‹ Histoire universelle de l'église catholique ... avec une table générale méthodique et très complèteChapitre 14 sur 24 · S54 HISTOIRE U · texte numérisé non relu

S54 HISTOIRE U

on le voit par ce que vous avez fait et ordonné ensuite.

Toutefois, comme la longue patience de Dieu vous invite encore à correction, nous espérons qu'avec le progrès de votre intelligence votre esprit et votre cœur pourront encore se tourner vers l'obéissance aux commandements de Dieu. Nous vous avertissons, avec une clrarité paternelle, de reconnaître l'empire du Christ sur vous, de considérer combien il est périlleux de préférer votre honneur au sien, de ne plus empêcher, par votre occupation, la liberté de l'Eglise qu'il a dcwgné s'unir comme épouse, mais de commencer, pour l'accroissement de cette mèmeÉglise, à offrir, avec une fidèle dévotion, le secoui'S de votre puissance à Dieu tout-puissant et à saint Pierre, en sorte que vous méritiez qu'ils augmentent votre gloire. Ce que vous devez reconnaître d'auant plus qu'ils vous ont accordé la victoire sur vos ennemis, afin que, plus ils vous rcjouissentpar une mémorable prospérité, plus ils vous voient reconnaissant et dévoué. Et afin que la crainte de Dieu, en la main et puissance de qui sont tous les royaumes et tous les empires, vous imprime ceci plus profondément dans le cœur que notre remontrance, considérez ce qui est arrivé à Saiil après avoir remporté la victoire par l'ordre du prophète ; comment, se glorifiant de son triomphe et n'exécutant plus les avertissements du même prophète, il fut réprouvé de Dieu, et quelles grâces mérita l'humilité de David entre ses autres vertus. Quant aux autres choses que nous avons vues et connues par vos lettres, et que nous passons sous silence, nous ne vous donnerons de réponse certaine que lorsque vos ambassadeurs, avec ceux que nousleuradjoignons, nous auront fait connaître plus pleinement votre volonté touchant les articles que nous les avons chargés de traiter avec vous i. »

On voit que, dans celte lettre du Pape, il est question de la liberté de l'Eglise, de la liberté canonique des élections et du décret contre les investitures par la main laï(iue, et non pas du décret contre les clercs concubinaires, ainsi que le suppose Fleury, qui se

» L. 3, epist. 10.

IVERSELLE [Del073 àl085

méprend sur cette lettre et sur toute celte époque à tel point qu'il est difficile de plus tronquer ou fausser une histoire qu'il ne fait.

Dans sa lettre Henri demandait au Pape de déposer les évêques qui avaient pris part à l'insurrection de la Saxe. Il représentait ces prélats comme infidèles, parjures, séditieux, indignes de gouverner désormais l'Église de Dieu. Il croyait donner au Pontife la première nouvelle du succès de son expédition contre les Saxons; car il avait fait garder avec soin toutes les issues, afin de le laisser dans une ignorance complète à ce sujet; mais les envoyés du roi trouvèrent Grégoire déjà instruit de tout ce qui s'était passé. Les Saxons s'adressèrent également au Siège de Rome comme au seul tribunal qui pût mettre quelques bornes au despotisme royal. Le Pontife n'avait pas encore reçu des plaintes aussi graves que celles que lui firent les Saxons. Ils lui exposèrent l'affreuse situation du royaume.

« La raison et la modération, disaient-ils, ne président plus au gouvernement; l'avarice, l'orgueil, lacruauté sont les compagnons i nséparables du roi . L'Église, dans sa détresse, demande du secours. Plusieurs se sont mis au premier rang par le pillage et le meurtre ; sur tous les autres pèse le plus dur esclavage. Le roi ne songe qu'à se livrer à la chasse et aux plus honteuses débauches. Le genre et le nombre de ses crimes ne peuvent se dire. Des prêtres dissolus, des femmes de mauvaise vie, de jeunes voluptueux forment son conseil; ce sont eux qu'il consulte sur le clioix des évêques, des prélats et des abbés. Il fait des sacrifices à Vénus, célèbre des fêles en son honneur et mène la vie la plus dissolue. Un tel roi n'est pas digne de légncM-. L'empire est un fief du Siège de Rome ; ainsi le Pape et le peuple romain doivent avisera une meilleure forme de gouveniement et choisir pour roi, dans une assemblée générale des princes, un homme qui soit plus digne de porter la couronne. » Ainsi parlaient les Saxons, d'après le témoignage du panégyriste même de Henri

Le Pape, après avoir entendu les plaintes

» Auct. Vitce Henr. Aventin.

de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE

des Saxons, écrivit à Henri une nouvelle lettre • .11 l'engage à mettre sur-le-champ en liberté les évôques qu'il tenait captifs et à leur rendre leurs Églises et leurs biens, ajoutant qu'on décidera dans un concile, que présidera le Pape en personne, si les évôques doivent perdre leurs dignités ou recevoir une satisfaction pour les torts qu'on leur a faits, et que, si le roi ne se conformait pas aux décrets de l'Église, et qu'il n'éloignât pas les excommuniés, le glaive de saint Pierre le retrancherait de la communion des fidèles.

Le Pape y ajoute encore d'autres remontrances sur la conduite de Henri, et ses légats confirmèrent tout ce qu'il avait dit. Le roi vitainsi s'évanouir touteespérance de gagner Grégoire à sa cause ; mais ce qui le blessa le plus vivement, ce fut la menace d'excommunication. Elle fît d'autant plus d'impression sur son âme que le succès de ses armes lui avait donné de l'orgueil et de la vanité.

Henri tint une assemblée à Goslar, aux fêtes de Noël 1075, à la même époque où Cencius conspirait à Rome contre le Pape. Une nombreuse députalion du peuple et du clergé de Cologne vint prier le roi de nommer un archevêque pour leur Église. Henri connaissaitun certain Hidolphe, clerc de sa chapelle, homme de basse naissance, de mauvaise mine et de réputation plus mauvaise encore. Cefutàcet homme que Henri donna, avec la crosse et l'anneau, l'investiture du siège archiépiscopal de Cologne. Cette nomination excita un mécontentement général ; le nouvel archevêque fut injurié et repoussé de tout le monde ; mais Henri persista dans son choix, parce qu'il y voyait un homme souple à tous ses caprices, et, comme les habitants de Cologne y étaient opposés, il les congédia en déclarant qu'Hidolphe serait leur archevêque et que de sa vie ils n'en auraient pas d'autre. Son opiniâtreté l'emporta, et, malgré les mauvaises dispositions de la ville, Hidolphe fut consacré archevêque.

« Cependant les légats du Pape avaient fait connaître au roi la sommation de comparaître à Rome, au temps marqué, pour se disculper devant un concile des crimes dont

> Bruno, de Bello Sax,

il était accusé, qu'autrement il serait ce jour-là même excommunié par le l'ape et retranchédu corpsdel'Église. Henri, qui dvait invoqué l'autorité du Pape contreles Saxons, fut très-irrité de cette citation ; ilchassa honteusement les légats et fît partir sur-le-cham p des messagers pour toutes les parties du royaume, afin de convoquer un concile à Worms, où il ne tarda pas à se rendre luimême. On y vit accourir une foule d'évêques et d'abbés : Sigefroi de Mayence, Udon de Trêves, Guillaume d'Utrecht, Herman de Metz, Henri de Liège, Richard de Verdun, Bibon de Toul, Herman de Spire, Burcard d'Halberstadl, Werner de Strasbourg, Burcard de Bàle, Olton de Constance, Adalbéron de Wurzbourg, Robert de Bamberg, Otton de Ratisbonne, Élingard de Frisingue, Ulric d'Eichstœdt, Frédéric de Munster, Eibertde Minden, Hezel de Hildesheim, Bennon d'Osnabriïck.Eppon de Neustadt, Imard de Paderborn, Thiédon de Brandebourg, Burcard de Lausanne, enfin Liémar de Brème. C'étaient presque tous les évêques teutoniques, excepté les Saxons*. »

Quand les évêques furent assemblés le cardinal schismatique Hugues Le Blanc s'y trouva fort à propos pour le dessein du roi. Il venait d'être déposé parle Pape pour ses mœurs déréglées et comme fauteur des simoniaques, et il était apparemment envoyé par l'archevêque de Ravenne. Il apportait une histoire fabuleuse de la vie et de l'éducation du Pape, la même, comme l'on croit, que nous avons sous le nom du cardinal Bennon, contenant d'où il était sorti, comment il s'était conduit depuis sa jeunesse, par quelles mauvaises voies il était monté sur le Saint-Siège, les crimes qu'il avait commis devantet après, qui étaient incroyables. C'est ainsi qu'en parle l'historien Lambert'. L'excardinalapportait aussi des lettres supposées des cardinaux, du sénat et du peuple, portant des plaintes au roi contre le Pape, dont ils demandaient la déposition avec l'élection d'un autre. Il ajouta qu'Hildebrand avait beaucoup d'ennemis : les Normands, les comtes voisins et plusieurs Romains.

» Voigt, Hist. de Grég. Vil, p. 363 et suiv. — » Latn- ' bert.

[De 1013 à K85

Les prélats de l'assemblée de Worms reçu- , rent le cardinal déposé comme envoyé du Ciel, et, suivant son autorité, ils déclarèrent qu'Hildebrand ne pouvait être Pape, ni avoir, en celte qualité, aucune puissance de lier ou de délier. Tous les évêques souscrivirent à sa condamnation, quoique malgré eux pour la plupart. L'archevêque de Mayence paraît avoir été le principal agent de ce conciliabule. Quelques prélats, comme Adalbéron de Wurzbourg et Herman de Metz, refusèrent d'abord leur signature, disant qu'il était contre les canons qu'un évêque fût condamné absent, à plus forte raison le Pape, contre lequel on ne devait pas môme recevoir l'accusation d'un évêque. Mais Guillaume, évêque d'Utrecht, les pressait de souscrire avec les autres à la condamnation du Pape ou de renoncer à la fidélité qu'ils avaient jurée au roi. Cet évêque était alors en grande faveur auprès du prince et comme son premier ministre ; il était fort instruit des lettres humaines, mais si vain qu'à peinese pouvait-il souffrir lui-même. Les deux évêques souscrivirent donc, par crainte de perdre la vie. En tête des signatures était celle du roi *.

« Il envoya, dit Voigt, ses messagers en Italie, principalement aux Lombards et aux évêques de la Marche d'Ancône, pour les engager, de vive voix et par écrit, à souscrire à la condamnation d'un Pape qui ne leur était pas moins odieux et opposé qu'à luimôme. Les prélats simoniaques s'assemblèrent en toute hâte à Pavie, et, poussés par leur haine personnelleconlre Grégoire, nonseulement ils souscrivirent à sa déposition, mais ils jurèrent sur les saints Évangiles qu'ils ne le reconnaîtraient plus désormais pour Pape et qu'ils lui refuseraient toute obéissance. Le roi chercha à gagner les Romaitispar des présentset des promesses ;dans cette vue il adressa au sénat et au peuple la lettre qui suit :

« La véritable fidélité est celle que l'on garde aux absents comme aux présents, et que ne peuvent affaiblir ni le dégoût ni l'éloignementde celui à qui on la doit. Nous savons que la vôtre est telle ; nous vous en re-

> Bruno. Lambert.

mercions, en vous priant d'y persévérer et d'être amis de nos amis et ennemis de nos ennemis. Parmi ces derniers nous comptons le moine Hildebrand ; c'est pourquoi nous excitons contre lui votre inimitié, car nous l'avons reconnu pour un usurpateur et un oppresseur de l'Église, pour un traître à l'empire romain et à notre royaume, comme vous pouvez le voir par la lettre ci-jointe que nous lui adressons :

« Henri, roi par la grâce de Dieu, à Hildebrand. Lorsque j'attendais de vous untraitcmentde père et que je vous obéissais en tout, au grand déplaisir de mes sujets, j'ai appris que vous agissiez comme mon plus grand ennemi , Vous m'avez privé du respect qui m'était dû par votre Siège ; vous avez tenté, par de mauvais artifices, d'aliéner de moi le royaume d'Italie ; vous n'avez pas craint de mettre la main sur des évêques et vous les avez traités indignement. Comme je dissimulais ces excès, vous avez pris ma patience pour faiblesse et vous avez osé me mander que vous mourriez ou que vous m'ôteriez la vie et le royaume. Pour réprimer une telle insolence, non par des paroles, mais par des effets, j'ai assemblé tousles seigneurs de mon royaume, comme ils m'en avaient prié. Là on a découvert ce que la crainte faisait taire auparavant, et on a prouvé, comme vous verrez par leurs lettres, que vous ne pouvez demeurer sur le Saint-Siège. J'ai suivi leur avis, qui m'a semblé juste. Je vous renonce pour Pape et vous commande, en ma qualité de patrice de Rome, d'en quitter le Siège. »

a Telle est la lettre que nous adressons au moine Hildebrand etque nous vousenvoyons, afin que notre volonté vous soit connue et que votre amour fasse ce qu'il nous doit, ou plutôt ce qu'il doit à Dieu et à nous. Levezvous donc contre lui, mes fidèles sujets, et que celui qui m'est le plus fidèle soit le premierà le condamner. Nous ne disons pas que vous répandiez son sang, car après sa déposition la vie lui sera plus dure qut. la mort, mais que vousle forciez dedescendre, s'il s'y refuse, et que vous mettiez sur le Siège apostolique un autre, élu par nous, de l'avis commun de tous les évêques, qui puisse et veuille

de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE

guérir les plaies que celui-ci a faites à l'Eglise »

« Un clerc de Parme, nommé Roland, fut chargé de porter à Rome cette lettre et les antres décrets du conciliabule. Gomme le Pape avait convoqué un concile qui devait s'ouvrir sous peu de jours, Roland liàta sa marche pour arriver au moment de celle assemblée, et en effet il arriva à Rome quel- j ques jours auparavant. Sa mission paraissait mystérieuse; mais personne n'en pouvait de- j viner le but, car Roland ne s'était ouvert ni à j ses amis ni à ceux du roi. Les évêques se réunirent dans l'église de Latran ; le Pape occupait un siège élevé. Roland entra dans l'assemblée, dit qu'il était envoyé par le roi d'Allemagne etqu'il venait au concile parson ordre ; puis, se tournant vers le Pape, il lui dit : (I Le roi mon maître et tous les évêques ultraraontains et italiens vous ordonnent de renoncer immédiatement au trône de saint Pierre et au gouvernement de l'Église romaine, que vous avez usurpés ; caril n'est pas digne de vous élever à une dignité si éminente sans l'approbation impériale et celle des évêques. » Et, se tournant vers le clergé, il continua ainsi : « Vous êtes avertis, mes frères, de vous trouver, à la Pentecôte, en la ' présence du roi, pour recevoir un Pape de sa main, puisque celui-ci n'est pas un Pape, mais un loup ravissant. »

« A ces paroles Jean, évêque de Porto, homme vif et zélé, se leva brusquement de son siège et s'écria : « Qu'on l'arrête ! » Le préfet de Rome, ses soldats et d'autres nobles romains tirèrent leurs épées, se jetèrent sur Roland et allaient le tuer; mais le Pape, toujours calme au plus fort de la tempête, se mil au-devant, le couvrit de son corps et lui sauva ainsi la vre.

« Ayant à grand'peine fait faire silence, il dit entre autres ces paroles : « Mes enfants, ne troublez pas la paix de l'Église par une sédition. Voici les temps périlleux dont parle l'Écriture, où ilyauradeshommes amateurs d'eux-mêmes, avares, superbes et désobéissants à leurs parents. Il faut qu'il arrive des scandales, elle Seigneur a dit qu'il nous en^

• Bruno. ^îi^.a/is^. Saxon., ina, 1076. Chron. Magdeb.

GATHOLIQUE. KKr;

voyait comme des brebis au milieu desloups. Nous devons donc avoir la douceur de la colombe avec la prudence du serpent, cl, sans haïr personne, supporter les insensés qui veulentvioler laloi de Dieu.Nousavons assez longtemps vécu en paix, Dieu veut recommencer à arroser sa moisson du sang dos saints. Préparons-nous au martyre, s'il est besoin, pour la loi de Dieu, et que rien ne nous sépare delacliarité de Jésus-Ghrist* !»

Le saint etgrandPape prit ensuite les décrets et les lettres dont Roland était porteur, et les lut avec un admirable sang-froid devant l'assemblée, en particulier la lettre suivante: «Henri, roi, nonpar usurpation, mais par ordre de Dieu, à Hildebrand, faux moine et non Pape. Tu as mérité ce salut par ta conduite, puisqu'il n'est aucun ordre dans l'Église quetun'aies comblé, non d'honneur, mais de confusion, non de bénédiction, mais de malédiction. Pourne parlerquedeschoses principales, tu n'as pas eu honte de maltraiterleschefs del'Église, les oinlsduSeigneur, tels que les archevêques, les évêques et les prêtres; tu les as foulés aux pieds comme dos esclaves qui ne savent ce que fait leur maître. Parcette conduiteà leur égard tu as gagné la faveur de la multitude, et, dès lors, tu as jugéque tu savaistout etque les autres ne savaient rien. Gette prétendue science, tu as cherché àl'employer, nonpour édifier, mais pour détruire. Nous pouvons donc penser que saint Grégoire, dont tu as usurpé le nom, a prophétisé de toi, quand il dit : «Souvent le nombre de ceuxquisontsoumisremplit d'orgueill'âmede celuiqui commande, otilcroit savoir plus que tous en voyant qu'il peut plus que tous. » Et nous nousavons supporté tout cela, parce que nous avions à cœur de conserver intact l'honneur du Saint-Siège. 3Iais tu as pris notre humilité pour de la peur, et dès lors tu n'as pas craint de te soulever contre lapiuissance royale, que nous tenons de Dieu, et tu as osé menacerde nousl'enlcver, comme si nous avions reçu la royauté de toi, comme si le royaume ou l'empire était en la main et non en celle de Dieu ; et pourtant Notre-Seigneur le Christ nous a appelé au

1 Paul Bernried, n. 71 et 72. — Voigt, Histoire ae Grég. F//, trad. d'Y:iger, p. 373 et suiv.

HISTOIRE UNlVERSiELLE

[De 1073 à 1085

trône et ne t'a pas appelé au sacerdoce. Tues parvenu au souverain ponlificat par l'astuce et la fraude, par tous les moyens que la religion réprouve. Par l'or tu as gagné la faveur du peuple; par cette faveur tu as acquis une puissance de fer ; par celte puissance lu es monté sur le Siège de la paix, et, de ce Siège, tu as troublé la paix en armant les sujets contre leurs chefs, en enseignant que nos évêques, appelés de Dieu au sacerdoce, devaient être méprisés comme n'étant pas appelés de Dieu ; en excitant les laïques à usurper l'autorité des évêques sur les prêtres pour faire déposer ou mépriser par ces derniers ceux qu'ils avaient reçus comme pasteurs, de la main de Dieu, par l'imposition des mains. Tu m'as attaqué également, moi qui, quoique indigne, suis consacré comme roi, et qui, en cette qualité, suivant la tradition des Pères, ne puis être jugé que par Dieu seul, et n'être déposé pour aucun autre crime, si ce n'est que je m'écarte de la foi, ce qu'à Dieu ne plaise. Encore la prudence des saints évêques n'a-telle pas pris sur elle, mais commis à Dieu, la déposition de Julien l'Apostat. Un véritable Pape, saint Léon, s'écïie : « Craignez Dieu ! honorez le roi ! s> Mais, comme tu ne crains pas Dieu, tu ne m'honores pas, moi qu'il a constitué roi. Puisque tu es frappé d'analhème et condamné par le jugement de tous nos évêques et par le nôtre, descends ! quitte le Siège que tu as usurpé ! Que le Siège de saint Piei re soit occupé par un autre qui ne cherche point à couvrir la violence sous le manteau de la religion et qui enseigne la saine doctrine de saint Pierre. Moi, Henri, par la grâce, je te dis avec tous nos évêques : Descends, descends * ! »

Dans ceslellresemporlées etschismatiques il y a deux choses à remarquer : la première, c'est que le Pape saint Grégoire VII, dans ses efforts pour la réforme de l'Église et de l'empire, avait pour lui les populations d'Italie et d'Allemagne, et contre lui les mauvais prêtres, les mauvais évêques, un mauvais roi, précisément ceux qui avaient le plus besoin de réforme : ce qui était tout à fait naturel. La seconde chose à remarcjuer, c'est qu'au ^

> Bruno, de Betlo Sax. — Voigt, Hist. de Gtég. VII, ] p. 37(i et suiv.

milieu de leur emportement le roi et ses évêques mercenaires ou intimidés ne peuvent s'empêcherde convenir qu'il peutêtre déposé de laroyauté pourcrime d'hérésie ou d'apostasie. Ce qui ne doit nullement étonner, attendu que, chez tous les peuples chrétiens d'alors, la première loi constitutive de la société était la profession de la foi catholique. Mais, outre cette première cause de déposition, il pouvait y en avoir encore d'autres : la violation du pacte convenu et juré entre le peuple et le nouveau roi, de qui le caractère était toujours plus ou moins électif. Nous avons déjà vu, nous verrons encore que telles étaient alors les pensées des peuples chrétiens Gur cette matière. Nous avons déjà vu les princes d'Allemagne, sur les plaintes des Saxons contre Henri, prendre la résolution d'élire un autre roi. Il y avait pour le roi de Germanie une raison particulière de soumettre sa cause au jugement du Pape. La dignité impériale, à laquelle ce roi était appelé, dépendait du chef de l'Église, qui l'avait rétablie dans la personne de Charlemagne, et puis transférée des rois de France à des princes d'Italie et aux rois d'Allemagne. Les Saxons venaient encore de rappeler au Pape Grégoire que l'empire était un fief du Siège de Rome, et qu'ainsi le Pape et le peuple romain devaient aviser à une meilleure forme de gouvernement et choisir pour roi, dans une assemblée générale des princes, un homme qui fût plus digne de porter la couronne. Cette assertion des princes et des peuples de Saxe, que l'empire était un fief du Siège de Rome, n'a rien d'étonnant ni de nouveau pour qui connaît l'histoire ; car dès l'an 871 nous avons vul'empereur Louis II répondre à l'empereur de Constantinople, en parlant de lui-môme, qu'il était reconnu empereur par les rois, ses oncles, non parce qu'il avait été élu par son père ou que cette dignité lui appartînt par droit de succession, mais parce qu'il avait été élevé à la dignité impériale par le Pontife romain *.

Aussi, quand on eut entendu les lettres insolentes de Henri et le message plus insolent encore de ses émissaires, tout le concile do

■ Apud BaroD., ann. 871, u. 58.

de l'ère ehr.]

Rome, composé de cent dix évêques, s'écria qu'il fallait sans délai excommunier le roi. Le saint etgrand Pape, qui venait de recevoir une lettre de repentir et de soumission d'un certain nombre des évêques d'Allemagne, remit la décision au jour suivant. Le lendemain donc, en présence de cent dix évêques, il exposa l'indulgence et la bonté qu'il avait témoignées à Henri, les remontrances paternelles qu'il lui avait faites, la modération avec laquelle il lui avait demandé la liberté des évêques détenus, et plusieurs autres considérations. Quand il eut fini de parler toute l'assemblée se leva en masse pour l'exciter à prononcer l'anathème contre un prince parjure et tyran. Tous les évêques déclarèrent qu'ils n'abandonneraient jamais le Pape, leur père, qu'ils le soutiendraient toujours et ne craindraient pas même de souffrir la mort pour lui. Enfin, de l'avis de tous les Pères du concile, il fut défini que Henri serait privé de l'honneur royalet frappé d'anathème jusqu'à ce qu'il eût fait une digne satisfaction

Alors Grégoire se leva et prononça, au milieu des acclamations unanimes du concile, la sentence d'excommunication et de déposition en ces termes : « Saint Pierre, prince des apôtres, écoutez votre serviteur que vous avez nourri dès l'enfance et délivré jusqu'à ce jour de la main des méchants, qui me haïssent parce que je vous suis fidèle. Vous m'êtes témoins, vous et la sainte Mère de Dieu, saint Paul, votre frère, et tous les saints, que l'Église romaine m'a obligé, malgré moi, à la gouverner, et que j'eusse mieux aimé finir ma vie dans l'exil que d'usurper votre place par des moyens humains ; mais, m'y trouvant par votre grâce et sans l'avoir mérité, je crois que votre intention est que le peuple chrétien m'obéisse, suivant le pouvoir que Dieu m'a donné, à votre place, de lier et de délier au ciel et sur la terre.

« C'est dans cette confiance que, pour l'honneur et la défense de l'Église, de la part de Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint- Esprit, et par votre autorité, je défends à Henri, fils de l'empereur Henri, qui, par un orgueil inouï, s'est élevé contre votre Église,

' Paul Bernried.

de gouverner le royaume teutonique et d'Italie ; j'absous tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont fait ou feront, et je défends à qui que ce soit de le servir comme roi; car celui qui porte atteinte à l'autorité de votre Église mérite de perdre la dignité dont il est revêtu. Et parce qu'il a refusé d'obéir comme chrétien et n'est point revenu au Seigneur qu'il a quitté en communiquant avec des excommuniés, méprisant les avis que je lui avais donnés pour son salut, vous le savez, et se séparant de votre Église qu'il a voulu diviser, je le charge d'anathèmes en votre nom, afin quelespeuplessachent,même par expérience, que sur cette pierre le Fils du Dieu vivant a édifié son Église et que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle »

Dans le même concile saint Grégoire lança une égale excommunication contre Sigefroi, archevêque de Mayence, contre Guillaume d'Utrecht et Robert de Bamberg. Il renouvela l'anathème contre Otton, évêque de Ratisbonne, Otton de Constance, Burcard de Lausanne, le comte Éberard, Ulric et quelques autres dont le roi avait suivi les conseils. Quant aux autres prélats qui s'étaient trouvés à Worms, il leur fixa la Saint-Pierre pour se justifier, les menaçant de la même peine s'ils ne se présentaient point devant le Pape, soit en personne, soit par leurs députés; mais, ce jour-là même, Grégoire reçut encore de l'Allemagne des lettres de plusieurs évêques qui reconnaissaient leurs fautes et demandaient pardon, en promettant désormais une inaltérable obéissance. Les évêques de la Lombardie furent tous suspendus et excommuniés ; il n'y eut d'exceptés que les seuls évêques de Venise et d'Aquilée

Après la clôture du concile le Pape envoya à tous les fidèles le décret contre le roi Henri, avec une lettre où il dit : « Vous avez appris, mes frères, l'entreprise inouïe et l'audace criminelle des schismatiques, qui blasphèment le nom du Seigneur en la personne de saint Pierre; l'injure faite au Saint-Siège, injure telle que vos pères n'ont rien vu ni rien ouï dire de semblable, et qu'aucun écrit ne nous apprend qu'il soit jamais rien

> Labbe, t. 10, p. 356. — ' Voigt, Hist. de Grég. VII, p. 279-280.

ft)e 1073 à 1085

arrivé de tel de la part des païens et des hérétiques. C'est pourquoi, si vous croyez que saint Pierre ait reçu de Jésus-Christ les clefs du royaume des cieux, pensez combien vous devez être affligés maintenant de l'injure qui lui est faite, et que vous n'êtes pas dignes de participer à sa gloire dans le ciel si vous ne prenez part ici-bas à ses souffrances. Nous vous prions donc d'implorer instamment la miséricorde de Dieu afin qu'il tourne les cœurs de ces impies à la pénitence, ou qu'arrêtant leurs mauvais desseins il montre combien ils sont insensés de vouloir renverser la pierre fondée par Jésus-Christ. Vous verrez, par le papier ci-inclus, comment et par quelles causes Pierre a frappé le roi d'anathème »

Dans une autre lettre adressée aux évêques, aux ducs, comtes et autres grands du royaume teutonique, le Pape tient un langage plein de grandeur et de dignité. « Nous savons que déjà la nouvelle de l'excommunication du roi vous est parvenue, par le doute où sont plusieurs parmi vous que le roi ait été légitimement excommunié. Nous voulons donc expliquer en conscience nos motifs, de manière à répondre à ceux qui nous accusent d'avoir tiré le glaive spirituel plutôt avec témérité et par vengeance personnelle que par zèle pour la justice.

«Lorsque nous étions encore diacre, ayant été informé des actions honteuses du roi et désirant sa correction, nous l'avons souvent averti, par nos lettres et par nos envoyés, de mener une vie plus digne de sa naissance et de son rang; mais, étant arrivé au pontificat et voyant son iniquité croître avecl'àge, nous avons employé tous les moyens, blâme, prières, exhortations, pour le ramener dans le droit chemin; car nous avons pensé que Dieu nous demanderait un jour compte de son âme. Mais le roi s'est toujours contenté de nous faire d'humbles promesses, et, dans le fait, il les foulait aux pieds. Tout le monde sait comment Henri a livré les évêchés et les abbayes à des loups ravissants et non à des pasteurs, comment il on faisait un honteux trafic et les souillait par l'infâme hé-

> L. 3, cpist. G.

résie de Simon. Lorsque, dans la guerre contre les Saxons, une grande partie du royaume eut menacé de l'abandonner, il nous écrivit de nouveau des lettres fort soumises, et nous lui avons donné le paternel avis d'éloigner de sa personne ses perfides conseillers. Mais, quand il eut remporté la victoire sur les Saxons, il oublia toutes ses promesses et souleva contre nous touslesévêques de l'Allemagne et de l'Italie. Touché d'une vive douleur,nous lui avons encore écrit pour l'exhorter à se reconnaître, et nous lui avons envoyé trois hommes pieux de ses sujets pour l'avertir en secret de faire pénitence de tant de crimes, pour lesquels il méritait non-seulement d'être excommunié, mais d'être privé de la dignité royale, selon les lois divines et humaines. Enfin nous lui avons déclaré que, s'il n'éloignait de lui les excommuniés, nous ne pouvions donner d'autre jugement sinon qu'il demeurât, selon son choix, excommunié avec eux.

a Mais ce prince, s'irritant contre la correction, n'a point cessé qu'il n'ait obligé presque tous les évôques d'Italie, et, en Allemagne, tous ceux qu'il a pu, à renoncer à l'obéissance du Saint-Siège. Voyant donc son impunité parvenue au comble, nous l'avons excommunié pour deux principales raisons : pour n'avoir pas voulu éloigner ceux qui, coupables de dilapidation et de simonie, avaient été frappés par le Saint-Siège ; pour n'avoir pas voulu faire pénitence de ses crimes, et pour avoir déchiré par un schisme le corps de Jésus-Christ, c'est-à-dire l'unité de son Église. Si quelqu'un regarde cette sentence comme injuste ou déraisonnable, et, que, toutefois, il veuille s'en rapporter aux règles sacrées, il peut en discuter avec nous; pourvu qu'il écoute avec patience non pas ce (}ue nous enseignons, mais ce qu'enseignent l'autorité divine et la voix uniforme des saints Pères, il aura de quoi être tranquille. Mais je ne pense pas qu'il se trouve parmi les fidèles un homme qui, connaissant les règles de l'Église, puisse croire que nous n'avons pas agi avecjustice,lorsmêmcqu'il n'oseraitl'avoucr publiquement. D'ailleurs, quand même nous aurions excommunié le prince sans des motifs tout à fait suffisants et contre les for-

de rtrechr.l

DË L'ÉGLISE

mes que veulent les saints Pères, lejugement ne serait point àrejeter pour cela; il faudrait, en toute humilité, se rendre digne de l'absolution.

tt Mais vous, nos bien-aimés, qui n'avez voulu abandonner la justice de Dieu ni pour l'indignation du roi, ni pour aucun péril, affermissez- vous dans le Seigneur, sachant que vous défendez la cause de ce Roi invincible et de ce magnifique Triomphateur, qui jugera les vivants et les morts et rendra à chacun selon ses œuvres, et de qui les infinies récompenses vous sont assurées, si vous persévérez jusqu'à la fin à lui être fidèles. C'est pourquoinous necessons de supplier le Seigneur qu'il vous confirme dans sa vertu et qu'il convertisse le cœur du roi à pénitence, afin qu'il reconnaisse lui-même un jour que nous et vousnous l'aimons beaucoup plus véritablement que ceux qui secondent et favorisent maintenant ses iniquités. Que si, par la grâce de Dieu, ilvient àrésipiscence, malgré tout ce qu'il aura fait contre nous, il nous trouvera toujours prêt aie recevoir à la sainte communion, suivant que votre charité nous le conseillera'. »

On voit par tout ceci que cette première sentence du Pape contre le roi fut prononcée, non pas précipitamment, mais après des années de remontrances; non par le Pape seul, mais de l'avis de toutle concile ; non pas d'une manière irrévocable, mais plutôt suspensive et jusqu'à satisfaction convenable. Aussi, après cette sentence, beaucoup de nobles et autres quittèrent le roi. Ceux-la mêmes qui, cédant à ses caresses ou à ses menaces, avaient conjuré contre le Siège apostolique, souscrivirent ensuite à sacondamnation et envoyèrent humblement au Pape demander une pénitence pour expier leur faute. Plusieurs même des évêques, déplorant un si grand crime, allèrent nu-pieds à Rome et y restèrent jusqu'à ce que le Pape leur eût fait miséricorde*.

Un événement contribua beaiicoup à ce retour des esprits : ce fut la mort terrible d'un des principaux coupables. Le roi Henri s'était rendu à Utrecht pour y célébrer la fête

» Paul Bernried, c. 8, n. 65. Voigt. Hisl. de Grig. VU, p. 383. — « Id., ihid.

de Pâques, qui, cette année 1076, était le 27 mars. Ce qui attirait le roi particulièrement dans cette ville, c'est que révê(|uc Guillaume lui était entièrement dévoué. Ce fut en ce lieu que son ambassadeur, qu'il avait envoyé à Rome, le rejoignitet lui montra la sentence d'excommunication. Dans le premier momentleprinceen fut extrêmement frappé ; mais, d'après le conseil de l'évêque, il cacha son trouble et affec»^. de l'indiflérence. Tout ceci se passait quelques jours avant Pâques. Le jour de la fête l'évêque entra dans l'église en grande pompe et mon la en chaire; mais à peine eut-il prononcé quelques mots sur le texte de l'Évangile qu'il se mit à faire une sortie violente contre le Pape, le traitant de parjure, d'adultère, de faux apôtre, et puis il termina son invective par une raillerie amère. « Eh bien ! dit-il, c'est par un tel homme que notre roi a été excommunié ; mais rien n'est plus ridicule qu'un pareil anathèrae. »

A peine la solennité fut-elle terminée que l'évêque calomniateur fut saisi tout d'un coup d'une grave maladie ; en proie à des douleurs très-aiguës, il criait d'une voix lamentable, devant tous les assistants, que, par un juste jugement de Dieu, il avait perdu la vie présente et la vie éternelle pour avoir secondé en tout avec empressement les mauvaises intentions du roi, et que, pour gagner ses bonnes grâces, il avait contre sa conscience, chargé d'opprobres le Pape, quoiqu'il sût bien que c'était un saint homme et d'une vertu apostolique. Puis, se tournant vers un des serviteurs de Henri : « Allez dire au roi, s'éeria-t-il, que lui et moi, et tous ceux qui ont favorisé ses dérèglements, nous sommes perdus dans l'éternité ! » Et comme les clercs qui l'entouraient le suppliaient de ne point parler de la sorte : « Et pourquoi, reprit-il, ne dirais-je pas ce qui est clair et évident à mon esprit ? Voyez ! les démons se tiennent à mon chevet pour se saisir démon âme aussitôt qu'elle sortira de mon corps. Je vous en prie, vous et tous les fidèles, ne priez pas pour moi après ma mort. » Sur cela il expira de désespoir. Le bruit se répandit que le même jour on avait entendu dans les airs un craquement horrible, que le feu était des-

[De 1073 à 108)

cendu du ciel et avait consumé subitement l'église d'Utrecht et l'hôtel du roi. Un autre évèque, nommé Burcard, mourut d'une chute de cheval, et Eppon, évêque de Zeitz, tomba de son cheval dans une rivière, où il se noya. A ces désastres s'en joignit bientôt un autre. Le duc Gozelon, un des plus grands adversaires du Pape et des plus chauds partisans de Henri, se trouvait à Anvers, ville limitrophe de la Flandre et de la Lorraine ; un jour qu'il alla dans les lieux secrets, un cuisinier lui donna un coup par derrière et lui fit une blessure dont il mourut la même nuit. Enfin une mort subite enleva vers le même temps Henri, évêque de Spire*.

Cependant Guibert, archevêque de Ravenne, fil assembler à Pavie, après Pâques, les évêques de Lombardie, et là ils excommunièrent de nouveau le Pape. Les seigneurs du royaume, embarrassés s'ils devaient déférer à cette excommunication, d'autant plus que, d'après leur loi, celui qui n'était pas absous de l'excommunication après un an et un jour était privé de toute dignité, consultèrent quelques évêques des plus sages. Ceux-ci répondirent que personne ne pouvait juger le Pape ni l'excommunier, Ainsi les esprits furent partagés, en Allemagne et en Italie, entre le Pape et le roi ; car les partisans de ce derniei disaient aussi qu'il ne pouvait être excommunié. Le Pape, consulté par Herman, évêque de Metz, qui était revenu à son obéissance après avoir suivi le parti du roi, lui écrivit une lettre à ce sujet, où il traite la question d'une manière sommaire, à cause de ses nombreuses occupations et parce que l'envoyé de l'évêque était pressé de partir. Voici comment il y réfute ses adversaires.

« Quant à ceux qui disent qu'un roi ne doit pas être excommunié, quoique leur impertinence ne mérite pas de réponse, nous les renvoyons cependant aux paroles et aux exemples des Pères pour les rappeler à la saine doctrine. Qu'ils lisent ceque saint Pierre ordonna au peuple dans l'ordination de saint Clément, touchant celui que l'on sait n'être pas bien avec l'évêque. Qu'ils apprennent que i'Apôtre dit : o Étant prêts à punir toute dé-

« Lambert. Beriliold. Const. Bruno. Pftul. Bernr.

sobéissance, » et de qui il dit : « Il ne faut pas même manger avec eux. » Qu'ils considèrent pourquoi le Pape Zacharie déposa le roi de France et déchargea tous les Français du serment qu'ils lui avaient fait. Qu'ils apprennent, dans le registre de saint Grégoire, qu'en vertu des privilèges donnés à quelques églises il n'excomunie pas seulement les rois et les seigneurs qui pourraient y contrevenir, mais qu'il les prive de leurs dignités. Qu'ils n'oublient pas que saint Ambroise, non content d'excommunier Théodose, lui défendit encore de demeurer à la place des prêtres dans l'église, quoique ce prince fût non-seulement roi, mais véritablement empereur par ses mœurs et sa puissance. Peut-être veulentils dire que, quand Dieu dit à saint Pierre : « Pais mes brebis,» il en excepta les rois; mais ne voient-ils pas qu'en lui donnant le pouvoir de lier et de délier il n'en excepta personne ? Que si le Saint-Siège a reçu le pouvoir de juger les choses spirituelles, pourquoi ne jugera-t-il pas aussi les choses temporelles? Vous n'ignorez pas de qui sont membres les rois et les princes qui préfèrent leur honneur et leur profit temporels à l'honneur et à la justice de Dieu; car, comme ceux qui mettent la volonté de Dieu avant la leur sont membres de Jésus-Christ, ainsi les autres sont membres de l'Antéchrist. Si donc on juge quand il le faut les hommes spirituels ou ecclésiastiques, pourquoi les séculiers ne seront-ils pas encore plus obligés de rendre compte de leurs mauvaises actions ? Mais ils croient peut-être que la dignité royale est audessus de iadignitéépiscopale. On en peut voir la différence par l'origine de l'une et de l'autre : celle-là a été inventée par l'orgueil humain, celle-ci instituée par la bonté divine; celle-là recherche incessamment la vaine gloire, celle-ci aspire toujours à la vie céleste, Qu'ils se rappellent ce que le saint Pape Anastase II écrivait sur ces dignités à l'empereur Anastase, et ce qu'en dit saint Ambroise dans son Pastoral: « L'épiscopat est autant au-dessus de la royauté que l'or est au-dessus du plomb. » Constantin le savait bien lorsqu'il prenait la dernière place parmi les évêques. » Le Papedilensuile à Herman que, sur les lettres des évêques et des ducs, il a

de l'ère chr.) DE L'ÉGLISE

donné à quelques évêques le pouvoir d'absoudre les seigneurs qui ont eu le courage de s'abstenir de la communion du roi mais, pour le roi lui-même, il leur défend de lui donner l'absolution jusqu'à ce qu'il ait appris, par de dignes témoins, qu'il a expié ses crimes par la pénitence. Cette lettre est du 25 août 1076'.

Avant de rapporter cette lettre Fleury fait observer que les partisans du roi disaient qu'il ne pouvait être excommunié. D'après cela le Pape raisonnait très-juste en montrant qu'il pouvait l'être. Toutefois, après avoir rapporté la lettre, Fleury remarque que des passages cités par le Pape ne parlent que de l'excommunication. « Or, ajoute-t-il, la question n'était pas si les rois pouvaient être excommuniés, mais si l'excommunication les privait de leur puissance temporelle. » A coup sûr il est difficile de se contredire plus formellement d'une page à l'autre ; mais l'envie de contredire un Pape fait oublier à Fleury ce qu'il vient de dire lui-môme l'instant d'auparavant. Ensuite la question était réellement de savoir si les rois pouvaient être excommuniés ; car, d'après le droit public de l'Allemagne, attesté par tous les auteurs du temps, celui qui restait dans l'oxcommunication un an et un jour perdait par là même toutes ses dignités. Toutcela prouve que le Pape Grégoire VII et ses contemporains étaient mieux au fait de la question que Fleury, qui se fait leur juge.

a La crainte qu'inspirait en Allemagne l'indignation du Pape était si grande que ceux qui tenaient en captivité les princes saxons les mirent en liberté sans en prévenir le roi. Ces princes délivrés retournèrent avec joie dans leur patrie ; mais ils trouvèrent leurs peuples courbés sous le joug, occupés dans leur misère à vendre tout ce qu'ils possédaient pour payer un tribut exorbitant que le roi leur avait imposé ; car presque tous avaient perdu le sentiment de leur ancienne liberté. Du haut des forteresses ils voyaient l'épée nue suspendue sur leurs têtes. Ils ne pouvaient plus se réunir ni tenir une assemblée sans s'exposer au plus grand danger.

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