L. 4, epist. 2. Voigt, Hist. de Grég. VII, p
CATHOLIQUE. KOI
Tous les jours les garnisons sortaient des forts pour piller leurs hameaux et pour dévaster leurs champs ; tous les jours ils étaient obligés de faire des corvées pour achever la construction, de ces mômes forts. Ce que le cultivateur pouvait se procurer par son travail et gagner à la sueur de son front était absorbé par les impôts du gouvernement.
Tous gémissaient en secret et se plaignaient des malheurs du temps'.
« Mais, dans le cœur de deux jeunes gens, l'espoir d'affranchir leur pays et de reconquérir l'ancienne liberté do la nation n'était pas encore éteint, et la pensée de cette délivrance les remplissait d'une belle et sublime ardeur. C'étaient les deux fils du comte Géron, Guillaume et Thierri ou Diéteric, dont la grande naissance était jusqu'alors cachée sous leur pauvreté. Les autres princes saxons n'avaient aucune considération pour eux, et, quant au roi, il ne les avait ni connus ni appréciés. Grâce à cette position ces deux jeunes hommes avaient pu éviter la ruine qui avait accablé les autres grands. Retirés au delà de l'Elbe, ils se proposaient d'observer le cours des événements. Bientôt leur patrie les appela à son secours ; ils voyaient avec amertume la dévastation générale, la destruction de laUberté, la perte des propriétés, les forteresses remplies de troupes, enfin la misère et le deuil partout. Leurâme.à la vue de ces maux, s'agrandit ; loin de se" décourager ils se trouvaient heureux de voir que les murs des prisons ne tenaient pas leurs résolutions et leurs efforts enchaînés. Ils rassemblèrent autour d'eux quelques guerriers de leur âge et de leurs sentiments ; le pillage fournissait à leur entretien ; mais leur nombre s'accrut de jour en jour, en sorte que bientôt ils furent en état de tenir tête aux soldats du roi qui se trouvaient dans les forteresses. De nouveaux succès vinrent sans cesse augmenter leur confiance et leur nombre. Les vassaux des princes exilés et tous les hommes libres accouraient en fouie vers eux, résolus de combattre jusqu'à la dernière extrémité. Leur hardiesse devint telle qu'ils ne craignirent pas d'attaquer l'ennemi en
' Annal. Sax. Lambert. Voigt, Hist. de Grég. F/7, p. 39 J.
bataille rangée. Le peuple, témoin de ce courage, sentit renaître en lui le désir de sa délivrance; il donna la main à cette ligue, et, malgré le caractère encore sauvage de la nation, chacun fut animé de cette grande pensée dont s'enorgueillissait jadis Sparte, qu'il était plus beau de mourir avec gloire pour la liberté et pour ses enfants que de traîner avec eux une vie misérable, cent fois pire que la mort *. » Voilà comment un biographe protestant de Grégoire VII résume l'état de la Saxe, d'après les historiens du temps, entre autres Lambert, avant même que le Pape eût excommunié le roU Ainsi donc la guerre ne fut pas excitée par la suggestion du Pape Hildebrand, comme le disent Sigebert de Gemblours et le chroniqueur Albéric, et comme l'ont si insolemment répété un grand nombre d'auteui s modernes.
«Telle était la disposition du peuple lorsque les princes captifs rentrèrent dans leur patrie, et cette disposition les remplissait de joie. Les partis oublièrent leurs querelles pour se réunir sous une même bannière ; de grands corps de troupes parcoururent le pays; les garnisons que le roi avait placées dans les châteaux en furent alarmées ; plusieurs se rendirent, d'autres furent forcées de se mettre à la discrétion des vainqueurs ; les soldats, dépouillés et relâchés, s'engagèrent par serment à ne plus reparaître en ennemis sur le territoire saxon. Les amis de Henri et tous ceux qui refusaient leur concours et leur appui à la cause commune furent obligés de quitter la Saxe *. Les propriétés confisquées furent restituées à leurs légitimes possesseurs. Les anciennes lois et coutumes reparurent avec l'ancien ordre de choses...
« Cependant cette ligue d'un peuple valeureux et indépendant n'était pas la seule cause qui donnait des craintes à Henri ; ses anciens amis formaient une coalition hostile qui devenait bien plus menaçante. Rodolphe de Souahc et Berlhold de Carinlhie avaient été les premiers à recevoir avec respect les exhortationsduSaint-Père.L'anathème lancé par le Pontife les avait effrayés, et l'anarchie
i Voigl, Vie de Grég. VU, c.
Lambert,
8, p. 393. — * Bri'DO.
[De 1073 à 10S5
qui dévorait l'empire avait changé leurs sentiments. Guelfe, duc de Bavière, Adalbci t ou Adalbéron, évêque de Wurzbourg, Herman de Metz, encouragés par le Pape, et d'autres princes vinrent se joindre à eux. Ils se communiquaient les plaintes arrachées par les malheurs et les désordres de l'État, délibéraient dans des réunions sur les moyens d'y remédier, et parlaient de l'obstination et de la dureté du monarque. Un grand nombre, surtoutRodolphe, s'élevèrent contré l'indigne traitement que Henri fit éprouver aux Saxons qui s'étaient soumis, se confiant à la parole des princes que Henri leur avait envoyés. Tout contribua à réunir les seigneurs ; il se forma un parti nombreux, composé des grands de la Bavière, de la Souabe, de la Franconie et môme de la Lombardie, et ce parti devint de jour en jour plus considérable et plus puissant'.
«Quand le roi fut informé de ce qui se passait en Saxe et des projets qu'entretenaient les autres princes il fut en proie à de vives inquiétudes, et ses favoris partagèrent ses craintes. Cependant il ne voulut pas encore abandonner ce qu'il ne regardait pas comme perdu sans ressource. Il résolut de châtier l'évêque de Metz, qui, de sa propre autorité, avait rendu laliberlé aux prisonniers saxons; mais l'état de faiblesse de son armée, la confusion générale du royaume et le danger dont le menaçaient les grands le firent renoncer à ce projet*.
« Afin de sonder les dispositions des princes il convoqua à Worms, pour le jour de la Pentecôte, une diète où l'on devait, comme il le disait, délibérer sur les besoins de l'empire ; mais aucun seigneur influent ne s'y présenta, de sorte que la diète ne put avoir lieu. Elle fut remise à une autre époque, et la ville de Mayeuce devait en être le lieu. Dans la lettre de convocation Henri descendit aux plus pressantes prières pour engager les princes à s'y rendre ; mais ils n'y parurent pas, et le petit nombre de ceux qui s'y trouvaient ne purent s'accorder.
« Le roi n'avait pas besoin d'autres preuves
• Marian. Scot. Lambert et Auct. Vilm llenr. Voigt, llist. (le Grég. Vfl, p. 39') elsuiv. — * Lambert, anii. lOTii.
de l'ère clir.]
pour connaître les intentions et la fidélité des princes à son égard ; son anxiété était cruelle. Pendant qu'il était à Mayence il fit venir devant lui plusieurs seigneurs saxons qu'il tenait captifs et leur promit la liberté moyen' nant une forte rançon ; mais, au moment où cette négociation eut lieu, les habitants de Mayence et les troupes de Bamberg se prirent de querelle dans l'intérieur de la ville et en vinrent aux mains. Dans leur rage les Bambergeois mirent le feu aux maisons, et en peu d'heures une grande partie de la ville fut réduite en cendres. Au milieu du tumulte les Saxons, qu'on avait laissés sans gardes, s'évadèrent et regagnèrent, sans aucun danger, leurs foyers... Burcard, évêque d'Halberstadt, que le roi venait d'exiler en Hongrie, trouva moyen vers le même temps de s'échapper en route et de revenir dans la Saxe...
« De nouveaux incidents augmentèrent l'embarras et les craintes du roi. Ceux qu'il avait regardés comme ses plus fidèles serviteurs le quittèrent l'un après l'autre, surtout depuis qu'Udon de Trêves était revenu d'Italie. Ce pontife avait eu de la peine àobtenir du Pape la permission de communiquer avec le monarque allemand; tout autre rapport aveclesoxconimuniéslui étaitsévèrement interdit. Udon rompit donc toute espèce de rapport avec les archevêques de Cologne et de Mayence, comme avec les autres prélats, dès qu'il les sut sous le poids de l'anathème prononcé par le Saint-Siège. Mais, comme Udon jouissait d'un grand crédit parmi les princes et les évêques de l'empire, et que le Pape comptait beaucoup sur lui, plusieurs courtisans s'éloignèrent de la personne de Henri. Il ies exhortait souvent à revenir, employait même la menace ; mais aucun ne lui obéit. De tous les excommuniés très-peu lui restèrent fidèles. Jugeant alors que la colère était intempestive, il écrivit aux princes de la haute Allemagne des lettres pleines d'amitié et de caresses; mais ses envoyés furent à peine ententfus. Il essaya même d'entamer des négociations avec les Saxons; mais aucun de ses serviteurs ne voulut se charger de cette mission, car ils redoutaient les Saxons et savaient d'ailleurs f^ue le roi n'élailpas
scrupuleux observateur de la foi jurée. Auprès de lui étaient encore deux évêques captifs de ce pays, Werner de Magdebourg et Werner de Mersebourg. Ce furent eux qu'il envoya dans la Saxe comme négociatetirs ; mais les Saxons appelèrent ses propositions des mensonges empoisonnés » En ellel Henri n'était pas sincère. Tandis qu'il les amusait ainsi avec des propositions de paix il voulut surprendre les Saxons par la Bohême ; mais à peine eut-il commencé, avec les Bohémiens, à ravager la Misnie, que la Saxe tout entière se leva en masse et courut aux armes, résolue de vaincre ou de mourir, car on savait quel sort Henri réservait aux vaincus. Sans de grandes pluies qui empêchèrent les Saxons de passer la Mulda Henri était perdu. Il se sauva promptementà travers la Bohême et la Bavière, puis revint à Worms, plongé dans la douleur et fort inquiet de l'avenir*.
Les Saxons se rappelèrent alors leur ancienne ligue avec la Souabe et cherchèrent à la renouveler, afin de se défendre ensemble, sous le commandement d'un nouveau roi, contrelesattaques d'un oppresseur commun, qui ne cherchait qu'à les perdre les uns après les autres et les uns par les autres. Ils adressèrent également des lettres au Saint-Siège pour demander conseil sur le parti qu'ils devaient prendre.
Grégoire ne tarda pas à répondre par
' une lettre adressée aux évêques, aux ducs, aux comtes et à tous les fidèles de l'Allema-
1 gne. a Si vous avez bien réfléchi, leur dit-il,
' sur l'excommunication lancée contre le roi Henri, vous savez ce qui vous reste à faire. Il en ressort, en effet, qu'il est enchaîné par les
j liens de l'anathème, qu'il est privé de la dignité royale, que le peuple, naguère soumis à sa puissance, est dégagé de toutsermentde fidélité. Mais comme nous ne sommes animé contre Henri ni par l'orgueil du siècle, ni par une vaine ambition, que la discipline et le soin des Églises sont les seuls motifs qui nous font agir, nous vous demandons, comme à des frères, de le traiter avec douceur s'il revient sincèrement à Dieu, non avec
1 Annal. Trev., 1. 12, p. 556. Lamb., Annnl. Sax Voigl, Hisl. de Grëq. VU. — « Lambert, aiin 1076.
[De 1073 à 108&
cette justice qui lui enlève l'empire, mais avec cette miséricorde qui efface les crimes. N'oubliez pas, je vous prie, la fragilité de la nature humaine; rappelez- vous le souvenir pieux de son père et de sa mère, auxquels on ne peut comparer nuls princes de notre temps. Toutefois, en répandant sur ses blessures l'huile de la piété, ne négligez pas le vin delà discipline, afinquesesplaies ne puissent s'envenimer et que l'honneur de la sainte Église et de l'empire ne souffre pas de notre négligence. Cependant qu'il éloigne de sa personne les mauvais conseillers qui, excommuniés pour cause de simonie, n'ont pas rougi d'infecter leur maître de leur propre lèpre, et de le provoquer à troubler la sainte Église et à encourir la colère de Dieu et de saint Pierre ; qu'il en choisisse qui le préfèrent lui-même à ce qui est à lui et Dieu aux intérêts du siècle ; qu'il ne pense plus que l'Église lui soit soumise comme une humble servante, mais qu'il avoue qu'elle lui est supérieure, comme sa maîtresse ; qu'enflé par l'esprit d'orgueil il ne défende pas des coutumes opposées à la liberté de l'Église, mais qu'il observe la doctrine des Pères, que Dieu leur a enseignée pour notre salut. S'il veut faire ces promesses, que nous sommes en droit de lui demander, nous voulons en être aussitôt et régulièrement informé, afin que nous demandions à Dieu ce qu'il faut faire. Au reste, nous vous rappelons surtout que nous avons défendu, par l'autorité de saint Pierre, que personne d'en're vous se permît de l'absoudre avant que le Saint-Siège l'ait accordé et que nous ayons donné notre consentement positif ;car nous nous méfions des effets de la crainte ou de la faveur.
« Si, contre nos désirs et pour l'expiation des péchés d'un grand nombre, il ne revient pas sincèrement àDieu, trouvez un prince qui vous fasse secrètement la promesse d'observer ce que nous venons de dire, ce qui serait nécessaire à la conservation de la religion chrétienne et au salut de l'empire. Faitesnous connaître au plus tôt sa personne, sa position et ses mœurs, afiti que nous conlirmions votre choix par l'autorité apostolique etque nous luidonnionsplusdeforce, comme nous savons qu'ont fait nos saints prédéces-
seurs ; c'est ainsi que vous mériterez la faveur du Saint-Siège et la bénédiction du prince des apôtres. Quant au serment prêté à l'impératrice Agnès, notre très-chère fille, dans le cas où son fils mourrait avant elle, il ne saurait vous arrêter dans ces circonstances. D'ailleurs vous ne pouvez pas supposer que son amour pour son fils soit jamais assez fort pour la porter à résister à l'autorité du Saint-Siège; mais il serait convenable, après que vous serez bien convaincus que son fils doit être dépouillé de l'autorité royale, de lui demander son avis, ainsi qu'à nous, sur le prince que vous destinerez à l'empire. Alors ou elle donnera son consentement à notre résolution commune, ou l'autorité du Saint- Siège lèvera tous les obstacles que rencontrerait la justice*. » Cette lettre remarquable est du 3 septembre 1076.
On y voit une nouvelle preuve de la droiture d'intentions de Grégoire. Il ne veut pas perdre Henri, mais le forcer à revenir à de meilleurs sentiments ; si cependant, contre son attente et ses désirs, Henri ne se reconnaît pas, alors il autorise les princes à choisir un autre roi, qui fasse ce qui est nécessaire à la conservation de la religion chrétienne et au salut de l'empire. Peut-on tenir un langage plus miséricordieux, plus juste et plus conforme à la nécessité des circonstances?
Aussitôt qu'on eut reçu en Allemagne cette lettre du Pape, Rodolphe, duc de Souabe, Guelfe, duc de Bavière, Berlhold, duc de Carinthie, Adalbéron, évé(|ue de Wurzbourg, Adalbert, évôque de Worms, et quelques autres seigneurs, s'assemblèr ent àUhn et résolurent que tous ceux qui voulaient le bien de la chose publique s'assembleraient à Tribur, près de Mayence, le 16 octobre, pour remédier enfin aux maux dont la paix de l'Église était troublée depuis tant d'années, et ils le firent savoir aux seigneurs de Souabe, de Bavière, de Saxe, de Lorraine et de Franconie, les conjurant, au nom de Dieu, de quitter toutes leurs affaires particulières afin de faire celte dernièi e tentative pour le bien public. Les esprits furent tellement frappés de l'attente de celle assem-
' L 4, epist. 3. Voigt, p. 406 et sulv.
de l'ère chr.]
blée que l'archevêque de Mayence et un grand nombre d'autres, qui jusque-là avaient été fort attachés au parti du roi, le quittèrent pour se joindre aux seigneurs.
Cependant le jour fixé pour l'assemblée de Tribur était arrivé ; tous les seigneurs de la Souabe et de la Saxe s'y rendirent, suivis de troupes nombreuses, et fermement résolus à déposer Henri et à en mettre un autre à <a place. Il s'y trouva, en qualité de légats du Saint-Siège, Sicard, patriarche d'Aquilée, et j saint Allmarm, évêque de Passau. Les Soua- | bes, conduits par Guelfe, étaient arrivés les premiers ; déjà presque tous les princes j étaient réunis , et l'on n'attendait plus que : les Saxons. Dès qu'on les vit arriver, et Otton de Nordheim à leur tète, le patriarche et les ' autres grands, revêtus de leurs habits de fête, ' allèrent au-devant d'eux. Aussitôt que Guelfe et Olton se furent reconnus ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le baiser de paix ; toute inimitié était éteinte, quoique Guelfe se trouvât en possession de la Bavière, dont Otton avait été dépouillé. Les chevaliers et les autres nobles de la Saxe et de la Souabe imitèrent cet exemple et se donnèrent des témoignages réciproques d'amitié. Les ennemis étaient devenus des amis et des compagnons. Les armées campèrent l'une près de l'autre. Guelfe et Otton se promirent secrètement de se soutenir sans envie et sans jalousie, si l'un d'eux venait à être élevé à la dignité royale *.
Nous avons déjà appris à connaître saint Alimann, l'un des légats de cette assemblée. Le roi Henri l'ayant chassé à main armée de sa ville, il se relira en Saxe, sa patrie ; ensuite il alla à Rome et exposa au Pape Grégoire le sujet de son voyage et la manière dont il avait été traité. Il renonça même à l'évêché entre les mains du Pape, se faisant scrupule d'en avoir reçu l'investiture de la main d'un laïque. Un jour, comme le Pape délibérait avec les cardinaux sur le rétablissement d'Altmann, qui s'y opposait, une colombe, volant par l'église, vint s'arrêter sur ia tète de l'humble évêque. Alors le Pape, sans plus hésiter, ôta sa mitre et la mit sur
' Lambert. Berthold.
la tête d'Altmann, le déclarant en même temps évêque et légat du Saint-Siège, et le renvoya en Allemagne avec sa bénédiction
A l'assemblée de Tribur les légats étaient accompagnés de quelques laïques, qui, ayant quitté de gl ands biens, s'étaient réduits, pour l'amour de Dieu, à une vie privée et pauvre. Le Pape les avait envoyés poui' déclarer à tout le monde que le roi Henri avait clé excommunié pour de justes causes et promettre le consentement de l'autorité du Pape pour l'élection d'un nouveau roi. Ces bons laïques ne voulaient communiquer avec personne qui eiât communiqué en quelque manière que ce fût avec le roi Henri depuis son excommunication, jusqu'à ce que celui-là eût été absous par l'évêque AUmann. Ils évitaient de môme ceux qui avaient communiqué dans la prière avec des prêtres concubinaires ou avec les simoniaques.
On délibéra sept jours de suite sur les moyens de prévenir la ruine de l'État. On représentait toute la vie du roi Henri, les crimes infâmes dont il s'était déshonoré dès sa premièrejeunesse,lesinjustices qu'il avait faites à chacun en particulier et à tous en commun ; qu'ayant éloigné d'auprès de lui les seigneurs il avait élevé aux premières dignités des hommes sans naissance, avec lesquels il délibérait jour et nuit sur les moyens d'exterminer la noblesse; que, laissant en paix les nations barbares, il avait armé contre ses propres sujets, rempli de sang et de divisions le royaume que ses pères lui avaien t laissé très-florissant, ruiné les églises et les monastères, et employé la subsistance des personnes consacrées à Dieu à payer ses troupes et à bâtir des forteresses, non pour arrêter les courses des étrangers, mais pour troublerlatranquillitédu pays et réduire une nation libre à une dure servitude ; qu'il n'y avait nulle part ni consolation pour les veuves et les orphelins, ni refuge contre l'oppression et la calomnie, ni respect pour les lois, ni discipline dans les mœurs, ni autorité dans l'Église, ni dignité dans l'État, tant l'imprudence d'un seul homme avait apporté de confusion. Us concluaient que l'unique re-
1 Ada SS., 8 août.
(De 1073 à 10S5
mède à tant de maux était de mettre au plus 1 tôl à sa place un autre roi, capable d'arrêter la licence et de raiîermir l'État chancelant. El, chose merveilleuse, les deux peuples se trouvèrent tellement unis que les Saxons voulaient pour roi un prince souabe et les Souabes un prince saxon
Pendant qu'on délibérait ainsi à Tribur, le roi Henri, avec ceux de son parti, était à Oppenheim, en deçà du Rhin, un peu plus haut, d'où il leur envoyait souvent des députés pour leur faire de belles promesses ; il en vint jusqu'à leur offrir d'abandonner le gouvernement de l'État pourvu qu'ils lui laissassent seulement le nom et les marques de la royauté. Ils répondirent qu'après les avoir tant de fois trompés par ses promesses il ne pouvait plus leur donner aucune assurance, qu'il ne leur était pas même permis en conscience de communiquer avec lui depuis qu'il était excommunié, et que, le Pape les ayant absous des serments qu'ils lui avaient faits, ils devaient profiter d'une si belle occasion pour se donner un digne chef.
Enfin, comme ils étaient prêts à passer le Rhin et à aller attaquer le roi, ils lui envoyèrent dire pour la dei nière fois que, quoiqu'il n'eût respecté aucun droit ni dans la guerre ni dans la paix, eux voulaient néanmoins observer les lois à son égard, et que, bien que ses méfaits fussent claii's comme le jour, ils étaient disposés à soumettre sa cause à la décision du Pape. Ils lui déclarèrent qu'ils allaient engager celui-ci à venir à Augsbourg pour la Purification de la Vierge, que l'on y tiendrait une assemblée générale de tous les seigneurs du royaume, où le Pape, ayant entendu les raisons des deux partis, condamnerait Henri ou le renverrait absous. Que si, par sa faute, il n'obtenait pas son absolution avant l'an et jour de son excommunication, il serait à jamais déchu du royaume, sans aucune espérance de retour, et cela d'après "les lois mômes de l'État, (jui déclaraient incapable de gouverner celui qui restait excommunié plus d'un an.
« Les princes lui demandèrent en outre, dit Voigt, de rétablir immédiatement sur le
t Lambert, nriii. 1076.
siège de Worms l'évêque de Worms ; de faire évacuer cette ville, dont il avait fait une place d'armes ; de reconnaître, par une déclaration écrite, son injuste conduite envers les Saxons ; d'y mettre son sceau en leur présence; de l'envoyer, par leurs députés, dans toutes les parties de l'Italie et de l'Allemagne ; d'aller à Rome pour faire lever l'excommunication. S'il accepte ces conditions ii doit donner, pour preuve de sa bonne fni, de se montrer en tout soumis et obéissant au Pape, d'éloigner de sa présence tous les excommuniés, de licencier son armée, de se retirer à Spire, d'y vivre comme un simple particulier dans la compagnie de l'évêque de Verdun et de quelques autres, qui, en restant avec lui, n'encourraient pas les peines de l'excommunication ; de ne fréquenter pendant ce temps aucune église, de ne décider aucune affaire d'État, de ne porter aucun insigne de la royauté, jusqu'au moment où l'on aurait prononcé sur son sort dans un concile. De leur côté les princes s'engagèrent, s'il se conformait à ces instructions, à le suivre en Italie avec une forte armée, à lui obtenir du Pape la couronne impériale, et à expulser de la Calabre et de la Pouille les Normands, ces éternels ennemis du Saint- Siège, et à rendre ce pays à saint Pierre ei à l'Église romaine. Enfin, si le roi s'écarte d'un seul article de ce traité, ils se croiront dégagés de toute obéissance, de tout serment de fidélité, et, sans attendre la décision ultérieure du Pape, ils pourvoiront au bien de l'État.
<t Le roi, révolté d'abord par ces humiliantes conditions, se trouva trop heureux néanmoins de conserver encore quelque espoir et promit d'observer ce ti aité avec la plus scrupuleuse exactitude. Sur-le-champ il renvoya de sa cour l'archevêque de Cologne, les évèques de Bamherg, de Strasbourg, de Bàie, de Spire, de Lausarme, de Zeitz, d'OsnalirUck, et les autres excommuniés. Il rendit Worms à l'évêque; se retira, lui, sa femme et son fils, à Spire, où il vécut quelque temps dans l'isolement le plus complet, afin de se conformer au traité. » Les Souabes et les Saxons s'en retournèrent triomphants chez eux, et «nvoyèreut des députés à Rome pour ins-
de l'ère chr.]
truire le Pape de ce qui s'était passé et le prier instamment de vouloir bien se rendre à Augsbourg au jour indiqué
L'écrivain protestant fait à ce sujet les réflexions suivantes: « Ce qui venait d'arriver était l'ouvrage de la politique de Henri IIL Ce prince avait trop abaissé la puissance des grands, il leur avait trop fait sentir la supériorité de sa maison pour qu'ils ne relevassent pas la tête et qu'ils ne fissent pas tous leurs efforts afin de recouvrer leur ancienne liberté, dès que son bras de fer n'existerait plus; car le fondement de la liberté allemande reposait sur l'autorité du Pape et des princes, qui, réunis, mettaient un frein à la puissanceimpériale. La puissance desprinces était aussi nécessaire que celle du Pape pour empêcher les empereurs d'Allemagne de devenir des monarques absolus et des tyrans. Il était bon pour l'humanité que la voix de la papauté et de la religion trouvât son appui dans la ' voix politique des princes qui soutenaient la liberté, et qui joignaient l'autorité du glaive à celle du souverain Pontife. D'ailleurs les peuples, aussi bien que les souverains, voulaient avoir leur vote dans le grand enjeu de l'humanité. Il était utile au bien de l'État et à la formation de la nationalité allemande que le combat entre le despotisme d'un côté et l'indépendance de l'autre se terminât comme il s'est terminé. Il y a dans la vie des peuples une providence dont l'action ne doit jamais être blâmée*. » Voilà ce que dit Voigt. Il continue :
« Pendant tout ce temps Grégoire n'était occupé que de son grand ouvrage, la réforme de l'Église. Il portait ses regards partout; ce fut cette même année qu'il s'occupa de l'Église d'Afrique, Il envoya de tous côtés des légats chargés de défendre tout rapport avec les excommuniés et d'interdire aux prêtres concubinaires l'administration spirituelle. Il laissa partout des vœux pour la paix et la liberté de l'Église, se plaignant avec amertume du malheur des temps et de la perversité de son siècle; mais il ne perdit pas courage ; il comptait sur le nombre de ceux qui étaient restés fidèles et disposés pour le salut
' Lambert. — » Voigt, Hist. de Grég. VII, p. 315 et tuiv.
de l'Église. Les lettres qu'il écrivait à cette époque déposent, au contraire, de son inébranlable conviction que son œuvre, qui était celle de Dieu, aurait un plein succès »
Cependant le roi Henri, contre sa promesse et contre l'avis des princes, avait envoyé des ambassadeurs à Rome pour obtenir du Pape qu'il ne vînt pas à Augsbourg, mais qu'il lui permît à lui-même de venir à Rome: son but était de pouvoir plus facilement tromper le Pape en l'absence des princes. Grégoire ne voulut point y consentir, mais se mit en route pour le jour et le lieu indiqués, et en informa les archevêques, les évêques, les ducs, les comtes, enfin tous les grands et petits de l'Allemagne. « Nous serons à Mantoue le 7 janvier, leur écrivait-il, nous y serons plein de confiance en votre fidélité, et nous n'hésiterons pas un instant à affronter tous les dangers et la mort même, s'il est nécessaire, pour la liberté de l'Église et le salut de l'empire. C'est à vous de choisir, pour notre réception et pour notre service, les personnes que vous y croirez les plus propres et que vous saurez nous convenir.,Ne négligez rien pour maintenir la paix dans toute l'étendue du royaume. Les porteurs de ces lettres vous apprendront de vive voix quelles luttes nous avons à soutenir contre les envoyés du roi et quelles raisons nous avons opposées àleurs demandes » Voilà des circonstances que nous apprend un auteur contemporain, Paul de Bernried, biographe de Grégoire VII.
« Mais, ajoute l'historien Lambert, le roi compritqueson salut dépendait d'être absous de l'excommunication avant l'an et jour et ne crut pas sûr d'attendre que le Pape vînt en Allemagne, où il aurait à soutenir la présence non-seulement de ce juge irrité, mais encore de ses accusateurs obstinés à sa perte. C'est pourquoi il jugea que le meilleur parti pour lui était d'aller au-devant du Pape jusqu'en Italie, et de faire tous ses efforts pour obtenir, à quelque prix que ce fût, son absolution, après laquelle tout lui deviendrait facile, puisque la religion ne serait plus un prétexte pour empêcher les seigneurs de lui parler et ses amis de le secourir »
' Id., ibid. — * Paul Bernried, Vie de Grég., VU, c. &, n. 71, 72. — » Lambert, ann. 1076.
IVERSELLE
[De 1073 à lOSi,
a Quelques jours avant NoCl de l'an 1076 il quitta donc Spire, avec Berthe, son épouse, avec son fils Conrad encore enfant et un homme de médiocre condition ; aucun de ses anciens courtisans ne l'accompagna, l'argent lui manquant pour le voyage. 11 s'adressa à bon nombre de ses vassaux ; mais pas un de ceux qui avaient pris part à ses festins ne reconnut ses munificences, pas un ne vint à son secours dans sa détresse ; il ne trouva de pitié chez personne en Allemagne. Vers le même temps, c'est-à-dire au commencement de 4077, bien des gens qui étaient excommuniés se rendirent également en Italie pour obtenir l'absolution; mais, effrayés par la sentence du Pape et des princes, aucun n'osa aborder le roi. Ce dernier traversa la Bourgogne et passa les fêtes de Noël à Besançon, où il fut bien accueilli par le comte Guillaume, oncle de sa mère, un des seigneurs les plus riches de la contrée. Henri avait choisi ce chemin parce qu'il avait appris que Rodolphe, Guelfe et Berthold gardaient tous les passages de l'Italie, en sorte qu'il ne pouvait passer ni par le Frioul, ni jjar l'évêché de Carniole, ni par la Suisse. Il longea donc le Jura jusqu'au lac de Genève. A Vevay il vit arriver Adélaïde, veuve d'Otton de Snse, le plus puissant margrave d'Italie. Elle était la mère de Berthe, femme de Henri, et d'Adélaïde, femme de Rodolphe, qui avait épousé cette dernière peu après la mort de Mathilde, sœur du roi. Guelfe de Bavière était aussi parent de cette princesse; car la mère de Guelfe avait été la première femme du margrave Otton. Adélaïde gouvernait une grande étendue de pays et ses richesses étaient devenues proverbiales ; elle n'avait qu'un seul fils, héritier de ses vastes domaines ; c'était Amédôe. Le roi lui fit présent d'une grande quantité de terres en Bourgogne, sans pouvoir cependant satisfaire ses exigences; car elle lui refusait le passage des Alpes s'il ne consentait à lui abandonner, avec toutes leurs dépendances, les cin(| évôcliés de Genève, de Lausanne, deSion, de Tarantaise et encore un autre. De telles conditions semblèrent bien dures à Henri, mais sa position crili(|ue ne lui permit aucun délai; il se vit donc forcé de céder à Adélaïde, la mère de sa
femme et l'aïeule de son fils, une province entière de la Bourgogne, pays riche et fertile, et, par ce moyen, il obtint un libre passage et une escorte jusqu'en Italie,
« L'hiver était tellement rigoureux que toutes les rivières et le Rhin même étaient gelés. Une grande quantité de neige était tombée au mois d'octobre et couvrit tout le pays jusqu'à la fin de mars. Le chemin passait par-dessus une haute montagne dont les sommités étaient couvertes d'énormes masses de neiges et de glaces ; la neige était gelée comme du verglas, en sorte que les hommes et les chevaux couraient risque à chaque instant de se jeter dans des précipices sans fond. Mais le jour anniversaire de son excommunication n'était pas loin, et, passé ce terme, d'après les lois du royaume et la décision des princes, il perdait à jamais sa cause, ainsi que le droit de régner. Il parvint à acheter, au poids de l'or, les services de plusieurs habitants de ces contrées, qui lui frayèrent un chemin à travers les détours des montagnes, de manière à rendre la roule moins périlleuse. Grâce aux soins de ces guides Henri réussit, avec beaucoup de peine, à gravir avec les siens le sommet d'une montagne fort élevée ; mais là on fut arrêté tout court. Les difficultés paraissaientinsurmontables, car la descente était si rapide et le chemin si glissant qu'il n'y avait presque pas moyen de poser le pied. Les hommes se traînèrent surles pieds et surles mains, et, quand par malheur ils faisaient un faux pas, ils roulaientsansarrêtjusquedansla plaine. Lareine et les femmes de sa suite descendirent couchées sur des traîneauxfaitsavec des peaux de bœufs. La plupart des chevaux périrent; de ceux qui restaient on attacha aux uns les quatre jambes, et on les fit glisser de celle manière ; on en lia d'autres sur des machines conslruilesà la hâte et traînées à bras d'hommes; mais presque tous étaient hors de service. Enfin le roi arriva à Turin*. »
Quand le bruit se fut répandu qu'il était arrivé en Italie tous les évôques et les comtes de Lombai die vinrent à l'envi le trouver, lui rendant l'honneur qui était dû à sa dignité,
< Laiiibei t. Bei tliold. Voigt.
de l'ère cbr.]
et en peu de jours il s'assembla auprès de lui une armée innombrable ; car il n'était pas encore venu en Italie, où, dès le commencement de son règne, on désirait sa présence pour réprimer les séditions, les brigandages et les autres désordres dont ce royaume était affligé. D'ailleurs on disait que le roi était irrité contre le Pape el qu'il venait à dessein de le déposer ; ce qui réjouissait extrêmement les évêques simoniaques de Lombardie, cioyant avoir trouvé l'occasion de se venger du Pape qui les avait excommuniés.
Cependant Grégoire s'était mis en chemin, pour se rendre à Augsbourg, à la Chandeleur, suivant la prière des seigneurs allemands. Il sortit de Rome malgré les seigneurs romains, qui le détournaient de ce voyage à cause de l'incertitude de l'événement. Il fut escorté par la comtesse Mathllde de Toscane, qui venait de perdre son mari, Gozelon, duc de Lorraine, et sa mère, la comtesse Béatrix. La mère et la fille avaient un grand attachement pour le Pape Grégoire, comme on le voit par ses lettres ; mais, depuis que Mathilde fut veuve, elle était presque toujours avec lui elle servait avec une affection merveilleuse; et, comme elle était maîtresse d'une grande partie de l'Italie et plus puissante que tous les autres seigneurs du pays, partout où le Pape avait besoin d'elle elle y accourait aussitôt et lui rendait les mêmes devoirs qu'à un père et à un seigneur.
C'est ce qui donna prétexte aux partisans du roi Henri, et particulièrement aux clercs dont le Pape condamnait les mariages sacrilèges, de l'accuser lui-même d'un commerce criminel avec Mathilde. « Mais, ajoute l'historien Lambert, toutes les personnes sensées voyaient plus clair que le jour que c'était un faux bruit ; car la princesse n'aul ait pu cacher sa mauvaise conduite dans une aussi grande ville que Rome et au milieu d'une si nombreuse cour, et le Pape, de son côté, menait une vie si pure et si exemplaire qu'il ne donnait pas lieu au moindre soupçon, outre que les miracles qui se faisaient souvent par ses prières, joints àsonzèle ardent pour la discipline de l'Église, le justiliaient assez. »
Le saint Pape, étant donc en chemin pour
aller en Allemagne, fut bien surpris quand on vint lui dire que le roi était déjà en Italie. Il ne savait dans quel dessein ce prince était venu, si c'était pour demander pardon ou pour se venger d'avoir été excommunié. En attendant qu'il fût mieux infor mé des intentions du roi le Pape se retira, par le conseil de Matliilile, dans une forteresse qu'elle avait en Lombardie. C'était le cliàtoau de Canosse, près deReggio. Plusieurs évèques allemands et plusieurs laïques que le Pape avait excommuniés, et que le roi, par cette raison, avait été obligé d'éloigner de sa personne, ayant échappé à ceux qui gardaient les passages, aiTivèrent en Italie et vinrent à Canosse, nu-pieds et vêtus de laine sur la chair, pour demander au Pape l'absolution. Il répondit qu'il ne fallait pas rehiser le pardon à ceux qui reconnaîtraient sincèrement leur péché, mais qu'une si longue désobéissance demandait une longue pénitence.
Comme ils déclarèrent qu'ils étaient prêts à souffrir tout ce qu'il leur prescrirait, il fit séparer les évêques dans des cellules, chacun à part, leur défendant de parler à personne et de prendre autre nourriture qu'un repas médiocre le soir. Il imposa aussi aux laïques des pénitences convenables, selon l'âge et les forces de chacun. Après les avoir ainsi éprouvés pendant quelques jours il les fit venir, leur fit une douce réprimande et leur donna l'absolution; mais, en les congédiant, illeur recommanda expressémentde nepoint communiquer avec le roi Henri jusqu'à ce qu'il eût satisfait au Saint-Siège, leur permettant seulement de lui parler pour l'exciter à la pénitence.
Cependant le roi Henri fit venir la comtesse Mathilde à une conférence, d'où il la renvoya au Pape chargée de prières et de promesses, et avec elle sa belle- mère Adélaïde de Savoie, avec le comte Amédée, son fils, le margrave Azon d'Esté, quelques autres seigneurs d'Italie et son parrain, saint Hugues, abbé de Cluny; car il savait que ces personnes avaient beaucoup de crédit auprès du Pape. Le roi le priait de l'absoudre de l'excommunication et de ne pas légèrement ajouter créance aux seigneui's teutoniques, qui ne l'accusaient que par passion. Le Pape
répondit qu'il était contre les lois de l'Église d'examiner un accusé en l'absence de ses accusateurs, el que, si le roi se confiait en son innocence, il ne devait point craindre de se présentera Augsbourgaujour indiqué, où il lui ferait justice sans se laisser prévenir par ses parties. Les députés répondirent que le roi ne craignait point de subir le jugement du Pape en quelque lieu que ce lût, le sachant un juge incorruptible, mais qu'il était pressé par l'année de son excommunication près d'expirer, et que les seigneurs attendaient ce jour, après lequel ils ne l'écouteraient plus et le déclareraient privé sans retour de la dignité royale, et cela d'après les lois mêmes du pays et du royaume, juxla Palatinas leges. C'est pourquoi il priait instamment le Pape de l'absoudre seulement de l'excommunication, se soumettant, pour cet effet, à telle condition qu'il lui plairait, et promettant ensuite de répondre à ses accusateurs en tel lieu et à tel jour que le Pape ordonnerait, et de renoncer à la couronne s'il ne pouvait se justifier *,
Le Pape résista longtemps, craignant la légèreté du roi ; mais enfin, cédant à l'importunité des députés et à leurs raisons, il dit: « S'il est véritablement repentant, qu'il nous remette la couronne et les autres marques de la royauté et qu'il s'en déclare désormais indigne ! » Les députés trou vèrer)t cette condition trop dure et pressèrent le Pape de ne pas pousser ce prince à l'extrémité. 11 se laissa donc fléchir avec bien de la peine et dit: «Qu'il vienne, et qu'il répare par sa soumission l'injure qu'il a faite au Saint- Siège ! » Le roi vint en effet à Canosse, et, laissant dehors toute sa suite, il entra dans la forteresse, qui avait trois enceintes de murailles. On le fit demeurer dans la seconde, sans aucune marque de sa dii;nité; au contraire il était nu-pieds et vêtu de laine sur la chair, et passa tout le jour sans manger, jus(|u'au soir, attendant l'ordre du Pape. 11 passa de même le second et le troisième jour.
Kniin, le quatrième jour, le Pape permit (ju'il vînt en sa présence. Henri se prosterna,
IDe 1073 à 108S
les bras en croix, en répétant : « Pardonnez, bienheureux Père, pardonnez-moi dans votre miséricorde ! » Le Pape, le voyant pleurer, fut touché de compassion et dit : « C'est assez ' ; )) et après plusieurs discours de part et d'autre, il convint de lui donner l'absolution aux conditions suivantes : que Henri se présenterait à la diète générale des seigneui's allemands au jour et au lieu qui seraient marqués par le Pape, et y répondrait aux accusations proposées contre lui, dont le Pape serait juge, s'îl voulait ; que, suivant son jugement, il garderait le royaume ou y renoncerait, selon qu'il serait trouvé innocent ou coupable, sans que jamais il tirât aucunevengeancedecette poursuite faite contre lui ; que, jusqu'au jugement de la cause, il ne porterait aucune marque de la dignité royale et ne prendrait aucune part au gouvernement du royaume, seulement qu'il pourrait exiger les services, c'est-à-dire les redevances nécessaires pour l'entretien de sa maison ; que ceux qui lui avaient prêté serment en demeureraient quittes devant Dieu et devant les hommes ; qu'il éloignerait pour toujours de sa personne Robert, évêque de Bamberg, et les autres dont les conseils lui avaient été si préjudiciables ; que, s'il se justifiait et demeurait roi, il serait toujours soumis et obéissant au Pape, et l'aiderait, selon son pouvoir, à corriger les abus de son royaume, contraires aux lois de l'Église ; enfin que, s'il manquait à quelqu'une de ces conditions, l'absolution serait nulle, il serait tenu pour convaincu, sans jamais être reçu à se justifier, et les seigneurs auraient la liberté d'élire un autre roi.
Hein-i accepta toutes ces conditions et s'engagea môme par serment à les remplir fidèlement. Le serment était conçu en ces termes: « Moi, Henri, roi, je promets de me trouver, au jour fixé par le seigneur Pape Grégoire, à la réunion des archevêques, des évê(iues, des ducs, des comtes el des autres princes du royaume teutonique. S(!lon lejugenuMit(|u'il pi ononceraje donnerai satisfaction des plaintes qu'ils font contre moi, ou je me réconcilierai avec eux et avec ceux qui
' Luiiibcrt.
» Doiiinizc). Acia SS. Oui. S. Bencd. , scct. G, pars 2.
de l'ère chr.l DE L'EGLISE
suivent leur parti. Si des obstacles réels empêchent que lui ou mol nous nous trouvions au jour fixé à cette réunion, je resterai sous les mêmes obligations pour la suite. Si le seigneur Pape Grégoire veut passer les monts ou visiter quelque autre partie du royaume, il aura sécurité entière de ma part et de la part de tous ceux qui m'obéissent, tant pour sa vie et pour ses membres que pour sa liberté, ainsi que pour la vie, les membres et la liberté de ceux qui l'accompagnent, et de ses légats, soit qu'ils séjournent, soit qu'ils cheminent. De mon consentement on ne fora rien contre leur honneur, et, s'ils étaientattaqués par quelqu'un, je les soutiendrais de tout mon pouvoir. Tout ceci je l'observerai d'une manière loyale et inviolable, et je l'atteste par mon serment »
« Mais ce serment ne fut pas encore jugé suffisant par le Pape; il fallut que les intercesseurs de Henri se rendissent eux-mêmes garants de ses promesses. Saint Hugues, abbé de Cluny et parrain du roi, alléguant que sa profession de moine ne lui permettait pas de jurer, donna sa foi en présence de Dieu; mais Eppon, évêque deZeitz, l'évêque de Verceil, le margrave Azon d'Esté et d'autres princes confirmèrent par serment que le roi ferait ce qu'il avait promis.
« Dès que ces serments eurent été prêtés le Pape donna au roi la bénédiction et la paix apostolique et célébra la messe. Après la consécration il le fit approcher de l'autel avec tous les assistants, qui étaient en grand nombre; puis, tenant à la main le corps de Notre-Seigneur, il dit : « J'ai reçu depuis longtemps des lettres de vous et de ceux de votre parti, où vous m'accusez d'avoir usurpé le Saint-Siège par simonie, et d'avoir commis, tant avant mon épiscopat que depuis, des crimes qui, selon les canons, me fermeraient l'entrée aux ordres sacrés. Quoique je puisse me justifier par le témoignage de ceux qui savent comment j'ai vécu dès mon etifance et qui ont été les auteurs de ma promotion à la dignité épiscopale, toutefois, pour ôler toute ombre de scandale, je ne veux m'en rapporter qu'au seul jugement de
« Labbe, t. 10, 1. 4, post epùl. 12. Paul Bernried, D. 84.
Dieu et non à celui des hommes; je veux que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je vais prendre, soit aujourd'hui une preuve de mon innocence. Je prie le Tout-Puissant de dissiper tout soupçon si je suis innocent, et de me faire mourir subitement si je suis coupable. » Ayant ainsi parlé il prit une partie de l'hostie et la consomma. Le peuple fit des acclamations de joie, louant Dieu et félicitant le Pape de cette preuve de son innocence.
« Mais le Pape, ayant fait faire silence, se tourna vers le roi et lui dit : « Faites, s'il vous plaît, mon fils, ce que vous m'avez vu faire. Les princes allemands n'ont pas cessé un jour de vous accuser devant moi d'un grand nombre de crimes pour lesquels ils prétendent que vous devez être interdit, pendant toute votre vie, non-seulement de toute fonc* tion publique de la royauté, mais encore de la communion ecclésiastique et de tout commerce de la vie civile. Hs demandent instamment que vous soyez jugé, et vous savez l'incertitude des jugements humains. Faites donc ce que je vous conseille, et, si vous vous sentez innocent, délivrez l'Église de ce scandale et vous-même de cet embarras; prenez cette autre partie de l'hostie, afin que cette preuve de votre innocence ferme la bouche à tous vos ennemis et m'engage à être votre défenseur le plus ardent, poin' vous réconcilier avec les seigneurs et finir à jamais la guerre civile. »
« Le roi, qui ne s'attendait à rien moins, surpris et embarrassé, commença par reculer, et, s'étant retiré à part avec ses confidents, il délibéra en tremblant sur ce qu'il devait faire pour éviter une épreuve si terrible. Entin, ayant un peu repris ses esprits, il dit au Pape que les seigneurs qui lui étaieiil demeurés fidèles étaient absents pour la plupart, aussi bien que ses accusateurs, et qu'ils n'ajouteraient pas grande foi à ce qu'il aurait fait sans eux pour sa justification. C'est pourquoi il priaitle Pape de réserver l'affaire en son entier à un concile général. Le Pape se rendit sans peine à la prière du roi. Il ne laissa pas de lui donner le corps de Notre- Seigneur, et, ayant achevé la messe, il l'invita à dîner, où il le traita avec beaucoup d'hon-
neur; et, après l'avoir instruit soigneusement de tout ce qu'il devait observer, il le renvoya aux siens, qui étaient demeurés assez loin hors du château
Incontinent après l'absolution du roi le Pape en donna avis aux seigneurs d'Allemagne, par une lettre où il dit : « Suivant la résolution priseavec vos députés, noussommes venu en Lombardie, environ vingt jours avant le terme auquel quelqu'un des ducs devait venir au-devant de nous aux passages des montagnes; mais, après ce terme expiré, on nous manda qu'on ne pouvait nous envoyer d'escorte; ce qui nous mit en grande peine, parce que nous n'avions pas d'ailleurs de moyens de passer chez vous. Cependant nous apprîmes d'une manière certaine que le roi venait, et, avant que d'entrer en Italie, il nous offrit par des envoyés de satisfaire en tout à Dieu et à saint Pierre, et nous promit toute obéissance pour la correction de ses mœurs, pourvu qu'il obtînt son absolution. Nous consultâmes et délibérâmes longtemps, le reprenant fortement de ses excès par les envoyés de part et d'autre, et enfin il vint, sans marques d'hostilité et peu accompagne, à la ville de Canosse, où nous demeurions. Il fut trois jours à la porte sans aucune marque de dignité royale, nu-pieds et vêtu de laine, demandant miséricordeavecbeaucoup de larmes, en sorte que tous les assistants ne pouvaient retenir les leurs et nous priaient instamment pour lui, admirantnotre dureté ; et quelques-uns criaient que ce n'était pas une sévésité apostolique, mais une cruauté lyrannique. Enfin, nous laissant vaincre, nous lui donnâmes l'absolution et le reçûmes dans le sein de l'Église, après avoir pris de lui les sûretés transcrites ci-dessous, qui furent aussi confirmées par l'abbé de Cluny, par les comtesses Mathilde et Adélaïde, et plusieurs autres seigneurs, évêques et laïques. Ce qui étant ainsi passé, nous désirons passer chez vous, sitôt que nous en aurons la commodité, pour travailler plus efficacement à la paix de l'Église et de l'empire; car vous tlcvez être persuadés que nous avons laissé laule l'affaire en suspens jusqu'à ce que nous
ilVERSELLE [De 1073 à 1085
puissions la terminer par votre conseil. « Cette lettre est du 28 janvier 1077 *.
On nous a tellement habitués à ne voir dans Grégoire Vit (|ue l'ambitieux, l'orgueilleux, rimpétueux, le fougeux Hildebranil, que l'exposé historique de ce qu'il a fait déconcertera probablement les idées de plus d'une personne. Un point surtout a choqué ces derniers siècles; c'est la rigueur et l'arrogance avec lesquelles il traite à Canosse le roi de Germanie. Nous sommes étrangement scandalisés qu'un Pape, avant d'absoudre un aussi saint homme que ce roi teuton, lui fasse porter un habit de pénitent, le fasse jeûner jusqu'au soir, et cela pendant trois jours, ni plus ni moins. On ne sera donc pas peu surpris d'apprendre qu'un auteur protestant d'Allemagne s'est avisé de découvrir que, bien loin d'avoir été dur en cette circonstance, Grégoire usa envers Henri d'une indulgence et d'une générosité singulières. Il trouve d'abord que trois jours de jeûne pour celte masse énorme de crimes qu'il avait sur la conscience n'étaient pas une pénitence excessivement rigoureuse. D'ailleurs ces sortes de pénitences n'étaient pas une chose inouïe alors : le père de Henri, tout empereur qu'il était, recevait souvenila discipline delà main de son confesseur. Cotte remarque, faite par un protestant, est d'autant plus curieuse. Une autre, qui ne l'est pas moins, c'est qu'en remettant la sentence définitive à une diète subséquente Grégoire sacrifiait ses propres intérêts pour favoriser ceux de Henri. Dans l'état où était réduit ce dernier Grégoire en eût obtenu facilement les plus grands avantages, entre autres la renonciation aux investitures, s'il avait voulu le rétablir complétemoni. D'un autre côté, s'il l'avait rétabli sans la participation des princes assemblés à Augsjjourg, ceux-ci, disposés comme ils étaient, n'eussent pas manqué de repousser tout à fait Henri et de choisir un autre roi. Ainsi donc, suivant cet auteur protestant, Grégoire VU, sous une apparence de sévérité, exerçait envers Henri la plus généreuse indulgence *.
> Lambert. Paul Bernried. Voigt.
'L. 4, e/Jii-r 12. — « Planck,t. 4, p. 178-184.
de l'tre chr.]
Après l'Allemagne, ce qui occupait le plus le zèle et la vigilance du Pape saint Grégoire, c'était la France, tant pour y maintenir la pureté de la foi que pour y rétablir la sainteté de la discipline et des mœurs. Et ses efforts n'y furent pas stériles ; ils étaient puissamment secondés par son digne légat, Hugues de Die.
Le malheureux Bérenger, n'ayant ni assez d'humilité pour s'en tenir simplement à la doctrine de l'Église sur l'Eucharistie, ni assez d'intelligence pour bien comprendre cette doctrine, passait sa vie h rétracter tantôt ses erreurs, tantôt ses rétractations. Il s'était rétracté une première fois, l'an d055, dans un concile de Tours; une seconde fois, l'an 1059, dans un concile de Rome; probablement une troisième fois, l'an 1093, dans un concile de Poitiers, où il faillit être tué, tant on eut horreur de son blasphème. L'an 1078 le Pape Grégoire, ayant appris qu'à la faveur des troubles de l'Église, ce novateur, malgré tant d'abjurations, persistait à dogmatiser contre la présence réelle de Jésus-Christ au sacrement de nos autels, le cita pour comparaître à Rome, où il eut la patience de l'entendre dans deux conciles. Comme Bérenger ne put justifier sa foi sur l'Eucharistie, il fut contraint de dire encore une fois anathème à ses sentiments, et, pour convaincre les Pères de sa caiholicité, il dressa lui-même une profession de foi conçue en ces termes : « Je confesse que le pain offert à l'autel est, après la consécration, le vrai corps du Christ, ce coi ps qui est né de la Vierge, qui a souffert sur la croix, et que le •vinoUert à l'aulel est, après la consécration, le vrai sang qui a coulé du côté du Christ; et je proteste que je crois de cœur ce que je prononce de bouche. Qu'ainsi Dieu et ces saintes reliques me soient en aide »
Plusieurs évêques de ce concile, qui connaissaient la dissimulation et l'artifice de Bérenger, ne crurent pas cette profession suffisante pour parer à ses fourberies et à ses équivoques, d'autant plus qu'il n'y faisait nulle mention de la transsuljstantiation. Ainsi on remit à traiter plus amplement
' .Mubill., Analeda.
cette affaire dans un concile plus nombreux, qui devait se tenir à Rome l'année suivante (1079). Il s'y trouva cent cinquante évêques ou abbés. «Nous y avons assisté, dit un auteur du temps, et nous avons vu que Bérenger, paraissantau milieu du concile, a détesté avec serment son hérésie touchant le corps du Seigneur, en présence du Pape, de cent cinquante évêques et abbés, et d'un nombre infini d'ecclésiastiques. » Bérenger y fit une nouvelle profession de foi qui lui fut dictée, et qui est conçue en ces termes qui ne laissent aucun subterfuge à la mauvaise foi ; la voici :
« Moi Bérenger, je crois de cœur et confesse de bouche que le pain et le vin offerts à l'autel sont, par le mystère delà prière sacrée et des paroles de notre Rédempteur, changés substantiellement en la vraie, propre et vivifiante chair et an sang de Jésus-Christ Notre-Seigneur, et qu'après la consécration c'est le vrai corps qui est né de la Vierge, qui a été attaché à la croix et offert pour le salut du monde, et qui est maintenant assis à la droite du Père, et que c'est le vrai sang qui a coulé de son côté ; et cela non-seulement par le signe et la vertu du sacrement, mais dans la propriété de la nature et la vérité de la substance, comme il est contenu dans cet écrit que j'ai lu, et comme vous l'entendez Je crois ainsi, et je n'enseignerai rien désormais de contraire à celte foi. Qu ainsi Dieu et ses saints Évangiles me soient en aide ' ! o
On ne pouvait rien de plus précis que cette profession de foi ; aussi le Pape en fut-il satisfait, et, pour prémunir Bérenger cotitre les rechutes, il lui défendit, de la part de Dieu et des saints apôtres Pierre et Paul, de dogmatiser sur l'Eucharistie, ou même de disputer dans la suite en aucune manière sur cet article avec personne, à moins que ce ne fût pour convertir ceux qu'il pourrait avoir égarés. Le Pape donna même à Bérenger des lettres testimoniales qui faisaient foi de la pureté de sa doctrine, et par lesquelles il était défendu, sous peine d'excommunication, de le traiter d'hérétique.
Toutes ces précautions furent encore inutiles. A peine Bérenger était-il de retour en
[De 1013 à 1085
France que, pour soutenir son parti, il écrivit contre la dernière profession de foi qu'on lui avait fait souscrire au concile de Rome. Il déclare qu'il ne l'avait signée que pour éviter la mort et qu'ainsi on ne pouvait pas se prévaloir de sa signature- Il ose même avancer, dans le même écrit, que le Pape avait montré du penchant pour sa doctrine, que Sa Sainteté aurait été contente de la courte profession de foi qu'il lui avait présentée, si la malignité de quelques cardinaux ne l'avait obligée d'en exiger une plus diffuse. Il a l'audace d'assurer que le Pape, incertain du parti qu'il devait prendre sur les contestations présentes, ordonna des prières et des jeûnes pour obtenir de Dieu qu'il lui fît connaître qui pensait le mieux sur l'Eucharistie, ou dé lui Bérenger, ou de l'Église romaine, et qu'après trois jours de jeûne la sainte Vierge avait répondu qu'il ne fallait rien penser ni rien croire de l'Eucharistie que ce qui était marqué dans les Écritures, contre lesquelles Bérenger n'avait rien avancé.
Le nouvel écrit de Bérenger causa dans la France un scandale qui obligea le légat Hugues de Die à citer cet hérésiarque au concile qu'il tint à Bordeaux l'an 1080. On avait eu jusqu'alors trop de patience à souffrir les variations de cet artificieux sectaire. Toutes les personnes désintéressées étaient indignées de ses parjures, et celles qui avaient du zèle murmuraient hautement. Il sentit qu'il ne pourrait plus éviter la punition qu'il méritait, et il prit enfin le parti de se soumettre sincèrement, du moins à ce qu'il parut. On ne sait pas le détail de ce qui se passa au concile de Bordeaux ; mais Bérenger alla, au retour, se cacher dans l'île de Saint-Côme et Saint-Damien, près de Tours, pour y faire pénitence des troubles et des scandales qu'il avait excites dans l'Église. Il y passa dans une exacte retraite les huit années qu'il vécut encore. 11 mourut la veille de l'Épiphanie 1088, dans de beaux sentiments de repentir, si nous en croyons quelques auteurs; car il y en a qui en doutent. On assure qu'étant à l'article de la mort il s'écria : « C'est en ce jour de son É|)iphanie que mon Seigneur Jésus-Christ se manifestera à moi pour me récompenser à cause de ma pénitence.
comme je l'espère, ou, comme je le crains, pour me punir à cause des autres que j'ai pervertis »
Le Pape saint Grégoire donna aussi ses soins à retrancher les scandales de l'épiscopat dans la Bretagne armorique. Johenée, archevêque de Dol, ainsi qu'il se nommait, avait éludé les procédures commencées contre lui depuis longtemps. Il avait obtenu ce siège à force de présents qu'il avait faits au comte Alain, et, étant évèque, il s'était marié publiquement et avait marié ses filles en leur donnant pour dot les biens de l'Église. Grégoire VII, ayant appris ces horribles scandales, ne tarda pas d'y remédier. Il déposa Johenée et ordonna qu'on élût un autre évèque. Le clergé et le peuple de Dol élurent un jeune homme nommé Gilduin, qu'ils envoyèrent à Rome pour y être ordonné. Le Pape ne fut pas satisfait de cette élection à cause de la jeunesse de Gilduin, et il ordonna pour le siège de Dol Évène, abbéde Saint-Mélaine, qui était venu à Rome avec Gilduin, qu'on avait élu. Grégoire écrivit en même temps à Guillaume, roi d'Angleterre, de ne plus protéger un prélat aussi scandaleux que Johenée.
Ilécrivitaussiau peuple de Dol que le jeune homme qu'ils avaient élu s'était désisté de son élection et que c'était à sa prière qu'il avait ordonné Évène. Il manda aux évôques bretons que, pour l'honneur de la province, il avait accordé le pallium à Évène, à condition cependant qu'il se soumettrait quand il plairait au Saint-Siège de terminer la cause, pendante depuis si longtemps entre l'Église de Tours et celle de Dol, touchant les droits de métropolitain , promettant néanmoins que, si l'Église de Dol perdaitle titre de métropole, il ne laisserait pas de permettre à Évène de porter le pallium et d'accorder à cette Église d'autres privilèges pour la dédommager \ Évène fut un digne prélat s'il gouverna son Eglise comme son monastère ; car, quand il prit possession de l'abbaye de Saint-Mélaitie de Rennes, il n'y trouva qu'un religieux, et il en laissa cent en la quittant.
Le légat Hugues de Die travaillait toujours
♦ Guill. Malni. et in Bibl. Floriac. Hist. de l'Éylist gall.,\, 21. — ' Apiid Maripniio iiiter Acia Pnl.
del'ferechr.l DE L'EGLISE
avec le même zèle à réformer la France par les fréquents conciles qu'il tenait. Il en tint un à Bordeaux, l'an i 080, avec Amat.évèque d'Oleron, qui lui avait été associé dans sa légation. Amat tint un concile particulier dans la peliteBretagne, où l'on défendit dedonner l'absolution aux pécheurs qui ne se corrigeaient point. Grégoireavait écrit aux Bretons contre le même abus qui régnait parmi eux, et il leur marque qu'il leur envoie Amat pour corriger ce désordre.
Hugues, de son côté, tint deux conciles l'an 1080 : le premier à Saintes, où l'on régla que le monastère de la Réole, qui avait été arrosé du sang de saint Abbon, appartiendrait au monastère de Fleuri ; le second à Avignon, où il déposa Acliard, qui s'était emparé de l'Église d'Arles pendant la vacance du siège, et fit élire en sa place Gibelin. Il fit aussi élire Lanthelme archevêque d'Embrun, Hugues évêque de Grenoble, et Didier évôque de Cavaillon, et^ après le concile, il les conduisit la môme année à Rome, où ils furent ordonnés. Nous parlerons ailleurs des veilus de saint Hugues, évêque de Grenoble.
Le légat avait convoqué à quelqu'un deces conciles les évêques de Normandie, avec l'évôque d u Mans et l'abbé delà Couture. Comme ils ne s'y rendirent pas il les avait tous excommuniés, excepté l'archevêque de Rouen ; mais le Pape n'approuva pas la sévérité de Hugues, et il rétablit tous ces prélats dans leurs fonctions. U ordonne à son légat de ménager davantage le roi Guillaume, duc de Normandie. « Car, dit le Pape, quoique ce prince ne se comporte pas en certaineschoses aussi religieusement que nous le souhaiterions, cependant, parce qu'il ne détruit point et ne vend point les églises, parce qu'il n'a point voulu entrer dans le parti des ennemis du Saint-Siège, et qu'il a même fait serment d'obliger les prêtres mariés à quitter leurs femmes et les laïques qui possèdent des dîmes à y renoncer, il mérite plus de louanges et d'honneur que les autres rois »
Le roi Guillaume montrait en effet un grand zèle pour le rétablissement de la discipline en Normandie et en Angleterre. Il fit
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assembler, l'anlOSO, un concileàLillebonne, dans le pays deCaux,oùronfit treizecanons, dont voici les dispositions les plus remarquables. On ordonne que les évêques et les seigneurs veillent à l'observation de la trêve de Dieu; qu'on punisse selon les lois ceux qui ont épousé leurs parentes ; qu'on ne souffre point que les prêtres, les diacres, les sous-diacres, les chanoines et les doyens aient des femmes, et, comme les évêques avaient montré quelque négligence sur ce point, le roi veut que les magistrats laïques jugentles prêtres concubinaires en présence des officiers de l'évêque. Le roi déclare qu'il rendra aux évêques la connaissance de ces délits quand ils auront fait paraître plus de zèle. On indique plusieurs crimes pour lesquels on devait payer une amende à l'évêque, et d'autres pour lesquels on ne devait pas exiger d'argent, mais seulement mettre le coupable en pénitence
Les deux légats, Hugues de Die et Amat d'Oleron, tinrent, au mois de mars 1081, un concile à Issoudun, où il se trouva dix-sept évoques, parmi lesquels étaient quatre métropolitains, savoir, Richard de Bourges, Richer de Sens, Radulfe de Tours etGosselin deBordeaux. Amat excommunia dans ce concile les chanoines de Saint-Martin de Tours, parce qu'ils avaient refusé de le recevoir en procession à son arrivée en cette ville. Urbain Il accommoda dans la suite cette affaire. C'est une perte pour l'histoire de l'Église que les actes de tous ces conciles ne soient pas venus jusqu'à nous. Quelques donations qui y furent faites à diverses églises nous en ont seulement conservé la mémoire *.
Le légat Hugues de Die tint, la même année 1081, un concile àMeaux, où il déposa Ursion, évêque deSoissons, qui, après la mort de Thethald, avait obtenu cet évêché par brigue. Ursion fut cité au concile, et, sur le refus qu'il fit de comparaître, on procéda à sa déposition. Huguesordonnaaussilôt au clergé de Soissons, dont la meilleure partie s'était rendue à Meaux, d'élire un autre évêque. Ils élurent le saint moine Arnoulfe, qui vivait reclus dans sa cellule, où il était rentré aprè"