D'ALLEMAGNE
Les Papea défendent la chrétienté et contre le despotiame des rois allemands et contre l'inTasion des peuple» maliométaus. — Première croisade.
Le Pape Grégoire VU élait mort, mais ses grands desseins n'étaient pas morts avec lui ; car ce sont les desseins du Christ et de son Église de défendre la chrétienté contre les puissances antichrétiennes et contre les passions antichrétiennes, et de former pour cela un clergé chaste, pieux et savant, qui soit la lumière et le modèle du peuple chrétien. Les passions et les puissances antichrétiennes, les portes de l'enfer, frémiront, comploteront, combattront contre la pierre sur la(iuelie est bâtie l'Église de Dieu, mais ne prévaudront point contre elle. Au contraire, comme il a été prédit, cette pierre finira par les briser et les réduire en poussière qu'emportera le vent.
« Voici donc, ô roi, disait le prophète Daniel au roi de Babylone Nabuchodonosor, voici ce que vous avez vu. Il vous a paru comme une grande statue ; cette statue, grande et haute extraordinairement, se tenait debout devant vous, et son aspect était effroyable. La tête de cette statue était d'un or très-pur, la poitrine et les bras étaient d'argent, le ventre et les cuisses étaient d'airain, les jambes étaient de fer, et une partie des pieds élait de fer et l'autre d'argile. Vous étiez attentif à celte vision lorsqu'une pien e fut détacliéedela montagne sansmain d'homme, et, frappant la statue dans ses pieds de fer et d'argile, elle les mit en pièces. Alors le fer, l'argile, l'airain, l'argent et l'or se brisèrent tous ensemble et devinrent comme la menue paille que le vent emporte de l'aire pendant
l'été, et ils disparurent sans qu'il s'en trouvât plus rien en aucun lieu ; mais la pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne qui remplit toute la terre. Voici votre songe, ô roi, et nous l'interpréterons ainsi devant vous.
« C'est vous qui êtes la tête d'or. Après vous s'élèvera un autre empire, moindre que le vôtre, qui sera d'argent, et ensuite un troisième empire, qui sera d'airain et qui commandera à toute la terre. Le quatrième em« pire sera comme le fer ; il brisera et réduira tout en poudre, comme le fer brise et dompte toutes choses. Mais, comme vous avez vu que les pieds de la statue et les doigts des pieds étaient en partied'argileeten partie de fer, cet empire, quoique prenant son origine du fer, sera divisé selon que vous avez vu que le fer était mêlé avec la terre et l'argile. Et comme les doigts des pieds étaient en partie de fer et en partie de terre, cet empire sera aussi ferme en partie et en partie faible et fragile. Et comme vous avez vu que le fer était mêlé avec la terre et l'argile, ils se mêleront aussi par des alliances humaines ; mais ils ne demeureront point unis, comme le fer ne peut s'unir avec l'argile.
« Et dans les jours de ces rois le Dieu du ciel suscitera un empire qui ne sera jamais détruit, un empire qui ne passera point à un autre peuple, qui renversera et réduira en poudre tous ces empires, et qui subsistera éternellement, selon que vous avez vu que .'a pierre détachée de la montagne, sans main
d'homme, a brisé l'argile, le fer, l'airain, l'argent et l'or. Le grand Dieu a fait voir au roi ce qui doit arriver à l'avenir ; le songe est véritable et l'interprétation très-certaine.
«Alors le roi Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel, et 1! commanda que l'on fît venir des victimes et de l'encens pour en faire un sacrifice. El le roi, parlant à Daniel, lui dit : Votre Dieu est véritablement leDieu desdieux etleSeigneur des rois, et celui qui révèle les mystères, puisque vous avez pu découvrir un mystère si caché »
Ce que Daniel prédit ainsi à Nabuchodonosor, nous l'avons vu et nous le voyons s'accomplir à travers les siècles. Nous avons vu les quatre grands empires, des Assyrien?, des Perses, des Grecs, des Romains, qui au fond ne faisaient qu'un seul empire successif, celui de l'homme, se succéder dans l'ordie prédit, et le quatrième, celui de fer, se diviser en une dizaine de royaumes, moitié de fer, moitié d'argile. Nous avons vu, nous voyons la pierre détachée sans aucune main, le royaume de Dieu, l'empire du Christ, l'Église catholique, frapper aux pieds cette statue aux quatre métaux, cet empire métallique de l'homme uniquement basé sur le fer et l'argile, sur la force et les intérêts terrestres. Nous avons vu Nabuchodonosor, après avoir adoré le Dieu de Daniel, vouloir se faire adorer lui-même, jeter dans la fournaise ceux qui se refusaient à celte idolâtrie politique, et finir, dans son orgueil, par être réduit à la condition des brutes. Nous avons vu Cyrus, que le prophète de Dieu avait appelé de son nom un siècle d'avance, nous l'avons vu, après avoir ordonné de rétablir le temple du vrai Dieuà Jérusalem, méconnaître cependant le vrai Dieu, adorer des dieux faux, et finir par êtie noyé dans un tonneau de sang humain par une reine des Scyl lies ». Nous avons vu Alexandre, après avoir adoré le vrai Dieu dans le temple de Jérusalem, se faire passer néanmoins et adorer comme le fils de Jupiter Ammon et mourir d'ivrognerie à Babylone. Nous avons vu César et Auguste, tout en faisant oflrir, dans le temple de Jérusalem, des
' Daniel, ï. — » Hérodote.
[De 108& à 1 106
sacrifices au vrai Dieu, se laisser ou se faire néanmoins bâtir des temples à eux-mêmes, se laisser néanmoins ou se faire adorer, et leurs successeurs punir de mort ceux qui se refusaient à cette adoration impie et servile de l'homme au pouvoir. Nous avons vu des successeurs plus ou moins chrétiens de ces derniers, tels que Constance et Valens, refuser au Fils de Dieu, au Christ, le titre d'Éternel, qu'ils prenaient pour eux-mêmes, et vouloir réglementer l'Église du Christ-Dieu comme une œuvre d'industrie purement humaine.
Parmi les souverains de ce caractère équivoque nous verrons que les catholiques du onzième et du douzième siècle comptaient, et avec raison, le roi Henri IV d'Allemagne. Ce sont ces prétentions antichrétiennes, prétentions transformées de Nabuchodonosor et de Néron, que l'Église de Dieu n'a cessé et ne cessera de combattre, de briser partout où elle les trouve.
Ces réflexions nous ont été suggérées par un écrivain du douzième siècle, l'évêque Otton deFrisingue, petit-fils du même Henri IV d'Allemagne. Cet écrivain, ayant rapporté l'excommunication du roi Henri par le Pape Grégoire, dit d'abord : «J'ai beau lire et lelire l'histoire des rois et des empereurs romains, je ne trouve nulle part qu'aucun d'eux ait été, par le Pontife romain, soit excommunié, soit privé du royaume, à moins peutêtre qu'on ne veuille regarder comme un anathèmelorsque Philippefut, pour un temps très-court, placé par le Pontife romain entre les pénitents, ou que Théodose fut exclu de l'enceinte du temple par saint Ambroise, en punition d'un massacre n Après avoir ainsi parlé Otton de Frisingue, cherchant plus haut la cause de ces grandes catastrophes, ajoute ces paroles remarquables : « Je ci ois devoir donner ici l'explication que j'ai différée au commencement du livre, sur ce que l'empire romain, comparé au fer par Daniel, a les pieds partie de fer, partie d'argile, jusqu'à ce qu'il soit brisé et renversé par la pierre détachée delà montagne sans main d'homme; car cette pierre, détachée sans aucune main, qu'est-elle autre chose sinon l'Église, corps
' Chron,,\. 6, c. 35. • i
de l'èreclir.)
de son chef, corps conçu de l'Esprit-Saint sansaucunecommixlion charnelle et né d'une vierge, Église régénérée de l'Esprit et de l'eau sans aucune opération humaine ? Celle vierge, belle parce qu'elle est sans tache, régénérée en l'homme nouveau comme une jeune fille, et pour cela sans ride, enfante chaque jour, tout en demeurant vierge, un peuple nouveau et beau, de même que la Mère de son chef, tout en demeurant vierge, enfanta, contre la loi de la nature, un fils nouveau et beau, glorieuse de la virginité sans demeurer pourtant stérile. Cet empire donc, qui vers sa fin, que signifient les pieds, était de fer par la force et d'argile par la condition, a été, dans sa partie la plus faible, ' frappé par l'Église, lorsqu'elle enseigna non plus à respecter le roi de la tei re comme le ^ maître de la terre, mais à le frapper d'ana- ^ thème comme un vase d'argile par la condition humaine. Quelle montagne l'Église, auparavant petite et humble, est devenue à présent, tout le monde peut le voir *. » Telles sont les réflexions d'Otton de Frisingue. On voit dans quelle région élevée il cherchait la cause de ces grandes catastrophes dont il était témoin. I Aprèslamort de saint Grégoire Vil les car- [ dinaux et les laïques pieux qui lui étaient 1 demeurés fidèles commencèrent à consulter | sur les meilleurs moyens de remplir digne- \ ment le Saint-Siège pour s'opposer aux ef- j forts des schismatiques. On fit venir de tous côtés les personnes sur qui pouvait tomber un tel choix, et, parce que, des trois que Grégoire avait nommés comme les plus dignes, il n'y avait que le cardinal Didier, abbé du mont Cassin, qui se trouvât présent, les évôqueset les cardinaux le prièrent instamment de se rendre à ce choix et de subvenir au besoin pressant de l'Église. Il répondit qu'absolument il n'accepterait point le pontificat, mais que d'ailleurs il rendrait à l'Église romaine tout le service dont il serait capable. Le jourde laPentecôte,8 juin 1085, l'évêque de Sabine et Gratien venant de Rome, Didier alla au-devant d'eux et leur rapporta la conversation qu'il avait eue avec le Pape Gré-
«CAron., 1.6, c. 36
goire touchant l'ordre que l'on devait mettre aux affaires de l'Église. Il alla trouver avec eux Jourdain, prince de Capoue, et Rainulfe, comte d'Averse, et, les ayant exhortés à secourir l'Église romaine, il lestrouva disposés à tout. Ensuite il pressa les car dinaux de délibérer au plus tôt sur l'élection d'un Pape et d'écrire à la comtesse .Vatliilde, afin qu'elle agît de son côté pour faire venir à Home les évôques et les autres personnes que l'on jugerait capables de cette dignité.
Maisau lieu de le faire ils complotaient secrètement de faire Pape Didier lui-môme, et s'efforçaient de lui persuader de venir à Rome, croyant qu'ils pourraient le forcer d'accepter. L'abbé Didier, s'en étant aperçu, s'opposaouvertementà eux, et, étant retourné au mont Cassin, il s'appliqua encore à gagner au service de l'Église romaine les Normands, les Lombards et tous ceux qu'il put. Il en trouva plusieurs de très-bien disposés; mais, parce que la chaleur de l'été était excessive, ils différèrent d'aller à Rome jusqu'à ce que lasaisondes maladies fût passée. Or, le prince de Capoue s'étant mis en marche avec ses troupes, accompagné de quelques évéqueset de l'abbé Didier, quand ils furent arrivés en Campanie, l'abbé, qui se doutait de leur dessein, refusa de passer outre s'ils ne lui promettaient par serment de ne lui faire aucune violence sur ce sujet, et, comme ils le refusèrent, il n'y eut rien de fait pour lors.
Ils'était passé près d'un an dans ces incertitudes, et l'antipape Guibert se prévalait de lavacance du Saint-Siège, quand les évêques et les cardinaux s'assemblèrent à Rome de divers lieux, vers la fête de Pâques, qui, cette année lOSB, était leo avril. Ils mandèrent à l'abbé Didier de venir au plus tôt les trouver, avec les évêques et les cardinaux qui demeuraient pour lors chez lui, et avec Gisulfe, prince de Salerne. Didier, croyant qu'on ne songeait plus à lui, parce qu'on n'en parlait plus, vint à Rome avec tous ceux que l'on avait mandés, et y arriva la veille de la Pentecôte, 23 mai. Pendant tout ce jour les catholiques, tant clercs que laïques, s'assemblèrent en grand nombre et vinrent sur le soir, tous ensemble, dans la diaconie de Sainte- Luce, prier instamment l'abbé Didier de ne
plus refuser l'épiscopat et de secourir l'Église dans le péril présent. Didier, résolu depuis longtemps de vivre en repos, refusa fortementel protesta qu'il n'y consentirait jamais ; et, comme ils insistaient, il leur dit: «Sachez certainement que, si vous me faites quelque \iolence sur ce sujet, je retournerai au mont Cassin et ne me mêlerai plus de cette affaire ; mais vous vous donnerez un grand ridicule, à vouset à l'Égliseromaine. » Comme il était presque nuit ils s'en retournèrent chacun chez soi.
Le lendemain, jour de la Pentecôte, dès le grand matin, ils revinrent tous lui faire les mêmes instances, et il persista dans son refus. Voyant donc qu'ils n'avançaient rien, les cardinaux-prêtres et évêques lui dirent qu'ils étaient prêts à élire celui qu'il leur conseillerait. Didier, s'étant consulté avec Cencius, consul des Romains, leur conseilla d'élire Otton, évêque d'Ostie. Ensuite ils lui demandèrent qu'il reçûtau mont Cassin le Pape qui serait élu et l'y entretînt avec tous les siens jusqu'à ce que la paix fût rendue à l'Église, comme il avait fait à l'égard du Pape Grégoire. Didier le promit très-volontiers, et leur donna pour gage de sa foi le bâton pastoral qu'il tenait à la main comme abbé. Ils allaient donc élire l'évéque d'Ostie quand un des cardinaux s'écria que cette élection était contre les canons et qu'il n'y consentirait jamais, apparemment à cause qu'Otton était déjà évêque. On représenta à ce cardinal que la nécessité des temps le demandait, mais on ne put jamais le fléchir.
Alors les évêques, les cardinaux, le clergé et le peuple, irrités de la dureté de Didier et voyant qu'ils ne gagnaient rien avec lui par les prières, résolurent de finir l'affaire par la violence. Ils le prirent donc malgré lui et le traînèrent à l'église de Sainte-Luce, oùils l'élurent Pape dans les formes d'un consentement unanime et lui donnèrent le nom de Victor III. Ils le revêtirent de la chape rouge, mais ils ne purent lui mettre l'aube, à cause de sa résistance. Cependant le gouverneur henrlcicn de Rome se saisitdu Capitole, d'où il incommodait fort le nouveau Pape, qui sortit de Rome (juatre jours après son élection. Arrivé à Terracinf il quitta la croix, la
chapeet les autres marques du pontificat, sans qu'on pût lui persuader de les reprendre. Il était résolu de passer le reste de sa vie en pèlerinage plutôt que de se charger de cette dignité. On le priait avec larmes, et on lui représentait le péril de 1 Église et l'indignation de Dieuqu'ils'attirait. Les cardinaux et les évêques qui étaient avec lui ne se rebutèrent pas pour cela ; mais ils pressèrent Jourdain, prince de Capoue, de le ramener à Rome pour son sacre. Il vint en effet au mont Cassin avec beaucoup de troupes; mais il fut retenu tant par les instances de Didier que par la crainte des chaleurs, et, sans vouloir passer outre, il s'en retourna
L'année suivante (1087), à la mi-carême, on tint un concile à Capoue, auquel l'abbé Didier se trouva avec les autres cardinaux. Cencius, consul, y assistait avec plusieurs nobles romains, Jourdain, prince de Capoue, Roger, duc de Calabre, et presque tous les seigneurs de sa cour. Robert Guiscard était mort, dès l'année 1085, dans une expédition navale contre les Grecs. Il avait plus de soixante ans et en avait régné vingt-cinq comme duc. Il fit pendant sa vie de grandes libéralités aux églises, particulièrement au mont Cassin. Roger, son fils du second lit, lui succéda au duché, et Boémond, qui élait l'aîné, mais du premier lit, fut obligé de se contenter du partage que lui fit son frère *.
Le concile de Capoue étant fini, tout d'un coup, lorsque Didier s'y attendait le moins, tous les assistants, tant ecclésiastiques que séculiers, le prièrent de reprendre le ponti* ficat. Il demeura deux jours inflexible ; enfin le duc, le prince, les évêques et tous les autres se jetèrent à ses pieds, fondant en larmes, et avancèrent tant de raisons qu'il céda et confirma l'élection faite de sa personne en reprenant la croix et la pourpre ledimanche des Rameaux, 21 mars. Il retourna au mont Cassin, où il célébra la Pâque, et après la fête il alla à Rome avec le prince de Capoue et le prince de Salerne.et campa près la porte Saint-Pierre, étant grièvement malade. L'antipape Guibert tenait l'église de Saint-Pierre avec des gens armés, mais elle fut prise en
' Léon d'Ostie, 1. 3. c. 65, 66, 67. — »lcl.,I. 3, c. 67,
.')8. Gaiiffcd. Miilaierra, I. 4, ii. 4.
de l'ère chr.j
DE L'Èf.LISE
moins d'un jour par les gens du prince de Capoue, et, le dimanche après l'Ascension, 9 mai, le Pape Victor III fut sacré solennellement par les évêques d'Oslie, déTusculum, de Portoetd'Albane, en présence de plusieurs cardinaux, d'un grand nombre d'évêques et d'abbés, et avec un grand concours de peuples. Après être demeuré environ huit jours à Rome il retourna au mont Cassin *.
La comtesse Mathilde arriva à Rome peu de temps après que le Pape Victor en fut parti, et envoya le prier instamment qu'elle pût avoir la consolation de le voir et de l'entretenir. Quoique la mauvaise santé du Pape l'obligeât de demeurer en place, il ne laissa pas de partir, croyant que l'utilité de l'Église le demandait, et il vint par mer. Arrivé à Rome il fut reçu par la comtesse et son armée, et par tous les catholiques, avec une grande dévotion ; il demeura huit jours à Saint-Pierre, et y célébra la messe solennellement le jour de Saint-Rarnabé. Le même jour il entra dans Rome par le secours de la comtesse. 11 était maître de toute la partie d'au delà du Tibre, du château Saint-Ange, de la basilique de Saint-Pierre, des villes d'Ostie et de Porto, et de l'île du Tibre, oùildemeurait. Il avait pour lui la plus grande partie des nobles et presque tout le peuple; mais l'antipape Guibert était maître du reste de Rome, c'est-à-dire de presque toute la ville, et demeurait au milieu, à la Rotonde, nommée alors Sainle-Marie des Tours, parce qu'elle en avait deux. La veille de saint Pierre, les Romains du parti de Guibert et de Henri voulurent se rendre maîtres de l'église de Saint- Pierre ; mais les catholiques la défendirent si bien qu'ils les empêchèrent d'y entrer. Ainsi, le jour de la fête on ne célébra, dans cette église, aucun office de nuit ni de jour. Le lendemain les schismatiques y entrèrent, lavèrent l'autel comme profané par les catholiques et y dirertt la messe ; mais ils se retirèrent le joursuivant, et l'église deSaint-Pierre revint au pouvoir du Pape Victor».
Le nouveau Pape envoya des lettres en Allemagne pour donner part de sa promotion
» Lé^ d'Ostie, 1. 3, c. 68. Gaufr. Malat., 1. 4, n. 4. Baron., ann. 1087. — » Léon d'Qstie, 1. 3, c. 69. Bcft J tliold, snn. 1087.
aux seigneurs du royaume et confirmer la condamnation que saint Grégoire VII avait prononcée contre Henri et ses fauteurs. Ces lettres furent lues dans une assemblée générale, tenue près de Spire, le premie"' jour d'août 1087, parles seigneurs qui reconnaissaient le Pape Victor et par ceux qui favorisaient Henri. Ce prince y était présent, et les seigneurs catholiques lui promirent leur secours pour le recouvrement du royaumes'il voulait se faire absoudre de l'excommunication ; mais il persista dans son obstination ordinaire, ne voulant pas reconnaître qu'il fût excommunié, quoiqu'on le lui prouvât en face. C'est pourquoi les catholiques résolurent de ne faire aucune paix avec lui. Saint Ladislas, roi de Hongrie, envoya déclarer à cette assemblée qu'il demeurerait fidèle à saint Pierre, c'est-à-dire au Pape légitime, Victor, et il promit de venir au secours des catholiques, s'il était besoin, avec vingt mille chevaux, contre les schismatiques *.
Le court pontificat duPape Victor futillustré par un fait mémorable, une expédition militaire contre les Sarrasins d'Afrique, qui avaient si souvent infesté et qui infestaient encore les côtes d'Italie. Par le conseil des évêques et des cardinaux Victor III, quoique malade, assembla une armée de presque tous les peuples d'Italie, notamment des Pisans et des Génois, et, leur donnant l'étendard de saint Pierre, avec promesse de la rémission de tous leurs péchés, il les envoya contre les infidèles. Arrivée sur les côtes d'Afrique l'armée chrétienne emporta d'assaut et ruina deux villes très-fortes, défit une armée de cent mille Sarrasins, et força le roi de Tunis à rendre d'abord tous les captifs chrétiens, ensuite à se rendre lui-même tributaire du Saint-Siège. La nouvelle de cette grande victoire parvint en Italie le mênr jour. Le butin fut immense et servit à ornei les églises des vainqueurs. A lamême époque le comte Roger de Sicile s'empara de Syracuse sur les Sarrasins, dont il tua le prince Renur. L'armée chrétienne avait offert au comte Roger la ville de Tunis ; mais, comme le comte était en paix avec le roi de cette ville,
>id.
[Do 1085 à non
il s'y refusa, et les choses se terminèrent comme il a été dit
Au mois d'août de la même année (1087) le Pape Victor tint un concile à Bénévent avec les évêques d'Apulie et deCalabre. Il y parla en ces termes : « Votre charité sait, nos très-chers frères et coévêqiies, et l'univers entier n'ignore pas combien le saint et apostolique Siège de Rome, où noussommes assis par l'autoi ité de Dieu, a souffert d'adversités, combien de banquiers de l'hérésie simoniaque l'ont frappé à coups de marteau, à tel point que la colonne du Dieu vivant semblait branler et le filet du souverain Pêcheur se rompre et s'abîmer au milieu des flots irrités ; car l'hérésiarque Guibert, qui, du vivant de mon prédécesseur, de sainte mémoire, le Pape Grégoire, a envahi l'Église romaine, Guibert, le précurseur de l'Antéchrist et le porte-étendard de Satan, ne cesse de disperser, de tuer et de déchirer les ouailles du Christ. Combien cet instigateur de tant de maux a fait souffrir d'injures, de persécutions et de désastres au Pape Grégoire, qui pourra le nombrer ? Il a excité lui-même contre lui des conjurés, étant l'auteur do la conjuration; il l'a expulsé delà ville, il l'a privé du sacerdoce, autant qu'il était en son pouvoir, lui simoniaque et parjure ; il a soulevé contre lui l'empire romain, les nations et les royaumes, et, ce qui n'a jamais été ouï, lui, excommunié et condamné, a osé excommunier le saint Pontife. Il ne cesse de profaner la ville de Rome par des sacrilèges, des meurtres, des parjures, des conspirations, des forfaits et des crimes de toute espèce. Poussé par la perfidie de Simon le Magicien, convoquant, pour cet attentat exécrable, tous les complices de sa perversité, avec l'armée de l'empereur, il a envahi le Siège apostolique, contre les préceptes de l'Évangile, contre les décrets des prophètes et des apôtres, contre les droits des canons et des Pontifes romains ; sans aucun jugement préalable des évôques-cardinaux, sans aucun suffrage approbatif du clergé romain, sans aucun consentement requis du peuple fidèle, il est devenu, dans la sainte Église romaine, le chef
• Gaufr. Malat., t. b. De Murât. Léon d'Ostie, c. 70. Berlliold, ann. 1088. Pagi, ann. 1087.
de toute iniquité et de toute perdition. De j plus, depuis que Dieu eut appelé ledit Pontife Grégoire au repos éternel après tant de travaux et de combats, et que les évêques, les cardinaux et les prélats des provinces, d'un concert unanime, d'accord avec le clergé et le peuple de Rome, eurent préposé ma petitesse au Siège apostolique, malgré notre absolue opposition et résistance, lui, sans craindre le jugement du Maître suprême, ne cesse jusqu'à présent de persécuter le Christ et ses brebis, pour lesquelles il a répandu son sang. C'est pourquoi, par l'autorité de Dieu et des bienheureux apôtres Pierre et Paul, ainsi que de tous les saints, nous le privons de tout office et honneur sacerdotal, et, l'excluant de l'entrée de l'église, nous l'enchaînons par le lien de l'anathème. »
Le Pape Victor ajouta : « Vous savez aussi la persécution qui m'a été faite par Hugues, archevêque de Lyon, et Richard, abbé de Marseille, qui sont devenus schismatiques, quand ils ont vu qu'ils ne pouvaient réussir dans le désir secret qu'ils avaient de monter sur le Saint-Siège. Richard avait contribué à notre élection à Rome avec les évêques elles cardinaux. Hugues était venu, peu de temps après, nous baiser les pieds, et, nous reconnaissant pour Pape malgré nous, il avait demandé et obtenu la légation des Gaules., Tant qu'ils ont vu que nous résistions à l'élection qu'ils avaient approuvée ils nous ont pressé de l'accepter ; mais, quand ils ont vu que nous nous étions laissé fléchir, ils n'ont pu se retenir plus longtemps .sans faire éclater leur ambition, et, voyant que nos frères s'opposaient constamment à ce scandale, ils se sont séparés de leur communion et de la nôtre. C'est pourquoi nous vous ordonnons de vous abstenir de la leur et de n'avoir aucune communication avec eux, parce qu'ils se sont privés d'eux-mêmes de la couimiinion de l'Église romaine. Car, comme l'écrit saint Ambroise, celui qui se sépare de l'Église romaine doit être tenu pour hérétique. » Voilà ce que dit à ce sujet le Pape Victor, Jusque-là Hugues de Lyon, auparavant de Die, et Richard de Marseille avaient dignement rempli les fonctions de légats apostoliques ; mais la longue vacance du
de l'ère clir.]
Saint-Siége, les longs refus de Didier de l'accepter, furent pour eux une tentation qui les porta à des démarches blâmables. Hugues de Lyon rentra bientôt dans les bonnes grâces du Saint-Siége.
Un troisième point que le Pape Victor décréta au concile de Bénévent est le suivant : « Nous ordonnons aussi que, si désormais quelqu'un reçoit unévêché ou une abbaye de la main d'une personne laïque, il ne soit point compté entre les êvêques ou les abbés et n'ait aucune audience en cette qualité. Nous le privons de la grâce de saint Pierre et de l'entrée de l'Église, jusqu'à ce qu'il quitte la place qu'il a usurpée. Nous ordonnons la même chose touchant les dignités inférieures de l'Église. De même, si quelque empereur, roi, duc, marquis, comte ou autre personne séculière présume donner l'investiture des évêchés el des autres dignités ecclésiastiques, il sera compris dans la même condamnation. Quand donc vous n'évitez point de tels évêques, de tels abbés, de tels clercs, quand vous entendez leurs messes ou priez avec eux, vous encourez avec eux l'excommunication ; car on ne peut pas les regarder comme prêtres légitimes. Ne recevez la pénitence et la communion que d'un prêtre catholique ; s'il ne s'en trouve point, il vaut mieux demeurer sans communion et la recevoir de Notre-Seigneur invisiblement. » Ces décrets ayant été confirmés par l'autorité de tous les évêques qui assistaient au concile, on en fît des copies que l'on répandit en Orient et en Occident*.
Pendant ce concile, qui dura trois jours, le Pape Victor tomba grièvement malade, et, le concile fini, il retourna au mont Cassin, où il établit pour abbé Orderise, diacre de l'Église romaine et prévôt du monastère ; car le Pape avait jusqu'alors gardé l'abbaye. Ensuite, ayant appelé les évêques et les cardinaux, il leur recommanda d'élire pour Pape Otton, évêque d'Ostie, suivant l'intention de saint Grégoire VII; et, comme Otton était présent, Victor le prit parla main, et, le présentant aux autres évêques, il dit : « Recevez-le et ordonnez-le pour l'Église romaine ;
<Labbe, t. lu, p. 418 et 41».
)e vous donne en tout mon pouvoir jusqu'à ce que vous puissiez le faire. » Le Pape mourant fit bâtir son tombeau dans le chapitre et mourut trois jours après, savoir,le -16 septembre 1087, après avoir été vingt-neuf ans abbé du mont Cassin, et Pape, depuis son sacre, quatre mois ot sept jours. Outre les bâtiments que Didiei' fil au mont Cassin il y lit transcrire beaucoup de livres et en composa quelques-uns lui-même, dont nous avons trois livres de dialogues sur les miracles de saint Benoît et des autres moines du mont Cassin. Le Pape Victor lui-même est compté par plusieurs auteurs au rang des bienheureux
En Italie, après la mort du Pape Victor, tout le parti catholique tomba dans une grande consternation, et ils ne savaient presque plus comment s'y prendre pour conserver l'Église. Les évêques étant dispersés de toutes parts, il leur vint de fréquentes députalions, tant de la part des Romains que de ceux de deçà les monts, et de la comtesse Mathilde, pour les prier de s'assembler et de donner un chef à l'Église près de tomber. S'étant réunis, ils écrivirent à Rome aux clercs et aux séculiers catholiques que tous ceux qui pourraient vinssent à Terracine la première semaine de carême, et que ceux qui ne pourraient envoyassent un député avec pouvoir par écrit de consentir en leur nom. Ils écrivirent de même à tous les évêques et les abbés de Campanie, des principautés et de la Pouille. L'assemblée se tint, en effet, à Terracine, le 8 mars 1088. De la part des Romains, Jean, évêque de Porto, avait pouvoir de tous les cardinaux et de tout le clergé catholique, et le préfet Benoît, de tous les laïques. Ils étaient en tout quarante, tant évêques qu'abbés.
Le lendemain, qui était jeudi, ils s'assemblèrent dans l'église cathédrale dédiée à saint Pierre et à saint Césaire, et, quand ils furent assis, l'évêque de Tusculum se leva, et rapporta ce que le Pape Grégoire et ensuite le Pape Victor avaient ordonné pour le gouvernement de l'Église, et quel était le sujet de l'assemblée. L'évêque de Porto et le
* Acta SS. , 1 6 sept. Acfa SS. Ord. S Bened. , tect. 6.
[De 108Sà 1100
préfet Benoît représentèrent leurs pouvoirs; Oi clerise, abbé du montCassin, l'archevêque de Capoue, tous enfin approuvèrent ce qui avait été dit, et l'on convint de passer ces trois jours, jeudi, vendredi et samedi, en jeûnes et en prières, accompagnés d'aumônes, pour demander à Dieu de faire connaître sa volonté
Le dimanche, 12 mars, ils s'assemblèrent tous de grand matin dans la même église, et, après qu'ils eurent délibéré quelque temps, les trois cardinaux qui étaient à la tête du concile, savoir, les évêquesde Porto, de Tusculum et d'Albane, se levèrent, montèrent sur l'ambon, et prononcèrent tout d'une voix qu'ils étaient d'avis d'élire pour Pape l'évêque Otton. fis demandèrent, selon la coutume, l'avis de l'assemblée, et tous répondirent à haute voix qu'ils approuvaient ce choix et qu'Otton était digne d'être Pnpe. L'évêque d'Albane déclara qu'on devait le nommer Urbain, et tous se levèrent, le prirent, lui ôtèrent sa chape de laine, le revêtirent d'une chape de pourpre, et, avec des acclamations et l'invocation du Saint-Esprit, le traînèrent à l'autel de Saint-Pierre et le mirent dans le trône de l'évêque. Il célébra la messe solennellement, et tous se retirèrent chez eux avec joie et actions de grâces
Dès le lendemain de son élection le Pape Urbain en donna avis à tous les catholiques par une lettre circulaire, dans laquelle il leur déclarait qu'il suivrait en tout les vestiges (Je Grégoire VII, son prédécesseur, de sainte mémoire. Il en écrivit une particulière à la comtesse Mathilde pour l'exhorter à continuer à défendre la cause du Saint- Siège contre les schismatiques. En même temps il envoya des légats aux princes chrétiens d'Orient et d'Occident afin de les confirmer dans la foi et dans l'unité de l'Église. On compte, parmi les lettres qu'Urbain II écrivit aussitôt après son intronisation, celle qui est adressée à saint Guebhard, archevêque de Salzbourg, et aux autres évêques catholiques d'Allemagne, par laquelle il les exhorte en peu de mots, mais très-énergi-
' Baron, et Pagi, aiiii 1088.
ques, à persévérer dans la soumission à l'Église ; une aux évêques de la province de Vienne, qu'il presse de remédier aux troubles dont leur métropole était agitée par la longue vacance de son siège ; celle à saint Hugues, abbé de Cluny, pour l'inviter à venir au plus tôt à Rome partager avec lui, son ancien disciple, le fardeau dont on l'avait chargé, et quelques autres qui ne sont pas venues jusqu'à nous, entre lesquelles on en met une à Rainauld, archevêque de Reims, par laquelle il l'invitait à venir le voir
Du montCassin, à la prière du duc Roger, le Pape alla sacrer l'église du monastère de Bantin, en Apulie, et lui accorda de grands privilèges. Ensuite il passa en Sicile, où commandait le comte Roger, oncle du duc d'Apulie. Le comte Roger était aussi pieux que sage et vaillant. La veille de la bataille navale contre le Sarrasin Benur ou Benarvet, sur lequel il prit Syracuse, il assista, lui et toute son armée, à l'office de la nuit, à la messe ; chacun se confessa et reçut la communion. Puis, la nuit suivante, sans bruit, au clair de lune, ils levèrent l'ancre et attaquèrent la flotte ennemie. Roger lui-même sauta sur le navire du commandant sarrasin et le poursuivit l'épée à la main. Pour échappera ses coups Benarvet voulut s'élancer sur un autre navire, mais tomba dans la mer. Roger, étant devenu maître de toute la Sicile, à l'exception de deux places fortes, témoigna à Dieu une sincère reconnaissance par un redoublement de piété, par son amour de la justice, par sa charité pour les malheureux. Il eut surtout grand soin de rétablir les églises épiscopales et de leur procurer de dignes évêques.
Le comte Roger étaitoccupéau siège d'une des deux places qui résistaient encore lorsque le Pape Urbain, arrivé en Sicile, l'envoya prier de venir le trouver à Traîne. Le comte avait peine à quitter son siège ; mais il ne put refuser le Pape, qui était venu le chercher de si loin. Le sujet de leur entrevue futque le Pape avait envoyé peu de temps auparavant Nicolas, abbé de la Grotte-Ferrée, et Roger, diacre, à l'empereur de Con-
i Labbe, t. 10. Maosi, t. 20. Ceillier, t. 20. Mabill.
de !'ère dir.]
stnntinople, Alexis Comnène, pour l'avertir paiornellenicnt (|ii'il avait tort de défendre aux Latins qui demeuraient dans ses terres l'usage des pains azymes au saint Sacrifice, voulant les réduire au rile des Grecs. L'empereur Alexis avait bien reçu la remontrance du Pape, et, par les mômes nonces, lui avait écrit en lettres d'or qu'il vîntà Constantinople avec des hommes savants, qu'on y assemblât un concile, et qu'on y examinât la question des azymes entre les Grecs et les Latins, promettant de s'en lenir à ce qui serait déterminé, suivant les autorités des Pères, et donnant au Pape un an et demi pour venir à Constantinople. Le comte de Sicile conseilla au Pape d'y aller pour ôter ce schisme de l'Église; mais le schisme plus pressant de l'antipape Guibert, qui était maître de Rome, empêcha le Pape Urbain de faire ce voyage, et le comte de Sicile le renvoya chargé de présents.
Quelque temps après, le comte Roger se rendit maître des deux places fortes et chassa les Sarrasins de toute la Sicile. Un de leurs chefs se convertit avec sa famille et reçut des terres en Calabre. Roger s'empara même de l'île de Malte, s'en rendit les Sarrasins tributaires et délivra un grand nombre de captifs chrétiens. Il s'appliqua surtout alors plus que jamais à compléter en Sicile la restauration des églises, concertée avec le Pape. Le pays avait été plus de deux siècles sous la domination des infidèles. Le comte Roger s'appliqua principalement à rétablir les évêchés. A Palerme il restait un évêque grec quand le duc Robert Guiscard en fit la conquête, en 1071. On y voit ensuite un archevêque latin nommé Alcher, en faveur duquel saint Grégoire VII donna une bulle, le 16 avril 1083, portant confirmation de tous ses droits et concession du pallium. Cet Alcher vécut jusqu'en 1109. Roger, ayant conquis Taormine, fonda à Traîne, ville du voisinage, une église en l'honneur de la sainte Vierge, qu'il orna et dota magnifiquement, et y établit un monastèi e sous la règle de saint Basile, puis un siège épiscopal. Mais ensuite, par le conseil du Pape Urbain, il le transféra à Messine, où, suivant l'ancienne tradition, il y avait eu un évêque. i
Le premier évêque de Traîne et de Messine fut Robert, fils du comte de Morlagtie, de la famille des ducs de Normandie et frère de Déiicia, première femme du comte Roger, Il fut premièrement abbé de Sarnte-Euphômie, en Calabre, puis de Notre-Dame de Traîne, dont il fut le premier évêque, aussi bien que de Messine, car ces deux Églises demeurèrent quelque temps unies. Dès le temps de Robert Guiscard l'abbé Robert de Saint-Évroul, en Normandie, alla en Italie, avec onze de ses moines, se plaindre au Pape Alexandre II des insultes de plusieurs seigneurs du pays. Robert Guiscard, né vassal de cette abbaye, reçut avec grand honneur Tabbé Robert dans les terres qu'il avait conquises, et lui donna l'église de Sainte-Euphémie, sur la mer Adriatique, près des ruines d'une ancienne ville. Robert Guiscard y fonda un monastère où sa mère Frédesinde fut enterrée, et donna au même abbé le monastère de la Trinité de Venouse, où il mit pour abbé Bérenger, moine de Saint-Évroul, Celui-ci, ayant trouvé seulement vingt moines relâchés, y rétablit si bien l'observance qu'il y assembla jusqu'à cent moines, d'entre lesquels on tira plusieurs abbés et plusieurs évêques. Bérenger lui-même fut élu évêque de Venouse, sous le pontificat d'Urbain II, Robert Guiscard donna un troisième monastère à l'abbé de Saint-Évroul, savoir celui de Saint-Michel, à Mélit ou Milet, en Calabre, et dans ces trois monastères on établit le môme chant et les mêmes observances qu'en celui de Saint-Évroul,
Le premier évêque de Catane fut Ansger, Breton, prieur de Sainte-Euphémie, tellement aimé de ses moines que le comte Roger fut obligé d'y aller en personne le demander; encore eut-il bien de la peine â l'obtenir et à le faire consentir à sa promotion. Ansger fut sacré par le Pape même, comme témoigne le comte Roger dans une charte où il parle ainsi : « Le Pape Urbain H m'a ordonné de sa bouche, comme à son fils spirituel, de protéger l'Église et de procurer son accroissement de tout mon pouvoir.
C'est pourquoi, ayant délivré la Sicile des Sarrasins, j'y ai bâti des églises en divers lieux, et j'y ai établi des évêques oar l'ordre
[De 10S>> h i 106
dv Pape, qui les a sacrés. J'ai donné à chaciij son diocèse et des revenus suffisants, afin qu'ils n'entreprissent point l'un sur l'autre. De ce nombre est Ansger, prieur de Sainte-Euphémie, que j'ai donné pour abbé et pour évéque à la ville de Catane, et, par la permission du Pape Urbain JI, qui l'a sacré, je donne la ville de Catane pour être le siège de l'abbaye et de l'évêché. » Ensuite vient le dénombrement des terres qu'il lui donne dans le diocèse. Cette charte est du 26 avril IGOl. La même chose paraît par la bulle d'Urbain II, donnée à l'évêque Ansger le dimanche 9 mars de la même année, qui fut apparemment le jour de son sacre, où il marque que la même personne sera toujours abbé du monastère de Sainte-Agathe et évéque de Catane. Ansger tint ce siège jusqu'à l'an 1124».
La plupart de ces évêchés de Sicile furent rétablis en 1093, comme le témoigne le comte Roger dans une charte pour l'Église d'Agrigente,par laquelle il marque l'étendue de ce diocèse. Son premier évêque fut saint Gerland, natif de Besançon, parent du comte Roger et de Robert Guiscard, son frère, qui le firent venir en Calabre. Là il fut élu chantre de l'église cathédrale de Mélit; mais, ne pouvant souffrir les mœurs dépravées des habitants, il retourna à Besançon, d'où Roger le fit revenir pour le faire évêque d'Agrigente. Il fut sacré par le Pape Urbain II et tint ce siège douze ans. L'Église honore sa mémoire le 25 février, jour de sa mort*.
Le premier évêque de Mazare fut Étienne de Fer, natif de Rouen, aussi parent du comte Roger, qui, par une charte du mois d'octobre 1093, lui marqua l'étendue de son diocèse. Étienne vivaitencoreen l'an 1124. Le premier évêque de Syracuse fut Roger, doyen de l'Église de Traîne, recommandable par sa vertu et son savoir. La ville de Traîne fut fort affligée de sa perte, parce qu'il gouvernait le diocèse en l'absence de l'évêque et lui était utile par ses bons conseils, même pour le temporel. Le comte Roger le choisit pour évê(]ue de Syracuse, de l'avis des évêques de la province, et il fut sacré par le Pape Urbain,
iGaufr.,1. 4,c,7,apud Rocc.,t. 7, purs 2, p. 10. Baruuiu», de Mauiti. — * Acta SS., '2à fivr.
qui confirma la désignation des bornes de son diocèse par une bulle datée d'Anagni, le premier jour de décembre 1093. L'évêque Roger mourut l'an 1104. Outre les évêchés le comte Roger rétablit plusieurs monastères en Sicile et en fonda de nouveaux, suivant les conseils du Pape Urbain. Aussi ce Pape fut-il regardé comme le restaurateur de l'Église de Sicile et y eut-on toujours depuis recours à ses règlements *.
En 1098 le Pape Urbain, ayant appris que le duc Roger de Calabre et le comte Roger de Sicile, son oncle, étaient à Salerne, vint les y trouver et s'entretint familièrement avec le comte, pour lequel il avait une amitié particulière. Depuis longtemps il avait établi légat en Sicile Robert, évêque de Traîne, sans la participation du comte, qui en était mal satisfait et ne pouvait consentir à ce que ce légat exerçât ses pouvoirs. C'est pourquoi le Pape révoqua sa commission, et, connaissant le zèle du comte dans toutes les affaires ecclésiastiques, il lui donna à lui-même la légation héréditaire sur toute la Sicile, avec promesse que, tant que le comte vivrait ou qu'il resterait quelqu'un de ses héritiers successeur de son zèle, le Siège apostolique ne mettrait point en Sicile d'autre légal malgré eux; mais que, si l'Église romaine avait quelque droit à exercer dans cette province, sur les lettres envoyées de Rome, ils les décideraient parle conseil des évêques du pays. « Si les évêques sont invités à un concile le comte ou ses successeurs enverront ceux qu'il leur plaira, si ce n'est que, dans ce concile, on doive parler de quelqu'un d'eux ou que l'affaire ne puisse être terminée en Sicile ou en Calabre en présence du prince. »
Ce sont les paroles du moine Geoffroi de Maleterre, auteur du temps et du pays, à la fin de son Histoire de l'établissement des Normands en Sicile. Ensuite il rapporte la bulle du Pape Urbain, où il parle ainsi au comte Roger : « Comme par votre valeur vous avez beaucoup étendu l'Église de Dieu dans les terres des Sarrasins, que vous avez toujours témoigné un grand dévouement pour le Siège apostolique, nous vous confirmons par
de l'ère chr.]
lettres ce que nous avons prorais de vive voix, que, pendant tout le temps de votre vie ou de celle de votre fils Simon, ou d'un autre qui soit votre légitime héritier, nous ne mettrons aucun légat de l'Église romaine dans les terres de votre obéissance contre votre volonté. Au contraire, nous voulons que vous fassiez ce que nous ferions par notre légat, quand même nous vous enverrions quelqu'un d'auprès de nous, pour le salut des Églises qui sont sous votre puissance et pour l'honneur du Saint-Siège. Que si l'on tient un concile et que je vous mande de m'envoyer des évêques et des abbés de votre pays, vous en enverrez ceux qu'il vous plaira, et vous retiendrez les autres pour le service des Églises. 1) La date est de Salerne, le 5 juillet, la onzième année du pontificat d'Urbain, qui est 4098'. En vertu de cette bulle les Siciliens prétendent que leur roi est légat-né du Saint-Siège et nomment ce droit la monarchie de Sicile; mais il leur est contesté par les Romains, qui soutiennent que, si cette bulle est vraie, elle a été révoquée dans la suite.
En 1089, la seconde année de son pontificat, Urbain tint un concile à Melfe, dans la Fouille, auquel assistèrent soixante-dix évêques du pays, douze abbés, le duc Roger et les seigneurs. Le duc y fit hommage lige au Pape, avec promesse de fidélité à lui et à tous ses successeurs canoniquement élus; en suite de quoi il reçut l'investiture de cette terre par l'étendard, avec le titre de duc. Le concile pubha seize canons, qui défendent la vénalité des dignités ecclésiastiques, l'usage du mariage, même aux sous-diacres; d'en ordonner qui ne soient vierges ou maris d'une seule femme; d'ordonner un sous-diacre avant quatorze ans, un diacre avant vingtquatre; aux laïques, de disposer de leurs dîmes ou de leurs églises en faveur des moines ou des chanoines sans le consentement de l'évêque ou du Pape ; aux abbés et aux prévôts, de recevoir ces dignités sans en avoir obtenu la permission de l'évêque. Il est aussi défendu aux abbés de recevoir de l'argent de ceux qui viennent au monastère
' Gaiifr. Malat. , I. 4, c. dern.
pour se convertir. On confirme les anciens canons contre les investitures des dignités ecclésiastiques, et l'on condamne les clercs acéphales ou indépendants et les moines vagabonds, avec défense aux évêques d'en retenir quelqu'un dans leurs diocèses sans l'agrément de l'abbé. Défense de mettre dans le clergé des hommes de condition serviie, et aux clercs de s'habiller à la manière des séculiers. Les enfants des prêtres ne seront point admis au sacré ministère qu'ils n'aient été éprouvés dans des monastères ou dans des communautés de chanoines. Celui qui aura été excommunié par son évêque ne pourra être reçu par d'autres. Le dernier canon traite des fausses pénitences, et sous ce nom il entend ne faire pénitence que d'un péché quoiqu'on soit coupable de plusieurs, demeurer dans des emplois que l'on ne peut exercer sans péché, avoir delà haine contre quelqu'un ou refuser de satisfaire ceux qu« l'on a offensés *.
Après ce concile Urbain II se rendit à Bari, pour sacrer Élie, archevêque de cette ville. Il n'était point d'usage que les Papes ordonnassent des évêques ailleurs qu'à Rome; mais il ne put refuser cette grâce au duc Roger et à son frère Boémond, seigneurs de Bari, qui la lui demandèrent conjointement avec Élie. Ce nouvel archevêque était abbéde Saint-Benoit et auparavant moine de Cave, près de Salerne. On lui avait confié la garde des reliques de saint Nicolas. Le Pape les transféra dans l'église qu'on venait de bâtir à Bari, sous l'invocation de ce saint, et confirma à l'archevêque ses droits sur les dix-huit évêchés de sa province et sa juridiction sur tous ]es monastères d'hommes et de filles, tant de Grecs que de Latins *.
Les reliques de saint Nicolas, apportées à Bari depuis deux ans, y attiraient une multitude innombrable de pèlerins. Ce saint confesseur, évêque de Myre, en Lycie, était célèbre en Orient depuis plusieurs siècles. L'an 807 le Sarrasin Humid, envoyé avec une flotte parle calife Aaroun, ayant pillé l'île de Rhodes, passa à Myre à son retour et voulut rompre le tombeau de saint Nicolas ; mais il
1 Labbe, t. 10,p. "G. Munsi, t. 20. — * Vita Urbani.
HISTOIRE UNiVERSELLfc
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se méprit et en rompit un autre. Aussitôt il s'éleva une furieuse tempête qui lui brisa plusieurs bâtiments; ce qu'il attribua luimême à la puissance du saint, très-renommé par ses miracles. Il était connu en Occident dès le même siècle, comme on voit par les martyrologes d'Adon et d'Usuard ; mais son culte reçut un grand accroissement par cette translation, dont voici l'histoire.
L'an 1087 quelques marchands de Bari s'embarquèrent sur trois vaisseaux pour aller trafiquer à Antioche. Sur la mer il leur vint ea pensée d'enlever les reliques de saint Nicolas, et ils en conférèrent ensemble. Quelques-uns les exhortaient à l'entreprendre, disant que ces reliques étaient dans une église déserte, sans clergé et sans peuple, et qu'ils ne trouveraient point de résistance ; les autres soutenaient que l'entreprise ne pouvait réussir. Quand ils furent arrivés à Myre ils jetèrent l'ancre, et, ayant tenu conseil, ils envoyèrent un étranger qu'ils menaient avec eux reconnaître le pays. Il rapporta qu'il y avait beaucoup de Turcs dans la bourgade oîi était l'église du saint, parce que le gouverneur était mort et qu'ils étaient venus à ses funérailles. Les marchands de Bari, l'ayant appris, mirent à la voile et coritinuèrentleurroute. Etant arrivés à Antioche, ils y trouvèrent des Vénitiens de leur connaissance, et dans la conversation ils leur parlèrent du corps de saint-Nicolas. Les Vénitiens ne leur dissimulèrent pas qu'ils se proposaient de l'enlever eux-mêmes, et qu'ils avaient des pinces et des marteaux préparés pour cet effet. Ceux de Bari en furent d'autant plus excités à hâter leur entreprise, craignant l'affront d'être prévenus par les Vénitiens.
Ayant donc promptement expédié les affaires de leur négoce ils se remirent en mer; mais, quand ils furent à la côte de Myre, ils changèrent de résolution, et, craignant les diflicultés, ils voulaient profiler du vent, qui leur était favorable. Le vent changea tout d'un coup,et Ils furent contraints de s'arrôtei-, ce qu'ils prirent pour une marque de la volonté divine. Ils envoyèrent à la découverte, et on leur rapporta que le pays était désert et l'église gardée seulement par trois moines.
Alors ils prirent les armes, et, laissant quelques hommes à la garde des vaisseaux, ils marchèrent en bon ordre, comme s'ils eussent dû rencontrer des ennemis ; car le lieu où ils allaient était éloigné du rivage d'environ trois milles. Étant arrivés à l'église ils quittèrent leurs armes et firent leurs prières au saint; puis ils demandèrent aux moines où était son corps. Ils répondirent : «Nous avons appris de nos ancêtres qu'il est en cet endroit ; » et ils leur montrèrent la place. C'est que, suivant l'ancien usage, il était sous terre. Les moines tirèrent ensuite, à l'ordinaire, de la liqueur dont était plein le tombeau et leur en donnèrent. Alors les voyageurs leur dirent qu'ils voulaient enlever ce saint corps et l'emporter dans leur pays; « car, ajoutèrent-ils, le Pape nous a envoyés exprès pour ce sujet, et, si vous y voulez consentir, nous vous donnerons cent sous d'or pour chacun de nos trois vaisseaux. » Les moines, effrayés de cette proposition, répondirent : « Comment oserions-nous tenter ce qu'aucun homme mortel n'a jusqu'ici entrepris impunément, et quel prix pourrait-on mettre à un tel trésor ? Toutefois, si vous voulez essayer, voici la place. » Ce qu'ils disaient persuadés que ces étrangers ne pourraient l'exécuter.
Ceux-ci, voyant que le jour baissait, résolurent de ne pas différer davantage. Ils commencèrent par se saisir des moines, puis ils mirent des sentinelles et des gens armés €ur les avenues pour arrêter ceux qui pourraient survenir. Ils n'étaient que quarantequatre sous les armes, mais ils n'en auraient pas craint quatre fois autant. Dans l'église, deux prêtres qui les accompagnaient, Loup et Grimoald, commencèrent avec quelques autres les litanies ; mais la frayeur les empêchait de parler. Cependant un des voyageurs, nommé Matthieu, rompit avec une grosse masse de fer le pavé de marbre, et, ayant olé le ciment qui était dessous, découvrit le dos du cercueil, aussi de marbre. Matthieu le cassa avec sa masse, et il en sortit une odeur très-agréable. Il mit sa main dedans, ot y sentit une liqueur en si grande quantité qu'elle emplissait presque à moitié le cen cueil, qui n'était pas petit, Il y culonça la
de l'ère chr.J L'E(jLISE
main et en tira les os du saint, sans ordre, selon qu'il les rencontra ; mais la tête y manquait. Pour la mieux chercher il mit les pieds dans le cercueil, où il entra, et, l'ayant trouvée, il en sortit tout trempé. Quelquesuns des assistants prirent des particules des saintes reliques et les cachèrent. C'était le 20 avril.
Comme ils n'avaient point de châsse pour mettre les reliques un des prêtres ôla une casaque qu'il portait et les y enveloppa. Ils les emportèrent ainsi avec joie à leurs vaisseaux, où il y eut contestation, savoir dans lequel ils les mettraient, et ils convinrent que ce serait dans celui dont était Matthieu ; mais ses compagnons promirent par serment de ne point disposer du saint corps sans les autres. Ilsl'enveloppèrentd'un linge blanc et le mirent dans une barriquedestinée àmeltrede l'eau ou du vin. Cependant les habitants du bourgde Myre, situé à un mille de l'église, sur une petite montagne, ayant appris l'enlèvement des reliques, accoururent promptement au bord de la mer, s'arrachant la barbe et les cheveux et jetant des cris lamentables ; mais, voyant les Italiens déjà en mer, ils se retirèrent lentement, retournant de temps en temps vers eux leurs visages, tantôt baignés de larmes, tantôt allumés de fureur.
Les Italiens eurent trois jours le vent contraire et n'avançaient qu'à force de rames ; mais, quand ceux qui avaient détourné quelques particules des reliques les eurent ren- | dues, le vent leur devint favorable. Ils achevé- | rentheureusement leur voyage etabordèrent , au port de Saint-George, àcinq millesdeBari. | Là ils tirèrent les reliques de la barrique et les mirent dans une cassette de bois, qu'ils j avaient préparée pendant le voyage, et la couvrirent d'un drap par-dessus. En même temps ils envoyèrent à Bari, où cette nouvelle répandit une joie extraordinaire.
L'archevêque Ourson était à Trani, oùil devait s'embarquer le lendemain pour aller en pèlerinage à Jérusalem. On lui envoya un courrier avec des lettres pour lui apprendre le trésor qu'avait acquis son Église. Il revint endiligence. Cependant les voyageursavaient remis les reliques à Élie, abbé du monastère de Saint-Benoît, situé sur le port. Il les reçut
GATHOLlUUE. 6.19
le 9 mai et les y garda trois jours. L'archevêque, étant arrivé, les transféra solennellement à l'église de Saint-Étienne, et, pour les garder et recevoir les offrandes du peuple, on ne trouva personne plus propre que Tabbé Elie, qui devint ensuite archevêque.
Dès que l'on sut que les reliques de saint Nicolas étaient arrivées à Bari il y eut un concours prodigieux de peuple de tous les bourgs et les villages du pays. On y vint ensuite de toute l'Italie, puis du reste de l'Occident, et ce pèlerinage devint un des plus fréquentés de la chrétienté. Aussi, dès le premier jour, y eut-il plus de trente personnes guéries de diverses maladies; plusieurs furent guéries à une croix d'où l'on commençait à découvrir la ville, et il s'y fît un si grand nombre de miracles qu'il était impossible de les compter. Ainsi l'atteste Jean, archidiacre de Bari, qui écrivit, incontinent après, l'histoire de cette translation par l'ordre de l'archevêque Ourson. On en fixa dès lors la fête au 9 mai, comme toute l'Église latine l'observe encore '.
Le Pape Urbain II, qui avait été disciple de saint Bruno à Reims, avant appris la sainte vie qu'il menait depuis six ans dans les montagnes de laChartreuse, ei connaissant d'ailleurs son érudition et sa sagesse, l'appela anpiès de lui pour profiter de ses conseils dans le gouvernement de l'Église. L'humblë solitaire ne pouvait recevoir un ordre auquel il lui coûtât plus d'obéir. Il fallait s'arracher à sa chère solitude, quitter ses frères, qu'il aimait tendrement, et s'exposer au danger de voir dissiper le petit troupeau qu'il avait rassemblé avec tant de peine; mais son respect pour le Saint Siège ne lui permit pas de délibérer. Le Pape recommanda la Chartreuse à Séguin, abbé de la Chaise-Dieu, personnage distingué pai- sa piété et son autorité, et Bruno nomma Landuin prieur de la Chartreuse pendant son séjour d'Italie.
Mais ces solitaires, accoutumés à souffrir avec joie les plus grandes austérités, ne purent supporter l'absence de leur père ; la Chartreuse, qui, avec lui, leur paraissait un paradis terrestre, devint à leurs yeux ce
' Surins, 9 mai. >
Pe 1086 à ItOr.
qu'elle était en effet, c'est-à-dire un désert affreux et inhabitable. Ils ne purent en supporter les ennuis et les incommodités, et ils en sortirent, sans cependant se séparer. Leur désertion engagea saint Bruno à donner ce lieu à Séguin, abbé de la Chaise-Dieu. Cependant Landuin, qui avait été nommé prieur, exhorta si pathétiquement ses frères à la persévérance qu'après une absence de peu de temps ils retournèrent à la Chartreuse, que l'abbé de la Chaise-Dieu leur rendit par un acte daté du 17 septembre de l'an 1090.
Bruno fut reçu du Pape avec la distinction due à sa piété et à son mérite, et le Pape, qui connaissait sa prudence, le consultait souvent sur les affaires les plus importantes de l'Église ; mais l'embarras et le tumulte inséparables de la cour romaine, où toutes les causes du monde chrétien étaient portées, n'étaient pas du goût d'un religieux quiavait éprouvé les douceurs de la solitude et de la contemplation. Bruno demanda doncinstamment la permission de retourner s'ensevelir dans sa chère Chartreuse. Le Pape l'estimait trop pour la lui accorder ; il le pressa même d'accepter l'archevêché de Reggio ; mais le pieux solitaire s'en excusa avec une humilité qui parut si sincère que le Pape ne crut pas devoir faire violence à sa modestie ; il consentit même enfin qu'il se retirât dans une solitude de la Calabre, où il mena, avec quelques compagnons qu'il avait gagnés à Dieu en Italie, une vie semblable à celle qu'ilavait pratiquée dans les montagnes de la Chartreuse. Roger, comte de Calabre et de Sicile, se félicita d'avoir dans ses Étals une si sainte colonie, et il leur assigna des terres où ils bâtirent, au diocèse de Squillace, un monastère nommé la Tour, dont l'église fut dédiée l'an 1094.
Ce fut de cette solitude que Bruno écrivit à Radull'e le Vei d, alors prévôt de l'Église de Reims, et son ancien ami, pour l'engager à renoncer au monde. Après l'avoir remercié des marques qu'il lui avait dotniées de son souvenir et de son amitié, il lui l'ait la peinture suivante des agréments qu'il trouve dans sa nouvelle retraite. « J'habite, dit-il, un désert sur les conlins de la Calabre, assez éloi- {jné du commerce des hommes. Que dirai-jc
pour vous décrire la beauté de ce lieu et la bouté de l'air qu'on y l espire ? C'est une plaine spacieuse et agréable, qui s'étend au loin entre des montagnes, et où l'on trouve des prairies toujours vertes et des pâturages toujours fleuris. Il ne m'est pas possible de vous peindre l'agréable perspective que forment les collines qui s'élèvent insensiblement, et l'enfoncement obscur des vallées, où les fontaines, les ruisseaux et les rivières qui les arrosent présentent aux yeux le plus charmant spectacle. La vue peut aussi se promener dans des jardins délicieux, et y admirer des arbres de toute espèce, chargés des plus beaux fruits. Mais pourquoi m'arrèter à faire ce détail des agréments de notre solitude? L'homme sage y trouve d'autres plaisirs plus agréables et plus divins, parce qu'ils sont divins. Cependant l'esprit, fatigué par la méditation et par les exercices de la discipline régulière, a besoin de trouver dans ces plaisirs une belle campagne, un délassement innocent; car un arc toujours tendu perd sa force. »
Après l'éloge de la soHtude saint Bruno fait l'éloge de la vie solitaire et presse son ami de l'embrasser, selon la promesse qu'il en avait faite. « Vous savez, lui dit-il, à quoi vous vous êtes obligé, et combien leDieu àqui vous vous êtes dévoué est terrible. Il n'est pas permis de lui mentir; car on ne se moque pas impunément de lui. » Bruno rappelle à son ami les pieux entretiens qu'ils eurent ensemble à Reims, par suite desquels ils s'étaient engagés l'un et l'autre à embrasser la vie monastique. Il somme enfin Radulfe d'exécuter son vœu, et l'exhoi teà venir en pèlerinage à Saint-Nicolas de Bari, afin qu'il ait la consolation de le voir. Badulfe le Verd demeura néanmoins dans l'élat ecclésiastique, et il fut, dans la suite, élevé sur le siège de Reims.
Saint Bruno écrivit, de la même solitude, une lettre à ses frères de la Chartreuse de Grenoble, pour les féliciter du bien que Landuin, leur prieur, qui était venu le voir, lui avait appris d'eux, et pour les exhorter à la l)ersévérance. Il les félicite en particulier l'e la piété et de l'obéissance des frères convers. En finissant il assure les solitaires de la
06 l'ère chr.l
Chartreuse qu'il a un désir ardent de les aller voir; mais il ne put le satisfaire. Il mourut saintement dans son monastère de la Tour» en Calabre, l'an 1 101, un dimanche 6 octobre, jour auquel l'Église honore sa mémoire depuis que Léon X l'a mis solennellement au nombre des saints.
Dès que saint Bruno connut que son heure était venue il fit assembler ses frères et leur exposa tout le cours de sa vie, comme pour leur faire une espèce de confession publique. Ensuite il fit sa profession de foi, insistant particulièrement sur l'Eucharistie, pour faire connaître qu'il délestait l'hérésie de Bérenger, son ancien maître. « Je crois, dit-il, que le pain et le vin qui sont consacrés sur l'autel sont, après la consécration, le vrai corps de Jésus-Christ, sa vraie chair et son vrai sang, que nous recevons pour la rémission de nos péchés et dans l'espérance du salut éternel. »
C'est ce que nous apprend une lettre circulaire que ses disciples d'Italie envoyèrent à toutes les Églises, selon la coutume, pour le recommander aux prières des fidèles.
Quand il s'agissait de quelque personnage célèbre on répondait à ces lettres par un court éloge du mort, en prose ou en vers, et c'est ce qu'on nommait un titre. On nous a conservé plusieurs de ces titres, de diverses Églises d'Italie et de France, au sujet de saint Bruno ; ce sont des monuments bien certains de la haute idée qu'on avait de son érudition et de sa piété. Maynard, abbé de Cormeri, répondit par la lettre suivante :
« Aux frères qui servent le Seigneur dans le monastère de la Tour. J'ai reçu votre billet le 31 octobre de cette année 1102, et j'y ai appris que la bienheureuse âme de mon trèscher maître Bruno est sortie de ce monde périssable et a été portée aux cieux sur les ailes des vertus. Laflnsiglorieuse de ce grand homme m'a rempli de consolation. Cependant, comme je désirais depuis longtemps de l'aller voir pour lui découvrir ma conscience et vivre avec vous sous sa conduite, je n'ai pu retenir mes larmes en apprenant sa mort. Je suis originaire de Reims ; j'ai étudié sous le seigneur Bruno, et, grâce à Dieu, j'ai fait dans les lettres quelques progrès que je
reconnaislui devoir. Mais, commejen'aipude son vivant luien marquer ma reconnaissance, je tâcherai de lui en donner despreuves après sa mort, en priant pour lui comme pour moimême. » Les réponses que firent plusieurs Églises à la lettre circulaire sur la mort de saint Bruno ne lui sont pas moins glorieuses. Onl'ynommeundocteuretun philosophe incomparable, et on le met au-dessus de Virgile et de Platon. On adonné au public deux volumes in-folio des ouvrages de saint Bruno ; mais, à la réserve de son commentaire sur les Psaumes et sur lesÉpîtres de saint Paul, etdes deux lettres dont nous avonsparlé, tous lesautres écritsquiportent son nom appartiennent à saintBrunond'Aste, évêquedeSegni'.
Un autre saint évêque de l'Italie septentrionale, saint Anselme, évêque de Lucques, était mort à Mantoue, le 18 mars 1086, la treizième année de son épiscopat. Se voyant près de sa mort il recommanda à ses disciples, en leur donnant sa bénédiction et pour la rémission de leurs péchés, de persévérer dans la foi et la doctrine du Pape Grégoire VIL L'évêque Bonizon présida à ses funérailles. Il se fit plusieurs miracles à son tombeau, et il en fit même de son vivant. L'auteur de sa Vie, qui avait été son pénitencier et ne l'avait point quitté depuis longtemps, a soin de les rapporter. En voici un, dont il fait honneur à Grégoire VII. Ce Pape, en mourant, avait envoyé sa mitre à Anselme. Il arriva, quelque temps après, qu'Ubalde, évêque de Mantoue, fut affligé d'une maladie de rate qui lui causa des ulcères par tout le corps. Les médecins ayant inutilement épuisé tous leurs remèdes, on appliqua la mitre de Grégoire VII à l'endroit où l'évêque sentait le plus de douleur, et aussitôt il recouvra une santé parfaite. L'Église honore la mémoire de saint Anselrap le 3 mars *.
Saint Anselme avait écrit à l'antipape Gnibert pour l'exhorter à revenir de son erreur et à effacer ses crimes par la pénitence. Guibert répondit avec beaucoup de hauteur, n'alléguant pour sa défense que des faits supposés ou la calomnie. Saint Anselme lui ré-
* Annal. Bened., t. S, p. 669. Mabill., Analecta, t. 4, p. 400. ActaSS., 6 octobre. Hist. de l'Égl.galL, 1. 23. —*Acta SS.,3 mars.
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pliqua par deux livres. Il prouve dans le premier que Guibert ne pouvait s'attribuer le soin de l'Église universelle, puisqu'elle avait un autre Pape que lui, qu'il n'était qu'un usurpateur, et que Henri, dont il prenait la défense, renversait toutes les lois de l'Église en vendant les évêchés ou en ne les accordant que sous la condition des investitures. Il cite un grand nombre de passages de l'Écriture et des Pères contre les schismatiques, et montre que c'est sur eux qu'il faut rejeter la fâcheuse nécessité où l'on s'était trouvé de prendre les armes pour la défense de l'Église. Il exhorte Guibert à quitter le schisme et à se réunir à l'Église, sa mère, en l'assurant que, dans la joie de son retour, elle imitera tout ce que fit le père de famille pour l'enfant prodigue.
Dans le second livre il fait voir que ce n'est point aux princes de la terre à donner des pasteurs à l'Église et qu'ils n'ont pas le droit de disposer de ses biens ; que, par un usage établi dans toutes les Églises depuis les apôtres, c'est au clergé et au peuple de pourvoir de pasteurs les Églises vacantes, par une délibération commune ; que les empereurs Zénon et Anastase, l'un et l'autre de la secte des eutychiens, sont les premiers qui aient substitué des évêques de leur communion à des évêques catholiques ; que, si quelques empereurs d'Occident ont ordonné que le décret d'élection du Pape leur serait envoyé, d'autres ont révoqué cette ordonnance ; que du moins aucun d'eux n'a jamais louché à l'élection faite à Rome. Il rapporte les autorités des Papes et des conciles sur les élections des évêques, et montre que, dans les premiers siècles, les princes séculiers n'y avaient d'autre part que celle que l'Église voulait bien leur accorder, c'est-à-dire de les approuver. Puis il s'objecte que, dans un concile de Rome, auquel le Pape Nicolas II présidait, il fut ordonné que le Pape ne serait sacré qu'après que son élection aurait été notifiée au roi. A quoi il répond que les rois d'Allemagne se sont rendus indignes de la faveur à eux accordée par ce concile en déposant des Papes, quoiqu'ils ne puissent être déposés ni jugés par personne, et en en choisissant d'autres sans la participation du
clergé et du peuple romain, à qui l'élection appartient de droit, suivant le décret de ce concile. Il ajoute, comme une réponse sans répHque, que le PapeNicolasII, n'étant qu'un des patriarches, n'a pas eu le pouvoir, avec son concile, de révoquer les décrets des conciles généraux, en particulier du huitième, autorisé par les cinq patriarches et par plus de deux cent cinquante évêques, en présence des empereurs. Or ces décrets non-seulement n'accordent aucune part aux princes dans l'élection ou la promotion des Pontifes, mais ils leur défendent encore, sous peine d'analhème, de s'en mêler. Il donne pour dernière raison que le Pape Nicolas II était homme, qu'il a pu faiUir par surprise ; que le PapeBoniface II fit de même un décret qui fut annulé après sa mort, comme contraire aux saints canons.
Il vient ensuite au pouvoir que les princes avaient usurpé sur l'Église en s'attribuant le droit l'investiture, et dit que cette damnable coutume ne peut s'autoriser par le nombre des années, puisqu'elle est contraire aux statuts des saints Pontifes romains et à l'usage établi dans toutes les Églises dès le temps des apôtres. Il entre dans le détail des inconvénients qui résultent de ce pouvoir que les princes s'arrogent sur l'Église : c'est une source de simonie, parce qu'on achète les faveurs du prince ou par argent, ou par des services, ou par des flatteries; c'est la cause des désordres de l'Église, parce que les princes donnent souvent les évêchés à des sujets indignes, faute d'être en état de les connaître, ou parce qu'ils aiment à voir en place des pasteurs lâches qui n'osent reprendre les péchés des grands. Il décrit les scandales que donnent à l'Égli.se des pasteurs de ce caractère; ils ne pensent à leurs troupeaux que pour en tirer la graisse ; du reste ils s'occupent des vanités du siècle, de la chasse, des plaisirs de la cour ; à peine se trouvent-ils trois ou quatre fois l'année à leur église, pendant que les canons défendent à un évôque de s'absenter trois dimanches de suite de sa cathédrale.
« On dira qu'il faut des clercs aux princes pour le service divin ; mais n'est-il pas plus raisonnable quel'évôque dans le diocèse du-
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quel le prince fait sa demeure lui envoie des clercs vertueux pour cet usage? C'est, ajoute Anselme, à cause de tous ces désordres que Grégoire VII a défendu les investitures dans un concile de Rome où il y avait cinquante évêques. » Il prouve, par les Capitulaires de Cliarlemagne et de Louis le Débonnaire, que ces princes, conformément aux décrets des conciles généraux, des Papes et des saints Pères, ont déclaré que l'élection des évêques appartenait au clergé et au peuple ; que l'on devait remplir le siège vacant par un sujet du diocèse, et qu'il ne fallait avoir égard, dans l'élection, ni à la faveur ni aux présents, mais au seul mérite delà personne. A prendre à la rigueur ce qu'il dit des simoniaques, il semblerait qu'il ne reconnût en eux ni vrai sacerdoce ni vrai sacrifice ; mais il ne veut dire autre chose sinon qu'ils ne peuvent exercer licitement leurs fonctions. Il pense des simoniaques comme le concile d'Antioche, saint Augustin et le Pape Pélage pensaient des schismaliques, c'est-à-dire qu'on devait les réprimer par la puissance séculière, comme étant également coupables. Il cite, entre autres, ces belles paroles du Pape Pélage : « Ne persécute que celui qui contraint au mal. Mais qui punit le mal déjà fait ou qui empêche qu'il ne se fasse, celui-là ne persécute point, il aime ; car si, comme quelquesuns pensent, personne ne doit être réprimé du mal ni attiré au bien, il faut anéantir les lois humaines et divines, puisque, comme le dicte la justice, elles établissent une peine pour les méchants et une récompense pour les bons. Or le schisme est un mal qui doit être réprimé même par les puissances extérieures. D Ce second livre de saint Anselme est suivi d'un recueil de passages tirés de l'Écriture, des conciles et des Pères, pour montrerqueles biens ecclésiastiques ne sontpoint à la disposition des princes
Un ouvrage bien autrement considérable de saint Anselme de Lucques, mais encore inédit, c'est un corps de droit canon entrepris, selon toutes les apparences, d'après les exhortations du Pape saint Grégoire VII. Il est divisé en treize livres, dont voici les som-
1 ApudCauis., t. 4, in ûn. Bibl. i'P.y t. 1.
maires : !• de la primauté et de l'excellence de l'Église romaine ; autrement, de la puissance et de la primauté du Siège apostoli(|iie ; 2° de la liberté d'appellation ; autrement, de la primauté de l'Église romaine et de la liberté d'appellation ; 3" de l'ordre dans les accusations, les témoignages et les jugements ; 4" de l'autorité des privilèges; 5° du droit, de l'ordre et de l'état des églises ; 6° de l'élection, de l'ordination et de toute la puissance ou de l'état des évêques; 7* de la vie et de l'ordination des prêtres, des diacres et des autres ordres; 8» des laps; 9" des sacrements; 10» des unions conjugales ; II» de la pénitence; 12» de l'excommunication ; 13" de la juste vindicte et poursuite.
Le premier livre est divisé en quatre-vingthuit chapitres, dont voici les principaux : L'ordre sacerdotal a commencé après Jésus- Christ par Pierre. Le Seigneur accorde à Pierre la prééminence sur les autres apôtres, de leur gré. Suivant cette forme il a été fait une certaine distinction parmi les évêques, auxquels préside cependant le Siège du bienheureux Pierre. C'est sur un seul, sur Pierre, que le Seigneur a bâti son Église. Saint Pierre a transmis sa puissance à ses successeurs. D'après la constitution du Seigneur la sainte Église romaine est la tête de toutes les Églises ; elle a la prééminence sur toutes les autres, comme saint Pierre sur les autres apôtres. L'Église romaine est le premier siège, celle d'Alexandrie le second et celle d'Antioche le troisième. Le Siège apostolique est le boulevard de tous les évêques et le chef de toutes les Églises. Il a droit de juger de toute l'ÉgUse, et personne, si ce n'est Dieu^ n'a droit de le juger. Il peut, sans conciie, absoudre ceux qui ont été injustement condamnés ; seul il a l'autorité d'assembler les conciles généraux. Le Pape doit subvenir à l'Église universelle et corriger tout ce qu'il s'y trouve de nuisible. Le Pape commet un autre à sa place, même un sous-diacre de son Église, là où il ne peut être présent. Il n'est pas permis au Pape de se taire dans ce qui peutexciter des plaintes. D'aprèsl'inslitu^ tion divine c'est principalement le Pape qui doit avoir soin de toutes les Églises. Il est dans une nécessité plus grande que tous les
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autres de corriger ce qui a besoin de correction. Par respect pour son siège le Pape est contraint d'avoir du zèle pour tous. Le Siège apostolique doit garder les ordonnances des conciles qu'il a confirmées par son autorité. Tous les catholiques doivent suivre ce que le Siège apostolique enseigne. Toutes les Églises doivent observer les statuts de l'Église romaine. Personne n'aura la présomption de juger ou réformer le jugement du Siège apostolique. C'est dans le Siège apostolique qu'il faut chercher la vérité de la foi.
C'est par l'autorité des Pontifes et la puissance des rois que le monde est gouverné, et cependant la puissance royale doit être soumise aux Pontifes. Les empereurs doivent obéir aux Pontifes, non leur commander.
Constance du Pape Agapet contre l'empereur Justinien, qu'il amène enfin à s'humilier à ses pieds. Obéissance et honneurs que l'empereur Tibère rend au Pape. Le Pape Étienne élève Pépin à la royauté ; obéissance et humilité que Pépin témoigne au Pape Étienne. A la pi ière du Pape Adrien Cliarlemagne fait prisoniiierDidier, roi des Lombards. Charlemagne, roi et patrice, donne et restitue à l'Église de saint Pierre plusieurs provinces, villes et châteaux. Il est élu empereur romain. Élection de Charles le Chauve par le Pape Jean VIII, avec les èvêques, le sénat et le peuple romain. Serment du roi Otton au Pape Jean X.
Le second livre, de la liberté d'appellation, est divisé en quatre-vingts chapitres, dont les principaux sont: Tous les opprimés peuvent et doivent appeler à l'Église romaine, par qui doivent être terminées toutes les causes majeures de l'Église. Sans l'autorité apostolique il n'est permis à personne de délinir les causes des évèques, quoiqu'il soit permis aux évèques comprovinciaux de les examiner. Les évèques grièvementvexés doivent avoir recours au Siège apostolique, qui examinera de nouveau leur cause soit par lui-même, soit par ses vicaires. Les primats examineront l'évôque accusé, mais ne porteront point de sentence de condamnation sans l'autorité apostolique. Les causes douteuses et les causes majeures doivent être terminées parle Saint-Siège. L'Eglise romaine adroit de
juger de tous,mais nuln'adroitdejugerd'elle. Elle a pouvoir d'absoudre ceux qui ont été condamnés injustementet de condamner sans concile ceux qu'il faudra. Le Pape rétablit les évêquesinjustementcondamnés parla craintf.
des princes et leur fait rendre tout ce qui est à eux. Le Siège apostohque peut délier ceux qued'autresontliés; mais ceuxque lui-même a liés, nul ne peut les délier. Ces privilèges ont été donnés au Siège de Rome afin qu'il vienne au secours de tous les opprimés. On ne doit pas même donner le nom de concile aune assemblée réunie sans le consentement du Pape. Aucun concile ne peut régulièrement s'assembler sans l'autorité du Siège apostolique. Un concile est nul si l'autorité apostolique ne l'a confirmé. Le Pape Jules blâme ceux qui sans son aveu ont tenu un concile et condamné des évèques ; il les reçoit lui-même et les rétablit dans leurs Églises. Invective contre l'archevêque de Reims (Hincmar) pour l'évêque Rothade, qu'il condamna malgré son appel au Siège apostolique. L'Église de Constantinople, comme toutes les autres, doit être soumise au Siège de Rome. Dèsl'antiquité le Siège apostolique a eu la coutume de faire les consécrations, les ordinations et les dépositions dans l'Italie, l'Espagne et toute l'Illyrie. Saint Anselme parle ensuite de l'ordination de l'évêque de Ravenne par le Pape, de l'obéissance de l'évêque de Milan et de la consécration de celui de Pavie ; c'est que, ces trois villes ayant eu quelque temps une apparence de capitales, quelques-uns de leurs prélats eurent la tentation de prétendre à une certaine indépendance. Enfin saint Anselme a un chapitre, le soixante-huitième, pour établir que même les causes des clercs inférieurs doivent être terminées par le Siège apostolique lorsque le temps ou la chose l'exige *.
Ceux qui ont lu la présente Histoirede l'Eglise avec intelligence et mémoire seront portés naturellement à conclure que, dans ces divers chapitres, saint Anselme de Lucques ne fait que résumer la doctrine et la pratique des conciles généraux, des Pontifes romains et des saints Pères. Dès le second siècle nous
» Mai, Spwilcij. Roui., t. C, p.31C et soqq.
(fe l%re ehr.]
avons entendu dire à saint Irénée, évêque de Lyon : « Pour confondre tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, font des assemblées illégitimes, il noiïs suffira de leur indiquerla tradition etlafoi que l'Église romaine, fondée par les deux apôtres Pierre et Paul, a reçues de ces mêmes apôtres, annoncées aux hommes et transmises jusqu'à nous par la succession de ses évéques. Car c'est avec cette Église, à cause de sa plus puissante principauté, que doivent nécessairement s'unir et s'accorder toutes les Églises, c'est-à-dire tous les fidèles, quelque part qu'ils soient, et c'est en elle et par elle que les fidèles de tous pays ont conservé toujours la tradition des apôtres » Au cinquième siècle saint Avit de Vienne fait entendre au sénat de Rome que la cause du Pontife romain doit être réservée à Dieu, et non pas soumise à des hommes, fussent-ils évêques 2. Au huitième siècle nous avons entendu tous les archevêques, évêques et abbés de France et d'Italie s'écrier d'une voix unanime en présence de Charlemagne : « Nous n'osons juger le Siège apostolique, qui est le chef de toutes les Églises de Dieu ; car nous sommes tous jugés par ce Siège et par son vicaire, mais ce Siège n'est jugé par personne : c'est là l'ancienne coutume ; mais commele souverain Pontife jugera lui-même, nous obéirons canoniquement ^. «Ainsi l'ancienne doctrine, la doctrine primitive des Églisesgallicanes, des Églises de France, sur l'autorité de l'Église romaine et du souverain Pontife, est absolument la même que celle de saint Anselme de Lucques dans son droit canon.
Nous disons les Églises gallicanes, et non pas l'Église gallicane; les Églises de France, et non pas l'Église de France ou l'ÉgUse française. La raison, c'est qu'il y a réellement les Églises gallicanes, les Églises de France, ayant chacune son chef un et légitime, son évéque ; mais il n'y a pas réellement d'Église gallicane, d'Église de France ou d'Église française, ayant un chef mêmeschismalique, comme l'Église anghcane a pour le moment une papesse. Naguère, il est vrai, un mauvais prêtre, un prêtre interdit, a tenté de se faire
» T. 3, 1. 27 de la présente Histoire. S. Irénée, 1. 3, C. 8, n. 2. — » ï. 4, 1. 43. — 3 T. 6, 1. 63.
pape de l'Église française, comme un autre de l'Église allemande ; mais ces tentatives n'ont pas réussi. La France en particulier a fait voir qu'elle n'avait pas les instincts schismatiques que lui supposent certains industriels de religion, qui affectent de prendre pour enseigne l'Église française, l'Église de France, l'Église gallicane.
Sur la primauté du Pape les anciennes Églises d'Afrique pensaient comme saint Anselme de Lucques. Tertullien écrivait dès le second siècle : « Le Seigneur a donné les clefs à Pierre, et par lui à l'Église. » Le même Tertullien nous apprend que dès lors on donnait à l'évêque de Rome les titres d'APOSTOLi-
QUE, de PAPE, de souverain pontife, d'ÉVÉQUE
DES ÉVÊQUES. Saint Cyprien dit, après Tertullien : « Notre-Seigneur, en établissant l'honneur de l'épiscopat, dit à Pierre dans l'Évangile : Tu es Pierre, etc., et je te donnerai les clefs du royaume des cieux. C'est de là que, par suite des temps et des successions, découlent l'ordination des évêques et la forme de l'Église, afin quelle soit établie sur les évêques. » Saint Optât de Milève dit, après saint Cyprien : « Saint Pierre a reçu seul les clefs du royaume des cieux pour les communiquer aux autres pasteurs. ■> Saint Augustin dit, après saint Optât de Milève : a Le Seigneur nous a confié ses brebis parce qu'il les a confiées à Pierre. » Saint Ambroise disait, avant saint Augustin, son disciple : a Où est Pierre là est l'Église. » Et ce que ces grands docteurs proclamaient en Occident, saint Grégoire, évêque de Nysse, le disait en Orient ; « Jésus-Christ a donné, par Pierre, aux évêques les clefs du royaume des cieux. »
De ces principes nous avons vu les Églises, les conciles, les écrivains de Grèce et d'Orient tirer les mêmes conséquences que saint Anselme de Lucques. Les historiens Socrate et Sozomène attestent que dès le quatrième siècle il y avait une loi ecclésiastique qui déclarait nul tout ce qui se faisait sans le consentement de l'évêque de Rome, et qu'en conséquence le Pontife romain rétablissait d'autorité les évêques dans leurs sièges, et à ce sujet ils citent, comme saint Anselme de Lucques, la lettre du Pape saint Jules aux
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évêques d'Orient. Nous avons vu la lettre et les canons du concile de Sardique, qui reconnaît et explique le droitd'appellation auPape, canons insérés par Photius lui-même dans le droit canonique des Grecs. Nous avons vu le concile œcuménique d'Éphèse reconnaître l'autorité souveraine du Pape dans la sentence même contre Nestorius, et se dire contraint à la condamnation par le jugement du Pape Célestin, Nous avons vu le Pape saint Léon approuver ce qu'avait fait le concile œcuménique de Chalcédoine touchant la doctrine, mais casser ce qu'il avait tenté de faire pour favoriser l'ambition de l'évêque de Constantinople, et nous avons vu et l'empereur et l'évêque de Constantinople reconnaître le droit souverain de sa décision. Nous avons vu tous les évêques d'Orient, dans leur lettre au Pape saint Symmaque, implorer l'autorité souveraine du Pontife romain comme l'unique remède à leurs maux, et toutes les Églises trouver ce remède en signant le mémorable formulaire du Pape saint Hormisdas, où il est dit :
a La première condition du salut, c'est de garder la règle de la vraie foi et de ne s'écarter en rien de la tradition des Pères. Et parce qu'il est impossible que la sentence de Notre- Seigneur ne s'accomplisse point quand il a dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, l'événement a justifié ces paroles; car la religion catholique est toujours demeurée inviolable dans le Siège apostolique. Ne voulant donc pas déchoir de celte foi, suivant au contraire en toutes choses les règlements des Pères, nousanathématisons toutes les hérésies, principalement l'hérétique Nestorius, etc. C'est pourquoi, comme il a déjà été dit, suivant en touteschoses leSiégeapostolique, et publiant tout ce qui a été décrété par lui, j'espère mériter d'être avec vous dans une même communion, qui est celle de la Chaire apostolique, dans laquelle réside la vraie et entière solidité de la religion chrétienne, promettant aussi de ne point réciter dans les saints mystères les noms de ceux qui sont séparés de la communion de l'Église catholique, c'csl-à-dire qui ne sont pas d'accord en loules choses avec le Siège apostolique. Que si je me permets de m'é-^
carter moi-même en quelque chose de la profession que je viens de faire, je me déclare, par ma propre sentence, au nombre de ceux que je viens de condamner. »
Nous avons entendu Bossuet dire sur le formulaire de cette réunion : a Toutes les Églises, en signant cette formule, professaient que la foi romaine, la foi du Siège apostolique et de l'Église romaine, était assurée d'une entière et parfaite solidité, et que, pour qu'elle ne manquât jamais, elle a été affermie par une promesse certaine du Seigneur. Car c'est cette profession de foi que les évêques étaient obligés d'envoyer aux métropolitains, ceux-ci aux patriarches, et les patriarches au Pape, afin que lui seul, recevant la profession de tous, leur donnât à tons, en retour, la communion et l'unité. Nous savons que dans les siècles suivants on se servit delà même profession de foi, avec le même exorde et la même conclusion, en y ajoutant les hérésies et les hérétiques qui, aux diverses époques, troublèrent l'Église. De même que tous les évêques l'avaient adressée au saint Pape Hormisdas, à saint Agapct et à Nicolas I", de même nous lisons qu'au huitième concile on l'adressa, dans les mêmes termes, à Adrien II , successeur de Nicolas. Or ce qui a été répandu partout, propagé dans tous les siècles et consacré par un concile œcuménique, quel chrétien le rejettera * ? »
Quant aux rapports légitimes entre le chef spirituel et suprême de l'Église universelle et les chefs séculiers de chaque nation particuHère, nous voyons que la doctrine de saint Anselme de Lucques est prise textuellement des saints Papes Gôlase etSymmaque, écrivant à l'empereur Anastase, dans le cinquième siècle, le premier : « Il est deux choses par lesquelles ce monde est gouverné d'une manière souveraine : l'autorité sacrée des Pontifes et la puissance royale; en quoi la charge des Pontifes est d'autant plus pesante qu'au jugement de Dieu ils doivent au Seigneur rendre compte des rois mômes. » Le second : « Nous recevons les puissances humaines en leur rang, tant qu'elles n'éri-
« Pcfensio, 1. 10, c. 7,
de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE
gent pas leurs volontés contre Dieu. Au reste, si toute puissance est de Dieu, à plus forte raison celle qui est préposée aux choses divines. Déférez à Dieu en nous, et nous déférerons à Dieu en vous. Que si vous ne déférez pas à Dieu, vous ne pouvez user du privilège de Celui dont vous méprisez les droits. »
Cette doctrine, nous la trouvons dès le quatrième siècle dans saint Grégoire de Nazianze. Les habitants de cette ville s'étaient commis envers l'autorité publique. Grégoire, leur compatriote, fit un discours en présence du peuple et du gouverneur. Après avoir compati aux angoisses du premier, qui s'attendait à de sévères châtiments, il dit au second : « Écouterez-vous de bonne grâce ce que je vous dirai avec confiance ? La loi du Christ vous a soumis à mon autorité et à mon tribunal ; car nous aussi nous exerçons un empire, et j'ajouterai un empire plus grand et plus parfait, à moins que l'esprit ne doive céder à la chair et les choses célestes aux terrestres. Mais je ne doute point que vous ne receviez bien la liberté de mes paroles, étant une brebis de mon troupeau »
Dans le même siècle saint Chrysostome, faisant le panégyrique de saint Babylas, évêqne d'Antioche, rappelle à ses auditeurs que le saint pontife excommunia courageusement et repoussa de l'entrée de l'Église un empereur pour avoir tué un jeune prince qu'il avait reçu en otage de la paix jurée avec son père. Quoi qu'il en soit du fait en luimême, voici les réflexions que fait là-dessus le saint docteur : « Le bienheureux Babylas abattit ainsi l'orgueil des infidèles et rendit les fidèles plus religieux, non-seulement les particuliers, mais encore les gens de guerre, les tribuns, les préfets, en montrant qu'aux yeux des chrétiens l'empereur et le dernier de tous ne sont que des noms, et que, quand il faut punir ou réprimander, celui qui porte le diadème n'est pas plus ménagé que les moindres. Une autre belle action qu'on découvre dans sa conduite, la voici : instruisant les Pontifes et les rois futurs, il réprime les pensées des uns et élève celles des au-
* Oratio ad cives et prcefectum.
très ; il leur fait voir que celui qui est revêtu du sacerdoce gouverne plus puissamment la terre et tout ce qui s'y fait que celui qui est revêtu de la pourpre, et qu'il ne doit rien céder de cette puissance, mais plutôt perdre la vie que cette autorité indépendante que Dieu lui-même annexa comme un héritage à sa dignité*. »
Cette doctrine, nous l'avons vue, comme saint Anselme de'Lucques, mise en pratique dans les actes de Pépin, de Charlemagne, d'Otton 1", et rappelée par Hincmar de Reims aux rois français de son époque.
Que le Pape puisse exercer son autorité souveraine dans toutes les parties de l'Église par ses nonces, nous l'avons vu, par le Pape saint Grégoire le Grand, envoyant de simples sous-diacres en Grèce, en Sardaigne, en Afrique, régler les affaires des évêques. Nous avons vu le Pape saint Martin établir des légats apostoliques en Syrie, en Mésopotamie, dans les antiques pays de Moab et d'Ammon. Enfin, que les causes des clercs inférieurs doivent être terminées à Rome lorsque le temps ou la chose l'exige, comme dit saint Anselme, nous l'avons vu reconnaître et pratiquer à des patriarches même de Constantinople, déférant au Pontife romain des causes de simples prêtres. Conclusion : dans tout cela il n'y a d'étonnant, il n'y a de nouveau que la présomptueuse ignorance de tant de savants modernes qui traitent de nouveauté la doctrine constante de tous les siècles chrétiens,
L'évêque Bonizon, qui présida aux funérailles de saint Anselme de Lucques, était lui-même distingué par sa piété et sa doctrine. D'abord évêque de Sutri, il fut chassé de cette ville, en 1082, par Henri d'Allemagne, à cause de son attachement catholique au Pape saint Grégoire VII et à la cause de l'Église. Il devint plus tard évêque de Plaisance. Il composa, en abrégé, les Vies de tous les Papes, depuis saint Pierre jusqu'à Urbain II ; on regrette vivement de n'avoir pu le retrouver encore complet. Il composa
1 s. Chryaost., t. 2, p. 54C-597, édit. Bénéd, — VoL-
plus au long les paroles des deux saints docteurs dans les Rapports naturels entre le^ deux puissances, par l'abbé Rphrbaclier, t. 4.
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également, soûs le nom de Paradis augustinien, un recueil de tout ce que saint Augustin a dit de plus remarquable. Il composa enfin un recueil des décrets ecclésiastiques, tirés de l'Écriture saintCv des conciles, des Papes et des saints Pères. Cette collection, encore inédite, est en dix livres : 1° du Baptême et de ce qui s'y rattache. Après le Baptême et la profession de foi vient Ja manière dont chaque chrétien doit vivre ; de là 2° des Évêques et de leur ministère ; 3° des Métropolitains et de leurs devoirs; 4° de l'Excellence de l'Église romaine et des privilèges de son évêque. Comme préface de ce quatrième livre saint Bonizon met une histoire abrégée de tous les Papes depuis saint Pierre jusqu'à Urbain II; 5" des Prêtres et des autres clercs inférieurs ; 6° des Moines; 7» des Roio, des juges, et généralement des laïques ; 8° Devoirs des sujets, suivant leur condition ; 9" Administrationde la pénitence ; 10° Canons pénitentiaux. Saint Bonizon prend ainsi le chrétien à sa naissance dans le Baptême, lui montre ses devoirs suivant la position où la Providence le place, et lui indique le remède à ses fautes dans la vertu et le sacrement de Pénitence L'évêque Bonizon termina une sainte vie par le martyre. Après avoir souffert bien des exils pour la cause catholique il vint à Plaisance au commencement de l'an 1089 ; les catholiques de cette ville le prirent pour leur évêpue. Six mois s'étaient à peine écoulés quand il tomba entre les mains des schismatiques, qui le tourmentèrent d'abord dans un cachot, ensuite lui coupèrent les membres et enfin lui arrachèrent les yeux. Il consomma son martyre le[14 juillet de la même année 1089 et fut transféré et enterré à Crémone*.
Habitués que nous sommes, surtout en France, à qualifier de siècles d'ignorance et de ténèbres le dixième et le onzième siècle, nous serons bien étonnés d'apprendre qu'on y étudiait le droit canon, que des évêques en rédigeaient des cours complets, tirés de l'Écriture, des Pères, des conciles, des décrets des Pontifes romains, tandis que nous, au milieu du dix-neuvième, dans beaucoup de nos
« Ballerini, Opéra S. Leonis Magni, t. 3, p. 307. — Pagi, ann. 10112, 1085, t089. Berthold. Ughelli.
séminaires, nous l'étudions à peine. Cependant les saints évêques de Worms, de Lucques, de Sutri, ne sont pas les seuls qui, dans ces siècles beaucoup plus ignorés qu'ignorants, se soient occupés d'écrire des théologies canoniques. Il s'en trouve «ncore une, sans nom d'auteur, mais dédiée à saint Anselme de Lucques ; une seconde, nommée tripai'tite, parce qu'elle est divisée en trois parties : décrétâtes des Papes, canons des conciles, passages des saints Pères et autres ; une troisième, connue sous le nom de Polycarpe, mais dont l'auteur s'appelait Grégoire ; quatre ou cinq autres sans caractère bien distinctif Et ce n'est pas encore tout.
Un cardinal de Grégoire VII, le cardinal Deusdédit, a dédié à son successeur Victor III une collection de canons en quatre livres, avec une épître dédicatoire où il indique les sources où il a puisé. Le premier livre, de la Primauté et de la Puissance de l'Église, a deux cent cinquante et un chapitres ; le second, du Clergé romain, en a cent trenteun ; le troisième, des Choses de l'Église, cent cinquante-neuf; le quatrième, de la Liberté de l'Église et du clergé, cent soixantedeux. Il a tiré desarchivesdel'Église romaine plusieurs monuments qu'on ne connaissait pas d'ailleurs. Outre ce corps de droit canon le cardinal Deusdédit fit encore sousUrbain II un ouvrage, également en quatre livres, contre les envahisseurs, les simoniaques et les schismatiques de l'antipape Guibert. L'auteur lui-même fait ainsi connaître la division de son œuvre : « Il y a quatre choses dont nous nous proposons d'écrire avec l'aide de Dieu : 1° qu'il n'est pas permis aux rois de constituer des évêques aux saintes Églises ; 2° des simoniaques, des schismatiques, ainsi que de leur sacerdoce et de leur sacrifice ; 3° que le clergé doit être entretenu et honoré par les séculiers, et non pas diffamé, etc.; 4° il n'est pas permis à la puissance séculière d'introduire des clercs dans l'Église ou de les en chasser, ni de régir les choses ecclésiastiques ou de les transférer dans ses droits. Dans cet ouvrage le cardinal cite les maximes des Pères etdes conciles, comme dans sacoUec-
> Theincr, Disquisitionex critkee in prœcipuas canO' nurn et decrelalium collecliones^ Koinœ, IBSti.
de l'fere chr.
tion, mais avec cette différence qu'il y ajoute des arguments et des preuves pour en fortifier l'autorité, qu'il réfute les objections et traite à fond l'affaire qui troublait alors l'Église *,
En Espagne Alphonse le Vaillant, roi de Léon, de Caslille et de Galice, secondé par la valeur de Rodrigue, surnommé le Cid, avait remporté un grand nombre de victoires sur les mahométans, et, l'an 1085, s'était rendu maître deTolède, l'ancienne capitale de l'Espagne, où il établit sa cour. D'un autre côté les rois de Navarre et d'Aragon, Sanche Ramirez, Pèdre I" et Alphonse I", ses deux fils et successeurs, dont le dernier fut surnommé le Batailleur, n'eurent pas de moindres succès contre les infidèles. Le royaume d'Aragon avait des particularitésremarquables dans sa constitution politique. A côté du roi il y avait le grand-justicier du royaume. Les prérogatives du grand-justicier étaient telles qu'il pouvait rejeter les édits du roi, le citer luimême devant les états généraux, et le faire déposer s'il touchait aux privilèges de la nation. Avant de monter sur le trône les rois d'Aragon étaient obligés de jurer de respecter ces privilèges, mais de prêter ce serment tête nue, aux pieds du grand-justicier, qui, pendant qu'ils le prononçaient, leur tenait une épée nue appliquée contre la poitrine. Cependant le roi don Pèdre I" obtint l'abolition de cette humiliante cérémonie. On voit que les nations chrétiennes du moyen âge n'étaient pas aussi serviles qu'on le suppose quelquefois *.
Les succès des chrétiens d'Espagne contre les sectateurs anlichrétiens de Mahomet facilitaient le rétablissement des églises chrétiennes. Alphonse le Vaillant avait donc pris Tolède, lejourméme oùmourutle Pape saint Grégoire VII, le 25 mai 1085, après qu'elle eut été sous la puissance des mahométans trois cent soixante-huit ans. Le 18 décembre de la même année on élut pour archevêque lemoine Bernard, etle roi dota magnifiquement cette église. Bernard élait Français, né dans le pays d'Agen. Il étudia d'abord pour être clerc, puis il porta les armes; mais, étant tombé malade, il embrassa la vie monasti-
* Ballerini, Opéra S. Leonis Magni, t. 3,p. 299 et seqq. — * Ârl de vérifier les dates.
que à Auch, d'où il fut appelé par saint Hugues à Cluny , où il vécut Irès-régulièrement. Ensuite le roi Alphonse, voulant rétablir le monastère de Saint-Fagon et le distinguer autant en Espagne queCluny l'était en France, envoya demander à saint Hugues un sujet digne d'en être abbé, et ce saint lui envoya Bernard, qui se fit tellemeni aimer que, .peu après, il fut élu tout d'une voix archevêque de Tolède dans le concile que le roi y avait assemblé pour ce sujet.
Le roi étant allé vers Léon, le nouvel archevêque, poussé par la reine Constance, se saisit, à main armée, delà grande mosquée, y dressa des autels et mit des cloches dans la grande tour. C'était contre la parole du roi, qui avait promis aux Maures, quand ils rendirent la ville, de leur conserver cette mosquée. C'est pourquoi, l'ayant appris, Alphonse en fut tellement irrité qu'il revint promplement à Tolède et menaçait de faire brûler l'archevêque et la reine. Les Mani es, en ayant eu nouvelle, vinrent au-devant du roi avec leurs femmes et leurs enfants, et comme il crut qu'ils venaient se plaindre, il leur dit : « Ce n'est pas à vous que l'on fait injure, c'est à moi, qui ne pourrai plus me vanter d'être fidèle à mes promesses ; c'est mon intérêt de vous satisfaire par une sévère vengeance. » Les Maures lui demandèrent, à genoux et avec larmes, de les écouter. Il retint son cheval, et ils dirent : « Nous savons que l'archevêque est le chef de votre loi ; si nous sommes cause de sa mort les chrétiens nous extermineront un jour, et, si la reine périt à cause de nous, nous serons toujours odieux à ses enfants, et ils s'en vengeront après voire règne. C'est pourquoi nous vous prions de leur pardonner, et nous vous quittons de votre serment. » Le roi fut ravi de conserver la mosquée sans manquer à sa parole.
Grégoire VII, à la prière du roi Alphonse, avait envoyé Richard, abbé de Saint-Viclor de Marseille, en qualité de son légat, pour rétablir la discipline dans les Églises d'Espagne, où elle avait été si longtemps interrompue par la domination des Maures ; mais Richard se conduisit mal dans sa légation, et l'archevêque Bernard alla à Rome en porter
[De 1085 & 1106
ses plaintes. Il trouva sur le Saint-Siège Urbain II, qui le reçut très-favorablement et lu» donna le pallium, avec un privilège qui l'établissait primat sur toute l'Espagne. Cette bulle, du 15 octobre 4088, est adressée à l'arcbevêque Bernard ; le Pape dit en substance : « Nous rendons à Dieu de grandes actions de grâces de ce que l'Église de Tolède, dont la dignité est si ancienne et dont l'autorité a été si grande en Espagne et en Gaule, vient d'être délivrée de l'oppression des Sarrasins après environ trois cent soixantedix ans. C'est pourquoi, tantpar le respect de cette Église qu'à la prière du roi Alphonse, nous vous donnons le pallium, c'est-à-dire la plénitude de la dignité sacerdotale, et nous vous établissons primat dans tous les royaumes des Espagnes, comme il est certain que l'ont été anciennement les évêques de Tolède. Tous les évêques des Espagnes vous regarderont comme leur primat, et, s'il s'élève entre eux quelque question qui le mérite, ils vous en feront le rapport, sauf toutefois les privilèges de chaque métropolitain *. »
Urbain écrivit en même temps au roi Alphonse une lettre en ces termes : « Il y a deux choses par lesquelles le monde est principalement gouverné, la dignité sacerdotale et la puissance royale. Mais, très -cher fils, la dignité sacerdotale surpasse lapuissanceroyale d'autant plus que nous devons rendre compte de tous les rois mêmes au Roi de tous. C'est pourquoi la sollicitude pastorale nous oblige de pourvoir au salut non-seulement des petits, mais encore des grands, afin que nous puissions restituer sans lésion au véritable Pasteur les brebis qu'il nous a confiées. Nous devons particulièrement veiller au salut de vous, que le Clirista rendu le défenseur de la foi chrétienne et de l'Église. Souvenez-vous donc, bien-aimé fils, souvenez-vous quelle gloire la grâce de la majesté divine vous a conférée, afin que, comme Dieu a illustré votre royaume par-dessus les autres, vous vous appliquiez aussi à le servir avec plus de dévouement. Car le Seigneur lui-même dit par lepropiièle: «J'honorerai ceux qui m'honorent, mais ceux qui me méprisent seront sans
> Baron, et Pagi, ann. 1088.
gloire. » Nous rendons grâces au Seigneur et à vos travaux de ce que l'Église de Tolède a été délivrée du joug des Sarrasins. Suivant vos exhortations, nous avonsreçudignement et respectueusement l'évêque de cette ville, notre vénérable frère Bernard, et, lui accordant le pallium, nous a>ons octroyé à l'Église de Tolède le privilège de son antique majesté; car nous le constituons primat dans tout le royaume des Espagnes, et tout ce que l'Église de Tolède a jamais eu autrefois, nous ordonnons, par l'autorité apostolique, qu'elle l'ait à l'avenir. Écoutez-le donc comme votre bien-aimé père, exécutez fidèlement ce qu'il vous dira de la part du Seigneur, et ne cessez de protéger et de rehausser son Église. » Le Pape témoigne ensuite sa peine touchant la manière dont le roi en avait usé envers l'évêque de Saint-Jacques, qui ne remplissait guère bien les devoirs de l'épiscopat, mais que le roi avait contraint, par la prison, à s'en déclarer indigne devant tout le peuple*.
La même année 1088 Artauld, élu évêque d'Elne, en Roussillon, vint à Rome pour se faire sacrer par le Pape Urbain ; car son métropolitain Dalmace, archevêque de Narbonne, refusait de le sacrer, à cause d'un serment qu'Arlauld avait fait aux chanoines, après son élection, pour la conservation des biens de l'Église. Dalmace prétendait sans doute que ce serment était simoniaque ; mais Artauld soutenait qu'il ne l'était point, puisqu'il n'en avait fait aucune convention avant que d'être élu. C'est ce qu'il affirma par serment devant le Pape, qui le sacra évêque après qu'il se fut ainsi purgé du soupçon de simonie *.
Un autre évêque d'Espagne se trouvait à Rome dans le même temps que l'archevêque Bernard de Tolède; c'était Bérenger, évôiiue d'Aussone ou Vie, en Catalogne, qui poursuivait le rétablissement de la métropole de Tarragone. Cette ville, qui, sous les Romains, donnait son nom au tiers de l'Espagne, avait été tellement ruinée depuis l'invasion des Sarrasins que son évêché avait été uni à celui d'Aussone, et la province soumise à la métropole de Narbonne pendant quatre cents
» Labbe, t. 10, p. ■168. Mansi, t. 20. — « Marca, Concord., I. 6, c. h\.
de l'ère ehr.)
ans. Bérenger obtint du Pape Urbain II une bulle adressée aux trois comtes Bérenger de Barcelone, Erraengaud d'Urgel et Bernard de Besalu, aux évêques de la province et à tout le clergé et à la noblesse, par laquelle le Pape les exhorte à faire tous leurs efforts pour rétablir la ville de Tarragone, en sorte que l'on puisse y remettre un siège épiscopal. Il leur donne cette bonne œuvre pour pénitence, et promet à ceux qui devaient aller à Jérusalem ou ailleurs la même indulgence que s'ils avaient accompli leur pèlerinage. Cette ville étant rétablie pour le temporel, il promet de lui rendre ses privilèges pour le spirituel, c'est-à-dire le droit de métropole, sauf toutefois le droit de l'Église de Narbonne, si elle peut montrer que la province de Tarragone lui appartienne par l'autorité du Saint-Siège. Cette bulle est du 1" juillet 1089
L'année suivante (1090), vers la Pentecôte, le Pape Urbain fit tenir par ses légats à Toulouse un concile auquel assistèrent les évêques de diverses provinces, et l'on y corigea plusieurs abus. L'évêque de Toulouse s'y purgea canoniquement des crimes dont il était accusé, et, à la prière du roi de Castille, une légation fut envoyée à Tolède pour y rétablir la religion. Bernard, archevêque de Tolède, retournant de Rome en Espagne, assista à ce concile avec le cardinal Rainier, nouveau légat pour l'Espagne ^.
Rainier passa en Catalogne, où il reçut, au nom du Pape, la donation de Bérenger, comte de Barcelone, qui donna à l'Église romaine la ville de Tarragone, reconnaissant que lui et ses successeurs ne la tiendraient désormais que comme vassaux du Pape et lui en payeraient tous les cinq ans vingt-cinq livres pesant d'argent ; ce qu'il fit par le conseil de Bérenger, nouvel archevêque de Tarragone, et de l'évêque de Girone, nommé aussi Bérenger. Cette donation facilita le rétablissement de la métropole de Tarragone, nonobstant l'opposition de Dalmace, archevêque de Narbonne, qui, sur la lettre que le Pape avait écrite aux seigneurs de Catalogne, était venu à Rome soutenir ses droits. Le Pape lui de-
> Marc. Hisp., 1. 4, p. 408. — * Labbe, t. 10, p. 426.
manda s'il avait des privilèges du Saint-Siège pour établir la primatie qu'il prétendait sur la province de Tarragone. Dalmace répondit que son Église en avait eu et qu'il espérait les trouver ; sur quoi le Pape écrivit à Rainier, son légat, que, si ces privilèges ne se trouvaient point, il travaillât avec les seigneurs du pays à rétablir l'Église de Tarragone. La métropole de Tarragone fut effectivement rétablie. Le Pape y transféra Bérenger d'Aussone, comme ayant été par ses soins le principal auteur de ce rétablissement. Il lui accorda le pallium et lui permit, à lui et à ses successeurs, de garder l'Église d'Aussone jusqu'à l'entier rétablissement de celle de Tarragone. C'est ce qu'on voit par la bulle donnée à Capoue le 1" juillet 1091
La même année on tint un concile à Léon, à l'occasion des funérailles de Garsias, roi de Galice, frère d'Alphonse, qui le tenait en prison depuis vingt ans. Le cardinal Rainier y assistaavec Bernard, archevêque de Tolède, et plusieurs autres évêques. On y résolut que les offices ecclésiastiques seraient célébrés en Espagne suivant la règle de saint Isidore. On ordonna aussi qu'à l'avenir les écrivains se serviraient de l'écriture gauloise dans tous les actes ecclésiastiques, au lieu de la gothique, qui était en usage à Tolède. C'était pourfaciliter la communication intellectuelle d'une nation à l'autre. C'est dans ce même but que l'on substitua, à Tolède comme ailleurs, l'office gallican ou romain, alors le même, à l'office mozarabe, introduit par les Goths *.
En Angleterre le prince Edgar, neveu de saint Édouard le Confesseur, et qui aurait dû luisuccéder sur le trône par droit d'hérédilé, si ce droit seul avait suffi alors, s'était soumis d'abord à Guillaume le Conquérant.
Quelque temps après il s'enfuit secrètement avec sa sœur iMarguerite. Le vaisseau sur lequel ils s'embarquèrent fut assailli d'une violente tempête qui les jeta sur la côte d'Ecosse. Malcolm III, roi de ce pays, les reçut l'un et l'autre et leur fit un accueil favorable. Il s'intéressa d'autant plus à leur malheur qu'il s'était trouvé dans une position toute pa-
' Marc, Hisp., 1. 4, p. 470. — *Labbe, 1. 10, p. 382. Mansi, t. 20.
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reille. En effet il avait été obligé de prendre la fuite après la mort de son père Duncan, que Macbetk, général d'une partie des troupes, avait tout à la fois privé de la vie et de la couronne. Ayant erré longtemps en divers lieux il s'était retiré à la cour de saintÉdouard le Confesseur. Soutenu de la protection de ce prince, qui lui donna un corps de dix mille hommes, il retourna en Écosse, où les nouveaux secours qu'il tira de ceux qui tenaient pour lui mirent son armée en état de remporter une victoire complète sur ses ennemis. Macbeth fut tué lui-même, après avoir joui dix-sept ans du fruit de son usurpation. Par cette victoire Malcolm recouvra l'Écosse, et il fut proclamé roi à Scone, en 1057.
Lorsque ce prince vit Edgar et Marguerite dans son royaume, son cœur s'attendrit sur leur malheureux sort. Il leur procura tous les secours qui dépendaient de lui, et il se félicita de l'occasion de pouvoir les assister. Guillaume voulait qu'on les lui remît entre les mains, mais Malcolm refusa de se prêter à une si noire trahison. Ce refus alluma le flambeau de la guerre. Les troupes de Guillaume furent toujours battues par le roi d'Écosse. Enfin on parla de paix, et elle fut conclue à certaines conditions, dont l'une était que Guillaume traiterait Edgar comme son ami.
Cependant Marguerite donnait à l'Écosse le spectacle de toutes les vertus. Elle avait appris, dès ses premières années, à mépriser l'éclat trompeur des pompes mondaines et à regarder les plaisirs comme un poison d'autant plus dangereux qu'il flatte en donnant la mort. C'était bien moins par sa rare beauté que par un heureux assemblage de toutes les qualités de l'esprit et du cœur qu'elle s'attirait l'admiration de toute la cour. Les honneurs qu'on lui rendait ne portaient aucune atteinte à son humilité. Toute son ambition était de se rendre agréable au Roi des rois. Elle ne trouvait de satisfaction que dans les charmes de l'amour divin, et cet amour elle l'entretenait et le nourrissait par l'exercice de la prière et de la méditation, auquel il lui arrivait souvent de consacrer les jours entiers. Considérant Jésus-Christ dans la personne des pauvres, elle saisissait toutes les
occasions qui se présentaient de les servir, de les consoler et de pourvoir à leurs différents besoins.
Malcolm, touché de tant de vertus, conçut pour Marguerite la plus haute estime ; il crut m.ême devoir lui proposer de s'unir à elle par les liens du mariage ; il fut au comble de ses désirs lorsque la princesse, moins par sa volonté propre que par le conseil des siens, y eut donné son consentement. Marguerite fut mariée et couronnée reine d'Écosse en 1070 ; elle était dans la vingt-quatrième année de son âge.
Quoique Malcolm eût des mœurs peu polies il n'avait cependant rien dans le caractère qui sentît la fierté ou la bizarrerie, et l'on ne remarquait en lui aucune mauvaise inclination. Marguerite, par une conduite pleine de respect et de condescendance, se rendit bientôt maîtresse de son cœur. Elle se servit de l'ascendant qu'elleavait sur lui pour faire fleurir la religion et la justice, pour procurer le bonheur des peuples et pour inspirer à son mari ces sentiments qui en ont fait un des plus vertueux rois d'Ecosse. Elle adoucit son caractère, cultiva son espri l, polit ses mœurs et l'embrasa d'amour pour la pratique des maximes de l'Évangile. Le roi était si charmé de la sagesse et de la piété de son épouse que non-seulement il lui laissait l'administration de ses affaires domestiques, mais qu'il se conduisait encore par ses avis dans le gouvernement de l'État. Marguerite, au milieu du tumulte des affaires, savait conserver le recueillement de l'âme et se prémunir contre les dangers de la dissipation. Une extrême exactitude à faire toutes ses actions en vue de Dieu, l'exercice continuel de la prière, la pratique constante du renoncement à soi-même étaient les principaux moyens qu'elle employait pour se maintenir dans une disposition aussi parfaite. L'étendue de son génie ne le cédait point à l'éminence de ses vertus. On admirait en Écosse, et même dans les pays étrangers, sa prudence, qui pourvoyait à tout, son application aux affaires publiques et particulières, son ardeur à saisir toutes les occasions de rendre les peuples heureux, sa sagesse et sa dextérité dans l'accomplissement des de-
de l'ère cbr.]
voirs attachés àTexercicede l'autorité royale.
Dieu bénit le mariage de Marguerite et de Malcolm ; il en sortit plusieurs enfants, qui ne dégénérèrent point de la vertu de ceux dont ils avaient reçu le jour. La reine devint mère de six princes, savoir, Édouard, Edmond, Edgar, Éthelred, Alexandre, David, et de deux princesses, qui reçurent, l'une le nom de Mathilde, l'autre celui de Marie. La première épousa Henri I", roi d'Angleterre ;la seconde fut mariée à Eustache, comte de Boulogne. Edgar, Alexandre et David parvinrent successivement à la couronne d'Ecosse, et régnèrent tous avec une grande réputation de valeur, de sagesse et de piété. David se distingua encore au-dessus de ses deux frères, etl'onadit de lui à juste titre qu'il avaitétéleplusbelornementdutrôneécossais.
Marguerite fut le principal instrument dont Dieu se servit pour former ces princes à la vertu; elle eut soin de les prémunir de bonne heure contre ces écueils oià ne vont que trop souvent échouer ceux qui naissent dans les cours des rois. En même temps qu'elle leur faisait sentir le vide et le néant des choses humaines elle peignait la vertu avec tous ses charmes et leur inspirait l'horreur du péché avec l'amour de Dieu et la crainte de ses jugements. Les précepteurs et les gouverneurs qu'elle mit auprès d'eux étaient des hommes remplis de religion; elle éloignait de leurs personnes tous ceux qui n'avaient pas une piété reconnue. L'expé. rience et la nature du cœur humain lui avaient appris que les enfants ne se défont presque jamais des impressions qu'ils ont reçues de la conduite de leurs maîtres et de tous ceux avec lesquels ils ont eu à vivre dans leurs premières années. Elle se faisait rendre compte des progrès que faisaient les jeunes princes, et se chargeait souvent elle-même du soin de leur enseigner ce que la profession du Christianisme exigeait d'eux.
Lorsque les princesses ses filles furent en âge de profiter de ses exemples elle les associa à ses exercices spirituels et à toutes ses bonnes œuvres. £lle ne se contentait pas de leur inspirer l'amour des vertus ; elle faisait encore de ferventes prières pour demander à Dieu la conservation de leur innocence et
leur avancement dans la piété. Elle leur faisait goûter ses instructions par la douceur et la charité avec lesquelles elle savait les assaisonner. Les personnes vicieuses n'osaient approcher d'elles non plus que des princes leurs frères; elles n'osaient môme paraître à la cour, où la vertu seule pouvait servir de recommandation et où le défaut de piété était un titre d'exclusion pour toutes les places.
Marguerite regardait le royaume d'Écosse comme une grande famille dont elle était la mère ; elle se crut donc obligée de faire servir à le rendre heureux et le rang dans lequel la Providence l'avait placée et l'autorité que le roi avait remise entre ses mains. Mais, sachant que le bonheur des peuples est inséparable de la pratique de la religion, elle s'appliqua surtout à réformer les abus et à bannir l'ignorance dans laquelle la plupart des Écossais étaient par rapport à leur principaux devoirs. Ainsi son premier soin fut d'établir partout de saints ministres et des prédicateurs zélés. Elle appuyait de son autorité les ecclésiastiquesetles magistrats, afin qu'ils pussent arrêter plus efficacement le cours des désordres; par là elle vint à bout d'empêcher la profanation des dimanches et des fêtes, ainsi que la violation du jeûne du carême. Ce fut pour elle une grande joie de voir la religion reprendre ses droits etles peuples s'empresser à l'envi de rendre à Dieu ce qu'ils lui devaient dans les jours et les temps spécialement consacrés à son service. Elle bannit avec un égal succès la simonie, l'usure, les mariages incestueux, la superstition et plusieurs autres scandales. Elle ne fit pas plus de grâce à ceux qui ne communiaient pas même à Pâques, sous prétexte qu'ils craignaient de recevoir indignement l'Eucharistie. On leur représenta, par ses ordres, qu'une pareille disposition venait d'un fond de lâcheté et d'impénitence, que les pécheurs devaient travailler à se purifier de leurs crimes par les larmes d'un sincère repentir, et que l'esprit de l'Église était que l'on partiel pàt au corps et au sang de Jésus- Christ. Ces instructions produisirent l'effet que la pieuse reine en attendait.
Ayant formé le louable projet de polir et de civiliser la nation écossaise, elle accorda
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sa protection à ceux qui excellaient dans les arts et les sciences. L'amour des lettres, après avoir adouci la férocité des mœurs, éclaira les esprits, les rendit plus sociables et plus propres à la pratique des vertus morales. Elle fit des établissements que Malcolm approuva et dont il assura la stabilité par des lois pleines de sagesse.
Entre toutes les vertus qui brillaient en sa personne la charité envers les pauvres occupait une des premières places. Ses revenus ne pouvaient] suffire à la multitude de ses aumônes; elle donnait souvent une partie de ce qui était destiné à ses propres besoins. Toutes les fois qu'elle paraissait en public on la voyait environnée d'une foule de veuves, d'orphelins et de malheureux de toute espèce, qui couraient à elle comme à leur mère commune. Jamais elle ne renvoyait ceux qui imploraient son secours sans les avoir consolés et assistés. En rentrant dans son palais elle le trouvait encore rempli de pauvres, auxquels elle lavait les pieds et qu'elle servait de ses propres mains. Sa coutume était de ne se mettre à table qu'après avoir donné à manger à neuf petits orphelins et à vingtquatre grandspauvres; souvent, surtout dans l'Avent et le Carême, le roi et la reine faisaient venir jusqu'à trois cents de ces derniers, auxquels ils distribuaient, le genou en terre, des viandes semblables à celles qu'on avait préparées pour leur table. Malcolm servait les hommes et Marguerite les personnes de son sexe. La reine visitait aussi fréquemment les hôpitaux, où les malades ne pouvaient se lasser d'admirer son humilité et son extrême tendresse pour eux. Par ses aumônes elle libérait encore les débiteurs insolvables et relevait les familles ruinées. Les étrangers, principalement les Anglais, lui furent souvent redevables de la délivrance de leurs prisonniers. Elle rachetait par préférence ceux qui étaient tombés entre les mains de maîtres durs et intraitables. Les pauvres étrangers trouvaient un asile dans les hôpitaux qu'elle avait fondés pour les recevoir.
Malcolm concourait avec Marguerite à toutes ces bonnes œuvres. « Il apprend, dit Thierri, le confesseur et le biographe de la I
sainte, il apprend à passer souvent la nuit dans les exercices de piété. C'est quelque chose d'étonnant, continue-t-il, de voir la ferveur de ce prince à la prière ; il possède l'esprit de componction et le don des larmes dans un degré bien supérieur à l'état d'un homme qui vit dans le siècle. » « La reine, dit un autre auteur, l'excitait aux œuvres de justice et de miséricorde et à la pratique des autres vertus ; en quoi elle réussissait merveilleusement, par un effet de la grâce de Dieu. Le roi se montrait toujours prêt à seconder ses heureuses dispositions. Voyant que Jésus-Christ habitait dans le cœur de Marguerite, il ne manquait jamais de suivre ses conseils. »
Comme la sainte dormait peu et qu'elle se privait de tous ces amusements que les gens du monde ont coutume de se permettre, il lui restait chaque jour beaucoup de temps pour ses exercices de piété. En Carême et en Avent elle se levait à minuit et allait à l'église pourassister à matines. De retour dans sa chambre elle y lavait les pieds à six pauvres qui l'attendaient ; après quoi elle donnait à chacun d'eux une ample aumône ; elle reposait ensuite une heure ou deux. A son réveil elle retournait à sa chapelle, où elle entendait quatre ou cinq messes basses, indépendamment de celle qui se chantait au chœur. Outre cela elle avait des heures marquées pour prier dans son cabinet. « Elle gardait, dit son biographe, la plus rigoureuse sobriété dans ses repas, ne mangeant qu'autant qu'il fallait pour ne pas mourir, et fuyant tout ce qui aurait pu flatter la sensualité. Elle paraissait plutôt goûter que manger ce qu'on lui présentait.En un mot ses œuvres étaient plus étonnantes que ses miracles; car le don d'en faire lui fut aussi communiqué. Elle possédait l'esprit de componction dans un degré éminent. Quand elle me parlait des douceurs ineffables de la vie éternelle ses paroles étaient accompagnées d'une grâce merveilleuse. Sa ferveur était si grande dans ces occasions qu'elle ne pouvait arrêter les larmes abondantes qui coulaient de ses yeux ; elle avait une telle tendresse de dévotion qu'en la voyant je me sentais pénétré d'une vive componction. » Personne ne gardait
de l'ère chr.]
plus exactement qu'elle le silence à l'église ; personne ne montrait un esprit plus attentif à la prière. Souvent elle pressait son confesseur de l'avertir de tout ce qu'il y aurait de répréhensible dans ses paroles et dans ses actions ; il lui paraissait qu'il la ménageait trop à cet égard. C'était son humilité protonde qui lui faisait désirer des réprimandes que les autres ont coutume de supporter si impatiemment. Tous les ans elle faisait deux carêmes, chacun de quarante jours : l'Un avant Noël, l'autre avant Pâques ; elle pratiquait alors des austérités extraordinaires. Chaque jour elle l'écitait les petits offices de la Trinité, delà Passion et de la sainte Vierge, sans compter celui des Morts.
Les instructions de Marguerite avaient pleinement convaincu Malcolm qu'un roi, étant le père de son peuple, doit aimer la paix el fuir la guerre comme le plus terrible des fléaux ; que les conquérants, si vantés dans l'histoire, n'étaient nés que pour le malheur de la terre et surtout pour le malheur de l'État qu'ils avaient gouverné ; que leurs exploits, considérés avec les yeux de la foi, n'étaient qu'un tissu de meurtres el de brigandages. Mais ce prince savait en même temps qu'il est du devoir d'un roi de ne pas ignorer le métier de la guerre et d'être toujours prêt à prendre les armes dans l'occasion, pour défendre son peuple contre les attaques de l'ennemi.
Guillaume le Roux, qui était monté sur le trône d'Angleterre en 1087, le mit dans la nécessité de donner des marques de sa valeur. Ce prince surprit le château d'Alnwick, dans le Northumberland, et ordonna de passer la garnison au fil de l'épée. Le roi d'Écosse demanda la restitution de cette place. Sur le refus qu'on fit de la lui remettre il l'assiégea dans les formes. La garnison anglaise, se voyant pressée de toutes parts et réduite à la dernière extrémité, feignit de vouloir se rendre et proposa au roi de venir lui-même recevoir les clefs delà ville ; mais le soldat qui les lui présentait au bout d'une lance saisit le moment où il avançait les mains pour lui porter dans les yeux un coup de celte lance, dont il mourut. Edouard, fils du roi d'Écosse, continua vivement le siège pour venger la
mort de son père. Sa valeur, qui l'avait entraîné trop loin, lui coûta la vie ; il fut tué dans un assaut. Les Écossais ressentirent une grande douleur de cette double perte et levèrent le siège. Les corps des deux princes furent transportés au monastère de Dumferlin, que le roi venait de fonder avec la reine. La mort de Malcolm arriva l'an 1093 ; son règne avait été de trente-trois ans. On lit son nom, avec celui des saints, dans quelques calendriers d'Écosse.
Les malheurs dont nous venons de parler furent extrêmement sensibles à la reine, mais sa vertu les lui fit supporter avec résignation. Elle était au lit, et très-malade, quand elle les apprit. Voici la relation de sa dernière maladie, d'après son confesseur et son biographe Thierri : « Marguerite connut, par une lumière intérieure, le moment de sa mort longtemps avant qu'il arrivât. Ayant demandé à me parler en particulier, elle fît une revue générale de sa vie. Des torrents de larmes coulaient de ses yeux à chaque parole qu'elle disait ; sa componction était si vive que je ne pouvais m'empêcher moi-même de pleurer. De temps en temps les soupirs et les sanglots nous suffoquaient tellement l'un et l'autre qu'il nous était impossible à tous deux de proférer aucune parole. Elle finit par me dire ce qui suit : Adieu, car je disparaîtrai bientôt de dessus la terre. Vous ne larderez pas à me suivre. J'ai deux grâces à vous demander : l'une est que vous vous souveniez de ma pauvre âme dans vos prières et vos sacrifices, tant que Dieu vous laissera la vie ; l'autre est que vous assistiez mes enfants et que vous leur appreniez à craindre et à aimer Dieu. Promettez-moi de m'accorder ce que je vous demande en présence du Seigneur, qui est le seul témoin de notre conversation. 1)
La pieuse reine vécut encore après cela environ six mois. Durant tout ce temps-là elle fut rarement en état de se lever. On ne l'entendit jamais se plaindre, elle supportait au contraire avec une patience admirable ses peines, qui ne faisaient qu'augmenter chaquejour. Lorsque Malcolm alla faire la guerre dans le Northumberland elle mit tout en usage pour le dissuader de marcher à la
(De 1085 & 1106
tête de son armée, et ce fut pour la première fois que le prince ne suivit point ses avis. Malcolm passa outre, parce qu'il attribuait les représentations de la reine à un excès de tendresse qui la faisait craindre pour sa vie, et parce qu'il savait que la présence du souverain anime et soutient le courage des soldats. Sa mort précéda de quatre jours celle de la vertueuse princesse.
Marguerite parut triste et pensive le jour où le roi fut tué, et elle dit à ceux qui l'environnaient : «Il est peut-être arrivé aujourd'hui à l'Écosse un malheur tel qu'elle n'en a point éprouvé de semblable depuis longtemps. » Le quatrième jour, ses peines étant un peu diminuées, elle se fit conduire dans son oratoire, où elle reçut le saint Viatique. Lorsqu'elle fut retournée dans son appartement un redoublement de fièvre et de douleur l'obligea de se mettre au lit. Elle ordonna à ses chapelains de recommander son âme à Dieu. En même temps elle envoya chercher une croix qui était en grande vénération dans l'Écosse ; elle Tembrassa dévotement, et, avec elle, forma plusieurs fois sur son corps le signe sacré du salut ; puis, la serrant entre ses mains et fixant ses yeux dessus, elle récita le psaume cinquantième et plusieurs autres prières.
Sur ces entrefaites Edgar, son fils, arriva de l'armée; elle lui demanda comment se portaient Malcolm etÉdouard ; celui-ci, craignant d'augmenter son mal, lui répondit qu'ils se portaient bien. « Je sais ce qu'il en est, 1) réptiqua-t-elle. Alors, levant les mains au ciel, elle fit la prière suivante : « Dieu tout-puissant, je vous remercie de m'avoir envoyé une si grande affiiclion dans les derniers moments de ma vie ; j'espère qu'avec votre miséricorde elle servira à me purifier de mes péchés. » Un instant après, sentant qu'elle allait expirer, elle redoubla de ferveur et répéta plusieurs fois ces paroles : « Seigneur Jésus, qui par votre mort avez donné la vie au monde, délivrez-moi de tout mal. I) Enfin son âme fut affranchie des liens du corps le 16 novembre 1093, dans la quarante-septième année de son âge. Elle fut canonisée, en! Soi, par Innocent IV; en 1093 Iiuiocent XII fixa sa félc au 10 juin. Sa Vie
fut écrite peu après sa mort parThierri, son confesseur. Nous ne nous souvenons pas d'avoir vu, même dans les premiers siècles de l'Église, une vie plus édifiante que celle de la reine d'Écosse
La vie du premier roi normand d'Angleterre, Guillaume le Conquérant, quoique chrétienne pour le fond, était loin d'être aussi parfaite. Voici comment le dépeint un auteur anglais du temps. « Si quelqu'un désire connaître quel homme c'était, ou quel genre de dignité il avait, ou de combien de terres il était le seigneur, nous allons le décrire comme nous l'avons connu ; car nous l'avons vu et nous avons vécu quelque temps parmi ses familiers. Le roi Guillaume était un homme très-sage et très-riche, plus respectable et plus puissant qu'aucun autre de sa cohorte étrangère. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu et sévère au delà de toutes bornes à ceux qui résistaient à sa volonté. Dans tous les lieux où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble monastère, y plaçades moines etle dota richement. Il représentait honorablement.
Troisfois chaque année ilportaitson heaume royal, lorsqu'il étaiten Angleterre : à Pâques il le portait à Winchester, à la Pentecôte à Westminster, et au cœur de l'hiver à Glocester. Et alors il était accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et évêques, abbés et comtes, baronnets et chevaliers. Il était, au surplus, très-rude et très-farouche ; aussi aucun homme n'osait rien entreprendre contre sa volonté. Il retenait dans les chaînes les comtes qui avaient agi contre son vouloir. Il renvoya des évêques de leurs évêchés,des abbés de leurs abbayes, et mit des baronnets en prison, et à la fin il n'épargna pas môme son propre frère Eudes, évêque deBayeux; il le mit en prison. Toutefois nous ne devons pas oublier le bon ordre qu'il mit dans cette contrée, ordre tel qu'un homme bon à quelque chose pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation ; et aucun homme n'eût osé tuer un autre homme, quoiqu'il en eût reçu la plus forte
» Acla SS., 10 juin. .....
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CAT IIOLIQUE.
injure possible. Il donna des lois à l'Angleterre, et, par son habileté, il était parvenu à la connaître si bien qu'il n'y avait pas un arpent de terre dont il ne sût à qui il était et quelle en était la valeur. Cependant les hommes de son temps ont beaiicoup souffert, et de très-grandes oppressions. 11 fit construire des châteaux pour renfermer et opprimer les pauvres gens. Il était vraiment dur. Il prit à ses sujets plusieurs marcs d'or et plusieurs centaines de livresd'argent, et il les prit quelquefois de droit, mais plus souvent par force et sans véritable nécessité. Il était tombé dans l'avarice, et la rapacité était devenue sa passion. 11 donnait ses terres à rente aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait quelqu'un qui offrît plus que le premier n'avait donné, le roi les cédait à celui qui donnait le plus; s'il en survenait un troisième qui en offrit encore davantage, le roi cédait enfin au plus offrant. Il se souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres gens et combien de choses ils faisaient illégalement; car, plus ces baillis parlaient de droit légal, plus ils agissaient contre la loi. Il établit plusieurs forêts dechasse royale, et il fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une biche ou un sanglier serait puni par la perte des yeux. Il rendit aussi un décret concernant les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les gens riches se plaignaient et les pauvres gens murmuraient; mais il était si dur qu'il n'avait aucun souci de la haine d'eux tous ; car il étaitnécessaire de suivre en tout la volonté du roi si l'on voulait vivre, si l'on voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas I un homme peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil et se croire lui-même autant audessus des autres hommes ! Puisse le Dieu tout-puissant avoir merci de son âme et lui accorder le pardon de ses fautes ! » C'est ainsi que l'auteur anglais et contemporain de la Chronique saxonne parle de Guillaume le Conquérant*.
Dans les premiers mois de l'année 1087 le roi Guillaume, séjournant en Normandie,
^Chron. Sax., p. 189-191.
VU
s'occupa de terminer, avRS Philippe I", roi de France, une ancienne contestatior). A la faveur des troubles qui suivirent la mort du duc Robert, le comté de Vexin, situé entre l'Epte et l'Oise, avait été démembré de la Normandie et réuni à la France. Guillaume se flattait de recouvrer sans guerre celte portion de son héritage, et, en atlendant l'issue de ses négociations, il prenait du repos à Rouen ; il gardait même le lit, d'après le conseil de ses médecins, qui tâchaient de réduire par une diète rigoureuse son excessif embonpoint. Croyant avoir peu de chose à craindre d'un homme absorbé dans de pareils soins, Philippe ne faisait aux réclamations du Normand que des réponses évasives, et, de son côlé, celui-ci semblait prendre le retard en patience. Mais un jour, dit-on, le roi de France s'avisa de dire, en plaisantant avec ses amis : « Sur ma foi, le roi d'Angleterre est long à faire ses couches ; il y aura grande féte aux relevailles. » Ce propos, rapporté à Guillaume, le piqua au point de lui faire tout oublier pour la vengeance. Il jura par ses plus grands serments, par la splendeur et la naissance de Dieu, d'aller faire ses relevailles à Notre-Dame de Paris avec dix mille lances en guise de cierges.
En effet, reprenant tout à coup son activité, il assembla des troupes, et, au mois de juillet, il entra en France par le territoire dont il revendiquait la possession. Les blés étaient encore dans les champs et les arbres se chargeaient de fruits. Il ordonna que tout fût dévasté sur son passage, fit fouler les moissons par sa cavalerie, arracher les vignes et couper les arbres fruitiers. La première ville qu'il rencontra fut Mantes-sur- Seine; il y fit mettre le feu. L'église de la Sainte- Vierge fut réduite en cendres ; deux reclus et une femme recluse furent brûlés dans leurs cellules. Guillaume, s'approchant trop près de l'embrasement, qu'il regardait avec complaisance, se sentit incommodé de la chaleur ; d'autres disent qu'il fut blessé par son cheval en lui faisant sauter un fossé.
Quoi qu'il en soit, ce prince, se sentant malade, se fit reporter à Rouen, où, dès qu'il fut arrivé, Gilbert, évêque de Lîsieux, et Gontard, abbé de Jumiéges, qui étaient ses