L. 9, epist
» Labbe, t. 10, p. 392. — ' Id., t. 10, p. 435 et 39fl
qu'il eut abdiqué la charge d'abbé de Saint- Médard. Le légat lui députa aussitôt quelques personnes du concile pour lui ordonner de sortir de sa cellule et de se rendre au concile. Cet ordre fut pour lui un coup de foudre; il obéit cependant, malgré sa répugnance, et dès qu'il parut dans le concile on fît relire l'acte de son élection, qui fut confirmé par les acclamations des assistants. Aussitôt, sans lui donner le temps de s'excuser, on le fit asseoir au rang des évèques, et le légat lui ordonna, en vertu delà sainte obéissance, d'accepter l'épiscopat.ConimeManassès de Reims, métropolitain deSoissons, était alors déposé, le légat voulut lui-même l'ordonner, et il marqua le jour et le lieu ofi Arnoulfe devait se rendre.
En attendant, le saint homme retourna à son monastère, et, après avoir fait préparer ce qui était nécessaire pour son voyage, il partit avec quelques moines de Saint-Médard. En cliemin il rendit visite à Thibauld, comte de Champagne, qu'il trouva à Vertus, diocèse de Cliâlons, et dont il fut reçu avec honneur. Il eut en ce lieu quelque mécontentement d'un moine nommé Ostremare, qui l'accompagnait; il le renvoya ; mais, pour le consoler, il le chargea d'aller à Paris trouver la reine Berthe et de lui annoncer de sa part qu'elle était enceinte d'un fils qui serait nommé Louis etqui gouverneraitle royaume de France. « Elle aura, dit-il, de la peine à vous croire, parce qu'elle n'a pas encore senti le fruit qu'elle porte ; mais elle le sentira bientôt. » La reine reçut cette nouvelle avec utiejoie mêléede crainte. Elle fit aussitùtappeler le roi, qui était à la cliasse, pour la lui apprendre, el révéncmentjuslifia la prophétie. Saint Arnoulfe, ayant continué sa route, fut ordonné évêque par le légat le 19 décembre 1081. A son retour il visita le monastère de Cluny, où il fut reçu par saint Hugues avec de grands honneurs ; mais, à son arrivée à Soissons, il trouva Gervais, frère d'IIrsion, l'r vôque déposé, avec une troupe nombreuse de soldats, pour lui en défendre l'entrée. Ainsi il se retira à Ouchi-le-Château, d'où il gouverna son diocèse Le légat Hugues de
» ilc/aSS., là août.
[Oe 1073 à 1C85
Die tint en France d'autres conciles et eut à y traiter,ainsique le Pape GrégoireVII, d'autrt s affairesfàcheuses ou embarrassantes ; car généralement on ne recourt au Pape que pour des affaires de cette nature, comme on ne recourt au médecin que pour des maladies auxquelles on ne connaît pas de remède.
Quant à saintHugues, qui avait été ordonné évêque de Grenoble, c'était un des plus saints prélats de son temps. Ilétaitoriginaireduterritoire de Valence, d'un lieu nommé Châteausur-Isère. Hugues, alors évêque de Die, ayant connu son mérite, le prit à sa suite, et il se servit utilement de lui dans la poursuite et la réforme qu'il faisait des désordres du clergé. Ayant été élu évêque de Grenoble, saint Hugues ne voulutpoint recevoir l'ordination (ie Guarmond ou Herman de Vienne, qui était accusé de simonie, et il alla à Rome, comme nous l'avons dit. La comtesse Mathilde, qui étaitalorsla plus zélée protectricede l'Église, lui témoigna beaucoup d'amitié et lui fit présent d'un bâton pastoral et de plusieurs livres. Il trouva, en arrivant à Grenoble, un peuple indocile et ignorant, un clergé simoniaque, des prêtres concubinaires ou mariés publiquement, des laïques usuriers et usurpateurs des biens de l'Église. C'était un vaste champ à son zèle ; il travailla avec courage à retrancher tous ces scandales ; mais, le fruit ne l épondant pas à ses travaux, il quitta son siège après environ deux ans d'épiscopat et se retira à la Chaise-Dieu, où il prit l'habit monastique. Il n'y demeura qu'un an ; car le Pape Grégoire, ayant appris le lieu de sa retraite, lui ordonna de retourner à son Église et de ne pas préférer son repos au salut des âmes dont il était chargé. Hugues obéit; mais il conserva le reste de sa vie, dans l'épiscopat, l'amour et les pratiques de la vie monastique *,
Tandis que le grand et saint Pape Grégoire VII, à l'exemple et à la suite de saint Léon IX, travaillait ainsi, avec une foi et un courage invincibles, à la réformation du clergé, à l'extirpation de la simonie et de l'incontinence (|ui ledéshonoraient, Dieusus cita un nouveau patriarche de la vie solitaire..
' Acta SS., 1" avril.
de l'ère chr.]
CATIIOLIQUK.
un homme pareil aux Antoinede laThébaïdo, | aux Hilarion de la Palestine ; un homme et un ordre qui^par leur vie pénitente, devaient servir de leçon et de modèle au clergé et au peuple chrétiens et attirer à jamaisles bénédictions du Ciel sur toute l'Église ; un ordre qui, après huit siècles, est encore le môme, sans avoir jamais eu besoin de réforme, ni pour la pureté de la foi, ni pour l'austérité de la discipline. Cet homme est saint Bruno; cet ordre, ce sont les Chartreux.
Bruno était né à Cologne, où il fut élevé. Il fit ses études en France, où la capacité qu'il acquit lui fit donner la chaire de l'école de Reims. Manassès, archevêque de Reims, le fit son chancelier, comme il paraît par quelquesactesqueBrunoasignésen cette qualité.
Mais les bienfaits dont Manassès le combla ne lui fermèrent pas les yeux sur les excès où ce prélat se portait et n'affaiblirent pas son zèle. Bruno fut un des principaux accusateurs de ce prélat, qui, pour l'en punir, le privade ses bénéfices. Brunoeutmoinsdechagrins de ces mauvais traitements que des scandales que donnait l'archevêque. Il se retira d'abord à Cologne, oùiifut quelque tempschanoine de Saint-Cunibert; maisDieul'appelaitàun état plus parfait. Dès le temps que Bruno était à Reims, sousl'archevêqueManassès, il forma, avec quelques-uns de ses amis, le dessein d'embrasser la vie monastique. C'est ce qu'il raconte lui-même dans une lettre à Radulfe le Vert, alors prévôt de l'Église de Reims.
«Vous vous souvenez, dit-il, que vous et moi, et Fulcius le Borgne, nous promenant un jour dans un jardin, proche de la maison d'Adam, où je logeais, après avoir discouru ensemble de la caducité des biens et des plaisirs de la terre, comparée à la durée des joies célestes, nous fûmes si embrasés de ferveur que nous promîmes et vouâmes au Saint-Esprit de quitter au plus tôt les choses périssables et de prendre l'habit monastique, pour tâcher de mériter les biens éternels; ce que nous n'aurions pas différé d'exéculer sansunvoyageque Fulcius fit alorsàRome.»
Celte lettre de saint Bruno fait assez voir que la conférence qu'il eut avec ses amis sur la vanité des biens de la terre fut la première cause de sa retraite, après le dégoût et les vu.
chagrins qu'il avaitde vivre sous un arclicvê- ((ue aussi scandaleux que Manassès. Ce prélat, quoique déposé, se maintint quelque temps dans son siège ; mais il fut enfin chassé par son peuple, et il se retira à la cour do Henri, roideCermanie, oùil mourut misérablement hors de la communion de l'Église. Rainald^ trésorier de Saint-Martin de Tours, qui avait été élu en sa place, devint tranquille possesseur de ce grand siège.
Ce changement ne fit pas perdre à Bruno lepieux dessein qu'il avaitconçu. Pour l'exécuter il s'associa six compagnons d'une grande ferveur. Ils délibéraient encore quel genre de vie ils embrasseraient pour mieux servir le Seigneur ; mais, après avoir consulté plusieurs saints personnages, et entre autres un saint ermite d'une grande réputation, qui pouvait être saint Élienne de Muret ou saint Robert de Molesme, ils se rendirent tà Grenoble, auprès de saint Hugues, évêque de cette ville. Ce saint évêque, qui, la nuit précédente, avait vu en songe sept étoiles, jugea que Dieu avait voulu par là faire connaître le mérite de ces sept pèlerins, et que c'étaient comme autant d'astres qui venaient éclairer son diocèse. Il les reçut avec joie et leur donna pour leur demeure des montagnes affreuses, proche de Grenoble, nommées la Chartreuse. Ils y bâtirent un oratoire en l'honneur de la sainte Vierge, et, s'élant fait des cellules autour de cette chapelle, ils en prirent possession vers la Saint-Jean de l'an 1084. Telsfurentles commencements du nouvel ordre qui a donné et ne cesse de donner tant d'édification à l'Église, et en particulier à la France, où il a pris naissance. La Chartreuse, cette première demeure des disciples de saint Bruno, a donné son nom à toutes les maisons de cet institut et aux solitaires qui l'ont embrassé.
Nous n'avons point rapporté, parmi les causes de la conversion de saint Bruno, le miracle du chanoine qui, ressuscitant, diton, pour un moment pendant ses obsèques, s'écria qu'il était damné. Aucun des auteurs contemporains qui ont parlé de la retraite de saint Bruno n'a fait mention de cet événement, lequel cependant n'était pas de nature à être omis s'il eût été véritable. On convient
[Du 1073 à
assez aujourd'hui que cette histoire est suposée, et on l'a en effet retrancliée du Bréviaire romain. Cependant la question ne paraît pas décidée sans appel ; car, dans le moment même où on imprime ces hgnes, nous prenons connaissance de YHistoire de saint Bruno, par Troraby *, qui s'occupe dans un grand détail à réfuter toutes les raisons contre et à faire valoir des raisons pour la réalité du miracle. Un nouveau biographe de saint Bruno fera bien de revenir là-dessus.
Bruno mena avec ses compagnons une vie angélique dans les montagnes de la Chartreuse. Voici ce que Guibert, abbé de Nogent, célèbre auteur de ce temps-là, dit de la manière devivre des premiers Chartreux. «Leur église, dit-il, est bâtie proche du sommet de la montagne. Ils ont un cloître assez commode ; mais ils ne demeurent pas ensemble comme les autres moines. Cliacun a sa cellule autour du cloître, où ils travaillent, dorment et prennent leur réfection. Le dimanche ils reçoivent de l'économe du pain et des légumes pour la semaine. Les légumes sont le seul mets qu'ils fassent cuire chez eux ; une fontaine leur fournit de l'eau pour boire et pour les autres usages, par des canaux qui vont aboutir à toutes les cellules. Les dimanches et les jours solennels ils mangent du fromage et quelques poissons, quanddes personnes de piété leur en ont donné ; car ils n'en acliètent point. Pour de l'or, de l'argent et des ornements de l'église, ils n'en reçoivent pas quand on leur en offre. Ils n'ont pour toute argenterie qu'uncalice. Ilsne s'assemblent pas dans l'église aux heures ordinaires ; si je ne me trompe, ils entendent la messe les dimanches et les Jours de fête. Ils ne parlent presque jamais, et, s'il est besoin défaire entendre quelque chose, ils le font par signes. Quand ils boivent du vin il est si trempé qu'il n'a aucun goût et ne vaut guère mieux que de l'eau. Ils portent le cilice sur la chair ; leursautres habils sont assez minces. Ils sont gouvernés par un prieur ; l'évêque de Grenoble leur tient lieu d'abbé. Mais, quoiqu'ils soient pauvres, ils ont cependant une riche bibliothèque.
' Tromliy, Sloria del pulriarca S. Brunone. Napoli, 17i5, 3 vol. in-fol.
« Le comte de Nevers, continue Guibert, étant allé les visiter cette année par dévotion, eutpitié de leur pauvreté et leur envoya à son retour de l'argenterie d'un grand prix. Ils la lui renvoyèrent, et le comte, édifié de ce refus, leur envoya des cuirs el des parchemins, qu'il savait leur être nécessaires pour transcrire des livres. Comme la Chartreuse est une terre stérile, ils sèment peu de blé ; mais ils en achètent avec les toisons de leurs brebis, dont ils nourrissent de grands troupeaux. Au bas de la montagne demeurent plus de vingt laïques qui les servent avec une grande affection et qui ont soin de leurs affaires temporelles, tandis qu'eux ne s'appliquent qu'à la contemplation. » Guibert parle ensuite du grand nombre de conversions que l'exemple de ces solitaires de la Chartreuse opéra dans la France, et de l'empressement qu'on témoigna dans toutes les provinces pour bâtir des monastères de cet institut*.
Au portrait que l'abbé de Nogent nous fait de la vie des premiers Chartreux Pierre le Vénérable ajoute plusieurs traits édifiants. Il dit que leurs habits étaient vils, courts et étroits; qu'autour de leurs cellules ilsavaient marqué une certaine enceinte hors de laquelle, quelque chosequ'onpûtleur offrir, ils n'auraient pasacceptéun jyedde terre; qu'ils avaient un nombre fixe de bœufs, de brebis, d'ànesses et de chèvres ; que, pour n'être pas obligés de l'augmenter, ils ne recevaient que douze moines dans Une maison, sans compter le prieur, avec dix- huit convers et quelques valets ; qu'ils ne mangeaient jamais de chair, même étant malades ; que, le marcl i el le samedi, ils ne mangeaient que des légu mes, et que, le lundi, le mercredi elle vendrciii, ils ne mangeaient que du pain bis et ne buvaient que de l'eau ; qu'ils ne faisaient qu'un repas par jour, excepté les dimanches, les fêtes solennelles et les octaves de Pâques, de Noël et de la Pentecôte, et qu'on ne leur disait la messe que les dimanches elles fêtes. Les six premiers compagnons de Saint Bruno furent Lnnduin, qui lui succéda dans le gouvernement de la grande Chartreuse ; deux Etienne, chanoines de Saint-Rtife ; Hugues,
* Guibert, de Vita sua, 1. I, c. 10.
fite l'ère chr.]
qui était seul prôtre de la communauté; André et Garin, laïques.
Saint Hugues, évêque de Grenoble, n'avait pas de plus sensible consolation que d'aller souvent à la Chartreuse s'édifier de la vie sainte que menaient ces pieux solitaires; mais ils étaient encore plus édifiés de son Jiumilité qu'il ne pouvait l'être de leurs austérités. Ce saint évêque vivait avec eux comme le dernier d'entre eux. Sa ferveur lui faisait oublier sa dignité, et il rendait les derniers services à celui avec lequel il logeait; car, dans les commencements, les Chartreux logeaient souvent deux dans une même cellule. Son compagnon se plaignit à saint Bruno de ce que Hugues voulait faire auprès de lui la fonction d'un valet ; mais le saint évêque n'écoutait que son humilité, et il tenait à honneur de servir les serviteurs de Dieu.
Saint Bruno prenait souvent la liberté de le renvoyer à son Église. « Allez à vos ouailles, lui disait-il, elles ont besoin de vous ; rendez-leur ce que vous leur devez. » Le saint évêque obéissait à Bruno comme à son supérieur, et, quand il avait passé quelque temps avec son peuple, il retournait dans la solitude. 11 voulait vendre tous ses chevaux et faire dans la suite la visite de son diocèse à pied ; mais saint Bruno ne le lui conseilla point, de crainte que, par celte singularité, il ne parût condamner les autres évêques et quelui-même n'en tirât quelque vaine gloire. Hugues suivit ce conseil; mais son humilité lui fit retrancher tout ce qu'il crut ne pas devoir à sa dignité. Sa modestie extérieure répondait aux vertus qu'il cachait dans son cœur, et elle en était la fidèle gardienne. Ce saint évêque gardait ses yeux avec tant de circonspection qu'après cinquante années d'épiscopat il ne connaissait qu'une seule femme de visage. Quoiqu'il eût parlé à une infinité d'autres femmes, il n'avait jamais arrêté la vue sur aucune. Pour ne pas donner la plus légère occasion à la malignité de la médisance, il ne confessait jamais les feunnes que de jour, et dans un lieu où il pouvait être vu ; car sa charilé pour les pécheurs lui attirait un grand nombre de pénitents. Il les écoutait avec une grande
patience, et les larmes qu'il versait en le confessant leur inspiraient une salutaire componction.
Malgré des maux presque continuels d'estomac et de tête dont saint Hugues fut affligé pendant quarante ans il ne cessa pas d'annoncer la parole de Dieu à son peuple ; mais il ne cherchait point à dire ce qui pouvait lui attirer les applaudissements de ses auditeurs; il ne se proposait que de les instruire et de les toucher ; à quoi il réussissait si bien qu'après son sermon un grand nombre de pécheurs lui demandaient à se confesser. Quelque-uns même confessaient publiquement leurs péchés. Nous parlerons encore ailleurs de saint Hugues, lequel, après saint Bruno, fut comme le père des Chartreux. Il fit une ordonnance par laquelle il défendit aux femmes de passer par la terre de ces religieux, de peur qu'elles ne troublassent leur solitude. Elle est datée du mois de juillet 1084', C'est l'année à laquelle on rapporte le plus vraisemblablement les commencements de l'institut des Chartreux*.
En entendant parler de contemplation, de religieux contemplatifs, certains hommes de nos jours, qui se piquent de philosophie et se croient philosophes, souriront peut-être de pitié; c'est qu'ils ignorent de quoi il est question. La philosophie est la science des vérités générales dans l'ordre naturel : science, connaissance raisonnée, méditée, approfondie des vérités générales qui constituent le bon sens, la raison humaine, non des vérités particulières qui constituent les sciences spéciales; dans l'ordre naturel ou de la nature, distingué d'avec l'ordre de la grâce ou l'ordre naturel : le premier se bornant à l'homme tel que l'homme est en luimême, comme intelligence incarnée; le second élevant l'homme au-dessus de sa nature par la grâce, et le disposant à voir Dieu tel que Dieu est en lui-même, et non pas seulement tel qu'il se montre à travers les créatures. En d'autres termes, la philosophie est la contemplation des vérités générales dans l'ordre naturel, elles philosophes sont les religieux contemplatifs de cet ordre,
« Acta SS., 6 octobre et 1" avril, — « Hist. de l'Egl. gall., 1.21.
Mais au-dessus de la philosophie ainsi entendue s'élève la théologie, science des vérités religieuses, tant dans l'ordre naturel que dansl'ordresurnaturel, mais principalement dans ce dernier. Elle embrasse ainsi le ciel et la terre, le temps et l'éternité, Dieu et l'homme; Dieu et ses œuvres. Dieu considéré non-seulement à travers ses créatures, mais en lui-même; l'homme avec ses destinées présentes et futures. Elle présente ainsi à l'intelligence du chrétien un ensemble immense de vérités, mais de vérités vivantes et vivifiantes, que l'éternité tout entière ne suffira point à connaître, à contempler, à aimer.
Au milieu de cet océan immense de vérité, de lumière et de vie, l'esprit du chrétien vit et agit hbrement comme le poisson dans l'eau. Voyez le poisson dans l'Océan sans bornes; il y vit, il s'y promène, il s'y repose; il s'élève jusqu'à la surface, il se plonge jusque dans les abîmes, il s'élance avec impétuosité, il repose et dort immobile, et toujours dans son élément, qui est sa vie et son bonlieur : son malheur et sa mort seraient d'en sortir. Ainsi en est-il de l'àme chrétienne dans cet océan incommensurable des vérités religieuses.
De là, dans l'Église catholique, pour les âmes ferventes, ce besoin de prière, d'oraison, de méditation, de contemplation. De là, dans l'Église catholique, cette existence et cette nécessité si peu comprises des ordres contemplatifs, dont les ordres annihilatifs de l'Inde ne paraissent qu'une contrefaçon satanique; car, dans l'Église de Dieu, la contemplation religieuse n'est que l'exercice le plus élevé et le plus pur de l'intelligence créée : c'est l'apprentissage le plus élevé et Je plus pur du ciel et de l'éternité. Ensuite, l'Église de Dieu étant la communion ou l'union commune et vivante des saints et des choses saintes, cet exercice, cet apprentissage ne profite pas seulement à l'individu qui le fait, mais au corps entier dont il est membre; c'est pour l'Église entière comme line nouvelle source de gi àces, de lumières, de forces et de vie, grâces, lumières, forces et vie qui se portent mystérieusement veis la partie de l'Eglise qui en a le phis l)esoin, comme dans le corps humain les esprits vi-
taux se portent naturellement vers le membre qui en a le plus besoin. De là sans doute cette lumière, cette prudence, cette force surhumaine, surabondante dans les saints qui s'identifient le plus complètement avec l'Éghse de Dieu, qui ne pensent, qui n'agissent, qui ne vivent, qui ne meurent que pour elle, comme saint Athanase dans le quatrième siècle, comme saint Grégoire VII dans le onzième.
Après les apôtres, un des hommes qui ont le plus travaillé et le plus souffert pour l'Église de Dieu, pour la délivrer du despotisme des mauvais princes, de la simonie des mauvais évêques, de l'incontinence des mauvais prêtres, c'est, sans aucun doute, le Pape saint Grégoire VII. Après la pénitence et l'absolution du roi Henri à Canosse il pouvait espérer de pacifier l'Église et l'empire à la diète prochaine d'Allemagne, où Henri avait juré de se rendre et de s'en rapporter au jugement du Pape; mais deux espèces d'hommes redoutaient cette pacification : les évêques etles seigneurs de Lombardie. Parmi les premiers il n'y en avait peut-être pas un dont l'entrée fût légitime et la vie canoniiiue ; tous ou presque tous avaient acheté la dignité épiscopale, et les seigneurs la leur avaient vendue au prix du bien des églises. Or, si un accord sincère venait à régner entre le roi et le Pape, tous ces évêques simoniaques se voyaient déposés, tous ces usurpateurs laïques des biens d'églises se voyaient forcés à restitution. Ils reprochèrent donc à Henri comme une faiblesse, comme une lâcheté, les soumissions et les promesses qu'il avait faites à Grégoire, et menacèrent de l'abandonner et de se faire un autre roi Pour les apaiser Henri, oubliant les serments qu'il venait de jurer, résolut de rompre avec le Pape si la ruse devenait inutile.
11 forma le projet de s'emparer de sa personne et de faire élire un autre Pape à sa place. Six joui s après son départ de Canosse il se rendit de Reggio à Bibiancllo, ville appartenant à Mathikle et éloignée seulement de quelques milles de Canosse, et lit dire au Saint-Père qu'il désirait beaucoup s'entretenir encore une fois avec lui. Sans se douter de rien Grégoire se mit en roule, accom-
de l'ère chr.]
DE L'ÉGLISE CATUOLIQOE.
pagné de Malhilde. Le roi lui proposa de convoquer une nouvelle assemblée au delà du Pô, afin de calmer l'effervescence du peuple. Grégoire y consentit. Le jour fut fixé, et Henri se rendit le premier de l'aulre côté du fleuve, pour s'entendre avec ceux qui devaient arrêter le Pontife. Grégoire et Malhilde avaientsuivi le prince sur la rive opposée, quand la comtesse commença à soupçonnerquelque embûche. Aussitôt qu'elle en eut acquis la certitude elle s'éloigna rapidement avec le Pape et sa suite, en prenant des chemins détournés à travers les montagnes. Cet incident empêcha Grégoire de se rendre à la diète des princes à Augsbourg *,
Ayant manqué ce coup, Henri commença à rappeler auprès de lui Ulric de Cosheim et ses autres confidents que le Pape avait excommuniés, et, dans l'assemblée des seigneurs, il déclamait continuellement contre le Pape, l'accusant d'être l'auteur de tous les troubles dans l'Église et dans la république, et exhortant les Lombards à se venger, sous sa conduite, des injures qu'ils en avaient reçues. « Enfin, dit l'historien Lambert, il rompit, comme des toiles d'araignée, toutes les conditions qu'il avait jurées et s'abandonna sans frein à tous ses caprices. Par là il regagna les Lombards, et ses troupes croissaient tous les jours. »
En Allemagne l'archevêque de Mayence, les évêques de Wurzbourg et de Metz, les ducs Rodolphe, Guelfe et Berthold, avec plusieurs autres seigneurs, résolurent que les évêques saxons et les autres qui s'intéressaient au bien de la république s'assembleraient le 13 mars à Forchheim, en Franconie, et ils écrivirent au Pape que, puisque le roi, par ses artifices, l'avait empêché de se rendre à Augsbourg à la Chandeleur, il ne manquât pas du moins de venir àForchheim. Le Pape était encore à Canosse et dans les forteresses voisines, résolu de ne retourner à Rome qu'après son voyage d'Allemagne.
Ayant doncrcç.u les lettres des seigneurs allemands, quoiqu'il fût déjà bien averti du changement du roi, il ne laissa pas de lui envoyer un cardinal nommé Grégoire, avec
d'autres légats, pour lui dire qu'il était temps d'accomplir ses promesses et qu'il se trouvât à Forchheim, afin que sa cause y fût jugée définitivement par le Pape. Le roi, dissimulant de son côté, répondit que, comme c'était son premier voyage d'Italie, il y avait trouvé tant d'affaires qu'il ne pouvait en sortir si promptement sans offenserles Raliens, et que d'ailleurs le terme de l'assemblée était trop court. Il pria môme le Pape de lui permettre de recevoir la couronne à Monza, suivant l'usage des rois de Lombardie, par les mains de l'évèque de Pavie et de l'archevêque de Milan, ou, parce que ces deux prélats étaient excommuniés, qu'ilen donnât la commission à quelque autre évèque. Il pensait ainsi se faire rétablir indirectement dans la royauté par le Pape même ; mais le Pape refusa, considérant qu'il l'avait déposé pour bien des crimes, déclaré ses sujets dégagés de leur serment de fidélité, et qu'ainsi il ne pouvait pas l'imposer à des princes libres sans leuiélection. Il fallait d'abord qu'il se justifiât de toutes les accusations portées contre lui, pour être couronné ensuite avec le consentement de tout le royaume
Le Pape envoya donc en Allemagne Bernard, abbé de Saint-Victor de Marseille, homme d'une haute vertu, et un cardinaldiacre nommé aussi Bernard, pour se trouver à l'assemblée de Forchheim, raconter aux seigneurs allemands ce qui s'était passé, et leur dire que l'intention du Pape était de s'y trouver lui-même, mais que Henri lui avait si bien fermé tous les passages qu'il ne pouvait ni passer en Allemagne ni retourner à Rome ; ainsi qu'il les exhortait à donner cependant le meilleur ordre qu'ils pourraient au royaume des Francs, déchiré depuis tani d'années par la légèreté puérile d'un seul homme. C'est là que finit l'excellente histoire de Lambert d'Aschaffenbourg; mais Paul de Bernried, auteur de la Vie de Grégoire Vil, nous apprend ce qui se passa ensuite.
Le lendemain du départ des légats arriva à Rome, de la part des princes, le comte Magenold, de la famille de saint Udalric. Il avai'
1 Uomnjzo.
* Paul Bernried, c. 9.
[De 1073 à 1085
été parfaitement instruit de la religion chrétienne par son frère, Herman le Contract, auteur d'une chronique estimée. Il se maria et eut deux fils qu'il éleva avec grand soin. L'un fut tué dans l'innocence de sa jeunesse; l'autre propagea la famille et les vertus du père. Le comte Magenold aimait beaucoup saint Grégoire, ayant avec lui les mêmes inclinations; il venait le voir souvent. Dans un de ces pèlerinages d'amitié et de dévotion il tomba si dangereusement malade qu'on désespéra de sa vie. Le Pape Grégoire, l'ayant su, vint le voir très-affligé, bénit un peu de pain avec du vin dans une coupe, et le lui présenta comme remède. Non-seulement le comte le prit avec appétit, mais se leva aussitôt plein de santé. De retour en son pays, comme il publiait partout et faisait sévèrement exécuter dans ses terres les décrets du Saint-Siège, particulièrement contre les ecclésiastiques concubinaires, la concubine d'un mauvais prêtre le menaça de lui faire sentir ce que c'était que de n'avoir pas de femme. Elle empoisonna la comtesse, qui en mourut. Veuf dans la force de l'âge, le comte ne voulut jamais se remarier, disant qu'il lui semblait peu convenable de se présenter au tribunal de Jésus-Christ avec deux femmes. Il profita si bien de son obéissance et de son amitié pour le Pape Grégoire que Dieu l'honora de plusieurs miracles, même avant sa mort *.
Arrivés à la diète de Forchheim, les légats présentèrent leslettresdu Pape et dirent qu'il avait peu de satisfaction du roi, qui, contre ses promesses, n'avait fait, par sa présence, qu'encourager les ennemis de l'Église, et que, toutefois, i! les priait de différer jusqu'à son arrivée l'élection d'un nouveau roi, s'il leur paraissait que cela pût se faire sans péril. Après que les légats eurent parlé les évôques et les seigneurs se levèrent l'un après l'autre pour leur faire honneur. Puis ils commencèrent à se plaindre aux légats des maux que le roiHenri leur avait laits et qu'ils avaient encore sujet d'en craindre, ajoutant qu'il les avait tant de fois voulu surprendre qu'ils ne pouvaient se fier à ses serments, et
> Paul Bernricd, n. 81, c. 9.
que, s'ils l'avaient souffert si longtemps depuis qu'il était déposé, ce n'était pas qu'ils espérassent sa correction, mais pour ôter à leurs ennemis tout prétexte de calomnie. Ce jour-là se passa en ces plaintes.
Le lendemain ils allèrent trouver les légats à leur logis et leur représentèrent qu'ils exposaient le royaume à une division sans remède s'ils n'élisaient un roi dans cette même assemblée. Les légats répondirent : «Il nous semble que le meilleur serait, si vous le pouviez sans péril, de différer l'élection jusqu'à l'arrivée du Pape ; au reste, vous avez l'autorité entre les mains et vous connaissez mieux que nous l'intérêt du royaume. » Les seigneurs donc, incertains de l'arrivée du Pape et assurés du péril qu'il y avait à différer, s'assemblèrent, avec la permission des légats, chez l'archevêque de Mayence, et considérèrent que le Pape avait laissé le délai à leur choix, qu'il leur avait défendu de reconnaître Henri pour roi, et que, depuis, il ne lui avait rendu que la communion et non pas la couronne. Ainsi, se trouvant entièrement libres, ils procédèrent à l'élection d'un nouveau souverain. Quelques seigneurs voulaient qu'on l'obligeât d'avance à réparer les torts particuliers qu'on leur avait faits. Ces vues d'intérêt particuUer déplurent aux légats; ils disaient qu'un roi n'était pas roi pour quelques individus, mais pour tous; qu'il devait protéger les droits de chacun ; que chaqueindividu trouvait son intérêt propre dans l'intérêt commun; que, si chacun faisait attention à son intérêt particulier, leur choix ne serait plus libre ni impartial, mais entaché de simonie. Ils représentèrent la nécessité d'établir des principes généraux d'après lesquels l'élection devait se faire, savoir : l^que les évêchés ne seraient point le prix de l'or ou de la faveur, mais que chaque Église aurait la liberté de nommer ses membres, comme le veut la discipline ecclésiastique ; 2" que la dignité royale, suivant les anciennes coutumes, ne serait point héréditaire, mais que le fils du roi, s'il était digne de succéder à son père, serait élu d'après un choix libre ; que, s'il n'en était pas digne et que le peuple ne voulût pas le reconnaître pour son seigneur, il serait rejeté. Ces propositions
de l'ère chr.l
furent accueillies et approuvées unanimement *.
Cela posé, les évêques, les seigneurs et le peuple, à commencer par l'archevêque de Mayence, qui avait la première voix, élurent unanimement pour roi Rodolphe, duc de Souabe, quoiqu'il y résistât et demandât au moins une heure pour délibérer, et ils lui firent serment de fidélité. Il ne voulut point assurer la succession à son fils, mais il déclara qu'après sa mort les seigneurs éliraient celui qu'ils jugeraient le plus digne. Il fut élu à Forchheim, le lo mars 1077, et douze jours après, le dimanche 27 du même mois, il fut sacré, à Mayence, par les archevêques de Mayence et de Magdebourg, avec leurs suffragants, en présence des légats.
Paul deBernried, auteur du temps, ajoute à ce récit les réflexions suivantes : « Personne ne peut avec justice objecter le parjure au roi Rodolphe et à ses princes, quoiqu'ils eussent autrefois fait serment de fidélité au roi déposé; car ce serment devait être observé aussi longtemps que lui-même était à la tête du royaume; mais, après sa déposition et son excommunication, tous les chrétiens ayant été absous de ce serment par le Pape, on ne lui devait pas plus de soumission que les diocésains n'en doivent à un évêque déposé, même non excommunié. Or, que le Pontife romain puisse déposer les rois, nul ne le niera, à moins de proscrire les décrets du très-saint Pape Grégoire; car cet homme apostolique, à qui l'Esprit-Saint dictait à l'oreille ce qu'il fallait décerner, a irrétragarilement décrété qne les rois perdraient leur dignité et seraient privés delà participation au corps et au sang du Seigneur s'ils osent mépriser les ordres du Siéije apostolique. Car, si le Siège du bienheureux Pierre juge et délie les choses célestes et spirituelles, combien plus les choses terrestres et séculières, suivant cette parole de l'Apôtre : « Ne savezvous pas que nous jugerons les anges mêmes ? Combien plus les choses du siècle ! » C'estainsi que par l'autorité du Pape Etienne, Cbildéric, roi des Francs, est déposé pour son incapacité, tondu et renfermé dans un mo-
' Brnao, de Bello Sax.
nastère, et Pépin mis à sa place. En outre des hommes libres s'étaient donné Henri pour roi à la condition qu'il jugerait et gouvernerait avec justice ses électeurs. Or il n'a cessé de violer et de mépriser ce pacte en opprimant les innocents avec une cruauté tyrannique et en forçant tout le monde à manquer à la religion chrétienne. Donc, même sans le jugement du Siège apostolique, les princes pouvaientavecjustice le récuserpour roi, pour avoir méprisé d'accomplir le pacte qu'il leur avait promis pour son élection et sans l'accomplissement duquel il ne pouvait être roi; car ne saurait aucunement être roi celui qui s'applique non à régir ses sujets, mais à les corrompre. Quoi encore ?L'honime de guerre ne fait-il pas serment de fidélité à son seigneur sous la condition que celui-ci ne lui refusera pas ce qu'un seigneur doit à son homme? Si donc le seigneur refuse de lui rendre ce qu'il doit, l'homme de guerre n'est-il pas libre de le récuser pour seigneur? Il en est très-libre certainement, et personne ne saurait avec justice l'accuser d'infidélité ou de parjure puisqu'il a rempli tout ce qu'il avait promis en servant son seigneur, tant que celui-ci lui a fait ce qu'un seigneur doit à son homme de guerre *. »
Le jour même de son sacre le roi Rodolphe, pour montrer sa soumission aux ordres du Pape, voyant un sous-diacre qu'il savait être simoniaque se présenter, revêtu des ornements, pour chanter l'épître à la messe, refusa de l'entendre, en sorte que l'archevêque Sigefroi fut obligé de le faire retirer et d'en mettre un autre à sa place. Cette action rendit le roi Rodolphe fort odieux aux clercs simoniaques et concubinaires, et dés le jour même le clergé de Mayence excita une sédition contre l'archevêque, le roi et les sei=^ gneurs, en sorte que, quand le roi descendit du palais, après le dîner, pour aller à vêpres, le peuple en furie voulut se saisir de l'église et du palais; mais il fut repoussé par les chevahers qui accompagnaient le roi, quoiqu'ils fussent sans armes ; car c'était la coutume de n'en pas porter en carême. Il est vrai qu'après vêpres, les séditieux étant revenus à la
» VitaGreg. Vil, c. 10, d. 8S. '
[De 1073 à 10S5
charge, il y en eut plus de cent tant tués que noyés, et leslégats imposèrent pour pénitence à ceux qui les avaient tués de jeûner quarante jours ou de nourrir quarante pauvres. Le roi Rodolphe envoya aussitôt une ambassade au Pape pour lui faire part de son élection et lui promettre obéissance'.
Henri, ayant appris l'élection de Rodolphe, envoya au Pape, de son côté, pour l'engager à se déclarercontre son compétiteur. La position était très-délicate pour le chef de l'Eglise. Henri, absous de l'excommunication, ne devait être rétabli formellement sur le trône qu'après s'être justifié dans une assemblée des seigneurs d'Allemagne. Il avait évité de le faire. A prendre à la rigueur les engagements qu'il avait pris et jurés à Canosse il était déchu sans retour de toutes ses prétentions; mais lachose n'était pas juridiquement déclarée. L'Église, qui, dans ses jugements contre les coupables, procède moins avec une justice rigoureuse qu'avec une équité accommodante, aurait bien voulu que Henri se montrât digne d'être replacé sur le trône. D'un autre côlé les princes, les électeurs du royaume germanique avaient élu Rodolphe ; à la vérité c'était contre l'intention et les conseils du Pape; mais, après tout, les princes, les électeurs étaient dans leur droit. Et puis la chose était faite ; la guerre civile était commencée. L'un et l'autre roi en appelaient au jugement du Pape. Le Pape ne pouvait s'empêcher d'examiner, déjuger l'affaire, et pour cela d'entendre les deux partis. Il pouvait d'autant moins s'en empêcher que celui des deux qu'il reconnaîtrait pour roi légitime était par là môme appelé à recevoir de sa main la dignité impériale, comme défenseur armé de l'Église romaine et universelle. Dans cet état de choses que pouvait, que devait faire le Pape Grégoire? Pouvait-il, devait-il faire autre chose que ce que nous lui voyons faire en effet?
Ledernier jourdc mai 1077 Grégoire écrivit à ses deux légats en Allemagne la lettre suivante : « Vous n'ignorez pas que, confiant dans la miséi icorde de Dieu et dans l'appui de saint Pierre, nous sommes parti de Rome
' Bruno, de liello Sax. l'uni IWtii., ii. 87.
pour aller rétablir la paix dans le royaume d'Allemagne, pour l'honneur de Dieu et l'utilité de la sainte Église; mais ceux qui devaient nous escorter nous ayant manqué, et l'arrivée du roi en Italie ayant suspendu notre voyage, nous nous sommes arrêté en Lombardie, au milieu des ennemis de la religioi; chrétienne, non sans dangers, et jusqu'à présent nous n'avons encore pu franchir les monts, comme nous le désirions. Nous vous prescrivons donc, par l'autorité de saint Pierre, d'enjoindre aux rois Henri et Rodolphe d'assurer la liberté de notre voyage et de nous donner le secours et l'escorte de gens dans lesquels vous ayez toute confiance. Nous avons à cœur de régler leur différend avec le concours des clercs et des laïques, qui, dans ce royaume, craignent et aiment le Seigneur, et de décider entreles mains duquel la justice doit placer les rênes de l'empire. Vous savez, en effet, qu'il est de notre devoir et du droit du Siège apostolique de traiter et de juger toutes les affaires majeures de l'Église. Celle qui s'agite entre ces deux princes est si grave et si dangereuse que, si nous la perdions de vue un seul moment, il en résulterait les plus déplorables dommages, non-seulement pour eux et pour nous, mais aussi pour l'Église universelle. C'est pourquoi, si l'un de ces deux rois refuse d'obéir à nos commandements et ne lient aucun compte de nos injonctions, si son orgueil révolté contre Dieu raetiace l'empire romain d'une désolation nouvelle, usez de la force que vous tenez de nous et de saint Pierre pour lui résister jusqu'à la mort, et, en lui ôtant l'administration du royaume, analhématisez-le avec tous ses adhérents ; car vous n'oubliez pas que c'est un crime d'idolâtrie que de désobéir auSainl- Siége, et que saint Grégoire a établi que les rois perdaientleurcouronnelorsqu'iis osaient s'opposer aux ordres du Siège apostoli(iue. Celui des deux rois qui aura reçu notre volonté avec respect et qui montrera son obéissance envers l'Église, comme il convient à un prince chrétien, vous l'aiderez de vos conseils et de votre secours, après avoir réuni tous les clercs et les laïques qu'il vous sera possible d'assemhler; vous le confirmerez dans la dignité royale, de noire part et eu
de l'ère chr.]
vertu delà puissance de saint Pierre, et vous ordonnerez à tous les évêques, abbés, clercs etlaïques du royaume, de luiobéir fidèlement et de le servir comme ils le doivent à leur souverain »
Le même jour Grégoire écrivit u ne seconde lettre à tous les archevêques, évêques, ducs, comtes, à tous les fidèles, clercs et laïques, grands et petits, du royaume leutonique ; elle est conçue en ces termes : « Nous voulons que vous sachiez, nos très-chers frères, que nous ordonnons à nos légats d'enjoindre aux rois Henri et Rodolphe de nous laisser en sûreté parvenir jusqu'à vous, afin que nous discutions le différend qui s'est élevé entre eux à cause de nos péchés. Notre cœur est plongé dans l'amertume et dans la tristesse au spectacle de tant de chrétiens voués à leur perte dans ce monde et dans l'autre, de la religion chrétienne déchirée et de l'empire romain menacé de ruine par l'orgueil d'un seul homme. Chacun de ces deux rois, en effet, nous a demcindô le secours du Siège apostolique, et nous, confiant dans la miséricorde du Seigneur etdans le secours desaint Pierre, nous sommes prêt, avec votre conseil, à décerner de quel côté se trouve la justice et à secourir celui en qui sera reconnu le droit au royaume.
«( Si donc l'un ou l'autre est assez téméraire pour s'opposer à notre voyage ou pour refuser le jugement du Saint-Esprit, méprisez-le comme un membre de l'Antéchrist et comme le persécuteur de la religion chrétienne ; observez la sentence que nos légats donneront contre lui, vous rappelant que Dieu punit les superbes et donne sa grâce aux humbles. Celui des deux rois qui recevra avec respect le jugement, c'est-à-dire le décret que le Saint-Esprit rendra par notre bouche, car nous croyons fermement que, partout ou deux où trois personnes sont réunies au nom du Seigneur, elles sont inspirées parlui-môme, celui-là obtiendra votre appui et votre obéissance, ainsi que l'ordonneront nos légats, et vous l'aiderez de tous vos moyens pour qu'il jouisse pleinement de l'autorité royale et qu'il remédie aux maux
' L. 4, epist. 23. — Voigt, p. 460 et suiv.
dont l'Église est presque accablée. Nous ne devons pas oublier que celui qui méprise les décrets du Saint-Siège se rend coupable d'idolàtrie, et que le bienbeureuv Grégoire, ce docteur si saint et si humble, a décrété que les rois étaient privés de leur dignité ainsi que de la communion quand ils osaient mépriser les décrets du Siège apostolique ; car, si le Siège du bienheureux Pierre résout et juge les choses divines et spirituelles, combien plus les choses terrestres et séculières ! Au reste, vous savez, nos très-chers frères» que depuis notre départ de Piome, quoique nous ayons couru de grands dangers en séjournant parmi les ennemis de la foi chrétienne, nous ne nous sommes laissé ni fléchir par les prières, ni intimider par les menaces, et que nous n'avons rien promis aux deux rois contre la justice; car nous aimons mieux souffrir la mort, s'il le faut, que de consentir à être la cause des troubles de l'Église, puisque nous avons été ordonné et placé dans le Siège apostolique, non pour chercher nos propres intérêts, mais ceux de Jésus-Christ, et, en suivant à travers bien des travaux les traces des Pères, parvenir parla miséricorde de Dieu au repos éternel *. »
Pendant que les deux rois se faisaient la guerre en Allemagne le Pape Grégoire revint à Rome, après avoir travaillé sans relâche, jusqu'à lafln de cette année 1077, à la réformation du clergé et de la discipline, comme on le voit par plusieurs de ses lettres datées de Carpineta et de Florence*. Les Romains l'accueillirent avec de grandes marques de joie. Peu après son retour il écrivit deux lettres aux habitants de l'île de Corse, qui avaient manifesté le désir de se placer sous la protection de l'Église romaine. En conséquence le Pape y envoya Landolphe, évêque de Pise, pour prendre possession de ce pays au nom du Siège apostolique et pour y régler les affaires de la religion. Dans la seconde épîlre Grégoire félicite les Corses d'avoir replacé leur île, qui n'appartenait à aucun mortel ni à aucune puissance terrestre, sous l'autorité de son possesseur légitime, qui est l'Église romaine ; puis il les
» L. 4, epist. Î4. — *L. 4, epist. 2()-2S. L. 5, epist. 1, 2.
exhorte â persister dans leur résolution, à s'opposer avec vigueur à- toute usurpation étrangère, et leur offre des troupes de la Toscane s'ils en avaient besoin
L'Église d'Aquilée étant devenue vacante par la mort du patriarche Siccard, le Pape Giégoire écrivit deux lettres à ce sujet, au clergé, au peuple et aux suffragants de cette métropole. Dans la première il parle de la réforme de l'Église en ce qui concerne l'élection desévêques. «ilest une règle antique, dit-il, connue de tous, pleine de sagesse et de vérité, sanctionnée non par les hommes, mais par Jésus-Christ, qui dit : « Celui qui entre dans la bergerie par la porte est le pasteur des brebis, mais celui qui entre non par la porte, mais par ailleurs, est un voleur et un larron.» Cette règle, longtemps négligée dans l'Église à cause de nos péchés, et méconnue par une coupable habitude, nous voulons la rétablir et la remettre en vigueur pour la gloire de Dieu et le salut de toute la chrétienté. Nous voulons donc que, pour conduire le peuple de Dieu, il soit fait dans chaque Église un tel choix que l'évêque nommé ne soit pas, suivant la parole des saintes Écritures, un voleur et un larron, mais qu'il ait le nom et la charge d'un vrai pasteur. Tel est notre désir, telle est notre volonté, tel sera le but constant de nos efforts tant que nous vivrons. Nous sommes loin de détourner du service et de la fidélité qu'on doit au roi. N'établissant rien de nouveau, ni rien de notre propre fonds, nous voulons ce qu'exigent la nécessité et le salut de tous; nous voulons que, conformément aux décisions des saints Pères, l'autorité évangélique et canonique soit maintenue avant tout, en ce qui concerne la nomination des évêques. » Le clergé et le peuple d'A(Hiilée avaient élu l'archidiacre de leur Église. Le Pape, avec ses deux lettres, dont la dernière aux évôques suffragants, envoya deux légats pour instituer l'évêque élu, s'ils le trouvaient digne, ou bien en faire un autre *.
Grégoire reçut, vers la môme époque, des nouvelles de la négociation de ses légats en
« h. 5, episl. 5 ct(j. — *lôid.
Allemagne. Udon, archevêque de Trêves, et Thierry, évoque de Verdun, se trouvaient alors à Rome en qualité d'envoyés de l'empire. Le dernier, député par Henri, demanda au Saint-Père de décider l'affaire des deux rois dans un concile à Saint-Jean de Latran, et, comme ce vœu fut accueilli d'une voix unanime, on jugea convenable d'envoyer de nouveaux légats en Allemagne pour prendre une décision au nom du Pape, dans la diète convenue par les deux princes. Celui qui s'opposerait à la pacification devait être frappé sans délai de l'excommunication.
Udon de Trêves s'était joint aux nouveaux légats pour servir de médiateur ' ; mais Henri avait anéanti toute espérance de pacification en violant une trêve qu'il avait conclue avec Rodolphe. Le Pontife adressa donc à Udon une lettre dans laquelle il lui fait part de la douleur et des angoisses que faisaient naître dans son âme les mouvements et les désordres qui bouleversaient l'État. Il se plaint de n'avoir reçu de réponse ni de ses légats, ni des princes allemands auxquels il avait adressé des lettres, et il renvoie une copie des dernières, ainsi que la formule du serment prêté par le roi.
« Celui qui lit dans les cœurs, dit-il, sait quelle est depuis longtemps notre sollicitude et quelle est notre anxiété sur les troubles du royaume teutonique. Nous lui avons adressé et nous lui adresserons encore de fréquentes prières, s'il daigne les exaucer, et nous les avons fait appuyer de celles d'un grand nombre d'hommes religieux et de pieuses congrégations, ahn qu'il ait pitié de cette nation, qu'il l'empêche de tourner ses armes contre ses propres entrailles et de causer sa ruine, qu'il réprime, par sa puissance, la cause de la discorde, et que, par sa divine modération, il apaise les partis sans les laisser s'emporter à des suites funestes et déplorables. Il y a plus de trois mois que nous avons envoyé nos instructions à Rernard, notre diacre, et à Rornard, abbé de Marseille, dont nous avons appris la captivité, et que nous avons écrit aux seigneurs ecclésiastiqueset laïques, les engageant à faire éviter
• Annal, Trevir., p. 558.
de l'ère chr.J
l'incendie, le meurtre et les autres maux de la guerre, et à prendre sur cette importante affaire le parti qui nous paraissait le plus Juste, et, pour les pousser davantage, nous y avons ajouté l'injonction de l'autorité apostolique.
« Comme nous ignorons si vous les avez reçues ou si vous les avez regardées comme authentiques, nous vous en envoyons des copies, vous prescrivant défaire tous vos efforts pour que le différend soit terminé selon le jugement qu'elles renferment. Nous vous avons aussi envoyé le serment que le roi Henri nous a prêté par ses envoyés, et qui a été remis entre les mains de l'alDbé de Cluny, afin que par cette lecture vous puissiez apprécier la droiture de sa conduite envers nous lorsque ses partisans prennent nos légats prisonniers, savoir, Gérard, évêque d'Ostie, en Lombardie, et Bernard de Marseille, en Allemagne. Nous avons vu par là qu'il n'a encore rien fait qui soit digne de lui. Nous ne permettrons jamais qu'il profite de cette occasion pour agir contre la justice ; car il n'a pu obtenir, ni par ses prières, ni par ses caresses, ni par ses menaces, de nous écarter de ce que nous regardions comme juste. Nous persisterons, avec le secours de Dieu, dans ces sentiments ; ni la vie ni la mort ne pourront nous en détourner. Agissez donc, mes très-chers frères, afin qu'il paraisse combien vous aimez la liberté de l'Eglise et le salut commun; car vous savez que, si cette affaire venait à empirer par négligence, elle répandrait, non-seulement sur l'Allemagne, mais sur toute la chrétienté, des maux sans nombre et d'indicibles calamités. » Cette lettre, du 30 septembre 1077, nous montre quel zèle mettait Grégoire à la pacification et quelle était la droiture de ses intentions
Pendant qu'en Allemagne les deux rois rivaux armaient à l'envi pour décider leur querelle parla voie des armes, Grégoire ouvrit à Rome, dans les premiers jours de l'année 1078, un concile dans lequel devait se décider la même question, avec une foule d'autres qui compromettaient le repos de
* L. 6, epist. 1,
l'Église. Grégoire avait vu par lui-même la situation désespérée des Églises de la haute Italie, Dans plusieurs villes les partisans de Grégoire et ceux de Henri étaient tellement acharnés les uns contre les autres que chaque jour on avait à craindre des émeutes et l'effusion du sang. Plus la comtesse Malliilde cherchait à calmer les esprits, plus d'autres travaillaient avec ardeur à allumer le feu de la discorde. Le parti du roi Henri croissait de jour en jour en audace ; le clergé lombard, presque tout entier simoniaque ou concubinaire, foulait ouvertement aux pieds les canons du Pontife et se servait souvent, pour soutenir sa rébellion, du glaive des seigneurs ; Grégoire vit qu'il fallait des mesures vigoureuses, et en conséquence il invita à un concile à Rome Guibert, archevêque de Ravenne, avec tous ses suffragants, ainsi que les évêques et les abbés de Lombardie.
« Nous commencerions, leur dit-il, par vous donner la bénédiction apostolique, si l'autorité des saints Pères n'était point opposée à votre témérité. Combien vous avez offensé l'Église romaine, votre sainte mère et celle de tous les chrétiens ; combien vous y avez suscité de troubles, c'est ce que Dieu sait, c'est ce que vous montrent la règle des Pères et votre propre conscience ; mais, comme il est de la nature humaine de pécher et d'avoir de l'indulgence pour ceux qui se repentent, l'Église de Jésus-Christ, fondée par son sang, vous attend encore comme une tendre mère, espérant que vous rentrerez dans son sein; elle ne veut pas votre perte, elle court plutôt au-devant de votre salut. C'est pourquoi, mû par le désir de votre salut et de celui de tout le troupeau de Jésus-Christ, nous vous enjoignons, par notre autorité apostolique, de vous trouver au prochain concile, certains que vous n'avez rien à craindre, ni pour votre vie, ni pour vos membres, ni pour ce qui vous tppartient, et que vous serez à l'abri de toute injure, du moins de la part de ceux qui nous sont soumis. Nous voulons que vous sachiez aussi que jamais ni la haine, ni la prière, ni l'orgueil honteux du siècle ne pourront nous déterminer à êtr^ injuste à votre égard; que, loin de là»
î)88 HISTOIRE UN
nous sommes disposé à modérer la rigueur de la justice autant que nous pourrons le faire sans compromettre le salut de vos âmes et le nôtre; car nous désirons plutôt, Dieu nous en est témoin, travailler à votre salut et à celui du peuple qui vous est confié que de chercher en quelque chose notre avantage temporel*. »
II y eut à ce concile plus de cent archevêques, évèques et abbés, sans compter un grand nombre de laïques. Les deux rois y avaient envoyé des ambassadeurs. Ceux de Rodolphe avaient eu de la peine à pénétrer en Itahe ; ce fut en alléguant mille prétextes qu'ils purent passer. Ils venaient annoncer au Saint-Père la soumission du roi, leur maître, et le prier de prendre en pitié le triste état où se trouvait l'Église d'Allemagne. Les envoyés de Henri se présentèrent également, pleins de soumission, devant l'auguste assemblée; ils élevèrent des plaintes contre Rodolphe, qui s'était rendu coupable, disaient-ils, de trahison et d'infidélité envers son légitime souverain, et qui, par son usurpation, méritait les anathèmes du Siège apostolique. Il y avait au sein même du concile quelques gens qui partageaient ces idées ; mais Grégoire déclara que, dans une affaire aussi importante, il ne pouvait encore rien décider, crainte de faire tort à l'un ou à l'autre des prétendants. « Cependant, dit-il, comme cette question et ces troubles du royaume ont causé à l'Église des maux incalculables, nous jugeons à propos d'envoyer sur les lieux des légats sages et prudents, qui convoqueront les hommes pieux de tout ordre, afin d'établir, par la grâce de Dieu et avec leur concours, la paix et la concorde, ou de favoriser de tous leurs moyens le parti qui tient en sa faveur le droit de la justice, pour que le parti qui n'a pas ce droit se désiste et que la justice et les lois obtieiuient leur ancienne vigueur. Comme nous n'ignorons pas que certaines personnes, poussées par un mouvement satanique, par l'ambition et l'avarice, préfèrent le trouble au l epoSjUous défendons à qui (pièce soit, roi, arciie\è(|ue, évuque, duc, comte, marquis, seigneur, de
*L. il, epist. 13.
IVERSELLE [De 1073fclO85
mettre un obstacle à ce que nos légats accomplissent leur mission de paix et de justice. Quiconque serai tassez téméraire pour violer ce décret et pour s'opposer à la mission de nos légats, nous le lions par les liens de l'anathème, non-seulement dans son esprit, mais encore dans son corps, de sorte que nous le privons de toute prospérité dans celte vie et que nous lui ôtons la victoire dans ses armes, afin qu'il soit confondu et touclié d'un double repentir »
« La sentence d'excommunication fut renouvelée contre les archevêques Thédalde de Milan et Guibert de Ravenne; le Pape les suspendit de toute fonction ecclésiastique. Arnould de Crémone, ayant été accusé et convaincu de simonie, fut déposé sans espoir de recouvrer jamais sa dignité. Roland de Trévise, qui, pour obtenir un évêciié, s'était chargé d'annoncer à Grégoire sa déposition, fut happé d'un anathème perpétuel.
Contre le cardinal schismatique Hugues Le Blanc, qui avait répandu en Allemagne un infâme libelle contre Grégoire, on prononça une sentence irrévocable,
« Enfin dans ce concile la rigueur de l'excommunication fut tant soit peu mitigée.
La femme, les enfants, les domestiques, les serfs, les vassaux d'un excommunié; ceux qui ne sont pas as^ez élevés à la cour d'un prince pour prendre part à ses mauvais conseils ; ceux qui communiquent par ignorance ou qui n'ont de rapport qu'avec ceux qui communiquent avec les excommuniés, n'encourent pas la peine de l'excommunication. Les voyageurs, les pèlerins, s'ils n'ont pas d'autres ressources, peuvent recevoir des secours d'un excommunié, et il n'est pas défendu à celui-ci de faire des actes de charité». »
Un autre acte d'humanité qui fait honneur à Grégoire et à ses prédécesseurs est le suivant. Depuis un temps immémorial et par une coutume barbare, les malheureux naufragés jetés sur la côte étaient dépouillés par ceux (]ui auraient dù les secourir et le^ cousoler avec une tendre compassion. Grégou e, outré de cet usage atroce, le proscrit avec
« I,«l)l;e, t. 10, p. 370. — « Voigt, Hist. île Crég. VII, p. 473 et Huiv.
de l'iVre chr.]
anatlième dans ce concile, à l'exemple de ses prédécesseurs, et ordonne à quiconque trouverait un naufragé et ses biens de le laisser aller en sécurité avec tout ce qui est à lui
« Mais ce concile, loin de calmer les esprits des méchants, ne fit que les enflammer et les aigrir davantage. Dans la Lombardie l'invitation du Pape n'avait été respectée par personne. Dès qu'on y eut appris les décisions du concile les partis s'élevèrent avec plus d'audace les uns contre les autres. A Lucques il y avait une division entre Vé\èque saint Anselme et la partie du clergé qui ne voulait pas se conformer à la discipline de l'Église. Ce fut en vain que la comtesse Mathilde.fit tous ses efforts pour ramener le calme, pour consoler et soutenir le saint évêque ; elle ne put réprimer l'insolence des clercs, et Anselme écrivit au Pape que la force, loin de servir, ne ferait qu'augmenter le trouble.
«En tournant ses regards vers l'Italie méridionale Grégoire y rencontrait un spectacle non moins affligeant. Les hordes normandes avaient envahi et dévasté la Marche d'Ancône, Spolète,Bénévent, et d'autres provinces que l'Église romaine regardait comme ses domaines, et le glaive étendait de jour en jour leur domination. Par la mort de Landulphe VI la principauté de Bénévent avait perdu son seigneur, et Robert Guiscard la morcela suivant ses caprices. Déjà l'année précédente Salerne avait été vivement attaquée et prise par ce chef, soutenu des habitants d'Amalti. Avec le prince Gisulfe s'éteignit la race souveraine des Lombards, cinq cents ans après l'arrivée d'Alboin. Ces conquêtes avaient rendu Robert Guiscard un seigneur tellement puissant que son épée paraissait aussi invincible que sa cupidité était insatiable. Quelle impression pouvait faire la parole du Pape sur un prince puissant et victorieux ? Aussi Grégoire ne se contenta pas, dans le dernier concile, de prononcer l'anatbème contre ceux qui occupaient les terres de l'Église, il rassembla des troupes contre eux. Robert marcha sur Capoue et lit en même temps le siège de Bénévent, ville
> Labbe, t. 10, p. 370 et 7C1.
qui appartenait à l'Eglise romaine ; mais le duc normand trouva un nouvel ennemi dans la personne de Jourdan, fils de son fr ère Roger, qui gouvernait Capoue, et qui anima si bien les seigneurs du pays contre son oncle qu'après plusieurs batailles et conquêtes il le força à un accommodement qui devint en môme temps le prélude de la paix entre Robert et Grégoire, et dont Didier, abbé du mont Cassin, fut le négociateur*.»
Udon, archevêque de Trêves, mourut cette année (1078). Le Pape lui avait envoyé une lettre, datée du 9 mars, dans laquelle il expiimait la douleur profonde où le mettaientl'état de l'Allemagne et la malheureuse situation de l'Église. « Plus les affaires se compliquent, plus, lui dit Grégoire, l'anxiété et les soucis pénètrent mon âme. » Ensuite il lui demanda, comme à un ami, de luidonner des nouvelles positives de l'état des affaires, de l'aider par ses conseils à mettre un terme à la fureur des discordes et à rétablir la paix si universellement désirée. Il engage Udon à faire connaître à tous les seigneurs les intentions et la volonté du Pape et à venir le trouver à Rome. Grégoire veut que la trêve dure quinze joui s après la fin de l'assemblée, et que Henri fournisse à ses légats, qui sont depuis longtemps en Allemagne, le moyen de revenir avec sécurité
Il fit connaître les mêmes dispositions dans une circulaire adressée à tous les États de l'Allemagne. « Dans le concile tenu cette année à Rome, nous avons déclaré, dit-il, avec quelle attention nous cherchons à faire cesser dans votre royaume les malheurs, les meurtres et les dissensions qui le désolent, afin de lui rendre la paix, la justice et son ancienne splendeur. Nous avons ordonné, d'après le jugement du Saint-Esprit, qu'on convoque dans votre royaume une diète composée des évèques et des laïques qui craignent Dieu et qui désirent la paix, et qu'en présence de nos légats on décide de quel côté est la justice. C'est avec une profonde douleur que nous avons appris qu'il y a eu des hommes assez pervers pour empêcher la tenue de cette diète, qui avait été
' Guillelm. Apul., I. 3. — ^ L. 5, epist. IG.
annoncée, et cela afin de saiisfaire leurs passions au milieu de la désolation générale. Personne ne nous croira jamais capable de favoriser celui dont la cause aura été reconnue injuste; car nous aimons mieux la mort pour votre salut que toute la gloire du monde pour votre perte. S'il se trouve des gens qui, s'appuyant sur de fausses indications, osent soutenir le contraire, ne leur accordez aucune confiance. Nous craignons Dieu, et tous les jours nous sommes affligé pour l'amour de lui ; nous méprisons l'orgueil et les vaines jouissances du siècle ; notre espérance et notre consolation sont en Dieu »
" Mais, ce qu'il y a de plus admirable dans Grégoire, et ce qui montre le mieux la force de son génie, c'est que les affaires compliquées de l'Allemagne ne l'empêchaient pas de s'appliquer à celles des autres royaumes. Malgré la révolte du clergé simoniaque et incontinent de l'Allemagne et de l'Italie il ne relâcha rien de sa fermeté pour poursuivre les deux grands vices, la simonie et l'incontinence. Il ne craignait pas de multiplier le nombre de ses ennemis lorsqu'il pouvait diminuer celui des mauvais pasteurs. C'est alors surtout que son digne légat, son autre lui-même, Hugues de Die, tint ses nombreux conciles en France
« A l'époque dont nous parlons (1078) Grégoire travaillait avec un zèle infatigable à la réforme de tous les pays de la chrétienté. Il écrivait aux Églises d'Allemagne, d'Italie, de France, d'Angleterre, d'Espagne. Son attention se portait même dans les pays les plus éloignés. Le Danemark, la Norwége devinrent l'objet de ses soins. Quand on considère ces prodigieux travaux on n'est point surpris delà lettre qu'il adresse au saint abbé Hugues de Cluny, oii il épanche son âme dans le sein de l'amitié et où il montre la piété la plus ardente. « Fatigué, dit-il, par les affaires multipliées de diverses nations, j'écris peu à celui que j'aime beaucoup. Nous sommes accablé de tant d'angoisses et fatigué de tant de travaux que ceux qui sont avec nous ne peuvent plus les supporter, ni môme les regarder, et, quoique la voix céleste nous crie que
t li. 6, epist. i.
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chacun sera récompensé selon son travail, quoique le bon Roi nous dise : a Vos consolations ont rempli de joie mon âme,» à proportion du grand nombre de douleurs qui ont pénétré mon cœur, cependant la vie est souvent pour nous un ennui et la mort désirable. Quand ce bon Jésus, ce pieux consolateur, vrai Dieu et vrai homme, me tend la main, je suis soulagé dans mon affliction et plein de joie ; mais s'il me laisse à moi-même je retombe dans le trouble, je meurs. Cependant je revis en lui, lors même que les forces m'abandonnent entièrement. Je lui dis souvent en gémissant : « Si vous imposiez un tel fardeau à Moïse ou à Pierre ils en seraient accablés. Que dois-je donc être, moi qui ne suis rien, comparé à eux ? » Il faut donc que tu viennes aider ton Pierre dans le pontificat, ou que tu le voies succomber; mais je recours à ces paroles : « Seigneur, ayez pitié de moi parce que je suis faible ; » et à celles-ci : « Je suis devenu un prodige aux yeux d'un grand nombre parce que vous êtes mon protecteur tout-puissant. » Je n'oublie pas non plus les paroles de l'Évangile : « Dieu est assez puissant pour faire naître de ces pierres des enfants d'Abraham*. »
Versle même temps le saint Pape demanda au saint abbé quelques-uns de ses moines les plus habiles pour l'aider dans le gouvernement de l'Église. Hugues lui envoya Otton, prieur de Cluny, et Pierre, depuis abbé de Cave, près deSalerne. Otton était fils du seigneur de Lageri, près deChàtillon-sur-Marne. Il naquit vers l'an 1042 et fut élevé à Reims, où il fit ses études sous saint Bruno, alors chancelier de celte Église. Otton en fut aussi chanoine, et, comme ce chapitre observait alors une grande régularité, quelques-uns ont dit qu'il avait été chanoine régulier. Il était archidiacre en 1070 ; mais peu de temps après il résolut de quitter le monde, apparemmentparles exhortations de saintBruno, et se retira à Cluny, où il eut pour maître le même Pierre avcclequel il fut depuis envoyé à Rome. Saint Hugues, voyant la capacité d'Otton, le fit prieur du monastère peu d'années après sa conversion, c'est-à-dire vers
' L. 2, fpist. 61. Voigt, p. 497 et suiv.
de l'ère chr.]
l'an 1076, et, deux ans après, le Pape saint Grfîgoire VII, l'ayant appelé à Rome, le fit évêque d'Ostie pour l'opposer à un schismatique noavmé Jean, à qui le roi Henri avait donné ce siège après la mort de Girald, fameux par ses légations. Otton devint alors le principal confident du Pape et fut quatre années durant sans cesse auprès de lui. Olton deviendra Pape lui-même sous le nom d'Urbain II et enverra la première croisade en Asie ^
« Au mois de novembre de cette année (1078) saint Grégoire convoqua un nouveau concile : ce fut le cinquième de son pontificat. Les deux rois y envoyèrent des ambassadeurs. Le but de cette assemblée était le rétablissement de la discipline ecclésiastique, l'arrangement de l'affaire des deux rois, ou du moins la recherche des moyens pour y parvenir. On délibéra longuement sur des questions aussi importantes. Le Pape avait fortement à cœur le repos de l'empire, ainsi que le salut et la réforme de l'Église. Il ne pouvait obtenir l'un sans l'autre ; carie Pontife voyait bien par le passé qu'il ne pouvait se ûatter d'aucun espoir de changement tant que les clercs simoniaques et concubinaires trouveraient un puissani appui dans l'un des deux rois pendant leur désunion. Comme les envoyés de l'Allemagne ne faisaient qu'élever des plaintes, le Saint-Père ne pouvait et ne voulait point prendre sur lui de décider seul cette affaire ; il renvoya encore une fois à une diète générale. Les ambassadeurs de Rodolphe et de Henri jurèrent, au nom de leur maître, qu'aucun d'eux ne mettrait obstacle à la tenue de cette assemblée.
« Toutes les autres décisions de ce concile tendent au même but, la réformation de l'Église. Les anciens canons contre la simonie et l'incontinence des clercs furent renouvelés et confirmés, et comme, dans ces temps de désordre, un grand nombre de domaines ecclésiastii}ues avaient été pillés et dévastés, on porta ce décret : « Quiconque retiendrades buîns ecclésiastiques qu'il a reçus d'un roi d'un prince séculier, ou des évèques et des aDbés, malgré eux, sera excommunié, s'il ne
» Orderic, «un. 1073. Bertholi), aiin. 1017.
les restitue pas aux églises. » Un autre canon n'est pas moins explicite : « Quiconque vendra des prébendes, des archidiaconats, des dignités ou toute autre charge ecclésiastique, ou qui ne fera pas les ordinations suivant les statuts des saints Pères, sera exclu du ministère ; car il est juste que celui qui reçoit gratuitement l'épiscopat ordonne gratuitement tous ceux qui font partie du clergé de son Église. Aucun laïque ne pourra posséder des dîmes qui ontété destinées àun usage pieux.» Un dernier canon surtout est remarquable et fait honneur à la mémoire du Pontife : c'est celui qui ordonne à tous les évèques de faire enseigner les lettres dans leurs Églises *.
« Un décret fut également rendu contre les Normands. L'évêque de Rosella, étant venu passer quelque temps au monastère du mont Gassin, y mit en dépôt une forte somme d'argent pour la soustraire à la rapacité des Normands, qui faisaient de fréquentes incursions dans son diocèse. Jourdan, prince de Capoue, en ayant été informé, envoya quelques soldats pour s'emparer du dépôt. Les religieux déclarèrent que l'argent était confié à saint Renoît et qu'ils ne le donneraient à aucun mortel, qu'on l'avait placé dans le sanctuaire, si toutefois quelqu'un était assez téméraire pour y porter une main sacrilège. Les soldats s'inquiétèrent peu de la menace des moines, s'emparèrent de l'argent et l'apportèrent à leur maître. Dès que Grégoire fut informé de cette spoUation il en fut vivement ému; il fit cesser sur-le-champ au mont Gassin l'office divin, fit découvrir les autels et reprocha à Didier, abbé du monastère, sa grande négligence et sa coupable pusillanimité. * Si l'affection pour votre communauté, disait Grégoire, n'avait retenu mon juste courroux, j'aurais puni d'une manière plus sévère l'oubli de votre devoir ; car il est plus tolérable d'abandonner au pillage des hameaux et des châteaux que d'exposer au mépris un lieu saint, aussi célèbre dans le monde entier. » Le Pontife écrivit à Jourdan lui-même une lettre très- vigoureuse et porta ce décret dans le concile : « Si un Normand ou toute autre personne s'empare des biens du mont Gassin,
» Labbe, t. 10, p. 372.
ou emporte injustement quelque chose de ce monastère, sans le restituer après deux ou trois avertissements, il sera excommunié. » Jourdan restitua la somme et fit encore de riches présents pour réparer sa faute *
« Dans ce même concile le Pape Grégoire excommunia l'empereur Nicéphore, qui venait d'usurper le trône de Conslantinople. Nicéphore Botoniate s'étant révolté contre Michel Parapinace, celui-ci abdiqua forcément l'empire et devint évêque d'Éphèse.
Nicéphore se fit proclamer empereur après avoir fait enfermer dans un cloître Marie, femme de Michel, et son fils Constantin Porphyrogénèle. Michel, toujours bien disposé pour le Pape, envoyait chaque année à l'abbé du mont Cassin de riche? présents, et avait assuré, parune bulle d'or, au monastère, un revenu annuel de vingt-quatre livres d'or à prendre sur les revenus du trésor impérial, à la charge de faire des prières pour lui et poursesenfants.Ce furent cesraisonsquiportèrenlle souverain Pontife àlancer l'anathème contre Nicéphore, l'ingrat usurpateur *.
« Dans ce même concile encore fut excommunié de nouveau et déposé Guibert, archevêque de Ravenne, qui avait abusé de la patience et de la bonté de Grégoire et qui s'était rendu coupable de toutes sortes de crimes. Il on avertit les habitants de Ravenne par une lettre spéciale. « Vous savez, leur dit-il, quelles ont toujours été la fidélité et la soumission de votre Église à saint Pierre, le prince des apôtres, à la mère Église. Celui qui se dit aujourd'hui votre évêque, par ses exactions et son exemple, a dévasté et corrompu cette Église, jadis si riche et si pure. C'est pourquoi, dans le dernier concile, nous l'avons irrévocablement déposé, et nous vous défendons, de toute l'autorité apostolique, de lui obéir comme à votre évêque. Si quelqu'un était assez imprudent pour méconnaître cet ordre salutaire, nous le séparons du corps de Jésus-Christ comme un membre pestiféré, et, à ceux de vous qui craignent Dieu et obéissent à saint Pierre, nous donnons l'absolution de tous leurs péchés*. »
« Les envoyés allemands qui étaient venus
» Greg., 1. fi, eiiist. 37. Léon d'Ostic, 1. 3, c. •4r>, 4G. — »ld. — »L. G, e/yis7. 10
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à Rome retournèrent dans leur patrie sans que les deux princes rivaux eussent sujet de se plaindre. Mais les Saxons étalent fort mécontents du Pape ; ils avaient attendu tout autre chose de sa part ; car ils ne connaissaient ni sa position, ni sessentiments, ni même son caractère. Ils s'étaient imaginé qu'il prononcerait contre Henri une nouvelle déposition, reconnaîtrait aussitôt Rodolphe pour roi légitime et le présenterait à toute la chrétienté comme tel, afin de terrasser par là ses ennemis. Les Saxons ne voyaient dans sa conduite à l'égard de Henri que les caprices d'un O'" ■ gueil blessé et d'une haine aveugle. Mais Grégoire jugeait les événements avec plus de justesse et de profondeur ; son but unique avait été d'humilier Henri, de le rendre soumis et obéissant aux ordres du Saint-Siège. Il n'avait peut-être pas eu une seule fois la pensée de déposer ce monarque, sachant bien que le roi périt, mais que la royauté ne périt point. Pour -arriver à ses fins Grégoire voulait enchaîner dans la personne de Henri le pouvoir royal. »Ces observations sont d'unhistorieB protestant Il dit encore :
« Un nouveau concile ayant été convoqué à Rome pourle mois de février 1079, Rodolphe et Henri ne manquèrent pas d'y envoyer des députés. On traita d'abord, en présence de Bérenger, la question de l'Eucharistie. Nous avons vu que, Bérenger s'étant repenti, le Pape lui pardonna et le prit môme sous sa protection. Nous verrons les ennemis du saint Pontife lui faire un crime de cette indulgence...
« Quand on eut réglé les affaires de l'Église les envoyés de Rodolphe se levèrent au milieu de l'assemblée et portèrent contre Henri de graves accusations ; ils exposèrent les dévastations horribles des provinces, la ruine des églises en Souabe ; ils dirent qu'on ne respectait plus ni les lieux saints, ni le sexe, ni aucune condition ; qu'on méprisait les prêtres, qu'on retenait captifs les archevêques et les évôques, qu'on mettait à leur çlace des hommes obscurs et indignes, et qu'on faisait un honteux trafic de ce cpi'il y a de plus saCré parmi les hoiinncs.
I Voigt, p. .^03.
de l'ère chr.j
DE L'ÉGLISK CATHOLIQUE.
« En entendant ce récit un grand nombre d'évôques du concile étaient d'avis qu'il ne fallait pas tolérer plus longtemps de pareils désordres, que la longanimité dégénérait en négligence, et que le glaive apostolique devait enfin être tiré contre un tyran ; mais le Pape ne jugea pas encore à propos de prononcer une dernière sentence, et il remit toujours la décision à une diète générale des princes de l'empire. Les envoyés des deux rois jurèrent, au nom de leur maître, d'accorder aux légats du Sai nt'Siége un libre passage pour se rendre à la diète et de se soumettre à la décision aussitôt qu'elle aurait été ratifiée par le souverain Pontife : ce qui est bien à remarquer. Grégoire remit l'examen approfondi de celte affaire au prochain concile, fixé à la Pentecôte'. »
Avec les envoyés des deux rois partirent égalementpour l'Allemagne deuxlégatsapostoli(iues : c'étaient le bienheureux Pierre, évôque d'Albane, et saint Altmann, évêque de Passau. L'évêque d'Albane était ce même Pierre Ignée qui avait passé par le feu à Florence pour convaincre de simonie l'évêque de cette ville. Ces deux si respectables légats avaient pour commission d'informer Henri de la volonté du Pontife et de convenir avec iui du jour de la diète ; mais ce prince, comme toujours, avait seuleiiiciiL voulu gagner du temps. Dans la Saxe la décision de Grégoii e rencontra une vive opposition et excita un mécontentement général Les Saxons, oubliant les faits, trouvaient le Pape différent de lui-même, lui qui paraissait tellement immuable ([u'on croyait que le ciel s'ârrêterait et que la terre deviendrait mobile comme les astres plutôt que le Siège de saint Pierre ne changeât de résolution *.
Les Saxons s'en plaignirent au Pape luimême dans trois ou quatre lettres assez vives, où ils supposent plusieurs choses qui n'étaient pas. Par exemple ils supposent que la guerre avec Henri n'avait commencé que par suite de l'excommunication et de la déposition prononcée contre lui par le Pape Grégoire; mais leur guerre avec Henri avait commencé avant le pontificat de Grégoire,
Paul Bernried, c. 11, —* Bruno, VU.
puisqu'ils avaient déjà accusé et fait citer ce prince au tribunal du Pape Alexandre. Ils supposent quela déposition pronor»;.ée contre Henri en 1076 était définitive ; mais les faits prouvent le contraire, puisque, et avant et après l'absolution de Canosse, le Pape ne devait prononcer définitivement que dans la diète d'Augsbourg. Ils supposent qu'ils n'ont fait l'élection de Rodolphe que pour obéir au Pape et que le Pape l'avait approuvée; mais le Pape les avait priés, au contraire, de différer son élection jusqu'à son arrivée en Allemagne, et jamais, depuis, il n'y avait donné d'approbation. Tout ce qu'il avait fait jusqu'alors, c'était de tenir la balance égale entre Rodolphe et Henri, et il le devait, comme médiateur et comme juge, d'autant plus que tous deux appelaient à son tribunal. Que les Saxons, dans leurs requêtes, altèrent un peu les faits, afin de pousser le Pape à se prononcer pour leur cause, cela se conçoit, cela est excusable dans ceux qui plaident ; mais il est du devoir de l'historien, comme témoin, comme juré et comme juge, de rétablir les faits dans leur entier.
Le saint Pape Grégoire crut enfin devoir établir ses principes dans une lettre du 1" octobre 1079, adressée aux divers ordres du royaume teutonique, et repousser les calomnies qu'on répandait sur son compte ; il écrivit donc à tous les fidèles ce qui suit : « Nous avons appris que plusieurs d'entre vous commencent à douter de notre bonne foi et nous accusent de légèreté pusillanime dans la grave affaire de votre pays, quoique, sauf le danger des batailles, elle n'ait occasionné à personne autant d'angoisses qu'à moi. Tous les Latins (c'est-à-dire les Italiens), à peu d'exceptions près, prennent le parti de Henri et le défendent, en nous accusant de dureté et d'injustice. Jusqu'à ce jour, avec la grâce de Dieu, nous avons résisté à tous, de manière à ne pencher que vers le parti où nous trouvons la raison et le droit. Si nos légats ont agi contre nos instructions nous en gé missons, quand même ils y auraientété trompés ou forcés. Nous leur avions ordonné de choisir, pour une époque opportune, un lieu convenable où nous puissions envoyer des légats sages, destinés à discuter la cause des
(De tôt A à 108i
deux rois, à rétablir les évêques sur leurs sièges et à prescrire de s'abstenir de communiquer avec les excommuniés. Si, trompés ou forcés, ils ont fait plus, nous ne les approuvons pas. Persuadez-vous bien que personne ne pourra jamais me faire dévier du sentier de la justice, soit par amour, soit par crainte, soit par cupidité, et, si vous êtes réellement fidèles à Dieu et à saint Pierre, ne m'abandonnez pas dans mes tribulations, mais demeurez fermes dans votre alliance, parce que celui q ui persévérera j usqu'à la fn) sera sauvé. Nos légats n'étant pas encore revenus, nous ne pouvons pas vous dire autre chose de notre affaire ; mais nous vous ferons part des résolutions que nous aurons prisesd'après ce qu'ils nous rapporteront *. »
Presque toute l'année 1079 se passa en négociations entre le Pape et les Saxons ; les légats se rendaient tantôt chez un parti, tantôt chez un autre, leur promettant alternativement la protection du Saint-Siège.
Henri faisait des préparatifs avec une nouvelle ardeur contre Rodolphe, dont il venait de donner, avec sa propre fille unique, le duché de Souabe à Frédéric de Hûheuslaufen, qui devint la tige d'une autre famille royale. Les légats cherchaient à détourner l'orage par des négociations pacifiques, et quelques amis de Henri voulaient que leur maître attendît la décision de la diète. Mais Henri, malgré tous ses serments, voulait que le glaive seul terminât la querelle. Les légats retournèrent donc à Rome.
En d078 il y avait eu à Melrichstadt, en Franconie, une bataille générale entre le parti de Rodolphe et celui de Henri ; elle fut sanglante et longtemps indécise ; mais enfin les Saxons ou le pai ti de Rodolphe resta maître du champ de bataille. Au commencement de 4080 il y eut une bataille non moins sanglante à Fladenhcim dans laThuringe; Henri, qui avait cru surprendre les Saxons, fut obligé de prendre la fuite ; toutefois la victoire n'était pas décisive *.
Cependant le Pape saint Grégoire VII tint à Rome sonseptième concile, au commencement du carême di; la même année 1080. On
y renouvela d'abord les anciens canons. « La défense des investitures fut intimée de nouveau tant aux clercs qu'aux laïques, de quelque condition qu'ils pussent être, empereur, roi, duc, marquis, comte, ou toute autre puissance ou personne séculière. L'anallième et l'interdit furent prononcés contre ceux qui transgresseraient la loi, donneraient ou recevraient l'investiture d'une dignité ecclésiastique quelconque, jusqu'à ce qu'ils vinssent à résipiscence. Tliédald de Milan, Guibert de Ra venue et quelques autres évêques furent de nouveau excommuniés et déposés. On confirma le décret qui avait été porté dans le précédent concile contre les Normands qui envahissaient ou pillaient les domaines de saint Pierre. Enfin l'on rappela les ancienties règles touchant lesélections épiscopales, dans les termes suivants : a Quand, à la mort d'un pasteur, il s'agit de pourvoir aux besoins d'une Église, le clergé et le peuple doivent choisir, à la demande de l'évêque député par le Pape ou par le métropolitain, un nouveau pasteur, en mettant de côté toute ambition, toute crainte et toute faveur, et en prenant le consentement du Siège apostolique ou du métropolitain. Quiconque, cédant à des motifs coupables, agit contrairement à ce canon, rend son élection nulle et n'aura plus le pouvoir d'élire. La légitimité de l'élection vient de la confirmation du Pape ou du métropolitain ; car si, selon le Pape Léon, celui qui doit consacrer, perd la grâce de la bénédiction en ne consacrant pas selon les rites, celui quia le pouvoir d'élection doit être privé de ce pouvoir s'il en abuse'. »
Ensuite parurent devant le concile les ambassadeurs du roi Rodolphe et des princes du royaume teutonique, qui élevèrent contre Henri les plaintes les plus graves et dirent : « Envoyés par notre scigneurleroiRodolphe, et par ses princes, nous nous plaignons à Dieu, à saint Pierre, à Votre Paternité et à tout ce saint concile, de ce que Henri, que vous avez privé du royaume par l'autorité apostolique, l'a tyranni(|uenient envahi malgré votre interdit, en portant partout le fer, le feu et la dévastation. Sa cruelleimpiétéa dé-
' L. 7, eimt. 8, — « Bruno.
' Ubbc, t. 10, p. 382.
de l'ère chr.]
pouillé de leurs sièges les archevêques et les évûques pour les donner à ses partisans ; il a causé la mort de Werner, de pieuse mémoire, arclievêque de Magdebourg, et l'évôque Adalbert de Worms gémit encore dans ses prisons, contre les ordres du Saint-Siège. Plusieurs milliers d'hommes ont déjà été tués pur sa faction, un grand nomhre d'églises incendiées et des reliques profanées et pillées. Les attentats de Henri sont innombrables contre nos princes, parce qu'ils ont refusé de lui obéir comme à leur roi, contre le décret du S'hége apostolique, et la diète que vous avez indiquée pour la justice et la paix n'a pu être convoquée par son opposition et par celle de ses adhérents. C'est pourquoi nous vous supplions de nous taire justice, nous, ou plutôt à la sainte Église de Dieu, de ce prince persécuteur et sacrilège *. »
Excité par ces choses et d'autres, le Pape Grégoire connut que le jour était arrivé de prononcer une sentence définitive. Il se leva, triste et gémissant, et, en présence et avec l'approbation du concile, il dit :
* Saint Pierre, prince des apôtres, et vous, saint Paul, docteur des nations, daignez, je vous prie, me prêter l'oreille et m'écouler favorablement. Comme vous êtes les fervents disciples de la vérité, aidez-moi pour que je ne m'en écarte pas, en sorte que mes frères aient plus de confiance en moi, qu'ils sachent et qu'ils comprennent que c'est par la foi que j'ai en vous, après Dieu et sa sainte Mère, la Vierge Marie, que je résiste aux pécheurs et aux méchants et que je souliens vos fidèles serviteurs. Vous savez, en effet, que c'est malgré moi que j'ai été promu aux ordres sacrés, que c'est malgré moi que j'ai suivi le Pape Grégoire au delà des monts, que c'est malgré moi que je suis revenu avec le Pape Léon vers l'Église romaine dans laquelle je vous servis ; enfin» c'est surtout contre mon gré, au mépris de ma douleur, de mes gémissements et de mes larmes, que j'ai été placé, quoique indigne, sur votre trône. Si je fais celte déclaration, ce n'eat pas pour dire que je vous ai choisis, mais que c'est vous-mêmes qui m'avez choisi et qui m'avez
» Paul Bernried, c. 12. Voigt, p. 523 et suiv.
imposé le lourd fardeau du gouvernement de voire Église, et, parce que vous m'avez fait monter sur celte montagne sainte, que vous m'avez ordonné de crier et de reprocher au peuple de Dieu et aux enfants de l'Église leurs prévarications et leurs crimes, les ouvriers de Satan se sont élevés contre moi, voulant répandre mon sang de leurs propres mains. Les rois de la terre, les princes du siècle, les ecclésiasti(iues, les courtisans et les hommes du vulgaire se sont réunis contre le Seigneur et contre vous, ses chrisls, et ont dit : « Brisons leur joug et jetons-le loin de nous; » et dès lors ils ont mis tout en œuvre pour se défaire de moi par la mort ou par l'exil.
« A leur tête Henri, qu'on appelle roi, s'est élevé contre votre Église, de concert avec plusieurs évêques ullramonlains et italiens, s'efforçant de la subjuguer en me précipitant du trône pontifical. Votre autorité a résisté à son orgueil et votre pouvoir l'a abattu : confus et humilié, il est venu en Lombardie me demander l'absolution de son excommunication. En le voyant ainsi repentant, en écoutant ses promesses réitérées plusieurs -fois de tenir une autre conduite et de se corriger, je lui ai rendu la communion, sans le rétablir dans l'autorité royale, dont je l'avais déclaré déchu dans le concile romain. Quant à la fidélité dont j'avais absous, dans le même concile, ceux qui la lui avaient jurée, je. n'ai point ordonné qu'elle lui fût gardée. Et j'en ai agi ainsi, soit parce que je devais prononcer ensuite entre lui et les évêques ou seigneurs au delà des monts, qui, obéissant à votre Église, s'étaient déclarés contre lui, soit parce que je devais régler la paix entre eux et lui suivant le serment que Henri lui' même avait fait par deux évêques d'en observer les conditions.
« Mais les évêques et les seigneurs ultramoiitains, apprenant qu'il ne tenait pas ce ([u'il avait promis, et désespérant en quel- ([ue sorte de sa correction, élurent, sans mon conseil; vous en êtes témoins, le duc Rodolphe pour leur roi. Ce prince se hàla de m'envoyer un ambassadeur pour me déclarer qu'il avait été forcé de prendre le gouvernement du royaume, mais qu'il était prêl
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à m'obéiren tout; et en effet il m'a toujours tenu depuis le même langage, promettant même de me donner, pour otages de sa fidélité, son fils et celui de son ami le duc Berthold.
« Cependant Henri commença à me prier de l'aider contre Rodolphe, et je lui répondis que je le ferais volontiers après avoir entendu les deux parties et reconnu de quel côté se trouve le bon droit. Henri, croyant vaincre par ses propres forces, méprisa ma réponse. Néanmoins, quand il vit qu'il ne pouvait faire ce qu'il espérait, il envoya à Rome deux de ses parties, l'évêque Théodoricde Verdun et l'évêque Bernard d'Osnabriick, qui me prièrent de sa part de lui faire justice ; ce que demandaient aussi les députés de Rodolphe. Enfin, d'après l'inspiration divine, j'ordonnai, dans le concile, qu'on tiendrait une conférence au delà des monts, afin de rétablir la paix et de décider de quel côté était la justice. Car, pour moi, vous m'en êtes témoins, vous mes pères et mes maîtres, je n'ai été disposé jusqu'à ce jour qu'à favoriser le parti le plus juste, et, comme j'ai pensé que l'autre parti ne voudrait pas que cette assemblée eût lieu, puisqu'elle devait chercher la justice, j'ai frappé d'anathème toute personne qui s'y opposerait, roi, duc, évêque ou autre.
« Mais Henri n'a pas craint, avec ses fauteurs, le péril de la désobéissance, qui est un crime d'idolâtrie ; en s'opposaut à cette conférence il a encouru l'excommunication et s'est chargé lui-môme de l'anathème. Il est cause de la mort d'une multitude de chrétiens, du pillage d'un grand nombre d'églises et de la désolation du royaume teutonique tout entier. C'est pourquoi, confiant dans la miséricorde de Dieu et de sa Mère, la Vierge Marie, et usant de votre autorité, j'excommunie Henri, qu'on appelle roi, et tous ses fauteurs, et, le privant de nouveau des royaumes d'Allemagne et d'Italie, par l'autorité de Dieu et par la vôtre, je lui ôle la puissance et la dignité royales; je défends à tout chrétien de lui obéir comme à un roi, et je délie de leur serment de fidélité tous ceux qui lui en ont prêté ou qui lui en prêteront. Que désormais Henri n'ait aucune force dans
la guerre et ne gagne de sa vie aucune victoire !
« Afin que Rodolphe, que les Allemands ont élu pour qu'il soit votre fidèle défenseur, puisse gouverner et défendre le royaume, j'accorde à tous ceux qui lui sont dévoués l'absolution de leurs péchés et votre bénédiction salutaire en cette vie et en l'autre. De même que Henri est justement dépouillé de sa dignité royale, à cause de son orgueil, de sa désobéissance et de sa mauvaise foi, de même la puissance et l'autorité royales sont accordées à Rodolphe, pour son humilité, sa soumission et sa droiture.
« Faites donc maintenant connaître à tout le monde, puissants princes de l'Église, que, si vous pouvez lier et délier dans le ciel, vous pouvez aussi, sur la terre, retirer ou accorder à chacun, selon son méi ite, les empires, les royaumes, les principautés, les duchés, les marquisats, les comtés et les biens de tous les hommes ; car vous avez souvent ôté aux méchants et aux indignes, et donné aux bons, les patriarcats, les primaties, les archevêchés et les évêchés. Si vous jugez les choses spirituelles, que doit-on croire de votre pouvoir sur les choses temporelles ? et si vous jugez les anges qui dominent sur les princes superbes, que ne pouvez-vous pas sur leurs esclaves ? Qae les rois et les princes dusiècle apprennent donc maintenant quelles sont votre grandeur et votre puissance ! qu'ils craignent de mépriser les ordres de votre Église, et que votre justice s'exerce si promptement sur Henri que tous sachent qu'il ne sera pas renversé par un hasard, mais par votre puissance ! Dieu veuille le confondre, pour l'amener à une pénitence salutaire et pour sauver son âme au jour du Seigneur' ! »
Cette sentence solennelle est datée du 7 mars 1080. Un auteur français, Noël Alexandre, réduit l'histoire de ce grand démêlé aux huit propositions suivantes, qu'il appuie sur des monuments contemporains : 1" Les crimes du roi Henri causent un énorme scandale dans l'Église et dans l'État et lui aliènent les esprits des Saxons. 2" Gré-
< Labbe, t. 10, p. 381 et seqq.
goire VII, et par ses lettres et par ses légats, lui parle avec la plus grande tendresse pour le rappeler à son devoir et se montre trèsdisposé à servir ses intérêts. 3° Henri méprisant les décrets de l'Église et s'ob^^linant dans ses crimes, Grégoire le réprimande avec plus de force. L'autre, ne pouvant souffrir de reproche, assemble à Worms un conciliabule schismatique contre le Pontife, et, peu après, un autre conventicule à Pavie. 4» Grégoire VII excommunie le roi de Germanie dans un concile à Rome, l'an 1076, mais ne le prive pas tout à fait de la dignité royale. 5° Henri, par une pénitence simulée, obtient l'absolution de Grégoire VII. 6° Le roi Henri ayant violé la foi qu'il avait donnée à Dieu ainsi qu'au vicaire de Jésus-Christ, et confirmée avec serment, les princes de Germanie élisent pour roi Rodolphe, duc de Souabe.?" Rodolphe est élu roi de Germanie sans le conseil du souverain Pontife Grégoire VII. 8» Le roi Henri étant retombé dans les mêmes crimes et dans des crimes encore plus énormes, Grégoire VII l'excommuniei et le dépose. Tels sont, d'après cet auteur français, les principaux faits de la conduite de Grégoire VII en celte affaire *,
La conduite de Grégoire, prononçant toujours à la tête et de l'avis d'un concile, fut approuvée des uns, blâmée des autres. Les premiers étaient les catholiques, les seconds étaient les simoniaques et les fauteurs du roi. Catholicis viris bene placuit; simoniacis vero et fautoribus régis nimium displicuit, dit un auteur contemporain, Marianus Scotus*. A la tête des catholiques étaient l'impératrice Agnès, mère du roi ; les comtesses Béatrix et Mathilde, ses parentes ; le saint abbé Hugues de Cluny, son parrain. Parmi les évêques catholiques se distinguaient saint Annon de Cologne, saint Anselme de Lucques, saint Brunon de Segni, saint Alphane de Salerne, saint Pierre d'Anagni, saint Allmann de Passau, saint Guebhard de Salzbourg, saint Étienned'Halberstadt, saint Bennon de Misnie, Hériman ou Herman de Metz, Hugues de Die et puis de Lyon.
Saint Alphane fut d'abordmoine du mont
» Nat. Alex., sect. 1 1 et 12. Dissert. 2 . — » Ad ann.
Cassin, puis abbé et enfin archevêque de Salerne. Il était revêtu de cette dignité dès l'an 1057 et assista au concile de Rome sous le Pape Nicolas II, en 1059. Hélait philosophe, théologien, orateur et poëte possédait bien le sens des divines Écritures et les dogmes de la religion chrétienne. On a de lui les actes du martyre de sainte Christine et deux h y m nos à sa lo u a 11 ge , u n pce m e c n riio II n e u r (le saint Benoit, des hymnes sur sainte Sabine, l'éloge en vers des moines du mont Cassin, l'histoire de ce monastère.des hymnes sur saint Maur, saint Matthiue. .saint Fortunat, saint Nicolas ; un poëme en vers héroïques sur le martyre des douze frères de Bénévent, un sur l'église de Saint-Jean- Baptiste, au mont Cassin, et quantité d'épitaphes de personnes recommandables par leur vertu ; un discours sur le chapitre neuvième de saint Matthieu, un livre sur les mystères de l'Incaj'nation, un de l'union de l'âme avec le corps, et un des quatre humeur> dont le corps humain est composé. Alphane mourut en odeur de sainteté en 1086.
Dès l'année 1080 saint Alphane découvrit àSalerne les reliques de saint Matthieu, apôli'e et évangéliste ; il s'empressa d'en informer le Pape saint Grégoire VII, qui l'en félicita, et lui et toute l'Église catholique, par ime lettre du 18 septembre, où il recommande à l'évêque d'honorer dignement ces précieuses reliques, et d'avertir le duc Robert et son épouse de révérer si bien cet insigne patron qu'ils méritent sa protection *. Ce duc est Robert Guiscard, qui s'était réconcilié avec le Pape. Cette réconciliation eut lieu, suivant Pagi, en 1077 ; suivant les Bollandistes, en 1078 ; suivant Baronius, en 1080 ; suivant Mansi, en 1080, au mois de juin. Quoi qu'il en soit de l'année précise, cette réconciliation se fit par l'entremise du bienheureux Didier, abbé du mont Cassin, depuis Pape sous le nom de Victor III *. Il nous reste trois actes sur cette affaire ; le premier est le serment de fidélité du duc Robert à l'Église romaine et au Pape Grégoire, avec promesse de la défendre envers et contre tous, et de procurer, quand le cas
» L. 8, epist. 8. — » Vita B. Victor. III. Acta SS., 16 sept.
arriverait, rélectioii canonique des Papes, ses successeurs. La date est du 29 juin, jour de Saint-Pierre, mais l'année n'y est pas marquée. Ensuite l'investiture que le Pape Grégoire lui donne des terres qui lui avaient été accordées par les Papes Nicolaset Alexandre, laissant en surséance ce qui regardait Salerne, Araalfi et une partie de la Marche de Fermo. Le troisième acte est la constitution de douze deniers de cens que Piobert pronief au Pape pour chaque paire de bœufs de son domaine, payable à Pâques tous les ans
Saint Brunon de Segni, né dans la Ligurie, avait été élevé dans le monastère de Sainte- Perpétue, au diocèse d'Asti. De là il passa à Bologne pour y achever ses éludes, ensuite à Segni, où il fut admis parl'évèque parmi les chanoines de la cathédrale. Quelque temps après il fit le voyage de Rome et assista au concile qui s'y tint l'an 1079 contre Bérenger. Grégoire VII, content de la manière dont il avait défendu la foi de l'Eglise sur l'Eucharistie, le fit évêque de Segni. Plus tard, touché du désir de la retraite, il abdiqua l'épiscopat et se fit moine au mont Cassin, d'où nous le verrons, à la demande de son clergé et de son peuple, et par l'ordre du Pape Pascal II, obligé de revenir à son Église. On a de saint Brunon de Segni un grand nombre de commentaires sur l'Écriture sainte ; cent quarante-cinqsermons ou homélies, dont la plupart ont été imprimés sous lenomd'Eusèbe d'Émèse, et plusieurs autres ouvrages et lettres, entre autres deux vies de saints, l'une de saint Léon IX, l'aulrede saint Pierre, évêque d'Anagni,célèbre par sa vertu, sa doctrine et ses miracles, mis au rang des saints par le Pape Pascal II, sur la relation que Brunon avait faite de ses saintes actions et des guérisons miraculeuses opérées à son tombeau.
Saint Brunon se trouvant un jour à Rome, dans la maison de l'évôque de Porto, avec Geoffroi, évêque de Maguelonne, la conversation tomba sur ce qui est dit, dans l'Exode, u tabernacle et des ornements du grandprêlre Aaron. L'évêque de Segni fit voir que ce n'étaient pas des figures de ce qui se passe
* Ubbe, t. 10, p. 350.
[De 1073 à lOsr,
dans la célébration des mystères de la loi nouvelle. La conversation finie, Geoffroi le pria de mettre par écrit ce qu'il avait ilit sur ce sujet. C'est la matière du traité qui a i)onr titre ides Sacrements de l'Église, des Mijsières et des Rites ecclésiastiques. Il le commence par l'explication des cérémonies de la dédicace des églises ; puis il marque en détail ce que signifiaient l'eau, le sel, l'hysope, les lettres de l'alphabet écrites sur le pavé de l'Eglise, la cendre, l'huile, le baume, les douze cierges, l'autel, l'église elle-même, l'amict, l'épliod, l'étole, la tunique, la dalmatique, la planète ou chasuble, lachape, la mitre et les autres ornements pontificaux. Il finit par les cérémonies de la consécration d'un évôque. Les ouvrages de saint Brunon de Segni ont été imprimés à Venise en deux volumes infolio; plusieurs se trouventégaiement dansle vingtième \o\nme àe\a Bibliothèque des Pères^.
L'impératrice Agnès, qui avait fini par prendre le voile de religieuse, termina saintement sa vie le 14 décenbre 4077 et fut d'abord enterrée provisoirement dans la basilique de Latran, ensuite transférée dans celle de Saint-Pierre. Quant à la comtesse Mathilde, souveraine de la Toscane et d'une partie considérable de l'Italie septentrionale, les auteurs catholiquesdu temps la nomment une autre Débora. Elle était digne d'être comparée à cette illustre héroïne d'Israël, qui sauva sa religion et son peuple lorsîjiie les hommes n'en avaient plus le courage. Bien des rois et des princes affligeaient l'Église de Dieu par une vie inutile ou scandaleuse, par un trafic sacrilège qu'ils faisaient des dignités ecclésiastiques, par une connivence criminelle à l'incontinence des clercs. Au lieu de seconder l'Église dans rextir|)ation de ces désordres Henri fomentait ces désordres pour faire la guerre à l'Église. Les princosnormands d'Italie flottaient dansune alternative de fidélité et d'hostilité envers le Siège apostolique. Un seul prince, pendant un règne de plus de cinquante ans, se montra toujoursfidèle, toujours dévoué à l'Église et à soti chef, toujours prêt à le seconder dans ses efforts pour la restauration de la disci-
' Ceillicr, t. il.
•îe rtre chr.]
p'.ine et des mœurs cléricales, toujours l'épéc à la main pour la défendre contre les ennemis les plus formidables, ne se laissant jamais ni gagner parles promesses, ni intimider par les menaces, ni abattre par les revers. El ce prince unique était une femme, la comtesse Mathilde.
Au milieu de ses combats pour l'Église et son chef on la vit orner ses propres États par des édifices magnifiques, des temples, des cbàteaux, des ponts d'une ai cliilecture hardie et singulière. Dès l'an 1077 elle fit à l'Église romaine une donation de tous ses États, qui comprenaient la Toscane et une grande partie de la Lombardie, s'en réservant seulement l'usufiuit sa vie durant. A ce courage, à cette générosité liéroïque Mathilde joignait la plus tendre piélé. On le voit par la lettre suivante, que lui écrivit saint Grégoire dès l'an 1074 :
« Quel soin et quelle sollicitude continuelle j'ai pour vous et pour votre salut, celui-là seul le comprend qui sonde les secrets des cœurs et qui me connaît mieux que moimême ; mais si vous y réfléchissez, comme je pense, vous sentez que je dois avoir de vous d'autant plus de soin que je vous ai empêchée, par charité, d'abandonner un plus grand nombre, pour vaquer uniquement à votre salut ; car, comme j'ai dit souvent et ne cesserai de dire, la charité ne cherche point ses propres intérêts. Entre les armes que, Dieu aidant, je vous ai fournies contre les princesdece monde, je vous ai rappelé que les principales sont de recevoir fréquemment le corps du Seigneur, et d'avoir une confiance assurée et complète en sa sainte Mère.
« Voici ce que dit saint Ambroise, au livre quatrième des Sacrements : a Si nous annonçons la mort du Seigneur, nous annonçons la rémission des péchés. Si, chaque fois que le sang du Seigneur est répandu, il l'est pour la rémission des péchés, je dois le recevoir toujours, ;^fin que toujours mes péchés me soient remis. Péchant toujours, je dois toujours prendre le remède. » Au livre cinquième des Sacrements le même saint dit encore : « Si c'est un pain quotidien, pourquoi le prenez-vous après l'année, comme les Grecs ont coutume de faire en Cl ient ? Recevez-le
chaque jour, afin que chaque jour il vous profite ; vivez de manière à mériter de le recevoir chaque jour. »
« Saint Grégoire dit pareillement, au quatrième livre de ses Dialogues : a Nous devons, du moins en le voyant déjà passé, mépriser de toute notre âme le siècle présent, offrir chaque jour à Dieu le sacrifice de nos larmes, lui immoler chaque jour la victime de sa chair et de son sang ; car, ce qui sauve notre âme de la perdition éternelle, c'est cette victime incomparable qui renouvelle pour nous, par le mystère, la mort du Fils unique. Quoique, ressuscité des morts, il ne meure plus, et que la mort n'ait plus de pouvoir sur lui, toutefois, vivant immortellement et incorruptiblement en lui-môme, il est immolé de nouveau pour nous dans le mystère de l'oblalion sacrée ; car son corps y est reçu, sa chair y est partagée pour le salut du peuple, son sang y est versé, non plus dans la main des infidèles, mais dans la bouche des fidèles. Pensons de là ce qu'est pour nous ce sacrifice, qui imite sans cesse, pour notre absolution, la Passion du Fils unique. Quel fidèle peut douter qu'au moment de l'immolation, à la voix du prêtre, les cieux ne s'ouvrent ; que les chœurs des anges n'assistent à ce mystère de Jésus-Christ ; que ce qu'il y a de plus bas ne s'unisse à ce qu'il y a de plus haut, les choses terrestres aux célestes, et qu'il ne se forme une certaine unité des choses visibles et des invisibles ? Saint Chrysoslome dit dans le même sens aux néophytes : « Voyez jusqu'à quel point le Christ s'est uni son épouse ; voyez de quelle viande il vous nourrit. Il est lui-même notre viande substantielleetnotrenourriture. Comme une mère, par une affection naturelle, s'empresse de nourrir de son lait l'enfant qu'elle vient de mettre au monde, ainsi le Christ nourrit sans cesse de son sang ceux que lui-même régénère. » Le même Chrysostome écrit au moine Théodore : « La nature mortelle est quelque chose de bienfragile; elle tombe vite, mais ne se relève pas avec lenteur ; c'est facilement qu'elle tombe, mais elle se redresse aussi promptement. » Nous devons donc, ô ma fille, recourir à cet admirable sacrement et désirer cet admirable remède.
(De 1073 à 1085
«J'ai voaln, trfts-chère fille de saint Pierre, vous écrire ces choses afin d'augmenter votre foi et votre confiance à recevoir le corps du Seigneur ; car tel est le trésor, tels sont les présents, non pas de l'or ni des pierres précieuses, que, pour l'amour de votre Père, savoir le Souverain des cieux, votre âme attend de moi, quoique vous puissiez, suivant vos mérites, en recevoir de meilleurs d'autres Pontifes. Quant à la Mère du Seigneur, à laquelle principalement je vous ai recommandée, je vous recommande et ne cesserai de vous recommander, jusqu'à ce que nous ayons le bonheur de la voir comme nous désirons, que vous dirai-je ? elle que le ciel et la terre ne cessent de louer, encore qu'ils ne puissent la louer dignement. Tenez cependant ceci hors de doute : autant elle est et plus élevée, et meilleure, et plus sainte qu'aucune mère, autant elle est plus clémente et plus douce envers les pécheurs et les pécheresses convertis. Mettez ainsi dans la volonté un terme au péché, et, prosternée devant elle avec un cœur contrit et humilié, répandez vos larmes. Vous la trouverez, je le promets sans aucun doute, plus prompte qu'une mère charnelle et plus tendre à vous aimer »
'Celte lettre du Pape saint Grégoire VII est bien remarquable : elle nous montre une merveille que le monde ne comprend guère. Ce puissant génie, qui, d'un regard, embrassait tous les royaumes, tous les biens et les maux ëe l'humanité ; qui attaquait en même temps et partout les vices et les désordres les plus puissants, qui ne s'étonnait d'aucun obstacle, qui paraissait aux hommes de son temps si ferme et si inébranlable ; ce puissant génie avait une piété de bonne femme, une ardente dévotion à la sainte Eucharistie, une confiance filiale envers la sainte Vierge, une tendre compassion pour la faiblesse humaine. On voit qu'il vivait de cette sagesse d'en haut qui atteint d'une extrémité à l'autre avec force et dispose tout avec douceur.
Voici d'autres hommes et un autre monde. Lorsque Henri reçut la nouvelle de son
excommunication il en eut d'abord de la tristesse et de l'inquiétude et ne savait trop * que faire ; la faction des courtisans, les évêquessimoniaques, les prêtres concubinaires, qui se voyaient condamnés en sa personne, lui rendirent bientôt le courage et changèrent sa tristesse en des transports de fureur. A les entendre le coupable était, non pas le roi ni eux, mais le Pape seul ; ils l'appelaient un magicien, un imposteur, un hérétique, un homicide, un débauché, enfin tout ce qu'il y a de plus abominable. Ils disaient à Henri, pour enflammer toujours davantage sa colère : « Un roi, fils d'un empereur, qui ne porte pas sans raison le glaive, qui est le protecteur, le patrice et le défenseur de Rome, ne doit pas souffrir que l'Église de Dieu soit ainsi déchirée ; que le plus pervers des hommes, dont les coupables excès méritent de sévères châtiments et l'exclusion de l'Église, profane ainsi la majesté suprême du nom de roi. L'anathème doit retomber sur celui qui l'a lancé. » C'est ainsi que les nouveaux Caïphes frémissaient et complotaient contre le Seigneur et son Christ
Pour l'exécution de ce complot schismatique et impie Henri, excommunié et déposé, convoqua une assemblée d'évêques courtisans à Mayence. Il ne s'y en trouva que dixneuf ; ils furent honteux de leur petit nombre. Quant au fond de l'affaire, voici ce qu'en dit un personnage non suspect, le biographe et l'apologiste de Henri lui-même. « Sur leur accusation (des Saxons et autres catholiques), le Pape, comme ils disaient partout, le mit au ban de l'Église. Mais ce ban ne fut pas tenu d'un grand poids, en ce qu'il paraissait dicté, non par la raison, mais par le caprice, non par l'amour, mais par la haine. Le roi, voyant donc que le Pape tendait à le priver du royaume, quoiqu'il fût content de son obéissance pour le reste, sinon qu'il ne voulait pas renoncer à la royauté, se vit forcé de passer de l'obéissance à la rébellion, de l'humilité à l'orgueil, et entreprit de faire au Pape ce que le Pape prétendait lui faire. Abandonnez, ô glorieux roi, abandonnez, je vous en prie, l'entre w ise de vouloir préci-
>L. iyepitt.41.
< Hug. Flav
de l'ère chr.]
piter de son trône le chef de l'Église et vous rendre coupable en rendant l'injure. Souffrir l'injure est une félicité, la rendre est un crime. Le roi cherchait donc des causes et des prétextes pour le déposer. On trouva qu'il s'était assis sur le Siège de Rome après avoir juré qu'il ne s'y assiérait point, et cela parce qu'étant encore archidiacre il y avait aspiré du vivant de son prédécesseur. Que cela soit vrai ou faux je n'ai pu le tirer au clair ; les uns l'assurent, les autres disent que c'est un conte. Les uns et les autres en donnaient Rome pour preuve. Suivant les uns Rome, la maîtresse du monde, n'aurait jamais souffert un pareil forfait ; suivant les autresRome, esclave de la cupidité, permettait facilement tout crime pour de l'argent. Pourmoi il me faullaisser la choseindécise, ne pouvant ni défendre ni affirmer des choses incertaines *. »
Voilà comment parle l'apologiste et secrétaire intime de Henri, qui ne néglige aucun moyen de justifier son maître. Cet aveu candide d'un homme si peu suspect suffît pour apprécier à leur juste valeur les autres calomnies contre le saint Pape Grégoire VII.
Les dix-neuf évêques allemands réunis à Mayence pour déposer le Pape sur l'ordre du roi excommunié et déposé se trouvant honteux de leur petit nombre, Henri convoqua une autre assemblée à Brixen, sur les contins de l'Allemagne et de l'Italie, afin que les évêques excommuniés, interdits, déposés, de l'une et de l'autre contrée, pussent s'y trouver en plus grand nombre. Il s'y en trouva trente en tout. Ces trente évêques, simoniaques, excommuniés, entreprirent d'excommunier et de déposer leur supérieur, le chef de l'Église universelle, qu'eux-mêmes reconnaissaient depuis huit ans avec toute la chrétienté. Ils portèrent contre lui le décret suivant : « Il faut retrancher de la communion des fidèles le prêtre qui a été assez téméraire pour enlever à l'auguste majesté royale toute participation au goavernement de l'Église et le frapper d'anallième ; car il est manifeste qu'il n'a pas été élu de Dieu, mais qu'il s'est impudemment élevé lui-
> Apud Baron., aim. 1080, n. 18.
même par la fraude et la corruption. Il a ruiné l'ordre ecclésiastique, il a troublé la hiérarchie civile, il a attenté aux jours d'un roi pieux et pacifi(iue, soutenu un roi parjure et fomenté partout la discorde, /a jalousie et l'adultère. C'est pourquoi, réunis par l'ordre de Dieu et appuyés par les lettres et les députés de dix-neuf évêques réunis à Mayence en la dernière Pentecôte, nous avons résolu de déposer, de chasser, et, s'il refuse d'obéir à notre injonction, de damner éternellement Hildebrand, cet homme pervers, qui prêche le pillage des églises et l'assassinat, qui soutient le parjure et le meurtre, qui met en question la foi catholique et apostolique touchant le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, cet antique disciple de l'hérétique Bérenger, ce divin, cet adorateur des songes, cenécromancien manifeste, ce moine possédé de l'esprit infernal, ce vil apostat de la foi de nos pères. » C'est ainsi que la sentence est rapportée par un partisan de Hetu'i, Conrad de Lichtenau, abbé d'Uisperg.
Quant aux preuves de ces imputations énormes on en trouve de curieuses dans le libelle du schismatique Bennon, prétendu cardinal de l'antipape Guibert. Il ne dit rien contre les mœurs du saint Pape. Quelques clercs concubinaires cherchaient à les calomnier ; « mais, fait observer le judicieux Lambert d'Aschaffenbourg, nul homme sensé ne croyait à leurs fables, tant la vertu de Grégoire éclatait par toute l'Église. »
Ce qu'il lui reproche le plus, c'est la magie. <c Quand il voulait, dit-il dans un endroit, il secouait ses mancb.es et en faisait sortir comme des étincelles de feu. » « Un joui', venant d'Albane à Rome, dit-il ailleurs, il oublia d'apporter un livre de nécromancie, sans lequel il ne marchait guère. S'en étant souvenu par le chemin, à l'entrée de la porte de Latran,il appela proraptement deux de ses domestiques, fidèles ministres de ses crimes, leur commanda de lui apporter incessamment ce livre, et leur défendit, sous de terribles menaces, de l'ouvrir en chemin ni d'avoir aucune curiosité pour les secrets qu'il contenait. La défense ne fit qu'iri iter leur curiosité; ils ouvrirent le livre en revenant et en lurent quelques pages; mais bien
[De 1073 à 108S
mal leur en prit, car aussitôt parurent des démons dont la multitude et les figures horribles effrayèrent tellement les deux jeunes hommes qu'ils en étaient hors d'eux-mêmes, Lesdémonsles pressaient en disant: « Pourquoi nous avez- vous appelés ? Pourquoi nous avez-vons donné la peine de venir ? Dites promptement ce que vous voulez que nous fassions ; autrement nous nous jetterons sur vous si vous nous retenez davantage. » Heureusement l'un des deux leur dit : « Abattez promptement ces murailles, » en leur m.ontrant les hautes murailles de Rome, et les démons les abattirent en un clin d'œil. Les jeunes hommes firent le signe de la croix, si tremblants et si hors d'haleine qu'à peine purent-ils arriver à Rome » Voilà commentles schismaliques prouvaient, contrele Pape saint Grégoire, la principale de leurs accusations, celle de nécromancie !
Mais ce n'était point assez pour les schismaliques d'avoir renié le vicaire du Christ comme les Juifs renièrent autrefois le Christ lui-même ; il fallait encore, pour achever la ressemblance, lui préférer un autre Rarabbas. Ils élurent donc pour antipape l'archevêque excommunié et déposé de Ravenne, Guibert, le même qui avait abusé de la confiance du Pape saint Grégoire pour conspirer contre sa dignité et sa vie même, par les mains homicides de Cencius et de ses complices. C'était mettre le traître Judas à la place du Sauveur. D'après des indications découvertes par le docte Mansi, archevêque de Lucques, cette élection schismatique et impie de l'antipape Guibert paraît avoir été faite ou du moins commencée à Brixen, l'an 1080, et ensuite consommée et exécutée l'année suivante dans un conciliabule de Pavie; l'ex-roi Henri était présent *.
Le saint Pape Grégoire, ayant appris cet attentat contre l'unité de l'Église, écrivit la lettre suivante aux évêques de la Calabre et de la Pouille : « Vous n'ignorez pas, mes frères, que plusieurs disciples de Satan, qui sont réputés faussement pour évêques en plusieurs pays, excités par un diabolique orgueil, se sont efforcés de confondre la sainte
* Fa scie. rer. ex/jeflent., fol, 39. — * Apiul Baron., ami. lObU, n. 10, iiou> de Mansi, p. hW.
Église romaine. Mais, par les secours du
Tout- Puissant et par l'autorité de saint Pierre, leur criminelle présomption tournera à leur honte et à leur confusion, à la gloire et à l'exaltation du Siège apostolique ; car depuis le plus petit jusqu'au plus grand, c'est-à-dire jusqu'à Henri, qui est l'auteur et le soutien du concile pestiféré, tous ont éprouvé, et dans le corps et dans l'âme, quelle force le nom de saint Pierre possède pour punir l'iniquité. Vous savez comment, du temps de notre seigneur le Pape Alexandre, ce même Henri médita d'opprimer l'Église de Saint-Pierre par l'intrus Cadalous, et dans quel honteux abîme de confusion il fut précipité, aux yeux du monde entier, avec ce môme antipape, tandis que la bonne cause sortit de cette lutte glorieuse et triomphante. Vous n'ignorez pas non plus les exécrables complots que, depuis trois ans, les évêques de la Lombardie, soulevés par Henri, tramèrent contre nous, et comment nous en sommes sorti sain et sauf, grâce à la protection de saint Pierre, non sans gloire pour nous et pour nos fidèles défenseurs.
« Mais, comme si leur première confusion ne leur eût point suffi, une plaie incurable leur prouve quele glaive delà vengeance apostolique frappe les coupables depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête. Toutefois leurs fronts endurcis à la honte n'ont pas su rougir ; au lieu de rentrer en eux-mêmes ils ontprovoqué, par leurimpudence, toutes les rigueurs d'une impartiale justice ; ils ont marché sur les traces de l'ange rebelle qui a dit : « Je veux établir mon trône à côté de l'aquilon, et je serai semblable auTrès-Haut.» Ils se sont efforcés de renouveler leur ancienne conspiration contre le Seigneur et contre la sainte Église catholique, et d'établir sur eux, pour Aiilechristet pourhérésiarque, un homme sacrilège, parjure à l'Église et noté pour ses crimes abominables dans toute l'étendue del'empire romain, savoir Guibert, le destructeur de l'Église de Ravenne. Cette assemblée de Satan a été composée de gens dont la vie est détestable et l'ordination hérétique et nulle. Ce qui les a poussés à cet acte insensé, c'est le désespoir d'obtenir de iious, par prières ou par promesses, le par-
de l'ère chr.l
don de leurs crimes, sans se soumettre à un jugement ecclésiastique, à notre censure, auxquels nous sommes obligé, par devoir, do les assujettir. Comme ils ne sont fondés sur aucune raison et chargés de crimes, nous les méprisons d'autant plus qu'ils croient s'ôtre élevés plus haut. Nous nous confions en la miséricorde de Dieu et en la protection de saint Pierre, qui a su précipiter du faîte de sa grandeur Simon le Magicien, leur père commun, et nous espérons leur ruine procliaiue et la paix rendue à l'Église, après que ses ennemis auront été vaincus et confondus, n Cette lettre est du 21 juillet *.
A cette noble confiance au plus fort du danger, à cette foi vive dans la réussite et dans l'accomplissement de son œuvre et de ses vœux pour l'indépendance et la réformation de l'Église, on reconnaît un vrai disciple de Celui qui, à la veille de sa Passion et de sa mort, disait aux siens : * Ayez confiance, j'ai vaincu le monde. » Dans une seconde lettre le saint Pape exhorte les mômes évêques à venger, autant qu'il dépendra d'eux, l'injustice que l'empereur grec Michel venait d'éprouver, et à soutenir, dans cette vue, de toutes leurs forces, le duc Robert, qui travaillait à replacer son parent sur le trône de Constantinople, dont il avait été chassé.
En deçà des Alpes un des évêques qui se montra le plus ferme pour la cause de Dieu et de son Église fut Hériman ou Hennan, évêqne deMetz. Comme les schismatiques alléguaient divers prétextes pour justifier leur schisme, Herman pria jusqu'à deux foissaint Guebhard de Salzbourg de lui indiquer ce qu'il fallait en penser et ce qu'il y avait à leur répondre. SaintGuebhardlui écrivitunelongue lettre où il propose les prétextes des schismatiques et ensuite les réfute. Une première cause de la division, c'est que les catholiques ne communiquaient point avec les excommuniés, surtout avec ceux qui avaient été excommuniés par le chef de l'Église ; les schisnKitiques,aucontraire,communiquaient avec eux et disaient qu'il fallait le faire; en quoi le saint évêque de Salzbourg fait voir qu'ils allaient contre les Pères et les conoi-
' L. 8, epist. 5.
les. Un autre prétexte des schismatiques était (|ue l'homme ne pouvait, en aucun cas, être absous du serment de fidélité. Saint Guebhard fait voir, par des autorités et par des exemples, que tout serment n'oblige pas toujours, mais que l'obligation peut être dissoute par la force ou par la différence des événements, surtout quand il y a sentence de l'autorité qui peut lier et délier au ciel et sur la terre. On voit que le saint évê(]ue entendait bien l'état de la question, et que Fleury, qui ose dire le contraire, ne l'entendait pas lui-même *.
Mais un monument bien autrement grave sur cette matière, c'est la seconde lettre que le Pape saint Grégoire VII écrivit au môme Herman de Metz, qui l'avait également consulté. Le saint Pape y établit la subordination de la puissance temporelle à la puissance spirituelle, d'après cesparolesdeJésus-Clirist à saint Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre jé bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle; et je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » « Les rois, demande-t-il, sont-ils donc exceptés ici ? Eu vertu du privilège accordé au prince des apôtres les saints Pères ont appelé l'Église romainela mère universelle; ils ontreçu ses jugements avec la môme soumission que ses enseignements dans la foi, proclamant d'une voix et d'un consentement unanimes que toutes les choses majeures et le» principales affaires doivent lui être rapportées, que personne ne doit ni ne peut appeler d'elle, ni revenir sur ses jugements. » Qu'en particulier l'Église ait le pouvoir, soit d'excommunier, soit de déposer les princes, il le prouve paila clause de saint Grégoire le Grand, dont nous avons démontré l'authenticité et les raisons. Il le prouve encore, quant à la première partie, parle faitdu Papeinnocent, qui excommunial'empereur Arcade, et celui de saint Ambroise,qui excommunia l'empereur Tliéodose ;et,quantà la seconde,par la déposition deChildériCjOpéréeparl'autoritédu Pape
• Ada SS., t. e, juin, p. 157.
[Oo 1013 à 1085
Zacliarie. Il établit en outre la subordination entre les pouvoirs par les paroles si connues de saint Gélase, et fortifie le tout par des considérations sur la nature des deux puissances, sur la première cause de l'une et de l'autre, sur le petit nombre de rois saints et le grand nombre de saints Pontifes *.
Bossuet, dans sà Défense du Gallicanisme politique, proteste que, plein de respect pour la mémoire de Grégoire VII, il n'imitera pas les schismatiques dans leurs invectives, mais qu'il rapportera avec une grande simplicité ce qui se trouve dans les écrits de ce Pape ^ 0 c'est principalement cette lettre du Pape saint Grégoire VII à Herman de Metz que cite et discute Bossuet ; nous allons examiner avec quelle candeur. Il est curieux de voir un évêque, et un évêque tel que Bossuet, attaquer la doctrine et la conduite d'un Pape, et d'un Pape tel que Grégoire VII, pour soutenir les opinions politiques d'un roi, et d'un roi tel que Louis XIV.
Saint Grégoire allègue, d'une épître apocryphe, mais toujours très-ancienne, attribuée à saint Clément, cette petite phrase : « Celui qui est ami de ceux à qui Clément refuse de parler est du nombre de ces hommes qui veulent détruire l'Église de Dieu. » Bos. suetia relève et s'écrie : a Toute la tradition de Grégoire consiste dans ce seul passage; voilà, dis-je, toute la tradition sur laquelle Grégoire VII s'arroge le droit de déposer les souverains ! »
Mais, pour prouver que tout estsubordonné à la puissance de Pierre, Grégoire cite avant tout les paroles de Jésus-Christ. Pour celleslà Bossuet a cru plus simple de les passer sous . silence; seulement il insinue quelque part qu'elles regardent les péchés. Sans doute; car qui dit tout ce que tu lieras ou délieras n'excepte rien. Il fallait montrer qu'elles ne regardent que le péché, et c'est ce que Bossuet a oublié de faire.
Mais saint Grégoire ajoute que, conformément au divin privilège de saint Pierre, la tradition, d'une voix unanime, réserve au Saint-Siège, quant à la décision finale, toutes les affaires majeures, et reconnaît ses juge-
I L. 8, epi$t. 21. — • Défente, 1, 1, sect. 1, c. 8.
ments sans appel, comme on le voit par les lettres du Pape saint Gélase. Bossuet a cru plus simple de n'en rien dire et de s'efforcer ailleurs de prouver que saint Gélase, et avec lui les anciens Pères, avaient toi t, et qu'il était très-permis d'appeler du Sainl-Sicge.
Mais, pour montrer la subordination de la puissance temporelle au pouvoir spirituel, saint Grégoire s'appuie sur le célèbre passage du même Gélase, particulièrement silices paroles : En quoi la charge des Pontifes est d'autant plus pesante qu'au four du jufjement ih doivent au Seigneur rendre compte des rois mêmes. Bossuet a cru plus simple de les passer ici sous silence, et, ailleurs, de les supprimer sans rien dire pour lui en substituer d'autres de sa façon qui disent tout le contraire.
Les schismatiques contestaient à l'Église, ainsi que nous l'avons vu, soit le pouvoir d'excommunier, soit le pouvoir de déposer les princes. Saint Grégoire VII, pour montrer qu'il avait l'un et l'autre, cite la clause que, sur la demande d'un roi et d'une reine, saint Grégoire le Grand ajouta au privilège de leurs fondations. Bossuet, en promettant d'examiner la question ailleurs, objecte qu'autre chose est de menacer, autre chose est de prononcer uuesentencejuridique.Maispuisqu'un roi et une reine ont envoyé des ambassadeurs au Pape pour lui demander ces menaces, ils croyaient donc qu'il avait droit de les faire, et, par conséquent, de les exécuter ; car des menaces que personne n'aurait crues exécutables n'eussent pas même été des menaces.
Grégoire rapporte l'excommunication de TIléodose et d'Arcade. Bossuet dit que c'est I aisonner mal, attendu que ni l'un ni l'autre ne fut déposé. Mais, puisque l'on contestait à l'Église le pouvoir d'excommunier les princes, il était naturel d'en citer des exouiples. Le mauvais raisonnement n'est pas du côté de saint Grégoire.
Quant à la déposition en particulier, le Pape allègue l'exemple deChildéric.Surquoi Bossuet dit : « Il est certain que la glose sur les paroles mêmes de Grégoire VII contredit foi melleinent son senliuient; car voici comment elle explique le mot il déposa. Zacliarie est dit l'avoir déposé parce qu'il coyisentit à sa déposition.» Soit. Toujours est-il que ce con
delèrechr.] DE L'ÉGLISE
senteraent fut tel que toutes les histoires lui attribuent la déposition de Childéricetla légitimité de Pépin. Il n'y a de formel que l'embarrasdeBossuet.qui ailleurs avoue implicitement ce qu'il voudrait nier ici.
C'est après avoir discuté delà sorte la lettre de saint Grégoire que, s'arrêtant à unepliraso tirée d'un monument apocryphe, mais en tout cas très-ancien, Bossuet s'écrie : « Toute la tradition de Grégoire consiste dans ce seul passage; voilà le seul témoignage de l'antiquilé ; voilà, dis-je, toute la tradition sur laquelle Grégoire VII s'arroge le droit de déposer les souverains ! » Et tout cela Bossuet l'appelle de la simplicité et de la candeur !
Nous avons vu que tous les catholiques de son temps approuvaient la conduite de saint Grégoire VII. Bossuet et Fleury n'ont trouvé qu'un auteur catholique qui s'éloignât de l'accord unanime des autres ; mais c'est un petit-fils de Henri, Otton de Frisingue, qui écrivit près d'un siècle après l'événement, et dont la famille, celle de Hohenstaufen, possédait les domaines enlevés par Henri aux héritiers de Rodolphe. Cette seule considération doit faire suspecter son témoignage et récuser son jugement en celle affaire, d'autant plus qu'il avance des choses évidemment inexactes. Il dit dans un endroit : « Grégoire VII, voyant cet empereur comme abandonné des siens, le frappe du glaive de l'anathème; l'empire fut d'autant plus indigné de celte nouveauté que jamais auparavant il n'avait vu de pareille sentence publiée contre un empereur romain » Otton suppose, dans ces paroles, que Henri était empereur quand il fut excommunié par Grégoire, ce qui est faux ; car, excommunié et déposé une première fois en 1076, une seconde fois en 1080, il ne reçut le titre d'empereur de l'antipapeGuibert qu'en 1083. Ensuiteil nous représente Henri comme abandonné des siens quand il fut anathémalisé par le Pape, et tout ensemble l'empire indigné de cette nouveauté. La vérité est, d'après les preuves historiques que nous avons vues, que Grégoire ne prononça la sentence que sur les plaintes et les sollicitations réitérées des
princes catholiques d'Allemagne, et qu'il n'y eut d'indignés que les simoniaques et les schismaliques. Après tout, si intéressé qu'il y fût pour l'honneur de sa famille, OLton ne se prononce ni pour ni contre ; il se borne à dire qu'il ne prend pas sur lui de dire si la chose a été faite licitement ou non. « J'ai beau lire et relire, ajoule-t-il, l'histoire des rois et des empereurs romains, je ne trouve nulle part qu'aucun d'eux ait été, par le Pontife de Rome, soit excommunié, soit privé du royaume ; à moins peut-être qu'on ne veuille regarder comme un anathème lorsque Philippe fut, pour un temps très-court, placé par le Pontife romain entre les pénitents, ou que Théodose fut exclu de l'enceinte du temple par saint Ambroise, en punition d'un massacre »
Otton, comme on voit, distingue expressément l'excommunication et la déposition ; il pense que le fait de Théodose ne fut pas une excommunication proprement dite ; c'est pourquoi il assure qu'il ne trouve aucun empereur romain soit excommunié, soit déposé ; mais il est certain, d'après Bossuet luimême, que les empereurs Anastase et Léon risaurien avaient été véritablement excommuniés par les Pontifes de Rome. D'une autre part Otton lui- même nous apprend que Grégoire II, ayant plusieurs fois averti par ses lettres l'empereur Léon, et le trouvant incorrigible, détacha l'Italie de son empire *. Lors donc que le même auteur proteste qu'il I ne voit aucun empereur romain qui eût été jusqu'alors soit excommunié, soit déposé, par des Papes, cela ne prouve de sa pari que l'ignorance ou l'oubli, et comme cette ignorance ne prouve rien contre le pouvoir d'excommunier, elle ne prouve pas plus contre le pouvoir de dissoudre ou de déclarer dissous le serment de fidélité. Cependant ces paroles insignifiantes d'un témoin et d'un juge légalement suspect, les défenseurs du gallicanisme politique les citent à tout propos comme une décision irréformable ; mais ils se gardent bien de nous apprendre ce que le mêmeOttondit ailleurs, savoir, que Pépin fut élu roi par l'autorité du Pape Zacharie; qvie
» De Gett. Frid. /, I. 1, c. I
I O't. Fris,, Chron., 1. 6,c. 35. — *Ibid., 1. 5, c, 18,
De 1073 à 108&
le même Pépin et les seigneurs de France lurent déliés par le Pape Étienne de leur serment de fidélité à Childéric, et que les Pontifes romains tirent de là l'aulorité de changer les règnes *.
Ce n'est pas tout : s'il faut en croire Bossuet, Grégoire VII aurait avancé dans cette même lettre à Hériman de Metz ni plus ni moins qu'une hérésie. Il accuse le saint Pape d'avoir, contre l'autorité de l'Écriture, de la tradition et de tout le genre humain, avancé une chose que jamais Pontife ni chrétien n'avait dite ou pensée, d'avoir renouvelé l'erreur des hérétiques que combattait saint Iréiiée, savoir, que la puissance royale vient de l'orgueil et du diable.
Avant de montrer ce qu'a dit le saint Pontife et en quel sens, nous citerons d'autres Pontifes égaleraentsaints, qui non-seulement ont pensé, mais écrit des choses équivalent tes. a Ni les rois ni les seigneurs (</omm), dit saint Augustin, n'ont été nommés de régner et de dominer ; il est plus naturel de croire que les rois ont été nommés de régir, en sorte que royaume dérive de rois, et rois de régir. Quant au faste royal, il a été regardé non comme l'attribut de qui régit, mais comme l'orgueil de qui domine *. » Et ailleurs : « Dieu, ayant fait l'homme raisonnable à son image, ne voulut qu'il dominât que sur les créatures sans raison, non pas l'homme sur l'homme, mais l'homme sur la hôte. C'est pourquoi les premiers justes furent établis pasteurs de troupeaux plutôt que rois des hommes, Dieu nous voulant faire connaître par là tout ensemble et ce que demandait l'ordre des créatures, et ce qu'exigeait le mérite des péchés »
Ainsi, d'après saint Augustin, la puissance royale ou la souveraineté, prise, non pour l'autorité patriarcale qui dirige comme un père ses enfants, mais pour la domination de la foi'ce qui contraint les hommes comme des troupeaux de bètes, ne vient point originairement de Dieu, mais de l'orgueil, mais du péché et de celui qui en est l'auteur. C'est cette ambition de dominer, dit le même Père, après avoir cité un passage analogue de Sal-
1 Ott. Fris., Chvon. 1. G, c. ii3. — » De Ciuit., c. 12, 0. 2.— »;6kï.,l. 10, C. 15, n. 1.
luste, qui tourmente par de grands maux et
foule aux pieds le genre humain^.
a La nature, dit saint Grégoire le Grand, a engendré égaux tous les hommes ; mais, l'ordredes mérites variant, une secrète providence place les uns après les autres; toutefois cette diversité, qui provient du vice, Dieu l'a coordonnée avec beaucoup de justice. Nous savons que nos anciens pères étaient non pas tant des rois d'hommes que des pasteurs de troupeaux, et quand le Seigneur dit à Noé et à ses fils : a Croissez et multipliezvous, et remphssez la terre, » il ajoute : « Et que la terreur de vos personnes soit sur tous les animaux de la terre ; car l'homme a été préposé par la nature aux animaux irraisonnables, non point aux autres hommes. » C'est pourquoi il lui est dit qu'il doit se faire craindre des animaux, non de f homme; car c'est s'enorgueillir contre la nature que de vouloir être craint de ses égaux*. »
Voilà donc deux saints Pontifes, an\i]uels on pourrait en ajouter beaucoup d'autres, qui s'accordent dans les points suivants, savoir : que Dieu a créé les hommes égaux par leur nature; que l'homme a reçu le domaine sur les animaux, non pas sur les hommes; que cette inégalité, qui fait que les uns sont sujets, les autres supérieurs, que les uns obéissent et les autres commandent, n'a d'autre cause que le pécbé ; que cet ordre a été établi par un juste jugement de Dieu ; que les premiers justes étaient plutôt pasteurs de troupeaux que rois d'hommes ; que les rois sont ainsi appelés non pas de régnerni de rfominer, mais de re^îV ; qu'enfin le faste et la domination des gouvernants ont été introduits par l'orgueil humain et la passion de s'élever sur autrui. Cela supposé, il faut distinguer entre l'office de roi et le faste. Le premier aéléenseigné aux hommes par la droite raison, institué d'après le dictamen de la nature et approuvé de Dieu pour l'ordre et la conservation du genre humain ; l'autre, à l'instigation du diable, a été introduit par l'orgueil de l'homme.
Or voilà précisément ce que dit saint Grégoire VII, et il ne dit que cela. D'un côté il
> Ibid., I. 3, c. 14, n. 1. — » L. 21, in Job., c. Ift n. 22.
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
rappelle aux rois de Germanie, de Danemark, d'Angleterre, que la puissance royale vient de Dieu. A Guillaume le Conquérant il écrit entre autres choses : « Nous sommes persuadé que votre prudence n'ignore pas que le Dieu tout-puissant a départi à ce monde, pour le gouverner, la dignité apostolique et la dignité royale comme les plus excoUenlcs de toutes les autres ; car, de môme que, pour représenter en divers temps la beauté de ce monde aux yeux de la chair, il a disposé le soleil et la lune comme des luminaires plus éclatants que tous les autres, de même, pour que la créature qu'il a formée à son image dans ce monde ne fût pas entraînée en des erreurs et des périls mortels, il a voulu, moyennantla dignité apostolique etla royale, qu'elle fût régie par des offices divers*. »
D'un autre côté il rappelle, avec d'autres saints docteurs, de quelle manière, à commencer par Nerarod, la domination des conquérants et des souverains absolus remplaça le régime paternel et primitif des patriarches, lorsqu'il dit dans sa lettre à Hériman : « Quoi donc, une dignité inventée par des liommesdusiècle, qui ignoraient même Dieu, ne sera point subordonnée à la dignité q ue la providencedu Tout-Puissant a étal)lie pour sa gloire et a donnée au monde dans sa miséricorde ? Voyez son Fils : autant il est cru Dieu et homme, autant il est cru souverain Pi ètre, chef de tous les prêtres, assis à la droite du Père, intercédant continuellement pour nous. Il a dédaigné la royauté séculière dont les enfants du siècle s'enorgueillissent, et il a embrassé volontairement le sacerdoce de la croix. Qui ne sait que les rois et les ducs ont commencé en ceux qui, ignorant Dieu, se sont, par orgueil, moyennant les rapines, la perfidie, les homicides, enfin presque tous les crimes, à l'instigation du diable, le prince de ce monde, arrogé de dominer sur leurs égaux, savoir leshomraes, avec une cupidité aveugle et une présomption intolérable / » Voilà ce que dit de plus fort saint Grégoire; ce n'est que la répétition de ce que d'autres avaient dit avant lui et ce que d'autres ont dit après. Au quatorzième siècle le célèbre cardi-
* L. 7, episl. 26.
nal Bertrand, évôqued'Autun, traitant expressément cette matière, écrivait à ce sujet : « Si nous faisons bien attention à la sainte Éci iture, nous trouverons clairement que le pouvoir de la juridiction temporelleou séculière, (|uantaux quatre empires, les Assyriens et les Chaldéens, les Mèdes et les Perses, les Grecs, les Romains, n'a pas été, dans l'origine, introduit légitimement, mais par violence'. » En effet, avant Ncmrod, que Bossuet lui-même reconnaît pour le premier ravageur de pioviuces, on ne voit point apparaître le nom de roi. Les premiers auxquels il soit donné sont les petits conquérants qui emmenèrent en captivité le peuple de la Penlapole, avec le neveu d'Abraham, et auxquels ce patriarche, après une éclatante victoire, arracha tous les captifs. Ainsi donc Grégoire VU n'a dit que ce que d'autres Pontifes, avant et après lui, ont conclu de l'Écriture même.
Une autre nouveauté que Bossuet impute à saint Grégoire, c'est d'assurer que tous les Pontifes romains sont saints et de dire : « Je sais, par expérience, que le Pape est saint. » Voici ce que dit le Pontife, après avoir exposé combien il est facile aux souverains de se perdre : « Il faut donc craindre pour eux et leur rappeler souvent à la mémoire que, depuis l'origine du monde, dans les divers royaum(!s de la terre, parmi cette multitude innombrable de rois, on en trouve très-peu de saints, tandis que, dans la succession des Pontifes sur un seul siège, celui de Rome, depuis le temps de l'apôtre saint Pierre, on en compte près de cent parmi les très-saints. Il faut avertir tous les chrétiens qui souhaitent régner avec Jésus-Christ de ne point aspirer à la royauté par ambition de la puissance séculière, mais d'avoir plutôt devant les yeux cette parole de saint Grégoire, en son Pastoral: « Au reste, quelle règle est à suivre, sinon que ceux qui ont les vertus requises ne viennent au gouvernement que quand ils y sont forcés, et que ceux qui n'ont pas les vei tus nécessaires n'y viennent point, lors même qu'on les y forcerait?» Car, si ceux qui craignent Dieu, lors 'même qu'on leur faitviolence,neviennentqu'avec une grande
1 De Orig. etusu Jurisd., qusst. 1«
IVERSELLE
(De 1073 à 1085
frayeur au Siège apostolique, où ceux qui sont légitimement ordonnés deviennentmeilleurs par les mérites de saint Pierre, avec quelle crainte et quel tremblement ne faut-il pas approcher du trône de la royauté, où même les bons et les humbles, comme on le voit par Saûl et David, deviennent pires? Ce que nous avons dit plus haut du Siège apostolique, outre que nous le savons par expérience, est contenu ainsi dans les décrets du bienheureux Pape Symmaque : « Le bienheureux Pierre a transmis à ses successeurs, avec l'héritage de l'innocence, une dot perpétuelle de mérites. » Et un peu plus loin : « Qui doute qu'il ne soit saint celui qu'élève le faîte d'une si haute dignité ? » Car, s'il manque de mérites acquis, ils sont suppléés par ceux que lui communique son prédécesseur »
Voilà ce que dit Grégoire VII ; voilà ce qu'il cite de saint Symmaque, ou plutôt de VApoiogéliquede saint Ennodius, évêquede Pavie, approuvé au concile de Rome, en S03, par le saint Pape et deux cent dix-huit évôques. Ainsi qu'on le voit saint Grégoire ne parle pas de tous les Pontifes romains, comme Bossuel le lui impute dans le titre de son chapitre 11, mais de ceux-là seulement qui étaient légitimement ordonnés, qui ne montaient au Siège apostolique que par force, mais seulement de la série générale des Pontifes romains comparés à la multitude des rois; voilà ce qu'il sait par expérience. Il ne dit pas qu'ils deviennent tout à fait saints, comme le lui fait dire Bossuet, omnino sanctos, mais seulement qu'ils deviennent meilleurs. Que le Pape soit saint, cela n'est dit que dans le décret approuvé par le Pape Symmaque elle concile de Rome. Bossuet s'écrie qu'au lieu d'exagérer ces paroles il fallait les adoucir par une bénigne interprétation. Mais cette exagération que Bossuet met sur le compte de saint Grégoire, Bossuet seul l'a commise, et cela par un faux en écriture authenliiiue. En effet le décret dit simplement que le Pape est saint ; c'est Bossuet qui ajoute le mot omnino, tout à fait. Mais le tempérament que Bossuet reproche à saint Grégoire
( L. 8, eijitl. 3t.
de n'avoir pas apporté à ces paroles, saint Grégoire l'y apporte ; car, au lieu de dire, avec le décret, que les Papes légitimement ordonnés deviennent saints, il dit seulement qu'ils deviennent meilleurs.
Une nouveauté non moins étrange, dont Bossuet accuse le même Pape, c'est d'avoir prétendu commander à la victoire. Bossuet se fût abstenu d'une imputation pareille s'il s'était rappelé ce qu'il dit lui-même sur les effets visibles de l'excommunication. « Le Saint-Esprit, dit-il, dans les temps apostoliques, descendait d'une manière visible par l'imposition des mains des apôtres ; de même aussi le démon exerçait visiblement sa puissance sur un homme qui lui était livré par un jugement ecclésiastique. Ces effets visibles n'ont été que pour un temps, mais les effets intérieurs sont permanentset éternels; et comme le Saint-Esprit est véritablement donné par l'imposition des mains, de même un pécheur est véritablement livré à Satan par l'excommunication'. » Eh bien I comme saint Paul, en excommuniant l'incestueux de Corinthe, le livra à Satan pour la perte de sa chair, afin que son âme fût sauvée, de môme, dans les siècles subséquents, en excommuniant lesauteursdecertainscrimes, l'Église leslivraitau pouvoir du mômeSatan, afin qu'étant affligés jusque dans les choses temporellesils rentrassent plus tôten eux-mêmes. Quelquefois il plaisait à Dieu que ceux qui avaient été excommuniés de la sorte fussent tourmentés par le démon d'une manière visible, quelquefois d'une manière seulement invisible. Les imprécations par lesquelles on les dévouait à ces châtiments étaient mêlées à la formule de l'excommunication même.
On en voit plusieurs exemples dans Burcard, qui vécut tout un siècle avant Grégoire *. Ainsi, quand ce Pape dit, dans la deuxième excommunication de Henri : « Que Henri non plus que ses fauteurs n'aient aucune force dans les combats et ne gagnent de leur vie aucune victoire alin qu'il soit confondu à pénitence et que soa esprit soit sauvé au jour du Seigneur, » c'était une nouveauté qui, pour le foml, remontait jus-
< Défense, 1. I, scct. 2, c. 33. — 'ApiKl Qiiic. el IvoQ., in Décrit., § 14, c. 79.
de l'ère chr.]
qu'aux temps apostoliques, jusqu'àsaint Paul.
Bossuet dit encore que Grégoire, étonné lui-même de la hardiesse de son entreprise, troubléparsanouveauté, et également incertain des événementsàvenir et des démarches que les circonstances des temps l'obligeraient à faire dans la suite, n'avait sur cette matière aucun principe tixe et suivi ; que, hardi, téméraire quand il s'est agi de prononcer la sentence, il a hésité, il a chancelé quand il s'est agi de l'exécution ; que, entraîné à cet attentat inouï par l'impétuosité de son caractère plutôt que par une raison fixe et réfléchie, il a douté lui-même de la validité de son décret Eh bien ! ce grand fracas de paroles n'est que l'effetd'un brouillard, d'un nuage. Bossuet conclut que le Pape s'est contredit, qu'il a varié dans ses principes, parce qu'après avoir excommunié et déposé Henri en 1076 il l'absout en 1077, sans le remettre en possession du royaume, et lui donne néanmoins le titre de roi. Mais la raison en est bien simple, comme on le voit dans Fleury et comme Bossuet a pu le voir dans Noël Alexandre. En 1076 Grégoire excommunia et déposa Henri jusqu'à satisfaction convenable. L'année suivante, en lui donnant l'absolution, il lui réserva expressémentses droits au royaume, mais cependant ne l'en remit pas en possession, cette affaire devant se traiter dans une diète des princes. Lors donc que de 1077 à 1080, en attendant une décision finale, Grégoire donne à Henri le titre de roi, s'efforce de tenir la balance égale entre lui et Rodolphe, que les princes élurent dans cet intervalle, bien loin de se contredire il ne fait qu'observer religieusement les conditions convenues et jurées à Canosse.
Quand Bossuet nous dit, avec un auteur anonyme, que le saint Pape, oubliant sa vigueur, démentit ses premières démarches, qu'après avoir employé toute la sévérité de la puissance apostolique en excommuniant Henri et ses fauteurs, en déposant ce prince avec éclat de la dignité royale, en dispensant SCS sujets du serment de lidélité et en confii mant l'élection d'un autre roi, il écrivit à
i Défense, 1. 1, sect. l, e. 11.
VU
ses légats de prendre conseil, d'écouler les raisons des deux rois, de confirmer la couronne à celui dont le droit serait le mieux prouvé, et de déposer son contendant, Bossuet confond les temps et les choses. Grégoire n'approuva l'élection de Rodolphe qu'en 1080, oùildéposadéfinitivement Henri. Depuis lors il ne traita plus ce dernier de roi. Rien ne fut capable d'ébranler sa constance. Dans une lettre de 1081, où il appelle Henri dit roi {Henricus dictus rex), il écrivit à Didier, abbé du monlCassin : «Vous le savez, mon cher frère, si l'amour de la justice et de l'honneur de la sainte Église ne nous dominait, si nous voulions conniver à la méchante volonté et à la perversité du roi, ainsi que des siens, nous en recevrions des avantages beaucoup plus considérables qu'aucun de nos prédécesseurs n'eût pu en recevoir d'aucun prince. Mais vous savez aussi que nous comptons pour rien leurs menaces et leur fureur, et que nous sommes prêt à souffrir plutôt la mort que de consentir à leurs impiétés et d'abandonner la justice*. » Et saint Grégoire VII demeuratel jusqu'à la fin.
Lorsque, dans cette grande lutte, avec une conviction si profonde, ce grand et saint Pape oppose toujours à Henri Dieu et la justice, il indiquait le vrai point de la question. H s'agissait dès lors de savoir si la loi, si lapohtique devait être athée ou bien fondée sur la morale et la religion. Le Pape croyait fermement, avec toutes les nations chrétiennes, que Dieu seul est proprement souverain ; que le Fils de Dieu fait hom me, le Christ ou Messie, a été investi par son Père de cette puissance souveraine ; que, parmi les hommes, il n'y a de puissance ou de droit de commander si ce n'est de Dieu et par son Verbe ; que la puissance est de Dieu, mais non pas toujours l'homme qui l'exerce et l'usage qu'il en fait ; que la souveraineté, et le souverain, et l'usage qu'il fait de sa puissance, et les hommes sur lesquels il l'exerce, sont également subordonnés à la loi de Dieu ; enfin que l'interprète infaiiUble de la loi divine est l'Église cathoHque ; que, par conséquent, c'est à l'Église et à son chef de décider les cas de
» L. U, eptst. U.
jDe 1073 à 1085
conscience qui 8*élèvent entre les rois et les peuples. Henri et ses courtisans voulaient bien de tout cela pour les autres, mais non pas pour eux-mêmes. Comme l'Église et son chef condamnaient leur dissolution et leur tyrannie, ils cherchèrent à réduire en esclavage et l'Église et son chef. La justice serat-elle encore quelque chose ou Lien n'y aural-il d'autre droit que la force brutale ? Tel était le sujet de ce grand combat que l'Église catholique, au nom de Dieuelderhumanité, a soutenu pendant des siècles contre les monarques allemands, qui, à peu près tous, ne reconnaissaient d'autre droit que la force.
Que tels soient le sens et le but véritables de cette lutte à peu près continuelle entre l'Église de Dieu et les puissances temporelles, Bossuet lui-même en fournit une preuve remarquable. Pournepasadmettrela subordination des puissances temporelles à la puissance spirituelle de l'Église de Dieu il pose le principe suivant : « Quant à l'ordre politique et aux droits de la société humaine, un gouvernement peut être parfait sans le vrai sacerdoce et sans la vraie religion. » Cette étrange assertion de Bossuet ne lui est point échappée par mégarde ; il a un chapitre entier pour l'établir. Il y répète : « Nous soutenons donc que, sans la vraie religion, un gouvernement peut être parfait, non dans l'ordre moral, mais dans l'ordre politique, ou en ce qui regarde les droits de la société humaine. L'empire ou le gouvernement civil est donc subordonné à la vraie religion et en dépend dans l'ordre moral, mais non dans l'ordre politique ou en ce qui concerne les droits de la société humaine. » Bossuet tient si fort à cette idée qu'il y revienlencore dans la suite de son ouvrage, comme au pivot sur lequel roule toute son argumentation *.
D'après cela il est clair que, selon Bossuet, Tordre politique est distinct de l'ordre moral ; que, de soi, l'ordre politique est sans morale et sans religion ; que l'ordre politique est athée et doit l'être, s'il veut éviter la subordination à la puissance religieuse et sacerdotale. Bossuet ne voyait peut-être pas clairement ces conséquences, ou cerlaine-
^ Défense, 1. 1, sccl. l, c. &,32, 3&.
ment il ne les admettait pas; mais aujourd'hui de plus simples esprits les voient et les admettent. Les manouvriers de Paris, attablés dans les cabarets, organisent tranquillement, avec ordre et ensemble, la destruction de tout ordre, de toute propriété, de toute société, même de la société domestique ou de l'union conjugale. Et ils ne s'en tiennent point à de vaines paroles, ils vont droit au but ; ils se dévouent à tuer en plein jour les rois, les princes, les riches, tous ceux qui ont ou qui sont quelque chose. Voilà où aboutit cet ordre politique sans morale et sans religion que les princes de la terre ont imaginé pour n'être point subordonnés à l'Église de Dieu.
Pour bien comprendre l'histoire il ne faut jamais perdre de vue ce grand et continuel combat de l'Église catholique pour l'ordre, la justice, la propriété, la société, soit domestique, soit publique, contre les puissances ou passions humaines, qui rte veulent de règle que soi.
Finalementle Pape saint Grégoire VII et les catholiques de son temps combattaient nonseulement pour la cause de Dieu et de son Église, mais pour la cause des peuples, mais pour la cause de l'humanité entière. Ils marchaient sur les traces des prophètes, des apôtres, des martyrs. Les princes, les guerriers qui les soutenaient par les armes étaient de nouveaux Macliabées. Comme les premiers ils pouvaient succomber personnellement dans la lutte ; mais leurs souffrances, mais leur mort n'étaient perdues ni pour eux ni pour leur cause. C'est à force de souffrir et de mourir que les chrétiensdes premiers siècles ont vaincu les empereurs idolâtres, qui se prétendaient à la fois empereurs, souverains pontifes et dieux. C'est à force de combats, de souffrances, de persévérance, que l'Église et les catholiques de tous les temps vaincront les puissances ou les passions humaines, qui auront toujours plus ou moins les mômes prétentions que les empereurs idolâtres. C'est toujours la même conspiration contre l'Éternel et son Christ.
Cependant, le 15 octobre 1080, il y eut, sur la rivière de l'Elster, en Saxe, une grande bataille entre Henri et Rodolphe. Les troupes
de l'ère ehr.] DE L'ÉGLISE
de Henri eurent d'abord quelque avantage ; mais l'armée de Rodolphe, étant revenue à la charge, les força dans leur camp, les culbuta dans la rivière, les mit dans une déroute complète et fit un butin immense. La victoire était assurée aux Saxons, des acclamations et des chants de triomphe retentissaient de toutes parts, quand soudain on reçut la nouvelle que Rodolphe était mortellement blessé. Voulant traverser un ruisseau, il fut fiappé, disait-on, d'un coup de lance par le duc Godefroi de Bouillon, qui le cherchait depuis longtemps dans la mêlée. Il avait la main droite coupée et avait reçu dans le basventre une blessure mortelle. Ses amis le transportèrent dans la plaine; autour de lui se réunirent les évêques, qui lui donnèrent les onctions saintes. Un écrivain schismatique du parti opposé raconte ou plutôt conte que, quand on lui eut montré sa main coupée, il dit: « C'est celle-là que j'ai levée jadis pour prêter serment au roi Henri. » Mais les auteurs catholiques du temps, tels que la chronique de Magdebourg, attestent que, bien loin de se repentir du passé, son unique douleur fut de ne pouvoir plus venger les injures que Henri avait faites à l'Église et à tous les ordres de l'empire; il déplorait plus le malheur du peuple que le sien propre. Sentant sa fin prochaine il souleva la tête et demanda d'une voix mourante : « A qui la victoire ? — A vous, seigneur, à vous, » répondirent ceux qui l'entouraient. A ces mois Rodolphe retombe sur sa couche, en disant : « Maintenant, à lavie età la mort, je souffrirai avec joie tout ce qu'il plaira au Seigneur » Ainsi mourut le roi Rodolphe, comme jadis était mort Épaminondas dans les plaines de Mantinée. On ensevelit avec magnificence son corps dans le chœur de la cathédrale de Mersebourg ; une statue en bronze doré fut placée sur sa tombe.
La mort de Rodolphe causa un deuil général dans la Saxe et ailleurs. Un grand nombre de personnes firent de riches présents aux églises, aux monastères et aux pauvres pour le repos de son âme. Il s'était attiré l'affoction de tous par sa bonté, par son afla-
< Berthold, ann. 1080.
bilité et sa bravoure. On le regardait comme le sauveur de la patrie, comme un guerrier intrépide, comme un juge impartial et comme un défenseur infatigable de l'Église. Voici en quels termes parle de sa mort un historien catholique du temps, Berthold, prêtre de Constance, et pénitencier apostolique, qui écrivait à cette époque-là même : « L'armée de Henri fut mise en déroute ot poursuivie une journée de chemin par les
j troupes de Rodolphe, quoique le roi Rodolphe, de pieuse mémoire, succombât dans
I cette même bataille. Oui, cet autre Macliabéo, attaquant l'ennemi au premier rang, mcrila
I de succomber au service de saint Pierre. Il survécut un jour, mit ordre à toutes ses affaires et alla sans aucun doute rejoindre le Seigneur. Sa mort fut pleurée de toutes les personnes pieuses de l'un et l'autre sexe, mais principalement des pauvres. Pour le repos de son âme les Saxons firent des aumônes innombrables; car c'était certainement le père de la patrie, l'observateur le plus consciencieux de la justice, le champion infatigable de la sainte Église. Il fut enterré à Mersebourg avec beaucoup de gloire. » Voilà ce
I qué dit Berthold de Constance, et son dire n'est démenti par aucun auteur contemporain du parti opposé. Nous verrons Henri, tout au contraire, mourir d'une mort ignominieuse, rester sans sépulture chrétienne, et, par sa mort, inspirer à tous les chrétiens une joie pareille à celle que ressentirent les Hébreux à la mort de Pharaon, et cela d'après le témoignage de ses propres partisans
Le jour même où le roi Rodolphe moui ait en Saxe les troupes de la comtesse Mathilde furent battues, près de Mantoue, par les par. tisans lombards de Henri ; mais ces revers n'abattirent point le courage des catholiques. Dès le mois de février 1081 les seigneurs du parti de Henri avaient demandé une conférence à ceux de Saxe pour ménager la pacification du pays. Saint Guebhard de Salzbourg, au nom des seigneurs saxons, parla avec énergie, mais néanmoins avec un ton modéré, sur les injustices de Henri envers les évêques, les églises et leur pays, et sur
' Chron. Mngd. Albert. Stad. Berthold de Const., ann, 1080. Abb Ursp., nnn. 1106. •
[De 1073 à 108S
leurs dispositions pacifiques. Levant ensuite la voix il dit: «Nous tous qui sommes ici présents, et avec nous tous les habitants de la Saxe, nous vous demandons avec instance, à vous, saints prêtres de Jésus-Christ, à vous, très-nobles seigneurs, à vous, hommes de cœur, de vous souvenir du Dieu tout- puissant et de votre devoir ! Soyez les pasteurs des âmes et non leurs destructeurs ! Songez que vous avez reçu votre épée pour défendre et non pour immoler les innocents ! Ne nous poursuivez pas plus longtemps avec le fer et la flamme, nous qui sommes vos frères et vos parents... Malgré les nombreuses injures que nous avons souffertes de Henri, nous voulons encore lui prêter serment de fidélité si vous pouvez nous donner l'assurance formelle que nous pouvons le faire sans perdre l'honneur de notre rang et sans manquer à notre paroie et à nos engagements ; car, si vous voulez entendre l'exposé de nos motifs, nous vous prouverons que ni clercs ni laïques n'ont pu le regarder davantage comme roi sans compromettre le salut de leurs âmes. Voici donc en abrégé notre demande : prouvez-nous d'une manière satisfaisante queHenri est roi légitime, ou bien laissez-nous vous prouver qu'il ne |)eut l'être.» Les députés de Henri répliquèrent qu'ils n'étaient pas venus pour décider une pareille question, et demandèrent un armistice jusqu'au mois de juin pour la faire décider dans une diète générale. Tout le monde vit bien que ce n'était qu'un prétexte pour gagner du temps et faciliter à Henri son expédition d'Italie. Une foule de ses propres partisans déclarèrent hautement, dans la conférence, que les propositions des Saxons étaient équitables et les prétentions de leurs adversaires injustes. Ils ne furent plus si ardents pour la guerre; ce qui fit dire aux Saxons que cette conférence valait pour eux plus que trois victoires. On se sépara après avoir conrlu une trêve de sept jours. Au mois de juin les seigneurs de Saxe et de Souabe se réunirent avec leurs troupes pour délibérer en commun sur l'éleclion d'un nouveau roi. Apiès bien des consultations toutes les voix se portèrent sur Heruian de Lorraine, comte de Luxembourg. Cependant la chose ne fut coii-
cluedéfinitivement que vers la flnde l'année».
Dans l'intervalle le Pape Grégoire écrivit la lettre suivante à ses deux légats en Allemagne, saint Altmann, évêque de Passau, et Guillaume, abbé de Hirsau: « Nous félicitons beaucoup votre prudence du soin que vous avez de nous mander des choses certaines, d'autant plus qu'on nous en rapporte de trèsnombreuses et de très-variées de par là. Nous vous faisons connaître que presque tous les fidèles, ayant appris la mort du roi Rodol phe, de bienheureuse mémoire, ont fait tous leurs efforts pour nous persuader de recevoir en notre grâce Henri, qui, vous le savez, est disposé depuis longtemps à nous faire plusieurs choses et que favorisent presque tous les Italiens; ils ajoutaient que, s'il venait en Italie contre la sainte Église, sans pouvoir avoir la paix avec nous, ainsi qu'il le veut et y tâche, ce sera vainement que nous espérerons quelque secours de votre part. Si ce secours ne devait manquer qu'à nous, qui estimons peu son orgueil, l'inconvénient ne serait pas bien grave; mais, si vous ne soutenez pas notre fille Mathilde, dont vous savez comment les guerriers sont disposés, que lui reste-t-il, au cas que les siens refusent de faire aucune résistance, eux qui la traitent de folle, sinon de faire forcément la paix ou bien de perdre tout ce qu'elle possède ? Tâchez donc de lui mander avec certitude si elle doit atlendie avec assurance un secours de votre part. Si Henri doit entrer en Lombardie, nous voulons que vous avertissiez le duc Guelfe d'accomplir la fidélité qu'il a promise à saint Pierre, suivant qu'il en est convenu avec moi en présence de l'impératrice Agnès et del'évêque de Côme lorsqu'on lui accorda le (ief de son père; car nous voulons le placer tout entier dans le giron de saint Pierre et le provoquer spécialement à son service. Si vous découvrez cette volonté en lui ou en d'autres princes conduits par l'amour de saint Pierre pour la rémission de leurs péchés, pressezles de la mettre en pratique et ayez soin de bien nous en informer. Par cette assurance nous croyons pouvoir faire. Dieu aidant, que les Italiens, se détachant de Henri, s'attachent
' Bruno. AiiiialisU Sax.
de l'èrr chr.l
fidèlement à nous, ou plutôt à saint Pierre.
« En outre, il faut avertir tous ceux qui, dans vos quartiers, craignent le Seigneur et aiment la liberté de l'Épouse du Christ, qu'ils n'aillent point, par faveur ou par crainte, élire àla hàteettéraérairement une personne dont les mœurs et les autres choses nécessaires à un roi seraient en désaccord avec le soin et la défense qu'il doit prendre de la religion chrétienne; car nous croyons qu'il vaut mieux attendre quelque temps, pour trouver un homme capable de procurer, selon leSeigneur, l'honneur de la sainte Église, que de s'exposer, par trop de précipitation, à ordonner roi quelqu'un qui n'en est pas digne. Nous savons bien que nos frères sont fatigués d'une lutte si longue et de tant de perturbations; mais on sait qu'il est plus noble de combattre longtemps pour la liberté de la sainte Église que de succomber à une servitude malheureuse et diabolique. Les malheureux, savoir, les membres du diable, combattent pour être opprimés de sa malheureuse servitude; les membres du Christ combattent, au contraire, pour ramener ces malheureux à la liberté chrétienne. C'est pourquoi il faut faire des prières très-fréquentes, donner d'abondantes aumônes et supplier notre Rédempteur de toutes les manières, pour que nos ennemis, que nous aimons, par son commandement, viennent à résipiscence et rentrent dans le giron de la sainte Église, et pour que lui-même veuille donner à son épouse, pour laquelle il a daigné mourir, un défenseur convenable; car s'il n'est pas obéissant, humblement dévoué et utile à la sainte Église, ainsi que le doit un roi chrétien et que nous l'avons espéré de Rodolphe, non-seulement la sainte Église ne le favorisera pas, mais elle lui fera opposition. Ce que la sainte Église romaine espérait du roi Rodolphe, ce qu'il lui promettait, vous le savez assez. Il faut faire en sorte qu'au milieu de tant de périls et de travaux nous n'ayons pas moins à espérer de celui qui doit être élu roi. Sur quoi nous vous envoyons la formule du serment que l'Église romaine demande de lui.
« Sermentdu roi. Dorénavant je serai fidèle par une vraie foi au bienheureux Pierre,
apôtre, et à son vicaire, le Pape Grégoire, qui vit maintenant dans la chair ; et tout ce que le Pape m'ordonnera en ces termes : « Par une vraie obéissance, » je l'observerai fidèlement comme le doit un chrétien. Quant à l'ordination des églises, aux terres et aux cens que les empereurs Constantin ou Charles ont donnés à saint Pierre, quant aux églises et aux domaines que des hommes ou des femmes ont jamais offerts ou concédés au Siège apostolique, et qui sont ou seront en mon pouvoir, je m'arrangerai avec le Pape de manière à ne point encourir le péril de sacrilège ni la perdition de mon âme ; que, le Christ aidant, je rende à Dieu et à saint Pierre l'honneur et le service qu'il est digne de leur rendre, et qu'au jour où je verrai pour la première fois le Pape je devienne fidèlement, par mes mains, le soldat de saint Pierre et le sien. »
Comme le Pape Grégoire connaissait la fidélité et la sagesse de saint Altraann, il le laisse maître d'ajouter ou de retrancher à ce serment suivant les conjonctures, sauf ce qui regarde la fidélité et l'obéissance. « Pour les prêtres au sujet desquels vous m'avez consulté, ajoute-t-il, nous sommes d'avis, à cause du trouble des peuples et de la disette de bons ouvriers, quevous les souffriez quant à présent, en modérant pour un temps la rigueur des canons ». » Dans une autre lettre il recommande à saint Altmann de se concerter avec l'archevêque de Salzbourg et les autres évêques fidèles pour ramener ceux qui sont attachés à Henri, et de les recevoir commodes frères, particulièrement l'évèque d'Osnabrùck, que l'on disait vouloirse réunir sincèrement au Pape
Partout où l'on arrêtait les yeux, soit en Allemagne, soit en Italie, on ne rencontrait que des préparatifs de guerre et tous les maux inséparables de ce terrible fléau ; et cependant la piété florissait dans les monastères. Nous avons vu le duc de Bourgogne quitter le monde et se retirer à Cluny. Vers le même temps, d'un autre côté, Herman, comte de Zaehring, un des seigneurs les plus puissants et les plus riches, se démit de sa
' L. 9, epist. 3, — » L. 9, epist. 10.
De 1073 à 1085
dignité, renonça aux honneurs du siècle, et, revêtu d'un habit de pèlerin, se rendit au même monastère de Cluny pour y prier et servir Dieu. Pendant longtemps, inconnu de tous, il garda un troupeau de porcs, tandis que son épouse Judith, dans son affliction profonde, s'efforçait de gagner le ciel par des aumônes et d'autres bonnes œuvres *. Les monastères furent donc recherchés plus que jamais; on se vit obligé de les agrandir. Celui de Hirsau renfermait plus de cent cinquante religieux. Lésâmes pieuses, ou bien les hommes qui avaient mené au milieu du monde une vie licencieuse, cherchaient à assurer leur salut éternel en fondant de nouvelles églises ou de nouveaux monastères. Des pères aflligés de la mort de leurs enfants trouvaient leur consolation à consacrer leurs châteaux au service de Dieu et à les laisser à des moines ou à des religieuses; d'autres, en relevant I ces asiles pieux de leurs ruines, Broyaient pouvoir réparer les sacrilèges profanations dont ils s'étaient rendus coupables dans la guerre, eux et leurs guerriers. De là vient le grand nombre de couvents qu'on voyait dans la Bavière, dans la Souabe et dans d'autres pays. On est singulièrement surpris quand on voit, chez des hommes aussi grossiers, aussi durs, aussi barbares, autant de foi et de piété, autant de délicatesse et d'humilité devant le Très-Haut. Il est impossible de ne pas reconnaître ici l'esprit sublime de la vraie chevalerie ; l'enthousiasme qui, quelques annéesplus tard, poussa dcslégionsde pèlerins vers Jérusalem, n'offre qu'un tableau en grand de ce qui se manifestait maintenant dans un cadre plus étroit et pour ainsi dire en miniature. Ces réflexions sont d'un auteur protestant *.
Henri cependant, après la mort de Rodolphe, entra en Italie au mois de mars 1081, et célébra à Vérone la fête de Pâques, qui fut le 4 avril. Il ne permettait à personne de prendre le chemin de Rome qu'il n'eût fait serment de ne point aller trouver Grégoire. Ce Pape tint cependant à Rome un huitième concile, où il excommunia de nouveau Henri et ses fauteurs, et confirma la sentence de
• Çhronic. Hirt., ann. 1082. — » VoigU
déposition prononcée par seslégats contre les archevêques d'Arles et de Narbonne ; caries affaires si compliquées de l'Allemagne ne l'empêchaient nullement de s'appliquer à celles des autres pays.
Henri marcha vers Rome avec son antipape Guibert, et, y étant arrivé vers la Pentecôte, qui fut le 23 mai 1081, il campa dans les prairies de Néron; mais les Romains refusèrent de recevoir l'antipape, le chargeant d'injures et se défendant à main armée, en sorte que Henri, après avoir fait le dégât dans le pays, fut obligé de retourner avec son pape en Lombardie. Ce fut la comtesse Mathilde qui résista le plus au prince allemand en cette occasion par le moyen des forteresses imprenables qu'elle avait en plusieurs endroits. Pendant tout le temps que dura cette guerre elle n'épargna ni ses vassaux ni ses richesses pour la défense de l'Église et de son chef. Elle était le refuge de tous les évôques, des clercs et des moines que le roi excommunié et déposé chassait et dépouillait de leurs biens, et elle ne les laissait manquer de rien. Elle employait aussi toutes sortes de moyens pour ôter des partisans à Henri : les uns, en leur donnant des fiefs ou d'autres présents ; les autres, en leur faisant la guerre eten brûlantleurs châteaux. Elle envoyait souvent à Rome des secours d'argent au Pape Grégoire. Elle suivait principalement les conseils de saint Anselme de Lucques, que le saint Pape lui avait donné pour directeur.
Rentré en Italie l'an 1082, Henri vint à Rome par le duché de Spolète et l'assiégea pendant tout le carême. Il avait amené avec lui l'antipape Guibert et demeura presque tout l'été devant Rome sans pouvoir y entrer. Il voulut même mettre le feu à Saint-Pierre pour surprendre la ville pendant que les Romains seraient occupés à l'éteindre ; mais Je Pape saint Grégoire y marcha le premier et arrêta le feu qu'un traître avait mis à quelques maisons voisines. Les chaleurs obligèrent Henri à se retirer, après avoir mis garnisondansquelqueschâteaux pouriucommoder les Romains ; il laissa l'antipape à Ti] bur pour commander ces troupes, et, ayant pris le saint et savant évê(]ue Bonnizon de
de )'trechr.l DE L'ÉGLISE
Sutri et quelques autres, il retourna en Lombardie. L'antipape continua la guerre pendant tout l'été, faisant le dégât des blés et des terres des Romains, et beaucoup d'autres maux *.
Le roi Herman, qui avait été sacré aux fêtes de Noël (1081), àMayence, par les évôques et du consentement des seigneurs, se disposait à venir au secours du Pape Grégoire; déjà il était en Souabe et venait de prendre Augsbourg quand la mort du duc Oltou, qu'il avait laissé pour gouverner la Saxe, l'obligea de revenir sur ses pas. L'année suivante l'ex-roi Henri revint en Italie et se trouva près de Rome avant la Pentecôte ; mais, voyant que saint Hugues, abbé de Cluny, son parrain, qui était alors en Italie, et plusieurs autres saints personnages, le tenaient pour excommunié, il voulut se justifier auprès d'eux. Pour cet effet il renvoya l'évèque d'Ostie et plusieurs autres qu'il avait faits prisonniers ; il donna sûreté, même par serment, à tous ceux qui voulaient aller à Rome visiter les saints lieux, et dit publi(iuement qu'il voulaitrecevoir lacouronne impériale de la main du Pape Grégoire. Le peuple romain et les personnes pieuses, ayant appris ces nouvelles, en eurent une grande joie, et, se jetant aux pieds du Pape, ils le priaient instamment et avec larmes d'avoir compassion de leur patrie presque perdue. Grégoire leur répondit : « J'ai souvent éprouvé les artifices du roi ; mais, s'il veut satisfaire à Dieu et à l'Église, je l'absoudrai volontiers et lui donnerai la couronne impériale; autrement je ne puis vous écouter. »
Comme Henri refusait de faire cette satisfaction, et que le Pape, nonobstant les instances du peuple, demeurait ferme à la demander, Henri gagna insensiblementle peuple par argent et par crainte. On convint donc que le Pape assemblerait à la mi-novembre un concile où la question du royaume serait décidée, et queHenri,les Romains et tous les autresseraienttenusd'en observer les décrets. Henri promit par serment de donner sûreté à tous ceux qui iraient à ce concile, et le Pape y appela tous les évêques et les abbés. Henri
CATHOLIQUE. fil"
retourna en Lombardie, et la garnison qu'il avait laissée au château près de Saint-Pierre mourut de maladie, en sorte que de quatre cents hommes à peine en resta-t-il trente ; ce que les Romains regardèrent comme une punition de saint Pierre
Le saint Pape Grégoire adressa dans cette occasion la lettre suivante à tous les fidèles : « Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les clercs et laïques qui ne sont point excommuniés, salut et bénédiction apostolique. Sachez, bien-aimés frères et fils, que nous désirons vivement et que nous prescrivons, de toute l'autorité apostolique, la tenue d'un concile universel, dans un lieu tel que nos amis et nos ennemis puissent s'y rendre en toute sûreté de toutes les parties de la terre; car nous voulons découvrir au grand jour, en pénétrant dans les antres de l'obscurité, quel est l'auteur et la cause des malheurs affreux qui désolent depuis si longtemps la religion chrétienne, proclamer de quel côté sont l'impiété et l'orgueil qui s'opposent à la paix et à la concorde entre l'empire et le sacerdoce, et rétablir enfin, avec le secours de Dieu, dans ce concile, une paix telle que la désireet lademandela piété. Nous serons disposé à souscrire à tout ce qui sera juste, selon les droits de saint Pierre et les décrets des Pères, à réfuter ce qui est reproché au Siège apostolique, à calmer les murmures secrets de quelques-uns de nos frères, à rendre notre innocence évidente, pourvu cependant qu'on restitue à l'Église romaine ce dont elle a été dépouillée. Nous devons vous prévenir dès à présent, Dieu en est témoin, que ce n'est ni par notre ordre ni par notre conseil que Rodolphe, élu roi par les Allemands, prit alors le gouvernement du royaume; loin de là, nous ordonnâmes dans un concile que, si les archevêques et les évêques qui l'avaient sacré ne pouvaient pas justifier leur conduite, ils seraient privés de leurs dignités comme Rodolphe du royaume. Un grand nombre de vous savent et nous n'ignorons pas quel est celui qui s'est opposé à cette disposition ; car, si Henri dit roi et sou parti eussent gardé enversnous, ou plutôt en-
> fiarouius,
" Berthold, Ada Greg. Vil.
vers saint Pierre, l'obéissance quMls avaient promise, je le dis avec confiance, ces malheurs, ces homicides, ces parjures, ces sacrilèges, ces trahisons, cette hérétique et funeste simonie ne seraient point arrivés. Ainsi efforcez-vous de contribuer à la tenue d'un concile tel que nous l'indiquons, vous tous qui avez été émus par tant de calamités, et qui, conduits par la crainte de Dieu, voulez la paix et la concorde, afin que la tête et tout le corps de la sainte Église, ballottés par les attaques des impies, reposent enfin et soient affermis par l'union des vrais chrétiens *. »
Henri renvoya son antipape Guibert à Ravenne et marcha vers Rome pour le concile, où les députés des seigneurs d'Allemagne devaient se trouver; mais Henri, toujours parjure à ses serments, les fil arrêter en chemin à Forcassi, en Toscane, vers la Saint-Martin, nonobstant la sûreté qu'il avait promise et jurée. C'étaient des moines et des clercs, et avec eux fut pris Otton, évêque d'Ostie, en revenant de sa légation auprès de Henri. Plusieurs prélats français, tant évèques qu'abbés, ne laissèrent pas de venir au concile; mais Henri en empêcha particulièrement ceux qui étaient les plus nécessaires au Pape, savoir, saint Anselme deLucques, Renald de Côme et Hugues de Die, récemment transféré à l'archevêché de Lyon.
Le Pape tint donc le concile pendant trois jours, commençant le 20 novembre 1083, et on le compte pour le neuvième concile de Rome sous son pontificat. Il s'y trouva plusieurs prélats de l'Italie méridionale. Le Pape y parla si fortement de la foi, de la morale chrétienne et de la constance nécessaire dans la persécution, qu'il tira des larmes de toute l'assemblée. Il céda à peine aux prières du concile pour ne pas renouveler l'excommunication contre Henri; mais il la prononça contre quiconque avait empêché ceux qui venaient à Rome *. Il écrivit en môme temps à tous les fidèles une lettre que nous nous croirions coupable de ne pas mettre tout entière.
0 Nous savons, bien-aimés frères, que vous
'L. 9, e/>i5/. 28.— »L:il)l)e, t. 10, p. 401.
compatissez à nos tribulations et à nos angoisses, et que, dans vos oraisons, vous faites mémoire de nous devant le Seigneur. Ne doutez pas que nous ne fassions la même chose pour vous, et cela est juste; car l'Apôtredit : « Si un membre souffre tousles membres souffrent avec lui. » En quoi nous croyons aussi que la charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs, c'est que nous voulons tous une même chose, désirons tous une même chose, tendons tous à une même chose. Nous voulons une seule et même chose : c'est que tousles impies se reconnaissent et reviennent à leur Créateur. Nous désirons une seule et même chose : c'est que la sainte Église, opprimée et bouleversée sur toute rétendue du globe, reprenne son ancienne splendeur et sa solidité. Nous tendons à une seule et môme chose : c'est que Dieu soit glorifié en nous, et que nous, avec nos frères, même avec ceux qui nous persécutent, nous méritions de parvenir à la vie éternelle. Ne vous étonnez pas, mes bien-aimés frères, si le monde vous hait, puisque nous l'irritons contre nous, nous qui, en combattant sa convoitise, condamnons ses œuvres. Qu'y a-t-il d'étonnaul que les princes de ce monde et les puissants nous haïssent, nous les pauvres du Christ, qui nous opposons à leurs méchancetés, et qu'ils sévissent contre nous avec une certaine indignation, puisque des sujets, des serviteurs même, obligés de quitter leurs iniquités, s'efforcent d'ôterla vie à leurs supérieurs ? Et, toutefois, peu d'entre nous ont encore résisté aux impies jusqu'au sang, et très-peu d'entre nous ont encore eu le bonheur si désirable de souffrir la mort pour le Christ. Pensézf' mes bien-aimés, pensez combien de soldats du siècle, attirés par un vil prix, s'exposent chaque jour à la mort pour leurs seigneurs. Et nous, quesouffrons-nous, que faisons-nous pour le Roi suprême et pour la gloire éternelle? Quelle honte, quel opprobre, quelle dérision ! Eux, pour un vil fumier, ne craignent pas d'affronter la mort, et nous, pour le trésor du ciel et l'éternelle béatitude, nous évitons de souffrir même la persécution 1
tt Ranimez donc vos courages, concevez une vive espérance, fixez vos regards sur l'étendard de notre Chef, l'étendard du Roi éler-
de i'ère chr.J
nel, d'où il nous dit : « C'est dans votre patience que vous posséderez vos âmes. » Et si nous voulons, avec le secours de la grâce divine, écraser proraptement et fortemenU'antique ennemi et nous jouer de toutes ses ruses, appliquons-nous, non-seulement à ne point éviter les persécutions qu'il nous envoie et la mort pour la justice, mais encore à les désirer pour l'amour de Dieu et la défense de la religion chrélienne. C'est par là que nous briserons tous les soulèvements de la mer et l'orgueil du siècle, et que nous nous réunirons, et que nous régnerons avec Celui qui est notre chef et qui est assis à la droite de Dieu le Père ; car notre Maître nous crie : Si nous souffrons ensemble, nous régnerons ensemble » On voit ici toute l'âme de Grégoire VU : c'eslTâme d'un apôtre, d'un martyr.
L'auteur protestant dont nous avons suivi le récit dità celte occasion : « Quand, au sein de la prospérité, un hommese montre grand, noble, élevé, le monde l'honore, le vénère, l'admire, et, si ce bonheur se soutient dans toute sa carrière jusqu'au momentdesa mort, son nom est transmis à la postérité. Quand même son ouvrage n'est point achevé, quand même il est surpris par la mort au milieu de ses opérations, nous regardons sa carrière comme remplie, parce que notre imagination supplée à ce qui lui restait encore à faire. Mais quand un homme, jeté au milieu du tumulte et d'un monde plein de désordres, quand, exposé aux vicissitudes de la bonne et de la mauvaise fortune, il résiste avec fermeté, et que, fort de sa conscience, animé par sa foi et ses convictions, il reste calme et de sang-froid, souffre avec résignation, s'appuie sur l'ancre que Dieu a placée dans son cœur, lorsque tout l'univers est soulevé contre lui, cet homme devient la merveille de son siècle*. »
Cependant les Romains, à l'insu du Pape, avaient juré à Henri, l'été précédent, d'obliger le Pape de le couronner ou d'élire un autre Pape à sa place; ce qui montre qu'il n'avait pas grande confiance dans le sien, puisqu'il pouvait s'en faire couronner à son bon
» L. 9, epist. 21. — » Voigt, p. 580.
plaisir. Le terme deleurpromesseétanlécliu, ils la déclarèrent naïvement au Saint-Père, ajoutant qu'ils n'avaient pas promis qu'il le couronnât solennellement avec l'onction sainte, mais seulement qu'il lui donnât une couronne. Le Pape, comme un bon père, y consentit, pour les acquitter de leurserment. Ainsi les Romains mandèrent à Henri qu'il vînt prendre la couronne, ou avec justice, en satisfaisant le Pape, ou contre son gré, auquel cas ils la lui présenteraient, du haut du château Saint-Ange, au bout d'une perche. Henri refusa l'un et l'autre, et les Romains lui déclarèrent qu'ils étaient quittes de leur serment. Lui, de son côté, s'appliqua de plus en plus à les gagner par menaces et par promesses,
Alexis, empereur de Constantinople, voulant arrêter Robert Guiscard en Italie, avait écrit à Henri pour l'exciter à lui faire la guerre, et lui avait envoyé cent quarantequatre mille sous d'or et cent pièces d'écarlate; mais Henri se servit de cet argent pour gagner le peuple de Rome, et par son secours il entra dans le palais de La'ran, avec l'antipape Guibert, le 21 de mars 1084. Les nobles romains demeurèrent la plupart lidèles au Pape, qui se retira au château Saint- Ange. Le dimanche suivant, qui était le dimanche des Rameaux, Henri fit introniser Guibert, sous le nom de Clément III, par les évêques de Rologne, de Modène et de Cervia, au lieu que, suivant l'ancienne coutume, l'ordination du Pape appartenait aux évêques d'Ortie, d'Albane et de Porto. Le jour de Pâques, dernier de mars, l'antipape donna à Henri la couronne impériale. Ils demeuraient l'un et l'autre au palais de Latran, et ceux qui tenaient encore pour le vrai Pape saint Grégoire ne leur permettaient pas d'aller à Saint-Pierre. Henri les attaiiua dans la semaine même de Pâques; mais il y perdit environ quarante hommes, et pas un ne fut tué du côté du Pape Grégoire. Ensuite Henri commença à assiéger le château Saint-Ange. Aussitôt il donna part de son entrée à Rome et de son couronnement àThierri, évêque de Verdun, un des plus zélés pour son parti, lui ordonnant, de la part de l'antipape Clément et de la sienne, de sacrer immédia-
[De 1073 i 1085
tement Égilbert, archevêque de Trêves *.
11 tâcha en particulier de gagner le roi d'Angleterre. Le cardinal schismatique Hugues le Blanc, légat de l'antipape, écrivit pour cet effet à Lanfranc de Canlorbéry, qui lui répondit en ces termes : « Plusieurs choses que j'ai trouvées dans vos lettres m'ont déplu. Je n'approuve pas que vous outragiez le Pape Grégoire, que vous l'appeliez Hildebrand, que vous insultiez ses légats, que vous exaltiez si haut Clément. Il est écrit qu'il ne faut ni louer un homme avant sa mort, ni manquer à son prochain. Qui peut répondre de ce que l'on sera devant Dieu ? Je crois cependant que le glorieux empereur a eu de grandes raisons pour entreprendre une si grande affaire et qu'il n'a pu remporter une si grande victoire sans le secours de Dieu. Je n'approuve pas que vous veniez en Angleterre si le roi ne vous en a pas donné la permission. Notre île n'a pas encore rejeté Grégoire et n'a pas décidé à quel Pape elle obéirait. Ce n'est qu'après avoir écouté ces deux partis qu'elle jugera avec maturité »
Dès que les seigneurs lombards de la Pouille virent Henri devant Rome ils espérèrent qu'après qu'il l'aurait prise ils pourraient chasser les Normands. Ceux-ci, de leur côté, alarmés de cette conspiration et de l'absence de Robert Guiscard, occupé à une expédition en Grèce, résolurent de traiter avec Henri, et la confiance qu'ils avaient en Didier, abbé du mont Cassin, fit qu'ils le prièrent de venir avec eux trouver ce prince, disant qu'outre leur sûreté ils chercheraient à procurer la paix entre lui et le Pape Grégoire. Henri lui-même, roi ou empereur tel quel, avait envoyé, par les comtes des Marses, une lettre à Didier, afin qu'il vînt le trouver. Didier, comme le dit expressément Léon d'Ostie, n'y fit aucune réponse, parce qu'il ne savait quelle formule de salut employer. L'autre lui envoya une seconde lettre, avec menace de l'en faire repentir s'il ne venait ou ne répondait pas. Didier écrivit alors avec cette salutation : « Hommage de fidélité à qui se doit, » et cela parce qu'il pensait ne
' Oaronius. — * Lanfrano.
lui devoir aucune fidélité. Ce sont les paroles de l'historien, qui était du même monastère.
Ensuite, menacé par Henri de voir son monastère détruit s'il ne venait le voir, pressé par les princes normands d'éviter ce malheur par un peu de condescendance, ayant consulté là-dessus le Pape sans recevoir de réponse, il vint à Albane, où était Henri ; mais, pendant une semaine entière, il ne voulut ni se rendre auprès de lui, ni y envoyer personne. Henri lui commandait avec menaces de lui jurer fidélité et de lui faire hommage pour son abbaye, qui, quant au temporel, était effectivement un fief de l'empire ; mais Didier méprisait toutes ces menaces avec beaucoup de courage, disant que jamais il ne le ferait, ni pour son abbaye ni pour tout l'honneur du monde. Enfin, pressé, sollicité de nouveau, il se rendit auprès de Henri, mais sans vouloir saluer ni les évêques ni les seigneurs, la plupart de ses amis, qui se trouvaientlà, ni, entre autres, le chancelier Olton, depuis évêque de Bamberg. Tout ce que put obtenir Henri, c'est qu'il lui promît de s'entremettre pour lui faire obtenir la couronne impériale; jamais il ne voulut lui jurerfidélité. Tel est le récit de Léon d'Ostie'.
Pendant cette entrevue l'abbé Didier disputait souvent sur le droit du Saint-Siège avec les évêques de la suite de Henri, particulièrement avec son prisonnier, l'évêque d'Ostie, qui toutefois était pour le Pape. Cet évoque alléguait en faveur de Henri le décret du Pape Nicolas II, fait avec cent vingt-ciiKj évêques et avec Hildebrand lui-môme, alors archidiacre, portant qu'on ne ferait point de Pape sans le consentement de l'empereur; mais Didier soutenait que ni Pape, ni évêque, ni homme vivant ne pouvait validenient faire un tel décret, parce que le Siège apostolique est au-dessus de tout et ne peut jamais être soumis à personne. Rajoutait: « Si le Pape Nicolas l'a fait, il l'a fait injustement et imprudemment; la faute d'un homme ne doit pas faire perdre à l'Église sa dignité, et nous ne consentirons jamais que le roi des Allemands établisse le Pape des Romains. » L'évêque d'Ostie répondit : « Si les ultramon-
'LéoD d'Ostie, 1.3, c. W).
de l'ère chr.J
tainsentendaientcediscoursilsse réuniraient tous contre vous. » Didier répliqua: «Quand tout le monde se réunirait il ne nous ferait pas changer d'avis sur ce point. L'empereur peut prévaloir pour un temps, si Dieu le permet, et faire violence à l'Église ; mais il ne nous y fera jamais consentir. » Didier disputa à ce sujet avec l'antipape Guibert et lui reprocha son intrusion dans le Saint-Siège; sur quoi Guibert, se sentant pressé, lui dit qu'il l'avait fait malgré lui, parce qu'autrement le roi Henri aurait perdu sa dignité. Une pareille excuse dans la bouche d'un évêque était elle-même un crime.
Le PapeGrégoircétail toujours assiégé dans le château Saint-Ange, autour duquel Henri avait fait élever une mui aille ; mais il y avait quelques forteresses qui tenaient encore pour le Pape, et Rusticus, son neveu, se défendait au milieu de Rome dans le septizonium de Sévère, ainsi nommé parce que c'était un édifice à sept étages, dont on voit encore les restes. « Henri, dit son panégyriste, allait tous les jours dans une église où il avait choisi un endroit pour prier avec plus d'attention. Un de ses ennemis ayant observé ce lieu, mit une grosse pierre sur la poutre qui soutenait le lambris, auquel il fit une ouvei ture, et prit bien ses mesures avec une corde pour faire tomber la pierre précisément sur la tête du prince. S'étant donc caché la nuit sur le lambris, quand il vit Henri en prière, il poussa la pierre ; mais elle l'entraîna par son poids ; il tomba, et le prince, qui heureusement s'était un peu retiré, n'eut point de mal . Le bruit de cet accident s'étant bientôt répandu dans toute la ville, le peuple se saisit du coupable, et, malgré le prince, le mit en pièces, en le traînant sur des roches et des pierres d
Cependant Henri apprit que Robert Guiscard était de retour en Italie et qu'il venait au secours du Pape, et, ne se sentant pas en état de lui résister, il quitta Rome et retourna en Lombardie. En effet, depuis deux ans le Pape Grégoire ne cessait de presser le duc Robert, qui était en Grèce, de venir le délivrer. Le duc avait bien de la peine à quitter
> VitalJenr,, apud Freher.
son entreprise contre l'empereur Alexis, sur lequel il faisait de grandes conquêtes ; mais, regardant le Pape comme sou seigneur depuis qu'il lui avait fait serment de fidélité, il crut devoir préférer à toutautre intérêt son devoir et le service de l'Église, et, laissant à son fils Boémond la conduite de son armée pour continuer la guerre en Grèce, il s'embarqua peu accompagné et vint descendre à Otrante.
Il arriva à Rome au commencement de mai 1084, et, comme les Romains révoltés contre le Pape voulurent lui résister, il pilla la ville et en brûla une grande partie. Il tira le Pape du château Saint- Ange et le remit au palais de Latran; puis, étant sorti de Rome, il ramena en peu de temps plusieurs châteaux et plusieurs villes à l'obéissance du Pape.
Grégoire, étant ainsi rentré dans Rome, tint un dixième concile où il réitérarexcommunication contre l'antipape Guibei t, le soidisant empereur Henri et leurs fauteurs, et il en fit publier la sentence au delà des monls par ses légats ; en France par saint Pierre, évêque d'Albane, et en Allemagne parOtton, évêque d'Ostie. Ce légat fit un assez long séjour en Allemagne et y ordonna plusieurs évêques dans les Églises vacantes. Celle de Constance l'était depuis longtemps, et il y mit Guebhard, fils du duc Berthold, qui était moine, et encore plus illustre par sa vertu que par sa naissance. Il fut élu par le clergé et le peuple, malgré ses larmes et sa résistance, et le légat le sacra évêque de Constance le dimanche 22 décembre 1084.
Le samedi, jour de saint Thomas, il l'avait ordonné prêtre, et avec lui quelques autres, entre lesquels était Berthold, auteur de la meilleure chronique que nous ayons de ce temps-là. Le légat, en l'ordonnant prêtre, lui donna pouvoir, par l'autorité du Pape, de recevoir les pénitents, ce qui mérite d'être remarqué.
Tandis que le Pape était à Rome il délivra l'église de Saint-Pierre de soixante mansionnaires qui, s'en étant emparés, occupaient tous les oratoires, à la réserve du grand autel, et tournaient à leur profit toutes les offrandes des pèlerins. C'étaient des citoyens romains qui avaient des femmes ou des con-
cubines, mais ayant la barbe rase comme les clercs et portant des mitres ; ils faisaient croire aux pèlerins, et particulièrement aux paysans de Lombardie, qu'ils étaient des prêtres-cardinaux, et, ayant reçu leurs offrandes, ils leur donnaient l'absolution de leurs péchés par une profanation sacrilège. La nuit ils se levaient, sous prétexte de garder l'église, et commettaient à l'entour des vols, des impuretés et des homicides. Le Pape, les ayant chassés avec beaucoup de peine, donna la garde de l'église de Saint- Pierre à des clercs et à des prêtres réglés, et, ayant demeuré assez longtemps à Rome, il passa au mont Cassin, où il fit quelque séjour, et de là à Salerne, où il demeura jusqu'à sa mort, sous la protection du duc Robert, étant défrayé, avec les évêques et les cardinaux qui l'avaient suivi, par l'abbé du mont Cassin
Henri, au sortir de Rome, vint en Lombardie, où il laissa l'antipape Guibert, et, après avoir encouragé les Lombards à soutenir son parti, il passa en Allemagne. Incontinent après, les évêques simoniaques et les marquis de Lombardie, avec de grandes troupes, se jetèrent sur les terres de la comtesse Muthilde, dont les vassaux, pris à l'improviste, ne purent assembler que peu de monde ; mais saint Anselme, évéque de Lucques, les encouragea, leur envoyant sa bénédiction par son pénitencier, le même qui a écrit sa Vie, auquel il recommanda particulièrement qu'il commençât par absoudre ceux qui auraient communiqué avec des excommuniés; puis, qu'il donnât à tous la bénédiction de l'autorité du Pape, les instruisant de quelle manière ils devaient combattre et avec quelle intention, afin que le péril où ils allaient s'exposer leur servît pour la rémission de tous leurs péchés. On donna la bataille, où les schismaliques tournèrent le dos promptement; on prit l'évèque de Parme, plusieurs nobles et d'autres sans nombre, avec quantité de chevaux, d'armes et de bagages. On ne pouvait compter les morts du côté des schismatiques, et de la part des catholiques il n'y en eut que trois de tués et peu de blessés*.
« Acla S. Greg., 25 mai. — » Vila S. Anselmi, 18 murs. Berthold., aiHi, lOS'i.
(De 1073 à 10$5
Cette victoire abaissa considérablement le parti des schismatiques, et ceux qui revenaient à l'obéissance du Pape Grégoire s'adressaient à saint Anselme de Lucques, que le Pape avait fait son légat dans toute la Lombardie, pour suppléer au défaut d'évèques catholiques ; car il s'y en trouvait trèspeu. On venait donc à lui de toutes parts ; il donnait l'absolution aux excommuniés convertis, il donnait la Confirmation et les saints Ordres, il décidait toutes les questions. Plusieurs s'adressaient à lui pour obtenir îles gràcesde la comtesse Mathilde et lui offraient des présents ; mais, quoiqu'il fût pauvre, lui et tous les siens, il les rejetait avec indignation et disait: « Si ce qu'ils demandent est injuste je serai complice de leur injustice ; s'il est juste je serai coupable de leur avoir vendu la justice, d
Olton, évèque d'Ostie, légat du Pape en Allemagne, vint trouver en Saxe le roi Herman, au commencement de l'an 1085, après l'Épiphanie, et le 21 janvier il assista à une conférence entre les Saxons et les partisans de Henri, lequel ne voulut pas y assister. La conférence se tint à Berka, en Thuringe, et on choisit deux prélats savants et éloquents pour parler au nom de tous : saint Guebhard, de Saizbourg, pour les Saxons ; Vccilon, de Mayence, pour Henri. Saint Guebhard disait que les Saxons avaient raison d'éviter ce prince comme excommunié, parce que le Pape leur avait notifié par lettres l'anathème prononcé contre lui au concile de Rome. Vécilon répondait que le Pape et les seigneurs avaient fait tort à Henri parce que, tandis qu'il était à Ganosse pour satisfaire au Pape, et déjà reçu à la communion, on avait élu Rodolphe pour roi ; qu'étant spolié il ne pouvait ètrcni appelé en jugement ni condamné. Saint Guebhard, au nom des Saxons, répliquait (jue ce n'était pas à eux à examiner le jugement du Saint-Siège, auquel ils n'avaient pas assisté et auquel ils ne devaient qu'obéir; que c'était plutôt avec le Pape qu'il fallait traiter cette question ; qu'un particulier n'était pas dispensé des lois divines pour Être dépouillé, beaucoup moins un roi, dont le royaume n'est pas son patrimoine, mais appartient à Dieu, qui le donne à qui il lui
do l'ère cbr.J
plaît, commeil est dit dans Daniel, et qu'avant la perte de la Saxe Henr i, cité par le Pape Alexandre et ensuite par Grégoire, n'avait tenu compte d'y satisfaire. Chaque parti applaudit à son orateur, et ainsi se sépara la conférence*.
Le roi Herman célébra la fête de Pâques à Quedlinbourg, et, la même semaine, le légat Otlon y tint un concile avec les évêques et les al)l)és qui reconnaissaient le Pape Grégoire. Il s'y trouva deux archevêques, saint GuebliarddeSalzbourgetHartwig deMagdebourg, avec leurs suffraganls et ceux de Mayence en Saxe. Les évêques de Wnrzboiirg,deWorms, d'Aiigsboiirg et de Constance, n'y assistèrent que par leurs députés. Le roi Herman s'y trouva avec les seigneurs de sa cour.
Quand tous furent assis selon leur rang on produisit les décrets des Pères touchant la primauté du Saint-Siège, pour montrer que le jugement du Pape n'est point sujet à révision et que personne ne peut juger aprèslui ; ce que tout le concile approuva et confirma, contre les partisans de Henri, qui, dans la conférence précédente, avaient voulu contraindre les Saxons à juger de la sentence du Pape. Un clerc de Bamberg, nommé Cuniberl, s'avança au milieu du concile, soutenant que les Papes s'étaient eux-mêmes attribué cette primauté, c'est-à-dire ce privilège, que personne ne peut examiner juridiquement leur jugement et de n'être soumis au jugement de personne; mais tout le concile s'éleva contre lui et il fut réfuté principalement par un laïque, qui allégua ce passage de l'Évangile : « Le disciple n'est pas au-dessus du maître, » et la maxime, reçue dans tous les ordres ecclésiastiques, que le supérieur n'est point jugé par l'inférieur.
On déclara nulles toutes les ordinations faites par les excommuniés, entre autres cellesde Vécilon, archevôquedeMayence,de Sigefroi, évêque d'Augsbourg, et de Norbert de Coire. Vécilon était un clerc de Halberstadt, qui, ayant quitté son évêque, s'était attaché à Henri, et ce prince, pour récompense, lui avait donné, l'année précédente, l'archevêché de Mayence, après la mort de Sigefroi,
' Berthold, ann. I08a.
qui avait tenu ce siège vingt-cinq ans. Vécilon fut un des plus ardents schismatiques, et il fut condamné comme hérétique dans ce concile, parce qu'il soutenait que les séculiers dépouillés de leurs biens n'étaient point soumis au jugement ecclésiastique et ne pouvaient être excommuniés pour leurs crimes, et que les excommuniés pouvaient être reçus sans absolution. On ordonna que quiconque aurait été excommunié, même injustement, par un évêque non déposé ni excommunié, ne pourrait être reçu à la communion sans absolution ecclésiastique. On renouvela l'ordonnance de la continence des clercs et quelques autres points de discipline. On agita la question de la parenté entre le roi Herman et la reine son épouse. Le roi se leva au milieu du concile et déclara qu'il observerait en tout sa décision; mais le concile jugea que cette affaire ne pouvait alors être examinée canoniqucment, parce qu'il n'y avait point d'accusateurs légitimes. A la fin du concile on prononça anathème, avec les cierges allumés, contre l'antipape Guihert et ses principaux adhérents parmi les évêques*.
Trois semaines après ce concile les schismatiques tinrent un conciliabule à Mayence, par ordre de Henri, qui y assista avec les légats de l'antipape, et obligea tous ceux qui s'y trouvèrent à le reconnaître pour Pape légitime, même par écrit; mais il y en avait qui, dans le cœur, ne laissaient pas d'être pour Grégoire. Les évêques de ce conciliabule ne furent en tout que dix-sept. Peu après moururent les principaux schismatiques de Lombardie, savoir : Eberard, évêque de Parme, qui avait été pris l'année précédente et qui avait succédé en ce siège à l'antipape Cadalous; Gandulfe, évêque de Reggio, et Tédald, archevêque de Milan, qui occupait ce siège depuis dix ans, étant toujoui s opposé au Pape Grégoire. Il eut pour successeur Anselme III, catholique et soumis aux Papes légitimes*.
De son côté le Pape saintGrégoire VII allait recevoir de Dieu la récompense de son zèle et de ses travaux. Étant à Salerne il tomba
* Labbe, t. 10,p. 404. Berihold, ann 1084.— * Lubbe, t. 10, p. 409. Dodechin, Berthold.
[De 1073 à 108,-.
malade et connut que sa fin était proche. Les évôques et les cardinaux qui étaient auprès de lui le prièrent de se nommer un successeur qui pût soutenir le bon parti contre l'antipape Guibert; sur quoi il nomma trois sujets à choisir : Didier, cardinal et abbé du mont Cassin, qui lui succéda en effet ; Otton, évêque d'Ostie, qui fut aussi Pape sous le nom d'Urbain II, et Hugues, archevêque de Lyon. Mais, comme Otton était en sa légation d'Allemagne et Hugues en sa province, le saint Pape Grégoire conseilla plutôt d'élire l'abbé Didier, qui était proche. Il était venu voir le saint Pape dans sa maladie, dans le dessein de l'assister à la mort; mais le saint lui prédit qu'il n'y serait pas, et, en effet, il fut obligé de quitter pour donner ordre au secours d'un château du monastère attaqué par les Normands.
Cependant on demanda au saint Pape s'il voulait user de quelque indulgence envers ceux qu'il avait excommuniés ; il répondit : «Excepté le prétendu roi Henri, l'anti- Pape Guibert et les principales personnes qui les soutiennent par leurs conseils et leurs secours, j'absous et je bénis tous ceux qui croientque j'en ai le pouvoir. » Ses dernières paroles furent : «J'ai aimé la justice et haï rini(iuité ; c'est pourquoi je meurs en exil. » Il mourut ainsi le 25 mai 1085, jour auquel l'Église honore sa mémoire. Il fut enterré à Salerne, dans l'église de Saint-Matthieu, et il se fit un grand nombre de miracles à son tombeau*. Sa vie fut écrite, environ quarante ans après, par Paul, chanoine régulier de Bernried, en Bavière.
Le pape saint Grégoire VII a été calomnié pendant sa vie, il a été calomnié après sa mort; mais le jour de la vérité commence à luire, et, chose étonnante, cette justice lui arrive de la part des protestants. Voici comment l'un d'entre eux résume ce grand procès ; ce peut être une leçon pour bien des catholiques.
« Rarement il s'est rencontré un homme qui ait été plus diversement jugé, qui ait reçu plus de blâme d'un côté cl plus d'éloge de l'autre. Les uns voyaient en lui un homme
effronté, méchant, plein de ruses, un novateur téméraire, qui pourtant réunissait toute la prudence d'un homme d'État, et qui avait le courage, l'énergie et la fermeté d'un héros. Selon eux il est bas et vil, tout en gardant les dehors d'une noble fierté. C'est un prétendu saint que ses partisans ont adoré, et un homme sans religion, sans foi, sans croyance, qui a été appelé, par un de ses amis intimes, saint Satan'. Les autres nous exposent sa patience et sa douceur inaltérables, sa bonté prévenante et la sainteté de sa vie". Les premiers admirent la grandeur de son génie, ses qualités extraordinaires, sa rare perspicacité et sa profonde connaissance du cœur humain, et lui reprochent en même temps de la dissimulation, de la perfidie, un orgueil indomptable, une ambition démesurée, une grande audace et de l'opiniâtreté*. Les seconds le montrent ferme et courageux comme un héros, prudent comme un sénateur, zélé comme un prophète, sévère dansses mœurs*. Nous ne voulons pas entrer en discussion sur ce sujet ; les faits exposés, les pensées, les actions et le but du Pontife nous montrent de quel côté est la vérité, et répondent à la partialité des juges bien mieux que nous ne pourrions le faire.
« Il est impossible de porter sur Grégoire un jugement qui réunisse tous les suffrages. Sa grande idée, et il n'en avait qu'une seule, est devant nos yeux : c'est l'indépendance de r Église. C'est là le point où venaient se grouper toutes sespensées, tousses écrits et toutes ses actions, comme autant de rayons lumineux. L'indépendance de fÉglise, c'est là l'idée quiluidonnaitcette activité prodigieuse, c'est à quoi il a sacridé sa vie ; elle était l'âme de toutes sesopéralions. Le pouvoir civil cherche àêtre unetàdevenirnn touthomogène et parfait ; Grégoire travailla de môme à procurera l'Église une parfaite unité et une supériorité sur tous les autres pouvoirs. L'Église, selon lui, devait être grande, forte et puissante ; l'État devait lui être soumis, parce que l'Église est établie de Dieu et ([ue la royauté tire son origine des hommes et n'a qu'un pouvoir limité et conditionnel. Arriver à ce
— * Muziarelli. — 'Scliroeckh. — * Jean d«
> ActaSS,, 'ib mai.
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Muilcr.
de l'ère chr.l DE L'EGLISE
point, le consolider, le faire dominer dans tous les siècles et dans tous les pays, tel était le but constant des clfoi ts de Grégoire, et, selon son intime conviction, le devoir de sa charge. C'est ce qui ressort clairement de ses lettres, qui sont, après tout, les meilleures sources que l'on puisse consulter quand on veut le juger sainement.
« Mais que fallait-il pour l'exécution d'un tel plan ? Presque tout ce que Grégoire a fait, lldevaitélever l'Église au-dessus de l'État afin d'arracher ses ministres à la suprématie temporelle, de soustraire leur élection, leur dignité, leur existence, leurconduite etleurpunition à l'autorité des princes. Et qui, dans ces temps obscurs, pouvaitle mieux juger du choixdesévêques?Élait-ce l'Église ou les princes? Quel était le principal but des rois lorsqu'ilschoisissaient des évêques? Cherchaientils des hommes propres à conduire les âmes, ou plutôt ne cherchaient-ils pas des hommes habiles à manier l'épée? et ces sortes de choix convenaient-ils à l'Église ? Gre^oiVe yoMlait donc rendre l'Eglise indépendante et soustraire les évêques à la suprématie civile.
« Il n'était pas seulement important, mais indispensable pour le plan de Grégoire, de faire prévaloir la croyance de la subordination de l'empereur et de toute puissance temporelle à l'Église. Tant que l'idée contraire était dans les esprits il lui était impossible de songer au succès de sa grande pensée; car, lorsque l'empereur décidait de l'élection du Pontife de Rome, lorsqu'il pouvait contrôler et détruire ses décrets, et que la volonté du Pontife était subordonnée à celle de l'empereur, il n'y avait aucun espoir de réforme. C'est pourquoi Grégoire insista tant sur la soumission de l'empereur aux décrets de l'Église. Il commença par la douceur ; mais, quand la douceur ne lui réussit point, il usa de rigueur. Henri céda. La liberté de l'Eglise exigeait donc l'anéantissement de la subordination du Siège de Rome à la puissance impériale.
« Si Grégoire, continue l'auteur protestant, éleva des prétentions sur l'Espagne, sur la France, sur le Danemark, sur la Russie, sur la Dalmatie, sur la Hongrie, sur la Cor<-e, sur la Sardaigne; s'il se crut autorisé
à réclamer les deniers de Saint-Pierre en Angleterre, on peut avancer sans crainte qu'il n'avait en vue que l'indépendance de l'Église. D'après sa profonde conviction, la religion seule pouvait procurer au monde le salut, le bonheur et la paix universelle; il était persuadé que la religion avait pour seul organe l'Église, qui, à ses yeux, était l'interprète des volontés du Très-Haut ; mais pour atteindre ce but l'Église voulait et devait avoir quelques moyens de subsistance ; plus elle s'éloignait de l'État ou brisait les liens qui jusqu'alors l'y avaient attachée, plus il devenait urgent de pourvoir d'une autre manière à son existence. L'Église, rendue à sa liberté, ne pouvait plus compter que sur elle-même, que sur ses propres droits, et non sur les bienfaits de l'État. L'Église se trouvait partout o\x il y avait des adorateurs du Christ. Jésus-Christ l'avait bâtie sur le roc, sur l'apôtre saint Pierre ; donc partout oii était l'Éghse était le droit de Pierre, le droit du vicaire de Jésus-Christ et le pouvoir du Pontife.
« Quand l'ancienne Rome enchaîne à son char de triomphe les Gaules, l'Espagne, la Bretagne, la Grèce, la Macédoine et la Syrie, quand elle élève sa puissance sur les ruines de l'Afrique, l'esprit qui présidait à tant d'entreprises, et qui était constamment occupé à égorger, à détruire et à exterminer pour atteindre un tel but, nous l'admirons, parce que nous savons que, pour être Romains dans la force du terme, il fallait faire ce qu'on a fait. Pour accroître les grandeurs de Rome tout était louable. Quiconque veut et approuve la politique romaine doit aussi vouloir les effets de celte politique. Quel est pourtant celui dont l'âme n'est point navrée de douleur et remplie d'indignation quand, avec un sentiment d'humanité, il contemple les ruines fumantes de Carthage, les débris de Numance, la destruction de l'opulente Corinthe ? Mais nos sentiments changent quand nous considérons ce que demandaient la sécurité et l'élévation de Rome. Ainsi, en supposant que Grégoire eût eu, comme l'ancienne Rome, l'idée de dominer sur tous les peuples, oserait-on blâmer les moyens qu'il a employés, surtout quand on considère
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qu'ils étaient dans l'intérêt des peuples?»
Ainsi parle cet auteur protestant. Il continue ;
« Grégoire était Pape, il agissait comme tel, et, sous ce rapport; il est grand et admirable. Pour porter un juste jugement sur ses actes il faut considérer son but et ses intentions, il faut examiner ce qui était nécessaire de son temps. Sans doute une généreuse indignation s'empare de l'Allemand quand il voit son empereur humilié à Canosse, ou du Français quand il entend les leçons sévères données à son roi. Mais l'historien qui embrasse la vie des peuples sous un point de vue général s'élève au-dessus de l'horizon étroit de l'Allemand ou du Français, et trouve fort juste ce qui a été fait, quoique les autres le blâment.
« Quiconque veut jouir d'un air pur doit aussi vouloir les temps orageux, l'éclair et la foudre. Qui a jamais reproché à la flamme électrique les dégâts, lesincendie.';, les ruines qu'elle occasionne ? Dans la nature la chaleur amasse des orages qui se déchargent ensuite avec un grand fi acas ; il en est de même dans l'histoire de l'homme. Il se présente aux regards de l'observateur des temps où se manifestent des signes précurseurs qui font présager aux peuples des heures de juslice où ils expient des crimes depuis longtemps accumulés. Les exemples ne manquent pas au lecteur. 3Iais ces hommes que la main de Dieu amène, ces hommes destinés à accomplir les desseins que veut la loi suprême, à faire ce qu'exige le cours des événements, nous les appelons grands parce qu'ils sont les instruments dont Dieu se sert, le bras au moyen duquel le passé agit sur le présent, la voix qui fait entendre les besoins de l'époque.
« Pour juger des intentions et des convictions de Grégoire il faut examiner ses actes et ses écrits : nous n'avons aucune autre source où il nous soit permis de puiser la vérité. Pour découvrir la source d'un ruisseau ou d'un fleuve nous sommes obligés de nous arrêter à la montagne d'où jaillit l'eau; il ne nous est pas permis d'aller plus loin ni d'examiner les voies secrètes par les(|uellcs les eaux se rassemblent. Si les eaux sont
claires nous les appelons une source pure.
« Grégoire a fait assez pour pouvoir être jugé. Il a exposé ses actions à nos regards, il ne les a point cachées. Que prouvent-elles? qu'il avait une seule idée, une seule pensée, un but unique. Si tous ses actes, que l'histoire nous a conservés, sont dirigés vers ce but important; s'ils ont été mûrement pesés; s'ils sont sortis d'une conviction profonde, de la conscience de son devoir; si tous sont l'expression de l'idée principale qui le dominait, nous n'avons plus le droit de jeter du blâme sur les actes accessoires qui concouraient au grand but.
« 11 ne nous reste plus qu'à examiner si le but et la pensée unique de Grégoire méritent nos éloges ou notre censure. Grégoire a eu le sort de tous les grands hommes de l'hisloire : on lui a prêté des motifs dont il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver des preuves. On a prétendu qu'il avait cherché à établir un despotisme absolu et universel, qu'il était conduit par un orgueil insupportable et par une ambition démesurée, qu'il avait sacrifié à ces deux passions.
« Cependant ceux-là mêmes qui se montrent les ennemis de Grégoire sont obligés d'avouer que l'idée dominante de ce Pontife, l'indépendance de l'Église, était indispensable pour la propagation de la religion, pour la réforme de la société, et que, pourcet effet, il fallait rompre tous les liens qui jusqu'alors avaient enchaîné l'Église à l'État, au grand détriment de la religion. L'Église devait être un ensemble, un tout, une en elle-même et par elle-même, une institution divine dont l'influence, salutaire à tous les hommes, ne devait être arrêtée par aucun prince de la terre. L'Église est la société de Dieu, dont nul mortel ne peut s'attribuer les biens et les privilèges, dont nul prince ne peut, sans crime, usurper la juridiction. De même qu'il n'y a (|u'un Dieu et qu'tme foi, de même aussi il n'y a qu'une Église et qu'un chef. Les lettres de Grégoire sont pleines de celle idée; il avait la conviction intime qu'il était appelé à la réaliser; aussi y travaillait-il de toutes ses forces.
« Voudra-t-on lui reprocher d'avoir nourri
de l'ère chr.l DE L'EGLISE
cette grande pensée ? attaque-t-on l'idée elle-même comme bizarre et exagérée? L'une et l'autre assertion seraient injustes et peu sensées. Le génie du despotisme était mort avec les empires asiatiques ; les remuantes républiques d'Athènes et de Rome avaient disparu ; tout tendait, au temps de Grégoire à se former en monarchie; tout se modelait dans ce sens ; chacun cherchait d'abord à êtr e quelque chose pour lui-même afin d'être quelque chose pour le tout. Les ducs entouraient les empereurs, et les princes les ducs; puis venaient les vassaux, les arrière-vassaux et les feudataires, qui se rangeaient autour de leurs seigneurs respectifs. Enfin tout se formait en corporations monarchiques. Pourquoi donc l'Église, qui est essentiellement monarchique, n'aurait-elle pas travaillé dans le même sens ? Pourquoi reprocher aux Papes d'avoir eu l'esprit de leur époque et d'avoir suivi l'impulsion général ? Et si alors il se présente un homme qui annonce clairement ce qu'il a conçu clairement, qui agit avec énergie et conformément à ses vues, qui, poussé par de profondes convictions, renverse les obstacles opposés à sa grande pensée, qui élève ce qui la soutient et l'appuie, qui détruit ce qui, à ses yeux, paraît nuisible, et sème ce qui lui semble devoir rapporter de bons fruits, certes un tel homme mérite nos respects et notre admiration.
« Pour que Grégoire n'eût pas la pensée qui l'animait il etlt été nécessaire que Dieu le fît passer par l'école de notre moderne civilisation et de nos doctrines rationalistes ; pour agir avec moins de vigueur et de résolution il aurait fallu qu'il vécût au milieu de nous. Or cela n'a point eu lieu. Il vivait dans un siècle grossier, dans un siècle de fer qui n'a rien de commun avec le nôtre; ainsi ses actes ne peuvent être jugés d'après nos principes [ et d'après nos mœurs. Il faut nous représenter avant tout le siècle et les circonstances où Grégoire a vécu ; il faut se représenter la si- : tuation et la constitulion de l'Église, ses rapports avec l'État, ses désordres; il faut examiner sérieusement l'état du clergé, son es- ' prit, sa tendance, sa rudesse, sa dégénération, son oubli de tout devoir et de toute discipline, son ignorance à côté de son orgueil ; vu.
CATIIOLKJUK.
il faut se former une idée nette de la situation de l'Allemagne, bien comprendre le caractère de Henri, son adversaire ; alors nous pourrons juger Grégoire. En suivanl cette marche, en considérant ses pensées, ses actes, ses vœux, ses efforts, relativement à son siè- I cle, on arrive alors, quand on est exempt de préjugés, à «n jugement tout différent de celui que forment ces hommes qui veulen prescrire au Pontife, comme règle, les vues et les idées de leur siècle.
« Pour atteindre au but que s'était proposé Grégoire il ne pouvait guère agir autrement qu'il n'a fait ; car, enfin, pour être Pape il devait agir comme Pape; il devait agir autrement que la multitude, autrement que ses devanciers, s'il voulait s'élever au-dessus de tous et être un grand homme.»
Après ces considérations si remarquables l'auteur protestant ajoute :
«Mais, entendons-nous dire, trouve-t-on réellement en lui cette sincérité, cette conviction intime si vantée de la bonté de sa cause et de la justice de ses prétentions? La ruse et la perfidie n'ont-elles pas présidé à ses opérations ? N'a-t-il pas voulu élever sa grande monarchie sur des faits mensongers, sur des inductions peu justes et sur de fausses interprétations de l'Écriture ? Cette opinion, qu'il soutenait comme certaine et qui attribuait au Pape un si grand pouvoir, ne mérite-t-elle pas d'être flétrie du nom d'hérésie de Hildebrand ? Grégoire n'est-il pas véritablement un hérétique, un hypocrite, un imposteur? Voici ce qu'on peut répondre à cette objection : ou Grégoire est l'homme le plus pervers, le plus méchant qui ait jamais paru sur la terre, ou il est tel que le montrent ses actes et ses écrits. Ses lettres sont pleines de vives affections, d'un amour ardent pour la religion etd'une foi inébranlable en la divinité de Jésus-Christ. Partout nous voyons uneadministration consciencieuse, une conviction intime de la justice de sa cause et de ses actes, une foi ferme dans les récompenses et les châtiments d'une autre vie. Partout nous découvrons de la noblesse, de la dignité, de la grandeur ; partout on trouve le langage le plus pur et le plus expressif de sa piété, de ses nobles desseins et de ses constants efforts
vers un but généreux. Où sont donc maintenant les preuves qui détruisent ces sortes de témoignages ? Sont-ce peut être ses actes ? Cela ne se peut, car il agit comme il parle ; les faits l'attestent, il est impossible de les nier. Grégoire a soutenu, dira-t-on, plusieurs choses que l'histoire n'a point reconnues exactes, que ses contemporainset la postérité ont souvent attaquées. Mais est-il donc impossible ou plutôt n'est-il pas très-vraisemblable que Grégoire les ait regardées comme vraies ? Devait-il donc avoir la critique, les connaissances et les idées qui sont nées dans la suite des siècles? Accordons qu'il se soit trompé sans le savoir : en est-il criminel ? 11 n'a jamais rien inventé de dessein prémédité. Ilagissaitd'après les idées qu'il pouvait avoir et dont il avait la conviction. Qui oserait lui en prescrire d'autres?Qui a vu son intérieur, qui a lu dans son coeur, qui a sondé les replis de son âme ? Le condamner delà sorte c'est se condamner soi-même. Si Grégoire avait choisi des moyens peu propres à réaliser son plan, s'il n'avait pas étudié les circonstances ni teoiu compte de son époque, s'il eût com-
mis des fautes graves dans l'exécution, on pourrait accuser sa prudence, son jugement et non son cœur ; mais ce fut précisément son habileté contre laquelle on s'éleva toujours, sans vouloir convenir de la bonté de .son âme. Le génie de Grégoire embrassait et devait embrasser tout le monde chrétien, parce que l'indépendance de l'Église était une idée générale ; son action devait être énergique, parce qu'il agissait dans son siècle ; sa foi et sa conviction devaient être ce qu'elles étaient, parce que le cours des événements les avait tait naître.
« 11 est difficile de lui donner des éloges exagérés, car il a jeté partout les fondements d'une gloire solide. Mais chacun doit vouloir qu'on rende justice à celui à qui j ustice est due ; qu'on ne jette point la pierre à celui qui est innocent, qu'on respecte et qu'on honore un homme qui a travaillé pour son siècle selon des vues si grandes et si généreuses. Que celui qui se sent coupable de l'avoir calomnié rentre dans sa propre conscience »
' Voigt, Hist.de Grég. VU, condusioa.
de l'ère clir.l
DE L'EGLlbE GATilUUUUE.