. En attendant nous vous exhortons àgouvernerdansla justice et la concorde le royaume qui vous est confié, et à praliquer si bien les autres vertus que, par les sollicitudes du royaume temporel, vous méritiez d'obtenir la sécurité du royaume éternel et d'entendre avec les justes, au dernier jugement, cette parole consolante: Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé depuis l'origine du monde *. »
Versle même temps deux rois de Visigoths, avec leurs peuples, se convertirent du paganisme à la religion chrétienne et envoyèrent un évêque à Rome pour en informer le chef de l'Église universelle. Le Pape saint Grégoire les en félicita par une lettre où il prie Dieu de les affermir et de les faire croître de plus en plus dans la foi et les bonnes œuvres. Sur quoi il expose en peu de mots les principaux devoirs des rois et des peuples chrétiens; à la fin il leur recommande d'envoyer souvent à Rome de leurs clercs et d'autres
i L. G, epifi. 13. — « L. 8, episl. il.
CATHOLIQUE. Ml
personnes pour bien apprendre la discipline de la sainte Église romaine et les en bien instruire à leur retour. On ne sait pas de quel pays étaient ces rois et ces peuples de Visigoths; on voit seulement, par la lettre duPape.qu'ilsétaientàl'extrémitédu monde, probablement à l'extrémité septentrionale
En Angleterre Guillaume le Conquérant était très-attaché au Saint-Siège, à qui, du reste, il devait en grande partie ce royaume. Il fut très-ainigé de la mort d'Alexandre II et très-réjoui de la promotion de Grégoire VII, Il écrivit promplement au nouveau Pape pour lui demander de ses nouvelles. Saint Grégoire lui répondit, le 4 avril 1074, par une lettre pleine d'estime, d'affection et de confiance. Après avoir marqué les devoirs d'un prince chrétien il dit: « Nous appuyons sur ces vérités parce que nous croyons que, de tous les rois, vous êtes celui qui les aimez le plus. Quant à notre position, que vous demandez instamment à connaître, la voici : nous sommes monté bien malgré nous sur un navire qui, lancé sur une mer orageuse, à travers les vents et les tempêtes, à travers les flots qui montent jusqu'aux nues, à travers les ccueils, les uns cachés, les autres manifestes, fait sa roule avec péril, mais j pourtant il la fait et avec courage. Car la : sainte Église romaine, que nous présidons sans l'avoir mérité ni voulu, est assaillie iii- I cessam ment et chaque jour par des tentations diverses, par les persécutions des hypo- ' crites, par les embûches et les objections ! frauduleuses des hérétiques ; elle est tiraillée d'un côté et de l'autre par les puissances du monde, tantôt d'une manière occulte, tantôt d'une manière ouverte. Obvier à tout cela, y porter remède, ainsi qu'à beau- , coup d'autres choses, voilà ce qui, devant Dieu et au milieu des hommes qui partagent notre sollicitude, nous travaille nuit et jour et nous met continuellement en pièces, quoique, pour le moment, aux yeux; des enfants du siècle, ces choses semblent nous plaire. Mais, grâce à Dieu, ce qui est du monde nous déplaît forcément. Voilà comment nous vivons, voilà comment, avec ia
1 L, 9, epist. 14
IVERSELLE
(De 1073 k 108b
^ràce de Dieu, nous continuerons à vivre'. »
La saint Pape répondit en même temps à la reine Mathilde, la louant de son humilité et de sa charité, l'exhortant à y faire des progrès de jour en jour, et à suggérer au roi son époux tout ce qui peut procurer le salut de sou âme. « Car si, comme dit l'Apôtre, J 'homme infidèle est sauvé par la femme tidèle, comhien plus un époux fidèle ne serat-il point, par une épouse fidèle, amené du bien au mieux*! »
En 1076 le Pape envoya au roi d'Angleterre, comme légat, le cardinalHubert, sousdiacre de rÉglise romaine, auquel il disait qu'il pouvait avoir toute confiance pour les choses qu'il était chargé de lui communiquer de vive voix. Une de ces choses nous est révélée par la lettre suivante du roi Guillaume au Pape Grégoire : « Hubert, votre légat, m'a averti de votre part de penser à vous promettre fidélité, à vous et à vos successeurs, et d'être plus soigneux pour ce qui regarde l'argent que mes prédécesseurs avaient coutume d'envoyer à l'Eglise romaine. J'ai admis l'un et n'ai pas admis l'autre. Je n'ai voulu ni ne veux jurer fidélité, parce que je ne l'ai pas promis, ni trouvé que mes prédécesseurs l'eussent fait aux vôtres. » L'archevêque Lanfranc de Cantorhéry proteste, dans une lettre au Pape, qu'il avait conseillé au roi de faire ce que le Pape lui avait demandé 8.
Le savant Luc d'Acheri* s'étonne que Guillaume se refusât à ce que lui insinuait le Pape. En effet, dès l'an 725 Ina, roi des Anglo- Saxons, rendit son loyaume tributaire du Saint-Siège. En 794 Offa, roi des Merciens, renouvela cette soumission. De là le prédécesseur immédiat de Grégoire VII, Alexandre II, écrivait, versl'an 1073, au môme Guillaume : « Votre prudence n'ignore pas que le royaume des Anglais, du moment que le nom du Christ y fut glorifié, a été sous la main et sous la tutelle du prince des apôtres » Enlin, l'an 1173, Henri II écrivait au Pape Alexandre III en ces termes : « Le royaume d'Angleterre est de votre juridic-
» L. i^epist. 70. — *L. 1 , epitt. 71. — *Apud Lanfr.,
epiit. 7 et 8. — * In Not. ad epist. — * Episl. 8, apud
tion, et, quant à l'obligation du droit féodal, je ne me reconnais sujet qu'à vous. Que l'Angleterre apprenne ce que peut le Pontife romain, et, puisqu'il n'use pas d'armes matérielles, qu'il défende par le glaive spirituel le patrimoine de saint Pierre*^. » D'après cela bien des gens trouveront, avec Luc d'Acheri, que le saint Pape Grégoire YII, au lieu d'être un demandeur effronté, comme le qualifie Bossuet dans sa Défense du Gallicanisme, réclamait une chose naturelle et légitime. Enfin nous avons vu, d'après la chronique de Normandie, qu'avant la conquête Guillaume envoya des ambassadeurs au Pape pour lui demander la permission de conquérir son droit, se soumettant, si Dieu lui donnait la grâce d'y parvenir, à tenir le royaume d'Angleterre de Dieu et du Saint- Père, comme son vicaire et non d'aucun autre".
Le Pape Grégoire, qui estimait peu l'argent sans riionneur du Saint-Siège, dut n'être pas content du procédé de Guillaume. Ce prince, d'ailleurs, lui donnait d'autres sujets de plaintes, car il empêchait les évêques d'Angleterre d'aller à Komc, où le Pape les appelait pour se consulter avec eux sur le bien général de l'Église et delà chrétienté. «Or, dit le saint Pape dans une lettre du 23 septembre 1079 au légat Hubert, jamais roi, même païen, n'a osé entreprendre contre le Siège apostolique d'empêcher les évêques et les archevêques d'aller aux tombeaux des apôtres. Nous voulons donc que vous l'avertissiez de notre part de ne pas tant chercher à diminuer, pour l'Église romaine, l'honneur qu'il serait bien fâché que ses sujets ne lui rendissent pas à lui-même ; car, nous souvenant de notre ancienneamitié pour lui, et imitant, autant que nous pouvons, avec l'aide de Dieu, la mansuétude apostolique, nous lui avons pardonné sa faute jusqu'à présent ; mais, s'il ne se modère, il doit savoir qu'il s'attirera l'indignation de saint Pierre. Enfin ordonnez aux Anglais et aux Normands, de la part du prince desapôtres, d'envoyer de chaque archevêché au moins deux évêques au concile qua nous célébrerons,
' Apud Baron., ann. 117:1. — * Doni Bouquet, t. 13,
del'èrechr.] DE L'ÉGLISE
Dieu aidant, le carême prochain. Que si, par hasard, ils murmurent et disent qu'ils ne pourront pas y être pour ce terme, qu'ils aient soin de se présenter au Siège apostolique au moins après Pâques *. »
Six mois auparavant le Pape avait écrit à l'archevêque Lanfranc de Cantorbèry une lettre pour lui témoigner son étonnement de ce qu'il n'était pas venu le voir depuis qu'il était monté sur le Saint-Siège. Ce procédé lui faisait d'autant plus de peine qu'il devait s'y attendre moins d'après leur ancienne amitié. N'étaient cette amitié et la mansuétude apostolique, il lui aurait déjà fait éprouver son ressentiment. Ce peu d'égards pour le chef de l'Église avait pour cause ou la crainte du roi ou sa propre négligence. Plus d'amour pour sa mère, l'Église romaine, eût mis Lanfranc au-dessus de la crainte. Le Pape lui enjoignit donc de faire sentir au roi sa faute et de réparer la sienne en revenant à Rome aider son ancien ami dans le gouvernement de l'Église
Comme Lanfranc ne venait point le Pape lui adressa une autre lettre plus ferme. « Souvent nous avons invité votre fraternité à venir à Rom^, même pour les intérêts de la foi et de la religion chrétienne. Abusant de notre patience, vous avez différé jusqu'à présent, à ce qu'il paraît, par orgueil ou par négligence, puisque vous n'avez pas même prétexté aucune excuse canonique. La difhculté du voyage ne saurait en être une, car un grand nombre d'infirmes, mais qui aiment saint Pierre, viennent de très-loin pour visiter son tombeau. » En conséquence, par l'autorité apostolique, le Pape lui ordonne, sous peine de suspense, de venir à Rome dans quatre mois, pour la fête de la Toussaint *.
Nous avons une réponse de Lanfranc à la première lettre du Pape ; elle est conçue en ces termes : a La lettre de Votre Excellence, que m'a remise Hubert, sous-diacre de votre sacré palais, je l'ai reçue avec l'humilité qui convient. Dans presque tout son contexte vous avez soin de me réprimander avec une douceur paternelle de ce que, élevé à l'hon-
« L. 7, epùt. 1. — « L. 6, epist. 30. — » L. 9, epist. 10. VU.
neurépiscopal, j'aime moins la sainte Église romaine, et vous pour elle, que je n'avais coutume de faire avant d'être parvenu à cet honneur, d'autant plus que je ne doute pas et que personne ne doute, je pense, que c'est l'autorité du Siège apostolique qui m'y a fait parvenir. Je ne veux ni ne dois, vénérable Père, calomnier vos paroles ; toutefois, ma conscience m'en est témoin, je ne puis comprendre que l'absence corporelle, la distance des lieux ou une dignité quelconque puisse faire en ceci quelque chose et m'empôcher d'être soumis en tout et partout à vos ordres, suivant les canons; et si, Dieu aidant, je pouvais un jour vous parler en personne, je vous prouverais, non par des paroles, mais par des choses, que j'ai augmenté en amour, et que c'est vous, permettez-moi de le dire, qui avez diminué de votre ancienne affection . Les paroles de votre légation, je les ai, de concert avec votre légat, suggérées au roi et tâché de les lui persuader, mais je n'en suis point venu à bout. Pourquoi il n'a point acquiescé complètement à votre volonté, luimême vous le fait connaître, tant de vive voix que par ses lettres *. »
Voilà comment Lanfranc répondit à la première lettre du Pape. On ne voit pas qu'il ait répondu à la seconde. Au fond son amitié pour Grégoire, qu'il disait devenue plus grande, aurait pu se montrer un peu plus par les faits ; il aurait pu se rappeler son propre exemple. Précédemment, pour jes intérêts du roi, il avait fait plus d'un voyage de Rome, et maintenant que le chef de l'Église l'y réclame pour s'aider de ses conseils dans les grands intérêts de la chrétienté entière, il n'en sait plus trouver le moyen. Un peu plus de dévouement pour la cause de Dieu et de son Église, dans de pareilles circonstances, n'eût pas été mal de la part d'un archevêque qui avait la confiance, non-seulement du roi d'Angleterre, mais encore de ceux d'Irlande et d'Écosse.
En France le roi Philippe I", ayant perdu, à l'âge de quatorze ans, son tuteur, le comte Baudouin de Flandre, fut abandonné à luimême jusqu'à l'âge de v'ngt ans. Ce fut un
• Lanfr., epist. 8.
lOe 1073 à 1085
malheur et pour lui et pour la France. II se voyait maître des autres avant de pouvoir l'être de lui-même. Sa conduite fut celle d'un jeune libertin plutôt que celle d'un roi. Il mettait les débauches et les vices au premier rang parmi les jouissances de la royauté. Bientôt il l'ut entouré de courtisans et de flatteurs empressés à exciter ses passions, à les nourrir, à les servir, et assurés d'un avancement d'autant plus rapide que les services qu'ils rendaient à leur jeune maître étaient plus honteux. Pour payer les instruments et les ministres de ses déijauches royales on vendait des évêchés et des abbayes. Pour le bonheur de l'humanité et de la France un homme veillait à Rome et sur la France et sur l'humanité entière : c'était le Pape saint Grégoire VII.
Dès la première année de son pontificat, au mois de décembre 1073, il écrivit à Roclen, évêque de Chàlon : « Entre tous les princes de notre temps qui, par une cupidité perverse, ont vendu l'Église de Dieu en dissipant ses biens, et ont ainsi rendu esclave et foulé aux pieds leur mère, à laquelle, d'après les commandements de Dieu, ils doivent honneur etrespect,nousavonsapprisque Philippe, roi des Français, tenait le premier rang. Il a tellement opprimé les églises des Gaules qu'on peut dire qu'il est parvenu au comble de ce forfait détestable. Nous en avons reçu la nouvelle avec d'autant plus de douleur que ce royaumea été plus puissant par la prudence, la religion et la force, et plus dévoué à l'Église romaine. Notre zèle pour la charge qui nous est confiée et la destruction de ces églises nous animaient à punir avec sévérité des forfaits aussi audacieux; mais, dans ces derniers jours, son chambellan Albéric est venu nous promettre de sa part qu'il se soumettrait à notre censure, qu'il réformerait sa vie et qu'il respecterait les églises. Ainsi nous suspendons les rigueurs canoniques et nous voulons bien éprouver, à l'occasion de l'Église de Màcon, depuis longtemps privée de son pasteur, quelle foi nous devons ajouter à ses paioles. Qu'il donne gratis, comme il convient, cetévôchéà l'archidiacre d'Aulun ; car nous apprenons que ce prêtre a été élu d'un consentement unanime par le clergé
et le peuple, et même avec son approbation; mais, s'il ne veut pas le faire, qu'il sache, à n'en point douter, que nous ne tolérerons pas plus longtemps cette ruine de l'Église; qu'avec l'autorité des apôtres saint Pierre et saint Paul nous réprimerons la dure contumace de sa désobéissance. Il faudra alors ou que le roi renonce au honteux commerce de son hérésie simoniaque, ou que les Français, frappés du glaive d'un anathème général, renonçent à son obéissance, s'ils ne préfèrent renoncer à la foi chrétienne »
Bien des auteurs et des lecteurs modernes s'étonnent de ces dernières paroles du Pape Grégoire; cet étonnement ne vient que d'ignorance ; Fénelon l'a bien vu et fait voir. « L'opinion universelle, la persuasion intime, la première loi des nations catholiques était telle : la souveraineté ne peut être confiée qu'à un prince catholique ; nous lui serons fidèles tant qu'il sera lui-même fidèle à la religion catholique. Telle est la \w ou la condition de notre pacte national. Si le prince viole cette loi, s'il résiste opiniâlrément à la religion catholique, nous sommes dégagés de notre serment de fidélité. Dans ce cas la nation catholique déposait le prince infidèle au pacte contracté avec elle. Pour modérer cet usage la déposition n'avait jamais lieu sans consulter l'Église. » Voilà comment Fénelon, dans son ouvrage trop peu connu, de l'Autorité du souverain Pontife, résume la constitution politique des nations chrétiennes du moyen âge *. Dans cet état de choses le langage de Grégoire VII n'a rien que de naturel. Aussi les Français du onzième siècle ne s'en étonnèrent-ils point, non plus que leur roi Philippe, qui chercha, par des promesses bien ou mal gardées, à radoucir le censeur redoutable de la république chrétienne, le moniteur universel des peuples et des rois.
Voici quelle était l'affaire particulière de Màcon. Cette Église ayant vaqué longtemps après la mort de l'évôque Diogon, arrivée l'année précédente (107!2), Landri, archidiacre d'Autun, fut élu d'un consentement unanime du clergé et du peupiC. Le roi
» L. 1, epist. 35. — ' Fiinelon, de Aud. S. Pontif., c. 31), t. (idit. do Verouilirs.
de l'ère clir.) DE L'EGLISE
môme y avait consenti ; mais il ne voulait pas lui accorder gratuiteuient l'investiture. Voilà sur quoi le Pape écrivit à l'évôque de Châlon, dont il connaissait la prudence et la i'amiliarité qu'il avait avec le roi. Il le chargea donc, à la fin de sa lettre, de faire tous ses efforts pour persuader au prince de laisser pourvoir selon les canons à l'Église de Mâcon et aux autres. Le Pape écrivit en même temps à Humbert, archevêque de Lyon, de sacrer Landri pour l'évêché de Mâcon, quand même le roi persisterait à s'y opposer et que Landri lui-même le refuserait; autrement, s'il vient à Rome, le Pape l'ordonnera. Le roi refusa opiniâtrement de donner son consentement àTordination deLandi-i, etHumbertne jugea pointa propos de la faire malgré le roi . Grégoire appela donc Landri àRome, l'y ordonna é\êque, et le renvoya à son métropolitain avec des lettres de recommandation datées du 19 mars 1074. Le roi se désista de son opposition, et Landri demeura évêque de Mâcon
Saint Grégoire ordonna en même temps Hugues de Die, dont l'élection fut accompagnée de circonstances singulières. Le Pape Alexandre II avait envoyé Girald, évèque d'Ostie, en qualité de son légat en France et en Bourgogne. Il tint un concile à Chàlonsur-Saône, dont révè(]ue était Roclen, trèssavant, principalement dans les saintes Ictti es. Girald, retournant à Rome après ce concile, logea à Die, dont il apprit quel'évèiiue Lancelin était un simouiaque. Il le cita à comparaître devant lui; mais Lancelin se défendait dans la maison épiscopale et s'y défendait à main armée. Le légat assembla les chanoines et les premiers du peuple pour examiner ce qu'il y avait à faire. Hugues, camérier de l'Église de Lyon, allant à Rome en pèlerinage, entra pour faire sa prière dans l'église où ils étaient assemblés. Comme ils cherchaient un sujet digne d'être leur évèque quelqu'un parla de Hugues ; aussitôt il s'éleva de grands cris en sa faveur ; on le prit tout botté et éperonné, comme il était, et on l'amena au légat. Hugues se récriait, disant qu'il ne pouvait être élu du vivant de l'é-
> L. 1, et^isi. 36 et 37^
CATHOLIQUE. S15
vêque légitime et qu'il ne voulait point faire un schisme ; mais le peuple insista si fortement que le légat crut que la volonté de Dieu se déclarait en faveur de Hugues, elil le contraignit, par l'autorité du Saint-Siège, à y acquiescer. Ainsi Hugues fut élu évêque de Die le 49 octobre 1073.
Lancelin, l'ayant appris , fut consterné, ot craignant que, dans la joie et le mouvemer)t de cette élection, le peuple ne vînt l'attaquer en foule, il abandonna la maison épiscopale et se retira, pressé du trouble de sa conscience. Hugues fut donc intronisé sans opposition et avec une joie universelle ; mais il trouva son Église dans un désordre extrême, et les biens de l'évêché tellement dissipés qu'il n'y avait pas de quoi faire subsister sa maison un seul jour. Il pubha un décret portant défense à aucun laïque de garder une église ou de prendre quelque partie des revenus ecclésiastiques. Tous lui obéirent avec plaisir, et il rétablit ainsi le temporel de son Église avant même que d'être sacré. Le légat Girald, étantdei etouràRome, rendit compte au Pape Grégoire de l'élection de Hugues, qui ariiva lui-même peu de temps après. Il n'avait encore que la tonsure ; car il n'avait point voulu se faire ordonner par des évêques simoniaques; mais le Pape, au mois de décembre, lui donna tous les ordres jusqu'à la prêtrise, et la première semaine du carême suivant 1074, il fut ordonné prêtre le samedi, et, le lendemain dimanche, sacré évêque. Le Pape renvoya Hugues avec une lettre adressée à Guillaume, comte de Die, où il lui ordonne de soutenir l'évêque de son autorité dans ses mesures contxe la simonie, et de réparer le tort qu'il avait fait à cette Église en l'absence de l'évêque, auquel il avait toutefois promis fidélité comme tous les autres*.
Cependant le roi PhiHppe avait envoyé des ambassadeurs à Rome pour assurer samt Grégoire de son obéissance et du respect avec lequel il recevrait les avis qu'il voudrait bien lui donner dans les choses qui concernent la religion. Le Pape lui répondit que, s'il parlait sincèrement, il y avait lieu de
1 L. 1, e[iist. GO,
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s'en réjouir et qu'il l'avertissait de réparer les torts qu'il avait faits à l'Église de Beauvais. « Vous de<fez considérer, lui dit-il, quelle gloire se sont acquise vos prédécesseurs et combien ils ont été chers au Saint- Siège tandis qu'ils se sont appliqués à protéger et à défendre les églises de leurs États ; mais, quand ce zèle a commencé à se ralentir dans les rois suivants, la gloire et la splendeur du royaume de France ont été éclipsées par les désordres et les vices qui ont pris la place des vertus et qui ont mis un royaume si noble et si puissant sur le penchant de sa ruine. C'est ce que le devoir de notre charge nous oblige de vous représenter souvent, môme en termes un peu durs ; car, encore qu'il ne nous soit pas libre de taire jamais la parole de la prédication, nous devonscependant y apporter une sollicitude d'autant plus grande et élever d'autant plus la voix que la dignité est plus grande et la personne plus élevée, surtout que la vertu des princes chrétiens doit surveiller avec nous la milice chrétienne dans le camp du même l'oi. Afin donc que vous soyez l'héritier de leur noblesse et de leur gloire comme vous êtes leur successeur dans le royaume, nous vous exhortons à imiter la vertu de vos illustres prédécesseurs, à accomplir la justice de Dieu, à rétablir et à défendre les églises de tout votre pouvoir, pour que Dieu protège et exalte votre gouvernement ici-bas. et vous accorde la couronne de l'éternelle gloire en la rémunération à venir. » La lettre est du ISavril 1074', Le saint Pape ne tarda pas à recevoir de nouvelles plaintes contre le roi au sujet des violencesetdesdésordresquisecommetluient impunément dans le royaume. Il crut devoir s'en prendre aux évèques, et il écrivit une lettre adressée nommément aux archevêques Manassès de Reims, Richer de Sens, Richard de Bourges, à Aldrad, évêque de Chartres, et en général à tous les autres évôques de France.
« Il y a longtemps, dit-il, que le royaume de France, autrefois si glorieux et si puissant, acommencéà déchoir de saspleridcur; mais aujourd'hui il paraît avoir perdu toute sa
i L I, tpist. 76.
gloire et toute sa beauté, puisque, les lois y étant violées et la justice foulée aux pieds, tout ce qu'on saurait faire de honteux, de cruel, de misérable, d'intolérable, s'y fait impunément et y a même passé en coutume par une longue licence. Depuis un certain nombre d'années, la puissance royale ayant perdu toute vigueur parmi vous, et aucune loi, aucune autorité ne pouvant prohiber ou punir les injures, les ennemis ont commencé à combattre entre eux de toutes leurs forces comme s'ils ne faisaient que se conformer au droit des gens, et ils rassemblent ouvertement des armes et des troupes pour se venger. Si de tels usages ont multiplié dans votre patrie les meurtres, les incendies et tous les fléaux de la guerre, on peut s'en affliger sans doute, mais on ne saurait s'en étonner. Bien plus, aujourd'hui, une méchanceté nouvelle les ayant atteints comme une peste, ils commencent à commettre des forfaits exécrables et horribles à redire, sans que personne les y pousse. Ils ne s'arrêtent devant aucun respect ni divin ni humain : ils regardent comme rien les parjures, les sacrilèges, les incestes, les trahisons, et, ce qu'on ne voit nulle part ailleurs sur la terre, les citoyens, les proches, les frères s'arrêtent réciproquementparcupidité;le plusfortarrache à son captif tous ses biens par des tortures et lui laisse terminer sa viedansuneextrême misère. Les pèlerins qui se rendent au tombeau des saints apôtres ou qui en reviennent sont saisis par ceux à qui en prend la fantaisie, jetés dans les prisons, soumis à des tourments plus cruelsque les païnes eux-mêmes n'en sauraient inventer, jusqu'à ce que, pour se racheter, ils aient donné souvent plus même qu'ils ne possèdent.
« C'est votre roi, ou bien plutôt votre tyran, qui, à la persuasion du diable, est l'origine et la cause de toutes ces calamités. Il a souillé toute sa jeunesse par les crimes et les infamies ; aussi faible que misérable, il porte inutilement les rênes du royaume dont il s'est chargé, et non-seulement il abandonne à tous les crimes le peuple qui lui est soumis, en relâchant les liens de l'obéissance, il excite encore, par l'exemple de ses goûts et de ses actions, à tout ce qu'il n'est
dol'èrechr.] DE L'ÉGLISE
pas permis de faire ni môme de dire *. Il ne lui suffit point d'avoir mérité la colère de Dieu par le pillage des églises, par les adultères, par des rapines détestables, par des parjures et par des fraudes de tout genre, que nous lui avons reprochés à plusieurs reprises ; il vient, à la manière d'un hrigand, d'enlever des sommes énormes à des marchands qui, de toutes les parties de la terre, se rendaient à je ne sais quelle foire en Fi ance. Dans les fables mêmes on n'avait raconté rien de semblable d'un roi ; lui qui devait être le défenseur des lois et de la justice en a été le plus grand contempteur. II a agi de sorte que ses forfaits ne se sont pas renfermés dans les bornes du royaume qui lui est confié, mais que, pour sa confusion, la connaissance s'en répand en tous lieux.
«Comme tout cela ne saurait échapper au jugement du souverain Juge, nous vous conjurons de prendre garde que cette malédiction du prophète ne tombe sur vous : «Maudit celui qui n'ensanglante pas son glaive I » c'est-à-dire, comme vous le comprenez bien, celui qui ne déploie pas la parole de la prédication pour réprimander les hommes charnels ; car c'est vous, nos frères, qui êtes les coupables ; n'ayant pas, comme il convient à des évêques, la fermeté de vous opposer à CCS violences, vous vous en rendez participants par votre connivence. C'est pourquoi nous craignons bien que vous ne receviez pas la récompense des pasteurs, mais la punition des mercenaires, vous qui, en voyant le loup déchirer sous vos yeux le troupeau du Seigneur, prenez la fuite et allez vous cacher comme des chiens qui n'ont pas le courage d'aboyer. En effet, si vous croyez qu'il est contre la fidélité que vous avez promise au roi de l'empêclier de commettre ces fautes, vous vous trompez fort. Nous pourrions aisément vous montrer que celui qui retire du
• Qiiarum rrrum rex rester, qui non rex, sed tyrannus, dicendus est, suadente diabolo, caput et causa est, qui omnem œtatem suam flagitiis et facinoribus pollnit, et suscepta regni gubernacula miser et infelix inutiiiter gerens, subjecium sibi populum non solum nimis soluto ad scelera imperio relaxavit, sed ad omnia, quaî dici et agi nefas est, operum et studi!rum suorum exemplis incituvit.
naufrage un homme, même malgré lui, lui est plus fidèle que celui qui le laisse périr.
«Ce serait aussi une vaine excuse de dire que vous craignez la colère du prince ; car, si vous vous unissiez tous ensemble de concert pour la défense de la justice, vous auriez alors assez d'autorité pour corriger le roi do ses péchés, du moins vous vous acquitteriez du devoir de vos consciences. Mais quand il y aurait pour vous tout à craindre, le danger même de la mort ne devrait pas vous empêcher de faire avec liberté votre devoir d'évêques. C'est pourquoi nous vous prions et vous admonestons, par l'autorité apostolique, de vous assembler en un même lieu pour pourvoir à votre patrie, à votre réputation et à votre salut, et, après avoir conféré ensemble, d'aller trouver le roi, pour l'avertir du désordre et du péril de son royaume, lui montrer en face combien ses actions sont criminelles, et vous efforcer de le fléchir par vos exhortations, afin qu'il répare le tort qui a été fait aux marchands ; autrement, comme vous le savez vous-mêmes, ce sera la source de grandes inimitiés. Exhortez-le, au reste, à se corriger, à quitter les habitudes de sa jeunesse, à rétablir la justice et à relever la gloire de son royaume, enfin à se réformer le premier pour réformer les autres.
«Que s'il demeure endurci sans vouloir vous écouter, s'il n'est touché ni de la crainte de Dieu, ni de sa propre gloire, ni du salut de son peuple, déclarez-lui de notre part qu'il ne peut éviter longtemps le glaive de la censure apostolique. Imitez aussi l'Église romaine, votre mère; séparez-vous entièrement du service et de la communion de ce prince, et interdisez par toute la France la célébration publique de l'office divin. Que si cette censure ne l'oblige pas à se reconnaître, nous voulons que personne n'ignore qu'avec l'aide de Dieu nous ferons tous nos efforts pour délivrer le royaume de France de son oppression. Et si nous voyons que vous agissez faiblement en cette occasion si nécessaire, nous ne douterons plus que vous ne le rendiez incorrigible par la confiance qu'il a en vous, et nous vous priverons de toute fonction épiscopale comme complices de ses crimes ; car Dieu nous est témoin, ainsi que
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notre propre conscience, que personne ne nous a fait prendre cette résolution, ni par prières, ni par présents; nous n'y sommes porté que par la vive douleur de voir périr, par la faute d'un malhenreux homme, un si noble royaume et un peuple si nombreux.» Cette lettre est du 10 septembre i074
Deux mois après ce Pontite écrivit dans le même but à Guillaume VI, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine. « Quoique nous ne doutions pas que les iniquités de Philippe, roi des Français, ne soient parvenues à votre connaissance, nous avons cru utile de vous l'aire savoir combien elles nousaffligent. Entre tant de crimes par lesquels il semble avoir pris à tâche de surpasser tous les princes, non-seulement les chrétiens, mais les infidèles, après avoir ruiné toutes les églises où il a pu porter la confusion, il vient de mettre tellement de côté toute pudeur pour la dignité royale que de livrer au pillage les négociants d'Italiequise reudaientdansvotre pays, et cela, non d'après aucune raison qui pùtle justifier, mais seulement pour assouvir son avarice. Nous avons déjà averti par nos lettres les évêques de France de lui en demander raison ; mais, comme nous savons que vous aimez saint Pierie et nous-méme, et comme nous croyons que vous vous affligez avec nous des périls auxquels ce roi s'expose, nous avons voulu vous avertir de vous joindre à ces évêques et à quelques-uns des meilleurs et des plus nobles de France pour lui notifier ses iniquités. Il faut le sommer de renoncer aux suggestions des insensés, de s'attacher au conseil des sages, de l etenir ses mains du pilla;.ie des églises, de réformer ses indignes mœurs, à l'exemple des meilleurs rois des Français, de corriger enfin ces brigandages dont nous avons parlé, à l'occasion desquels les pèlerins de saint Pierre sont empêchés, sont arrêtés et sont exposés à mille souffrances. S'il se réforme d'après vos conseils nous le traiterons avec charité comme nous le devons ; mais, s'il s'obstine dans la perversité de ses goûts, si, dans la dureté et l'impénitence de son cœur, il tliésaurise la colère de Dieu et de saint Pierre, nous
le séparerons, dans le concile romain, avec le secours de Dieu et selon que sa perversit-' le mérite, de la communion de la sainte Église, aussi bien que quiconque lui rendrait l'honneur royal et l'obéissance, et chaque jour nous confirmerons cette excommunication sur l'autel de saint Pierre ; car il y a trop longtemps que nous supportons ses iniquités; il y a trop longtemps que nous dissimulons les injures de la sainte Église en épargnant sa jeunesse. A présent la perversité de ses mœurs s'est rendue si notoire que, quand même il aurait autant de pouvoir et de vaillance que ces empereurs païens qui ont causé tant de maux aux saints martyrs, jamais aucune crainte ne nous porterait à laisser impunies tant et de si grandes iniquités >.
On a lieu de croire que le roi Philippe profita de ces répiimandes du Pape, ainsi que des remontrances des évêques et des seigneurs, qu'il promit de se corriger, et qu'il le fit en effet dans plusieurs choses ; car nonseulemont le Pape ne l'excommunia pas, comme il l'en avait menacé, mais on ne voit pas même qup les années suivantes il ait fait des plaintes semblables.
Grégoire VII ne pouvait jeter les yeux sur les maux de l'Église sans être pénétré d'une douleur qui lui rendait la vie insupportable. Il en écrivit en ces termes à saint Hugues, abbé de Cluny, au commencement de l'auI075.
«.le souhaiterais vous faire connaître pleinement la grandeur des maux qui me pressent ; la compassion que vous auriez de moi vous ferait répandre votre cœur et vos larmes devant le Seigneur, afin (|ue le pauvre Jésus, par qui cependant toutes choses ont été faites et qui gouverne toutes choses, me tende la main et me délivre de ma misère avec sa bonté accoutumée. Je l'ai souvent prié, selon sa grâce, ou de m'ôter la vie, ou de me rendre utile à l'Église, notre mère commune; je n'ai point encore été exaucé. De quelque côté que je jette les yeux je ne trouve que des sujets d'une i mmense tristesse. L'Égl ise d'Orien t se sépare de la foi catliolicpie, et, quand je tourne mes regards à l'occident, au midi et
» L. 2, epist. 18.
de l'ère chr.]
DE L'ÉGLISF CATHOLIQUE.
au septentrion, à peine y vois-je des évôques qui soient entrés dans l'épiscopat par les voies canoniques ou qui y vivent en évôques. Parmi /es princes séculiers je n'en connais point qui préfère la gloire de Dieu à la sienne et la justice à l'intérêt. Pour ceux parmi lesquels je demeure, je veux dire les Romain?, les Lombards et les Normands, je leur reproche souvent qu'ils sont pires que des Juifs et des païens. Quand je viens à me considérer moi-même je me trouve si accai)lé du poids de mes péchés que je n'espère de salut que dans l'infinie miséricorde de Jér^us-Christ. Si je n'avais quelque rayon d'espérance de pouvoir enfin être utile à l'Église je ne demeurerais pas à Rome, où j'habite forcément depuis vingt ans. D'où il arrive qu'entre la douleur qui se renouvelle chaque jour et l'espérance qui se fait attendre, hélas ! trop longtemps, je vis mourant, pour ainsi dire, brisé par mille tempêtes. J'attends Celui qui m'a attaché dans ses liens, qui m'a ramené à Rome malgré moi et m'a entouré de mille angoisses. Je lui dis souvent : Pressez-vous, ne tardez point, délivrez-moi pour l'amour de la sainte Vierge et de saint Pierre. Mais, comme les prières d'un pécheur ne sont pas sitôt exaucées, priez pour moi et faites prier ceux qui méritent d'être écoutés »
Cependant la Providence avait ménagé au saint Pape un évêque, en deçà des Alpes, très-digne et très-capable de le seconder dans ses immenses travaux pour la réformation du clergé : c'était Hugues, nouvel évêque de Die. Grégoire, ayant connu son mérite, l'envoya son légat en France, pour exécuter les décrets du Siège apostolique contre la simonie et contre l'incontinence des clercs. Le légat montra encore plus de sévérité que le Pape, y joignant une prudence et une fermeté qui déjouaient tous les obstacles.
Le légat Hugues tint plusieurs conciles dont nous n'avons pas les actes, mais dont les chroniques contemporaines ou les lettres mêmes du Pape Grégoire nous font connaître plusieurs particularités. Il tint son premier concile à Anse, dans la Bourgogne, et le second à Clermont, où il déposa Élierine
» L. 2. euist. 49.
de Clermont, qui avait usurpé le sîégo du Puy, et Guillaume, qui avait usurpé celui de Clermont. Il sacra évêque de Clermont Durand, second abbé de la Chaise-Dieu, la dixième année depuis qu'il gouvernait ce monastère après la mort de saint Robert, c'est-à-dire l'an 1076.
Hugues tint un troisième concile à Dijon et un quatrième à Autun, dont voici l'occasion. Gérard, second du nom, nouvellement élevé sur le siège de Cambrai et d'Arras, avait, malgré la défense du Pape, reçu l'investiture du roi de Germanie. Comme il craignait d'être, pour ce sujet, déposé par le légat, il alla à Rome, et confessa qu'après l'élection canonique dil clergé et du peuple il avait reçu l'investiture du roi, alléguant pour ses excuses qu'il ignorait alors que le Pape l'eûtdéfendu et que ceprince fût excommunié. Le Pape, touché par la soumission que Gérard fit paraître et par les lettres que plusieurs évêques lui écrivirent en faveur de ce prélat, consentit qu'il conservât son siège, pourvu qu'il jurât devant lejégat, devant Manassès, archevêque de Reims, et devant les évêques de sa province, que, quand il avait reçu l'investiture, il avait ignoré le décret du Pape et l'excommunication du roi. Gérard satisfit le légat au concile d'Aulun, l'an 1077, et demeura évêque de Cambrai et d'Arras.
Dans ce même concile l'archevêque Manassès de Reims fut accusé lui-même de simonie et de violence par les clercs de sort église. Ily fut cité pour sejustifier, et, comme il ne comparut point, le légat le suspendit de ses fonctions. Humbert, archevêque de Lyon, avait été déposé comme simoniaque dans quelqu'un des conciles précédents, et il s'était fait moine dans le monastère du moiit Jura. Pour remplir ce siège on élut, le cinquième jour du concile, Gébuin, archidiacre de Langres, personnage respectable par la pureté de ses mœurs. Il résista à son élection et se réfugia auprès de l'autel; mais on l'v prit et on le fit garder à vue jusqu'au dimanche, jour auquel on devait l'ordonner.
Reinard, évêque de Langres, fut affligé de celte élection, parce qu'il perdait un grand ornement de son clergé et un himme qui lui
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était nécessaire pour le gouvernement de son Église. Il pria les Pères du concile de l'en dédommager en quelque sorte en lui donnant un digne sujet pour gouverner le monastère de Saint-Bénigne de Dijon. Celte abbaye était tombée dans un grand relâchement et elle n'avait pas alors d'abbé. L'évéque de Langres souhaitait qu'on la donnât à Jarenton, prieur de la Chaise-Dieu, qui était au concile et qu'il avait connu ])ai'ticulièrcnient avant qu'il se fît moine. Il harangua à ce sujet dans la sixième session du concile, et, après s'être plaint qu'en lui ôtant son archidiacre pour l'élever sur le siège de Lyon on lui avait arraché un œil, il exposa l'état déplorable où était le monastère de Saint-Bénigne, autrefois si florissant sous le saint abbé Guillaume. Le légat lui dit que, s'il jugeait quelqu'un des assistants propre pour le gouverner* et y rétablir la discipline, il pouvait le nommer, puisque, dans la communauté, il n'y avait pas de sujet propre pour celte charge. Alors l'évêque de Langres, fléchissant le genou et montrant du doigt Jarenton, prieur de la Chaise-Dieu, dit : « Donnez-moi ce poisson de la Fontaine-Dieu. » Il fit demander la même chose par Hugues, duc de Bourgogne, qui était présent.
Quoique le légat connût le zèle, l'esprit et le courage de Jarenton, il craignit de le charger d'une si rude commission, à cause des désordres des moines de Dijon, et il faisait quelque difficulté de l'accorder. Pendant ce temps-là Jarenton tâcha de s'enfuir ; mais il fut pris et conduit à l'évêque de Langres, qui le mit sous bonne garde. Ceci se passait le vendredi. Le légat, qui voulait faire observer l'ordre canonique, souhaita que Jarenton fût élu par les moines de Saint-Bénigne, et le concile déclara que, si, avant le dimanche suivarU, les moines ne venaient apporter l'acte d'élection en sa faveur, il ne serait pas établi abbé. Le duc dépêcha aussitôt un exprès à Dijon, et les moines vinrent au jour marqué témoigner qu'ils demandaient Jarenton pour leur abbé. Ainsi, le dimanche 17 septembre de l'an 1077, il fut béni abbé de Saint-Bénigne, en môme temps que Gébuin fut ordoiuié archevê(|ne de Lyon'.
« HugoFlaTi, Hist. du l'Égl. auU.,\. 21.
Le légat se rendit d'Autun à Lyon et de Lyon au Puy. Il y célébra la messe, et, après l'Évangile, il annonça au peuple qu'Étienne, leurévêque, lui avait promisavec serment de renoncer à l'épiscopat quand il le lui ordonnerait, qu'il l'en déclarait indigne et qu'il excommuniait tous ceux qui le reconnaîtraient encore pour leur pasteur. Le Pape Grégoire confirma cette sentence, ordonna à tous les évêques de France de la publier dans leurs diocèses, et défendit à qui que ce fùl de faire quelque offrande à l'église Notre-Dame du Puy ou aux clercs qui la desservaient tant que l'usurpateur Élienne prétendrait se maintenir dans ce siège
Manassès de Reims écrivit au Pape des lettres soumises et artificieuses pour se faire relever de la suspense prononcée contre lui par le légat; mais le Pape ne s'y laissa pas prendre et le renvoya devant le légat Hugues, assisté de saint Hugues, abbé de Cluny. Manassès, voyant qu'il ne pouvait rien gagner par lettres, prit le parti d'aller lui-même à Rome; car, quelque idée qu'on se fût *brmée de la sévérité de Grégoire VII, on le craignait moins que son légat. Ce Pape, inflexible aux esprits orgueilleux et réfractaires, se laissait toucher par l'humiliation et le repentir. Il voulait que ses légats jugeassent selon la rigueur des canons, mais il modérait souvent leurs sentences, et, après avoir fait sentir l'autorité du maître et la sévérité du juge, il montrait quelquefois une tendresse de père, en accordant à la clémence tout ce qu'il croyait ne devoir pas blesser la justice. Manassès l'éprouva. Grégoire VII le reçut avec bonté, et, sur l'exposé que ce prélat lui fit de sa cause, il le rétablit dans ses fonctions, on l'obligeant de jurer, sur le tombeau de saint Pieire, qu'il se présenterait devant lè légat pour se justifier quand il en serait requis; mais la suite nous fera voir qu'il ajouta par là le parjure à ses autres crimes.
La plupart des prélats français que le légat Hugues de Die avait déposés ou suspendus de leurs fonctions dans les conciles précédents eurent aussi recours à la clémence du Pape, qui se fit un plaisir de modérer les peines décernées contre eux en prenant néaimioins de sages mesures contre la surprise. Nous ne
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pouvons mieux faire connaître la cause des prélats qu'il rétablit,let les motifs qui lui servirent de règle, qu'en rapportant l'acte qu'il publia de ces divers jugements.
« Comme c'est la coutume de l'Église romaine, dit le saint Pape, de tolérer certaines choses et d'en dissimuler d'autres, nous avons cru devoir tempérer la rigueur des canons par la douceur de la discrétion dans la révision que nous avons faite des causes des évêques de France et de Bourgogne qui ont été suspendus ou condamnés par Hugues, évèque de Die, notre légal. Quoique Manassès, archevêque de Reims, fût accusé de plusieurs choses, et qu'il eût refusé de se rendre aux conciles où Hugues, évêque de Die, l'avait cité, il nous a paru que la sentence portée contre lui était éloignée de la maturité et de la douceur ordinaires à l'Église romaine. C'est pourquoi nous l'avons rétabli dans les fonctions de sa dignité, après l'avoir obligé de prêter, sur le corps de saint Pierre, le serment suivant :
« Je, Manassès, archevêque deReims, proteste que ce n'est point par orgueil que je ne me suis pas rendu au concile d'Autun, auquel l'évêque de Die m'avait cité. Si je suis appelé par lettre ou par un envoyé pour subir le jugement du Saint-Siège je n'userai d'aucun artifice pour m'y soustraire et je m'y soumettrai humblement. S'il plaît au Pape Grégoire ou à son successeur que je me justifie devant son légat j'obéirai avec la même humilité. Je n'emploierai les trésors et les ornements de l'Église de Reims, confiée à mes soins, que pour le bien et l'honneur de cette Église, et je ne les aliénerai jamais pour avoir de quoi résister à la justice. »
« Nous avons aussi, continue le Pape, rétabli dans ses fonctions Hugues, archevêque de Besançon, déclaré suspens dans le même concile. Comme ses clercs avaient retenu et lui avaient caché les lettres qui l'appelaient au concile, nous avons cru devoir le rétablir, mais à condition qu'il se purgerait devant le légat avec ses suffragants ou avec les évêques voisins. Nous avons pareillement rendu à Richer, archevêque de Sens, l'exercice des fonctions dont il était interdit, parce qu'il nous a promis de déduire, par lui-même ou
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par un envoyé de sa part, les raisons qu'il avait eues de s'absenter de son concile, et qu'il s'est, de plus, engagé à soutenir le même légat dans toutes les affaires ecclésiastiques et à ne rien omettre pour regagner ses bonnes grâces.
« Quant à l'affaire de Godefroi, évêque de Chartres, comme ce prélat a été jugé étant absent et sans avoir été appelé, nous l'avons rétabli sur son siège en attendant que sa cause soit revue et jugée définilivemeiit par notre légat. Nous avons rendu la crosse et l'anneau à Richard, archevêque de Bourges, qui avait quitté son Église par un mouvement de colère et non par le jugement d'un concile, elqui nous a promis de répondre au légat, sur ce qu'on liii avait reproché. Pour Radulfe, archevêque de Tours, nous l'avons rétabli dans ses fonctions parce que ses accusateurs n'étaient pas recevables selon les lois et que les évêques qui l'avaient d'abord accusé se sont désistés. D'ailleurs, sa cause ayant déjà été jugée par notre prédécesseur Alexandre, de bienheureuse mémoire, nous n'avons pas dii en recommencer le jugement sur des accusations vagues et incertaines. Nous avons cependant jugé à propos qu'un envoyé de notre part et un envoyé de notre légat se rendraient à Tours, y convoqueraient les évêques suffragants delà métropole, avec le peuple et le clergé de la ville, elles sommeraient ensuite, de la part de saint Pien-e, de déclarer comment leur archevêque avait été élu et ordonné, afin que si, par leurs réponses, il constait de son innocence, on ne parlât plus jamais de cette affaire, et qu'au contraire, si on trouvait des preuves certaines contre lui, on rendît une sentence canonique. Donné à Rome, le 9 de mars, iudiction première, » c'est-à-dire l'an 1078 *.
On voit dans ce jugement du Pape beaucoup debontéetde sagesse; maisilsuppose bien de la rigueur de la partdu légat, qui avait ainsi interditquatrearchevêques, et qui eutl'autorité de faire observer ces censures jusqu'à ce que le Pape les eut levées. Quanta Godefroi, ■évêque de Chartres, le légal l'avait déposé pour sa vie scandaleuse, et le roi Philippe avait
* L. 6, epist. n.
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consenti à sa déposition ; car Robert, abbé de Sainte-Euphémie, en Calabre, étant venu en France, le roi Un otîrit l'évêchô de Chartres et voulut lui en donner l'investilure par la crosse. Robert la refusa et alla à Rome pour la recevoir du Pape. Grégoire VII manda à son légat que, si Robert avait été élu canoniquement, il le mît en possession de l'Église deCliartres; mais, ayant su ensuite que le peuple et le clergé de Chartres n'avaient fait aucune élection en faveur de Robert, il défendit au légat de souffrir qu'il s'emparât de ce siège. Radulfe, archevêque de Tours, que Grégoire VIT rétablit dans ses fondions, en avait été interdit au concile que le légat tint à Poitiers peu de temps après celui d'Autun. C'est le cinquième qu'il ait tenu pendant sa légation. Il nous en reste dix canons qui voici.
Le saint concile ordonne qu'aucun évèque, abbé ou prêtre, ne reçoive l'investiture d'un évêché, d'une abbaye, ou de quelque dignité ecclésiastique, des mains du roi, du comte, ou de quelque personne laïque. Si les laïques méprisent ce décret et s'emparent violemment des églises ils seront excommuniés et ces églises interdites; ou y donnera seulement le Baptême, la pénitence et le Viatiaue aux malades. Personne ne possédera de bé-. nélices en plusieurs églises et ne donner^ d'argent pour les obtenir ; ceux qui ont ob-' tenu par cette voie quelque dignité ecclésiastique ou quelque prébende seront déposés. Personne ne pourra prétendre aux biens ecclésiastiques par droit de parenté. Défenses aux évêques de recevoir aucun présent pour les ordinations et autres fonctions spirituelles. Défenses aux abbés, aux moines et aux autres, d'imposerdes pénitences ; il n'y a que ceux que l'évêque diocésain a chargés de ce soin qui puissent le faire. Les abbés, les moines, les chanoines n'acquerront pas de nouvelles égli.ses sans le consentement des évêques, et le prêtre qui aura soin des âmes répondra h l'évêque de sa conduite. Les abbés, et les archiprêtres doivent être prêtres, et les archidiacres doivent être diacres ; s'ils ne peuvent être promus à ces ordres ils seront déposés. Les enfants des prêtres et les autres bâtards nepourront être promus aux ordres
sacrés à moins qu'ils ne se fassent moines ou chanoines réguliers. Pour les prélatures ils ne pourront jamais les obtenir. Défenses aux prêtres, aux diacres et aux sous-diacres d'avoir des concubines. Si quelqu'un entend la messe d'un prêtre qu'il sait être simoniaque ou concubinaire il sera excommunié. On excommunie les clercs qui portent les armes et les usuriers *.
Le légal tint un sixième concile à Lyon pour la discussion de quelques affaires que le Pape lui marqua. Après l'avoir chargé de réconcilier l'archevêque de Lyon avec saint Hugues, abbé de Cluny, il lui ordonna de juger la cause de l'archevêque de Reims dans un concile. Manassès, après avoir tenté en vain de gagner le légat par argent, n'osa comparaîre; seulement il envoya un Mémoire, non pour se justifier des accusations portées contre lui, mais pour chicaner sur les formes de la procédure. l\ écrivit au Pape, qui lui fit une réponse peu favorable. Enfin le concile de Lyon le déposa.
Manassès ne manqua pas de se plaindre au Pape de sa déposition ; mais Grégoire VII lui fit réponse qu'il confirmait la sentence portée contre lui ; que cependant, par un excès de miséricorde, il voulait bien lui donner un délai jusqu'à la Saint-.Michel, pour se purger par serment, avec les évêques de Soissons, de Cambrai, de Laon et de Châlons, et deux autres à son choix, à condition qu'il rétablirait dans tous leurs biens et bénéfices ceux qu'il en avait dépouillés parce qu'ils s'étaient déclarés ses accusateurs, et qu'en attendant qu'il se justifiât il quitterait son Église et se retirerait, avec deux ou trois ecclésiastiques, à Cluny ou à la Chaise-Dieu, sans rien emporter des biens de son Église que ce qui lui serait nécessaire pour vivre dans cette retraite *.
Manassès ne prit pas cette voie ; peut-être ne trouva-t-il pas d'évêques qui voulussent jurer avec lui pour attester son innocence. Comme il prétendait se soutenir par son crédit, le Pape écrivit au comte Ébole, au clergé de Reims et à tous les suffragants de cette métropole, de ne plus le reconnaître p«:ur
• Labbe, t. 10, p. 336. — * L. 7, epitt. 20.
de l'ère clir.] DE L'ÉGLISE
arclievôque et de publier dans leurs diocèses la sentence rendue contre lui. Il leur ordonna de faire élire un antre aiclievôque avec le coiisenfemeiit de son légat
Le roi Pliilippe paraissait accorder sa protection à Manassès ; c'est pourquoi le Pape crut devoir écr ire à ce princ(; une lettre fort pressante à ce sujet. « Vous nous avez, ditil, souvent fait assurer que vous désiriez d'avoir les bonnes grâces de saint Pierre et notre amitié, en quoi vous faites ce qu'un roi chrétien doit' faire. C'est surtout par votre soumission et votre respect dans les choses ecclésiasliques que vous mériterez la bienveillance du Siège apostolique; c'est cependant en quoi vous pouvez avoir bien des choses à vous reprocher. Mais nous voulons bien excuser les fautes de votre jeunesse, pour vous exciter parla à vous en corriger, comme nous l'espérons. Nous vous ordonnons, de la part de saint Pierre, et nous vous prions, de la nôtre, de ne plus donner aucune protection à Manassès, déposé pour ses crimes de l'archevêché de Reims, et de ne plus le souffrir à votre cour, afin qu'il paraisse que vous recherchez en effet les bonnes grâces de saint Pierre en rejetant les ennemis de l'Église. Nous vous défendons aussi, par l'autorité apostolique, d'empêcher l'élection que le peuple et le clergé de Reims doivent faire d'un autre archevêque. Vous ferez voir par là, devenu homme, que ce n'est pas en vain que nous avons pardonné les fautes de votre jeunesse et attendu votre amendement. »
L'affaire de Manassès traîna encore quelques années, mais il fut enfin obligé de quitter son siège, et Rainald, trésorier de Saint- Martin de Tours, fut élu pour lui succéder ^
Les traverses que le légat eut à souffrir pour faire exécuter sa sentence contre Manassès ne rendirent son zèle ni moins vigilant pour découvrir les abus, ni moins intrépide pour les retrancher. Il ne tarda pas à tenir de nouveaux conciles, où, toujours inflexible aux promesses et aux menaces, il déposa plusieurs autres prélats. La grandeur du mal justifie la violence des remèdes. L'épiscopat et le reste du clergé avaient en ef-
' L. 8, eiÀst. 17 et 18. — * Epist. 20,
fot besoin de réforme, et il ne fallait pas un Pape moins zélé que Grégoire Vil, ni un légat moins courageux que Hugues, pour s'opposer avec succès à des désordres qu ■ la coutume semblait autoriser et en faveur desquels les passions les plus vives combattaient de concert avec le crédit et la puissance. L'Esprit de Dieu, ([ni est toujours avec l'Église, suscita d'autres hommes pour seconder les premiers d'une autre manière. Tandis que le Pape saint Grégoire VII et ses légats travaillaient par tant de conciles à purger l'Église des mauvais pasieurs, il s'élevait de nouvelles lumières dans l'élat monastique, qui, par l'éclat de leur sainteté, attirèrent bientôt l'attention de la France et de l'Église entière.
Saint Robert, premier fondateur des abbayes deMolesme et de Cîteaux, s'était associé plusieurs saints religieux dont la piété et l'austérité répandaient une odeur de sainteté dans les provinces voisines. Robert était n dans la Champagne, d'une honnête famille. II embrassa la vie monastique à Mouslier-la- Celle, proche de Ti'oyes. Il en devint bientôt prieur, et ensuite abbé de Tonnerre. Il tâcha de réiablir la discipline dans ce dernier monastère; mais, voyant qu'il ne pouvait réduire les mornes, accoutumés à vivre sans règle, il les quitta et se retira à Moustier-la Celle. Il n'y demeura pas longtemps, ayant été bientôt après nommé prieur de la Celle de Saint-Aigulfe. Pendant qu'il y travaillait avec succès à maintenir la discipline religieuse, quelques ermites, qui menaient la vie solitaire dans le bois de Colan, proche de Tonnerre, prirent la résolution d'embrasser la vie monastique et de former une communauté. Il leur fallait un maître pour les instruire ; ils obtinrent du Pape la permission de se choisir, parmi les religieux des monastères voisins, celui qu'ils jugeraient le plus propre pour leur enseigner la perfection monastique. Ils jetèrent les yeux sur Robert, et, pour l'obtenir, ils s'adressèrent à l'abbé de la Celle, qui n'osa le leur refuser, voyant qu'ils étaient autorisés par le Pape.
Ces ermites étaient au nombre de sept. Robert s'appliqua à les former à la pratique de la règle de saint Renoît, et cette petite communauté fut bientôt augmentée de plusieurs
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excellents sujets, du nombre desquels fut le bienheureux Albéric, Robert, voyant le nombre de ses disciples s'accroître tous les jours, chercha dans le voisinage un endroit plus commode pour leur habitation. Il trouva un lieu nommé Molesme, au diocèse de Langres, où il fit bâtir, l'an 1075, des cellules de branches d'arbres, avec un oratoire de même nature, dédié en l'honneur de la sainte Vierge. La nourriture répondait à la pauvreté de ces bâtiments. Les saints religieux ne mangeaient que des légumes qu'ils cultivaient, et souvent ils manquaient du nécessaire. Hugues, évèque de Troyes, faisant un voyage, alla les voir à l'heure du repas ; mais ils ne trouvèrent rien à lui présenter, et le prélat se retira à jeun et fort édifié de leur pauvreté. Quelque temps après il leur envoya un chariot chargé de pains et d'étoffes.
Rien ne fut plus édifiant et plus régulier que ce monastère tandis qu'il demeura pauvre; mais, quand la piété des seigneurs voisins l'eut enrichi, le dérèglement y entra avec l'abondance. Ces ermites, qui avaient vécu dans une si grande pauvreté dans la forêt voisine, commencèrent à aimer le luxe et la bonne chère, à haïr la gêne et à secouer le joug des observances les plus austères. Saint Robert, surpris de ce changement, n'omit rien pour arrêter ce désordre ; mais, voyant qu'on se moquait de ses exhortations et de ses réprimandes, il ne voulut plus commander à qui ne voulait plus lui obéir. Il se retira dans un monastère voisin, où il ne tarda pas à être élu supérieur. Nous veirons dans la suite comment, ayant été rappelé à Molesme, il fonda le célèbre monastère de , Cîleaux *.
Saint Etienne de Muret, fondateur de l'ordre de Grandmont, donnait en même temps à la France un parfait modèle d'une vie pénitente et cachée. Il naquit à Thiers, en Auvergne, d'une famille distinguée par sa noblesse. Ses parents l'ayant conduit, dans sa jeunesse, en pèlerinage en Italie, il y tomba dangereusement malade, et son pôro le laissa auprès de Milon, depuis archevêque de Béné-
^Acla S3., 29 avril.
vent, qui était de sa connaissance et de son pays. Milon pritgrand soin du jeune Étienne, et, après qu'il eut été guéri, il le fit élever dans l'étude des lettres et dans la pratique des vertus chrétiennes. Élienne fi t de grands progrès dans les unes et dans les autres, pendant douze ans qu'il demeura auprès de Milon. Il alla ensuite à Rome, où il demeura quatre ans à la cour d'Alexandre II. La première année du pontificat de saint Grégoire YII, il obtint de ce Pape la permission d'établir en France une congrégation à peu pi'ès sur le modèle de celle des ermites qu'il avait vus en Calabre. Il revint donc à Thiers; mais, tandis que sa femme se réjouissait de le revoir après une si longue absence, il sortit secrètement de la maison paternelle, sans rien emporter que le désir de servir Dieu et une vive confiance en la divine providence.
Saint Étienne passa dans le Limousin et s'arrêta quelque temps avec saint Gaucher, qui gouvernait un monastère du Limousin, dans un lieu nommé Saint-Jean d'Aureil; mais, comme Gaucher avait bàli un monastère de religieuses proche du sien, Étienne craignit que ce voisinage ne l'exposât à quelque péril. Ainsi il se sépara de ce saint abbé et se relira sur une colline couverte de bois, près de Limoges, nommée Muret. Il y arriva l'iin iO"G, dans la trentième année de son âge.
Il s'y bâtit une petite cellule de branches d'arbres, où il passa environ cinquante ans dans toutes les austérités de la pénileufie et de la mortification chrétienne. Petidant les trente premières années il ne mangea que du pain et ne but que de l'eau pure, excepté qu'il y mêlait quelquefois un peu de farine de seigle ; mais après trente ans de celle pénitence il se laissa persuader de boire un peu de vin, à cause de la faiblesse de son estomac. Il porta pendant plusieurs années une cuirasse de fer. sur la chair nue, pour mieux la dompter. Quelques planches sans paille, et faites en forme de toml)eau, lui servaient de lit ; encore s'y couchait-il avec sa cuirasse. La prière était toute son occupation ; outre l'office du jour, celui de la Vicrgietdes Moris, il récitait tous les jours roriivi; de la sainte Trinité. Il se tenait si longtemps
de l'ère chr.]
à genoux ou prosterné la lace contre terre qu il en avait contracté des calus aux genoux et (|ue son nez en était comme écrasé.
L'iiumilité, l'amour de la chasteté et la charité furent les principales vertus de saint Élienne. Pendant que ses frères mangeaient au réfectoire il s'asseyait à terre et leur faisaitla lectui'e. Il avoua qu'il n'éprouvaitpoint les révoltes de la chair ; ce qui n'est pas surprenant, vu la manière dont il la traitait. Il témoignait beaucoup de bonté aux pécheurs et tâchait de leur inspirer une grande confiance. « Ne craignez pas, leur disait-il ; vous ne pouvezpas commettre tant de péchés que Dieu ne puisse vous les pardonner. » Pour se soutenir dans les excercices de la pénitence il se rappelait sans cesse la pensée de la mort. Saint Etienne mourut le 8 février H24. Ses disciples, ayant été tracassés sur la possession du désert de Muret, se retirèrent dans celui de Grandmont, qui en est à une lieue, emportant les reliques de leur saint fondateur. C'est de là que leur est venu }e nom de Grandraonlins. Saint Étienne fut canonisé par le Pape Clément III, en dl89
Saint Gaucher, dont saint Élienne de iMuret fut quelque temps disciple, gouvernait une communauté de chanoines réguliers à Saint-Jean d'Aureil. 11 était natif de Meuian, dans le Vexin. Il s'attacha à Humbert, chanoine de Limoges, qui le conduisit dans son pays avec un compagnon nommé Germond.
Gaucher, qui se sentait de l'attrait pour la solitude, mena trois ans la vie éréraitique à Clavagnac, avec Germond. Enfin, à l'âge de vingt-deux ans, il bâtit, pour des chanoines réguliers, un monastère à Aureil, avec la permission des chanoines de Saint-Élienne de Limoges. Il en bâtit un autre pour des religieuses dont il prenait soin. Il passa le reste de sa vie à conduire ces deux communautés dans les voies de la perfection *.
Saint Gervin, premier du nom, abbé de Saint-Piiquier, mourut l'an 107S, après avoir été pendant près de quatre ans couvert d'une lèpre très-difforme. Il accepta avec résignalion cette humiliante maladie, et, voyant sa ùu approcher, il assembla les prêtres de son
monastère et leur confessa ses péchés avec de grands sentiments de douleur. Comme ils le pressaient de leur marquer l'endroit où il voulait être enterré, il leur répondit : « Je sais que vousne m'obéirez pas ; mais ce serait une grande consolation pour moi si vous vouliez m'atlacher une corde aux pieds, traîner mon corps par les rues et le jeter ensuite à la voirie; je ne mérite pas de sépulture plus honorable. » Il mourut saintement, étendu sur la cendre et le cilice, le 3 de mars, et fut honoré comme saint peu de temps après sa mort.
Gervin avait un grand zèle pour la conversion des pécheurs; il prêchait partout où il allait, et il passait quelquefois des jours entiers à confesser dans une petite cellule destinée à cet usage, et qui, pour ce sujet, était nommée la Confession. Mais des ecclésiastiques, envieux du bien qu'il faisait, l'accusèrent auprès du Pape, qui était alors saint Léon IX, de ce qu'il prêchait sans mission. Gervin alla se justifier à Rome ; il dit qu'il ne pouvait voir périr tant de peuples faute d'instruction, et que, le Seigneur lui ayant donné quelque talent, il se rendrait coupable s'il l'enfouissait. Le Pape, qui savait que Foulques, qui était alors évêque d'Amiens, ne s'ocupait qu'à la chasse, donna volontiers au saint abbé le pouvoir de prêcher et d'î confesser partout où son zèle le porterait *.
Le monde lui-même, quels qu'en fussent les désordres, donna de grands exemples de vertu ; on vit des seigneurs de la première qualité, des princes même renoncer à la grandeur et aux délices du monde pour pratiquer l'humilité et la mortification. Simon, comte de Crépi, embrassa, l'an 1077, la vie monastique avec un courage qui édifia toute la France. C'était un jeune seigneur à la fleur de son âge et qui avait de grands biens ; car, outre le comté de Crépi, qu'il possédait, il était comte de Valois, de Mantes et de Barsur- Aube. Mais ces dignités ne lui enflèrent pas le cœur et les richesses ne l'amollirent point. Pénétré de la crainte des jugements de Dieu, il ne pouvait se rassurer sur le sort éternel de son père Radulphcde Créjji, qui
Acta S>.., 8 févr. - 2 Acla SS., [) avril.
■ Acta SS.f i murs.
HISTOIRE UNJVEKSELLE
s'était emparé injustement de la ville de Alontdidier, où il était mort et enterré. 11 consulta là-dessus le Pape, qui répondit qu'il fallait enlever le cadavre de Radulfe d'un lieu qu'il avait usurpé, l'enterrer ailleurs et faire dire des messes pour le repos de son âme. Simon fit donc transférer le corps de son père à Crépi, dans l'église du monastère de Saint-Arnoulfe qu'il soumit à la congrégation de Cluny. Ce jeune seigneur, ayant ouvert le cercueil de son père, fut si frappé du hideux état où il trouva son cadavre qu'il résolut de renoncer au monde. « Est-ce donc là mon père, s'écria-t-il, qui s'est soumis tant de châteaux, et est-ce là qu'aboutit la gloire des grands ? » Radulfe ou Raoul, père de Simon, était en effet un des plus grands seigneurs de France. 11 répudia Adèle, sa femme légitime, et épousa la reine Anne, veuve du roi Henri et mère de Philippe I". Adèle s'en plaignit au Pape Alexandre, et il paraît que Raoul fut excommunié pour ce sujet et pour avoir usurpé les biens de l'É- -glise.
Simon était fiancé avec la fille du comte de la Marche; il l'aimait et avait souvent avec elle des entretiens particuliers, mais qui ne roulaient que sur l'amour de Dieu et sur le mépris des biens de la terre. Il l'exhortait à se faire religieuse, lui promettant d'embrasser aussi l'état monastique pour assurer son salut. Cependant on préparait tout pour la noce, et le jour était pris lorsque la généreuse fille s'enfuit de la maison paternelle et se jeta dans un monastère. Simon, qui se croyait libre, ne songeait qu'à l'imiter; mais on lui préparait d'autres combats. Guillaume, roi d'Angleterre, qui l'avaitélevé, ayant appris que son mariage était rompu, •voulut lui faire épouser la princesse Adèle, sa fille, qui fut depuis mariée au comte de Blois.
Simon, qui ne pouvait refuser l'honneur d'une si glorieuse alliance sans irriter un prince auquel il avait les plus grandes obligations, prétexta la parenté pour s'en défendre, et, feignant d'aller à Rouk; consulter le Tape, il entra, avec quelques seigneurs (|u'il avait gagnés à Dieu, au monastère de Saint- Eugcnd, c'esl-à-dirc de Saint-Claude, soumis
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alors à la congrégation de Cluny. Il se retira ensuite avec quelques compagnons dans une solitude voisine, où il ne vivait que du travail de ses mains. Saint Hugues l'envoya à la cour du roi Philippe pour engager ce prince à restituer quelijues terres qu'il avait usurpées sur les moines de Cluny. Simon trouva le roi àCompiègne, dans le temps qu'on allait placer le saint suaire dans une châsse plus riche, donnée par Matliildc, reine d'Angleterre. Simon, ayant révère cette relique, exposa au roi le sujet de b( ;i voyage et obtint ce qu'il demandait,
A peine Simon était-il revenu de ce voyage que Grégoire VII l'appela à Rome el se servit de sa médiation pour faire la paix avec Robert Guiscard. Ce saint religieux voulait revenir à son monastère; mais le Pape le retint auprès de lui, et Simon y tei mina sa carrière. Étant tombé malade il (il prier le Pape de venir le visiter, lui confessa ses péchés, en reçut la bénédiction, et, après avoir été muni du saint Viatique, il mourut le dernier jour de septembre 1082. Il fut enterré honorablement à Rome, où l'on mit sur son tombeau une épitaphe qui fut composée par Urbain II. On donne à Simon la qualité de bienheureux *.
Hugues, duc de Bourgogne, donna un exemple encore plus édifiant du mépris des grandeurs que celui qu'on vient d'admirrr. Ce prince, ayant gouverné pendant trois ans son duché, conçut un grand désir de se donner à Dieu et d'eubrasser la vie monasli(iue à Cluny, Le saint Pape Grégoire VII, qui en eut avis, manda au saint abbé Hugues de ne pas recevoir le duc, parce qu'il faisait incomparablement plus de bien et plus d'honneur à la religion par la manière dont il so comportait dans le inonde qu'il ne pourrait en faire dans l'état monastique ; mais les instances du duc et peut-être le bien ou l'honneur qui reviendrait à Cluny d'avoir un prince du sang royal, engagèrent le saint abbé à le recevoir. Hugues, ayant donc laissé son duché à son frère Odon, se retira à Cluny, où son humilité et sa ferveur lui firent oublier tout ce qu'il avait été dans le monde.
• Acia SS. , 30 sept. Acta SS. Oril. S. tiened. , seot. 6,
D.aîo.
de l'ère thr.]
DE L'ÉGLISE CA.TIIOLIQUK
«Nous l'avons vu, dit un auteur de ce lempslà, s'abaisser jusqu'à nettoyer et graisser les souliers des moines et s'occuper avec plaisir aux ministères les plus bas. » Il passa près de quinze ans à Cluny sans se démentir de sa première ferveur. Sur la fin de sa vie il devint aveugle, et cette affliction ne servit qu'à l'attacher plus intimement à Dieu *.
Le Pape saint Grégoire VII ayant appris que saint Hugues, abbé de Cluny, avait reçu le duc de Bourgogne au nombre de ses religieux, en fut péniblement affecté, et écrivit à ce sujet une lettre de réprimande au saint abbé, qui d'ailleui s était son ami. « Pourquoi, mon cher frère, lui dit- il, ne considérez-vous pas dans quel péril et dans quelle désolation est la sainte Église? Où sont ceux qui s'exposent au danger pour l'amour de Jésus-Christ, qui ne craignent point de résister aux impies et de mourir pour la justice? Le pasteur et les chiens chargés de garder le Uoupeau prennent la fuite et laissent les ouailles de Jésus-Christ à la merci des loups et des voleurs. N'avez-vous pas bien sujet de vous faire des reproches? Vous avez enlevé et reçu à Cluny le duc de Bourgogne, et par là vous avez laissé cent mille chrétiens sans gardien. Si nos remontrances n'avaient pas fait impression survous, si vous avez méprisé les ordres émanés du Saint-Siège, comment les gémissements des pauvres, les larmes des veuves, les cris des orphelins, la désolation des églises, les murmures des prêtres et des moines ne vous ont-ils pas effrayé ? Que vous diront saint Benoît et saint Grégoire, dont l'un ordonne qu'il faut éprouver un moine pendant un an, et l'autre qu'on ne reçoive moine qu'après trois ans un homme de guerre? Ce qui nous fait parler de la sorte, c'est qu'on ne voit presque plus de bons princes. Parla miséricorde divine on trouve assez de bons moines et de bons prêtres; on trouve même plusieurs militaires craignant Dieu; mais, dans tout l'Occident, à peine trouvet-on quelques bons princes qui craignent et aiment le Seigneur de tout leur cœur. Je ne vous en dis pas davantage, parce que j'espère de la miséricorde de Dieu que la charité de
Jésus-Christ, qui a coutume d'habiter en vous, me vengera, vous transperçant le cœu r, et vous fera sentir queiledoitêtre ma douleur envoyant un bon prince enlevé à sa mère. La seule consolation que je puisse avoir, c'est que son successeur ne soit pas pire. Enfin nous avertissons votre fraternité d'être plus circonspecte en ces choses, et de préférer à toutes les vertus l'amour de Dieu et du prochain. Voilà ce qui doit vous porter à me secourir de vos oraisons, vous et vos frères, alin que vous méritiez d'avancer de vertu en vertu et de parvenir à la perfection de la souveraine chai'iié. » La lettre est du second jour de janvier 1079*.
Enhsant sans prévention cette lettre et les autres de Grégoire VII il est impossible de ne pas reconnaître dans ce Pontife un ardent amour de Dieu et des hommes, des peuples et des rois, mais surtout une préditection particuhère pour le royaume et le peuple de France. Les Français qui en ont dit du mal ont manqué à leur premier devoir de Français : la politesse et la reconnaissance. Celte première faute les a portés à méconnaître plus d'une fois les monuments de l'histoire. Par exemple Bossuet prétend que Grégoire prétendait s'assujettir comme vassal le roi de France. Il cite en preuve la lettre suivante que le Pape écrivait, en 1081, à ses légats dans les Gaules : « 11 faut dire à tous les Gaulois et leur ordonner, par vraie obéissance, que chaque maison paye à saint Pierre au moins un denier par an, s'ils le reconnaissent pour père et pasteur suivant l'ancienne coutume ; car l'empereurCharles, comme on lit dans son livre qui est aux archives de l'église du bienheureux Pierre, recueillait tous les ans, en trois endroits, douze cents livres pour le service du Siège apostolique, savoir, à Aix-la-Chapelle, au Puy en Vêlai et àSaint- Gilles, outre ce que chacun offrait par sa dévotion particulière. Le même grand empereur offrait au bienheureux Pierre la Saxe, après l'avoir vaincue par son assistance ; il y laissa un monument de sa dévotion et de la libertédu pays. Les Saxons en ont des preuves écrites, que leurs doctes connaissent bien »
-' Deriiiruc. S. Uugon.
> L. 6| epist, 17.
(De I0Î3 à 1084
Mais d'abord dans cette lettre est-il ■vraiment question du royaume de France, tel qu'il était sous Philippe I" ? La raison d'en douter, c'est qu en écrivant à Philippe, aux évêqiicset aux seigneurs de son royaume, il ne parle ni des Gaulois ni des Gaules, mais de Francs et de France. Le nom de Gaules et de Gaulois était alors commun à tout l'empire germanique. Ainsi des chroniques du temps disent qu'en 1077 Grégoire se mit en route pour Augsbourg, dans les Gaules. Il est donc très-ptobable que, dans cette lettre, Grégoire VII ne parle point en particulier du royaume de France d'alors. Ce qui confirme cette opinion, c'est qu'aucun des lieux que nonmielePape n'appartenait à Philippe. Le Puy et Saint-Gilles étaient à Bertram, comte de Provence, qui, en cel te même année 1081, fit serment de tidélité à Grégoire et à ses successeurs, comme on le voit par une lettre du Pape aux habitants du Vêlai'. Aix-la-Chapelle ainsi que la Saxe faisaient partie intégrante du royaume de Germanie. Ensuite, dans la lettre aux légats, il n'est pas question de vasselage, mais d'une simple redevance consacrée par une ancienne coutume. Bossuet fait observer qu'on ne trouve rien qui l'atteste, mais aussi ne trouve-t-on rien qui le conteste. Il suppose que Gi égoire aura été trompé par de faux documents ; donc, après tout, il est injuste de l'accuser pour cela de prétentions nouvelles et d'ambitions. En bonne logique Grégoire Vil doit être cru jusqu'à preuve du contraire, d'autant plus qu'il assure une chose, non-seulement très-vraisemhlable, mais très-naturelle, attendu que presq uc tous les royaumes chrétiens payaient à l'Église romaine des redevances semblables.
Il y a plus; dans l'article le plus difficile à croire, celui qui regarde la Saxe, le Pape saint Grégoire VII ne fait que résumer ce que dit Cliaricmagne dans son diplôme de 788 à l'Eglise de Brôine. « Sachent tous les fidèles du Christ que les Saxons, indomptables à nos ancêtres par l'obstination de leur perfidie, et si longtemps rebelles à Dieu et à nous, jusqu'à ce que nous les ayons vaincus par sa
force et non par la nôtre, et que, par sa miséricorde, nous les ayons amenés à la grâcft du baptême, ;ious les rendons à leur antique liberté, les déchargeons de tous les tribut? qu'ils nous doivent, et, pour l'amour de Celui qui nous a donné la victoire, nous les lui déclarons dévotement tributaires et su- Jets; à savoir, comme ils ont refusé jusqu'à présent de porter le joug de notre puissance, maintenant qu'ils sont vaincus parles armes et par la foi, ils payeront à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ et à ses prêtres la dîme de tous leurs bestiaux, fruits et culture. Eu conséquence, réduisant tout leur pays en provmce, suivant l'ancien usage des Romains, et la partageant entre des évêques, nous avons offert, en action de grâces, au Christ et à saint Pierre, la partie septentrionale, et nous y avons établi une église et une chaire épiscopale au lieu nommé Brème *. » On voit par ce passage que le Pape Grégoire VII avait bien raison de dire : « Le même grand empereur offrit au bienheureux Pierre la Saxe, après l'avoir vaincue par son assistance; il y laissa un monument de sa dévotion et de la liberté du pays. Les Saxons en ont des preuves écrites aue leurs doctes connaissent bien. »
Bossuet n'a pas plus raison quandil taxe de dureté le langage et la conduite de saint Grégoire VII envers les peuples de la Sardaigiie. Ce Pape leur dit donc dans une première lettre : « Vous savez, ainsi que tous ceux (]ui honorent le Christ, que l'Église romaine est la mère universelle de tous les chrétiens. Encore que, par son office, elle doive veiller au salut de toutes les nations, elle vous doit porter cependant une sollicitude spéciale et commeprivée ; mais, cette charité qui régnait jadis entre l'Église romaine et votre nation s'étant refroidie par la négligence de nos prédécesseurs, vous êtes devenus aussi étrangers à notre égard que les peuples qui sont à l'extrémité du monde, et cela au grand détriment de la religion chrétienne parmi vous. Il est donc d'une nécessité absolue que vous pensiez au salut de vos ûmes, que % J\is w~ connaissiez l'Église romaine [)our votre mfti e
< Buluze, t. 1, p. 'H!>.
de l'ère chr.î
et lui portiez la même dévotion que vos an- i cètres. Quant à nous, notre désir est nonseulement de travailler à la délivrance de vos âmes, mais encore de veiller au salut de votre patrie. Si vous écoutez nos paroles avec docilité, comme il convient, vous obtiendrez la gloire et l'honneur dans cette vie et dans l'autre. Si vous laites autrement que nous n'espérons, si vous fermez l'oreille à nos avertissements, vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-mêmes, s'il arrive quelque danger à votre patrie. » Le Pape chargeait Constantin, archevêque de Torre, enSardaigne, d'ajouter le reste concernant leur salut et leur honneur ; enfin il leur promet de leur envoyer un légat qui leur expliquera le tout plus amplement *. Dans cette lettre, qui est du mois d'octobre 4073, ce que demande le Pontife aux habitants de la Sardaigne, c'est le dévouement et l'affection de leurs ancêtres pour l'Église romaine.
Orzoc, juge de Cagliari, ayant témoigné l'intention d'aller à Rome, le Pape l'engage à venir, après avoir conféré avec les autres juges de l'île et après avoir pris en commun une résolution fixe sur ce qu'il leur avait mandé par l'archevêque Constantin, ajoutant : « Si vous ne répondez pas d'une manière certaine sur ce sujet dans le cours de cette année nous n'attendrons plus de réponse, et cependant nous ne négligerons point de faire valoir le droit et l'honneur de saint Pierre *. » « On voit bien, dit Bossuet, qu'il s'agit de redevances et de tributs ; c'était pour les obtenir qu'après avoir d'abord employé des paroles pleines de douceur il en vient ensuite aux menaces *. » Mais, avant d'imputer au saint Pape une conduite aussi artificieuse, Bossuet aurait dû prouver deux choses : 1° que ces expressions droit et honneur de saint Pierre ne peuvent pas s'entendre du respect et de la soumission que tous les chrétiens lui doivent ; 2" que, dans le cas qu'il fallût entendre un droit temporel, ce droit était nouveau et injuste. Jusque-là l'imputation est une calomnie. Au lieu de donner ces preuves Bossuet continue : « Les menaces furent encore plus terribles dans la
» L. I, epist. 29. — « L. 1, epist. 41. — ^Dé/eme, 1. 1, sect. i,c. 13.
deuxième lettre à Orzoc. » Eh bien ! la voici, avec tout ce qu'elle a de plus effrayant.
« Grégoire, évôque, serviteur des serviteurs de Dieu, au glorieux juge de Cagliari, Orzoc, salut etbénédiction apostoliques. Nous rendons grâces au Tout-Puissant de ce que, reconnaissant le bienheureux Pierre, votre sublimité a rendu à notre légat l'honneur et le respect qui lui étaient dus. C'est pourquoi nous agréons la dévotion que vous lui avez témoignée comme si vous l'aviez témoignée à nous-même, ou plutôt à saint Pierre, le Seigneur ayant dit : « Qui vous reçoit me reçoit. » Nous exhortons donc votre charité, si vous voulez que nous fassions toujours mémoire de vous devant le Seigneur, à garder fidèlement le souvenir de ce que vous avez entendu dire à notre légat ; car, d'après les exhortations et les prières de cet évêque, qui témoigne avoir été traité par vous avec honneur et respect, nous souhaitons vous avoir spécialement dans notre cœur devant Celui dont nous tenons la place, encore que nous en soyons indigne. Il lui recommande ensuite de ne pas trouver mauvais qu'il ait obligé leur archevêque de se conformer à l'Église romaine pour ce qui est de se raser la barbe ; il lui ordonne d'en faire faire autant à tout le clergé, de priver de leurs bénéfices les récalcitrants, et de soutenir avec zèle le nouvel archevêque que le Pape luimême avait consacré. Il ajoute : « Nous ne voulons pas que vous ignoriez que plusieurs nations nous ont demandé votre terre, nous promettant de grandes redevances si nous leur permettions de s'en rendre maîtres, en sorte qu'ils nous laisseraient la jouissance de la moitié et nous feraient hommage du reste. Cette proposition nous a souvent été faite, non-seulement par les Normands, les Toscans et les Lombards, mais encore par quelques-uns d'au delà les monts. Toutefois nous n'avons voulu donner là-dessus notre assentiment à personne, jusqu'à ce que nous eussions envoyé un légat pour savoir vos dispositions. Maintenant donc que, par la manière dont vous avez reçu notre légat, vous avez montré que vous avez la dévotion à saint Pierre, si vous voulez la garder ' comme il faut, non-seulement nous ne don-
(De 10^3 àl08&
nerons à personne la permission d'entrer sur vos leires par force, mais si quelqu'un l'entreprend nous l'en empêcherons parles voies temporelles et spirituelles. Enfin, si vous persévérez dans la fidélité à saint Pierre, nous vous promettons son immanquable secours pour ce monde et pour l'autre »
On voit par cette lettre que le droit, quel qu'il ait été, spirituel ou temporel, que réclamait saint Grégoire, fut reconnu par les habitants de la Sardaigne, et qu'en outre il était connu de toutes les nations du continent. Quant au droit temporel nous avons vu les Pisans conquérir la Sardaigne sur les Sarrasins avec la permission du Saint-Siège et pour la tenir de lui. Ce droit remontait jusqu'à Constantin ; car nous avons vu dans la Vie du Pape saint Sylvestre, par Anastase, que ce prince donna à l'église de Saint-Marcellin et à Saint-Pierre de Rome l'île de Sardaigne avec toutes les possessions y appartenantes, produisant un revenu annuel de mille vingt-quatre pièces d'or. De ce dr oit spirituel ou temporel, ou bien l'un et l'autre, le Pape pouvait donc, il devait môme en exiger l'observation ; il pouvait en punir les violateurs. Mais alors qu'y a-t-il donc de si menaçant dans cette épître ? Rien, sinon le commentaire qu'en fait et qu'y insinue Bossuet.
Quand le Pape dit qu'il a voulu envoyer un légat pour savoir leurs dispositions, Bossuet ajoute : « Ce légat devait leur demander à quoi ils voulaient se taxer eux-mêmes pour se racheter du pillage. » Quand le Pape dit : « Si vous gardez counne il faut à saint Pierre la dévotion dont vous avez donné des preuves, » Bossuet ajoute : « Il avait dit assez clairement comment il l'allail la garder. » QuandlePapedit: «Nousempêcherons l'invasion de la Sardaigne par les voies temporelles et spirituelles, » Bossuet ajoute : « C'est-àdiie que, s'ils refusent de payer le tiibut (ju'il exige, il les exposera au pillage. Étaitil donc si essentiel à l'Eglise romaine, continue-t-il, d'être payée de ce tribut que, faute de cela, le pasteur abandonnera aux loups ces pauvres insulaires'* ? »
< L. 8, epùt. 10, — ' Défense, 1. I, seul. 1, c. 13.
Remarquons d'abord qu'il n'est nullement prouvé que le droit réclamé par Grégoire fût un tribut ; ensuite le Pape ne dit pas ce qu'il aurait fait si les Sardes avaient refusé de se soumettre ; Dieu seul peut savoir ce que l'homme ferait ou aurait fait dans telle ou telle circonstance. Ce qu'avance Bossuet n'est qu'une maligne conjecture. Bref, c'est sur une supposition gratuite et un soupçon injurieux que le défenseur du gallicanisme nous représente un saint Pape comme une espèce de monstre, comme un pasteur cruel qui, pour un vil intérêt, fait dévorer ses ouailles par les hôtes féroces. En vérité nous plaignons Bossuet.
Mais où le Pape saint Grégoire VII a eu le plus à souffrir et où il a été le plus calomnié par des historiens prévenus, c'est dans ses travaux pour la réforme du clergé et pour les droits du peuple de Germanie. Nous avons vu quelles plaintes graves les évêques, les seigneurs et les peuples de Saxe adressèrent contre le roi Henri IV aux autres princes d'Allemagne, mais surtout au Pape Alexandre II, qui cita le roi à Rome pour donner satisfaction de sa conduite. Alexandre étant mort sur ces entrefaites, les plaintes se renouvellent encore plus vives. Saint Grégoire VII écrit à Henri des lettres paternelles et témoigne pour lui une tendre affection. Henri lui répondit dans les termes suivants :
« Au très- vigilant et très -désiré seigneur le Pape Grégoire, investi par le Ciel de la dignité apostolique, Henri, parla grâce de Dion roi des Romains, exhibition très-fidèle du service qui est dû. Comme l'empire et le sacerdoce, pour subsister dans le Christ par une bonne administration, ont besoin de s'assister réciproquement, il faut, mon seigeur et bien-aimé Père, qu'ils n'aient entre eux aucune dissension, mais qu'ils demeurent unis de la manière la plus intime et indissoluble dans le Christ ; car c'est ainsi, et non auti ement, que se conservent, dans le lien de la charité parfaite et de la paix, et la concorde de l'unité chrétienne et l'état de la religion ecclésiastique. Mais nous qui, par l'assentiment de Dieu, avons reçu déjà depuis quelque temps le ministère de la royauté, nous n'avons pas rendu en tout au baccrdoce,
de l'ère cfif.l DE L'ÉGLISE
comme nous le devions, le droit et l'honneur légitimes. Ce n'est pas sans cause que nous portons le glaive vengeur de la puissance que Dieu nous a donnée ; cependant nous ne l'avons pas toujours tiré contre les coupables, avec l'autorité judiciaire, comme il étaitjusle. Jlaintenant, converti quelque peu par la miséricorde divine et rentré en nous-même, nous accusons et nous confessons le premier nos péchés à Votre très-indulgente Paternité, espérant de vous dans le Seigneur qu'étant absous par votre autorité apostolique nous mériterons d'ôire justifié.
« Hélas, criminel et malheureux que nous sommes ! partie par emportement de jeunesse, partie par la licence de notre souveraineté, partie par la séduction de ceux dont nous avons trop suivi les conseils, nous avons péché contre le Ciel et contre vous, et nous ne sommes plus digne d'ètreappelé votre fils; car non-seulement nous avons envahi les choses ecclésiastiques, mais les églises mêmes ; au lieu de les défendre, comme nous devions, nous les avons vendues aux plus indignes, à des hommes empestés de la simonie, qui y entraient non point par la porte, mais par ailleurs. Maintenant, comme nous ne pouvons seul et sans votre autorité corriger ces Églises, nous demandons instamment votre conseil et votre secours, et sur cela et sur tout ce qui nous regarde. Votre ordonnance est scrupuleusement observée en tout. Nous prions surtout pour l'Église de Milan, qui est dans Terreur par notre faute, afin que votre autorité apostolique la corrige et procède ensuite à la correction des autres. Dieu aidant, nous ne vous manquerons en rien, et nous supplions Votre Paternité de nous aider en tout avec clémence. Vous aurez dans peu de nos lettres, que vous porteront les plus fidèles de nos serviteurs, et par lesquelles, avec la grâce de Dieu, vous connaîtrez plus complètement ce que nous avons encore à dire »
L'Église de Milan était alors en trouble à l'occasion de Godefroi de Caslillon, qui, du vivant de l'archevêque Gui et par son crédit, avait acheté du roi cet archevêché et avait
• L. 1, Dosl e/iist. 29.
CATHOLIQUE. 5.'M
été sacré par les évôques de Lombardie. La nouvelle en étant venue à Rome, Godefroi y fut excommunié en plein concile, et, cette année même 1073, il fut obligé de s'enfuir de Milan et de s'enfermer dans son château de Castillon, oîi ilfutassiégéparle chevalier ou duc de Milan, Herlembald, qui, déjà du vivant de saint Ariald, son ami, s'était déclaré chef du parti catholique contre les simoiiiaques. C'est ce qu'on voit par les lettres du Pape saint Grégoire. Il écrit à tous les fidèles de saint Pierre, demeurant en Lombardie, de ne favoriser en aucune manière l'usurpateur Godefroi, mais de lui résister de tout leur pouvoir. Il écrit à Guillaume de Pavie, comme au plus distingué des évêques de la province, de s'opposer à Godefroi et aux évêques excommuniés à son sujet, et de secourir ceux qui combattent contre lui. Il écrit pour le même effet à la comtesse Béatrix de Toscane et à sa tille, la comtesse Mathilde ; enfin à Herlembald, pour l'encourager dans la guerre qu'il faisait à l'usurpateur. « Sachez, lui dit-il, que leroi Henri nous a envoyé des paroles pleines de tendresse et d'obéissance, et des choses telles que nous ne nous souvenons pas que jamais ni lui ni ses prédécesseurs en aient envoyé de pareilles aux Pontifes romains. Quelques-unsde ses grands nous promettent aussi, de sa part, qu'il nous obéira sans aucun doute pour ce qui regarde l'Église de Milan i. »
La Providence procura vers ce temps à saint Grégoire VII un fidèle coopérateur dans la personne de saint Anselme, évêque de Lucques. Le Pape Alexandre Ill'avaitdésigné pour cet évôché, qui était le sien ; il l'avait même envoyé au roi Henri pour en recevoir l'investiture; mais saint Anselme, persuadé que les puissances séculières ne doivent point donner les dignités ecclésiastiques, fit si bien qu'il revint sans avoir reçu l'investiture royale. Le Pape Alexandre étant mort, saint Anselme futélu canoniquement pour lui succéder dans l'évêché de Lucques. Le Pape saint Grégoire en écrivit à la comtesse Béatrix comme d'un homme qui avait une grande science ecclésiasti(|ue et un grand discerne-
1 L. 3, epift. 15, 12, U, 11, 25, 26.
rDe 1073 à 1086
ment. Ensuite il écrivit à Anselmelui-môme de se bien garder de recevoir de la main du roi l'investiture deson évêché, jusqu'à ce que ce prince se fût réconcilié avec le Pape, au sujetdesoncoramerceavecles excommuniés, à quoi travaillaient l'impératrice Agnès, la comtesse Béatrix, avec Mathilde et le duc Rodolphe deSouabe. Il paraît que saint Anselme alla recevoir cette investiture avant que la pacification fût complète ; car son biographe contemporain remarque que ce fut la seule chose que le Pape saint Grégoire trouvât jamais à blâmer en lui. Lui-môme en eut depuis un si grand scrupule que, sous prétexte de pèlerinage, il allaserendre moineàCluny et n'en sortit que malgré lui, par ordre du Pape Grégoire. 11 remit entre ses mains l'anneau et le bâton qu'il avait reçus du roi, et le Papele rétablit dans ses fonctions épiscopales, lui permettant, toutefois, de garder l'habit monastique.
Saint Anselme étudiait avec attention la vie merveilleuse du Pape saint Grégoire. Sans cesse on accourait à lui de toutes les extrémités de la terre, et il satisfaisait tout le monde. Toujours la vérité et la justice se trouvaient dans sa bouche. Ce qu'il y avait de plus admirable, c'est qu'au milieu des affaires séculières il avait des extases, son esprit se réjouissant de la contemplation céleste ; dans les courts moments de loisir il était fortifié par des révélations divines. Cette vue remplit saint Anselme d'un grand zèle pour la perfection; il commença d'oublier le monde, de soupirer nuit et jour vers Dieu, de s'adonner à la lecture et à la mortification. Il vivait dans une grande abstinence, ne buvant point de vin et se privant, sous divers prétextes, des viandes délicates, quand il se trouvait à quelque table bien servie. Il dormait trèspeu et ne se mettait presque jamais au lit. Il fondait en larmes en disant la messe, quoiqu'il la dît tous les jours, et, de quelques affaires qu'il fût occupé, il ne perdait point de vue les choses célestes. Il avait grand soin que la psalmodie se fit avec la gravité convenable et ne souffrait point qu'on lût dans l'église des livres apocryphes, mais seu lement les écrits des Pères. Dans tous les États de la comtesse Mathilde, à laquelle le Pape saint
Grégoire le donna pour directeur spirituel, il établit la régularité chez les moines et chez les chanoines, disant qu'il eût mieux aimé que l'Église n'eût eu ni clercs ni moines que d'en avoir de déréglés. Il eutbeaucoup à souffrir pour la cause de Dieu et de son Église ; son seul regret fut de n'avoir pas eu à souffrir davantage.
Ce qui avait porté le roi Henri d'Allemagne à se montrer aussi soumis au Pape Grégoire, c'étaient sans doute les remontrances de sa mère et de ses autres parents ; c'étaient probablement bien plus encore l'insurrection générale de la Saxe et la résolution des princes d'Allemagne d'élire un autre roi; car, ces princess'étantassemblésàGuerstungaumois d'oclobre1073, les Saxons leur exposèrent en détailles injustices, les violences, les outrages que Henri leur avait fait souffrir et leur faisait souffrir encore. Les princes en restèrent stupéfaits et dirent aux Saxons : o Vous n'êtes pas des hommes, mais des femmes, d'avoir souffert une pareille tyrannie avec patience. » Il fut unanimement résolu qu'on déposerait le roi Henri et qu'on en élirait un autre à sa place. Sur-le-champ on aurait élu Rodolphe, duc de Souabe, si celui-ci n'eût protesté de toutes ses forces qu'il n'y consentirait jamais, à moins que tous les princes, s'étant assemblés, n'eussent déclaré qu'il pouvait le faire sans parjure et sans nuire à sa bonne renommée. On convint d'attendre uneoccasion favorable. Voilà ce que rapporte Lambert d'Aschaffenbourg, qui écrivait dans ce temps-là même * :
« Le Pape Grégoire, ayant donc reçu ces nouvelles, ainsi que les lettres soumises du roi, écrivit à Vézel, archevêque de Magdcbourg, à Burcard, évêque d'Halberstadt, au margrave Dédi et aux autres seigneurs de Saxe, pour les exhorter à une suspension d'armes, comme il y avait exhorté le roi, jusqu'à ce qu'il envoyât des nonces en Allemagne pour prendre connaissance des causes de cette division et rétablir la paix. » Le Pape promet dans celte lettre de faire justice à ceux qui se trouveraient lésés, sans crainte ni égard pour personne *.
» Lambert, ann. 1073. — » L. 1, ppist. 39.
de l'ère chr.]
Mais, avant d'envoyer en Allemagne, il résolut de tenir un concile à Rome, la première semaine de carême, et il y invita les évêques et les abbés de Lombardie par deux lettres, l'une à Sicard, archevêque d'Aquilée, l'autre aux suffragants de l'Église de Milan ; car il ne pouvait écrire à l'archevêque Godefroi, qui était excommunié. Il remarque, dans celte seconde lettre, que depuis longtemps il était établi dans l'Église romaine d'y tenir un concile tous les ans *.
Le concile se tint en effet dans la première semaine de carême, comme on le voit par trois lettres du 14 mars \ 074. Il y fut ordonné que ceux qui seraient entrés dans les ordres sacrés par simonie seraient à l'avenir privés de toute fonction, que ceux qui avaient donné de l'argent pour obtenir des églises les perdraient, que ceux qui vivaient dans le concubinage ne pourraient célébrer la messe ou servir à l'autel pour les fonctions inférieures, autrement que le peuple n'assisterait point à leurs offices. C'est ainsi que le Pape lui-môme marque le précis de ce qui fut réglé en ce concile dans une lettre à Otton, évêque de Constance. Le Pape y excommunia de plus Guiscard, duc de Pouille et de Calabre, et tous ses adhérents, parce que ce prince était entrédans la Campanie et avait pris quelques terres de l'Église, ce qui avait obligé le Pape Grégoire d'y aller l'été précédent et de faire séjour à Gapoue pour diviser les princes normands et s'opposer à leurs progrès. Il y reçut en effet le serment de fidélité de Richard, prince de Capoue. Le Pape régla encore, tant dans ce concile de Rome que peu avant ou après, plusieurs affaires particulières de Fi ance, d'Espagne, de Hongrie, de Bohême, de Moravie et d'Afrique, que nous avons déjà vues *.
En Allemagne, le roi Henri, se voyant abandonné des princes et de son armée, avait fait la paix avec les Saxons, leur permettant de détruire tous les châteaux forts qu'il avait élevés dans leur pays contre eux. Un de ces châteaux était celui de Hartzbourg, près de Goslar. Le roi lui-même enavaitfait abattre les remparts, espérant qu'on lalsse-
» Epitt. 41 et 43. — »Labbe, t. 10, p. 31S.
rait subsister l'église qui s'y trouvait, avec un monastère de chanoines ; mais les paysans des environs, qui avaient eu horriblement à souffrir de la garnison de ce château, s'étant rassemblés sans consulter les princes, allèrent en tumulte à Hartzbourg, démolirent l'église, le monastère, tous les édifices, sans y laisser pierre sur pierre, môme dans les tombeaux où le roi avait inhumé son fils et son frère. Les princes de Saxe, ayant appris cette violence populaire, en punirent sévèrement les auteurs et envoyèrent au roi protester de leur innocence et de leur regret, et lui offrir toutes les satisfactions désirables pour cette injure. Le roi, qui n'avait fait la paix avec les Saxons que par nécessité, fut exaspéré à cette nouvelle et s'écria : « Puisque les lois publiques ne peuvent plus rien contre la violence des Saxons, et que je ne puis venger mes injures par les armes, étant abandonné des soldats, je recourrai par nécessité aux lois ecclésiastiques, et, n'ayant plus de secours de la part des hommes, j'implorerai le secours de Dieu. » Aussitôt il envoya des ambassadeurs à Rome pour exciter le Siège apostolique contre des gens qui avaient incendié l'église, brisé les autels, violé les tombeaux, et, par haine d'un homme vivant, exercé une barbare cruauté contre les cendres des morts. C'est ce que rapporte l'historien Lambert
Le roi Henri célébra à Bamberg la fête de Pâques, qui, celte année (1074), était le 20 avril. Ensuite il alla à Nuremberg au-devant des légats du Pape, qui venaient avec l'impératrice Agnès; c'étaient les évêques d'Oslie, de Palestrine, de Coire et de Côme. Ils étaient envoyés pour exécuter les décrets du Saint-Siège touchant la simonie et l'incontinence, pour apaiser les troubles de l'Allemagne, pour presser le roi d'accomplir les promesses qu'il avait faites au Pape, et enfin pour le réconcilier à l'Église; car, ayant vendu les dignités ecclésiastiques et communiqué avec des excommuniés, il avait par là même encouru l'excommunication. Aussi les légats ne voulaient-ils point lui parler, quoiqu'on les en eût priés plusieurs fois, jusqu'à
< Lambert, ano. 1074.
(De 1073 à 1085
ce qu'il se fût soumis à la pénitence, suivant les lois de l'Église, et qu'il eût reçu d'eux l'ahsolution. Le roi accueillit les légats avec beaucoup d'honneur, écouta leurs remontrances avec douceur, promit de se corriger et de seconder le Pape dans l'extirpation de l'incontinence des clercs et de la simonie. Il éloigna de sa personne, mais avec peine» cinq courtisans nommément excommuniés par le Pape Alexandre II. Tous ses conseillers promirent également aux légats, avec serment, de rendre les biens ecclésiastiques qu'ils avaient usurpés
La grande affaire du Pape et de ses légats était la réforme du clergé, surtout du clergé allemand: c'était de faire observer aux clercs, dans les ordres sacrés, la continence qu'ils avaient promise dans leur ordination ; c'était de lesempèchertousd'acheteretde vendre les choses saintes. Les légats demandèrent donc, de la part du Pape saint Grégoire VII, la permission de tenir un concile en Allemagne, pour y promulguer et y faire exécuter les décrets apostoliques sur ces matières ; mais tous les évêques réunis à la cour s'y opposèrent fortement, prétendant que c'était une chose sans exemple et contraire à leurs droits, ils déclarèrent qu'ils n'accorderaient jamais la prérogative de se laisser présider en concile qu'au Pape en personne. C'est que le Pontife romain avait l'intention de faire juger etdéposer tous les évêques et abbés qui avaient acheté leurs dignités ou leurs ordres. Déjà il avait suspendu de toute fonction l'évèque de Bamberg et quelques autres jusqu'à ce qu'ils vinssent devant lui se purger de l'accusation de simonie. Le roi soubaitait passionnément la tenue d'ui.> concile, en haine de l'évôque de Worms et de quehjues autres, qui l'avaient offensé dans la guerre en Saxe; car il se tenait assuré de les faire déjioser comme simoniaques; mais, comme on désespéra de venir à bout de cette affaire par les légats, elle fut renvoyée à la connaissance du Pape. Tel est le récit de l'Iiislorieu Lambert ».
Quand les évêques allemands du onzième siècle prétendent qu'un concile d'Allemagne
> Lambert, et Acta Pontif. S. Greg. VU. Acia SS., 2b mai. — ' l,ainbi;rt, anii. 1074.
présidé par un légat du Pape est une chose sans exemple et contraire à leurs droits ; quand ils déclarent qu'ils n'accorderont cette présidence qu'au Pape en personne, Fleury vient à leur secours par ce commentaire « En effet, le droit commun était que, dans les conciles provinciaux, les évêques ne fus sent présidés que par leurs métropolitains, el la présence des légats du Pape eu ces conciles était une nouveauté qui commençait à s'introduire. » Mais d'abord la remarque de Fleury est à côté de la question ; car il ne s'agissait pas d'un concile provincial, mais d'un concile général de toute l'Allemagne. MaisFIeury oublie, aussi bienqueles évêques allemands, que, dès le huitième siècle, saint Boniface, l'apôtre de l'Allemagne, présida un gi and nombre de conciles provinciaux, tant en Allemagne qu'en France, et cela comme légat du Pape. Mais Fleury oublie la lettre des évêques de Dardanie, qu'il rapporte cependant lui-même dans son livre 30, sur l'année 493, dans laquelle ces évêques prient le Pape saint Gélase de leur envoyer quelqu'un des siens en présence duquel ils puissent régler ce qui concerne la foi catholique, et, de fait, le Pape leur envoya un évêque nommé Ursicin. Mais Fleury oublie la lettre de saint Basile, qu'il rapporte dans son livre 16 et avant l'année 370, et où saint Basile dit à saint Athanase que, pour remédier aux maux de l'Orient, l'évôque de Rome doit user de son autorité, ou plutôt, suivant la force du mot original, user d'autorité en cette affaire,et choisir des gens capables de porter la fatigue du voyage et de parler avec douceur et fermeté à ceux d'entre nous qui ne vont pas droit. Au lieu d'oublier cela Fleury aurait mieux fait d'ouhlier les préjugés qu'il avait puisés au parlement de Paris et à la coui' de Louis XIV. Il se serait pour le moins épargné l'inconvénient de dire, sur l'année 1074: «c La présence des légats en ces conciles était une nouveauté qui commençait à s'introduire; » tandis qu'il nous montre lui-même la présence de ces légats, dès l'an 493, et même dès l'an 370, demandée et réclamée dans ces conciles par les plus saints évêques, par saint Basile, comme l'unique remède aux maux de leurs Églises,
de l'ère chr.I DE L'ÉGLISE
Entre les évoques allemands, celui (ini s'opposa le plus au concile d'Allemagne lut Liémar, archevêque de Brôme. Il soutenait que l'archevêque de Mayence et lui étaient légats du Saint-Siège, suivant les privilèges accordés à leurs prédécesseurs parles Papes. A quoi les légats répondirent que ces privilèges ne s'étendaient point au delà delà vie du Pape quiles avait accordés; que d'ailleurs, comme le dit saint Léon, le Pontife romain éiablit les évôqnes ses délègues de telle manière qu'il les appelle à une partie de sa sollicitude, et non à la plénitude de la puissance. Et comme l'archevêque de Brème s'opiniàtrait dans son opposition, les légats le suspendirent des fonctions épiscopales et le citèrent pour comparaître à Rome au concile qui devait se tenir à la Saint-André. Enfin les légats, voyant qu'ils ne pouvaient tenir de concile en Allemagne, se retirèrent avec les bonnes grâces du roi, qui les chargea de présents et d'une réponse favorable pour le Pape
Grégoire VII, ayant fait publier par toute l'Italie les décrets du concile qu'il avait tenu à Rome pendant le carême contre la simonie et l'incontinence desclercs, écrivit plusieurs lettres aux évéqiies d'Allemagne pour promulguer et exécuter ces déciets dans leurs Églises, leur enjoignant de séparer absolument toutes les femmes de la compagnie des prêtres, sous peine d'anathème perpétuel. Aussitôt tout le clergé allemand murmura violemment contre ce décret, disant que c'était une hérésie manifeste et une doctrine insensée de vouloir contraindre les hommes à vivre comme des anges, quoique Notre-Seigneur, parlant de la continence, ait dit : « Tous ne comprennent pas cette parole, » et : « Qui peutla comprendre la comprenne U Et saint Paul : « Qui ne peut se contenir qu'il se marie, parce qu'il vaut mieux se marier que de brûler; » que le Pape, voulant arrêter le cours ordinaire de la nature, lâchait la bride à la débauche et à l'impureté ; que, s'il continuait à presser l'exécution de ce décret, eux aimaient mieux quitter le sacerdoce que le mariage, et qu'alors il verrait où il pour-
» Acia Greg., apud Baron., et Ada SS ,25 mai . Grëg., 1.2, epùt. 28.
CATHOLIQUE. S3o
rait trouver des anges pour gouverner lea Églises à la place des hommes qu'il dédaignait *.
A cette théologie bestiale des prêtres allemands du onzième siècle et d'autres siècles encore on peut répondre : Le prêtre catholique, homme de Dieu et du peuple, ne peut être l'homme d'une femme : homme de Dieu, il doit travailler, vivre et mourir pour sa gloire ; homme du peuple, il doit travailler, vivre et mourir pour son salut ; homme de Dieu auprès du peuple, homme du peuple auprès de Dieu, il doit être tout entier à l'un et à l'autre. La science de Dieu et de sa loi est immense. Homme de Dieu, il faut l'étudier, vous en pénétrer, vous en nourrir, la transformer en vous, vous transformer en elle ; il faut la communiquer au peuple, non pas ensevelie sous une lettre morte, mais animée par la parole vivante ; non pas en masse compacte, mais rompue, préparée comme la nourriture de l'intelligence. Cette loi sainte a des ennemis qui la dénaturent ou la blasphèment; ils cherchent à entraîner le peuple dans leurs égarements. Homme de Dieu, il faut la connaître ?i bien que vous puissiez en défendre la pureté contre les uns, la sainte majesté contre les autres. Il faut éclairer le peuple, l'instruire en public et en particulier, prendre pour cela tous les moyens, toutes les formes, vous faire tout à tous pour les gagner et les conserver tous à Jésus- Christ.
Des pécheurs se présententau tribunal du repentir et de la miséricorde : volez-y, restez-y, s'il le faut, et le jour et la nuit ; soyez-y père, soyez-y mère ; ce sont des âmes qu'il s'agit d'enfanter de nouveau. Ils ignorent ce qu'ils devraient savoir ; apprenez-le-leur ici et maintenant avec douceur, avec charité, sans même qu'ils s'en aperçoivent. Ils ne sont point encore disposés à tout ce que la grâce demande d'eux ; c'est à vous de les disposer complètement, à vous de leur communiquer de votre surabondance de foi, d'espérance et de charité, à vous de les pénétrer de ce qui vous pénètre, à vous de rallumer au feu de votre zèle ces mèches qui fument en-
1 Lambert, anu. 1074. Labl)e, t. 10, p. 313.
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core. C'est pour cela que l'Église vous recommande la fréquente communication avec Dieu, afin que vous y appreniez l'art des arts, celte industrie surnalui elle que savent employer les saints pour sauver lésâmes. Mais surtout il est un Sacrifice adorable qu'elle vous oblige d'offrir à certains jours, qu'elle vous engage à ofTi ir chaque jour, pour vous et pour le peuple, Sacrifice ineffable, où vous apprendrez du Prêtre éternel qui s'immole entre vos mains ce que doit être un prêtre qui tient sa place, comment il doit, pour l'amour de Dieu, s'immoler tout entier, chaque jour, pour le salut de tous et de chacun.
Dans votre peuple il en est qui ont faim, il en est qui ont soif, il en est qui sont nus, il en est qui n'ont point d'asile, il en est qui languissent sur le grabat ou dans la prison. Homme de Dieu et homme du peuple, il faut leur donner à manger, à boire ; il faut les vêtir, les loger; il faut les visiter et les consoler. Prêt à vous donner à eux vous-même, vous leur donnerez avec joie ce qui est à vous. Votre peuple, vos malheureux, vos pauvres, voilà votre famille, votre épouse, vosenfants, votre père, votre mère, vos frères, vos sœurs. Vous n'avez plus rien '( Allez, roi des pauvres, faire des conquêtes de charité. Les rebuts, les peinesseront pour vous, le pain sera pour eux. Souvenez-vous de qui a dit : 0 Ce que vous aurez fait au plus petit des miens, c'est à moi que vous l'aurez fait. »
Pour vous remettre des fatigues de votre ministère vous prenez votre repas ou votre sommeil ; mais on frappe à votre porte, on vous appelle pour un malade ; il fait nuit, il pleut, il tonne ; c'es très-loin et par des chemins impraticables. Oui, mais le malade est en danger ; quittez votre repas, votre sommeil ; vous n'êtes point à vous, mais à Dieu et à quiconque a besoin de vous. Ce malade est attaqué de la peste ; déjà les riches et les hommes de plaisir s'enfuient ; il ne vous reste que le peuple avec la contagion et la famine. Homme de Dieu, homme du peuple, prêt à mourir pour l'un et pour l'autre, c'est maintenant que vous allez montrer ce qu'est un prêtre, un pasteur ; c'est maintenant, fidèle imitateur du Pasteur suprême.
que vous allez vous multiplier vous-même pour subvenir à tous les besoins spirituels et temporels de vos enfants; maintenant que vous implorerez plus vivement que jamais les miséricordes du Père des pauvres, main^ tenant que vous ressentirez plus vivement que jamais les misères de tous ceux qui souffrent, heureux de mourir chaque jour pour votre Dieu et pour votre peuple. Voilà ce que l'Eglise commande au prêtre, au pasteur catholique ; voilà ce que le monde même attend de lui. Mais, pour ce dévouement perpétuel à Dieu et au peuple, il faut le vœu perpétuel decontinence. La chose parle déjà de soi. Une voix encore plus décisive, ce sont les faits. Partout où disparaît le vœu de continence, là disparait le sacrifice perpétuel de sa vie à Dieu et aux hommes.
Sans le célibat non-seulement le ministre du culte ne fera point au peuple le sacrifice de sa vie ni de ses biens ; personne ne le fera. Sans le célibat, point de confession ; sans la confession, point de sacrifice perpétuel au service des pauvres et des malades ; sans la confession, point de frère ni de sœur de charité. Avec la confession il y a des restitutions, surtout des restitutions en faveur des pauvres. Avec le célibat tout cela tombe : on le voit par l'Angleterre protestante. Ce n'estpas tout. Un protestant anglais, lord Fitz- William, après avoir rappelé que la vertu, la justice, la morale doivent servir de base à tous les gouvernements, démontre qu'il est impossible d'établir la vertu, la justice, la morale sur des bases tant soit peu solides, sans le tribunal de la Pénitence, sans la confession*. Or point de confession sans le célibat du prêtre; donc, sans le célibat ecclésiastique, point de morale, de justice, de vertu, point de société.
Aussi, en tous lieux, en tous temps, chez tous les peuples, le sentiment commun prescrivait au prêtre une continence perpétuelle ou temporaire. Athènes, Rome, l'Egypte, l'Inde, la Chine, le Nouveau-fllonde, n'ont là-dessus qu'une voix". Le prêtre hébreu, restreint déjà pour la femme qu'il pouvait épouser, était obligé à la continence tout le
» Lettres d'Atticus, p. 190. —* Du Pm, par M. de Miiislrc, 1. 3, c. 3.
de. rère chr.J DE L'ÉGLISE
temps de ses fonctions sacerdotales. Comme ie prêtre catholique exerce son ministère tous les jours, qu'il peut être dans le cas de le faire à chaque instant, la continence perpétuelle est pour lui une loi proclamée d'avance par tous les siècles. Aussi, avec le Christianisme, résumé et développement de tout ce qu'il y avait de vrai et de bon parmi les hommes, le célibat sacerdotal s'est-il élatli naturellement. Les premières lois qu'on rencontre sur ce sujet ne l'introduisent pas, mais en déterminent l'étendue, en pressent l'observation. Nul prêtre ne peut se marier: telle est la voix unanime de tous les siècles et de tous les peuples chrétiens. Les Grecs pensent là-dessus comme les autres ; seulement ils admettent que, par tolérance et faute de sujets, un laïque marié peut être ordonné ; mais ce mari, fait prêtre, vient-il à perdre sa femme : il lui est défendu d'en prendre une autre, et, pour s'assurer de sa continence, on le précipite pour la vie dans un monastère. Lors donc que le protestantisme se fait de prétendus prêtres qui se marient, se démarient, se remarient, il descend non-seulement au-dessous du judaïsme, mais môme du paganisme, et, lorsqu'il nous donne cette dégradation du sacerdoce pour sa perfection, il inspire la pitié; car c'est vouloir nous faire accroire que la perfection du prêtre consiste, non pas à être l'homme de Dieu et l'homme du peuple, mais l'homme d'une femme et l'homme de la police.
Pour défendre le pays contre l'ennemi il est des armées, avec une sévère discipline, avec le célibat mihtaire, avec le dévouement delavieau salut de la patrie. Ce dévouement, ce célibat est forcé. Il y a des lâches, des déserteurs, des traîtres; au lieu de relâcher pour eux la discipline on la resserre. G'estce qu'ont lait saint Grégoire VII et les autres Pontifes romains. Pour défendre, non pas tel ou tel pays, mais l'humanité entière contre les doctrines et les passions hostiles qui peuvent la corrompre, il est une milice spirituelle, avec la discipline et le célibat : c'est le clergé catholique. Nul n'est forcé d'y entrer ; Dieu y appelle qui il lui plaît, y entre qui se sent appelé : vous êtes libre, dit le Ponlife à qui s'y présente. Nul n'est exclu. Le fils d'un
charpentier peut devenir un Grégoire VII; le jeune pâtre, un Sixte V ; le dernier des chrétiens, le Père des peuples et des rois. Cette milice exige le célibat pour que le sacerdoce universel ne devienne point un privilège héréditaire, une caste de mages ou de brahmanes; elle exige le célibat pour que quiconque s'y sent appelé s'y puisse dévouer à Dieu et aux hommes ; elle exige le célibat pour (|ue quiconque se sent la noble ambition de conquérir à la civilisation véritable l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, les îles du grand Océan, puisse l'entreprendre sans obstacle. Cet ordre, dévoué à Dieu et au peuple. Dieu le recrute aussi parmi le peuple.
Mais il y a des lâches, des déserteurs, des traîtres; il y a des lâches qui se repentent de leur dévouement, se plaignent de la discipline, se lamentent du célibat : au lieu d'hommes de Dieu et du peuple, suivant leur serment, les traîtres aspirent à être hommes d'une femme. C'est le penchant de la nature, disent-ils. Soldat sans cœur et sans parole ! n'est-il pas dans la nature aussi de craindre les fatigues et la mort ? Cependant, chaque jour, deux ou trois millions de guerriers surmontent ce penchant si naturel; est déclaré lâche, infâme, qui, par la crainte de la mort, déserte son poste ; au lieu de relâcher pour lui la discipline on le fusille. Et pourtant la plupart de ces braves ne se sont point engagés volontairement. Toi, au contraire, tu as eu des années entières pour délibérer, pour t'éprouver; tu t'es engagé de ton plein gré, ou bien tu as menti à la face du ciel et de la terre. Et maintenant, parce que tu te lasses d'être l'homme de Dieu et du peuple, maintenant que tu voudrais leur fausser ta foi et ton serment, il faudra, pour complaire à ta lâcheté parjure, abolir la loi, la discipline, l'armée de Dieu, la société, l'Église! Dieu et son peuple veuillent te punir! ou plutôt sois ce que tu dois être et ce que tu as juré d'être, l'homme de Dieu et du peuple, et tu n'auras ni le temps ni le besoin d'être l'homme d'une femme.
Maisle plus grand ennemi du célibat ecclésiastiquec'estle despotisme. Se fairel'homme de Dieu et l'homme du peuple, vivre et mou- ' rir pour l'un et pour l'autre, à cet effet n'être
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que soi, il y a là quelque chose d'indépendant, de libre, de supérieur à la force, quelque chose qui ne se plie point assez sous la main des gouvernants. Et puis ce corps se recrute dans le peuple; son exemple y répand je ne sais quoi de cette libel lé et de cette indépendance du prêtre. Le peuple n'est plus si souple à tous les caprices de l'homme au pouvoir. Un prêtre marié est bien plus traituble; il craint pour soi, pour sa femme, pour ses enfants; on le tient par cinquante fils, on le fait agir comme une machine. Il ne sera plus l'homme de Dieu et du peuple, mais l'homme de la police ; il prêclierala servilité sous le nom de religion. Ses fils seront naturellement comme leur père; ce sera une race bénite de maniables employés. Le fils du laboureur ne quittera plus sa charrue, le fils du charpentier sa boutique ; le peuple n'apprendra plus que la servitude. L'histoire en fourni tplusd'un exemple. Ainsi Henri VllI, le corrupteur de l'Angleterre, trouve ses prêtres, ses évêques trop rétifs ; il leur fait prendre des femmes; aussitôt ils consacrent, au nom du Ciel, les plus honteux excès de sa tyrannie.
De nos jours, comme dans le onzième siècle, il s'est trouvé des prêtres allemands qui appellent la loi du célibat ecclésiastique une loi de contrainte. Imposture ! Qui donc vous a contraints de vous faire prêtres? Le Pontife ne vous a-t-il pas dit : « Vous êtes encore libres, adhuc liberi estisJ ■» Suivant l'Apôlre, qui se marie fait bien, qui ne se marie pas fait mieux. Eh bien! l'Église ne veut pour ministre que qui se sent appelé à mieux faii c, afin qu'il ne soit pas partagé entie Dieu et une femme, mais qu'il soit tout entier à Dieu et à son peuple. « Mais, disent-ils, l'intérêt de la population! » Ignorants! en France, sur cent hommes arrivés à l'âge de la virilité, il y avait forcément, sous François P', dixcélibataircs; sous HenrilV, vingt; sous Louis XIV, trente, et aujourd'hui il y en aquarante Belle ressource, en vérité, pour la religion, la société, les pauvres, (piand lo nombre des pauvres et des misérables sera augmenté par des enfants à'Ite, missa est/
* Rubiclutii, de l'Action du Clenjé,
Mais de grands talents s'éloigneront du sacerdoce! Eh! bon voyage; l'Église a plus besoin encore de grandes vertus. A Solyme il y avait plus d'un bel esprit : le Sauveur n'en prit aucun; il choisit douze hommes du peuple pour sauver tous les peuples. Et puis, voyez les grands talents, voyez les Athanase, lesChrysostome, lesBossuet, les Fénelon que le mariage amène parmi les popes russes et les papas grecs !
Gloire immortelle au Pape saint Grégoire VII, qui eut le génie de comprendre et la force d'exécuter ! Les bestiales clameurs des prêtres allemands ne l'élounèrent pas même. Bien loin de se relâcher il ne cessait d'envoyer des légations pour accuser les évêques de faiblesse et de négligence et les menacer de censure s'ils n'exécutaient promptement ses ordres. De fait, les évêques étaient les premiers coupables. La loi existait de temps immémorial ; le Pape saint Léon IX et ses successeurs n'avaient cessé de la rappeler; c'était aux évêques de veiller à l'exécution; mais des prélats qui avaient opiniàlrément refusé un concile pour n'être pas corrigés sur l'article de la simonie n'avaient guère de zèle ni de grâce pour corriger leurs prêtres sur l'article de l'incontinence. L'archevêque de Mayence, Sigcfroi, savait que ce n'était pas une petite entreprise de déraciner une coutume si invétérée et de ramener le monde si corrompu à la pureté de la primitive Église. C'est pourquoi il agissait plus modérément avec le clergé et leur donna d'abord six mois pour délibérer, les exhortant à faire volontairement ce dont ils ne pouvaient se dispenser, et à ne pas les réduire, le Pape et lui, à la nécessité de décerner contre eux des choses fâcheuses.
Enfin il assembla un concile à Erfurt, au mois d'octobie de cette année 1074, où il les pressa plus fortement de ne plus user de remise et de renoncer sur-le-champ au mariage ou au service de l'autel. Ils lui alléguaient plusieurs raisons pour éluder ses instances et anéantir ce décret, s'il était possible ; niais l'archevêque leur opposait l'autorité du Saint- Siège, qui le contraignait à exiger d'eux, malgré lui, ce qu'il leur demandait. Les prêtres allemands, voyant donc qu'ils ne gagnaieni
de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE
rien, ni par leurs raisons ni par leurs prières, sortirent comme pour délibérer et résolurent de ne plus rentrer dans le concile, mais de se retirer sans congé chacun chez eux. Quelques-uns même crièrent en tumulte qu'il valait mieux rentrer dans le concile, et, avant que l'archevêque prononçât contre eux celte détestable sentence, l'arracher de sa chaire et le mettre à mort, comme il méritait, pour donner à la postérité un exemple fameux et empêcher qu'aucun de ses successeurs ne s'avisât d'intenter contre le clergé une pareille accusation. L'archevêque, étant averti de ce complot, les envoya prier de s'apaiser et de rentrer dans le concile, promettant d'envoyer à Rome aussitôt qu'il en aurait la commodité et de faire son possible pour fléchir le Pape.
Le lendemain l'archevêque de Mayence fit entrer à son audience les laïques aussi bien que les clercs, et recommença ses vieilles plaintes touchant les dîmes de Thuringe, nonobstant le traité fait à Guerstung peu de temps auparavant. On voit que l'extension de ses dîmes lui tenait plus au cœur que la continence de ses prêtres, et qu'il s'entendait mieux avec le roi pour vexer les peuples qu'avec le Pape pour les édifier. Les Thuringiens, qui croyaient ne plus entendre parler de cette prétention, en furent extrêmement Indignés, et, voyant que l'archevêque n'écoutait point leurs remontrances paisibles, ils sortirent en furie, crièrent aux armes, et, ayant amassé en un moment une grande multitude, ils entrèrent dans le concile et auraient assommé l'archevêque sur son siège si ses vassaux ne les eussent retenus par leurs raisons et leurs caresses ; car ils n'étaient pas les plus forts. Les évêques et tous les clercs, saisis de frayeur, se cachaient par tous les coins de l'église. Ainsi se sépara le concile. L'archevêque se retira d'Erfurt à Seligenstadt, où il passa le reste de l'année, et tous les jours de fête, à la messe, il faisait publier un ban pour appeler à la pénitence ceux qui' avaient troublé le concile *.
Saint Altmann, évôque de Passau, qui travaillait depuis longtemps avec zèle à rétablir
la régularité parmi les moines et les chanoines, ayant aussi recule décret du Pape saint Grégoire pour la continence des clercs, assembla son clergé et fit lire les lettres qui lui étaient adressées, les appuyant des meilleures raisons qu'il lui fut possible. Mais la masse du clergé se défendait par l'ancieime coutume et par l'autorité des évêques précédents, dont aucun n'avait usé envers eux d'une telle sévérité. Le bienheureux Altmann répondit qu'il ne voulait ni ne pouvait les approuver dans un crime qui le mettrait luimôme en péril, et qui les exposait, eux, à un supplice éternel, d'autant plus qu'il est écrit que non-seulement ceux qui font le mal sont dignes de mort, mais encore ceux qui y consentent. Comme les prêtres concuhinaires ne voulaient point l'écouter et complotaient an contraire sa mort, il garda le silence, comme un prudent médecin, et congédia l'assemblée. Ensuite, ayant pris conseil de personnes sages ert leur ayant recommandé le secret, il attendit le jour de Saint-Étienne, patron de son église, où plusieurs seigneurs s'y trouvèrent à cause de la fête. Alors il monta sur l'ambon et publia hautement le décret du Pape en présence du clergé et du peuple, menaçant d'user d'autorité contre ceux qui n'obéiraient pas. Aussitôt s'élevèrent de tous côtés des cris furieux, et peut-être le saint prélat aurait-il été mis en pièces sur-le-champ si les seigneurs qui étaient présents n'eussent arrêté l'emportement de la multitude. Altmann eut beaucoup à souffrir pour la cause de Dieu et de son Église, mais il souffrit en saint *.
Le Pape saint Grégoire, ayant appris le peu de succès de sa légation en Allemagne, écrivit à l'archevêque de Mayence en ces termes : « Nous croyons que vous vous souvenez combien vous nous avez aimé sincèrement avant i\ue nous fussions chargé de cette administration, et avec quelle contiance vous preniez notre conseil sur vos affaires les plus secrètes. Nous avions encore plus d'espérance en votre piété depuis que vous avez voulu vous retirer à Cluny ; mais
> Lambert, aua. 1074.
Acta SS., 8 août.
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nous avons apprit que vous n'avez pas rempli nos espérances, et nous manquerions à l'amitié si nous négligions de vous en avertir. C'est pourquoi nous vous admonestons de venir, si vous pouvez, au concile que nous célébrerons. Dieu aidant, la première semaine de carême, et d'y venir avec vos suffragants, savoir, Olton de Constance, Garnier de Strasbourg, Henri de Spire, Herraan de Baraberg, Imbric d'Augsbourg, Adelbert de Wurzbourg. Que si vous ne pouvez venir, vous nous enverrez des députés suCfisants. Au reste, ne cédez ni aux prières ni à la faveur, pour ne pas vous informer très-exactement de l'entrée des évèques dans l'épiscopatet de leur conduite, et nous en instruire par vos députés. Et ne vous étonnez pas que nous en punissions un plus grand nombre de votre province que des autres; elle est plus grande, et il y a quelques évèques dont la réputation n'est pas louable »
Il écrivit plus fortement à Liémar, archevêque de Brème. Il l'accusa d'ingratitude et d'avoir trompé la confiance qu'il avait en lui, comme devant être, d'après ses promesses, un boulevard inexpugnable de l'Église romaine. « Au contraire, dit-il, vous vous êtes opposé à nos légats, Albert de Préneste et Girald d'Ostie ; vous avez empêché qu'on ne tînt un concile et n'êtes point venu à Rome au jour oîi ils vous avaient cité, c'est-à-dire à la Saint- André. Nous vous ordonnons, en conséquence, de venir au prochain,et, enatteiidant, nous vous suspendons de toute fonction épiscopale. » Ces deux lettres sont du A décembre 1074*.
Le saint Pape écrivit avec la même vigueur apostolique à Otton, évêque de Constance, tt Après avoir fait, dit-il, un décret contre la simonie et contre l'i.jcontinence des clercs, nous l'avons envoyé à l'archevêque de Mayence, qui a des suffragants en grand nombre et fort dispersés, atin qu'on le proposât pour être inviolablement observé. Par la même raison de la grande étendue de votre diocèse, nous vous avons adressé ce décret par des lettres particulières. B Le Pape prouve ensuite que les clercs
« L. 2, epist. 29. — * Episl. 28.
sont obligés à la continence, insistant principalement sur l'autorité de saint Léon et de saint Grégoire, qui défendent le mariage même aux sous-diacres. Puis il ajoute : «Nous avons appris que, contrairement à ce décret, vous avez permis aux clercs qui sont dans les ordres sacrés de garder leurs concubines ou d'en prendre s'ils n'en ont pas encore. C'est pourquoi nous vous ordonnons de vous présenter au concile que nous tiendrons la première semaine de carême. » Il écrivit en même temps au clergé et au peuple de Constance pour leur défendre, par l'autorité de saint Pierre, de ne plus rendre aucune obéissance à leur évêque s'il persistait dans son opiniâtreté et sa désobéissance au Saint-Siège *.
Il écrivit de même en général à tous les clercs et les laïques d'Allemagne de ne plus reconnaître les évèques qui permettaient à leur clergé d'avoir des concubines, et en particulier à Rodolphe, duc de Souabe, et à Berthold,ducdeCarinthie. «Nous savons, dit-il à ces deux princes, avec quelle perspicacité votre prudence considère la pitoyabledésolation de la religion chrétienne, réduite à une telle extrémité que nul homme vivant n'a jamais vue, et que l'histoire, depuis notre saint-père Sylvestre, ne cite point de temps plus malheureux. Le principe et la cause d'un si grand mal, c'est nous-mêmes, nous qui avons été préposés au gouvernement du peuple, nous qui sommes appelés et établis évèques pour gagner les âmes ; car les biens et les maux des sujets viennent originairement des chefs qui ont reçu soit les dignités mondaines, soit la magistrature spirituelle, qui, ne cherchant que la goire et les voluptés du siècle, ne peuvent vivre sans confusion et pour eux et pour le peuple ; parce que, en suivant dans leurs mauvaises œuvres leurs mauvais désirs, ils lient par leur faute les droits de leur autorité, et parleur exemple relâchent aux autres le frein de pécher ; car ils ne pèchent point par ignorance ou par inadvertance, mais, résistant par une présomptueuse obstination au Saint-Esprit, ils rejettent les loisdivines, qu'ils connaissent, et
t Vita s. Greg., c. 4.
de l'ère uhr.)
méprisent les décrets apostoliques. En effet, les archevêques et les évêques de voire pays savent bien, ce qu'au reste tous les fidèles doivent savoir, qu'il est défendu par les sacrés canons que ceux qui sont entrés dans les Ordres ou les offices sacrés par l'hérésie de Simon, c'est-à-dire à prix d'arjient ou d'autre chose, exercent aucune fonction dans la sainte Église, et que ceux qui sont plongés dans le crime de fornication célèbrent la messe ou servent à l'autel. Et, bien que depuis le temps du bienheureux Pape Léon (c'est saint Léon IX) la sainte et apostolique mère Église les ait souvent, dans les conciles, et par ses légats, et par ses lettres, avertis, priés et sommés, par l'autorité de saint Pierre, de renouveler et d'observer ces règles négligées par leurs prédécesseurs, ils demeurent toutefois encore désobéissants, excepté un très-petit nombre, et ne se mettent point en peine d'arrêter ni de punir celte exécrable coutume, sans penser à ce qui est écrit, que de résister est comme le péché de divination, et de désobéir, comme le crime d'idolâtrie.
« Voyant donc qu'ils méprisent les ordres apostoliques, ou plutôt ceux de l'Esprit- Saint, qu'ils favorisent par une criminelle patience les crimes de leurs subordonnés, que les divins ministères sont traités indignement et le peuple séduit, nous sommes obligé, nous qui devons veiller plus que les autres au troupeau du Seigneur, d'employer contre eux toutes sortes d'autres moyens ; car il nous paraît beaucoup meilleur de ramener la justice de Dieu, même par de nouvelles voies, que de laisser périr les âmes avec les lois méprisées. C'est pourquoi nous nous adressons maintenant à vous et à tous ceux en qui nous avons confiance, comme nous étant fidèles et dévoués, vous priant et vous admonestant, par l'autorité apostolique, que, quoi que puissent dire les évêques, vous ne receviez point l'office de ceux que vous saurez avoir été promus par simonie ou vivre dans l'incontinence, et que vous les empêchiez, autant qu'il vous sera possible, de servir aux saints mystères, tant à la cour que dans les diètes du royaume et dans les autres lieux, usant, pour cet effet, de
persuasion et môme de force, s'il est besoin. Que si quelques-uns en murmurent, comme si vous excédiez votre pouvoir, répondez-leur que c'est par notre ordre, et rcnvoyez-Ics en disputer avec nous. Quant à vous , Rodolphe, j'entends le duc et le très-cher fils de saint Pierre, qui aspire de tout son cœur à l'esprit de la religion, et quant à ce que vous nous avez consulté sur ce qui nous semble de plus parfait, nous vous ordonnons, pour corriger le passé, que, tout ce que vous vous rappelez avoir reçu pour établir des clercs dans une église, vous ayez à l'employer soit pour l'utilité de cette église même, si vous croyez que cela lui revienne, soit pour le bien des pauvres, afin que, demeurant sans tache et sans reproche, vous méritiez d'èli e inscrit parmi les citoyens élus au royaume céleste. » Cette lettre si remarquable est du 11 janvier 1075'.
Dès le 7 décembre 1074, il avait écrit au roi Henri d'Allemagne deux lettres pleines d'amitié et de tendresse. Dans la première il le loue du bon accueil qu'il a fait à ses légats et de la ferme résolution qu'il leur a témoignée, ainsi qu'à sa mère, l'impératrice Agnès, d'extirper de son royaume la simonie et l'incontinence des clercs. « Nous avons aussi ressenti une grande joie, ajoute-t-il, de ce que la comtesse Béatrix et sa fille Mathilde nous ont écrit de votre sincère amitié, et c'est par leur conseil et par la persuasion de l'impératrice, votre mère, que nous vous écrivons cette lettre. C'est pourquoi, tout pécheur que nous sommes, nous faisons mémoire de vous à la messe sur les corps des apôtres, priant Dieu avec instance qu'il vous donne d'accomplir ces bons desseins et d'en former de plus glorieux encore pour l'avantage de son Église. Mais, excellentissime fils, je vous exhorte, avec une charité sincère , à prendre pour conseillers dansces chosesdeshommesqui vousaiment, et non ce qui est à vous, qui cherchent votre salut, et non leur profit ; en écoutant de pareils hommes dans la cause de Dieu vous mériterez sa protection et sa bienveillance. Quant à l'affaire de Milan, quoique vous ne
' L. 2, epist. 4&.
HISTOIRE UNlVEKSËLLli;
[De 1073 à 1085
l'ayez pas arrangée comme vous l'aviez promis dans vos lettres, envoyez-nous des hommes religieux et prudents ; s'ils font voir, par de bonnes raisons ou de bonnes autorités, que le décret de l'Église romaine, confirmé par le jugement de deux conciles, peut et doit être changé, nous n'aurons point de peine à acquiescer à leurs justes conseils et à prendre un parti meilleur ; mais, si cela est démontré impossible, je prierai et supplierai Votre Altesse, pour l'amour de Dieu et le respect de saint Pierre, de restituer librement son droit à celte Église. Considérez qu'alors vous posséderez légitimement la puissance royale si vous la laites servir au Roi des rois, le Christ, pour la restauration et la défense de ses églises. Méditez avec crainte les paroles suivantes : «J'aime ceux qui m'aiment, j'honore ceux qui m'honorent; mais ceux qui me méprisent seront sans gloire. » Enfin le saint Pape prie le jeune roi de faire venir à Rome les évêques de la province de Mayence, qu'il y avait appelés*.
La seconde lettre respire encore plus d'affection et de confiance. « Si Dieu daignait vous découvrir mon àme, dit saint Grégoire à Henri, je suis certain que, par sa grâce, nul ne pourrait vous séparer de ma dilection. Cependant j'espère de sa miséricorde qu'on verra un jour que je vous aime d'une charité sincère ; car j'y suis obligé et par le précepte commun de tous les chrétiens, et parla majesté impériale, et par la paternelle puissance du Siège apostolique ; parce que, si je ne vous aime de la manière qu'il faut, c'est vainement que je me confie en la miséricorde de Dieu et aux mérites de saint Pierre. Mais comme je désire travailler nuit et jour dans la vigne du Seigneur, à travers beaucoup de périls et môme jusqu'à la mort, ce n'est pas seulement à vous, que Dieu a placé au faîte des affaires, et par qui beaucoup peuvent ou s'écarter du droit chemin ou observer la religion chrétienne, mais c'est encore au moindre des chrétiens que, Dieu aidant, je m'appliquerai toujours à garder une sainte et digne charité ; car qui-
> L. 2, epiit. 3(1.
conque, sans cette robe, tentera d'entrer au.\ noces royales, y subira une effroyable confusion. Hélas ! voilà ce que ne considèrent pointceuxquitravaillent chaque jour à semer la discorde entre nous, afin de pouvoir, en préparant ainsi leurs filets diaboliques, attraper leurs intérêts, pallier leurs vices, parlésquels ils provoquent insensément contre eux la colère de Dieu et le glaive de saint Pierre. Je vous avertis donc et vous exhorte, trèscher fils, à détourner vos oreilles de ces gens et à écouter avec confiance ceux qui cherchent, non leurs intérêts, mais ceux de Jésus-Christ, et ne préfèrent pas leur honneur et leur lucre à la justice, afin qu'en suivant leurs conseils vous ne perdiez pas la gloire de cette vie, mais que vous acquériez encore celle qui est en Jésus-Christ.
« En outre, je donne avis à votre grandeur que les chrétiens d'au delà des mers, cruellement persécutés par les païens, journellement mis à mort comme de vils animaux et pressés par la misère extrême qui les accable, ont envoyé me prier humblement de les secourir de la manière que je pourrais, et d'empêcher que la religion chrétienne, ce qu'à Dieu ne plaise, ne périsse entièrement chez eux. J'en suis navré de douleur, jusqu'à désirer la mort et aimer mieux exposer ma vie pour eux que de commander à toute la terre, en négligeant de les secourir. C'est pourquoi j'ai travaillé à y exciter tous les chrétiens et à leur persuader de donner leur vie pour leurs frères, en détendant la loi de Jésus-Christ, et de montrer, par cette preuve éclatante, la noblesse des enfants de Dieu. Les Italiens et ceux d'au delà des monts, inspirés de Dieu, je n'en doute point, ont reçu de bon cœur cette exhortation, et il yen a déjà plus de cinquante mille qui se préparent à celte expédition, s'ils peuvent m'y avoir pour chef et pour Pontife, résolus de marcher à main armée contre les ennemis de Dieu, et d'aller, lui les conduisant, jusqu'au sépulcre du Seigneur.
(V Ce qui m'excite encore puissamment à cette entreprise, c'est que l'Église de Constantinople, divisée d'avec nous au sujet du Saint-Esprit, demande à se réunir au Siège apostolique. Presque tous les Arméniens s'é-
(j» l'ère chr.]
carient de la foi catholique, et presque tous les Orientaux attendent que la foi de saint Pierre décide entre leurs diverses opinions. Noire temps demande l'accomplissement de ce que le Rédempteur a daigné, par une grâce spéciale, ordonner au prince des apôtres, en disant : a J'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille point ; lors donc que tu seras converti affermis tes frères. « Et parce que nos pères, dont nous désirons suivre les traces, malgré notre indignité, ont souvent passé en ces pays-là pour confirmer la foi catholique, nous sommes aussi obligé d'y passer, pour la même foi et pour la défense des chrétiens, si Dieu nous en ouvre la voie. Mais, comme un si grand dessein a besoin d'un sage conseil et d'un puissant secours, je vous demande l'un et l'autre ; car, si je fais ce voyage, c'est à vous, après Dieu, que je laisse l'Eglise romaine, afin que vous la gardiez comme votre sainte mère et que vous défendiez son honneur. Faites-moi savoir au plus tôt votre résolution à ce sujet ; car, si je n'espérais pas de vous plus que beaucoup ne s'imaginent, je vous adresserais vainement ces paroles. Mais, parce qu'il n'est peut-être pas un homme à qui vous ajoutiez une entière foi sur la sincérité de ma dilection, je m'en remets à l'Esprit-Saint, qui peut tout, pour vous faire connaître à sa manière ce que je vous souhaite et combien je vous aime, et pour disposer de même votre âme à mon égard, de telle sorte que le désir des impies périsse et que celui des bons s'accroisse. Car ces deux désirs touchant nous deux, quoique d'une manière diverse, veillent incessamment et combattent, suivant la volonté de ceux dont ils procèdent. Que le Dieu toutpuissant, de qui procèdent tous les biens, par les mérites et l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et Paul, vous absolve de tous les péchés, vous fasse marcher dans la voie de ses commandements et vous conduise à la vie éternelle' ! »
On voit dans ces lettres la grande âme de Grégoire Vif, Sa charité embrasse le monde entier; pour la gloire de Dieu et le salut des âmes il entreprend à la fois deux grandes
' L. 2, episl. ai.
expéditions : l'une en Occident, contre les
évêques simoniaques et les clercs concubinaires, pour ramener parmi le clergé,surtoul parmi le clergé d'Allemagne, la légitimité des ordinations et la pureté de la vie ; l'autre en Orient, contre les sectaires de Mahomet et les autres infidèles, afin de protéger les chrétiens opprimés et de ramener les Églises dissidentes à l'unité cutlioli(iue. Si le roi Henri avait voulu seconder le Pape dans cette expédition et réunir les forces de l'Allemagne contre les païens, l'Allemagne eût été tranquille au dedans, les païens se seraient convertis au Christianisme, ou du moins eussent été rendus tributaires des princes chrétiens. C'est la réflexion d'un historien du temps, Brunon de Saxe Mais Henri, emporté par ses vicieux penchants, poussé encore par les évêques simoniaques et les prêtres concubinaires de son royaume, divisera, bouleversera l'Allemagne et l'Italie pour s'opposer aux glorieux desseins du chef de l'Église. Son mauvais exemple sera suivi par presque tous ses successeurs. Mais, malgré cette opposition brutale des empereurs teutoniques, qui pourtant n'étaient empereurs que pour seconder le chef de l'Église universelle, les Pontifes romains, héritiers de la pensée et du courage de Grégoire VII, exécuteront ces deux grandes entreprises, et ce sera pendant plusieurs siècles le principal objet de l'histoire.
Au concile indiqué à Rome pour la première semaine de carême de l'année 1073 Grégoire avait appelé plusieurs évêques en particulier : de Lombardie, Guibert de Ravenne, Cunibert de Turin, Guillaume de Pavie; de France, les évêques de Bretagne^ Isembert, de évôque Poitiers, qui avait dissipé à main armée un concile où présidaient les légats du Pape, et où l'on devait examiner la validité du mariage du comte de Poitiers. L'évôque Isembert avait été cité à Rome pour la Saint-André 1074 et n'y avait point comparu ; c'est pourquoi il fut suspendu de ses fonctions et cité au concile du carême suivant. Le Pape y appelaaussi plusieurs évêques d'Allemagne, savoir, Liémar, archevêque de
' Hist. belU Sux. Frolior, t. 1, p. 179.
[De 1073 à IO80
Brôme, et Sigefroi, archevêque de Mayence, avec ses suffragants ; Bennon, évêque d'Osnabiiick, et l'abbé de Corbie, en Saxe, si l'archevêque de Cologne ne les accordait auparavant.
Le concile de Rome se tint en effet depuis le 24 février 1075 jusqu'au dernier du même mois. Il y eut cinquante évêques avec un très-grand nombre de prêtres et d'abbés. Le Pape y prit une mesure fort importante, mais nécessaire, pour l'extirpation de la simonie, a Comme il voyait, dit un auteur du temps, que, contrairement aux décrets des saints Pères, le don du roi prévalait dans l'élection canonique des évêques, que souvent il changeait ou plutôt annulait cette élection le Pape, conformément aux décrets des Pontifes et aux institutions canoniques, défendit, sous menace d'anathème, à qui que ce fût, d'oser le faire davantage, et dressa un décret en ces termes : « Si quelqu'un reçoit désormais un évêché ou une abbaye de la main de quelque personne laïque, il ne sera nullement compté parmi les évêques et les abbés, et on ne lui accordera aucune audience comme tel. De plus, nous lui interdisons la grâce de saint Pierre et l'entrée de l'église jusqu'à ce qu'il ait abandonné le lieu qu'il a occupé, tant par le crime de l'ambition que par celui de la désobéissance, qui est pareil au crime d'idolâtrie. Nous ordonnons la même chose touchant les dignités inférieures de l'Église. De même, si quelqu'un d'entre les empereurs, les ducs, les marquis, les comtes, ou autres puissances ou personnes séculières, ose donner l'investiture d'un évêché ou de quelque dignité ecclésiastique, il doit savoir qu'il est soumis à la même sentence. »
« En cela, dit l'auteur contemporain, Hugues de Flavigni, Grégoire VII suivit les exemples des Pères, quoique cette damnable coutume se fût établie depuis bien des années et tournée en usage ; car, dans le septième concile général tenu par les cinq patriarches et trois cent cinquante évêques, il est dit article 3: « Toute élection d'évôque, ae prêtre ou de diacre, faite par les princes, d(yneurera nulle, suivant la règle (|ui dit : « Si quelque évêque se sert des puissances sé-
culières pour obtenir une église il sera dépose et excommunié, ainsi que tous ceux qui communiquent avec lui. » De même, dans le huitième concile œcuménique, tenu par les cinq patriarches sous le Pape Nicolas I", il est dit : « Ce saint et universel concile, conformément aux conciles précédents, statue et or donne que les promotions et consécrations épiscopales se feront par l'élection et le décret des évêques ; que nul d'entre les princes ou puissants laïques ne s'ingérera lui-même dans l'élection ou la promotion d'un patriarche, d'un métropolitain ou d'un évêque quelconque, de peur qu'il n'en résulte une confusion ou une contention désordonnée et inconvenante, d'autant plus qu'il ne convient pas qu'aucun laïque en pouvoir ait aucune puissance en ces choses; qu'il garde le silence et se tienne tranquille jusqu'à ce que le collège de l'Église ait régulièrement terminé l'élection du futur pontife. Si quelqu'un des laïques, pour agir de concert, est invité par l'Église, il lui est permis d'obtempérer avec respect à ceux qui l'appellent; mais quiconque des princes ou des puissants du siècle, ou bien tout laïque d'une autre dignité, tentera d'agir contre l'élection commune et canonique de l'ordre ecclésiastique, qu'il soit anathème jusqu'à ce qu'il obéisse et se soumette * ! »
On voit que le Pape Grégoire VII, en condamnant les investitures, à cause des suites qu'elles avaient alors, ne faisait que rappeler et exécuter les décrets de deux conciles généraux tenus en Orient.
Dans ce même concile le Pape excommunia cinq ministres du roi Henri d'Allemagne, parle conseil desquels il vendait les églises, à moins qu'ils ne vinssent à Rome se justitier dans les premiers jours de juin. Le roi de France, Philippe, fut aussi menacé d'excommunication s'il ne donnait assurance de sa correction aux nonces du Pape qui devaient aller en France. Liémar, archevêque de Brème, fut suspendu de ses fonctions pour sa désobéissance et interdit de la communion du corps et du sang de Notre-Seigneur. Garnier, évêque de Strasbourg, et Henri deSpir;;
' Hug. Flavi., apud Pagi, ann. 1075, n. 1.
de l'ère chr.) . DE L'ÉGLISE
furent suspendus, ainsi que Herman de Bamberg, s'ils ne venaient se justifier avant Pâques, qui, cette année 1075, fut le 5 avril. En Lombardie Guillaume, évôque de Pavie, et Cunibcrt de Turin furent suspendus, et Denysde Plaisance déposé. On confirma l'excommunication déjà prononcée contre Robert Guiscard, duc d'Apulie
L'affaire d'Hcrman de Bamberg nous fait voir quels étaient généralement ces évôques. Il fit bâtir à ses dépens une église en l'honneur de saint Jacques, où il mit vingt-cinq chanoines de bonnes mœurs, auxquels il donna abondamment de quoi vivre ; mais ensuite il les chassa, sans avoir aucun sujet de plainte contre eux, et donna cette maison à des moines; car il avait une telle affection pour les moines que, s'il eût pu, il les eût mis à la place des clercs par tout son diocèse. Les chanoines chassés se joignirent à ceux de la cathédrale pour représenter à l'évêque que son diocèse avait plus besoin de clercs que de moines, et que la nouvelle église, n'étant qu'à trente pas de la cathédrale, ne convenait pas à ceux-ci, dont l'institut ne demandait que la solitude. L'évêque demeurant inexorable, les clercs allèrent à PiOme et portèrent leurs plaintes au Pape. Ils soutenaient que leur évèque était entré dans le siège par simonie, et qu'en ayant été accusé devant le Pape Nicolas il ne s'en était sauvé que par un parjure ; qu'il était entièrement ignorant, et qu'avant son ordination il avait scandalisé la ville de Mayence, où il avait été nourri, en s'abandonnant à toutes sortes de crimes; que, s'étant exercé dès sa jeunesse à amasser de l'argent et à prêter à usure, il s'y était encore plus appliqué depuis son épiscopat, vendant les abbayes et les églises de son diocèse, et réduisant à une extrême pauvreté les serfs de l'Église de Bamberg, riches auparavant. Par toutes ces raisons ils demandaient au Pape la déposition de leur évêque.
Le Pape l'avait déjà suspendu, et sur cette relation il l'excommunia, parce qu'ayant été accusé et appelé plusieurs fois à Rome pendant deux ans il n'y était pas venu. Il lui ordonna de rendre l'église de Saint-Jacques aux
» Labbe, t. 10, p. 344, 1. 2, epist. 54. ' VU.
CATHOLIQUE. S4r>
chanoines qu'il en avait chassés, et manda au clergé de Bamberg de s'abstenir de la communion de l'évêque, déclarant que jamais il ne le rétablirait. Pour l'exécution de ses ordres le Pape envoya des légats avec les députés du clergé de Bamberg, et, quand ils furent arrivés, le clergé envoya dire à l'évêque qu'il eût à se retirer incessamment. En même temps un jeune clerc insolent lui présenta un verset d'un psaume et lui dit : «Si vous pouvez expliquer ce verset, non pas dans le sens mystique ou allégorique, mais mot à mot, je vous déclarerai innocent et digne de l'épiscopat. » L'évêque, surpris, demandait en colère à ses clercs d'où leurvenaitcette nouvelle présomption, quand les légats du Pape se présentèrent, et, outre les lettres qu'ils avaient en main, lui dénoncèrent de vive voix la suspense et l'excommunication.
Comme ses clercs le pressaient de se retirer et protestaient qu'ils ne feraient aucun service dans l'église tant qu'il y demeurerait, ne sachant à quoi se résoudre, il envoya à l'archevêque de Mayence, son plus fidèle ami, qu'il avait gagné par plusieurs bienfaits, et qui avait eu part à son entrée dans l'épiscopat. L'archevêque, n'ayant pu rien gagner auprès du clergé de Bamberg, résolut d'aller à Rome pour essayer d'apaiser le Pape. Loin de réussir il pensa être déposé lui-même pour avoir ordonné l'évêque de Bamberg par simonie, et il reçut ordre de publier l'excommunication contre cet évêque et d'en ordonner un autre à sa place.
Herman, voyant alors qu'il n'avait plus rien à espérer que dans la clémence du Pape, alla à Rome avec des gens qu'il payait bien pour plaider sa cause; mais le Pape était à l'épreuve des beaux discours aussi bien que des présents. Tout ce qu'Herman put obtenir fut d'être absous de l'excommunication, à la charge de passer le reste de ses jours dans un monastère. Étant de retour en Allemagne il rapporta cet ordre du Pape à ses vassaux, dont il avait gagné l'affection par ses largesses; ils protestèrent qu'ils étaient résolus de s'exposer à tout plutôt que I de souffrir que leur église fût ainsi déshono- ' rée. Herman revint donc à Bamberg, et,
[De 1073 à 1085
pendant un mois ou cinq semaines qu'il y demeura, il exerça tous les droits épiscopaux, liors les fonctions de l'autel ; mais son clergé ne fit aucun office public dans toute la ville, et ni le roi, ni aucun évêque ne communiqua avec lui. C'est ainsi que l'historien Lambert raconte l'affaire'.
On voit par les lettres du Pape Grégoire qU'Herraan ne se présenta point au concile de Rome de cette année (1075), quoiqu'il y eût été appelé ; étant seulement venu près de Rome, il s'arrêta en chemin et envoya devant [ ses députés avec de grands présents, pour corrompre le Pape et les évêques. Frustré dans cette espérance et sachant qu'il avait été condamné, il s'en retourna promptement et promit aux clercs qui l'accompagnaient qu'il renoncerait à l'épiscopat et embrasserait la vie monastique, ce qu'il n'exécuta pas ; au contraire, il dépouilla de leurs biens quelques clercs de son Église qui lui résistaient. Cependant il fut déposé dans le concile, ot le Pape, ayant appris ensuite comment il avait trompé ses clercs, écrivit à l'archevêque de Mayence et au roi Henri de mettre un autre évêque à Ramberg. Ces lettres sontdu 20 juillet 1075 ^ \
Le Pape, de son côté, et le clergé de Ramberg, du sien, ne cessèrent de presser le roi de remplir ce siège. Herman se tenait dans les terres de l'Église, où ses vassaux le soute- ! naient; toutefois il n'osait faire aucune fonction épiscopale. Il avait toujours été trèsfidèle au roi, quelquefois même plus qu'il ne fallait; néanmoins ce prince, loin de prendre sa défense, résolut d'exécuter sa condamnalion. Il vint donc à Ramberg, et, le jour de Saint-André (1075), il en fit ordonner évê- I que Rupert, prévôt de Goslar. C'était un homme d'une très-mauvaise réputation, intime confident du roi et passant pour le principal auteur de tout ce qu'il avait fait de mauvais contre l'État. Les nobles murmurèrent de la promotion d'un pannl homme ; le clergé, dont il avait offensé plusieurs membres, le reçut par aversion pour son prédécesseur. Herman, perdant ainsi toute espérance de se rétablir, se retira dans le
'Lambert, nnn. l01S>.—*L.i,episL16i\.3,epist. I, 2 et 3.
monastère de Schwartz et y prit l'habit sous l'abbé Egbert, homme de sainte vie. Incontinent après il alla à Rome avec son abbé, et, s'étant soumis humblement au Pape et ayant fait pénitence de sa désobéissance, il fut absous de l'excommunication et rétabli dans les fonctions de prêtre, mais non pas d'évêque
Au mois d'octobre de cette année (1075), l'archevêque Sigefroi tint dans la ville de Mayence un concile où se trouva l'évêque de Coire, légat du Pape, chargé de ses lettres, par lesquelles il était enjoint à l'archevêque, sous peine de déposition, d'obliger tous les prêtres de sa province de renoncer sur-lechamp à leurs femmes ou au ministère de l'autel. C'était le moins qu'on pouvait exiger.
Mais, quand l'archevêque voulut exécuter cet ordre du Pape, tous les clercs qui assistaient au concile se levèrent et s'emportèrent tellement contre lui qu'il désespérait de sortir en vie du concile. Il céda donc à la difficulté et résolut de ne plus se mêler de celte réforme, qu'il avait tant de fois proposée inutilement, et de laisserau Pape le soin de l'exé» cuter par lui-même, quand et comme il lui plairait. Nous avons déjà vu à cet archevêque, et nous lui verrons encore, plus de zèle pour l'extension de ses dîmes dans la Thuringe que pour la réforme de son clergé*.
L'abbaye de Fulde étant vacante, le roi Henri voulait procéder à l'élection, avec les seigneurs, le lendemain de laSaint-André. Il y eut defortes brigues de la part des abbés et des moines, qui étaient venus de divers endroits : l'un offrait de grandes sommes d'argent ; l'autre, de grandes terres de l'abbaye; l'autre, d'augmenter le service qu'il rendait à l'État. Ils ne gardaient aucune mesure, ni dans les promesses, ni dans la manière de les faire, quoique la veille ils eussent vu l'évêque de Ramberg déposé pour simonie. Le roi, indignédeleur impudence et fatigué de leurs importunilés, appela un moine d'Hcrfcld, nommé Ruzelin, qui était venu à la cour par ordre de son abbé pour une affaire de son monastère. Le roi l'élut abbé de Fulde, le premier, lui présentant le bâton pastoral, e(
» Lamb.rt. — ^Labbc, t. 10, p. 315.
DE L'ËGLISE
pria instamment les moines et les vassaux de l'abbaye de lui donner leurs suffrages. Ruzelin, qui ne s'attendait à rien moins, pensa tomber en défaillance, et, voyant que tous concouraient à son élection avec de grands cris de joie, il représenta son incapacité, sa mauvaise santé, l'absence de son abbé ; mais les évêques présents lui firent tant d'instances qu'il consentit enfin à son élection
La même année mourut saint Annon, archevêque de Cologne, l'une des plus grandes lumières d'Allemagne. Depuis sa retraite Dieu l'éprouva par plusieurs afflictions. Son frère Wézel, archevêque de Magdebourg, et son cousin Buccon, évêque d'Halberstadt, se trouvèrent enveloppés dans la guerre de Saxe, et, par conséquent, exposés à l'indignation du roi, et comme Annon, retenu par l'affection naturelle, ne donnait pas au roi des secours assez puissants à son gré, il lui devint lui-même suspect, et ce prince l'accusa d'infidélité et de parjure ; il encouragea les citoyens de Cologne à le tuer, et deux de ses domestiques en formèrent le dessein. L'année précédente (1074), incontinent après Pâques, l'imprudence de ses gens excita contre lui à Cologne une sédition si furieuse que sa vie fut en danger. Il avait pour ce sujet excommunié et banni plusieurs citoyens de Cologne ; mais, à Pâques de l'année lOTo, il leur rendit la communion et leurs biens, qui avaient été pillés. Enfin il lui vint des ulcères aux pieds qui firent tomber sa chair, jusqu'à découvrir ses os; puis, montant aux jambes et aux cuisses, gagnèrent le corps et les parties nobles, et ainsi, après une longue maladie, il mourut le 4 de décembre, jour auquel l'Église honore sa mémoire. Il avait tenu le siège de Cologne vingt ans et dix mois. Il fut enterré au monastère de Siegberg, et il se fit plusieurs miracles à son tombeau
Cependant à Rome on conjurait contre Grégoire. Après le concile de cette année (-1075), les évêques retournèrent chez eux; Guibert, archevêque de Ravenne, demeura avec le Pape. Il songeait à se faire Pape luimême, et travaillait à gagner, par présents et
* Lambert. — 2 Lambert, apud Sur.
par promesses, tous ceux qu'il trouvait à Rome mal disposés contre Grégoire. Il se lia entre autres intimement avec le préfet Cencius, fils d'Étienne, aussi préfet de Rome, et en fit son principal confident. Celui-ci était un débauché et un scélérat, fourbe, artificieux, accoutumé aux parjures et aux meurtres. Il avait soutenu le parti de Cadalous contre Alexandre II; ayant fait bâtir une haute tour sur le pont de Saint- Pierre, il exigeait des passants un nouveau péage, et, comme il était fort puissant par toute l'Ilalie, il exerçait de grandes vexations dans les terres de l'Église romaine. Le Pape, l'en ayant plusieurs fois repris en particulier, en vint enfin à l'excommunication.
Cencius, outré de dépit, alla en Pouille trouver Robert Guiscard et les autres que le Pape avait excommuniés, pour concerter avec eux la manière de prendre le Pape et de le faire mourir. Il envoya son fils à Guibert, archevêque de Ravenne, et il écrivit au roi Henri, promettant de lui mener le Pape. Ensuite il attendit le temps propreà exécuter son dessein, et il ne le trouva qu'environ au bout d'un an. Ce fut à Noël 107o. Le Pape alla, selon sa coutume, célébrer l'office de la nuit à Sainte-Marie-Majeure; mais le clergé elle peuple y vinrent en petit nombre; car il tomba cette nuit une pluie si excessive qu'à peine chacun osait-il sortir de sa maison. Cencius, averti par ses espions, vint à l'église avec une troupe de gens armés et revêtus de cuirasses, ayant des chevaux prêts pour s'enfuir avec ses complices, en cas de besoin.
Le Pape célébrait la première messe dans, la chapelle de la Crèche. Il avait déjà communié, ainsi que le clergé, et il en était à la communion du peuple, quand tout à coup on entendit de grands cris. Les conjurés parcoururent toute l'église l'épée à la main, frappant ceux qu'ils pouvaient, et se rassemblèrent à la chapelle de la Crèche, dont ils rom- ' pirent les petites portes. Là ils prirent le Pape, et l'un d'eux, voulant lui couper latête, lui fit une assez grande blessure au front. Ils l'arrachèrent du saint lieu, le tirant par les cheveux et le frappant sans qu'il leur résistât ou leur dît une parole ; il levait seulement les yeux au ciel. Ils lui ôtèrent le pallium, la
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ihasuble, la dalmatique et la tunique, lui laissant seulement l'aube et l'étole, et un d'eux le traînait derrière lui.
Le bruit de cette violence s'étant répandu dans la ville, on cessa l'office dans toutes les églises et on dépouilla les autels; on sonna les cloches elles trompettes, on mit des gardes à toutes les portes pour empêcher qu'on n'enlevât le Pape hors de Rome; car on ne savait ce qu'il était devenu. Enfin, le peuple étant assemblé au Capitole, quelques-uns rapportèrent qu'on le tenait prisonnier dans la tour de Cencius. Un homme et une femme nobles y avaient suivi le Pape : l'homme lui réchauffait les pieds avec des toisons de brebis, la matrone pansait la blessure de la tête. Sitôt que le jour parut le peuple accourut enfouie à la maison de Cencius; on commença à combattre, mais au premier choc les conjurés s'enfuirent et s'enfermèrent dans la tour. On l'assiégea, on amena des machines et des béliers, on alluma du feu à l'entour. Cependant la sœur de Cencius disait des injures au saint Pape, et un de ses serviteurs, tenant l'épée nue, disait en blasphémant que le jour même il lui couperait la tête. Ce malheureux fut tué incontinent après d'un coup de lance dans la gorge.
Cencius, voyant que sa tour allait être prise, se jeta aux genoux dusaint Pape et lui demanda pardon, promettant de faire telle pénitence qu'il lui prescrirait. Le Pape lui ordonna de faire le voyage de Jérusalem, et il le promit. Alors le Saint-Père se mit à une fenêtre d'où, étendant les mains, il fit signe au peuple de s'apaiser et demanda que quelques-uns des principaux montassent à la tour; les autres, croyant qu'il les exhortait à achever de la prendre, l'escaladèrent et tirèrent le Pape dehors. Le peuple fut extrêmement touché de le voir couvert de sang. On le ramena à Sainte-Marie-Majeure, où il acheva la messe et donna la bénédiction au peuple; puis il retourna au palais de Latran et donna le festin solennel scion la coutume.
Cependant Cencius s'enfuit avec sa femme, ses enfants et ses frères. Le reste dos conjurés prit aussi la fuite; on pilla tous leurs biens, car le Pape leur sauva la vie ; mais le lendemainde la fêfelepeuplecondamna Cen-
cius à être banni de Rome pour toujours et ruina par le fer et le feu sa tour et tout ce qu'il avait dans la ville et dehors. Cencius aussi, de son côté, détruisit tout ce qu'il put des terres de l'Église. Quant à l'archevêque Guilbert, après avoir ainsi conpiré à Rome il demanda au Pape la permission de retourner à Ravenne, où il conspira secrètement contre le Pape avec Thédalde, archevêque intrus de Milan, et les autres évêques simoniaques de Lombardie, ce qui fit manquer l'entreprise que le Pape avait formée contre les Normands. Au contraire Guilbert se servit du cardinal schismalique Hugues Le Blanc pour exciter contre le Pape le duc Roi)ert Guiscard et le roi Henri, qui n'y étaient déjà que trop disposés
Dans l'intervalle ce même roi Henri d'Allemagne continuait au Pape saint Grégoire des assurances de soumission et même de zèle. Le Pape lui écrivait, en conséquence, le 20 juillet 107S : « Parmi les œuvres de vertu auxquelles nous avons appris par la renommée que vous vous appliquez pour devenir meilleur, il en est deux qui vous rendent plus éminemment recommandable à votre sainte mère l'Église romaine ; l'une, c'est que vous résistez courageusement aux simoniaques; l'autre, que vous approuvez trèsfort et que vous désirez efficacement établir la chasteté des clercs, comme étant les serviteurs du Seigneur. C'est un motif pour nous d'espérer de vous des choses encore plus grandes et plus excellentes. Nous souhaitons ardemment que vous puissiez persévérer dans ces bons desseins, et nous prions humblement le Seigneur notre Dieu qu'il daigiK abondamment vous en faire la grâce. » li l'informe ensuite de la déposition de Herman de Bamberg et le prie de faire donner à celte Église un bon pasteur, d'autant plus qu'elle était directement soumise à saint Pierre *.
Avant le mois d'août de la même année (1075), le roi Henri envoya secrètement en ambassade à Rome deux hommes nobles et religieux, pour dire au Pape de sa part : « Comme je m'aperçois, mon Père, que presque tous les princes de mon royaume se ré-
1 Acia et vila Greg. VIII, Î5 mai. — > L. 2, e. 3.
de l'ère chr.l
jouissent plus de notre discorde que de notre mutuelle paix, Votre Sainteté saura que je lui envoie secrètement ces deux ambassadeurs, que je sais être très-nobles et très-religieux, et qui souhaitent la paix entre nous ; mais je ne veux pas que personne en sache rien, hormis vous, madame ma mère, ma tante Béatrix et sa fille Mathilde. Quant à moi, lorsque, Dieu aidant, je serai revenu de l'expédition en Saxe, j'enverrai d'autres ambassadeurs, de mes plus intimes et plus fidèles, par qui je ferai connaître toute la bonne volonté et la révérence que je dois à saint Pierre et à vous. » Comme Henri tardait d'envoyer les nouveaux ambassadeurs il manda aux premiers de ne pas s'en étonner, attendu qu'il les enverrait sans faute et qu'il était toujours dans la même résolution. Et puis tout d'un coup il changea d'avis et voulut que la même négociation, qu'il avait demandé qui fût secrète, se fît publiquement devant ces mêmes princes qu'il disait opposés à la paix et à la concorde. Ce changement si brusque parut au Pape un signe que le roi ne voulait point de paix, puisqu'il prenait en quelque sorte pour arbitres ceux qu'il y disait hostiles. Grégoire écrivit en ce sens aux comtesses Béatrix et Mathilde, ajoutant que ce mode de négociation ne pouvait être adopté, comme étant inutile et peu honorable, mais que, si le roi revenait au premier mode, il l'embrasserait volontiers
Ces variations du roi Henri d'Allemagne tenaient, d'un côté, à ses intelligences secrètes avec le préfet Cencius, qui épiait l'occasion de lui amener prisonnier le Pape Grégoire, et avec l'archevêque Guibert de Ravenne, qui cherchait les moyens de se faire Pape à la place de Grégoire captif ; d'un autre côté, à sa position vis-à-vis des princes et des peuples de Saxe. Nous avons vu comment, après avoir cherché à les réduire en servitude, il avait été obligé de leur abandonner les forteresses qu'il avait élevées parmi eux et contre eux, «ttenduqueles autres princes et peuples de Germanie nonseulement ne voulaient point lui aider à les opprimer, maismenaçaientencore desechoi-
*L. 2,C. Z,epist.i.
sir un autre roi. Tant que dura cet état de choses Henri se montra, du moins en paroles, soumis et respectueux envers le Pape; I mais, ayant regagné les autres princes à force de belles promesses, il marcha contre I les Saxons, et, grâce à la prudence de Kodolj phede Souabe, remporta sur eux une vici toire sanglante. Près de vingt mille hommes I restèrent sur le champ de bataille; beaucoup de noblesse y périt du côté du roi, beaucoup de peuple du côté des Saxons. La perte des vainqueurs parut la plus considérable.
Henri usa cruellement de cette cruelle victoire : il mit toute la Saxe à feu et à sang, et, comme il craignait que ses soldats ne se refusassent à égorger sans raison et sans sujet un pauvre peuple, il employa le moyen suivant, quisembleinspiré par l'enfer même. En sortant des conseils du roi l'archevêque de Rlayence, devant toute l'armée, excommunia les princes de Saxe et de Thuringe, parce que, l'année précédente, ils s'étaient opposés, dans le concile d'Erfurt, à sa décision sur les dîmes ; et comme il était contraire à toutes les règles de condamner sans citation, sans forme de procès, des hommes malheureux, accablés sous un effroyable désastre et réduits à se cacher pour sauver leur vie, l'archevêque dit pour raison que le Pape lui avait permis d'agir de la sorte. Infamie sans nom de la part d'un évêque qui n'a point de courage pour réformer ses prêtres, mais seulement pour opprimer ses peus pies I Infamie sans nom de la part d'un évêque et d'un roi qui méprisent l'autorité du Pape quand il s'agit de faire le bien et qui l'invoquent mensongèrement quand il s'agit de satisfaire, l'un son avarice, l'autre sa cruauté ! La Thuringe et la Saxe furent donc livrées au fer, à la flamme, au pillage ; les femmes se réfugiaient dans les églises, où elles étaient déshonorées et égorgées ; le hommes, réfugiés dans les forêts, ne trouvaient à leur retour ni maison ni épouse. Les ducs Rodolphe de Souabe, Berthold de Carinthie, Guelfe de Bavière,eurent horreur de cette cruauté du roi. A leur retour de la grande bataille Rodolphe et Berthold, pénétrés d'un violent repentir, avaient jeûné qua- ' rante jours et fait vœu de ne jamais plus mar-
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cher avec le roi contre les Saxons. Lors donc que Henri les convoqua pour une nouvelle expédition en Saxe les trois princes s'y refusèrent, disant qu'ils avaient un vif regret de tant de sang versé inutilementet qu'ils étaient profondément blessés du caractère cruel et implacable du roi *.
Ces nouvelles arrivèrent à Rome successivement et des deux parties. Le roi Henri écrivit d'abord au Pape, qui était malade et éloigné de Rome. Grégoire lui protesta de son ardent désir d'avoir la paix avec tous les hommes, principalement avec celui qui tenait le premier rang dans le monde. « Ceux qui aiment Dieu, l'Église romaine et l'empire romain, ne craignent point la punition de leurs crimes, en ménageant la paix et la concorde entre nous par leurs démarches et leurs prières. C'est pourquoi j'ai conçu une bonne confiance, parce que vous avez commencé de confier notre cause présente, ou plutôt celle de toute l'Église, à des hommes religieux, qui nous aiment, et non pas ce qui est à nous, et qui cherchent principalement la restauration de la religion ciu'étienne. Quant à moi, pour le dire en peu de mots, je suis prêt, suivant leur conseil et par la grâce de Jésus-Christ, à vous ouvrir le giron de la sainte Église romaine, à vous accueillir comme un frère et un fils, et à vous donner le secours qu'il faut, ne vous demandant autre chose sinon que vous ne dédaigniez pas d'écouter les avis utiles à votre salut et d'offrir à votre Créateur la gloire et l'honneur que vous devez; car il est bien indigne que nous refusions à notre Créateur et à notre Rédempteur l'honneur que nous exigeons de nos conserviteurs et de nos frères. Quant à l'orgueil des Saxons qui vous résistaient injustement, et qui a été brisé devant vous par le jugement de Dieu, il y a de quoi s'en réjouir pour la paix de l'Église; il y a de quoi s'en affliger en ce que tant de sang chrétien y a été répandu. Dans de pareilles choses appliquez-vous plus à défendre l'honneur de Dieu et sa justice qu'à procurer votre propre honneur; car il est plus sûr à un prince de punir mille impies
» Lambert, Brwno, etc.
pour la justice que de faire mourir un seul chrétien pour sa propre gloire
Le 8 janvier 1076, une quinzaine de jours après la conspiration du préfet Cencius, le Pape, ayant découvert sans doute les intelligences secrètes de ce méchant homme avec le roi, auprès duquel d'ailleurs il alla se réfugier, écrivit au roi d'Allemagne en ces termes : « Grégoire, évêque, serviteur dos serviteurs de Dieu, au roi Henri, salutet bénédiction apostoliques, si cependant il obéit au Siège apostolique comme il sied à un roi chrétien. Considérant quel compte sévère nous rendrons au Juge suprême du ministère qui nous a été confié par saint Pierre, c'est en hésitant que nous vous donnons la bénédiction, attendu que l'on dit que vous communiquez sciemment avec ceux q\ii ont été excommuniés par le jugement du Siège apostoHque et du concile. Si cela est vrai, vous ne pouvez recevoir notre bénédiction que vous ne les ayez séparés de vous et contraints à faire pénitence, et que vous ne l'ayez fait vous même. Dans ce cas nous conseillons à Votre Excellence de vous adresser à quelque pieux évêque, qui vous absolve de notre part, et, de votre aveu, nous rende compte de votre satisfaction. Au reste, il nous paraît fort surprenant qu'après nous avoir écrit tant de lettres d'amitié, où vous vous appelez le fils soumis delà sainte Église et le nôtre, le fils unique par l'amour, le fils principal par le dévouement; qu'après vous être montré si doux en paroles vous vous montriez si âpre dans les faits et si contraire aux saints canonset aux décrets apostoliques, surtout dans les choses où la religion réclame le plus votre concours ; car, pour ne point parler du reste, on voit par les effets quelles étaient les promesses que vous nous aviez faites touchant l'Église de Milan, et vous venez encore de donner l'Église de Fei mo et de Spolète, si toutefois un homme peut donner une Eglise, à des personnes qui nous sont inconnues et à qui nous ne pouvons imposer les mains sans les avoir bien éprouvées auparavant.
a II convenait à votre dignité royale, puis-
'1.3, epist. 7,
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que vous vous professez fils de l'Église, d'avoir plus d'égardspour le maître de l'Église, , le bienheureux Pierre, prince des apôtres, à qui, si vous êtes des brebis du Seigneur, le Seigneur même vous a confié à paître, quand il a dit : « Pierre, pais mes brebis; » et encore : « C'est à toi que sont données les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera aussi lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sera aussi délié dans les cieux. •» Et comme, quelque pécheur et indigne que nous soyons, nous le remplaçons dans sa Chaire et dans son administration, tout ce que vous nous envoyez par un écrit ou de vive voix, c'est luimême qui le reçoit, et, tandis que nous parcourons les lettres, lui examine de quel cœur elles partent. Votre Altesse ferait donc bien de prendre garde à ce que la volonté ne soit pas contraire aux paroles et aux ambassades que vous envoyez au Siège apostolique, et à ce que vous ne manquiez pas au respect que vous devez, je ne dis pas à nous, mais à Dieu tout-puissant, quoique le Seigneur ait daigné dire aux apôtres et à leurs successeurs : « Qui vous écoute m'écoute, et qui vou.s méprise me méprise. » Nous savons que quiconque ne refuse pas à Dieu une fidèle obéissance, dans ce que nous aurons dit de conforme aux décrets des saints Pères, ne dédaignera pas d'observer nos avertissements, comme s'il les avait reçus de la bouche même de l'Apôtre ; car si, par respect pour la chaire de Moïse, le Seigneur a ordonné aux apôtres d'observer tout ce que diraient les scribes et les pharisiens qui y étaient assis, il n'y a point de doute que, la doctrine des apôtres et de l'Évangile, dont la chaire et le fondement est le Christ, les fidèles doivent la recevoir et la tenir avec toute vénération, par ceux qui ont été élus pour le ministère de la prédication.
a Or nous avons assemblé cette année un concile auquel ont assisté quelques-uns de vos sujets, et, voyant la discipline de l'Église déchue depuis bien du temps, les principaux moyens de sauver les âmes négligés et foulés aux pieds, frappé du péril et de la perdition manifeste des ouailles du Seigneur, nous avons recouru aux décrets et à la doc-
/ trine des saints Pères, et, sans rien statuer de nouveau ni de notre invention, nous avons arrêté qu'il fallait, abandonnant l'erreur, reprendre et suivre la règle première et unique de la discipline ecclésiastique et la route battue des saints Pères. Car nous savons qu'il n'y a pas d'autre entrée à notre salut et à la vie éternelle pour les ouailles du Christ
j et leurs pasteurs que l'entrée qui nous a été montrée par Celui qui a dit: « Je suis la porte ; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé et trouvera des pâturages ; » entrée qui a été prêchée par les apôtres et qui a été observée par les saints Pères. Quelques-uns, qui préfèrent les honneurs de l'homme aux honneurs de Dieu, traitent ce décret de far-
j deau insupportable ; mais nous l'appelons plutôt de son nom propre, la vérité et la lumière nécessaires pour récupérer le salut, et qui doit être dévotement reçue et observée non-seulement par vous et par ceux de votre royaume, mais encore par tous les
I princes et tous les peuples de l'univers qui
! confessent et adorent le Christ.
« Cependant, quoique nous le désirions
; beaucoup et que cela vous convienne souverainement, afin que, comme vous surpasse? les autres en honneur, en gloire et en puissance, vous les surpassiez aussi en dévouement pour le Christ, toutefois, de peur
■ que ces choses ne vous paraissent excessivement graves et injustes, et que le changement d'une mauvaise coutume ne vous émeuve, nous vous avons mandé, par vos fidèles, de nous envoyer les hommes le.s plus sages et les plus religieux que vous
\ puissiez trouver dans votre royaume; car, s'ils peuvent montrer de quelque manière que, sans blesser l'honneur du Roi éternel et sans exposer les âmes à se perdre, nous pouvons modérer le décret promulgué par les saints Pères, nous condescendrons à leurs conseils. Et quand même nous ne vous en aurions pas averti aussi amicalement, il eût cependant été de l'équité de nous demander d'abord raison de ce qui pouvait vous paraître contraire à voà intérêts et à votre honneur, avant que de violer les décrets apostoliques. Mais quelle estime vous faites de nos avertissements et de la justice,